‹ Histoire de la ville de Lyon (volume 3)Chapitre 86 sur 229 · ART DRAMATIQUE. XIX* SIÈCLE. J · texte numérisé non relu

ART DRAMATIQUE. XIX* SIÈCLE. J

$ VI. L'extension du goût des beaux-arts , à Lyon , n'est pas moins digne d'observation que le succès qu'ont obtenu dans cette ville les sciences et les lettres. Il en est un cependant dont la décadence est visible, c'est l'art dramatique. Longtemps en honneur, et très fréquentée, notre scène fournissait à celle de Paris une partie de ses sujets d'élite ; elle a vu plus d'une fois le succès de pièces de théâtre qui avaient été composées pour elle. Il n'en est plus ainsi aujourd'hui ; l'ancien répertoire n'éveille pas les sympathies du public : Corneille , Racine et Molière n'ont plus, en province, de dignes interprètes, et l'opéra comique y est à peu près abandonné. Huit ou dix chefs-d'œuvre lyriques, vieillis par un trop fréquent usage, et quelques ballets, sont la ressource unique des directeurs de nos théâtres; il n'y a plus de grands compositeurs, et les prétentions, déjà exagérées, des premiers sujets de l'opéra et du ballet paraissent augmenter en proportion de la décadence du talent. Si Ton fait abstraction de quelques circonstances exceptionnelles , le public lyonnais va peu au Grand-Théâtre, et trop souvent il y apporte , à l'occasion des débuts d'artistes, des habitudes qui ont occupé, à plusieurs reprises , l'attention de l'administration municipale. Depuis quarante ans, tous les directeurs des théâtres de Lyon, à une exception près, ont successivement fermé leur exploitation par une faillite; les frais sont toujours allés croissant, tandis que les recettes diminuent d'année en année. Pendant la belle saison , la salle est à peu près vide; cependant l'administration municipale accorde à la direction des théâtres une subvention considérable qui a dépassé quelquefois le chiffre de quatre-vingt mille francs: ainsi les plaisirs de quelques-uns sont payés par tous , c'est-à-dire par une multitude de citoyens qui n'en profitent jamais. Depuis quinze années surtout on s'occupe de la décadence rapide de l'art dramatique, sans qu'on ait pu trouver encore un moyen de la ralentir : à Lyon , comme dans toutes les grandes villes de France, le goût du théâtre s'en va.

Une combinaison nouvelle, approuvée le il mars 1847 par le Conseil municipal, est essayée cette année. Le directeur ne reçoit plus la subvention annuelle de 55,000 francs; il ne fait représenter ni opéras ni ballets depuis le mois de mai jusqu'à la fin d'août : pendant ces quatre mois, le Grand-Théâtre n'est ouvert

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que trois fois chaque semaine ; on y voit la tragédie , la comédie , le drame et le vaudeville. Au i er septembre , le directeur présentera ses quatre troupes complètes de grand opéra , d'opéra comique , de comédie et de ballet. Très avantageux pour le budget de la ville, ce traité paraît servir les intérêts si compromis de la direction des théâtres.

Un autre art autrefois florissant à Lyon, le plus beau et le plus important de tous, l'imprimerie, n'a pas conservé sa vieille renommée; elle n'est guère aujourd'hui qu'un métier. [1 ne faut plus demander àla province des émules des Crapelet , des Baskerville , des [barra, des Didot, grands artistes que la plupart de nos typographes ne connaissent pas même de nom, et dont ils n'ont jamais vu les chefs-d'œuvre. Les successeurs des de Tournes , des Dolet et des Gryphe n'écrivent plus en latin les préfaces des livres qu'ils publient, comme faisaient leurs illustres devanciers, et n'ambitionnent point une place parmi les hommes de lettres : ils savent pour la plupart leur état, mais ce qui fait l'artiste, mais le goût, mais le désir de la renommée manquent au plus grand nombre. On a imprimé à Lyon de beaux livres depuis Ballanche; j'ai hâte de le répéter , quelques hommes encore rappellent ces typographes lyonnais dont j'ai loué autre part le mérite éminent : peut-être serait-il juste d'ajouter que l'occasion de publier de beaux livres est peu commune en province, et que la centralisation attire tout à Paris, savants, hommes de lettres et artistes. Mes réflexions n'ont donc rien d'absolu; des temps meilleurs pour l'imprimerie lyonnaise viendront sans doute.

L'art musical aussi paraissait avoir dégénéré, mais depuis quelques années il a été cultivé avec succès et a trouvé de nombreux amis. Un Cercle a été institué pour le diriger et pour en répandre le goût. Fondée par quelques amateurs en 1840, cette Société a pris bientôt une extension remarquable; elle s'est donné une salle fort bien décorée , qu'encombrent des auditeurs en nombre immense les jours de concert. Toutes les représentations des grands artistes de passage sont suivies avec empressement, nulle partie talent n'excite plus d'enthousiasme qu'à Lyon et ne reçoit plus d'honneurs; des exemples récents encore en sont la preuve Plusieurs sociétés musicales se sont organisées sous divers titres; elles réussissent fort bien. Un progrès digne

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de remarque , c'est l'introduction de renseignement de la musique vocale dans les écoles pour l'instruction primaire et au Collège royal; c'est la création d'écoles supérieures pour le chant. Ce qui manque à Lyon aux artistes sculpteurs et peintres , ce n'est pas le talent , c'est l'occasion de le produire avec avantage. 11 faut vivre, et l'on achète fort peu aujourd'hui de statues et de tableaux d'histoire ; les fabriques de paroisses , dont plusieurs sont riches, ne commandent pas de tableaux d'église. Assailli de demandes par des hommes que servent l'intrigue et le crédit , le Gouvernement confie ses travaux aux artistes de la capitale , hommes bien placés pour solliciter, et d'ailleurs en nombre considérable : il n'arrive même pas toujours que l'administration locale s'adresse, quand elle a besoin de quelque œuvre d'art, aux hommes qu'elle a sous sa main. Nos peintres feraient bien certainement encore avec succès des tableaux d'histoire, s'ils avaient l'espoir de les placer convenablement; mais celte chance, ils ne l'ont point , et dès-lors il y a pour eux obligation à se borner aux tableaux de genre et aux portraits. La situation de l'art , à Lyon, était plus désavantageuse encore avant l'institution d'une Société qui a été établie , il y a peu d'années , tout exprès pour l'améliorer. C'est un grand pas de fait : chaque année la Société des Amis des Arts ouvre dans la salle du Musée une exposition très fréquentée; elle achète ceux des tableaux qui ont été remarqués , et les distribue aux souscripteurs par la voie du sort. Une grande affluence se porte au salon; ouvriers, gens des campagnes voisines et Lyonnais de toutes les conditions s'y rendent en foule chaque jour pendant la durée de son ouverture. Ce n'est pas tout : la Société des Amis des Arts met chaque année au concours des prix d'encouragement pour le dessin des ornements et de la fleur. Ici encore , il y a donc eu progrès. Chaque année l'administration municipale consacre une somme de dix mille francs à l'acquisition de tableaux et de dessins par des maîtres habiles, et ce crédit est dépassé quelquefois. Notre Musée de peinture est un des plus remarquables de la province; il a pris une extension considérable. Une des salles du Musée de sculpture s'enrichit des bustes de Lyonnais célèbres, que la ville fait exécuter avec les fonds qu'un bon citoyen , Grognard, a laissés pour cette destination. Dix mille francs ont été

votés par la ville pour la statue de Kléberg; un sculpteur lyonnais, habile et fécond artiste que l'école des Beaux-Arts a compté parmi ses professeurs, décore maintenant de bas-reliefs le Palais de Justice. L'art n'est donc point condamné à mourir à Lyon; il paraît, au contraire , appelé à y fleurir d'un nouvel éclat : ce n'est plus qu'une question de temps.

J'ai achevé le tableau du développement matériel et moral de Lyon, depuis l'origine de cette cité jusqu'au milieu de l'année 1847; mon but est atteint : ce que j'avais annoncé , fidèle en tout point à ma parole , je l'ai accompli , sinon avec talent, du moins avec exactitude et conscience. Pour ne point trop demeurer au-dessous de ma tâche , je m'y suis dévoué Sans partage : enfermé avec les matériaux du monument que je me proposais d'élever, j'ai vécu avec mon livre comme avec un ami qui suffit à toutes les pensées : du moins ai-je senti tout ce qu'il y avait de grand et de poétique dans les annales de mon pays. Une des considérations principales qui me déterminèrent à les écrire (j'avouerai ma présomption ) , ce fut le désir de relever l'histoire de Lyon de l'injuste discrédit dont elle était Pobjet. Attaché à ce riche sujet par les jouissances qu'il me donnait , épris pour ma ville natale de la pieuse affection d'un fils pour sa mère, je Voyais, à mesure que j'avançais , un horizon plus beau se déployer sous mes yeux, et je rencontrais k chaque pas de nouveaux motifs pour aimer mon pays et pour en être fier. Ce livre a été écrit d'un seul jet , sans interruption , sans un moment de relâche; chaque jour ajoutait régulièrement une page au labeur de la veille. Très fatigante pour l'écrivain , qu'elle a condamné à un isolement presque absolu , cette manière de travailler me présentait du moins, comme compensation, l'avantage de promettre à cette histoire plus d'homogénéité , d'unité et de vie. Une sorte de mouvement fébrile , dont je ne pouvais me défendre, me ramenait sans cesse à mes travaux historiques, et m'interdisait toule autre occupation.

Cependant la nécessité de ne pas demander à mes forces plus qu'elles ne pouvaient supporter m'ayant déterminé à essayer de reposer ma pensée dans les distractions d'un voyage,

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je partis pour l'Italie , en quête de quelques chartes lyonnaises dont on m'avait indiqué l'existence. Vains projets! je m'étais bien séparé de mes livres et de mes manuscrits , mais l'étais-je aussi de mon idée fixe ? chemin faisant, je continuais. C'est, assis sous un mélèze , dans une des vallées les plus sauvages du Tyrol, au pied du mont Brenner, et à quelques pas des froides eaux de la Sill, que je me suis délassé des fatigues d'une longue marche en adressant aux femmes de Lyon les pages qui terminent mon discours préliminaire : c'est à Venise, et pendant une magnifique soirée du mois de mai , que , seul avec mes souvenirs, j'ai raconté un des plus intéressants épisodes de la vie d'une cité qui peut aussi se dire la belle et la fille des eaux : la journée avait été brûlante ; couché sur la pelouse du joli jardin de la ville des doges , sous un ciel d'une admirable pureté , et en face des flots de l'Adriatique scintillant dans les lagunes , je racontai comment le jeune Lugdunum avait reçu la foi chrétienne, et je ne m'arrêtai que lorsque la nuit , enveloppant d'ombres épaisses la mer, les palais et la tour de Saint-Marc , ne me permit plus de laisser courir sur le papier mon crayon inutile. Cette obsession continuelle ne me quitta que lorsque je fus enfin parvenu à la dernière page du dernier chapitre de cet ouvrage.

Arrivé au point culminant que je m'étais proposé d'atteindre, je déposerai mon bâton de voyageur, et, me retournant pour la première fois J'embrasserai d'un seul regard ce monde historique dont mes pas ont successivement mesuré les régions diverses. Ce n'est pas sans une impression de satisfaction intérieure que je considère ce vaste ensemble de faits arrangés en groupes , qu'une même pensée a coordonnés pour montrer le doigt de Dieu toujours présent , à Lyon , dans l'œuvre des temps et des hommes. Il n'est pas interdit à un écrivain d'apprécier lui-même son travail, et de dire, à ses périls et risques, ce qu'il en pense soit en bien , soit en mal ; un grand poète n'a-t-il pas fait suivre chacune de ses tragédies d'un examen dont la franchise l'honore? On pardonne à un historien de se mettre en scène , pourvu qu'il n'en abuse pas ; parler de soi n'est pas toujours un ridicule : quelque danger qu'il y ait, surtout pour moi , à le faire , je l'oserai.

Les pages dans lesquelles j'ai tracé , il y a plusieurs années , l'esquisse de cette histoire, sont sous mes yeux; elles devaient

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me condamner un jour, si je n'avais pas rempli mes engagements : mon plan , je puis me rendre cette justice , a été suivi dans tous ses détails , avec une scrupuleuse ponctualité. J'ai dit que j'écrirais une histoire de Lyon , sinon bonne , du moins nouvelle , non en copiant, comme ont fait tant d'autres , Menëstrier , Rubys et Colonia, mais d'après les textes originaux reproduits, comme des témoins , au bas de mes pages ; ce que je promettais , je l'ai tenu. Si je ne me trompe point sur un fait matériel, ce livre est bien une histoire générale ; Lyon y est bien examiné sous toutes ses faces : géologie , commerce , industrie, marche de la civilisation , progrès des lettres , des sciences et des arts , mœurs publiques, droit des citoyens, tout a sa place dans mon cadre, et rien, peut-être, de bien essentiel n'a été oublié. Tous les faits, cependant , ne présentaient pas le même intérêt ; je me suis attaché à mettre en relief ceux qui méritaient de l'être , et à condenser dans un espace resserré ceux dont l'importance notait que secondaire. Si je ne m'abuse point encore, je ne me suis laissé dominer par aucun ; ancien ou moderne , chaque ordre d'événements ou d'idées n'occupe que l'espace auquel il avait droit, et la règle de proportion a été observée avec une inflexible régularité. Interprète impartial du passé , je n'ai écouté ni passions, ni préventions , ni préjugés, et j'ai dit constamment ce qui me paraissait être la vérité, sans me préoccuper un instant des colères et des injustes blâmes que pouvait exciter l'indépendance de mon langage. Si je me suis trompé , c'est de bonne foi, et après avoir fait tout ce qui dépendait de moi pour ne pas l'être. J'ai commis sans doute plus d'une erreur ; quel livre d'histoire en est exempt, et comment arriver à l'exactitude absolue? Quelquesunes de mes opinions peuvent être controversées, sans doute; c'est ce que je ne conteste point : bien éloigné d'en avoir la pensée, j'ai pris en considération immédiate loutes les critiques fondées qui m'ont été adressées ; d'autres sans doute viendront encore : elles seront reçues avec reconnaissance , et je m'empresserai d'y faire droit. Ce qui manque à mon travail , je ne l'ignore pas, et cependant peut-être ne suis -je point sans titres à l'indulgence : dans le champ assez imparfaitement exploré jusqu'ici de l'histoire de Lyon, peut-être ai-je défriché quelques parcelles de terrain encore incultes, et même, sur le sol connu et sur les

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routes battues , peut-être ai -je creusé plus d'un sillon qui n'avait point encore été ouvert; peut-être, encore, est-il peu de livres d'histoire qui possèdent un recueil de tables aussi riche et aussi curieux que celui dont j'ai conçu la pensée. Enfin , ce travail a été écrit d'inspiration, s'il est permis de le dire, et sans que ridéemère ait éprouvé, dans ses évolutions successives, aucune modification essentielle. Voilà , je l'avoue , ce que je pense de mon livre , et ce que je voudrais qu'on en pensât : ai-jc donc eu trop de vanité , et me suis-je mal jugé ?

Et maintenant j'ai dit. Quel que soit l'avenir de cette histoire , la vie de l'historien sera désormais bien courte et bien précaire : Lyon n'a pas d'âge; renouvelé par une incessante régénération, il recommence toujours une jeunesse éternelle, tandis qu'usé par le travaille m'affaisse de plus en plus sous le poids d'études qui me condamnent à une vieillesse anticipée. Il faudra bientôt prendre pour jamais congé et de ce livre , mon ancien et agréable compagnon , et de la ville dont j'aurais voulu être le peintre fidèle. Tant qu'une certaine force m'a soutenu , je l'ai employée , dans des fonctions diverses , au service de la cité dont je suis l'enfant reconnaissant; il faut enfin m'arrêter et poser, pour ne plus la reprendre , ma plume fatiguée. Ma carrière littéraire est terminée, mais il me reste cependant quelque chose à faire encore : aimer ceux qui m'aiment, honorer jusqu'à mon dernier instant mon pays, et bien remplir, si je le puis, le peu de jours qui me restent à vivre , pour mériter de bien mourir.

Palais des Arts, 1er Septembre 1847.

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