‹ Histoire de la ville de SoissonsChapitre 31 sur 197 · I. , la · texte numérisé non relu

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jusqu'à la Loire, et se vit, en peu d'annëes, à la tête d un grand état, qui prit dans la suite le nom de France. Soissons, la plus importante des villes tombées en son pouvoir, devint naturellement la capitale du nouveau royaume.

Malgré cet avantage, Soissons dut nécessairement soufirir beaucoup en tombant soqs la domination des Francs, peuple brutal et avide, ne connaissant guère d'autre droit que celui du glaive, et encore livré aux erreurs du culte d'Odin . Il paraît cependant que les maux insépirables de la conquête et d'un changement de domination furent adoucis , grâce à l'influence de saint Prince et à la politique de Clovis qui, voulant fonder un grand état, devait ménager les peuples qu'il rangeait sous ses lois.

Mais l'autorité de Clovis sur ses guerriers était alors beaucoup trop bornée pour qu'il pût toujours concilier ensemble les exigences des vainqueurs avec les intérêts des vaincus, et pour que la protection qu'il accordait à ces derniers ne fiit pas souvent stérile. Nous pouvons en juger par le fait suivant. Des soldats de sou armée avaient pillé l'église de Rheims, et saint Remy qui regret-*

tait surtout un fort beau vase, le fit rëclamer auprès du dief des Francs. Clovis dit aux enyoyës de rëvéque de le suivre jusqu'à Soissons où le batin devait être partage ; les lots étant faits, ce prince témoigne le désir d'obtenir le vase réclamé : chacun s'empresse de l'accorder. Un soldat seul le refuse et le frappe d'un coup violent de sa irancisque, en ajoutant que la part du roi dépendait du sort. Clovis dissimule sa colère, s'empare dn vase, quoique mutilé, et l'envoie à sdnt Remy. Quelque temps après, passant la revue de ses troupes, il reconnaît le soldat qui l'avait oflensé, et sous prétexte que son arme n'est pas en bon état, il la lui arrache des mains et la jette à terre. Le soldat se baisse pour la ramasser, souviens-toi dn vase de Soissons, lui dit Clovis, et à l'instant il lui fend la tête de sa hache d'armes.

Soissons avait été depuis plus d'un* demi-siècle le siège du gouvernement romain dans le nord des Gaules. Toutes les ressources de ce gouvernement s'y trouvaient réunies. C'est à Soissons que Clovis fixa sa résidence. Sa première demeure, après sa victoire, fut probablement le château de Croicy, qui avait été celle de Syagrius et sans

doute des gënëraux investis précëdemment du commandement des forces romaines dans cette partie de l'empire. Cependant quelques auteurs ont paru croire que ce château n'avait été bâti que par Clovis et même par Clotaire P% son fils, quoiqu'il soit constant qu'il fut habite par le premier. On doit donc le regarder comme la première habitation des rois de France, mais en admettant qu'il n'ëtait pas leur ouvrage. Les chefs des Francs et autres peuples du nord, qui s'établirent dans les provinces de l'empire romain, n'avaient point le goût des édifices, et, si quelques-uns d'entre eux firent construire des églises, ce ne fut guère qu'en expiation des crimes dont ils s'étaient rendus coupables.

Il est d'ailleurs bien plus naturel de croire que Clovis, après avoir vaincu les Romains, tint à honneur de s'établir dans le palais même de ces dominateurs orgueilleux qui avaient commandé si longtemps à ses pères, plutôt que de perdre son temps à se faire bâtir une demeure. Le jeune roi des Francs, fier de son triomphe et impatient de voler à de nouvelles conquêtes, flattait tout ensemble son orgueil et sa politique en recevant

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rhommage de ses nouveaux sujets au milieu des dépouilles de son ennemi, et entoure, pour ainsi dire, des trophées de sa victoire. De plus, ce château, qui s* élevait sur les bords de la rivière d* Aisne, et touchait presqu'à la capitale du nouveau royaume, ëtait, pour le vainqueur, le séjour le plus commode et le plus agréable . Il renfermait dans son enceinte, une église sous l'invocation de la Trinité et de sainte Sophie. Cette église fut célèbre par le mariage de Clovis avec Clotilde, princesse burgoude, dont Téglise et l'histoire ont proclamé si hautement la piété et les vertus. Pour complaire à cette reine, Tévêque saint Prince y fonda une communauté de prêtres qui fut érigée en chapitre au IX* siècle ; et ce fut dans cette église et par les mains du vénérable prélat que les enfants de Clovis reçurent le baptême, Dans le voisinage de ce château se tenaient les assemblées nationales du Champ de Mars, On trouve dans la plaine qui s'étend de St-Médard au village de Bucy, un lieu qui a conservé ce nom jusque dans ces derniers temps. Ne serait-ce pas un souvenir de ces fameuses assemblées '?

Le château de Cuise, dans la vallée de l'Aisne,

sept lieues à l'ouest de Soissons, tomba dans le domaine du roi, ainsi que la vaste et belle forêt du même nom, laquelle comprenait les forêts dites aujourd'hui de Compiègne, de Villers-Cotterêts et de l'Argue. Clovis eut aussi, dans son partage, le château de Braisne avec la forêt qui en dépendait et qui s'étendait jusque sur les bords de la Marne. S'il faut en croire l'auteur de la rie de saint Arnould, le chef des Francs possédait encore un château ou maison de plaisance à Juvigny, village à deux lieues au nord de Soissons, oîi passait la chaussée romaine conduisant à Vermand. C'est dans ce château que Clovis, suivant cet auteur, vint se reposer après la bataille de Tolbiac. Il est à croire que tous ces châteaux avaient appartenu aux gouverneurs romains et que les forêts provenaient du domaine impérial, ce qui les fit tomber dans celui du roi franc. La belle forêt de Cuise ou de Compiègne n'a jamais cessé, depuis, de faire partie du domaine de la couromie, et c'est à cette cause qu'il faut attribuer sa conservation . La seigneurie de Braisne, au contraire, démembrée de ce domaine au X' siècle, vit détruire sa forêt en grande partie. Il n'en reste plus aujourd'hui que les bois de Daulle.

Il est très-^Taisembiable que le roi des Francs habita plus ordinairement les châteaux de Croicy et de Crise, pendant les vingt-un ans qu'il fil sa résidence dans la province de Soissons. Les Francs attaches à sa personne, prirent leurs demeures dans le voisinage de Thabitation royale ; mais tous les autres se fixèrent au milieu des terres qu ils s'étaient appropriées. Les Gallo-Roniains, soit qu'ils fiissent dépossédés ou non de leurs biens-fonds, s'agglomérèrent dans la ville et les faubourgs sous le protectorat de saint Prince, devenu le magistrat suprême. Eu vertu de sa nou- Telle dignité, Tévéquc vint s'établir dans le château de la tour des Comtes destiné, dès son orig^e, à loger le gouverneur de la ville. Ce château devint ainsi le palais de la citéy et saint Prince fonda, dans la chapelle qu'il renfermait, un petit chapitre qui fut placé sous son invocation après sa mort.

On a lieu de s'étonner que Clovis se soit fait baptiser à Rheims plutôt qu'à Soissons, capitale de son royaume. Deux motifs, toutefois, semblent expliquer cette préférence : l'église de Rheims était métropole et avait la suprématie sur celle de Soissons, et c'était à saint Remy, son évoque, frère

de saint Prince, et le prélat le plus ëminentde son temps, qu'il appartenait de répandre Teau sainte sur la tête du fier Sicanibre qu'il avait éclairé du flambeau de la foi évangélique.

La conversion de Clovis eut lieu en 496 ; son baptême fut célébré le jour de Noël. Cette date est précieuse parce qu elle justifie complètement saint Prince et saint Remy du reproche de trahison qui leur a été injustement adressé. On a prétendu que ces deux évêques, et saint Remy surtout, voyant avec douleur tous les princes qui régnaient dans les Gaules et en Italie infectés de Tarianisme ou devenus schismatiqucs, avaient entretenu des intelligences secrètes avec le chef des Francs, et que ce fut à leur instigation qu'il vint attaquer les derniers débris de la puissance romaine, dans l'espérance de faire un jour de lui un roi chrétien et orthodoxe. C'était, il faut en convenir, pousser la prévision un peu loin ; car rien n'annonçait que Clovis fût disposé à abandonner le culte de ses pères : du moins l'événement l'a prouvé. Ce ne fut que dix années après la conquête qu'il s'y décida, et il ne fallut rien nioins^ pour Vy amener, que l'imminence d'un

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grand péril ; bien qu'il fût marie depuis trois ans avec une princesse chrétienne qu'il aimait tendrement. Se voyant, à Tolbiac, sur le point de perdre la bataille contre les AUemans, le roi des Francs invoque, dans son désespoir, le Dieu deClotilde ; il remporte la victoire et se fait chrétien. Mais Syagrius, général ou roi des Romains, comme on voudra l'appeler, et auquel les deux évéques devaient garder fidélité, était un prince équitable, pieux et orthodoxe. Il était brave et sa puissance égalait au moins celle de son rival, si même elle ne lui était pas supérieure ; il ne cédera qu'à la force des armes, et les Francs n'useront de la victoire qu'en suivant leur instinct de férocité habituelle. Les Gallo-Romains seront asservis et dépouillés, et les églises, tranquilles jusqu'alors, ne pourront échapper aux profanations des Barbares. Dans quel but donc les évéques de Soissons et de Rheims se seraient-ils rendus coupables d'une si odieuse trahison dont toutes les conséquences ne pouvaient être que désastreuses pour la religion et pour le pays ? il est évident que cette supposition doit être re jetée.

Saint Prince mourut en 505, dans un âge fort

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avance. Il avait occupe le siège de Soissons pendant près d'un demi-siècle. Ses restes furent déposés dans le cimetière de Ste Thècle, faubourg de Rheims, non loin de la tombe des martyrs. Les Soissonnais s'empressèrent de lui donner, pour successeur, son fils saint Loup. Us avaient le plus grand intérêt à faire choix d'un évéque agréable au roi, tout leur bien-être dépendant en quelque sorte de l'influence personnelle du chef ecclésiastique. Dans ces conjonctures, saint Loup était le personnage qu'ils devaient préférer. Ils pouvaient espérer que la haute faveur accordée au père serait conservée au fils et rejaillirait jusque sur eux . Cet espoir ne fut point déçu : saint Loup sut se concilier tout à la fois l'estime et la bienveillance du souverain, et la vénération du peuple. Son épiscopat fut tranquille ; le pasteur n'eut pas la douleur de voir son troupeau tourmenté, et l'autorité du roi devenant plus forte chaque jour, protégeait plus efficacement la population Gallo-Romaine.

En 507, Clo vis transféra sa résidence à Paris. Cette ville n'était pas alors plus considérable que Soissons; mais outre que le site en était plus agréable, sa position était plus centrale, depuis

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que Clovis avait augmenté son royaume de la plus grande partie des provinces d'outre-Loire enlevées aux Yisigoths. Malgré ce changement, Soissons n'en fut pas moins, en réalité, le berceau de la monarchie française. C'est pendant les vingt années de sa résidence dans cette ville que Clovis fal encore vainqueur des Bnrgondes, des AUemans et des Yisigoths. C'est pendant cette brillante période de succès qu'il posa les fondements de cette grande monarchie, la plus ancienne de l'Europe ; qu'il donna ce fameux code, connu sous le nom de loi salique, dont quelques-unes des dispositions avaient sans doute été en vigueur chez les Francs, antérieurement à ce prince, mais qui ne dut être réuni et rédigé qu'à Soissons ; c'est enfin pendant son séjour dans cette première capitale de son nouveau royaume qu'il rendit son autorité toate puissante. Quelle différence, en effet, entre Clovis, koning des Francs, ( c'est le titre que les Francs donnaient à leurs chefs ou rois, et il correspondait parfaitement à celui de général ou commandant d'armée) forcé d'endurer patiemment l'insolence d'un soldat, et ce même Clovis, conquérant des Gaules, faisant périr, pour gouverner

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seul toute la nation, deux de ses parents qui régnaient, Tun à Cologne, l'autre à Cambrai ? Vingt ans plus tôt, ce double attentat ne fiit peut-être pas resté impuni. Mais vingt ans de victoires avaient tout changé. Ses guerriers, accoutumés à combattre et à vaincre sous ses ordres, et enrichis par ses conquêtes, lui ont fait bon marché des institutions, des franchises et des dieux mêmes de leurs ancêtres, qu'ils ont abandonnés, pour embrasser, à son exemple, la foi des peuples vaincus.

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