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ETAT POLITIQUE DE LA POPULATION

Au milieu de tous les débris entasses par la conquête, parmi toutes ces institutions de l'empire, détruites par la hache des nouveaux conquérants, la puissance ecclésiastique subsistait seule, imposante et tutélaire, chargée de protéger la faiblesse contre la force, le vaincu contre le vainqueur. L'administration municipale était entre les mains de l'évêque : sous le titre de défenseur, il

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était le seul magistrat qui pût stipuler en faveur des Gallo-Romains, et sauver leur existence politique. Grâce à la sainteté de leur ministère, les évéques exerçaient sur les populations religieuses une autorité toute puissante ; leurs lumières, non moins que leurs vertus, attiraient sur eux la vénération et l'amour. Clovis sentit qu'il pouvait trouver en eux un appui. Bien différent de ces che6 barbares qui n'avaient eu d'autre objet que de piller et d'assouvir leur vieille haine contre tout ce qui portait le nom de Romain, Clovis songeait à fonder un état. Quoique payen, il n'hésita pas à se concilier ceux qui devaient être les plus fermes soutiens de son empire naissant. Respecter la religion du peuple vaincu, c'était déjà se faire pardonner la conquête, et en ménageant les évêques, sa politique préparait le succès de ses desseins ultérieurs.

L'exemple de saint Prince et de saint Remy, qui avaient rendu Soissons et Rheims sans combat, la confiance et la faveur dont le roi des Francs paya cette soumission, firent successivement tomber en son pouvoir toutes les villes situées au midi de la Somme et des Ardennes : les

peuples, dociles à la voix de leurs ëvéques, s'empressaient d'ouvrir leurs portes à un ennemi terrible à qui résistait, indulgent à qui se soumettait. Soissons fut donc redevable à saint Prince de la tolérance du vainqueur à la suite d'une bataille où Tannée Gallo-Romaine avait été anéantie, et le sage prélat, maintenu dans son gouvernement monicipal, sut tout ensemble faire respecter ses droits, et protéger ses concitoyens. Ce n'est pas à dire que les vaincus n'eurent plus à soufMr ; un ennemi Êtrouche et enorgueilli par la victoire ne quitte pas si tôt sa cruauté : mais le joug fat moins pesant, et le sang coula moins souvent sous la redoutable francisque.

D'une autre part, comme tous les autres peuples barbares qui s'impatronisèrent dans les Gaules, les Francs se trouvant en très-petit nombre, par rapport au reste de la population, se fixèrent généralement à la campagne, où ils s'approprièrent la plus grande partie des terres. Ils en formèrent ces al-'Od, domaines de la conquête, désignés anciennement sous les noms de terres allodiales ou de franc-alleu, et ils les faisaient cultiver par des esclaves ruraux gaulois, dont la destinée était d'ar-

roser la terre de leurs sueurs et trop souvent de leur sang. Ce fut aussi à la campagne que les Francs établirent leurs institutions nationales, appropriées, comme celles de tous les peuples sortis de la Germanie, aux mœurs et au caractère d'hommes libres et belliqueux. Ils laissèrent en dehors de ces institutions tous les Gallo-Romains de condition libre. Ces derniers, plus que jamais, se groupèrent dans les yilles, sous la protection des ëvéques, que leur autorité politique, fortifiée de la puissance du sacerdoce, rendait les seuls intermédiaires que les vainqueurs voulussent écouter. Les évéques furent donc, de nom. et de fait, sous les premiers Francs, comme ils l'avaient été sous les derniers Romains, les vrais défenseurs du peuple. De là ces nombreuses canonisations d'évéques qu'on trouve à cette époque. Les peuples, dans leur reconnaissance, donnaient à leurs défenseurs ce qu'ils croyaient avoir de plus précieux, et souvent la canonisation était un hommage rendu , autant au courage du magistrat de la cité , qu'aux vertus chrétiennes du prélat. C'était à l'ombre de cette puissance tutélaire que le peuple, qui se soutenait par le travail intérieur.

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formait lentement la nouYeUe bourgeoisie qui devait remplacer les anciennes curiales. Trop faible encore pour contrebalancer l'aristocratie militaire des Francs^ cette bourgeoisie naissante cherchait dans la conservation de ce qui lui restait de ses institulions municipales, des garanties contre Toppression et la violence. Car» si les Francs n'apportaient aucun empêchement à ce que les habitants des villes ëpiscopales conservassent leur forme de gouvernement intérieur, pourvu toutefois qu ils demeurassent en repos, ils ne les épargnaient pas dans la levée des tributs, ni dans les guerres qu'ils se faisaient entre eux pour la possession du territoire.

La condition politique des Grallo-Romains était inférieure à celle des Francs, et cette différence dora plusieurs siècles. On trouve dans tous les documents législatifs de cette époque, que le H^êrgheld, ou prix de l'homme, était pour le Franc le double de ce qu'il était pour le Gallo- Romain. Ce dernier, libre et possesseur de terres, car la liberté, sans la possession de quelque propriété foncière, était à peu près illusoire, n'était assimilé qu'au Ute, Franc de la dendère condi-

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tion, qui sans être esclaye n'en était pas moins oblige de cultiver pour le Franc guerrier, ou de surveiller les travailleurs. Cependant il y avait trois classes parmi les Gallo-Romains libres, savoir : les Leudes, gens ou vassaux du roi : cette classe comprenait tous les ecclésiastiques et ceux des laïques parvenus à se faire admettre au nombre des officiers et des fonctionnaires nommés par le souverain, et possesseurs, à ce titre, de terres en bénéfice ou jouissance personnelle, dont les revenus leur tenaient lieu de traitement. La seconde classe se composait des propriétaires de terres. Enfin les bourgeois des villes, tels que les marchands et les artisans, formaient la troisième classe.

Les Francs conservèrent la division du territoire par cités ou diocèses, qui prirent, dans la suite, le nom de comtés ou de provinces. Nous donnerons ici la préférence à cette dernière dénomination afin d'éviter toute confusion avec le comté de Soissons, proprement dit, érigé au X* siècle, et qui ne comprenait guère qu'un sixième du diocèse ou de la province. Chaque province était subdivisée en cantons.

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Voici quelles étaient à peu près, dans leur en semble, les institutions locales des Francs : il y avait dans chaque province un magistrat appelé comte, et grfi^t ou grave en langue tudesque ou franque. Ce comte avait le gouvernement civil et militaire, et commandait, en cas de guerre, le corps de troupes que fournissait la province ; mais dans la suite cette charge ayant été conférée à des évêques, ce qui eut lieu à Soissons vers la fin de la première race, quand des hommes d'origine franque furent élevés à Tépiscopat, les troupes étaient commandées par un lieutenant laïque ou vicaire. Chaque canton ou centène avait aussi son magistrat subordonné au comte. Tous ces magistrats étaient amovibles et nommés par le roi, qui les choisissait d'ordinaire parmi les plus puissants du pays.

Chaque province avait son assemblée, composée de tous les hommes libres qui y résidaient, tels que les possesseurs des terres allodiales, les leudes du roi, les bénéficiers et les propriétaires. Cette assemblée avait dans ses attributions les convocations militaires, la discussion et la décision des affaires d'administration locale, le juge-

ment de toutes les causes entre les particuliers, les afiranchissements, les ventes, en un mot, toutes les transactions civiles qui n'avaient pour garantie que la publicité et la foi jurée. Ses décisions étaient toujours prises à la majorité des voix. Ces assemblées de provinces, qull faut se garder de confondre avec les assemblées nationales du champ de mars, étaient convoquées et présidées par les comtes; elles se réunissaient, dans les premiers temps de la domination des Francs, presque toutes les semaines, et elles étaient obligatoires au moins une fois le mois.

Les Gallo-Romains et les Francs formaient, comme on le voit, deux peuples tout à fait étrangers Tun à l'autre par les mœurs, par le langage et par Tadministration intérieure, quoique vivant sur la même terre.

L'évéque de Soissons, en conservant la haute magistrature civile et politique sur la population de la ville, lui assura, au moins pour un temps, le maintien de celles des institutions et des lois romaines qui avaient survécu à l'empire. Choisi par ses concitoyens et parmi eux, cet évéque devait naturellement compatir à toutes leurs tribula-

tions. Son gouvernement n'dtait à la vëritë qu'une espèce de despotisme paternel mitigë par ses qualités personnelles. Des personnes de son choix, ou nommées sous son influence, remplissaient toutes les fonctions municipales subalternes. L'autorité que lui donnait la religion tempérait aux yeux des bourgeois, les empiétements que son pouvoir politique faisait sur leurs droits, dont ils finirent par se trouver presque entièrement dépouillés, lorsque plus tard, sous la deuxième race, les évêques, voulant se mettre de pair avec les barons, ou seigneurs temporels, réduisirent en fiefs le diocèse et la ville de Soissons.

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