‹ Histoire de la ville de LyonChapitre 19 sur 364 · LYON SOUS LE RÈGNE DE HENRI IV · texte numérisé non relu

LYON SOUS LE RÈGNE DE HENRI IV

1580-lGlO.

3 I. Silottion de U France et de L)on à l'aTéneroent «u (rAne de Henri IV.— $ i. Modifications de l'organitation du consulat, IS9S. — $ S. Faits locaux divers. — § 4. Mariage de /I«nri; Maria de Médicis à Lyon , 1600. — S S* Débordement de la Saône en 1609 ; débAele des glaces sur cette rivière en 1608. — $6. Sitnation des finances de la tille. — § 7. Du commerce et de U fabrique des ëtofret de soie à Lyon sous BMrilV.

$ I. La situation de Henri avait bien changé, ce n'était plus un aventurier : la plus grande partie de la France^ reconnaissait son autorité; il était roi. Lyon, Paris, toutes les villes principales ne voulaient plus du gouvernement de la Ligue; on voyait de jour en jour se prononcer davantage le sentiment royaliste et la haine contre FEspagnol. Un des ligueurs les plus forcenés , Brissac, gouverneur de Paris, entra en négociation avec Henri, et se hâta de se vendre pendant qu'il valait quelque chose encore. Mais la capitale n'était point occupée par les troupes royales : elles s'en rapprochèrent et firent leur entrée par les portes Saint-Denis et Saint-Honoré , qu'on leur avait livrées ; quelques compagnies de bourgeois armés les attendaient impatiemment. Bientôt tous les postes furent au pouvoir des soldats du roi; ce grand mouvement rencontra peu de résis-

tance : hors d'état de prendre l'ofiensive, et obligés de céder à la nécessité, quatre mille Espagnols sortirent de la ville tambours battants et mèche allumée; ils firent en bon ordre leur retraite sur Laon. Henri IV s'empressa de mander cette bonne nouvelle à ses amis, les échevins de Lyon. Paris pris assurait un grand ascendant à la cause royale ; un nombre considérable de chefs ligueurs offrirent leur soumission au roi , qui dépouilla ses amis pour les acheter. Mayenne, cependant, se défendait et espérait toujours; une révolution ou une victoire pouvait renverser le trône mal affermi du nouveau roi. Malgré l'éclat de ses victoires et ses brillantes qualités, Henri n'était pas populaire , et il ne le fut jamais; ses sujets catholiques ne doutaient point qu'il ne fût demeuré huguenot au fond du cœur. Il avait peu d'amis ; prodigue de bienfaits envers ceux qui l'entouraient , il ne faisait que des ingrats : on calomniait tantôt ses actions, tantôt ses paroles , et les attentats contre sa personne ou contre son autorité se succédaient avec une affligeante rapidité.

A peine maître d'un royaume dont il lui avait fallu conquérir une partie par la force des armes et accjuérir l'autre à prix d'or^ ce prince déclara la guerre à la puissance la plus formidable de l'Europe , au souverain des Espagnes. Il avait peu de moyens de la faire avec avantage : épuisée par quarante années de guerres civiles , affaiblie et divisée par d'ardentes passions politiques et religieuses , servie enfin par des soldats , braves il est vrai , mais indisciplinés , la France avait beaucoup à faire pour ne pas lutter avec trop de désavantage contre les vieilles bandçs espagnoles, la meilleure infanterie de ce temps.

Lyon, une des premières villes qui avaient reconnu son pouvoir , désirait beaucoup la visite du roi de France : Henri déféra à son vœu à la fin du mois d'août 1595 ' ; Gabrielle d'Estrée l'attendait. C'est le U du mois de septembre qu'eut lieu l'entrée solen-

I. — Henri élail déjà venu deux fois à Lyon ; il fil sa première entrée dans celle ville le 9 juin 1564, à la suite de Charles IX qui visitait son rojaume. On remarqua beaucoup la grâce, la présence d'esiirit el la promptitude des réparties du prince de Béarn , alors âgé de onze ans. Dix années après, le 6 septembre 1574, Henri accompagnait à Lyon le nouveau roi de France y Henri III, qui revenait de Pologne; il était allé au-devant de ce prioce jusqu'au Pont-de-Beauvoitin.

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nelle, avec toute la pompe usitée pour ces cérémonies. On avait choisi la maison de la Claire , au faubourg de Vaise , pour le point de réunion; c'est là que le roi reçut les députations des corps constitués. Ses réponses aux harangues qui furent prononcées peignaient son âme ; elles exprimaient beaucoup d'amour du peuple, de franchise et de loyauté : « Mes «€ amis, dit-il aux échevins, j'ai toujours loué votre fidélité; « j'ai toujours cru , quelque débauche et changement qu'il y ait « eu par mon royaume , que vous estiez François; vous me l'avez « bien montré. L'honneur vous en est demeuré , et à moi tout le « contentement qu'un prince peut avoir du service et de l'obéis- « sance de ses sujets. Continuez à m'ainier, et je vous ferai conw noitre combien je vous aime , et que je n'ai rien plus à cœur « que votre repos. » Et s'a dressant aux capitaines pennons : «Je « me souviendrai toujours que le peuple de Lyon m'a faict ser- « vice au besoin; je lui ferai voir, avec l'aide de Dieu, le fruit « que sa fidélité a mérité envers un bon roi. » Le consulat présenta au roi les députés des marchands allemands , génois , lucquois, florentins et suisses; puis le cortège royal se mit en marche. Il y avait une aflluence extraordinaire , le peuple était affamé de voir son roi; on avait disposé avec tout le soin possible des arcs de triomphe et des estrades que paraient les dames et les demoiselles de la ville. Quelques vieux ligueurs, entre autres l'archevêque d'Ëpinac , firent leur soumission ; elle fut sincère.

Henri nomma César de Vendôme , son fils naturel , gouverneur du Lyonnais , et Philibert de la Guiche lieutenant , avec les fonctions de commandant jusqu'à ce que le jeune prince eut atteint l'âge de majorité. Il confirma toutes les francliises et tous les privilèges de la ville, et ne réserva la garde des clefs à son représentant que pendant la nuit. Peu de jours après son arrivée dans Lyon , ce prince examina les fortifications; celles de Montluel reçurent aussi sa visite : il pardonna aux habitants de cette petite ville leur attachement à la Ligue. Le président de Bellièvre fut nommé super-intendant du royaume, et remplit avec beaucoup de distinction et d'activité les fonctions de ce haut emploi. Henri reçut à Lyon les députés de plusieurs provinces et les ambassadeurs des puissances étrangères.

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Le roi courait un jour la bague dans la prairie de Bellecour, lorsque Lesdiguières , qui revenait du Dauphiné , parut à Textréniité de ce chanip ; Henri piqua droit à lui, la lance baissée , et lui dit en riant : « Ah ! pour le coup , vieil huguenot , vous en mourrez. » Lesdiguières mit pied à terre , Henri fît de même , et prenant par la main le renommé capitaine : « Soyez le bienvenu, s'écria- « t-il; vous êtes, de tous mes serviteurs, celui que j'avais le plus « envie de voir. » Tous deux se rendirent au jardin d'Ainay, et s'y promenèrent, causant familièrement, pendant plus d'une heure et demie. Quelques jours après , le colonel Alphonse d'Omano reçut le bâton de maréchal de France.

Cependant le pape n'avait point encore accordé l'absolution que sollicitait le roi de France; il hésitait. Témoin de ses irrésolutions, im Lyonnais, Séraphin Olivier, fit observer que Clément VU avait perdu l'Angleterre pour avoir voulu être agréable à Charles-Quint , et que Clément VIII pourrait bien perdre la France s'il tenait tant à complaire à Pliilippe II. Henri partit de Lyon le 25 septembre. *

S II. L'organisation de l'administration consulaire reçut, à cette époque, une modification importante et qui s'était présentée plusieurs fois à la pensée de l'autorité supérieure. Douze conseiUerséchevins présidés par le prévôt des marchands , et assistés par le procureur général et par quelques autres officiers de la ville , avaient le gouvernement des affaires municipales; c'était un personnel trop nombreux. Suffisant et convenable s'il ne se fit agi que de discuter, il devenait un inconvénient dès que le consulat était constitué comme corps exécutif II n'y avait pas assez d'unité dans ses délibérations, et, partagé entre tant de mains, le pouvoir perdait de sa force. Paris, qui comptait une population bien supérieure à celle de Lyon ; Paris , le centre des affaires et le cœur du royaume , n'avait pas , à beaucoup près, une adminis-

1. — Matthieu {Pierre), L'Entrée de Ileuri IV eu sa bonne ville Je Lyon , le IV septembre |*an M.D.XCV. Lyon, Pierre Michel , in-4°. — Le même : Histoire des derniers troubles de Franco. Lyon , Eslienne Bonacenture , 1596, petit in-8°. — Le même : Les deux plus grandes , plus célèbres et pins mémorables resjouissances de la ville de Lyon ( l'enlrèe du roi en 1595 et la publication de la paix ). Lyon , Thibaud Jncelin^ 1598 , \u-k^.

tration composée d'un nombre de membres aussi considérable. Un édil de Henri, donné à Chauny le 14 décembre 1595, réduisit le corps municipal de la ville de Lyon à cinq membres ^ le prévôt des marchands et quatre échevins, auxquels il adjoignît le procureur de la ville et un secrétaire : c'était ainsi qu'était constitué le consulat de Paris. Philibert de la Guiche , devenu gouverneur titulaire du Lyonnais , et son lieutenant le comte de Verdun, communiquèrent les ordres du roi aux bourgeois assem* blés pour procéder aux élections. Henri non-seulement réformait Forganisation de l'administration , mais encore il désignait , pour cette fois seulement et sans tirer à conséquence , ceux des échevins qui seraient maintenus. Un des plus anciens conseillers était proposé pour la place de prévôt des marchands; Tédit royal nommait directement deux échevins : il ne laissait donc que deux élections à faire. L'assemblée n'était nullement consultée sur ces mesures , et n'avait aucun moyen de résister aux injonctions royales , apportées par un gouverneur qui ne déguisait point, par des ménagements dans la forme, ce qu'avait d'arbitraire et d'illégal , quant au fond , l'intervention directe du roi dans l'administration de la cité. On désigna les conseillers sortants, et parmi les maîtres des métiers ceux qui procéderaient à la nomination des échevins. Ces électeurs se réunirent le dimanche suivant : le roi avait nommé prévôt des marchands René Thomassin , sieur de Montmartin , et maintenu deux des échevins les plus anciens , Antoine Henry , trésorier général des finances, et André Laurens, sieur de la Sarra, juge conservateur des privilèges des foires. Il n'y avait que deux conseillers nouveaux à élire; les sufirages de l'assemblée s'arrêtèrent sur Guillaume Charrier et sur Michel de Pure , demeurant l'un du côté de Fourvière et l'autre du côté de la ville. On adopta définitivement, comme costume officiel, la toque noire et la robe de satin violet.

Ces importants changements n'eurent point lieu sans de vives protestations ; ils violaient une des libertés principales des citoyens lyonnais. Le procureur de la ville , Goujon , réclama avec énergie , mais sans succès. Ce ne fut pas dans cette occavsion seule que le roi Henri imposa au consulat sa volonté souveraine , et méconnut sciemment les privilèges de la cité. Mais Lyon ne

pouvait conserver aucun espoir de maintenir dans son intégrité ses vieilles franchises sous une monarchie absolue , et la ville avait cessé pour toujours d'être un état particulier dans TEtat. Elle n'eut plus l'initiative en rien; son rôle désormais, c'était d'obéir : il ne lui restait plus que la force d'inertie , pour résister quand le pouvoir royal attaquait trop directement ses privilèges.

Réduit à un petit nombre de membres et déchu en grande partie de son importance , le corps consulaire, sous Henri, dépensa souvent son temps et son activité dans d'insignifiants débats sur des questions de préséance. Qui présiderait le conseil ? serait-ce l'échevin le plus ancien ou le plus élevé en qualité? A qui appartiendrait le droit de proposer les délibérations et de recueillir les suffrages? la solution de ces difficultés fut l'objet de discussions animées et prolongées. On n'accorde aujourd'hui qu'une attention bien légère au récit des délibérations sur de tels sujets; elles paraissent, à juste titre , indignes de l'histoire, mais elles n'en constituaient pas moins dans leur temps le grand événement du jour : elles préoccupaient tous les esprits. On convoquait les citoyens de tous les ordres; le clergé, la noblesse, et le tiers-état représenté par les échevins, exposaient et faisaient valoir avec chaleur leurs prétentions respectives : c'était l'aftaire de la cité.

Rien n'offre moins d'intérêt aujourd'hui que le récit de ces contestations ; il suffit peut-être de les indiquer d'une manière générale. Le consulat était attaqué dans ses prérogatives , toujours et partout ; c'est la seule observation qu'il importe de faice : il avait sans cesse à lutter contre les empiétements , tantôt du gouverneur, tantôt de l'archevêque et du chapitre encore puissants , quelquefois de la noblesse , et fréquemment de la sénéchaussée. C'était beaucoup quand le tiers-état , dont l'échevinage pouvait être considéré comme l'expression , parvenait à se maintenir avec les ordres aristocratiques, avantage qpi'il n'obtenait pas toujours. Lorsque l'administration consulaire était obligée de céder , elle faisait ses réserves ; on la vit rarement manquer l'occasion de constater son antique droit. Ainsi, elle rappela maintes fois aux Jésuites qu'ils avaient la jouissance et non la propriété des bâtiments du collège de la Trinité. Atteints par le coup qui frappa leur société en 1595, ces pères sortirent

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de Lyon le 31 janvier de la même année, et se retirèrent dans Avignon : un édit royal prononça la confiscation de leurs biens. Moins portés à méconnaître les droits du consulat, les recteurs des hôpitaux reçurent cependant plusieurs fois Tavis que leurs fonctions n'étaient qu'une délégation de l'autorité supérieure da prévôt des marchands. Plus d'une fois les échevins invitèrent à la subordination les capitaines des pennonages ; ces commandants de la milice bourgeoise oubliaient quelquefois qu'ils étaient sous la dépendance du consulat , et qu'il ne leur appartenait pas d'agir d'après leur propre volonté ou d'après d'antres ordres que ceux des magistrats de la cité. Fidèles à leur mandat, prévôt des marchands et conseillers défendaient autant qu'ils le pouvaient les libertés de l'industrie; ils repoussaient de tous leurs efforts les jurandes et les maîtrises , et proclamaient Fimprescriptible droit que possédaient les ouvriers d'exercer leurs métiers sans être tenus d'acheter une autorisation ou de faire preuve d'apprentissage. Mais le consulat fut rarement heureux dans sa lutte contre les empiétements incessants du pouvpir royal.

Un édit de Henri IV améliora du moins sa situation à certain égard. Pendant longtemps les échevins engageaient personnellement leur signature et leurs biens quand ils traitaient d'une aff*aire pour le compte de la ville ; chacun d'eux était individuellement responsable des opérations du conseil. Le roi les dégagea enfin de cette obligation ; il n'y eut plus que la commane en cause dans toutes les délibérations et décisions relatives au budget. Quelques années plus tard , Henri IV ordonna que le prévôt des marchands et les échevins fussent toujours lyonnais; cette condition d'éligibihté devait être rigoureusement observée , sous peine de nullité. Après avoir reçu de longues et fortes représenlations, le roi la réduisit au seul prévôt des marchands; il permit aux électeurs d'appeler à l'échevinage des citoyens qui n'étaient pas nés à Lyon. Cette injonction du pouvoir royal fut l'occasion de très longs débats, sans intérêt aujourd'hui.

$ HI. L'année qui suivit le renvoi des Jésuites du collège de la Trinité fut peu féconde en événements de quelque importance ; on ne peut guère citer que l'entrée pompeuse du car-

dinal-légat : elle eut lieu le 25 juin. Cet ambassadeur du Saint- Père attendit deux jours dans son hôtel, à la Guilloticre, que les préparatifs de cette cérémonie fussent terminés. On tapissa, par ordre , toutes les rues dans lesquelles le cortège devait passer ; Bailloni , sieur de Saillans , remplissait au nom du consulat loifice de maître des cérémonies. Quand on se mit en marche , le gouverneur et l'archevêque se disputèrent les honneurs du pas'; ce fut l'archevêque qui l'emporta , d'après cette considération qu'il était question de l'entrée d'un grand dignitaire ecclésiastique : c'est en français que le prévôt des marchands fit sa harangue. Le mois suivant, le gouverneur eut à son tour son entrée publique : on avait rangé en haie la milice bourgeoise depuis la porte de Vaise jusqu'à la porte de Saint-Jean; mais les capitaines pennons se querellèrent pour la première place à la suite de La Guiche , et leur rivalité fut l'occasion d'un tumulte qui se termina heureusement sans elTusion de sang. De Grands-Jours se tinrent au mois d'août dans le couvent des Grands-Carmes des Terreaux, et se prolongèrent jusqu'aux fêtes de Noël : on appelait ainsi la session d'une cour de justice ouverte en exécution de lettres-patentes du roi. Quinze conseillers au parlement de Paris et le président Forgct avaient été délégués pour cet office; ils statuèrent sur les plaintes des bourgeois, mirent lîn à des démêlés qui étaient survenus entre les officiers de la ville au sujet de leurs attributions, et prononcèrent sur les règlements des officiers de judicature. Lyon était tranquille , et donnait le plus d'activité possible au développement de ses éléments naturels de prospérité; ils étonnèrent Charles-Emmanuel de Savoie , lorsque ce prince vint dans cette ville pendant la dernière année du seizième siècle. On rendit de grands honneurs à ce souverain ; cependant le chapitre lui refusa les prérogatives de chanoine, dont le père du duc avait joui à titre de comte de Villars , fief qui était sorti de la maison de Savoie.

Hors d'état réciproquement de pousser la guerre avec vigueur, les rois de France et d'Espagne avaient signé le traité de paix de Vervins l'année précédente. Philippe était puissant , mais vieux et fatigué; Henri avait beaucoup d'activité et devrais talents mihtaires, mais son trésor était épuisé pour longtemps par l'énormité des dépenses qu'il avait dû faire pour continuer lee

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opérations militaires et pour acheter la soumission des chefs de la Ligue. Tandis que le traité de Vervins terminait la querelle de la France et de TEspagne , Tédit de Nantes , qui réglait définitivement rétat politique des protestants, mettait fin aux guerres de religion. Libre de cet énorme fardeau, Henri donna toute son attention au gouvernement, et fît choix d'habiles ministres; il mit Villeroi à la guerre , le président Jeànnin aux affaires étrangères , Bellièvre aux sceaux , Sully aux finances , à Tintérieur , à Tartillerie , aux fortifications et aux bâtiments. Hautain, dur pour les autres et pour lui-même, intéressé , cupide même , peu favorable au commerce et à l'industrie , moins large sous ce rapport dans ses vues que le roi , toujours porté à empiéter sur les attributions de ses collègues, mais infatigable, actif, inflexible, dévoué à son roi plus peut-être qu'à son pays , Sully était précisément le ministre que les circonstances demandaient.

S IV. Il fallait assurer la durée de la dynastie; marié par ordre à la spirituelle et légère sœur de Charles IX , Henri n'en avait pas d'enfants et en était séparé depuis quinze années. Tout serait en question tant qu'il n'aurait pas d'héritier direct ; libre par le divorce d'un lien qui lui était odieux , le roi demanda la main de Marie de Médicis, fille du grand-duc de Toscane. C'est à Lyon qu*eut lieu la première entrevue des deux époux ^ ; mais elle fut précédée de l'entrée solennelle de la reine , qui eut lieu le 3 décembre 1600.

Marie de Médicis était arrivée au faubourg de la Guillotière ; c'est au château de la Mothe qu'elle reçut les honmiages des autorités de la ville , représentées par le chancelier. On avait dressé un théâtre qui occupait tout l'espace entre les deux tours du côté de la ville : il était décoré avec luxe. Les autorités constituées y montèrent successivement pour haranguer la reine , dont l'appartement était de niveau avec l'estrade. Voici dans quel ordre défila

1. — Le roi était venu h Lyon le 8 juillet de Tan 1600 , quelques mois avant son mariage : la coiiduile du duc de Savoie lui inspirait quelques iiiquicludes , et il voulait le surveiller de près. Henri logea nie Sniiil-Jean , h l'bôtel du Goiivonieur ; le jour de son arrivée , Mac de la Guiclie accoucha d'un fils que Henri tint sur les fonls baptismaux. Ses négociations avec la Savoie le retinrent h Lyon jusqu'au 11 du mois d'août ; elles n'eurent aucun succès , et une guerre devint inévitable.

le cortège : le prévôt des maréchaux avec ses officiers ; les archers , les trente-six compagnies de la garde bom'geoise , une troupe de cavaliers de la suite de la reine, les marchands étrangers lucqiiois , florentins et autres , les archers de robe courte , la compagnie des soldats du guet , grand nombre de seigneurs français et italiens; puis venaient don Antonio de Médicis et sa suite 9 les notables bourgeois , les commandeurs à cheval du Saint-Esprit , les pages , et la haquenée superbement harnachée de la reine. Après avoir été haranguée à la porte du Rhône par le prévôt des marchands qu'entouraient les échevins, Marie de Médicis prit son rang dans le cortège en se plaçant sous un dais magnifique , porté par quatre conseillers. Derrière la reine, suivait une longue file de carrosses remplis des dames de la cour. Cependant les cloches sonnaient à toute volée, et Fartillerie tonnait; rues, quais et places publiques avaient un air de fête; toutes les maisons avaient leur façade parée de beaux tapis. On voyait avec admiration au milieu de la Saône un berceau de verdure sous lequel étaient placées, dans douze niches découvertes , les statues des princes de la maison de Médicis. L'archevêque attendait la reine à la porte de l'église Saint-Jean ; il lui adressa un discours, et la conduisit au palais de l'archevêché.

Henri n'était point à Lyon quand la reine y fit son entrée ; la petite guerre de Savoie l'occupait. C'çst le 9 qu'il vint rejoindre Marie; désireux de la voir sans en être aperçu, iLse glissa dans le palais. Marie était à souper. On reconnut bientôt le roi dans la foule qui encombrait la salle à manger; Marie se leva et se jeta aux pieds de Henri , qui la releva et l'embrassa. '

Tous deux se rendirent le lendemain à Ainay. Il y eut les jours suivants une grande fête donnée par le roi, el suivie d'un bal. On

1. — m Apr^s que les compliments fureni pnss z , lu roi prit la royne par la main et l'approcha de la cheminée , où il parla h elle luie l.omie demi -heure , el s'en alla de là souper , ce qu'il fit assez légèrement. Cependant il fil advertir Madame de Nemours , qu'elle dict de sa part h la royne qu'il estoit venu sans lict , s'allendant qu'elle lui feroit part du sien , qui dcvoit leur cslre commun des lors en avant. Madame de Nemours porta ce message à la royne, laquelle*^fist response : « Qu'elle n'estoil venue que pour complaire et obeyr aux voloutcz de Sa Majesté , comme sa très humble sei-vanle. •• Cela luy estant rapporté , Sa Majesté se fit déshabiller et entra en la chambre de la royne , qui estoil desja au lict , et lors les princesses et autres dames donnèrent lieu par leur retraite a l'accomplissement du mariage. >»(Traiclé du mariage du roy Lj/oUf Léon Sapine , iGi A , in- 16.)

attendait le cardinal Aldobrandini , neveu du pape et légat; il arriva, et donna la bénédiction nuptiale aux nouveaux époux dans Féglise de Saint-Jean. Henri, pendant cette cérémonie, portait on vêtement de salin blanc brodé d'or et de soie, une cape noire et le collier de ses ordres; Marie était parée d'un manteau royal de velours violet , brodé de fleurs de lis d'or , de précieux diamants, d'un collier estimé cinquante mille écus, que le roi lui avait donné, et d'une riche couronne. Grand nombre de seigneurs magnifiquement vêtus accompagnaient leurs Majestés; on remarquait auprès de la reine la comtesse d'Auvergne et les duchesses de Guise , de Nemours et de Ventadour. On avait décoré la vaste nef avec splendeur; le légat était assis sur une chaise élevée et couverte de velours cramoisi. Après la cérémonie nuptiale, Henri et la reine dînèrent en public dans la grande salle de l'archevêché.

Il y eut des représentations dramatiques , qui parurent plaire beaucoup à leurs Majestés: on avait converti la salle des clergeons de l'église Saint-Jean en théâtre ; une troupe de comédiens italiens s'y distingua dans un opéra-ballet. Tous les poètes de Lyon chantèrent à l'envi dans leurs vers cette noce royale ; un d'eux fit une anagramme, et trouva dans le nom de Marie de Médicis ces paroles : Dame ici désirée. Il y eut des vers à profusion. <

Quelque peu de tapage survint sur la place du Change entre des bourgeois et des laquais de la cour ; une rixe s'en suivit : le duc de Nevers, qui était accouru au bruit , fut maltraité pendant le tumulte ; on eut peine à rétablir l'ordre , et le peuple parut conserver quelque ressentiment. Marie reçut de laâville des présents magnifiques : c'étaient de grands drageoirs , des bassins et une vaisselle en vermeil parfaitement ciselée. Elle cherchait à se rendre populaire; ce fiit sans doute pour y parvenir qu'elle

I. — Le Discours il<î In réception cl inngnificence qui a esté faicle à renlrée c!e la royne en la TÎlle de Lyon. Paris , 1600. in-S**. — L'Entrée de la ro'ine à L}on , le ÎII décembre M.D.C. (par Pierre Mallhieu). Lyon, Thibaud Jntelin , 1600, in-8<».-- Le Triomphe des nopces du grand Henri IV, roi de France, el Marie de Médicis , princesse de Florence; par Jacques de Meirier,ad?ocal. Lyon^ Claude Morillon , 1600, in-8». — SUiices sur l'amour conjugal el mariage do roi. Lyon, Claude Morillon^ 1600, in-S».

tint sur les fonts baptismaux, avec le cardinal-légat, un fils nouvellement né au banquier Etienne Bonvisi , noble lucquois. On dit que Marie, étant entrée dans l'église des Célestins et y ayant aperçu les tombes des Pazzi, les rivaux de sa famille, fit mutiler ces monuments en sa présence ; si ce fait était authentique, il révélerait Fàme de la vindicative Italienne. Hemî inscrivit son nom parmi ceux des comtes de Saint-Jean; il fiit admis dans le noble chapitre.

Ces fêtes et ces honneiurs ne lui faisaient point oublier les affaires : des négociations s'ouvrirent avec la Savoie; elles étaient dirigées par le cardinal-légat, qui recevait au monastère d'Ainay les ambassadeurs du duc et les ministres du roi. La paix en fiit le résultat.

Claude Rubys chercha à faire la sienne; las de l'exil et instruit par Texpérience , il avoua franchement sa foute et sollicita le pardon royal. Henri le lui accorda : un édit annula les jugements qui avaient été rendus contre l'obstiné hgueur , mit au néant les procédures, et rétablit le futur historien de Lyon ce dans ses bonnes famé et renommée , estats , offices et biens. » Ce fut dans le même temps que Biron vint trouver Henri à Lyon ; le roi , s'adressant au légat , lui dit : « Voici M. de Biron que je présente également à mes ennemis et à mes amis. » Déjà le présomptueux seigneur machinait une conspiration avec le roi d'Espagne et le duc de Savoie : Henri en savait quelque chose, et, se promenant avec Biron dans le cloître des Cordeliers, montra qu'il était bien informé. Biron présenta ses excuses, qui fiirent agréées par l'indulgent monarque. Ce généreux pardon devait faire un ingrat : en effet, deux années après ^ la déloyale négociation était reprise et les circonstances paraissaient favorables à son succès. Tous les mécontents , et il y en avait beaucoup, étaient secrètement encouragés, soit par le duc de Savoie, soit par le roi d'tispagne; il y avait en outre , en France , beaucoup de défiance contre Henri , même chez les protestants, qui tenaient des conciliabules , et demandaient des places de siïreté au roi qu'ils fatiguaient de leurs incessantes exigences. Fier de ses services et de ceux de son père , et croyant qu'on ne les avait point assez payés, irritable et orgueilleux à l'excès, Biron complota le démembrement de la France avec le duc de Bouillon et

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les deux souverains étrangers ; agent de la conspiration , Lafin la révéla. Biron, découvert , s'obstina longtemps à ne point faire Faveu de sa faute; quand il s'y décida, la clémence du roi était épuisée , et la justice eut son libre cours.

S V. Ce fut la même année, '602, et le 18 septembre, qu'un débordement extraordinaire de la Saône mit en péril une partie de la ville de Lyon; il fut soudain, et eut lieu pendant les premières heures de la journée. Grossie démesurément par les eaux du Doubs, la rivière franchit ses limites, inonda au loin les campagnes , submergea en entier le faubourg de Yaise , et se fraya une issue au travers de la rue Pêcherie. Il y avait un courant si fort , que le pont en pierre de la Saône courut les plus grands risques; ses éperons furent emportés, et plusieurs maisons tombèrent. Cette inondation persista pendant quinze jours.

IJn événement d'une autre nature eut lieu Tannée suivante : un jésuite, le P. Coton, obtint de son influence sur Henri FV le rétablissement en France de sa compagnie , et la réintégration officielle de cet ordre religieux dans le collège de la Trinité, à Lyon. On vit revenir avec plaisir, après huit années d'exil , des professeurs dont Thabiletc , pour l'éducation de la jeunesse , était généralement reconnue. Chargé de mettre à exécution l'édit du roi, le consulat demanda que l'instruction publique fiit établie sur des bases plus larges ; il obtint la création de trois chaires nouvelles, une de rhétorique, une autre d'humanités et une autre de philosophie , au prix d'une rente annuelle de six mille francs, et d'une exemption de tous droits pour le vin que consommerait le collège. Il y eut une cérémonie publique à l'occasion de l'ouverture des classes; tous les èchevins et le prévôt des marchands y assistèrent : ce fut pour perpétuer le souvenir de leur retour dans un des établissements qu'ils affectionnaient le plus , que les Jésuites firent placer au-dessus de la porte principale l'inscription qu'on y a vue pendant si longtemps.

Lyon fut de nouveau menacé par les eaux au mois de février 4608; un incident singulier donna à ce qui se passa alors dans la ville un intérêt particulier : ce fut encore la Saône qui excita les alarmes du consulat et de la population. Saisie par un froid rigoureux , elle s'était gelée au-dessus de la ville ; il y avait eu un changement subit de température, et, sous l'influence d'un

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vent du midi, des glaces détachées de la Haute-Saône, et entraînées par les eaux grossies, s'étaient accumulées par masses énormes à Serin , au niveau de l'église de l'Observance qu'elles égalaient en hauteur. Rien de plus bizarre que l'aspect de ces blocs bleuâtres entassés les uns sur les autres : c'étaient, ici, des arêtes aiguës lie cristal; là, des colonnades d'une grande élévation; plus loin, des obéhsques disposés comme si la main des hommes les avait érigés; ailleurs, des bancs compacts sillonnés de fissures au travers desquelles coulait la Saône limpide et claire. On voyait de larges plateaux de glace en équilibre sur la pointe de pyramides verdàtres; plusieurs barrières épaisses, étendues d'une rive à l'autre, arrêtaient le cours des eaux supérieures. Toute la population venait considérer cette mer de glace aux formes si accidentées, et de hardis enfants, s'engageant au travers de ces masses découpées de la façon la plus bizarre , ne craignaient pas d'en escalader les cimes les plus hautes. Mais ce spectacle^pittoresque n'inspirait pas seutement une vive curiosité , il excitait aussi de grandes inquiétudes : quels dommages ne causerai tj)as cette prodigieuse montagne, quand elle s'abattrait tout-à-coup sur la ville ? quel pont pourrait résister au choc des blocs , et combien de maisons seraient entraînées par le débordement des eaux? Le prévôt des marchands, accompagné des échcvins, le sénéchal et le surintendant de la police, suivis d'ingénieurs et d'ouvriers des ports , visitaient fréquemment cet immense amas de glaces, et cherchaient un moyen pour le briser et en faciliter la dispersion. On essaya de détacher quelques blocs el de rompre la première barrière; mais il était évident qu'un travail si considérable était au-dessus des forces humaines : cependant le danger croissait de moment en moment.

C'est alors que l'anxiété générale est au plus haut degré, qu'un jeune compagnon tailleur, simple d'esprit et de manières, se présente aux magistrats : il se dit possesseur d'un secret pour faire partir les glaces , et répond de tout pendant la débâcle ; on le repousse , il insiste. Benoît Besson fait ses conditions : s'il réussit , la ville lui fera compter cinq cents écus. Après s'être consultés , les conseillers acceptent : que risquent-ils , si cet homme est un fou? Besson prend un fagot, et le brûle sur le

bord de la rivière, en prononçant des mois bizarres, opération qu'il répète pendant trois jours : aussitôt de violents craquements se font entendre ; la montagne de glace s'ébranle , se brise, et les blocs , prenant le fil de l'eau , passent sous le pont sans causer nulle part le moindre dommage. Besson a obtenu un succès complet : il accourt à l'Hôtel-dc-Ville et réclame son salaire; mais on le traite de sorcier , et on le menace de la prison s'il n'accepte pas quatre-vingts écus qu'on ne lui doit pas. Ce pauvre homme va se confesser aux Jésuites pour démontrer qu'il n'y a pas de magie dans son fait; il communique sa recette , mais on ne veut pas Técouter. Convaincu de son droit , il intente un procès à la ville pour être payé , et se pourvoit par-devant la sénéchaussée qui persiste à voir l'œuvre du diable dans la miraculeuse débâcle, et renvoie l'aftaire au parlement de Paris. Après douze années d'insistance , Besson reçoit cent francs et se désiste. Ni cet homme, ni ses juges n'étaient sorciers évidemment : Besson avait demandé trois jours pour l'accomplissement de son œu\Te mystérieuse ; pendant ce long espace de temps , les eaux toujours grossissantes de la Saône avaient brisé leur barrière de glace par des moyens fort naturels. '

$ VI. Le consulat, dans celte circonstance, s'était montré fort économe des finances de la ville; c'est ce qu'il ne pouvait toujours faire dans les grandes occasions. Sa situation était très embarrassante, c'était toujours le même cercle vicieux dans lequel il fallait tourner : point de règle fixe pour la perception des deniers publics, point de lois, point de régularité dans l'assiette de Timpôt. Pressuré trop fréquemment par les mains de fer du fisc, Lyon ne savait comment satisfaire aux exigences royales: on lui demandait de l'argent sous tous les prétextes, tantôt pour la solde des gens de guerre, tantôt à titre de don gratuit, d'autres fois sous forme d'emprunt; on lui faisait acheter à un prix fort élevé la concession d'une ferme ou la confirmation de ses privilèges. Cependant il fallait trouver de l'argent ; le gou-

I. — Acles consulaires, 1608. L'histoire de DcnoU Besson y csl longuement racontée ; .niiisi , le fail est officiel. — Grand Discours sur Taccidont des glaces , advenu le dimanche ."» terrier 1608. -— Histoire des inondations du Rh6ne et de la Saône , par Auguste Baron. AyoA, 1841, in-8<*, p. 40.

vemeincnt vendait à la ville lautorisation d'établir un subside dont il cherchait aussitôt à s'emparer. Il tenait peu de compte des franchises et des privilèges dont il avait vendu le maintien : plusieurs ministres des finances essayèrent de soumettre les corps de métiers aux droits de jurande et de maîtrise; ils cherchaient partout un prétexte pour établir des impôts nouveaux. Sous Tempire de telles circonstances, la dette de la ville devait nécessairement s'augmenter : il fallait que les échcvins prissent des engagements dont les bourgeois de Lyon déclinaient la responsabilité; d'autres fois les marchands étrangers, domiciliés à Lyon , menaçaient de quitter la ville , si elle ne remplissait pas SCS obUgations. Des compagnies se formaient; elles offraient de prêter à la ville les capitaux exigibles , moyennant une part déterminée sur le produit de l'impôt des six deniers par livre , conditions que le consulat n'avait pas toujours la liberté de refiiser. Lorsque la ville eut reconnu l'autorité royale, après l'occupation protestante de 4 562, on afferma la douane et la perception de l'impôt des six deniers; un Italien, nommé Adjaceto, qu'appuyait Marie de Médicis, en devint plus tard adjudicataire. Cet homme abusait de l'exploitation financière de la ville, et se permettait des exactions intolérables. Pour s'affranchir de cette tyrannie , Lyon demanda comme une faveur d'être substitué à l'Italien pour le privilège de la douane et de l'octroi; il offrait même une somme plus considérable, mais sa proposition ne fut point agréée alors. En 1608, la ville eut beaucoup de peine à obtenir la ferme de l'impôt sur les vins que lui disputait un traitant; elle lui fiit adjugée au prix de sept cent soixante mille livres. Abaissés de moitié depuis le commencement du siècle, les droits d'entrée avaient été relevés à quatre francs par pièce de vin du pays, et à six francs par pièce de vin venant de l'étranger; le droit était moindre de moitié pour les vins en transit : c'est avec le produit de l'octroi sur le vin et le tiers-surtaux de la douane que la ville parvint à liquider sa dette.

Le commerce de Lyon éprouva des fluctuations considérables depuis les guerres de religion jusqu'à la fin du règne de Henri IV.

S VII. On a vu , dans l'étude des progrès de la civilisation Lyon pendant la dernière moitié du seizième siècle, combit

la fabrique de soieries avait prospéré depuis les heureux efibrts .de Nariz et de Turquetti; non-seulement elle occupait un nombre considérable de métiers, mais encore ses produits, de genres très variés , égalaient en beauté ceux des nations étrangères. Lyon rivalisait avec les villes italiennes, et ses enfants industrieux s'étaient si bien initiés à la science du commerce, qu'ils avaient appris à faire leurs affaires eux-mêmes. Il n'était plus nécessaire que des négociants allemands ou italiens vinssent s'établir dans son enceinte pour l'exploitation de ses foires; beaucoup de fabriques étaient tenues par des Lyonnais. En 1 ù69, trente-trois maisons de commerce florentines existaient dans la ville; seize travaillaient pour leur compte, et les autres pour celui des Médicis ; il y avait, en outre , un nombre au moins égal d'établissements formés par les Lucquois ' et par les Génois. On a vu quelle magnificence déployaient ces marchands étrangers; ils tinrent, pendant un siècle, le premier rang dans la cité. Mais quand l'industrie indigène eut pris son essor, l'importance et le chiffre des maisons de commerce italiennes diminuèrent insensiblement. Florence et Lucques n'avaient plus le même intérêt à en former de nouvelles; plusieurs cessèrent leurs opérations. Ce changement important dans la constitution du commerce lyonnais doit être signalé; il eut les plus heureuses conséquences.

Maïs les guerres de reUgion, et surtout la prise de Lyon par les protestants, arrêtèrent cet essor de l'industrie lyonnaise; les capitaux se cachèrent : presque tous les métiers furent privés de travail , et le commerce de transit lui-môme prit une autre direction. Les marchandises de Flandre et d'Allemagne allèrent à Genève ; celles d'Italie évitèrent soigneusement la ville calviniste, et il y eut une réduction des deux tiers sur le produit de la douane. Chassés par l'intolérance protestante , les ouvriers

1. — Lorsque les Gibelins curent pris In ville de Liicqucs en 1315 , les ouvriers en soie de celle ville s'eipatrièrcnt el portèrent leur industrie dans plusieurs villes de rAilcmague , de ritalie , de la France , des Pajs-Bas et môme de la Grande-Bretagne. (Gregorj , Rapport sur les causes locales qui nuisent à la fabrique de Lyon. Lyon , 1845 ). Il ne fajil ccpendani pas confondre l'arrivée , sans résultats durables h Lyon, de ces quelques ouvriers avec les maisons de commerce florentines , lucquoises et génoises qui faisaient en grand , au quinzième siècle, dans celle ville , le commi'rcc d'imjiortalion el d'eifiorlalion des tissus de soie cl de bioe

en soie se réfugièrent, soit à Gènes, soit à Avignon, tandis que les chapeliers allaient à Milan ou dans le Piémont. Quand la réaction catholique eut lieu, la plupart des ouvriers imprimeurs se retirèrent auprès de leurs co-religionnaires de Genève : Cette ville prenait un grand développement; elle inquiétait les négociants de Lyon, qui ne cessaient de réclamer auprès du gouvernement la prohibition des produits exportés de la ville rivale.

L'art de la fabrication des étoffes de soie avait jeté dans le sol lyonnais des racines trop profondes pour y périr jamais d'une commotion politique ou religieuse ; il pouvait souftrir et languir pendant un temps donné , mais son anéantissement n'était plus à redouter. Henri IV lui rendit quelque vie; de nombreuses plantations de mûriers furent faites par son ordre dans les généralités de Paris , de Tours , d'Orléans et de Lyon. On distribua abondamment des gfaines de ce précieux végétal , et de petits livrets qui enseignaient la manière de s'en servir. •

Assurées de la protection royale, les fabriques de soieries de Lyon redoublèrent d'ardeur pour conquérir quelques-uns des secrets de l'étranger; elles apprirent à confectionner de beaux velours lisses, des satins d'un éclat plus brillant que ceux de Florence, des draps de soie et des brocarts façonnés. Peu

1. — LafTemas , contnMcur général, 8'cx|irima ainsi dans rusiemLiée du commerce qui col lieu eii 1604 : « Les étaMissemenis du planl des meuriers eï arl de faire la soie en France, m avec Tenlreprinse de toutes sortes de manufactures d'icelles el des plus excellentes , que •« les François csroient contraintz aller quérir hors du royaume , el de transporter plus de •• six millions h cet effect par chacun an , sans retour d'aucunes marchandises , ni comm moditez , que de musc et de senteurs , affîquets de luxe , et toutes sortes de poisons de ■■ corps el d'espril ; lequel cstablissement commence à florir el réussir au contentement d'une

- infinité de gens de bien et d'honneur ,* dès l'an passé 1605 , es généralitez de Paris , Or- « léans , Tours et Lyon , et pour la présente année au gouvernement de Poitou , souhx la m faveur et sage permission de Monseigneur do Rosny , el dont les profits sont prêts à n recueillir dans peu d'années par l'abondance des feuilles de meuriers qui ont esté el seront » plantez et semez en nombre infini , et qui doivent procéder el s'accroislre pour la nourri-

- ture des vers , qui s'en fera par après sans aucune dépense , si ledit establissement n'est « interrompu par défaut de continuer , ou par la malveillance des envieux ennemis du

- public. » {/archivas curieuses de l'Histoire de France , I" série, XIV, 2ÎI.)

Qu'il me 'soit permis d'indiquer, à ce sujet , une rectification : plusieurs écrivains ont dit et j'ai répété d'après eux (p. 549) que le premier de ces arbres qui poussa ses racines sur le sol français , fut planté à Alais ; c'était Allan qu'il fallait dire. Celte ville est h quelques kilomètres de Monlélimart.

éclairés sur l'intérêl véritable du .commerce, leurs chefs, comme ceux du seizième siècle, tantôt demandaient des lois prohibitives de rentrée en France des soies étrangères , tantôt l'échange et la circulation libres des produits manufacturés; mais ce qu'ils réclamaient le plus souvent , c'était l'établissement d'un droit protecteur au profit de l'industrie nationale : ils voulaient, d'une part, l'introduction franche ou à peu près des matières premières, les soies crues ou cuites; et, d'autre part, l'établissement de forts subsides sur ces mêmes soies , quand elles se présen* teraient confectionnées en étofies à la frontière française. Le gouvernement maintint un droit de dix sous par livre sur les soies italiennes, et c'était beaucoup : les mouliniers du Lyonnais et du Dauphiné ne suffisaient point pour alimenter les fabriques; il fallait donc nécessairement faire venir une grande quantité de soie de l'étranger, dans l'intérêt même du commerce national.

Ce fiit pendant les premières années du dix-septième siècle que l'industrie française essaya la fîibrication des tissus de soie feçonnés. On faisait venir à grands frais de l'Orient et de l'Italie les belles étoffes pour tentures et ameublements, ou les riches tissus à ramages pour robes : des ouvriers milanais , appelés à Paris , créèrent quelques ateliers de façonnés qui ne prospérèrent point. Henri IV ne se découragea pas : un ouvrier lyonnais fort habile , et nommé Claude Dagon , fit quelques essais, bien imparfaits d'abord , mais qui s'améliorèrent ; il présenta au consulat des étofies façonnées d'une qualité assez remarquable. Elles ne valaient certainement pas celles de Gênes et de Milan, mais la voie était trouvée, et le succès, avec le temps, pouvait être regardé comme certain. Dagon monta de nouveaux ateliers sous la direction de bons ouvriers venus de Tltalie, et prit un brevet pour cinq ans. C'est de cette époque déjà ancienne que date l'introduction, à Lyon , des métiers dits à la tire dont le nombre se multiplia si fort. Dagon avait réussi, il eut bientôt des concurrents et des ennemis; mais ces rivalités servirent beaucoup Tindustrie lyonnaise, elle fit complètement la conquête de la fabrication des étoffes de soie façonnées , genre de tissus qu'elle devait porter au plus haut degré de perfection. On aperçoit déjà , pendant les premières années du dix-septième siècle, la constitutio#de la fabrique : il y avait dès ce temps des compagnons à façon ou à

journée chez un chef d'atelier, des maîtres-ouvriers propriétaires de plusieurs métiers qui battaient à leur profit , et des capitalistes pour lesquels travaillaient des chefs d'atelier.

Henri IV n'eut pas le temps de rendre à l'industrie et aux manufactures tous les services dont il avait conçu la pensée ; de grands projets politiques l'occupaient. Il rencontrait toujours l'Espagne au fond des complots continuels que formaient les mécontents contre sa couronne ou contre sa vie ; toujours hostile à la France , cette puissance ne cessait d'attiser les feux mal éteints de la guerre civile; son or et ses promesses allaient sans cesse au-devant des ennemis du roi. Henri nourrissait depuis longtemps le projet de reconstituer le système politique de l'Europe, et d abaisser la trop puissante maison d'Autriche; il voulait établir une fédération de tous les états européens , basée sur le principe de l'égalité entre eux; l'Angleterre et le pape partageaient ses vues. Tous les préparatifs de cette grande entreprise étaient achevés; trois armées s'organisaient : avant d'entrer en campagne, Henri se détermina, non sans hésitation , à laisser la régence à IMarie de Médicis qui voulut absolument être sacrée. Pressé de partir, le roi condescendit cependant au désir de sa femme , mais non sans regret , et avec le pressentiment d'une catastrophe imminente : le lendemain du sacre, \U mai 1610 , Henri IV périt sous le couteau de Ravaillac.

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