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trouble et le désordre et travaillaient ouvertement à la contrerévolution. Des temps sinistres approchaient. ^
$ IL n y avait à Lyon , en 1792 , un étranger qui prenait une part active aux discussions des sociétés populaires , et dont les opinions démocratiques, de la nuance la plus extrême, commençaient à prendre beaucoup d'influence sur les classes inférieures : c'était Marie-Joseph Ghalier. Cet homme a eu une action si grande sur les destinées de la malheureuse ville de Lyon , qne sa biographie est une étude nécessaire. Fatal aux Lyonnais pendant sa vie , Ghalier devait leur être bien plus funeste encore après sa mort : son nom est écrit pour toujours en lettres de sang dans les annales de notre cité.
Né, en 17&7, à Beaulard^, dans le haut Dauphiné, à cinq kilomètres de Briançon , Ghalier montra dans son enfance un esprit inquiet et une grande exaltation religieuse. On le destinait à Tétat ecclésiastique , mais la mobilité de son caractère lui fit prendre une autre direction. Il vint à Lyon à Page de quinze ans avec un de ses frères , et demeura sept ans , en qualité de précepteur, dans la maison d'un négociant, qui l'employa ensuite en qualité de commis-voyageur. Ghalier visita , en 1775 , Gonstantinople et le Levant , revint à Lyon , entra comme associé dans la maison Bertrand, voyagea quelque temps en Sicile , en Espagne et en Portugal ; reparut à Lyon , et fit un nouveau voyage en Sicile. De retour à Lyon en 1790, il fut nommé bientôt après, d'abord notable, puis second officier municipal , juge au tribunal
1. — Piaintet et doléances des curés constitutionnels des montagnes de la ci-derant prO" ▼itx:e du Beanjokiis , district de Villefrenche , département de Rh6ne-et-Loire. Lyim * t79S , iii-8".
La situation des prêtres constitutionnels dans les campagnes du Lyonnais et du Beaujolais était fort désagréable: on les considérait, dans beaucoup de communes, comme des intrus i ils étaient menacés , insultés et poursuivis jusque dans leurs presbytères , tandii qne les habitants continuaient à environner le curé réfractaire de leurs respects , et à lui demander les prières et les sacrements de TCglise. Souvent les saints offices , célébrés |iar le curé constitutionnel , étaient interrompus et troublés partes clameifrs de l'auditoire. Le Directoire du département fut obligé de prendre des mesures sévères pour contenir la population des campagnes.
S. — Beaulard n'est qu'à une très petite distance de la petite ville de Suae on Piémont ; aussi Chalier a-t-il été souvent considéré comme piémontais. Mais la qualité 4e français ne saurait lui être contestée ; son graod-pére était procureur du roî an baiUiage de Briançoiik
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de la Conservation et président du Comité de police. Chalier avait adopté les principes de la Révolution avec véhémence ; entraîné par une ardeur fiévreuse, il s'était rendu à Paris, et s'était lié intimement avec les démagogues les plus exaltés; il apporta à Lyon des fragments de pierre de la Bastille ; qu'il distribuait aux plus violents révolutionnaires. Nommé électeur à Saint-Etienne et scrutateur, il obtint quelques voix pour être député , et devint enfin premier juge et président du tribunal du district de la ville de Lyon. Il avait aussi été nommé président du tribunal de commerce. Son exaltation était telle, qu'il se mettait à genoux daiis les rues devant les décrets de l'Assemblée qui étaient en harmonie avec ses idées, puis il se levait et lisait l'affiche en versant des larmes. On le vit souvent , s'arrétant sur les places publiques , apostropher les groupes et improviser sur les matières politiques. Il avait une sorte d'éloquence populaire » figurée, bizarre, mêlée de plaisanteries et de calembours, et animée d'une pantomime non moins excentrique : ce singulier orateur plaisait beaucoup à la multitude , qui se portait avec empressement au lieu où il devait prendre la parole. De bonne toi dans sa sanguinaire théorie , Chalier croyait à ses idées de toute la puissance de son imagination , et ne comptait pour rien le sang versé , quelle qu'en dût être la quantité. Probe dans ses relations privées, désintéressé, d'un commerce facile avec ses proches, tellement porté aux sentiments tendres qu'il paraissait en public, portant sur son épaule une colombe dont il recevait à chaque instant les caresses, Chalier voulait avec résolution l'extermination de ses nombreux adversaires , et pensait très sérieusement à fiiire tomber les têtes qu'il inscrivait, par centaines, sur ses listes de proscription, ou qu'il dévouait à la mort dans ses motions populaires. Que les mesures atroces qu'il proposa aient été l'inspiration^ non d'une perversité naturelle, mais d'une aberration de jugement, on peut l'accorder, mais en faisant cette observation que le Êinatisme politique peut faire couler plus de sang innocent en quelques mois , que tous les brigands des grands chemins n'en font répandre pendant la longue durée d'un siècle : quelque recommandables qu'ils soient dans leur vie privée, ces hommes à opinions ardentes et exagérées sont bien plus funestes à la société que les plus déterminés scélérats. ChaUer était petit ^
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assez replet et très chauve (il portait une perruque bien poudrée) ; profondément enfoncés dans leur orbite , ses yeux décelaient par leur éclat une imagination sombre et ardente. Ses lèvres étaient grosses; sa physionomie mobile , et d'une expression Commune , annonçait un esprit irritable et inquiet ; une sorte de tic nerveux l'agitait souvent , et l'excitait à des gestes désordonnés. Puritain politique, sans arrière-pensée comme sans remords, révolutionnaire sans idées élevées, Ghalier avait une volonté immuable, et allait droit devant lui sans prendre aucun souci des obstacles, et sans se démentir un seul instant. Malheur aux temps pendant lesquels de tels hommes surgissent et parviennent au pouvoir ! De tous les fléaux qui avaient couvert de deuil la ville de Lyon depuis dix-huit siècles , Ghalier devait être le plus terrible. Son influence était grande au club central : on nommait ainsi un comité de trois cents ardents révolutionnaires députés par les trente - deux sections. Ghalier, qui le dominait , était officier municipal en d792, sous l'Assemblée législative; il effrayait déjà les esprits modérés par ses prédications démagogiques et par ses propositions furibondes. Son zèle révolutionnaire l'avait porté à faire, sans mission, une perquisition au domicile de la famille Lacroix , pour y faire la recherche de prétendus faux mandats de vingt sous : dénoncé pour cet abus d'autorité au Directoire du département , il fut suspendu de ses fonctions , et se rendit aussitôt à Paris pour solliciter auprès de l'Assemblée législative sa réintégration dans la municipalité de Lyon. '
§ III. Pendant qu'il s'occupait avec activité de cette affaire , l'Assemblée législative et le roi déclaraient la guerre au roi de Hongrie et de Bohême : c'était le vœu ardent du parti révolu-
1. — Les adminislraleurs composant le Directoire du département de Kli6neel-Loirc , du 26 janvier 1792; in-i*'. (Autorisation de traduire Ghalier devant les tribunaux). — Réclamation de la municipalité de Lyon contre un arrête du Directoire du déparlement de Rh6uy-
et-Loire. Lyon , 1792 , in-S**. — Seconde réclamation de la municipalité de Lyon qui
permet au sieur Lacroix et à sa sœur de prendre à partie le sieur Ghalier , et qui le suspend de ses fonctions d'oflicier municipal. Lyon , A, Leroy y 1792 , in-8^. — Adresse au Conseil général de la commune de Lyon , lue à l'Assemblée nationale , dans la séance du 13 février 1792, par Joseph Ghalier, officier municipal et député extraordinaire de la municipalité | l'an IV de la liberté. PariSf imprimerie nationale , in-S**.
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tionnaire. Une lutte de vingt -cinq années entre la France et l'Europe allait commencer , et fournir à l'histoire un de ses plus magnifiques chapitres. Mais il y avait aux armées plus de patriotisme que de discipline; elles avaient été désorganisées et montraient peu de confiance, soit en elles-mêmes, soit dans leurs chefs. C'est par des revers que la campagne commença ; ils furent Toccasion d'une scission profonde entre les girondins et le parti feuillant. Pressé vivement par ses ministres de sanctionner des décrets contre les prêtres non conformistes, régenté par la fameuse Lettre de M^^ Roland sur les devoirs constitutionnels du prince, Louis XVI, mécontent et persécuté jusque dans sa conscience , congédia son ministère le 13 juin, refusa son approbation aux mesures qu'on lui proposait contre le clergé réfi:'actaire, et envoya secrètement un émissaire au camp des étrangers coalisés.
Mise en dehors des affaires et inquiète pour l'avenir de la révolution , la Gironde eut recours à un moyen extrême , l'insurrection : elle prépara pendant plusieurs jours la présentation, à main armée, d'une pétition dont l'objet était d'obtenir la sanction des décrets. Santerre et l'ex- marquis de Saint- Hurugues mirent les faubourgs en mouvement le 20 juin; mi rassemblement de huit mille hommes se dirigea sur l'Assemblée législative , et demanda l'admission d'une députation composée de ses chefs. Leur orateur tint un langage menaçant ; il exprima le vœu que le pouvoir exécutif fût anéanti, s'il était la cause de l'inaction des armées. Au sortir de l'assemblée , cet attroupement , grossi bientôt par un nombre immense de femmes , d'enfants et d'hommes armés, se rendit au château des Tuileries dont les portes lui avaient été ouvertes , pénétra dans l'intérieur des appartements royaux , et entoura bientôt le monarque. Louis XVI , dans cette crise , fut admirable ; son courage et son sang-froid ne se démentirent pas un instant : il refusa avec beaucoup de calme sa sanction aux décrets , et plaça sans hésitation sur sa tête un bonnet rouge qu'on lui présentait au bout d'une pique. Enfin le maire de Paris, Pétion, arriva, harangua les étranges solliciteurs et eut assez d'ascendant sur eux pour les déterminer à se retirer. Les révolutionnaires avaient le secret de leur force; ils savaient tout ce qu'ils pouvaient oser : de l'avilis-^
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sèment du roi à sa déchéance il n'y avait qa'un pas , et les girondins se déterminèrent à le franchir.
Révoltée par tant d'excès , une grande partie du nord de l'Europe se coalisa contre la France ; la Prusse s'unit à l'Autriche et aux princes d'Allemagne, et la cour de Turin fit de même. La Russie et l'Angleterre ne se prononçaient point encore , mais leur intention était évidemment hostile. Soixante -dix mille Prussiens et soixante-huit mille Autrichiens ou émigrés compo* saient la grande armée d'invasion, commandée par le duc de Brunswick : le 29 juillet , ce prince ouvrit la campagne par son célèbre manifeste; jamais insulte plus irritante n'avait été adressée à un peuple puissant et fier. Cette proclamation traitait la France avec beaucoup de hauteur et de dédain ; elle révélait sans déguisement les desseins des émigrés, et blessait profondement l'honneur national dans tous les cœurs français. Aussi la réaction fut -elle violente; toutes les passions révolutionnaires se déchaînèrent , non sans motif, contre l'insolent étranger ; un cri unanime d'indignation s'éleva contre lui , et, dans les campagnes comme dans les villes , un élan soutenu et vif de patriotisme annonça à l'Europe que le défi du duc de Brunswick était accepté. U y eut un grand enthousiasme à Lyon; le Directoire du département publia, sur le danger de la patrie, une proclamation que suivit une adresse non moins énergique du Conseil général de la commune. Des mesures de police furent ordonnées contre les étrangers en résidence à Lyon ; on poursuivit les agents royalistes et les prêtres non conformistes avec une nouvelle rigueur; des bataillons de volontaires lyonnais s'organisèrent avec activité ; enfin , comme le temps manquait pour tirer de Saint-Etienne une quantité suffisante de fusils , on fiibriqua un nombre considérable de piques.
Louis Xyi devait expier encore une fois la faute de ses imprudents auxiliaires; l'insensé manifeste du duc de Brunswick avait fort augmenté les périls, déjà si grands, de sa situation. Toute impuissante qu'elle était, la monarchie était un embarras qu'il Êdlait enfin anéantir ; pour obtenir la déchéance du roi par les voies légales , beaucoup de temps devait être perdu en discussions , et les passions poUtiques avaient hâte d'en finir. Déjà la direction du mouvement révolutionnaire échappait à la
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Gironde et aux classes moyennes ; déjà les classes populaires avaient le sentiment de la supériorité de leur force et la volonté de s'emparer du pouvoir. Ce fut ce parti qui organisa une insurrection définitive contre la royauté : les girondins avaient Êdt Tinutile journée du 20 juin; Danton , la Commune de Paris et les jacobins , aidés par les Marseillais qui venaient d'arriver à Paris y organisèrent la journée décisive du 10 août.
Je n*ai point à raconter dans ses douloureux détails Tagonie de la royauté, l'attaque, en plein jour et à main armée, du château des Tuileries , défendu par quelques gentilshommes et neuf cents Suisses; le massacre, après le combat, d'un grand nombre de ces fidèles étrangers ; l'arrivée du roi et de sa famille auprès de l'Assemblée législative, et leur emprisonnement au Temple: c'est à l'histoire générale qu'appartient ce drame saisissant. La nouvelle du 10 août fut accueillie avec enthousiasme par les clubs de Lyon; elle excita un profond sentiment d'inquiétude chez les esprits modérés , et leur nombre était considérable. De nouveaux sujets de crainte vinrent bientôt les préoccuper ; FÂssemblée législative prononça la dissolution du Directoire du département de Rhône- et -Loire, approuva la résistance de la commune de Lyon , et renvoya avec honneur à ses fonctions l'officier municipal Ghalier. Des mesures rigoureuses, appuyées par les commissaires de l'Assemblée législative à l'armée du Midi , Lacombe et Gasparin , de passage à Lyon , furent accueillies avec enthousiasme par le Comité central de la Société populaire des amis de la constitution : on annonçait de nouvelles scènes révolutionnaires; elles ne se firent pas attendre.
S IV. La statue équestre de Louis XIV, qui décorait la place de la Fédération ^Bellecour), blessait l'orgueil de la démocratie; son renversement fut décidé. On tenta cependant quelques efforts pour la sauver : Vitet aurait voulu conserver homme et cheval , sauf ù couvrir la tète du roi d'un bonnet rouge ; dans un autre projet on supprimai! le cavalier : ni l'un ni l'autre parti ne furent adoptés. On commença, pendant le journée du 2& août , par dépouiller le piédestal de ses écussons et autres ornements , puis on scia la barre de fer qui retenait la jambe du cheval. Tout étant prêt , le 28 août , jour fixé d'avance pour
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la céréiiionie , des officiers municipaux , entourés d'une foule immense, se rendirent à trois heures du soir sur la place de la Fédération. Un cable fut passé au travers de la statue et tiré avec force y mais la corde cassa : une seconde tentative réussit ; homme et cheval tombèrent avec fracas du côté de la Saône. On les brisa quelques jours après ; il avait été décidé qu'on fabriquerait des canons avec leurs fragments. Le corps de la statue fut remis au fondeur Schmidt ; la fonderie de Frèrejean eut pour sa part la jambe , la queue et la tète du cheval : elle eut aussi à sa disposition les débris d'une autre statue équestre, celle qui ornait la ville de Montpellier. Frèrejean fit du tout trente pièces de canon de quatre , qu'on envoya à l'armée des Pyrénées. *
Des journées bien plus sanglantes se préparaient à Paris où régnait la Commune, les jacobins de l'opinion extrême. On avait reçu avec indignation et stupeur, dans cette ville, la nouvelle des progrès rapides des armées prussiennes : elles avaient pris Longwy le 24 août, et Verdun six jours après; encore un pas, et la capitale était compromise. Un danger extrême menaçait la Révolution à l'intérieur et à Textérieur; il n'y avait pas un moment à perdre. Danton, l'homme de la Commune , Danton, qui disait que pour réussir une seule chose suffisait, de l'audace, encore de l'audace et toujours de l'audace , résolut de frapper un grand coup et de sauver la France révolutionnaire , en imprimant à ses ennemis une terreur profonde. On fit, par son ordre, des visites domiciliaires qui remplirent les prisons de Paris de prêtres , de nobles et de personnes connues par leur adhésion à la royauté constitutionnelle ; et Danton , ministre de la justice , décida que tous seraient égorgés. Le 2 septembre , trois cents assassins, salariés expressément par la Commune pour ces meurtres, se rendirent aux Carmes, à la Conciergerie , à la Force et à l'Abbaye, et accompUrent leur mission avec un épouvantable sang-froid. Payés pour tuer, ils tuaient, comme on fait un métier, sans insulter leurs victimes, sans leur dérober la moindre chose,
i. — Idée patriotique d'au citoyen ami des arts, relalivcmenl à la statue de broiisc de la place de la Fédération , du 22 ao6t 1792. Lyon , 1792 , in-8^. — Artaud (FV.)- Sur l'ancicoiie statue équestre de Louis XtV, à Lyon. (Archives du RhAttt , II, 555.)
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et sans remords comme sans pitié. Pendant ces exécutions effroyables , le peuple regardait faire sans émotion , ou passait sans prendre garde à ce qu'on faisait; il avait peur. Cette boucherie continua avec une grande régularité et sans le moindre empêchement, depuis le 2 jusqu'au 6 septembre : Danton avait atteint son but.
Lyon devait avoir aussi ses journées de septembre. Le régiment de Royal-Pologne était dans cette ville depuis le i 5 août : attachés pour la plupart à la cause de la monarchie , ses officiers ne déguisaient point assez leurs sentiments Us s'exprimaient sur la Révolution avec une grande légèreté , et commirent tant d'imprudences que neuf d'entre eux furent arrêtés et conduits prisonniers au château de Pierre-Scise : ils étaient accusés , non sans beaucoup de probabilités, d'avoir excité leur régiment à émigrer. C'était à l'Hôtel-de-Ville qu'ils auraient dû être enfermés; la distinction dont ils étaient l'objet blessa beaucoup la susceptibilité populaire.
$ V. Il y avait fête civique aux Broteaux , dans le Champ-de- Mars , le 9 septembre ; on y briila , sur l'autel de la Patrie , les armoiries et les portraits des échevins qui décoraient une des salles de l'Hôtel-de-Ville , ainsi qu'une grande quantité de diplômes et de titres généalogiques. Quand le feu eut consumé ces signes aristocratiques, on prêta le serment national; la foule était considérable , et manifestait beaucoup d'agitation. Ce cri : « A Pierre-Scise, à Pierre-Scise! » retentit, et toute la masse populaire se précipita aussitôt sur le chemin du château , animée d'intentions dont le caractère malveillant n'était pas équivoque. Une jeune fille devança cette multitude , courut au poste qui gardait la prison , et donna l'alarme : les officiers de Royal-Pologne étaient dans une sécurité parfaite ; leur innocence avait été reconnue la veille , et ils attendaient gaiment à table le moment de leur mise en liberté. Des cris de mort se firent entendre bientôt à leurs oreilles; le peuple arriva, et réclama les prisonniers. Un ancien prévôt des marchands, Bellescize^ commandait au château; quoique malade, il avait la volonté de résister. Renforcé par plusieurs compagnies de chasseurs à pied , le poste faisait bonne contenance; et d'ailleurs, averti de cette
93& KVIU* SliCLB. — MASSACRB DBS OFFICIERS DE R0TAL-P0L06NK.
scène de désordre, le maire Vitet venait d'accourir •. Ces démonstrations n'intimidèrent nullement le peuple ; il sentait sa force , et persistait à exiger le transfert des prisonniers à la maison cornm une. Les clefs en6n apportées, les portes s'ouvrirent : malgré la courageuse intervention de M"* de Bellescize , blessée au pied dans le tumulte, quatre officiers furent égorgés immédiatement; un cinquième sauta par-dessus les murailles dans un enclos voisin, ne se tua pas et parvint à s'échapper; un sixième se cacha sous un matelas , fut bientôt découvert et périt. Trois officiers vivaient encore; on les traîna à l'Hôtel-de- Ville , protégés par des écharpes municipales dont on leur avait fait une ceinture. Les meurtriers portaient en triomphe quatre tètes sanglantes fixées sur des piques : chemin faisant , ils massacrèrent de la manière la plus barbare deux de leurs prisonniers ; le neuvième officier fut assassiné sur le perron de l'Hôtel-de-Ville. Tant de sang versé n'assouvit pas la rage de la populace ; les bourreaux coururent à Roanne, où ils comptaient trouver quelques prêtres ; mais on les avait fait évader : un seul, l'abbé Claude Régny, était demeuré ; il fîit conduit sur la place , renversé , mutilé et mis Uttéralement en morceaux; sa tète fiit hissée au bout d'une pique. Un autre ecclésiastique, Joseph Lanoix, périt à quelques pas de là. Les assassins n'avaient plus personne à tuer pour le moment; ils parcoururent les rues principales de la cité , portant six tètes sur des piques et entrant dans les cafés qui se trouvaient sur leur passage, pour insulter, par d'atroces plaisanteries, aux restes livides des officiers qu'ils avaient assassinés. La nuit était venue ; ils allumèrent des torches , entrèrent au théâtre des Célestins et défilèrent sur la scène, p)*écédés de leurs horribles trophées. Ces meurtres abominables avaient été commis en plein jour , sons les yeux de la municipalité impuissante.
Tandis que la Révolution se compromettait par ces crimes dans l'intérieur de la France , l'honneur national se relevait aux armées. Kellermann remportait , le 20 septembre , à Valmy, sur les Prussiens , une victoire médiocre en elle-même , mais très importante par ses résultats. Après avoir commis quelques
I . — Vilel , député du départemenl du Rb6nc , à set concitoyeus , sur les massacres des prisonniers de Pierre -Scise (au mois de seplumbre 1792). Paris, an IV, in-S**.
fautes j Dumouriez avait réussi , dans les défilés de TÂrgonno , à retarder la marche de Tennemi et à opérer sa jonction avec Kellennann et Beurnonville. Cette journée de Valmy rendit beaucoup de confiance aux troupes françaises, et jeta dans un découragement profond Tannée prussienne. Trompée par les illusions des émigrés, elle s'était avancée imprudemment au cœur de la France, persuadée que les villes et les campagnes se livreraient d'elles-mêmes; mais, bien loin de là, il allait combattre à tous les pas, redouter chaque chaumière et chaque buisson , et se préparer à une guerre désespérée. Ce n'était point tout encore : les pluies étaient continuelles , les chemins affreux, le fourrage et les vivres très rares; enfin, une dyssenterie meurtrière épuisait ime armée que le roi de Prusse avait grand intérêt à conserver. La coalition avait échoué complètement, et la France était sauvée ; les Prussiens commencèrent, le 30 septembre , leur mouvement de retraite, et repassèrent le Rhin le 30 octobre.
L'Assemblée législative avait cessé d'exister depuis le 20 septembre , ne laissant aussi de ses travaux que des débris. Jamais on n'avait parlé davantage de l'indépendance des personnes et de la pensée , et rarement il y eut un despotisme plus complet : la multitude s'était faite tyran. Deux mille cent cinquante décrets ont été rendus par l'Assemblée législative; elle vit, pendant la courte durée de son existence , la première coalition des puissances du Nord s'organiser, la guerre civile s'allumer dans la Vendée, les colonies se mettre en insurrection, et les finances de l'Etat s'anéantir par la création de deux milliards deux cent millions d'assignats. Cependant il faut être juste , même pour les hommes de ce temps : ce fut la résistance du clergé et des nobles, ce fut l'émigration , ce fut le peu de bonne foi du gouvernement dans ses concessions, qui exaspérèrent la multitude et amenèrent la catastrophe. Des mesures sévères de surveillance et le bannissement protégèrent l'ordre nouveau contre les prêtres; la confiscation et des menaces de mort lui répondirent des émigrés. La guerre fut déclarée à l'Europe coalisée, précisément parce qu'on avait de sa part une guerre dangereuse à craindre. Deveïiu souverain, le peuple considéra comme ennemis, ou du moins comme suspects , le gouvernement et les législateurs qui refusaient d'adhérer à ses décrets : il y eut ainsi un concours