EMEUTES A SENS EN
Il y eut à Sens en 1472 une émeute qui faillit tourner au tragique. Nous croyons devoir mettre sous les yeux du lecteur le récit que M. Tavan fit de cette événement, à cause même de son originalité.
(( Soubs le règne du roy Louis XI, dit Tavau, et en Tan U72. « au mois d'Aoust, advint pour une fort légère occasion une émoi( tion en la ville de Sens, dont se pensa en suyvre la ruine totale « d'Icelle. Un jour de feste quelques vignerons et mêmes gens, (( après avoir souppé, pour eulx récréer jouaient près le puits Saintce Romain, à un jeu qu'on appelle la Tocque-main, auquel celuy (( qui est du jeu ayant les yeux bandés, présente sa main sur son c( dos pour être frappé, et s'il devine celuy qui l'a frappé, il est (( délivrer, et celuy qui a frappé mis en son lieu. Advint qu'un ton- (( nelier nommé Gabriel Croulant estant du jeu fut frappé sur la « main par un apothicaire nommé Odor Buucquet passant, qui vou- « doir s'enfuyet, et suivy qu'il se vit se jecta en la maison de « M. Jehan Le Goust, eslen de Sens, secrétaire du Roy, assez proie che du lieu où Ton jouoit. Ceux qui poursuyvoient Boucquet pour « l'avoir, ne firent difficulté de rompre avec violences la porte de « la maison, et quelque remontrance que Le Goust survenant là « leur fist, ne voulurent partir que Bousquet ne fut rendu, usans (( de paroles fâcheuses et de main mise.
« M. Lubin Rousseau, Lieutenant-général au baillage de Sens, (( Jehan Girardin, procureur du Roy, et Jehan Bouchard, lieute- « riant du prévost de Sens, et autres officiers ayant entendu ce (( scandale, s'y transportèrent incontinent et firent emprisonner « Crouland et trois ou quatre aullres qu'ils trouvèrent tumultuans «- et les mirent en la prison ciiminelle, qui estoit lors en une tour « proche la porte Saint-Rémy. Soudain la populace adrertye de cet
(( emprisonnement commença à s'émouvoir, se plaignant de Tinjas- (( tice qu'ils disaient eslre commise envers ces pauvres gens qui u n'avoient tort, mais Boucquetqui estoit l'aulheur de la noise; que « l'ordinaire estoit que les pauvres estoient foulés et opprimés, et « que les grands supportés, et s'eschauffèrent tant les uns et les « aultres que de furie ils allèrent rompre les prisons, et en tirèrent « les prisonniers qu'ils pourmenèrent par la ville comme par (( triomphe.
« Les officiers du Roy voyant ce désordre se transportèrent c( par les rues, et avec paroles doulces essayèrent d'empescher ({ rémotion, remonlrans la cause de Temprisonnement des prisonce niers qui estoit juste, leur prometlans que se rendans prisonniers « pour obé}r à justice, qu'ils en sortiroient bien tost. Mais ces « remontrances n'eurent puissance aulcune envers cette population (( furieuse et remplie de vin, tellement qu'il fallut cedder sur « l'heure, pourqu'il n'y avait aultre moyen d'y donner ordre.
« Legoust se pensant estre vilipendé et mocqué, entîé d'ambi- (( tion, et pour faire cognoistre combien il estoit en crédit et autho- (( rite, (comme le naturel de ceux qui sont nés de bas lieu et parve- « nus aux honneurs, ains'y qu'estoitle dit Legoust, fils d'un pauvre « cordonnier, est de vouloir monstre plus grands qu'ils ne sont) •(( escrivit au roy Louis XI lors régnant et aux amis qu'il avoit en (( cour faict, non comme il s'esloit passé, mais l'aggravant de toutes « circonstances, se plaignant à bon escient contre les officiers du peu a de compte qu'ils avoyent tenu de luy fayre raison de l'injure « qu'on luy avoit faicte.
.< Le roy à cet advertissement, sans dadvantage enquérir. « envoya deux conseillers de la cour du parlement qui arrivés à « Sens examinèrent quelques tesmoings présentés par Legoust, et « ses domestiques et familiers, et soudain de nuict firent saisir au u corps non seulement ceux qu'ils trouvèrent chargés du tumulte, « mais aussi les dicts Rousseau, lieutenant-général, Girardin, proie cureur du Roy, et Bouchard, lieutenant du prévost, et aultres « jusqu'au nombre de quinze qu'ils firent conduire par eaue jusce qu'au bois de Vincennes, où le procès leur fut faict et parfaict par « commissaires, et aulcuns exécutés à mort, aultres bannis, aultres ce mesures les dicts Rousseau, Girard et Bouchard, renvoyés comme « innocens après avoir esté longuement détenus captifs en grande « misère.
« Legoiisl non satisfaict de telle punition qui luy semblait non a suti'isante pour l'injure qui luy avoit esté faicte, conspira la ruine « de la ville et fict entendre au Roy forces impostures et mensonge ges, que les habitans de Sens estoient rebelles et désobéissans à (( ses commandemens, qu'ils faisoient comme ils leurs plaisait au « faicl des tailles, exemptans contre les ordonnances du Roy ceux « qui bon leur sembloil, et chargeans les aultres à volonté, et qu'ils « avoient sécrété intelligence avec le duc de Bourgougne son ennemy « auquel ils vouloient se rendre. Ce roy cruel et soupçonneux et « auquel pour le voysinage de la Bourgougne sembloit l'intelligence a vraysemblable, sans peser dadvantage ceste accusation ny le lieu «( dont elle procédait, soudain despescha Pierre de Bourbon, seiu gneur de Beaujeu son gendre, avec troupes de guerre pour sacca- « §er la ville comme rebelle.
« Ce seigneur de Beaujeu s'achemina par le Gaslinais droict à « Villeneuve-le-Roy, et de là marcha en bataille rangée jusques près « la ville de Sens. Les citoyens ayant entendu ce cruel arrest qu'on « vouloit exéculeràl'enconire d'eux, s'essayèrent par tous les moyens « à appaiser ce seigneur, au-devant duquel furent jusqu'es à une lieue « Pierre de Vieil Chastel, seigneur de Vertilly, maistre d'hostel de la « Reyne, domicilié en la dicte ville, avec les principaux Bourgeois, « lesquels en grande humilité présentèrent au seigneur de Beaujeu « les clefs de la ville, elluy firent entendre qu'ils avoient estéadver- {( tis qu'il avoit esté envoyé pour ruiner et saccager la ville pour les « impostures dont M. Jehan Legoust avoit chargé les habitans « envers la Majesté du Roy, envers laquelle ils n'avoient aulcune- {( ment délinqué, et avoient toujours esté très fidèles sujets et service leurs d'icelle sans jamais avoir eu volonté de se despartir de (( l'obéissance qu'ils luy dévoient, en recognoissance de laquelle ils « présentoient les clefs de la ville à luy qu'ils savoient estre lieule- « nant du Roy pour disposer de leurs vies et de leurs biens, (ju'ils « avoient une parfaitce confiance en la prudence de luy. et qu'il ne (( procéderoit pas à l'exécution de sa commission selon la rigueur (( du mandement, mais avec cognoissance de cause, dont ils le sup- « plioient très humblement parce que par icelle les pauvres habi- (( tans se trouveroient du tout innocens des cas à eux faulsement « imputés.
« Ce seigneur de Beaujeu qui estoit prudent et sage fit response
« qu'il n'avoit pas intention d'exécuter sa commission qu'après (( cognoissance de cause, et après avoir esté amplement informé « comme les choses s'estoient passées.
« Approchant de la ville la plus part des habitans s'advancèrent « au-devant de luy le saluant en toute humilité. Aussy se présentè- (( rent un nombre de jeunes enfans tant masles que femelles vestus « d'habits blancs, lesquels se prosternèrent à ses pieds comme ils « avoient esté instruits, implorant humblement miséricorde, chose « qu'esmut tant ce prince et aulcuns de sa compagnie que les (( larmes leur en vin d rent aux yeux. Descendu de cheval, il entra « en l'Eglise Saint-Etienne où il fict sa prière et soudain par le son « de la trompette il lict publier defïense aux gens de guerre et « aultres de faire aulcun tort ou violences aux habitans à peine de « vie. ce qui réprima beaucoup l'audace du soldat, et apporta aux « habitans quelque bonne espérance du succès de leur affaire. « Après avoir ouy les officiers du Roy, ceux qui avoient le gouver- « nement de la ville, et auUres personnages notables par lesquels « il fut amplement informé de tout ce qui s'estoit passé, et cogneu « que les habitans estoien paisibles et très fidèles sujects du Roy, « il s'en retourna vers le Roy, lui fict le récit de l'exécution de sa « commission plus meurement délayée qu'elle n'avoit esté décer- « née. Legoux honteux et confus se retira secrètement hors la ville. « et pour regaigner l'amitié des habitans procura lui-mesmes une « déclaration d'abdition pour iceux, donnée à Paris le 15 Juin 1474, « par laquelle le Roy déclara qu'il vouloit que les habitans de Sens « demeurassent en sa bonne grâce et bienveillance, sans que pour « raison de commotion susdictes rien pust estre imputé au corps et « communauté de laville. Que les habitans envoyés par ders luy en em- « bassade,ainsy parle-t-il et qui avoit esté arresté prisonniers, leurs « biens et cautions seroient remie à pleine délivrance, et attendu la pu- « nition faicte des principaux chargés et coulpables et en faveur du « sieur Legoust, qui l'avoit supplié et faict supplier, quitta, aboUt « et pardonna à tous ceux de la dicte ville en général et particuher « tout ce en quoy ils pourroit avoir offensé, réservé à ceux qui (( avoient esté bannis de la dicte ville, ou aultremeni condamnés par « les commissaires; aussy du reffus faict de bailler aux esleus « le roosle des tailles, ou de n'avoir gardé égaUté aux départements
« ou exempté aulciin qui ne devoit estre, et d'avoir imposé sur eulx « tailles sans le congé du Ro\.
(( En ces affaires furent faicts de grands frais et jusques à la « somme de trois rail deux cents livres t% dont le Roy eut 1600 (( livres de composition faicte pour ses intérests. le surplus pour (( frais de commissaires et voyages : laquelle somme fut levée sur (( les habitans de la ville et banlieue en quatre ans suyants. et à « ceste fin fut délivrée commission du Roy aux esleurs pour s'im- (( poser. ))
La ville de Sens s'estima heureuse d'en être quitte à ce prix surtout après les terribles représailles du roi Louis XI, qui savait si bien faire pendre à Montfaucon ceux qui lui déplaisaient.
HOnmES CÉLÈBRES DE SENS
Au nombre des hommes célèbres qui s'illustrèrent ù Sens on doit citer :
1» Odorannus, religieux, de Saint-Pierre-le-Vif, historien qui mourut en 1046.
2« Clarius, chroniqueur du XIP siècle et moine de l'abbé de Saint-Pierre-le-Vif, fit l'intéressante chronique de cet abbaye et mourut en 1124.
30 Guillaume de Sens, auquel on attribue l'invention du style ogival et l'achèvement de la cathédrale de Sens, construisit sur le même plan la cathédrale de Contorbéry en 1174. Il mourut vers l'an 1224 de la suite d'un accident. Ce fut un génie dont les Senonais doivent honorer la mémoire.
4° Guillaume des Barres, sous Philippe-Auguste, naquit à Chaumont, dans le canton de Pont-sur-Yonne, dans une maison qui s'appelait encore du temps de Tavau, la maison des Barres . Guillaume des Barres suivit le roi en Terre Sainte en 1190 et 1195; il sauva le roi, qui était en danger de tomber au pouvoir de l'ennemi, en changeant d'armes avec lui. Il fut pris et laissa croire que l'ennemi tenait le roi comme prisonnier; celui-ci eut alors le temps de se mettre en sûreté. En 1214, Guillaume des Barres assista à la bataille de Bouvines où il fit des prodiges de valeur. Mézeroy dit qu'en 1188, le brave des Barres, l'Achille de ce temps-là, repoussa près de Mantes, une armée du prince Bichard d' Angleterre. (i)
5° Clément, seigneur d'Argenton, né en Gàtinais, s'était fait une réputation de chevalier parfait.
6^ Messire Geoffroy de Sergines, chevalier renommé, dont Guillaume de Nangis parle en termes très flatteurs dans sa vie de Saint-Louis, vivait vers 1250. Il prit part à la croisade entreprise par ce monarque.
(l) Histoire de Sens par Ch. Larchnr de Lavernade, 1845.
70 Jean Cousin naquit à Soucy, près de Sens au commencement du XVP siècle. De simple ouvrier verrier, il parvint à se faire une réputation dans la peinture et la sculpture.
80 Gille Charonnel, général des Dominicains du sacré palais de Rome, mort à Sens en 1519.
90 Philippe Hodoart, fondateur du collège de Sens en 1537.
IQo Baltazar Tavau, jurisconsulte distingué, autour du Cartulaire important publié par la société archéologique de Sens, mort en 1586.
II0 Le baron Thénard, né en 1777 au village de la Louptière (Aube), à sept lieues de Sens, fit ses études au collège de cette ville. Il fut l'un des créateurs de la chimie moderne. Nommé professeur à la Sorbonne, il devint chancelier de France, puis membre de l'Institut.
12o Rossel (Elisabeth-Paul-Edouard), né à Sens en 1765, était fils'd'un maréchal de camp qui fut tué à Quiberon en 1794. Elève du collège de la Flèche, il en sortit à 15 ans pour entrer dans les gardes de la marine. 111 servit dans l'escadre du comte de Grasse et assista à différents combats livrés aux anglais en 1780 et 1782. Il devint élève dft marine en 1784, et se rendit dans les Indes et fut nommé Heutenant de vaisseau e ni 789. Il fit partie de Texpédilion envoyée à la recherche de Lapcyrouse, sous les ordres de d'Entrecasteaux, reçut en 1793 le commandement de la frégale " La Recherche ", et devint le 21 Août 1794 le chef de l'expédition. Fait prisonnier par les anglais le 1" Novembre 1795, il fut rendu à la liberté et fut nommé en 1811, membre du bureau des longitudes en remplacement de M. Fleurieu, et fut promu contre-amiral. Il mourut à Paris en 1820.
130 Bouvyer (Charles-Octave), né à Sens le 25 Mars 1755. lieutenant aux chasseurs à cheval de la garde nationale de Sens en 1789, était aide de camp du colonel Maxime de Chabanas, il s'étnil marié à Mlle Madeleine-Simone de Saint-Pierre et émigra le 28 Octobre 1791, au moment de la tourmente révolutionnaire. Il était allié à la famille de Jean Cousin.
140. Théodore Tarbé, imprimeur, savant archéologue, mort en 1848.
wmmammffmi
Portail Nord DE LA Cathédrale
Portail Sud DE la Cathédrale
Intérieur de la Cathédrale
La Grille DE l'Ancien Archevêché
1o'5 François Lallier, présideni da tribunal de Sens, qui fut l'un des fondateurs de la société archéologique, du musée lapidaire, mort en 1885.
16° Le général Duchesne (Jacques-Charles-René- Achille), né à Sens en 1837, promu général de brigade en 1888, divisionnaire en 1893; il fut nommé commandant en chef du corps expéditionnaire de Madagascar, débarqua à Majunga en 1895 et conduisit ses troupes jusqu'à Tananarive dont il s'empara le 30 Septembre 1895. Il fut ensuite nommé commandant en chef des 5« et 7« corps d'armées.
CONDAM.\ATIO\ D'ABEILARD
On a vu dans cet ouvrage que Ton monirait au visiteur de l'olTicialité ou du palais synodal, un cachot dfkus lequel fut enfermé le malheureux Abeilard, pour avoir exprimé sa doctrine sur la Trinité qui fut reconnue comme contraire aux dogmes de l'église et schismatique.
Une première fois cette doctrine fut condamnée par le concile de Soissons en 1121 et un nouveau concile fut convoijiié à Sens en 1140, en vue d'établir à nouveau la véracité de cette doctrine. Ce concile fut présidé par Henri Sanglier, 66'= archevèiiue de Sens, et Abeilard fut condamné. Ce procès eut comme témoin Louis Vfl, roi de France et pour accusateur, Saint-Bernard, abbé de Clairvauxqui prêcha postérieurement la 2^ croisade en 1147. Abeilard en appela au Pape qui le condamna également et vint mourir deux ans après en 1142, à Cluny d'où son corps fut transporté au Paraclet près de Nogent-sur-Seine dont Héloïse, nièce de Fulbert, chanoine de Paris, oncle de cette dernière, était fondatrice.
Abeilard édifia le monastère de Cluny par son humilité et sa rétractation.
Héloïse lui survécut 22 ans et mourut en 1163,