‹ Histoire de la ville de LyonChapitre 20 sur 364 · LYON SOUS LE RÈGNE DE LOUIS XIIL · texte numérisé non relu

LYON SOUS LE RÈGNE DE LOUIS XIIL

S I. Sitoation de la France el de Ljon pendant la minorité de Loaia Xlll. ^% % Peate de I8i8. — $ S. Louif Xlll i Ljfon. — S 4. Supplice de Cinif-llan et de aon ami de Tbou.

S L La mort de Henri causa dans Lyon une sensation douloureuse : peu de villes en France avaient pour lui une afiectîon aussi vraie ; il n'en était aucune où ses grandes qualités fussent aussi bien appréciées. Henri aimait les Lyonnais, qui le lui rendaient bien : une catastrophe aussi imprévue que sa mort sanglante annonçait de prochains malheurs ; toutes les mesures que prescrivaient la prudence furent prises par le gouvernement, de concert avec le prévôt des marchands. Bientôt des lettres de la régente arrivèrent au consulat, qui se hâta d'envoyer une députation à Paris , selon l'usage à tous les changements de règne.

C'était une situation critique: un roi de neuf ans, une reine italienne, un changement complet dans le système politique, des intrigues de cour , tous les grands desseins de Henri avortés , et le pouvoir aux mains d'un parvenu italien, cupide et sans considération. Cet orage formidable qui menaçait la maison d'Autriche s'était dissipé; ce que Marie et Concini voulaient, c'étaient la paix et de l'argent , et non la guerre.

740 XVll' SIÈCLE. — LYON SOIS LOUIS XIII.

On convoqua les étals - généraux , quatre années après la mort de Henri , pour aviser aux moyens de rétablir l'ordre dans les finances et l'unité dans le gouvernement. Toutes les provinces envoyèrent à Paris leur députation; voici quelle fiit celle du gouvernement du Lyonnais : l'archevêque M. de Marquemont, et Antoine de Gibertes, comte de Lyon, pour le clergé; Claude de Crémeaux, seigneur de Gliamousset , pour la noblesse; Pierre Austreîn , prévôt des marcliands , Charles GroUier , procureur général de la ville, Jean Goujon, avocat, pour le tiers-état; et pour la campagne, Philippe Tixier, châtelain de Dargoire. Une commission désignée par le consulat rédigea le cahier des remontrances de la ville. Rien d'utile ne sortit des délibérations de l'assemblée générale; on proposa des projets de réforme dont personne ne désirait l'exécution; on parla d'abus sans en réformer aucun. Il y avait parmi les députés du clergé un jeune homme qui se nommait Armand Duplessis de Richelieu, et auquel on ne prit pas garde : son heure n'était point venue encore. Jamais l'orgueil de la noblesse ne s'était montré plus à nu ; elle professa pour le tiers-état le dédain le plus profond ; ces états-généraux ne rendirent aucun service au pays; ils laissèrent la France comme ils l'avaient trouvée.

Un gouvernement dirigé par une régente que dominaient CoQcini et sa femme ne pouvait se faire craindre ; aussi était-il sans*cesse attaqué par les seigneurs mécontents. Rien n'égalait l'arrogance et l'esprit de domination du prince de Condé, chef de l'opposition; il parlait et menaçait d'agir en maître. Un coup d'état hardi fut résolu dans le conseil : on décida que Condé serait arrêté et conduit à la Bastille, ce qui fut exécuté. Concini n'avait plus de rival; il disposait de places fortes en Normandie, et nommait à tous les hauts emplois: présomptueux, avide, rempU de jactance , se vantant de toutes les qualités dont il avait les défauts, il s'était fait détester à un égal degré de la noblesse et du peuple. Louis XIII avait seize ans ; il n'était qu'un enfant encore : un de ses camarades de plaisirs, le jeune Albert de Luynes, l'excita vivement à secouer le joug de sa mère et du favori. Ses paroles furent écoutées : incapable d'application, sans instruction , sans connaissance des hommes et des affaires, dissimulé, d'un esprit faible et taciturne, sans la moindre aftec-

lion pour sa mère, le jeune roi donna tous les ordres quW lui suggéra. Goncini fut assassiné par Vitry, capitaine des gardes, qui hérita d'une partie de ses dépouilles , et la reine perdit son autorité. Cette révolution de palais transmit le pouvoir d*un favori à un autre; après Goncini et la Galigaï vint Albert de Luynes; il n'y avait qu un nom de changé. Des germes de discordes civiles apparaissaient de toutes parts : une guerre qui devait durer trente ans commençait en Allemagne ; inquiet et remuant, le parti protestant tendait à se constituer en république, et faisait sa place d'armes de la Rochelle, que les troupes royales assiégèrent sans pouvoir la prendre. Il fallait le génie d*un Richelieu pour sauver TEtat et rendre à la France déchue l'ascendant et la considération qu'elle avait perdus.

Il y eut peu d'événements remarquables à Lyon sous la régence de Marie de Médicis et pendant les premières années du règne de Louis Xlll. En 1616, une crue soudaine et considérable du Rhône causa beaucoup de ravages dans les plaines du Oauphiné , aux environs de Lyon : elle y jeta du sable et des graviers en si grande quantité , qu'il fallut longtemps pour en (aire disparaître les traces. Plusieurs maisons tombèrent dans la Guillotière submergée ; on craignit pour le pont ; il y eut aux digues du fleuve d'énormes avaries : leur réparation coûta de grosses sommes , mais il y avait urgence. Quelques travaux publics vraiment utiles furent entrepris à cette époque : on désirait depuis longtemps une voie de communication de la côte des Carmélites à la Grand'Côte , vers la partie supérieure du plateau; elle fut établie sur un emplacement cédé par un riche négociant en soierie, nommé Neyrel : cette rue, très fréquentée, facilita beaucoup les relations entre les habitants des différentes parties de la colline. Le consulat fit reconstruire la porte du Rhône , et terminer la façade du Collège : on restaura les murailles délabrées de l'église Saint-Martinet Saint-Loup à l'Ue-Barbe, et l'on termina enfin les fortifications du côté d'Ainay et celles qui liaient la Saône au Rhône.

La population était fort tranquille ; cependant de loin à loin quelques symptômes d'agitation s'y montraient : ainsi, il y eut une petite émeute le 29 septembre iCr2)l ; elle dura trois jours, et Q*eat aucune suite fâcheuse. Une cause bien légère avait produit

ce tapage : des enfants catholiques injurièrent des enfants protestants en les appelant parpaillots. Quelques rixes suivirent ces provocations ; une multitude de valets , d'enâints et de vagabonds se rassembla sur la place des Gordeliers , devant la maison d'un calviniste , et se mit bientôt à parcourir les rues en insultant les huguenots. Ce fut en vain que le gouverneur, aidé par les soldats du guet et par la milice bourgeoise , s'eflbrça de rétablir l'ordre ; dispersés sur un point , les attroupements se reformaient autre part. Une foule d'ouvriers et de gens sans aveu courut sur la place des Terreaux, attaqua et pilla plusieurs maisons protestantes, et, rassemblant devant les portes les meubles qu'elle y trouva, en fît un énorme feu. Ces excès en présageaient d'autres , et il n'y avait pas un moment à perdre : une intervention plus énergique de la force publique parvint enfin à les réprimer. On arrêta quelques hommes de l'émeute; on désarma catholiques et protestants, et on défendit aux deux partis, sous des peines sévères, de s'adresser désormais des qualifications injurieuses.

Lyon avait pour gouverneur, depuis la mort de La Guiche , en 1608, Charles de Neuville , seigneur de Villeroy , connu dans l'histoire de ce temps sous le nom de marquis d'Halincourt , qu'il porta jusqu'à la mort de son père. Vrai courtisan, flexible et souple avec la cour et avec ceux qu'il craignait , orgueilleux et dur avec ses subordonnés , vain de sa noblesse et de son pouvoir, toujours disposé à empiéter sur les privilèges de Jia ville dans l'intérêt de son autorité, d'Halincourt ne prêchait pas d'exemple quand il recommandait aux bourgeois de Lyon de vivre en paix. Sa longue querelle avec son lieutenant Miolians de Chevrières, sieur de Saint-Chamond, troubla l'ordre plus d'une fois. Deux partis divisaient la ville , ils s'injuriaient et s'attaquaient dans toutes les occasions ; leurs intrigues incessantes compromettaient sans cesse le bon ordre, et donnaient beaucoup d'embarras au gouvernement du roi. On se plaignait surtout de l'extrême arrogance de Saint-Chamond et de ses gentilshommes : un échevin, Jean Goujon, député à Paris par le consulat , sortait un jour de l'hôtel du ministre Pontchartrain ; un noble de la suite de Saint-Chamond le rencontra, et le £rappa au visage ; cette insulte fit grand bruit. La cour envoya à Lyon le

maréchal de Thémincs, qui se iit rendre compte des griefs de chacan des deux partis, et parvint enfin à éteindre leurs querelles.

La ville jouissait d*un profond repos lorsque Louis XIIÎ s'y rendit, le 11 décembre 1622, accompagne de la reine Anne d'Autriche ; son entrée fut un événement, dont le consulat fit imprimer avec un grand lu^e typographique une relation officielle. L'ordonnateur des fétcs de la ville avait fait élever un nombre considérable de portiques , de pyramides , de colonnes et de temples qui avaient tous une expression symbolique. Son but avait été de représenter le roi Louis XlIl parcourant les villes de son royaume , de même que le roi des planètes visite les signes du zodiaque, et s'arrête enfin au signe du lion. Un premier portique montrait le roi entouré de sa cour, sous l'allégorie du soleil distribuant la lumière aux planètes et aux astres ; un second tableau représentait le roi sortant du Louvre : c'était le soleil qui vivifie la terre et l'eau par la chaleur de ses rayons. Un autre portique, érigé à l'entrée de la rue Bourgchanin, avait trente-six pieds de haut et vingt-quatre de large; il était formé de deux ordres d'architecture superposés, dont douze colonnes corinthiennes composaient le premier rang : on lisait sur le fronton le mot Héliopolis, ville du soleil. On remarquait, dans la rue de l'Hôpital, une fontaine sous les traits d'une nymphe busquée et en vertugadin , pressant de ses mains deux muifles de lion; une colonne, symbole de la force et de la vaillance du roi, au Puits - Pelu ; la pyramide de la rue Grenette ; le temple d'Apollon, au milieu de la Saône, emblème de la piété de Louis ; les portiques de l'extrémité du pont de la Saône et de la place du Change ; et enfin, à l'entrée de la place Saint-Nizier, un autre portique qui représentait les divers attributs du soleil, dont les vertus royales étaient l'expression humaine. Louis XIII et Anne d'Autriche prirent grand plaisir au compte qu'on leur rendit de cette allégorie compliquée; la ville leur fit de très beaux présents : c'étaient deux lions en or massif, dont les larges pattes s'appuyaient sur des écussons emblématiques. Quand leurs Majestés visitèrent le collège , elles furent reçues magnifiquement par les Jésuites sur un théâtre orné de riches tentures en soie bleu céleste à fleurs d'or. On leur donna la représentation d'un

drame: Philippe- Auguste , vainqueur à la bataille de Bouvines; et celle d'une chasse, suivie par un ballet '. Il y eut, à l'occasion du séjour du roi et de la reine à Lyon , une dépense prodigieuse en devises, anagrammes, vers de toutes sortes et harangues, sans autre mérite que celui de la circonstance. Le peuple se divertit fort aux fêtes que le consulat donna ; on remarqua beaucoup Texcellente tenue et la richesse du costume des corps de métiers.

C'est pendant cette année de l'entrée solennelle du roi à Lyon, le 28 décembre , que François de Sales mourut dans le couvent des dames de la Visitation de Sainte-Marie-d'Ainay. Le saint évoque avait eu des rapports fréquents avec la ville de Lyon , qu'il sdSectionnait beaucoup. Son corps fut transporté à Annecy, mais sontœur demeura dans la possession des Visitandines, François de jSales composa à Lyon son admirable Introduction à la vie dévote et la plupart de ses ouvrages.

L'année suivante , la douane qui avait été établie à Valence après la suppression de celle de Vienne , fut l'occasion de quelques troubles. Ses fermiers voulurent établir des bureaux à Lyon, et rencontrèrent beaucoup de résistance ; ils étaient odieux au peuple : cette douane d'ailleurs fatiguait le consulat, qui demanda sa suppression avec instance. La cour fit droit à cette requête , mais en stipulant qu'il lui serait accordé un nouvel impôt de cinq sous par minot de sel : quand elle eut obtenu ce subside , elle rétablit la douane ; telle était la légalité du temps. Jamais , au reste, le pouvoir royal n'avait eu meilleur marché des résistances du corps municipal que divisaient les cabales ; jamais il n'était intervenu plus directement dans la nomination des échevins ; il ne se fit aucun scrupule de violer un des vieux privilèges de la ville , en ordonnant, par représailles , l'arrestation de tous les banquiers et de tous les marchands génois qui étaient domiciliés à Lyon. ^

1. — Le Soleil au signe du lion... Lyon^ Jean Julliéron^ 1623 , in-fol. , fig.

S. — L'entrée à Lyon , le 28 avril 1625 , ilu cardinal Barberiiii , neveu et légal du pape Urbain VIII , est un fait de peu d'intérêt ; cependant un renseignement curieux 8*j rattache. Un ancien usage donnait en toute propriété, au premier qui pouvait s'en emparer, la mule de l'ambassadeur du Saint-Siège , et le dais sous lequel il marchait. Pour en être fatigué le moins possible, Barberini se rendit dans IVglise Saint-Jean , en passant, monté sur sa liaquenée, au trc") vers des églises Saint-Etienne et Sainte-Croix.

Mais Richelieu gouvernait tandis que Louis XIII régnait ; la main puissante qui s'appesantissait sur tant de grands seigneurs écartait comme de vains obstacles les franchises d'une ville de province , quand elles se trouvaient en opposition avec les intérêts de la couronne. Ambitieux , non pour lui , mais pour son pays, possédé de la passion du pouvoir, mattre de la situation malgré d'incessantes cabales de cour, par l'ascendant de son génie , par la force de sa volonté et par sa science profonde des hommes et des choses , Richelieu poursuivait d'un pas ferme l'accomplissement de ses projets : abaisser et contenir la haute noblesse , affaiblir la maison d'Autriche , et désarmer poiur toujours le parti protestant. Il fallait prendre la Rochelle; Richelieu s'en rendit maître malgré les Anglais, malgré la mer, malgré Louis XIII , peut-être ; il se fit ingénieur , administrateur , général, veillant à tout, présent partout, et toujours au fait des plus petits détails.

L'année de la prise de la Rochelle vit Lyon succombant sous un fléau qui l'avait atteint souvent, mais jamais avec une si grande violence : nulle peste n'a été aussi terrible que celle de Tannée 1628.

$ IL Lorsqu'on lit les relations de quelques épidémies mémorables qui ont ravagé l'Europe moderne , on est étonné de l'analogie des faits et de l'identité de la parole des historiens : on croirait qu'ils se sont copiés les uns les autres , au lieu d'observer avec fidélité les tableaux dont ils étaient les témoins. Boccace et Manzoni ont peint avec énergie la peste d'Italie; les tableaux qu'ils en ont tracés sont des modèles de narration et de style : ce sont les mêmes scènes dans toute leur horreur, qu'on retrouve dans l'histoire de la peste en \ 628. Il y a toutefois une diflérence; quelque animé que soit le récit des deux écrivains italiens, il n'égale cependant pas, sous ce rapport, l'histoire de l'épidémie de Lyon; acteurs dans ce drame saisissant, un jésuite et de pauvres capucins ont fait une relation efirayante et fidèle des scènes qui se passaient chaque jour sous leurs yeux. La peste n'apparaît pas, à beaucoup près, aussi terrible dans les traités spéciaux de médecine qui la décrivent ; on dirait des épisodes hideux inventés et combinés par une imagination en délire. Cette identité des faits et même du langage , dans les

Page 1