‹ Histoire de la ville de LyonChapitre 153 sur 364 · D'APRÈS LES INSCRIPTIONS · texte numérisé non relu

D'APRÈS LES INSCRIPTIONS

L'administration du Lyonnais sous la domination romaine présente , comme objets principaux de recherches, Torganisation îles colonies et des municipes , ainsi que la détermination précise des caractères distinctifs de ces deux sortes d'établissements ; l'appréciation des attributions de chaque ordre d'agents ou fonctionnaires , soit municipaux , soit impériaux , et enfin l'examen des éléments divers dont se composait le peuple.

Lugdunum a été successivement colonie , municipe et ville déchue de ses privilèges ; ainsi son histoire se prèle merveilleusement aux considérations que je vais présenter.

L LuGOUIfUM COLONIE ROMAINS.

L'administration de Lugdunum fut modelée sur celle de Rome ; c'est par cette observation générale que je dois commencer : même système de gouvernement , mêmes dénominations

pour les fonctionnaires , & très peu de différence près; mêmes attributions pour les agents du pouvoir , mêmes lois , modifiées par les privilèges concédés à la province.

Rome avait grand intérêt a multiplier ses colonies; elle y envoyait le surcroît de sa population exubérante et indigente , et partageait les terres conquises entre des citoyens romains.

En les distribuant comme récompenses aux soldats qui l'avaient servie , elle s'assurait un puissant secours contre l'invasion étrangère. Ces colonies devenaient autant de boulevards de l'empire, autant de postes avancés des armes romaines , autant de dépendances de la ville-mère qui leur donnait des institutions analogues aux siennes. Les colons s'honoraient de tirer leur origine de Rome elle-même.

Lugdunum naquit du décret du séi^at qui ordonnait h Munatius Plan-

i, — Tai cru, je Pai dil déj.^ , devoir écarlor d^ la première partie de colle IlUloire quelques études iroportanics , mais trop techniques cl trop étendues ; elles auraient ifiierrompu le récit des faits et occupé unr> place trop considérable. Désireux d^élre lu , j'ai dA éviter recueil contre lequel s'est heurtée l'érudition des Menestrier et des Colonta : ce» lacunes étaient donc Tolontaires et motivées. Quelques aperçus généraux suffisaient h Tintelligence des faits ; j'ai dû renvoyer aux tnhies les développements ; ils seront l'occasion naturelle de quelques rectifications , dont plusieurs m'ont été obligeamment indiquées par le savant M. Grégorj. Quelaue estimables qu'ils soient, les écrits sur l'organisation de l'administration romaine pir Beaufort , Lem prière , Mongez et le comte de Clarac , ont été dépassés par des travaux récents et plus eiacIs dont je ne pouvais point ne pas tenir compte.

Mais, môme ici oi\ j'ai toute latitude pour traiter ces sujets réserves, je ne suis pas tenu de donner , h propos de Lugdunum , un traité complet de la constitution romaine et du droit romain. Ce que je me propose dans cette première étude , c'est de faire un précis substantiel de l'administration du Lyonnais sous les Romains ; f en emprunterai en partie les éléments h mon travail sur les inscriptions.

ADMINISTRATION DU LYONNAIS

eus de bâtir, au confluent du Rhône et de la Saône, une yille pour les Viennois chassés par les Âllobroges.

Peu de temps après, Plancus condaisit dans la cité naissante un nombre considérable de vétérans romains :

Colonias deduxit Lugudunum et Rauricam. Alors Lugdunum devint colonie romaine : toutes les conditions légales avaient été observées ; il fallait un sénatus - consulte , et il avait été rendu. J'ai cité le texte de Dion. En exécution de ce décret , Munatius Plancus , délégué principal du sénat , avait conduit la colonie , aux frais de l'Etat , sur l'emplacement désigné ; tout se passa selon les formes ordinaires.

On sait en quoi elles consistaient ; tracer l'enceinte sacrée , c'était l'opération principale. On commençait par des cérémonies religieuses et par des sacrifices , pour rendre les dieux propices à la ville qu'il s'agissait de fonder. Plancus , sa toge relevée et serrée à la gabienne autour du corps , se rendit sur le sol dont il avait fait choix ; les futurs habitants de la ville raccompagnaient. Une charrue , attelée d'un taureau et d'une génisse , traçait avec son soc d'airain un sillon profond; les mottes de terre qu'elle soulevait étaient rejetées en dedans de l'enceinte par les hommes dont se composait le cortège du gouverneur. Quand on arriva aux points désignés pour servir de portes à Lugdunum , quatre colons soulevèrent la charrue et marchèrent en la soutenant pendant quelques instants , car l'ouverture des portes n'était point considérée comme sacrée.

Lorsque l'enceinte eut été tracée ainsi, on immola le taureau et la vache , victimes dévouées aux dieux protecteurs de Lugdunum. Les murailles qui devaient servir de défense s'élevèrent immédiatement sur le sillon ouvert par le soc de la charrue , et de nombreux ouvriers bâtirent aussitôt des maisons. Des terres avaient été assignées aux colons par Plancus.

Il n'y avait pas plusieurs ordres de colonies romaines ; toutes présentaient le même caractère, mais avec des prérogatives plus ou moins étendues* Leurs habitants étaient régis par le droit romain en ce qui concernait les actes publics et privés , la faculté d'hériter et d'instituer un héritier, la puissance paternelle, etc. Ils étaient exempts de la taxe sur les terres (impôt foncier) et de la capitation ( contribution personnelle ). Cependant ces colons ne jouissaient pas de tous les privilèges des citoyens romains : ils n'avaient pas le droit de suffrage , et n'étaient pas admissibles aux charges de l'Etat <. Pour posséder complètement tons les privilèges de citoyen romain , il fallait être inscrit dans une tribu , ce qui conférait le droit de suffrage. Les Quintes ou citoyens de Rome avaient seuls le droit d'élection aux charges de l'Etat; eux seuls étaient en possession du jus Quiritium , et ce droit ils ne le perdaient point alors même qu'ils ne résidaient pas à Rome. On distinguait, parmi les colonies, les iogatœ et les militares : celles-ci se composaient de citoyens , celles-là de soldats ; les derniers n'existèrent que depuis Sylla.

Les colonies militaires résultaient de la dépossession des indigènes par des soldats vétérans , en vertu du droit de conquête ; des légions entières s'établissaient ainsi dans un pays avec leurs aigles, leurs tribuns et leurs centurions. Ces colonies étaient une imitation parfaite de Rome : mœurs , lois, magistrats , coutumes , tout était semblable. Ainsi les colonies romaines étaient une représentation exacte , une miniature , si je puis m'exprimer ainsi , de Rome elle-même. D'autres colonies n'étaient pas dans des conditions si avantageuses , elles n'avaient que le jus Latii , le droit du Latium ; leurs habitants ne possédaient presque aucun des privilèges du droit de cité , ils étaient considérés comme des alliés; ils n'avaient pas le pouvoir

1 • — Il a été dit d'une manière Irop absolut; , que les vétérans élablis sur le sol de Lugdunum possédaient tous Irs droits d(*s citoyens romains et pouTaienl aspirer h toutes les charges.

sous LES ROMAINS.

paternel absolu , le droit de testament et d'autres droits encore : ces colons pouvaient bien devenir citoyens romains , mais ils ne l'étaient pas de droit; ils n'étaient pas inscrits dans une tribu , ils ne prenaient point part aux élections. Des citoyens romains renoncèrent h leur qualité et se firent inscrire dans une colonie , pour avoir part à la distribution des terres.

Enfin toutes les colonies qui étaient hors de l'Italie et plusieurs de l'Italie même n'avaient que le jus Ualicum , le droit italique. Leurs prérogatives, encore moins étendues , étaient bornées à quelques privilèges de l'édilité et à certaines immunités.

Qu'était maintenant Lugdunum ? i évidemment une colonie militaire. Il I n'y avait pas eu de combat entre les Romains et les Gaulois indigènes ; les Viennois exilés et les soldats amenés par Plancus s'étaient établis sur un sol ami. Dans cet âge reculé, le Lyonnais §e composait de terres appartenant l\ l'Etat depuis la conquête , terres que le délégué du sénat avait distribuées aux colons. Comme toutes les colonies de son ordre , Lugdunum avait à Rome un patron chargé de ses intérêts (^paironuSj parens coloniœ ou municipii) ; il était choisi parmi les magistrats du rang le plus élevé. Aucune inscription n'a conservé le nom | d'un des patroni de Lugdunum.

Les colonies n'étaient pas d'un rang ' inférieur aux municipes ; c'était autre chose : on verra bientôt en quoi consistait la différence. *

11. LuGDoiiuM MuiiiciPB. — Il j avait ^ des municipes plus ou moins bien partagées , et non des municipes de plusieurs sortes. |

Les habitants des villes municipes le mieux traitées possédaient sans restriction tous les droits de citoyens romains ; quand ils allaient à Rome , ils y jouissaient de toutes les prérogatives de la cité et étaient admissibles à tous les emplois. Ainsi , selon Texpression de Cicéron, ils avaient deux patries : la ville ou ils faisaient leur séjour, et Rome.

D'autres villes municipe» avaient des privilèges moindres. Même en allant résider à Rome , leurs habitants n'obtenaient pas leur inscription dans une tribu et le droit de suffrage ; ils n'étaient point admis aux magistratures. Les habitants des villes municipes les mieux favorisées n'étaient pas tous eux-mêmes déclarés citoyens romains : le sénat se bornait à reconnattre comme tels les membres du conseil des décurions. Les villes qui étaient gouvernées par les lois romaines , étaient appelées fundi : elles avaient une organisation semblable à celle de Rome.

Mais quel était donc le caractère distinctir des villes municipes, et en quoi différaient - elles essentiellement des colonies romaines ? La colonie , on l'a dit , c'était Rome en abrégé :

elle était gouvernée par les lois de Rome : mêmes institutions et mêmes fonctionnaires. Au contraire, les villes municipes avaient conservé le droit de se gouverner d'après leurs institutions propres : quoique citoyens romains , leurs habitants avaient lears lois particulières , du moins en ce qui concernait l'administration intérieure de leur cité. Il est certain qu'ils obéissaient à la législation romaine et qn'ils suivaient le droit romain pour tous les contrats et actes judiciaires : mais ils

1 . — Ln ilislinclion cnire les municipes el le* colonies élail d<^jb fort obscure dans le second siècle de l'ère chrélicnne : après avoir fait celle remarque , Aulu-Gellc s'efTorce d'établir nettement la différence el n'y réussit pas ; Festus n'est pas plus heureux. Il y a eu sur ce point , et sur li* nombre d'ordres divers des municipes , beaucoup de divergences parmi les savants ; cependant la différence eKisl.iit. On voit dnns une même province , el au même temps , exister des colonies et des municipes de rang différent. Les municipes étaient d'une condition autre que celle des colonies ; plusieurs possédaient dos privilèges plus distingués el plus étendus. On vil cependant , dans la suite des Ages , la différence s'amoindrir el disparaître ; on vit des villes municipes , en possession depuis longtemps de tous les droits des citoyens romains , alMliqiier leurs prérogatives et solliciter le litre de colonies.

ADMINISTRATION DU LYONNAIS

s'étaient réservé le gouyeraement de leur TÎUe , et n'avaient accepté , h cet égard , que celles des lois de Rome qui leur convenaient.

Il y avait donc ainsi des municipes dans des conditions pins ou moins avantageuses : quel que fût leur rang, ces villes ne pouvaient conférer le droit de cité dont elles jouissaient ; ce droit n'appartenait qu'au peuple romain. Ces cités avaient élé , pour la plupart, des états indépendants i réunies n l'empire romain , elles avaient obtenu , tantôt tous les droits des citoyens de Rome , tantôt seulement un certain nombre de ces droits. Tous les j habitants des municipes n'étaient pas eux-mêmes égaux en droits ; on distinguait parmi eux les hommes libres , les premiers en rang (municipes ing&nui) , puis les incolœ , les adlecti . les inquilini adscripti , etc. Plus tard il y eut de petits municipes dans la campagne , et des municipes qui étaient des villes.

Telles étaient donc les colonies et les municipes ; maïs il y avait encore des villes dans d^autres conditions. Les villes fédérées ou alliées (urbes federatœ) n'étaient ni colonies , ni municipes: elles avaient été annexées à Tempire sans perdre leur indépendance, et sans autres conditions que d'être tenues a certains services envers les Romains. Les préfectures , villes provinciales , étaient des pays conquis qui ne possédaient pas les privilèges des états libres. Taillables et corvéables à volonté, ils ne se gouvernaient plus par leurs propres lois , et recevaient, chaque année, un maître qui portait le titre de préfet.

Les considérations que je viens de présenter me paraissent jeter une vive lumière sur la condition politique de Lugdunum , et donner la solution de difficultés très fortes. Pendant son premier âge, Lugdunum fut l'asile des Viennois exilés ; la ville naissante grandit et devint bientôt colonie romaine, condition qu'elle conserva sous les premiers empereurs. Cependant ses habitants ne possédaient pas tous les privilèges des citoyens romains; quand ils venaient à Rome , ils ne

pouvaient se faire inscrire dans une tribu et prendre part aux élections ; ils ne pouvaient parvenir aux magistratures et entrer dans le sénat. L'empereur Claude obtint pour eux ces avantages; il demanda au sénat et obtint pour les habitants de Lugdunum les privilèges des villes municipes le plus favorisées. Assimilés alors entièrement aux citoyens romains, les citoyens de Lugdunum municipe furent inscrits dans les tribus , obtinrent le droit de suffrage et devinrent admissibles à tous les emplois. Plus tard , convaincu d'être entré dans le parti d'Albin, Lugdunum fut privé de ses privilèges, par la vengeance du vainqueur. Sévère abaissa la ville rebelle à la condition la plus humble; Lyon cessa d'être une des métropoles des Gaules , et ne se releva pas de ce désastre tant que dura l'empire.

Mais reportons*nous à des temps meilleurs , et étudions les attributions des dépositaires du pouvoir. Il y avait deux ordres de fonctionnaires , les agents municipaux et les agepts impériaux.

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