‹ Histoire de la ville de Lyon (volume 3)Chapitre 76 sur 229 · XIX0 SIÈCLE. — LYON SOUS LOUIS-PHILIPPK · texte numérisé non relu

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de la rive droite de la Saône , dç la caserne crénelée d'Orléans qui commande la Croix-Rousse et ferme sa principale communication avec la ville , du fort de Montessuy , et des forts détachés de la ligne du Rhône. Habile et brave , le général Aymard avait ajouté trop de foi à des rapports de police : on était au moment d'adopter le parti si grave de l'évacuation, lorsqu'un officier supérieur du génie entra dans la salle du conseil, s'étonna fort de la proposition qui était faite , et raconta ce qu'il venait de voir par ses yeux au quartier général des insurgés , composé à peine d'une cinquantaine d'hommes mal armés. Le projet de retraite fut ajourné ; mais le lendemain encore on eut la pensée d'abandonner tout le quartier de l'Ouest , y compris les plateaux de Fourvière et de Saint-Just. Le procureur général , qui habitait sur la rive droite de la Saône , fut averti et se récria contre le danger d'une telle mesure. Il fut question, dit-on , de brûler le quartier Saint-George : des renseignements nouveaux firent renoncer à ces desseins.

f Rien de nouveau dans la situation le vendredi 11 : deux ca- / nons encloués avaient été trouvés au fort Saint-Iréné&~j>ar les \ insurgés; ils les traînèrent sur la plate-forme de Fourrière, et, après être parvenus à les mettre en état de service, firent d'innffensives décharges sur la place de Bellecour. Les boulets manquaient;* on les remplaça par des morceaux de vieux fer. Un fort détachement des insurgés du centre tenta une démonstration sur l'Hôtel-de-Ville , et fut repoussé; ceux de la Croix- Rousse essayèrent aussi de déboucher sur la ville , ils furent reçus à coups de canon. Leurs émissaires furent plus heureux dans les campagnes : ils désarmèrent, sans trouver d'opposition , ies gardes nationales de plusieurs communes. Divers engagements à distance et sans résultats eurent lieu sur plusieurs points de l'intérieur de la ville; le tocsin de Saint -Bonaventure n'avait pas cessé de se faire entendre. Quelques chefs des insurgés montrèrent beaucoup d'activité et de résolution; ils étaient franchement dévoués à leur cause , et tenaient peu à leur vie. Un d'eux fit preuve de courage et de générosité ; il sauva des prisonniers , et ne cessa de recommander aux siens le respect des personnes et des propriétés. Au reste, aucun acte de désordre, hors le fait même de l'insurrection, ne fut commis

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par les combattants d'avril; les abordait qui voulait, ils ne s'informaient pas si ceux qui les visitaient étaient amis ou ennemis.

Enfin, le samedi 42, le général Aymard se détermina à en \ finir : une forte colonne entra dans la grande rue de la Guillotière , et en atteignit l'extrémité après en avoir enlevé sans opposition les barricades. Il n'y eut pas plus de résistance à Saint- Just Le général Buchet s'empara des places de la Fromagerie et de Saint-Nizier ; des sapeurs forcèrent les portes de l'église de Saint- Bonaventure : onzg insurgés se trouvaient dans la nef; aucun d'eux ne voulut se rendre , ou les tua. Des scènes affreuses, accompagnèrent l'occupation du faubourg de Vaise ; un coup de fusil était parti d'une fenêtre pendant le passage de la colonne qui avait forcé les barricades; furieux de cette agression, des soldats se précipitèrent dans la maison et en massacrèrent sans distinction tous les habitants : ils tuèrent un vieillard de soixante-quatorze ans , un enfant , un malheureux qui veillait auprès du lit de son frère mourant, jetèrent un homme par la fenêtre, et en fusillèrent \ un autre dans la rue. Treize soldats disciplinaires périrent du *. même genre de mort , ainsi que plusieurs hommes du faubourg / qui n'avaient pris aucune part au combat. Ni l'administration/ ni le général , ni les chefs de la colonne d'expédition n'avaient commandé ces horreurs, elles furent l'œuvre à jamais regrettable du subit emportement de quelques hommes. En diverses occasions les troupes montrèrent, pendant le combat, beaucoup de ménagements et de générosité ; elles suspendaient le feu quand elles apercevaient des femmes et des enfants devant les barricades. Un coup de fusil avait blessé mortellement, à la Croix- * Rousse, un capitaine aux ordres du colonel de Perron ; les soldats voulaient pénétrer à l'instant dans la maison , le colonel eut assez d'empire sur eux pour les retenir jusqu'au soir. Alors la maison fut cernée; beaucoup d'armes et de munitions avaient été jetées par la fenêtre. Quand les soldats pénétrèrent dans la maison, personne n'avait fait feu , il n'y avait point d'ennemis; l'exaspération s'était calmée , grâces à la prudence de M. de Perron : il n'y eut pas de victimes. Presque tous les chefs des radicaux et environ deux cents insurgés furent faits prisonniers, et conduits dans la prison de Perrache.

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* Le lendemain la ville présentait l'image d'une ville prise 'd'assaut : plusieurs maisons du quai de Retz avaient été accablées par les décharges continuelles des batteries de la rive gauche du Rhône ; la maison du Concert était percée à jour comme un crible, d'autres avaient été dévorées par des incendies; des devantures de magasins et des portes d'allées avaient été brisées par des pétards; un pavillon placé au-dessus de la Quarantaine n'était qu'un monceau de ruines* 1

J'ai hâte d'arriver à la fin de ce triste récit, que j'aurais voulu taire ; je n'en tirerai du moins aucune accusation contre les hommes ou contre leur drapeau : je l'ai dit , ces temps sont déjà loin de nous ; paix éternelle aux deux partis , respect aux convictions! De vives récriminations ont été échangées, après le combat, entre les opinions qui se firent une guerre désespérée pendant les journées d'avril : lequel , du Gouvernement ou du parti démocratique , voulut le combat et choisit Lyon pour champ de bataille ? lequel fut l'agresseur? questions irritantes, et que chacun résout d'ordinaire avec une pensée arrêtée d'avance. Je ne les discuterai point, et je laisserai raconter à l'histoire générale le procès des insurgés lyonnais devant la Cour des pairs.

/ § VU. La guerre civile avait porté ses fruits ; des maisons ■■' JaceadiéfiS , d'autres ébranlées par des pétards ou percées de l boulets, d'immenses dégâts causés par les explosions, présen-

taient , dans une partie de la ville de Lyon et de la Guillotière , un hideux et affligeant spectacle. L'incendie et les boulets n'avaient pas causé seulement des dommages matériels iunmc

|. — 218 insurgea sont entrés a l'Hôtel -t)ieu , 128 blessés et vivants, et 90 morts : sur le chiffre total on ne trouva que 34 individus nés à Lyon , et 29 ouvriers en soie. Beaucoup de blessures étaient fort graves ; beaucoup des opérations chirurgicales qu'elles rendirent nécessaires eurent des suites funestes. 11 faut ajouter au chiffre des morts 42 blessés qui succombèrent. Total des morts du coté des insurgés , environ 200.

322 militaires furent mis hors de combat. Il y eut pendant les six journées 18 officiers blessés et 6 tués , 49 soldats tués et 249 blessés, dont les deux tiers moururent. S'il y eut deux fois plus d'hommes tués sur place chez les insurgés , il y eut deux fois plus de blessés à l'hôpital militaire. 600 hommes des deux parts furent tués ou blessés ; sur ce nombre , plus de 300 périrent sur le champ de bataille ou dans le lit de douleur.

J'ai donné , dans un autre écrit , l'état nominatif des officiers et des soldats tués ou blessés dans chacun des régiments do la garnison.

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foule de points des citoyens inoflensifs avaient péri ou gisaient couverts de blessures. Il fallait apporter un soulagement à tant de calamités et calmer tant de souffrances; le Conseil municipal de Lyon se réunit : convaincu que les maux soufferts dans l'intérêt de la France et pour une cause qui , loin d'être locale, é^ait celle des institutions du pays et de la civilisation tout entière , devaient être réparés par la France elle-même , il arrêta qu'une députation de trois de ses membres serait envoyée à Paris , afin de réclamer du Gouvernement une indemnité pour les désastres, suites des journées d'avril. Le scrutin désigna pour faire partie de cette commission MM. Chinard , Terme et Faure- Péclet, qui partirent immédiatement et furent aussitôt admis dans le cabinet de M. Thiers , ministre de l'intérieur. M. Thiers reçut d'abord la députation lyonnaise d'une façon peu encourageante : les raisons sur lesquelles la commission s'appuyait lui paraissaient spécieuses et n'apprenaient rien ; une seule touchait le ministre, c'était que les malheurs de Lyon, écrasants pour cette ville, répartis sur la France entière, deviendraient légers pour tous. Du reste , le mot indemnité ne devait pas être prononcé ; l'opinion que les citoyens de Lyon n'avaient pas , dans les événements d'avril, fait tout ce qu'ils devaient s'était fortement établie dans son esprit. Cependant M. Thiers protestait de ses bonnes intentions, mais celles de la Chambre lui paraissaient mauvaises : il fallait , disait-il, attendre, gagner du temps et préparer les convictions. La commission était d'un avis entièrement opposé; elle pensait qu'il importait de saisir l'occasion présente : selon elle , l'émotion causée par les malheurs de Lyon vivait encore dans tous les coeurs ; c'était la France entière qui venait d'échapper à un immense danger. En effet, Lyon pris par la république, tout le Midi était entraîné par l'insurrection, et à la guerre civile serait venue se joindre la guerre étrangère. Les délégués lyonnais trouvèrent meilleur accueil chez les autres ministres; M. Prunelle,/ maire de la ville , et les membres de la députation les accompagnèrent : mais ils avaient été précédés par des rapports officieux qui représentaient la population lyonnaise sous les plus fausses couleurs , et condamnaient son apathie , ainsi que son refus de concourir au rétablissement de Tordre. Cette opinion était surtout celle de M. Persil , dont l'âpre énergie s'irritait à la pensée

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qu'une population tout entière s'était montrée timide1 et glacée en face de l'émeute et de l'anarchie. Ces préventions avaient pénétré jusqu'au roi qui, cependant, dans une audience accordée aux délégués de la population lyonnaise, s'était montré plein de bienveillance pour la ville de Lyon et profondément ému de sçs malheurs '. U fallait faire valoir les motifs qfui militaient en ' faveur de l'indemnité , prouver que la loi de vendémiaire an IV n'était pas applicable à Lyon, et démontrer enfin que les désastres de la ville avaient été causés , non par les insurgés, mais par la défense militaire. Ce fut pour arriver à ces résultats que la commission publia et fit distribuer aux Chambres une note dans laquelle la question .était bien posée : ce document , quelquesmots introduits avec beaucoup d'adresse et de tact dans un discours prononcé par M. Jars, et enfin un discours dans lequel M. Prunelle fit valoir toutes les raisons de justice , d'équité et de bonne politique qui appuyaient les réclamations de la ville de Lyon , amenèrent un changement sensible dans les dispositions du ministre de l'intérieur, et bientôt le principe d'un secours (non d'une indemnité) fut arrêté dans le Conseil. Sur ces entrefaites , une députation de la Guillotière, composée de MM. Léguillier et Clément Reyre, arriva à Paris pour joindre ses réclamations à celles de la ville de Lyon : le Gouvernement proposa aux Chambres une loi dont l'objet était dîaccorder à la ville de Lyon un secours de douze cent mille francs. Ce projet fut discuté à la Chambre des députés dans la séance du 1 Ornai 483Û: MM. de Rancé et Ganneron le repoussèrent avec énei%ie; il fut appuyé non moins chaleureusement par MM. Ctmmpanhet et de Corcelles. La Chambre rejeta la proposition. Six mois plus lard , le 31 janvier 4 835 , les députés du Rhône présentèrent à la Chambre la demande d'un crédit en faveur des Lyonnais qui avaient éprouvé des dommages pendant les journées d'avril : MM. Jars , Thiers et Sauzet en firent valoir la haute justice dans la discussion préalable des bureaux. Une commission fut nommée ;

4 . — Admis à celte époque auprès du roi , j'eus avec S. M* uu très long entretien , dont la situation de Lyon fui le sujet presque unique : Louis- Philippe m'exprima la plus vive sympathie en faveur des ouvriers en soie, et me parla a plusieurs reprises et avec chaleur de son désir d'adoucir les malheurs d'une ville dont la prospérité importait si fort a celle de la France.

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son rapporteur, M. de Rancé, se prononça contre la proposition que la Chambre écarta, après avoir entendu MM. Jars , Fulchiron , Thiers , Laboulie et Sauzet. Cette longue discussion remplit les séances des 6 et 7 avril 1835. La décision sévère de la Chambre des députés produisit à Lyon une sensation pénible : elle contraria beaucoup le vœu du Gouvernement. M. Thiers avait plaidé la cause lyonnaise avec talent et chaleur; jamais sa parole n'avait eu plus de logique et de clarté. Les Chambres avaient accordé un secours de deux cent cinquante mille francs, et, en 1835, une nouvelle somme de quatre cent mille francs ; le roi donna deux cent cinquante mille francs; une souscription, ouverte à Paris et dans les départements , produisit u/ie somme à peu près égale ; ainsi douze cent mille francs , venus par différentes voies , furent affectés à la réparation des principaux dommages. l

1. — Mooitetir universel , 1834. — La Revue indépendante , 1835 , in-8°. — Sala ( Adolphe). Les Ouvriers de Lyon en 1834. Lyon, 1834, in -8°. — Cour des Pairs, affaire du mois d'avril 1834. Rapport fait à la Cour par M. Girod (de l'Ain). Paris , de V imprimerie royale , 4834 , 5 vol. in-4o< Le tome deuxième contient les faits particuliers à Lyon. — Blanc (Louis). Histoire de dii ans , 6« édition , in-8©, tome II. — Histoire des insurrections de Lyon en 1831 et en 1834. Lyon, Louis Perrin , 1834 , in-8<>.

Imprimé avec précipitation et à trop peu de distance des événements , ce dernier ouvrage doit être considéré moins comme une histoire que comme un recueil de matériaui : il est de plusieurs mains. Son principal auteur , qui ne l'a ni avoué ni désavoué , avait pris les plus grandes précautions pour que l'exactitude des faits laissât le moins possible à désirer ; il communiquait son travail, feuille à feuille, àcliacuu des principaux fonctionnaires qui out rempli un rôle pendant les troubles de Lyon. Témoin de la plupart des événements qui ont eu lieu à Lyon en 1831 et en 1834 , acteur à divers litres dans plusieurs , en relation personnelle , soit avec les chefs des administrations , soit avec les chefs des insurgés , écrivant enfin chaque jour l'histoire de la veille , j'étais en position d'être bien informé. Divers rapports militaires m'ont été confiés ; quelques officiers supérieurs , qui s'étaient refusés à toute communication écrite , me donnèrent verbalement des renseignements confidentiels. Enfin H. le lieutenant-général Aymard m'adressa un précis de ses opérations militaires. L'Histoire des insurrections de Lyon a été entièrement refondue dans l'ouvrage suivant :

Code moral des ouvriers , ou Traité des devoirs et des droits des classes laborieuses ; ouvrage qui a remporté le prix mis au concours par l'Académie royale de Nîmes , et un prix Monthyon décerné par l'Académie française. Lyon , Dumoulin, 1836, in-8°. La Bibliothèque du Palais des Arts possède un exemplaire de cet ouvrage , précieux par les nombreux autographes qui y ont été réunis comme pièces justificatives : ce sont soixanle-quiuze notes de la main de M. de Gasparin , alors préfet du Rhône , et de nombreuses lettres. La quatrième partie du Code moral des ouvriers contient de curieuses anecdotes sur la double insurrection , toutes les proclamations officielles des administrations de la préfecture et de l'Hôtel-de-Ville , celles du parti démocratique, un précis de la discussion qui eut lieu sur la question de l'indemnité devant la Chambre des députés, les discours des accusés, prononces devant la Chambre

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Un fléau non moins terrible que la guerre civile menaça la ville en 1835 : le choléra avait fait d'horribles ravages à Paris, et marchait sur Lyon comme par étapes. Il y était attendu d'un jour à l'autre, et extrêmement redouté : quel mal ne ferait-il pas dans une cité dont tant de rues sont privées d'air et de lumière , et parmi une population immense qu'attaquent déjà tant d'éléments d'insalubrité ? On se ferait difficilement une idée de la consternation des Lyonnais de toutes les classes; beaucoup partirent , mais où fuir? Le choléra décimait le Midi, et sévissait à Marseille avec une fureur inouïe ; il tuait de quatre à cinq cents personnes par jour; telle était la quantité des malades, que le nombre des médecins de cette ville devint insuffisant. Le préfet des Bouchesdu-Rhône demanda des secours à son collègue , M. Rivet ; a la première invitation , quatre docteurs en médecine et dix-huit élèves partirent de Lyon pour Marseille, et s'enfermèrent dans cette cité jusqu'à ce que la contagion y eût cessé *. Pendant ce temps l'administration municipale se mettait en mesure de secourir les malades, si l'épidémie venait à se montrer : elle organisa une intendance sanitaire, désigna des ambulances, et fît de grands approvisionnements en objets divers pour le service des infirmeries. Heureusement ces craintes furent vaines ; pas un seul cas de choléra n'apparut à Lyon , et toutefois l'épidémie avait frappé plusieurs petites villes à peu de distance sur le littoral du Rhône.

Lyon s'était enfin remis des émotions qu'il avait éprouvées , et ne se souvenait plus, soit des émeutes, soit du choléra, lorsque l'arrivée du duc d'Orléans , au retour d'une campagne brillante dans l'Algérie, fut annoncée officiellement. Une somme de 25,000 fr. /destinée à faire face aux dépenses de la réception que la ville préparait au prince royal , fut votée par le Conseil municipal; on préleva 2,500 fr. pour faire l'acquisition de cinq cents livrets de la Caisse d'épargne , destinés aux enfants pauvres des écoles ; on délivra les prisonniers pour dettes avec les

des pairs , de nombreuses pièces officielles et justificatives relatives aux journées d'avril , l'arrêt rendu par la Cour des Pairs , et enfin de nombreuses anecdotes dont la plupart me sont personnelles , mais que j'ai cru devoir écarter d'une histoire générale.

1. — Rapport sur le choléra de Marseille en 1835 , adressé à M. Rivet , préfet du Rhône , par le président de la Commission lyonnaise. Lyon t imprimerie dâ Dumoulin, 1835, in-8u.

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fonds affectés à cet usage par la libéralité du major-général Martin. Le lieutenant-général commandant de la division, et le préfet du Rhône, reçurent le duc d'Orléans à Fentréedu faubourg de la Guillotière , et le conduisirent à l'hôtel de l'Europe : c'était le 19 novembre 1839. Il y eut, dans la soirée, réception des autorités constituées; beaucoup de discours furent prononcés. Le prince répondit, comme à l'ordinaire, avec une présence d'esprit et une convenance parfaites. Il visita , les jours suivants , les hôpitaux civils et militaires, et assista, au palais Saint-Pierre, à la distribution des médailles décernées aux industriels lyonnais , à l'occasion de l'exposition dernière. Le prince remarqua dans le cabinet de M. Bonnefond , directeur de l'Ecole , un tableau dont il fit l'acquisition : « Il faut bien, dit-il, que je porte à la « duchesse un souvenir de Lyon ; je ne puis rien lui offrir de « plus joli que cet ouvrage. » Il y eut à une heure, sur la place de Bellecour, une revue de six régiments d'infanterie , du régiment de chasseurs en garnison à Vienne, et d'une artillerie nombreuse ; il y avait sous les armes douze mille hommes , perdus en quelque sorte dans une masse compacte de cinquante mille spectateurs. Le maire de Lyon donna le soir un bal superbe au prince , dans les beaux appartements de THôtel-de- Ville ; trois mille personnes avaient été invitées. Cette fête fut très brillante ; bienveillant et gracieux comme toujours, le prince allait de groupe en groupe et causait beaucoup. Il se rendit , le 21 , au Collège royal , où l'attendaient impatiemment les sept cents élèves de l'établissement, et partit bientôt après pour Paris, après avoir laissé au maire 20,000 francs pour les bureaux de bienfaisance , les salles d'asile et la maison du refuge. Lyon ne devait plus revoir cet excellent prince , si aimé et si digne de l'être.

Un fléau périodique en quelque sorte à Lyon , et souvent mentionné dans son histoire , le débordement du Rhône et de la Saône, fit une apparition extraordinaire pendant les premiers jours du mois de novembre 1840. Des pluies abondantes et continuelles étaient tombées pendant les cinq derniers jours d'octobre; en une semaine le sol reçut trente-deux centimètres quatre millimètres d'eau , c'est-à-dire autant que dans un espace de sept mois pendant les temps ordinaires. On s'aperçut, le 30 octobre, d'une crue rapide du Rhône subitement enflé par ses

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affluents devenus des torrents énormes. Tous les quais accessibles , le bas-port et la partie déprimée de la Guillotière , le quartier de la Basseville et la plaine des Broteaux furent submergés. Les eaux continuèrent à s'élever; elles atteignirent le niveau de la digue des Charpennes, qui se rompit avec fracas sur une longueur de plus de cent mètres : une immense inondation eut lieu aussitôt dans la plaine ; elle entraîna quelques maisons. Son invasion fut tellement subite que quatre artilleurs, surpris dans leur fuite , eurent à peine le temps de se réfugier sur le toit d'une maison bientôt cernée par le fleuve ; ils passèrent six heures d'angoisses dans cette position critique. Des courants se formèrent en sens divers et labourèrent profondément le sol ; en moins d'une heure , le Rhône avait crû de deux mètres ; le ai à huit heures du matin, il atteignit sa plus grande hauteur, celle de 1812. On communiquait par des bateaux avec les habitants des maisons isolées. Les forts de la rive gauche du Rhône sont complètement enveloppés , le quartier de la Mouche est submergé , et il y a sur quelques points deux mètres cinquante centimètres d'eau. La digue de la Vitriolerie se rompt en aval; la brèche est de cinquante mètres : elle livre passage à un torrent profond, qui se précipite sur Béchevelin et en balaie toutes les maisons. Il y a beaucoup d'eau sur les quais Saint-Clair , de Retz et du Bon-Rencontre; il y en a dans la rue de l'Hôpital et dans la rue du Pérat: elle entre dans l'église de la Charité, et monte jusqu'à la hauteur de la table de la communion ; enfin , à cinq heures du soir , le Rhône cesse de croître , et commence , mais lentement , son mouvement de retraite.

Il pleut toujours; le 1er novembre, on commence à s'apercevoir que la Saône est fort grosse , et des avis alarmants , venus de Mâcon et de Châlon , annoncent une crue extraordinaire. Bientôt la rivière débordée couvre les quais de sa rive droite , submerge en totalité le plan de Vaise, intercepte la route à Saint-Rambert et se montre sur le quai de la Baleine. Le lundi 2 novembre , elle a envahi le quai de la Douane et chassé le poste du quai des Célestins : elle pénètre sur la place , gagne la rue Mercière, et occupe les quais de Bondy et de la Peyrollerie, ainsi que les rues du Bessard et des Prêtres. A cinq heures du soir, de grands désastres commencent à Vaise : un nombre con-

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sidérable de maisons bâties en pisé s'écroulent avec fracas ; toute la Grande-Rue est devenue un canal; on éclaire les maisons avec des torches.

Il pleut encore le 8 novembre. Grossie beaucoup pendant la nuit, la Saône passe sur le pont de Serin, et retombe en vaste nappe par- dessus le tablier. Plusieurs maisons du port Sable t ont de l'eau jusqu'au plafond ; tout Serin a disparu sous les eaux : ses nombreux entrepôts de liquides et de marchandises sont inondés et éprouvent les plus graves dommages ; plusieurs centaines de pièces de vin sont entraînées. Sur la rive droite , on se hâte de vider les magasins de la Douane où des avaries graves se sont déjà manifestées. Un arrêté du préfet ordonne le transport immédiat des bureaux et des marchandises ( sucres , cafés , cacaos , indigos , etc.) dans les entrepôts de la Halle aux blés. Quatre-vingts mètres du nouveau quai de l'Arsenal sont emportés , et le quai est fouillé par les eaux à une grande profondeur. Les communications sont très difficiles , et les vivres manquent dans plusieurs maisons. On voit la Saône charrier des. pièces de bois , des meubles , des lits , des berceaux d'enfants ; elle paraît dans la rue Sala. A une heure , des bateaux à laver , détachés des quais de Serin et de Saint-Vincent, sont jetés par la violence des eaux contre la passerelle et l'emportent : beaucoup de maisons au-dessus et au-dessous de Lyon vacillent , craquent et s'affaissent ; celles des extrémités occidentales du pont d'Aiùay s'abîment dans la Saône, qui emporte le pont provisoire en bois. Cependant la rivière , de plus en plus furieuse , gagne la rue Saint-Dominique , contourne l'hôtel de l'Europe , pénètre dans la rue du Plat , atteint la place de Bellecour , les rues du Bois et de la Poulaillerie , la Grenette , la rue de la Gerbe , et commence à poindre sur la place des Gordeliers. Les habitants du port du Roi , qui se croyaient bien en sûreté , ont à peine le temps de fuir : on ne peut circuler dans une grande partie de la ville. Les maisons de Vaise sont maintenant submergées jusqu'à la hauteur du premier étage ; beaucoup , dont les fondements sont détrempés , disparaissent au milieu des eaux : leurs habitants se réfugient dans l'église et sur les collines du voisinage. Un incendie , qui dévore la fabrique d'orseille , près de l'Observance , augmente l'horreur de ce tableau.

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La Saône croît de soixante-dix centimètres pendant la nuit , sous Faction d'un vent du Midi très fort ; elle s'élève sans cesse, et coupe la grande route de Paris : de nombreux bateaux sillonnent en tout sens les rues du centre, transformées en canaux. Des courants transversaux s'établissent sur plusieurs points ; la rivière se précipite dans le Rhône , vers la rue Basseville et sur le quai Bon-Rencontre : toute la place de Bellecour est devenue un lac profond. On circule en bateau le long des allées des Tilleuls, dans la rue Saint-Dominique, dans le passage de l'Argue , et d'un bout de la rue du Pérat à l'autre. Deux mètres d'eau couvrent la place Léviste ; il y en a beaucoup dans la cour de l'hôtel de la Préfecture et dans les salles du rez-dechaussée. L'église et la première cour de la Charité sont inondées , ainsi que les rues Sala et de la Sphère ; une grande partie du cours du Midi est submergée jusqu'à la hauteur de deux mètres. Vers le milieu du jour, un bateau à laver, entraîné par le courant, brise les chaînes de la passerelle Saint-Vincent : une moitié du pont de la Feuillée est sous l'eau , l'autre est relevée. Encombré de débris , le pont de Serin vacille et craque ; il résiste cependant. Une pile du pont de la Mulatière est renversée, et entraîne deux arches. Le tablier de la travée centrale du pont Seguin oscille avec bruit; une lame l'emporte, et il tombe avec grand fracas , entraînant avec lui les câbles de suspension et les colonnes élégantes qui étaient placées à Pavai. Un nouveau courant transversal déverse les eaux de la Saône dans le fleuve, par la place de la Charité : jamais semblable spectacle n'avait été vu à Lyon.

Bloqués dans leurs demeures , beaucoup d'habitants des quais ou des rues centrales recevaient leurs aliments , soit par le toit des maisons voisines , soit par des échelles placées sur des bateaux. Chaque porte d'allée avait son débarcadère , composé de planches posées sur des caisses ou sur des tonneaux , ou suspendues par des cordes à un ou deux mètres au-dessus du sol : c'était par ces voies de communication que les habitants regagnaient en rampant leur domicile ; de distance en distance des échelles étaient attachées aux fenêtres des premiers étages, et servaient à maintenir les relations avec la rue. On voyait même en quelques endroits des ponts aériens improvisés au moyen de planches

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jetées d'un côté de la rue à l'autre : des femmes , des enfants , des vieillards ne craignaient pas de s'y aventurer ; l'habitude les avait familiarisés avec ces passages périlleux. Il y eut fort peu d'accidents.

Les étangs de la Bresse s'étaient rompus; entraînés par la violence des eaux, et évitant le courant , leurs innombrables poissons cherchaient des eaux plus tranquilles sur le pavé des rues de l'intérieur de la ville. On les prenait avec des chapeaux , avec un mouchoir, à la main; il n'y avait qu'à se baisser: beaucoup de gens leur faisaient la chasse et les vendaient à vil prix aux curieux. Des affbulements de terre eurent lieu sur divers points; disjoints et déchaussés, les tuyaux du gaz pour l'éclairage furent défoncés et cessèrent leur service. A Vaise et à Serin , l'affligeante situation des habitants empirait à chaque instant.

Cette crue énorme de la Saône augmenta encore de quelques centimètres pendant la nuit du 5 novembre; des arches du pont Tilsitt et du pont d'Ainay étaient obstruées. On craignit beaucoup pour les piles du vieux pont de Pierre : une maison , placée à son entrée orientale , se lézarda , et les eaux entraînèrent la plupart des pierres de taille qui garnissaient la partie supérieure des éperons; il y eut un affaissement auprès de la guérite. Une excavation considérable se forma au port aux Pierres ; elle avait quatre mètres de chute , et mit à découvert le vieux mur de l'ancien cimetière des Gordeliers; on trembla, non sans raison, pour quelques maisons du quai Bon-Rencontre. L'inondation atteignit, à midi , son point le plus élevé : sept mètres trentesept centimètres au-dessus de l'étiage (quatre-vingt-dix centimètres plus haut que les eaux de 1711 ).

Après être demeurée stationnaire pendant quelques heures , la Saône commença enfin à décroître ; elle avait baissé de trente centimètres dans la matinée du vendredi 6 novembre. Ce jour-là, un bateau de foin , entraîné par la rivière , heurta la culée du pont de File-Barbe et emporta le tablier. A la Quarantaine , une masse énorme de terre se détacha de la colline et écrasa deux maisons ; personne heureusement ne s'y trouvait. Des blocs se détachèrent du rocher de Pierre-Scise. Peu à peu les courants transversaux se tarirent; il y eut encore quelques recrudescences,

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soit du Rhône , soit de la Saône , mais sans gravité. Enfin le vent du Nord vint à souffler, et l'inondation cessa ; elle ne fat bien terminée que le 25 novembre.

Toute la population de Lyon alla visiter le lieu des désastres : c'était un spectacle affreux; on eût dit une ville saccagée et rasée par l'ennemi. A Vaise et à la Guillotière , les rues présentaient l'image de la dévastation ; elles étaient encombrées de poutres , de graviers, de fragments de murailles, de piles de bois entassées de la manière la plus bizarre. Ouvertes dans toute leur hauteur, beaucoup de maisons ne consistaient plus qu'en un mur auquel étaient suspendus des fragments d'escaliers ou de planchers couverts encore de quelques meubles. Presque toutes les maisons de Gorge-de-Loup couvraient le sol de leurs débris , comme si un tremblement de terre les eût renversées : personne n'avait péri. Beaucoup plus solidement construites , les maisons de l'intérieur de la ville n'avaient éprouvé que peu de dommages; mais les magasins , remplis d'eau pendant plusieurs jours , demeurèrent humides fort longtemps. *

Les désastres avaient été immenses ; on s'occupa avec activité de les réparer : Mgr de Bonald , cardinal-archevêque de Lyon , M. Jayr , préfet du Rhône , et M. Terme , maire de la ville , s'occupèrent avec un zèle infatigable des moyens de soulager les malheureux. Une commission centrale de secours fat organisée dès le 7 novembre; elle rendit de grands services. Des circulaires du préfet recommandèrent à la sollicitude des maires du département des milliers de familles privées d'asile et de ressources : on reçut les indigents dans les édifices publics, et on leur distribua des aliments et des vêtements. D'utiles mesures furent prises pour assurer aux inondés la conservation de

I . — De nombreuses inscriptions gravées sur le marbre ou sur le bronze , et incrustées sur les murailles , conserveront à toujours la hauteur des eaux pendant l'inondation de 1840; clle8ont été fort multipliées. Voici quelques -unes de ces mesures : église de la Charité, à l'angle de la place , 2 mètres 26 centimètres au-dessus de la dalle du pavé ; église de l'Hôpital, au-dessus du perron , 50 centimètres ; portail de l'église Saint-Bonaventure , 45 centimètres ; hôtel de la Préfecture , à la grille d'entrée , 1 mètre 45 centimètres ; au pont Morand, 3 mètres 10 centimètres ; au pont Lafayettc , 2 mètres 95 centimètres ; au pont d'Ainaj, côté d'aval , 6 mètres 45 centimètres ; au pont Tilsitt , côté d'aval , 7 mètres 35 centimètres ; au pont de la Peuillée , côté d'amont , 8 mètres 88 centimètres ; au pont de Serin , 8 mètres 89 centimètres.

INONDATION DE 1840. — XIXe SIÈCLE. 1193

leur mobilier , et pour prévenir l'écroulement des nombreuses maisons qui menaçaient ruine. Un arrêté non moins important imposa aux constructeurs des maisons à rebâtir l'obligation d'établir leur base en maçonnerie jusqu'à la hauteur des plus fortes eaux ; un autre régla le mode de répartition des secours. Une adresse du maire à ses concitoyens invita la population à ne point faire usage de l'eau des puits que l'inondation avait atteints 1. Toutes les salles du palais archiépiscopal s'ouvrirent pour les inondés; ils y trouvèrent des consolations et des secours de toute nature. « La cité des Pothin et des Irénée , plus admi- « rable par sa bienfaisance que par son industrie, dit l'archevêque « dans son mandement , cette cité , si justement nommée la « ville des aumônes , nous est apparue ce qu'on l'a toujours vue « au milieu des plus terribles calamités , les mains pleines de « bienfaits qu'elle verse de toutes parts , ouvrant des asiles à « ceux qui ont vu disparaître leurs demeures dans les flots , « donnant des vêtements à ceux qui n'avaient pu sauver que « leur vie, et prenant sous son patronage les enfants que leurs « mères ne pouvaient plus nourrir. Toutes les paroisses , toutes « les familles , le pasteur et la sœur de charité , le pauvre et le « riche , tous ont rivalisé de courage , de générosité et d'abnéga- « tion de soi-même.....; les magistrats ont donné l'exemple aux

« habitants ; partout la charité a vaincu , en quelque sorte ,

« la dévastation. »

La conduite du clergé fut belle ; un digne prêtre , le curé de Saint-Nizier, parcourait les rues inondées de sa paroisse dans une barque remplie de pain acheté à ses frais, et qu'il distribuait gratuitement aux pauvres gens cernés par les eaux. Beaucoup de secours arrivèrent aux inondés ; la France s'était émue à la nouvelle de leurs désastres. Il y eut d'abondantes souscriptions

1. — Rapport sur l'inondation de 1840 , présenté par M. le maire de la Tille de Lyon ( M. Terme ) à M. le préfet du Rhône. Lyon, Charvin et Nigon , 1840, in-4®. On trouve dans le même volume l'écrit suivant : Inondation de 1711 , extrait des Actes consulaires déposés an archives de la ville de Lyon. — Histoire des inondations du Rhône et de la Saône depuis lenr source jusqu'à leur embouchure , en l'année 1840 , ouvrage composé sur les rapports officiels, procès-verbaux et actes administratifs (par Auguste Baron ). Lyon , Dumoulin, 1841 , in-8°. — Plan des inondations du Rhône et de la Saône , dans Lyon et êea faubourgs (publié par Aug. Baron). Lyon, 1841, grand in-fol. col.

1194 XIXe 8IÉCLE — LYON SOUS LOUIS-PHILIPPE.

ouvertes , même à l'étranger ; le roi donna une somme considérable , une autre fut votée par les Chambres. On évalua le dommage, dans le Lyonnais seulement, à plus de quinze millions.

§ IX. Lyon est une ville si riche que ses dommages matériels y sont bientôt réparés ; six cents maisons s'étaient écroulées , elles fureut rebâties plus solides et plus belles en moins d'une année. Il ne restait pas de traces visibles de l'inondation , lorsque le duc d'Aumale , alors colonel du 17e léger, arriva dans la ville au retour d'une campagne dans l'Algérie , à la tête du premier bataillon de son régiment, le 22 août 1841. Noirci et maigri par le soleil d'Afrique , le prince n'avait aucune escorte ; il descendit de cheval à l'hôtel de l'Europe, et son premier soin fut de rendre visite aux généraux , ses supérieurs militaires. Il avait accepté un banquet offert par la ville au 17e léger : cette fête eut un caractère particulier d'originalité. On avait placé les tables dans la partie septentrionale du cours du Midi , comprise entre la Saône, l'allée centrale et l'avenue qui conduit au Champ-de- Mars. Il y en avait trente, chacune de quarante-deux couverts : au milieu de l'enceinte était une table de cent quarante couverts pour le colonel et les officiers du 17e, pour les fonctionnaires publics et pour de nombreux invités. Des trophées d'armes décoraient les quatre angles , et on voyait à chaque table flotter des banderoles dont chacune portait le nom d'un des combats auxquels le 17e léger avait pris part. Le temps était superbe; un câble enroulé autour des arbres du cours séparait les hôtes de la ville d'une couronne compacte de cinquante mille spectateurs qui se pressaient autour de l'immense enceinte. Des chefs d'atelier étaient mêlés aux soldats à chaque table, dont un président faisait les honneurs. Après le banquet , le duc d'Aumale , conduit par M. Terme, fi t le tour des tables, adressant de gracieuses paroles aux personnes que lui nommait le maire; il assista, le soir, à une représentation de Lucie donnée au Grand-Théâtre. Un des épisodes les plus populaires de son séjour à Lyon fut sa visite aux ateliers de la Croix-Rousse; le duc d'Aumale s'y rendit accompagné de MM. Riboud et Arquillière , l'un président et l'autre viceprésident du Conseil des prud'hommes, de M. Mathevon, fabricant , et de quelques autres personnes. Cette excursion du prince

LE DUC d'àCMALE A LA CROIX-ROUSSE. — XIXe SIÈCLE. 1195

dans le célèbre faubourg lui réussit parfaitement; il y reçut une véritable ovation. Des milliers d'ouvriers accouraient sur le passage du jeune colonel , suivi partout et en quelque sorte étouffé par la foule qui lui témoignait la satisfaction la plus vive. On conduisit le duc chez quelques chefs d'atelier : il vit chez M. Martinon les métiers pour le tissage des écharpes , des châles en soie chez M. Goy , et de belles étoffes pour meubles , ainsi que le beau portrait de Jacquard fabriqué au métier chez M. Garquillat. Cette visite du prince , dans cet atelier, a inspiré à M. Bonnefond un tableau que M. Garquillat a parfaitement exécuté sur un métier. Après sa visite aux ouvriers , le duc passa en revue les sapeurspompiers de la Croix-Rousse, et parcourut , toujours à pied , toujours chaleureusement fêté , les principales rues du faubourg : il n'avait d'autre escorte que les vives sympathies de ce peuple de travailleurs. Le 26 , à quatre heures moins un quart du matin, le colonel du 17e passa son régiment en revue et partit bientôt après , suivi jusqu'à la montée de Balmont par le lieutenantgénéral de Lascours, commandant de la 19e division militaire, et par les maréchaux-de-camp Fouché, Raindre et de Saint- Joseph.

Deux années plus tard , son frère , le duc de Nemours , accompagné par la belle et gracieuse duchesse sa femme , vint commander le camp de Dessine; l'emplacement était bien choisi pour les manœuvres. Après l'enlèvement des récoltes , de vastes steppes situées entre le Rhône et Crémieu présentaient un terrain fort convenable pour les évolutions militaires. On avait établi le camp entre les communes de Villeurbanne , de Vauxen-Vélin et de Dessine : ce fut sur ce lieu que se dirigèrent les 16e et 20e léger, les 34e et 51e de ligne , le d2e de chasseurs à cheval, le 5e de lanciers, le 3e de dragons et le 11e d'artillerie, venant de Clermont, Grenoble, Mâcon, Gap, Briançon, Vienne, Dôle , Moulins et Valence. Toutes ces troupes furent rendues à leur poste le 1 3 août : le gros de l'infanterie était composé de cinq régiments à deux bataillons. Chacun avait dressé ses tentes à droite et à gauche du chemin de Crémieu , en avant de Villeurbanne; à la gauche de cette même route se trouvaient les deux bataillons du 51e de ligne , et deux compagnies de sapeurs du génie; à droite et sur deux lignes parallèles, les bataillons du 34e

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de ligne , du 20e léger, du 19e et du 16e de ligne. Les faisceaux étaient formés du côté de l'Est , et le parc d'artillerie , composé de deux batteries , se trouvait derrière le 34e de ligne, à quatre kilomètres du camp principal. Sur les hauteurs du M olard et à gauche de la route , le 16* de ligne avait été installé comme camp avancé. Les dragons, les lanciers et les chasseurs occupaient Dessine, et le quartier général était établi à cinq cents mètres en arrière du camp , sur la route de Crémieu. On avait ainsi fractionné les troupes : deux brigades d'infanterie de six bataillons chacune ; la première, aux ordres du maréchal-de-camp baron de Saint- Joseph ; la seconde, commandée par le général Loyré d'Àrboville; une brigade de douze escadrons de cavalerie (huit de cavalerie de ligne , quatre de cavalerie légère ) sous la direction du général comte Waldner de Frendenstein ; deux batteries d'artillerie dont l'une à cheval du i 4e , et l'autre montée du 14e; une compagnie du génie , une compagnie de pontonniers , un détachement du train des équipages, et un détachement de gendarmerie pour la police du camp : en tout , douze mille hommes et quinze cents chevaux sous le commandement supérieur du lieutenant-général de Lascours , en l'absence du duc de Nemours. Ce camp , aux portes de Lyon , produisait un effet très pittoresque; les tentes, bien espacées et alignées, en faisaient une ville militaire que toute la population de la cité industrielle s'empressait d'aller voir. Des centaines de guinguettes , improvisées en avant de Villeurbanne, suffisaient à peine au grand nombre des visiteurs , et donnaient aux abords du camp l'aspect le plus animé. f

Le duc et la duchesse venaient de Mâcon; ils s'embarquèrent sur le bateau à vapeur l'Hirondelle, et admirèrent le beau paysage des rives de la Saône, si remarquable surtout depuis Belleville. On était au 20 septembre, et le temps se montrait magnifique. Curieuse du spectacle qui s'annonçait , la population lyonnaise se pressait sur les deux quais de la Saône; fenêtres, balcons , galeries , toits en saillie , collines des deux rives , tout était envahi de bonne heure. Un embarcadère avait été construit

1 . — On évalue à plus de cent mille le nombre de curieux qu'amenèrent à Lyon le camp de Dessine et l'arrivée du duc et de la duchesse de Nemours.

LA DUCHESSE DE NEMOURS A LYON. — XIXe SIÈCLE. 1197

au port de la Nouvelle-Douane. Des salves d'artillerie annoncèrent l'approche de la petite flottille; elle arriva à une heure : LL. AÀ. RR. forent complimentées par le maire et conduites à l'hôtel de la Préfecture, le duc à cheval entre le lieutenantgénéral commandant et le préfet, et la duchesse en calèche découverte. Les réceptions des autorités constituées commencèrent aussitôt; elles furent suivies d'un banquet, auquel avaient été invités les chefs d'administration et autres notabilités officielles. La duchesse de Nemours plut extrêmement ; on remarqua beaucoup l'élégance de sa taille , la finesse et la beauté de sa figure , la mobilité de sa physionomie et la douce mélancolie de son regard. La première visite de LL. AA. RR. fut pour les Hôpitaux ; à leur approche on découvrit le groupe de statues que M. Elschoët a sculpté au haut de l'avant -corps de l'aile méridionale de l'Hôtel-Dieu, et qui représente l'indigence et la maternité. Le duc s'était rendu dans la matinée au camp des manœuvres, qui commencèrent le 22. LL. AA. RR. avaient témoigné le désir de visiter quelques-uns des ateliers de la Croix-Rousse ; elles s'y rendirent sans escorte , et furent reçues à la porte des Bernardines par le maire , M. Gabias. Quelques femmes de chefs d'atelier, parées de leurs plus beaux atours, complimentèrent la princesse qui les embrassa, et reçut gracieusement les bouquets qu'elles lui présentaient. On la conduisit dans les ateliers de MM. Aubertier , Martinon , Dufour , Dangle et Gringlet : il fallut plusieurs fois gravir quatre ou cinq étages par des escaliers obscurs et étroits; la duchesse examina avec un vif intérêt les procédés de fabrication du tissage des étoffes, et reçut l'hommage de douze robes superbes. Vingt à vingtcinq mille ouvriers étaient descendus dans la rue pour voir la princesse , qu'ils accueillirent parfaitement. Au sortir du faubourg de la Croix-Rousse , LL. AA. RR. visitèrent les forts de Montessuy , de Cuire, et la ligne bastionnée du faubourg. Elles se rendirent le 24 septembre , à midi , au palais Saint-Pierre , et visitèrent d'abord sous les galeries l'exposition de fleurs faite par la Société d'agriculture. Celle de l'industrie lyonnaise avait été disposée avec beaucoup de goût : au fond de la grande salle du Muçée était une estrade à laquelle on avait suspendu de riches étoffes, de manière h former un hémicycle ; en avant et jusqu'au

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salon qui forme le péristyle , des banquettes et des chaises avaient été échelonnées pour les spectateurs. La duchesse fit le tour de l'hémicycle , examinant avec grande attention les différentes étoffes qui composaient cette exhibition , étoffes non moins remarquables par la beauté du tissu et par l'éclat des couleurs que par Fart merveilleux avec lequel se trouvaient combinés les éléments divers employés dans leur fabrication. On remarquait auprès de ces tissus précieux un Christ de Rubens, et la Vierge à la Chaise de Raphaël, tissés au métier. Douze robes, des écharpes et des châles furent offerts à la princesse par la Chambre de commerce de Lyon. Du Palais des Arts , LL. ÂÂ. RR. se rendirent dans les magasins de MM. Grillet , Grand et Mathevon , et virent avec beaucoup d'intérêt les produits de la fabrique lyonnaise.

Le lendemain , dans la matinée, eut lieu la pose de la première pierre du pont qui devait remplacer le vieux pont sur la Saône. Une tente s'élevait au centre de l'antique monument; le petit bâtiment qui servait de vigie avait été transformé en boudoir élégant pour la princesse , et une double rampe tapissée conduisait au-dessous du pont sur une plate-forme supportée par les roches , et entourée d'une double ceinture d'embarcations et de bateaux élégamment pavoises. LL. ÂÂ. RR. arrivèrent à midi et demi , conduites par le maire ; l'ingénieur en chef, M. Cailloux , prononça un discours et demanda au prince la permission de donner au nouveau pont le nom de pont de Nemours. M. Jayr , préfet , mit ensuite aux mains du duc la double boîte en cèdre et en plomb remplie des médailles qui devaient être scellées dans la première pierre : des ouvriers plombiers la placèrent aussitôt , et la fermèrent hermétiquement. Armé d'une petite truelle en vermeil, le duc prit deux pelletées de morlier dans une caisse que lui présenta l'ingénieur Jordan, chargé de la construction du pont, et la première pierre fut posée. Mgr le cardinal-archevêque avait béni les travaux et prononcé les prières d'usage.

Après cette fête qui fiit très bien ordonnée , LL. AA. RR. virent des joutes sur la Saône de la terrasse de l'Archevêché, et se rendirent à l'Hippodrome : des courses de chevaux eurent lieu en leur présence par les soins des membres du Jockey-Club. Ce genre de spectacle a toujours eu beaucoup d'attraits pour la

LE DUC DE NEMOURS; CAMP DE DESSINE. — XIXe S1ÉCLB. 1199

population lyonnaise ; soixante mille personnes couronnaient les talus , dont elles n'étaient pas le moindre ornement

Le bal que la ville offrit à LL. ÂÂ. RR. dans l'enceinte du Grand -Théâtre fiit vraiment magnifique; on avait adopté pour la décoration de la salle les dispositions prises pour la fête splendide qu'on avait donnée au même lieu , par souscription , au profit des victimes du tremblement de terre de la Guadeloupe. Des fauteuils sur une élégante estrade avaient été préparés pour LL. ÂÂ. RR. ; la princesse avait autour d'elle et sous ses pieds un jardin d'hiver , formé des fleurs les plus belles et les plus rares: elle dansa quatre quadrilles avec les représentants du Conseil municipal, de l'armée, de la magistrature et du commerce. Sa toilette avait une grande élégance et était d'un goût parfait ; ses traits charmants paraissaient exprimer le bonheur. Malgré le nombre immense des dames invitées, il n'y eut point d'encombrement , et tout se passa dans un ordre parfait. La duchesse fit le tour de la vaste enceinte, conduite par le maire, M. Terme. Une grande manoeuvre militaire termina les opérations des troupes du camp de Dessine; elles exécutèrent, sur un pont de bateaux , le passage du Rhône , à la hauteur du Grand-Camp , aux Broteaux, entre le barrage récemment construit et le fourà-chaux. Des myriades de spectateurs couvraient tous les monticules et tous les points culminants de la rive droite du Rhône : ces collines étaient littéralement noircies par les têtes des curieux , on eût dit une immense fourmilière. Sur une d'elles , un belvéder élégant avait été élevé pour la duchesse de Nemours, dont les yeux embrassèrent tout le magnifique panorama du bassin du Rhône jusqu'à la chaîne des Alpes. Le duc de Nemours fit ses adieux au camp dans une dernière revue ; et , le soir , dans une brillante soirée à l'hôtel de la Préfecture, LL. ÂÂ. RR. prirent congé de la population lyonnaise qui les avait si cordialement accueillies. La gracieuse duchesse fit deux fois le tour des salons , conduite par Madame Mathilde Jayr qui lui présentait les dames. Le camp fut levé le 1er octobre , après avoir reçu dans un ordre du jour les félicitations du commandant en chef.

Lyon reçut l'année suivante (le 10 décembre 1844) le duc et la duchesse d'Âumale; il y eut aussi de nombreuses présentations officielles et beaucoup de discours, dont un des plus

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remarqués fut celui du jeune Roux-Lupin , élève de la classe de philosophie au Collège royal , que S. A. R. visita. Le duc et la duchesse parcoururent les salles principales des Hôpitaux, et se rendirent au Musée. Une corbeille de riches étoffes , semblable à celle qu'avait acceptée la duchesse de Nemours , fut présentée à la duchesse d'Aumale; la ville y joignit, avec beaucoup d'àpropos , une vue des environs de Naples peinte par M. Ponthus- Cinier, qui rappela la patrie absente à la princesse napolitaine. Depuis 1841 , le jeune colonel du 17e avait fait un chemin rapide ; c'était , trois années plus tard , un fort beau militaire , à la physionomie énergique et mâle , et de manières franches et cordiales. Il y eut une grande revue et bal au théâtre, offert au nom de la ville. D'une taille petite, mais gracieuse, la duchesse se fit remarquer par sa distinction parfaite; elle portait une toilette d'une grande simplicité et d'un goût exquis.

Les Lyonnais faisaient successivement connaissance avec les princes et princesses de cette famille d'Orléans qui gagne tant à être vue de près. Us eurent, le 19 juillet 1845,1a visite de don Carlos et de sa femme la princesse de Beira, nobles exilés auxquels on ne pouvait faire de réception officielle, mais qui n'en furent pas moins très bien accueillis, *

1 • — Quelques jours avant l'arrivée du duc et de la duchesse d'Aumale , Lyon avait reçu la visite des chefs arabes, Sid-Ali-Ben-Ba-Axmed , kalifa de Constautioe; El-Akdar-Ben- Ouaui , caïd des Animer ; El-Bouzoubi-Ben-el-Hedji-Cberugui , officier de spahis ; Sid-Mohammed-el-Chadli , jurisconsulte distingué , et quelques autres. Ces chefs furent constamment l'objet de la curiosité la plus empressée ; ils visitèrent la plupart des monuments publics , et firent dans plusieurs magasins des acquisitions assez considérables. On les conduisit deux fois au Grand-Théâtre ; ils v virent l'opéra de la Juive et un ballet oriental. Les chefs arabes partirent de Lyon le tOT décembre 1844.

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