‹ Histoire de la ville de Lyon (volume 3)Chapitre 75 sur 229 · JOURNÉES DE NOVEMBRE 1831. — XIX6 SIÈCLE · texte numérisé non relu

JOURNÉES DE NOVEMBRE 1831. — XIX6 SIÈCLE

part de résistance sérieuse , forcent et vident les boutiques d'armuriers , attaquent et chassent les postes , mettent le feu aux pavillons de l'octroi du pont Lafayette et brûlent les registres. Telle est la terreur qu'ils inspirent , que des détachements entiers de troupes de ligne livrent sans mot dire leurs fusils à des pelotons d'ouvriers sans armes. Une troupe de femmes et d'enfants se jette sur la caserne du Bon-Pasteur, et s'en empare; tout garde national isolé court un véritable danger , mais les risques sont surtout pour les artilleurs et pour les dragons. Embusqué sur le pont Morand , l'œil en feu , la bouche écumante et les bras ensanglantés , un nègre pousse un cri sauvage et bondit de joie chaque fois que, d'une balle adroitement lancée , il a jeté à bas un soldat ou un cavalier. Deux fortes barricades ont été élevées , l'une aux Pierres-Plantées , et l'autre aux abords de la rue Neyret : postés dans la maison Brunet , d'insaisissables tirailleurs font un feu meurtrier sur la troupe de ligne , assez mal retranchée dans la rue de l'Annonciade. Il est à peine dix heures du matin , et déjà l'insurrection est complètement maîtresse des Broteaux , de la Guillotière , de Saint-Just et des trois quarts de la ville. Une batterie établie , par ordre du général Roguet , sur le port Saint-Clair, balaie le pont Morand, mais ne saurait tenir longtemps : à quatre heures du soir, la garnison et le peu de gardes nationaux qui s'y sont ralliés sont refoulés sur FHôtel-de-Ville et la place des Terreaux ; ils sont maîtres encore du quai Saint- Vincent. Une colonne d'ouvriers , partie de la place des Célestins, se dirige sur l'Hôtel-de-Ville , rencontre dans sa marche un détachement de troupes de ligne encore en station sur la place du Plâtre , reçoit son feu , se détourne et va gagner le quai de Retz par la rue Neuve. La fusillade se fait entendre sur vingt point divers. Menacée et hors d'état de se ' défendre , la poudrière est au moment de tomber aux mains des insurgés : l'officier qui y commande encloue ses canons , et fait jeter à la rivière une grande quantité de poudre. A sept heures du soir (il est complètement nuit), le combat a cessé.

Un conseil s'assemble à l'Hôtel-de-Ville : le comte Roguet, les généraux Fleury et de Saint-Geniès , le préfet , le procureur général, M. Boisset, premier adjoint, et quelques membres du Conseil municipal sont réunis , et délibèrent sur le parti qu'il

convient de prendre. On reconnaît à l'unanimité que la défense de l'Hôtel-de-Ville est impossible , et que la garnison doit faire sa retraite au plus tôt par le quai Saint-Clair et se retrancher hors de la ville , dans une forte position sur les hauteurs.

A minuit la retraite commence en bon ordre : le 66e, deux bataillons du 40e et du 1 3% ce qui reste des dragons et quelques détachements de gardes nationaux se mettent en marche ; quatre pièces de canon sont en avant ; les soldats du Û0e forment l'arrière-garde. Impossible d'échapper à la surveillance des insurgés: ils ont l'éveil et font feu sur les colonnes, qu'arrêtent un moment trois fortes barricades à l'entrée du faubourg Saint-Clair; mais quelques volées de canon font disparaître ces obstacles, et, se précipitant en masses serrées, les soldats se sont bientôt fait jour , non sans perdre plusieurs hommes : un aide-de-camp du général Fleury est tué. Les ouvriers tirent de toutes les fenêtres du faubourg. Enfin la garnison est parvenue à la Pape et sur les hauteurs de Montessuy ; elle y prend position : les derniers coups de fosil ont été échangés.

Réunis une dernière fois, le préfet, les adjoints au maire et le procureur général rédigent une déclaration dans laquelle ils reconnaissent que les forces de toutes armes ayant quitté Lyon, l'insurrection domine tous les pouvoirs et ne laisse aucune force aux magistrats et aux lois. Un détachement d'insurgés prend immédiatement possession de l'Hôtel-de-Ville.

Les ouvriers sont les maîtres ; ils peuvent tout et ne songent nullement à se venger. Quelques désordres ont lieu dans la maison du café de la Perle et dans la maison voisine : on jette par la fenêtre des meubles qui sont brûlés sur le quai ; mais ces excès n'ont pas de suite. Ce sont les insurgés eux-mêmes qui font la garde auprès des riches magasins des fabricants ; ils contiennent les détenus en pleine révolte de la prison de Roanne , et établissent bientôt des postes aux barrières pour le maintien des droits d'octroi, supprimés pendant quelques heures. Mais quel usage feront les ouvriers de leur victoire ? ils n'ont aucun plan arrêté , et presque tous , en se battant , n'ont pensé qu'au tarif. Quelques hommes viennent leur parler de république, de changement du gouvernement ; ils ne les écoutent point , et les désavouent de la manière la plus formelle. Eux-mêmes transportent

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les blessés de l'ambulance de lHôtel-de-Ville à l'Hôtel-Dieu , ou dans des maisons particulières; ils n'attentent à la liberté de personne. Bientôt les insurgés rétablissent l'administration municipale à l'Hôtel-de- Ville , et remettent M. Bouvier-Dumolard en possession de l'hôtel de la Préfecture. Quiconque veut sortir de la ville en est le maître : singulière révolution que celle dans laquelle le vainqueur est impatient d'obéir au vaincu ! Les ou* vriers s'aperçoivent que l'unique finit qu'ils ont retiré de leur victoire, c'est l'ennui des stations au corps-de-garde et l'obligation de faire en personne un service public fort pénible : ils invitent eux-mêmes les gardes nationaux à se mettre dans leurs rangs en habits bourgeois et à partager avec eux l'occupation des postes. Beaucoup de sang a coulé ; il y a eu des deux parts deux cents morts et environ trois cents blessés.

Paris apprit avec stupeur , le 22 au matin , par une dépêche télégraphique , les événements de Lyon ; il demeura plusieurs jours sans nouvelles positives; un épais brouillard rendait les signaux impossibles. Le roi et le ministère étaient dans une grande anxiété , et ne s'attendaient nullement à cette catastrophe. M. Bouvîer-Dumolard écrivait , en effet , le 19 : « Jamais la trente quillité n'a été plus entière; les émeutes ne sont pas et n'ont « jamais été à craindre à Lyon.» Les dépêches du général étaient conçues dans le même sens. Une estafette, envoyée à Paris par un employé supérieur, fit connaître enfin au Gouvernement les faits tels qu'ils s'étaient passés : aussitôt une ordonnance du roi , rendue le 2û , enyoya à Lyon le prince royal et le maréchal Soult, ministre de la guerre. Casimir Périer fit à la Chambre des députés , le lendemain , un rapport sur l'insurrection des ouvriers de Lyon ; les deux Chambres , par l'organe de leurs présidents , présentèrent une adresse à Louis-Philippe , qui répondit avec émotion : on fut rassuré bientôt par l'attitude des ouvriers sur les conséquences de ce grave mouvement.

Le général Roguet avait établi son quartier générai à Rillieux , et porté ses avant-postes à Caluire et à Montessûy ; de nombreux renforts lui furent bientôt amenés de Bourgoin , de Montbrison et de Vienne , par les généraux Saint-Clair y Tissot et Boudinhon. Arrivés le 28 , le prince royal et le ministre de la guerre passèrent en revue sur les hauteurs , au-dessus de Caluire , sept mille cinq

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cents hommes des 13e , 2ie , 40' et 66e de ligne , trois escadrons du i2* dragons et quelques compagnies de gardes nationales. M. Prunelle s'était hâté de quitter Paris à la première nouvelle des troubles de Lyon; il se rendit au camp de Rillieux , accompagné des maires des trois faubourgs , et présenta au prince trente hommes choisis dans tous les corps de métiers : ces ouvriers exprimèrent un vif désir du retour de l'ordre et de la légalité.

$ IV. Le 3 décembre , à midi, le prince royal et Tannée firent leur entrée à Lyon ; personne ne songeait à opposer la moindre résistance. Une proclamation énergique du maréchal Souk ordonna le désarmement de la garde nationale et des ouvriers; canons, Sabres, fusils, munitions, durent être immédiatement réintégrés dans l'Arsenal. La garde nationale fut licenciée ; tous les corps constitués complimentèrent le duc d'Orléans, qui répondit avec beaucoup de modération et de convenance au discours du maire. Il n'y eut pas de poursuites judiciaires , il y avait eu des torts des deux parts : ceux de l'administration n'étaient peut-être pas les moindres; elle avait accumulé fautes sur fautes. M. de Gasparin fut nommé préfet du Rhône, en remplacement de M. Bouvier-Dumolard.

Cependant l'occupation de la ville par la garnison n'était pas une solution de la question industrielle. Un des premiers actes du Gouvernement. avait été -de casser le tarif: la force était de- * meurée à l'autorité ; mais des bataillons et des canons, arrivés en ; grand nombre, n'étaient point une amélioration apportée à la condition critique des ouvriers en soie. L'administration le savait : . il ne dépendait pas d'elle de changer la vieille constitution de la fabrique , et d'intervenir dans des transactions dont une liberté entière, pour chacune des parties contractantes, est la condition première. Ce qu'elle fit, c'est ce qui était possible. Les ouvriers obtinrent une proportion plus large dans la composition du Conseil des prud'hommes ; huit places sur dix-sept leur forent données , et le droit électoral s'étendit à tout chef d'atelier pos- ' sesseur de quatre métiers. On créa dans leur intérêt une caisse de crédit dont le Gouvernement , le département et la ville fournirent le capital : elle était destinée à fournir des ressources aux chefs d'atelier par des avances de fonds , faites sur de simples

Malaise des ouvriers (1832-1834). — xixe siècle li?i signatures, au taux le plus modéré. Une députation partie de Lyon alla solliciter auprès du ministère des secours en faveur des ouvriers sans travail, et elle les obtint. Ce qui importait par-dessus tout , le point fondamental , c'était de donner de la sécurité et d* l'activité au commerce ; les partis politiques ne W permire.ut.p&s.

Il s'était fait un changement remarquable dans la situation.4 d'abord entièrement industrielle, la question tendait à prendre un autre caractère. Organe des opinions avancées, le journal le Précurseur les soutenait avec énergie , conviction et talent; une réunion considérable de négociants, de propriétaires et de citoyens notables de diverses conditions fondèrent une feuille , le Courrier, dont la mission était la défense de la charte constitutionnelle , de la légalité et de la dynastie de Louis-Philippe. Dans un autre ordre d'idées, un journal créé spécialement pour exciter les passions populaires, travailla au renversement des institutions existantes par le dénigrement systématique des hommes et des choses; un autre fut institué tout exprès pour la classe ouvrière, dont il se chargea d'entretenir et d'exciter les ressentiments, Marchant d'abord sur des lignes parallèles * la question politique \ et la question industrielle convergeaient vers un même point, et j devaient nécessairement se réunir dans un temps donné. A ces féconds éléments de troubles vinrent s'adjoindre les missions et les banquets patriotiques; Paris envoya fréquemment à Lyon des émissaires qui organisèrent les moyens d'attaque contre le gouvernement de Juillet , dans une ville dont l'immense population ouvrière offrait un auxiliaire si puissant. Quelques incidents donnèrent plus d'intensité aux passions politiques : traduits pour des vols et pour des meurtres devant la Cour d'assises deRiom, plusieurs des combattants de novembre (ce n'étaient point des ouvriers ) reçurent une sorte d'ovation ; c'était nonseulement l'impunité , mais encore une adhésion éclatante qu'ils obtenaient pour leur cause. A chaque instant , et pour les motifs les plus légers , la tranquillité publique était compromise , aujourd'hui par un banquet, demain par les crieurs de journaux; . de continuelles provocations avaient lieu entre les diverses classes de citoyens , et menaçaient chaque jour de conflits sanglants. Une parfaite harmonie entre les chefs supérieurs de l'ad-

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ministration eût été indispensable; elle n'existait point : une mésintelligence profonde , pour ne rien dire de plus , divisait le préfet et le maire. Les légitimistes de Lyon n'avaient pris aucune part aux troubles de novembre; leur rôle fut honorable : ils ne firent rien pour alimenter l'agitation et pour provoquer la chute du gouvernement établi.

Mais, bien servi par les associations, le parti républicain s'était fortement constitué, et il étendait ses ramifications nonseulement à Lyon , mais encore dans les villes voisines. Tout concourait à donner de la force à l'opinion démocratique; elle débordait le pouvoir, et menaçait de tout entraîner. La Charbonnerie lyonnaise n'avait pas d'organisation solide ; elle eut infiniment moins d'influence quela Société des Droits de l'homme. Un comité de résistance s'établit et fit une propagande énergique. D'autres associations , celle du Progrès f celle des Amis de la presse, et celle des Hommes libres, marchèrent au même but, malgré de notables divergences dans leurs vues. Cependant les ouvriers en soie échappaient encore , en grande partie du moins, à l'action des radicaux et ne se prononçaient point.

Ils avaient aussi une association entièrement industrielle, il est vrai y et fondée dans un esprit de bienfaisance et d'assistance mutuelle; toute discussion sur des matières politiques ou religieuses lui était expressément interdite. Cettesoctôté philanthropique et fort bien organisée était divisée en un grand nombre de loges de moins de vingt personnes ; onze loges , désignant chacune deux délégués , constituaient une loge centrale. Composé des présidents de ces loges centrales, un comité avait la direction supérieure de l'institution; il fut remplacé, vers 1833, par un conseil exécutif. Le caractère de l'association changea, lorsqu'elle eut adopté le principe d'une solidarité absolue : quand une plainte adressée par une des loges serait adressée au conseil exécutif, celui-ci, pour arriver au redressement du grief, prononcerait, après délibération , l'interdiction générale du travail. Une conséquence nécessaire de cette prohibition , c'était l'emploi immédiat de mesures coërcilives contre les ouvriers qui maintiendraient leurs métiers en activité. Ainsi constituée , l'association mutuelliste disposait d'une immense force ; en frappant d'interdit cinquante mille ouvriers , elle devenait maîtresse deTindnS^

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trie : cette arme puissante , la suspension générale du travail , était un moyen certain de faire revivre le tarif.

§ V. Une réduction de 25 centimes par aune avait été faite , dans quelques maisons de fabrique , sur le prix de la façon des peluches; c'était un rabais très faible. Plainte fut portée au conseil exécutif par les ouvriers qui s'occupaient de ce genre de/ tissus; une convocation extraordinaire de l'association mutuelliste eut lieu le mercredi 12 février 1884 : deux mille trois cent quarante-un chefs d'atelier étaient présents , douze cent quatre- / vingt-dix-sept votèrent la suspension générale du travail, mille/ quarante-quatre se prononcèrent pour la négative; ils étaient en minorité. L'interdit fot foncé k partir du vendredi 24 février : le même jour, à la même heure, et dans tous les quartiers, les métiers s'arrêtèrent; vingt mille refusèrent le travail. Un certain nombre d'ouvriers auraient voulu continuer à gagner leur salaire , mais le conseil exécutif ne le leur permit pas et les contraignit à l'inaction par des menaces et par des violences. Chaque journée de cette grève faisait perdre aux ateliers 100,000 fr. de façons; huit s'écoulèrent sans changement à cette situation extrême. Quelques pères de famille avaient besoin de pain et de travail; ils demandaient instamment à remonter sur leurs métiers, mais l'association fat inflexible. Six chefs d'atelier mutuellistes , prévenus du délit de coalition, furent emprisonnés , et une instruction judiciaire commença.

On marchait rapidement à une catastrophe; elle était imminente : à leur irritation habituelle contre les fabricants, se joignait , chez beaucoup d'ouvriers , l'orgueil mal dissimulé des journées de novembre ; chez quelques chefs de commerce se manifestait cette pensée imprudente, que la paix ne serait pas solidement rétablie à Lyon tant que ces mêmes journées n'auraient pas eu leur contre-partie. De leur côté les sociétés politiques délibéraient: le moment d'une lutte décisive était-il venu ? il était évident que l'autorité prenait ses mesures. Puisqu'il était impossible d'éviter la bataille , ne fallait-il pas la livrer lorsque des chances aussi favorables que celles du concours des mutuellistes se présentaient ? D'autres faisaient observer qu'on manquait d'armes et de munitions , qu'on n'était point assez assuré de la coopération du peuple , que les intelligences du parti ré-/

publicaln parmi les troupes de la garnison ne promettaient pas des résultats assez certains, enfin qu'un mouvement précipité pourrait tout perdre , tandis que le succès était certain en différant de quelque temps la bataille. Il y eut de violents débats au sein de la Société des Droits de l'homme ; la majorité se prononça pour l'opinion qui voulait qu'on attendît. Un des chefs du i parti démocratique se rendit àJUaris avec la mission d'exposer le . véritable état des choses au comité de la capitale, de prendre le mot d'ordre, et d'amener à Lyon deux hommes énergiques qui diri^ géraient le mouvement. Le comité parisien voulut qu'on attendit et qu'on s'abstînt de toute provocation. De grandes dissidences existaient parmi les radicaux : quelques républicains > hommes de conscience et de cœur, intervenaient comme médiateurs entre (es fabricants et les mutuellistes , et allaient d'atelier en atelier , recommandant la modération et le respect de la légalité; mais beaucoup de têtes ardentes, qui ne reconnaissaient pas de chefs , demandaient instamment le combat et compromettaient la partie : leur voix devait être nécessairement celle qui serait écoutée. '

La loi contre les association* fut rendue ; elle atteignait nonseulement celles qui étaient politiques , mais encore les industrielles : cette nouvelle produisit à Lyon une grande effervescence" chez les ouvriers et chez les radicaux. Deux mille cinq jcent quarante mutuellistes signèrent une protestation; en prér sence du danger commun , toutes les sociétés secrètes se coalisèrent : celle des Droits de l'homme ne pouvait ni résister au mouvement ni le diriger; elle était complètement débordée.

On était au 5 avril , et l'on avait appelé par-devant le tribunal de police correctionnelle la cause des six chefs d'atelier mu-

\. — L'histoire des sociétés secrètes à Lvou , eo 18Î9 et de 1830 à 1854 , a si peu d'importance aujourd'hui et présente un si faibie intérêt , que j'ai cru pouvoir me borner à quelques indications géuérales. M. Louis Blanc» probablement très bien informé , en a dit davantage ; je renvoie a son livre ceux de mes lecteurs qui désireraient plus de détails sur ce point. Si les mesures prises par le gouvernement en 1834 , pour résister au parti radical , avaient besoin d'apologie, les révélations de M. Blanc en tiendraient lieu; de si audacieux projets doivent provoquer , de la part de tout gouvernement établi , une répression énergique. Le pouvoir constitué en juillet et la légalité ont usé du droit de légitime défense ; il fallait renverser le parti républicain , ou être renversé par lui : c'est ce que déclare M. Louis Blauç dans les termes les plus formels.

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toeHistefr prévenus de coalition : grand nombre d'ouvriers encombraient la place Saint-Jean , ainsi que la cour et les avenues de l'hôtel. Après l'interrogatoire des chefs d'atelier et les dépositions des témoins , un grand bruit se fît entendre ; le président renvoya le jugement au mercredi suivant. Cette décision fut mal interprétée par le» -ouvriers; ils virent en elle l'intention , de la part des juges, d'éviter la publicité des débats. Pendant qu'ils se communiquaient avec véhémence leurs impressions , un témoin à charge vint à passer devant les groupes; il venait de dénoncer les violences au moyen desquelles lesmutuellistes l'avaient forcé de suspendre son travail. Cet homme Ait à l'instant entouré, menacé, frappé ; il fallut l'intervention corps à corps du procureur du roi pour le dégager. Dans le même moment , un détachement du 7e léger se présenta pour faire évacuer une cour dans laquelle se faisait un tumulte qui troublait l'audience : à leur aspect, les ouvriers, violemment émus, crurent à un guet-à-pens, s'écrièrent : « A bas les baïonnettes! >* et entourèrent les soldats. Assailli par' une multitude exaspérée, ce piquet de soixante hommes eut la prudence de ne pas faire usage de ses armes. Le champ de la mêlée demeura aux ouvriers.

Us eurent , le lendemain , en quelque sorte occasion de faire ta revue de leurs forces à l'enterrement d'un des leurs; huit mille mutuellistes formèrent le cortège : cette démonstration était inquiétante,

Oa avait renvoyé la cause des six ouvriers accusés de coalition au mercredi 9 avril : ce jour devait être nécessairement celui de la conflagration générale; ouvriers, fabricants , conservateurs , radicaux , soldats , fonctionnaires , citoyens de toutes les conditions , s'y attendaient et le disaient dès la veille. Les chefs du parti ennemi du Gouvernement voulaient-ils encore éloigner la crise et s'abstenir de toute agression directe ? peutêtre , mais leur mot d'ordre n'était pas attendu ; ils n'étaient plus les-matares-de- la situation , et ne pouvaient plus contenir l'exaltation de quelques-uns de leurs hommes. Quelles étaient les forces dont disposait l'administration dans cette situation critique ?

Avertie et menacée depuis longtemps, elle avait eu tout loisir pour faire ses préparatifs de défense : son plan, médité d'avance, consistait surtout à se maintenir maîtresse des hauteurs,

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des têtes des ponts et des grandes lignes de communication, à fit point engagor tes troupes dans Les rues , à combattre à coups ^ / de canon , à isoler les insurgés de telle sorte qu'il leur fût impossible de se réunir , enfin à tenir la Croix-Rousse étroitement bloquée , ainsi que la ville de la Guillotière. Des forts détachés avaient été construits depuis 4831 ; la plupart n'étaient pas terminés , mais celui de M ontessuy et la caserne crénelée des Bernardines répondaient du dangereux faubourg et le tenaient sous clef, en quelque sorte J)Lt mille hommes d'armes diverse* composaieftt ht garnison. Voici les positions qui leur furent données: le 7e de ligne et le général Buchet à l'Archevêché , sur la place Saint-Jean et aux alentours du tribunal de police correctionnelle; un demi-bataillon du 6e de ligne devant le Palais-royal ; auprès du corps-de-garde des Célestins, un demi-bataillon du 28e; à l'Arsenal, une batterie à pied du 13e; sur la place Louis XVIII > trois batteries du 13e et le matériel d'une batterie; sur la place de Bellecour, le lieutenant-général Aymard avec la réserve composée de deux bataillons du 6e , d'un bataillon du 45e léger, de quatre escadrons du U* dragons , et de deux batteries à cheval du 4 3e; à l'Hôtel-de-Ville , un bataillon descendu des Collinettes; à la Guillotière , un bataillon du 6e et un escadron de dragons ; aux Broteaux, sur la place Louis XVI, un bataillon du 15e léger; à la Croix-Rousse, Je général Fleury et le colonel de Perron. Tout engagement des troupes devait être évité autant qu'A serait . possible ; on canonnerait à outrance les points qu'occuperaient les ouvriers.

S VI. Le mercredi 9 avril , à neuf heures et demie du matin , une foule considérable de curieux couvrait la place Saint-Jean ; et remplissait les avenues et les cours de l'hôtel de Chevrières v où siégeait le tribunal de police correctionnelle; il y avait des attroupements, mais sans caractère agressif. Un homme se plaça au milieu d'un groupe et commença la lecture d'une proclamation ; des agents de police l'arrêtèrent , mais le peuple le délivra.. En un instant la place de SainWean fat évacuée par la multitude; elle était silencieuse et entièrement déserte. Des hommes étrangers au quartier de l'Ouest élevèrent rapidement deux barricades, l'une à l'entrée méridionale de la rue Saint-

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Jean , l'autre à l'entrée de la rue de la Brèche : une maison en construction dans le voisinage fournissait des matériaux. Impassible et indifférente , la population des quartiers de Saint-George et de Saint-Jean n'annonçait aucune démonstration et laissait faire. A onze heures un détachement du 7* de ligne entra sur la place Saint-Jean et marcha aux barricades , précédé par un commissaire de police : il fut assailli par-une gréte de projectiles , et répondit par des coups de fusil Un homme tomba , c'était un agent de police : on le transporta dans une salle de l'hôtel de Chevrières ; une balle lui avait traversé le ventre. Au bruit de la fusillade , l'avocat des mutuellistes interrompit sa plaidoirie et déclara qu'il ne pouvait continuer pendant que les citoyens s'entr'égorgeaient. Le président leva la séance , et juges, avocats et curieux regagnèrent au plus tôt leurs demeures. Le préfet , en habit bourgeois , était devant la grille de l'Archevêché , suivi d'un groupe de soldats.

L'autorité militaire exécute le plan qu'elle a préparé ; chaque \ régiment se rend à sa destination >. Ainsi réparties, les troupes \ de la garnison occupent les quais du Rhône et de la Saône , les j tètes des ponts , en un mot tous les points fortifiés ; les insurgés sont partagés en petites masses qui s'agitent en tous sens, sans réussir à se grouper. Tout l'intérieur de la ville entre les deux \ lignes des quais leur est abandonné; ils élèvent une multitude / de barricades sur le terrain dont on les a laissés maîtres , surtout / dans les rues Mercière, Grôlée, Saint-Dominique et de l'Hôpital. Embusqués derrière les murailles du théâtre provisoire ei>

1. — Au premier signal de l'insurrection , la ville de Lyon s'est trouvée scindée et diviser en trou {grands arrondissements militaires, avant chacun un chef spécial Le premier de ces arrondissements s'étendait de la barrière Saint-Clair a celle de Serin, comprenant la Crois- Rousse et les côtes, jusqu'à la place Sathonnay et à la Croix-Pâquet. Le commandement du deuxième arrondissement s'étendait du pont Morand au pont de la Peuillée , et comprenait les quartiers de l'Hôlel-de-Ville et des Terreaux. Le troisième s'éleodail du pont de la Guillotière au pont Tilsitt , comprenant tout le quartier de la Préfecture, celui des C.élestins et la presqu'île Perrache. Des commandants particuliers étaient établis dans le quartier Saint- Jean , aux têtes des pouls de la Guillolièrt , Lafavetle et Morand (rive gauche du Rhône), ainsi qu'aux Chartreux, à la Manutention» à la Poudrière et aux Carmea-Décbaussés. Eu cas d'alerte , les troupes avaient ordre d'occuper tous les postes militaires de ces arrondissements et d'intercepter aux insurgés les communications d'un quartier de la ville à l'autre. (Lettre du lieutenant général Avmard à J.-B. Monfalcon , avril 1834.)

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construction sur la place des Jacobins , des insurgés tireni sur ' l'hôtel dela-J*Féfeetttre, dont ils essaient bientôt d'escalader la haute grille ; mais la troupe de ligne occupe le poste et tient bon. Elle est dégagée bientôt; deux forts détachements de soldats attaquent la place par deux points opposés , la rue Saint-Dominique et la rue Mercière. Les insurgés s'enfuient dans l'allée de l'Argue , dont ils ferment la grille sur eux ; cet obstacle est brisé à coups de canon , et le passage enfilé dans toute sa longueur par la mitraille.

Très peu nombrettx , sans munitions , presque sans armes , sans direction et sans alliés , soit à l'intérieur, soit à l'extérieur, les^insurgés ne pouvaient avoir de plan d'opérations. Enfermés dans le massif des rues du centre , ils s'y retranchèrent , s'«mpa-„ rèrent des églises et sonnèrent le tocsin , dont les tintements devinrent permanents. Ils étaient maîtres des quartiers Saint- George , du faubourg de Saint-Just , de toute la rive droite de la Saône , à l'exception des alentours de la place de Saint- Jean , de la caserne du Bon-Pasteur où ils avaient trouvé quelques eftfets d'équipement, et de toute la partie Nord de la ville, jusqu'aux approches de la place des Terreaux : on ne les inquiétait nullement dans ces positions.. Àuem -hwk<ae se faisait entendre sur les places , sur les ponts et sur les quais occupés par les troupes, personne n'y paraissait et il y régnait un silence do mort; quelquefois des pelotons de soldats les traversaient avec rapidité , faisant feu en passant dans la direction des rues. On tirait aux fenêtres , si quelque mouvement s'y faisait apercevoir.

C'était une guerre singulière. La ville était traitée en ennemie et menacée d'une destruction , sinon totale , du moins partielle ; £es maisons , qui n'appartenaient point aux insurgés et dont ils *'ne prenaient aucun souci , étaient incendiées ou abattues à coups *de canon. Tous ses habitants étaient condamnés à se tenir exactement renfermés dans leurs demeures; il n'y avait d'accessible pour eux que la partie de Lyon qu'on avait abandonnée à la révolte ; les soldats tiraient sans distinction sur les bourgeois, même sur ceux qui s'étaient munis de laissez-passer. On fit sauter avec des pétards les portes de quelques-uns des plus beaux magasins de l'Herberie , et le général Aymard ordonna de mettre à bas grand nombre des arbres de Beliecour. Choisie pour champ

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de bataille , la ville de Lyon n'avait pris aucune couleur dans cette guerre civile, et c'était elle qui en payait les frais!

Aucune tactique des deux parts dans la journée du 10 : une fusillade à distance , de continuelles décharges d'artillerie , point d'engagements. À la Croix-Rousse, toutes les rues du centre . appartenaient aux insurgés; même situation à la Guillotiére, dont une batterie , placée sur la rive droite du Rhône, foudroyait les premières maisons. À Vaise , des attroupements nombreux^ s'étaient formés sur la place de la Pyramide ; les insurgés s'emparèrent de la caserne de gendarmerie , de la mairie , du magasin d'équipement des dragons , et se recrutèrent d'un détachement de trente soldats disciplinaires qui traversaient le faubourg, allant à Alger. SainUlust avait été laissé en entier aux insurgés ; ils se portèrent sur la caserne Saint-Irénée , qui avait été évacuée, et y mirent le feu. Un bateau de foin enflammé par un obus / descendit la Saône , vint échouer contre la passerelle Ghazourne et l'incendia. Perrache demeura à la garnison , dont les communications avec Paris étaient interceptées. Une centaine d'hommes, armés de mauvais fusils , occupaient la place des Gordeliers et ses alentours , quartier général de l'insurrection. Les- ouvriers etr«oie conservaient une neutralité à peu près complète. Aucun secours du dehors n'était venu aux révoltés : ils s'étaient partagés en groupes de dix , vingt ou trente hommes au plus , allant où les appelait la nécessité du moment ; établis dans l'intérieur de l'église de Saint-Nizier, quelques-uns fabriquaient de la poudre , d'autres fondaient des balles.

Une telle situation n'avait rien d'alarmant; ce Ait pourtant pendant cette journée du 10 qu'un conseil de guerre , présidé V par le lieutenanUgénéral Àyinard , discuta fort sérieusement la ; question de l'évacuation de la ville. Bien mal informée de ce qui ' se passait, l'autorité militaire croyait à un soulèvement général des classes ouvrières, et redoutait la marche sur Lyon des républicains de Rive-de-Gier et de Saint-Etienne. La femme du préfet, Madame de Gasparin , reçut à la Préfecture un avis qui l'invitait à empaqueter dans le plus bref délai son argenterie et ses effets les plus précieux , et à se tenir prête pour le départ. On proposait de concentrer les forces principales de la garnison sur la rive gauche du Rhône , en conservant la possession des hauteurs

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