Eiabiiss. de la Foi, p
“Il ne paraît pas, dit M. Faillon, que les associés de de Monts et ceux de Caën eussent jamais eu d'établissement fixe aux Trois-Rivières. Des barques y transportaient des marchandises, et, après la traite, descendaient à Québec avec les pelleteries. ” ! Fréquenté comme l'était ce poste, par la majorité des traitants français, nou* avons pourtant lieu de croire que ceux-ci y venaient à d’autres époques de l’année, et même que plusieurs d’entre les employés y passaient des mois entiers, en dehors du service de Ja traite. Il est bien vrai qu'antérieurement à 1634 les compagnies marchandes n’y eurent aucun établissement fixe; mais elles y avaient des magasins ; nous savons de plus que le frère Pacifique y passait toute l’année, instruisant les Sauvages et secourant les Français, lesquels devaient se trouver en ce lieu pour d'autre but que la traite annuelle. Desmagasins, un Religieux résidant et des colons mentionnés à plus d’une reprise, font assez voir qu’il ne s’agit pas précisément d’un simple point de repère où se réunissaient pendant l'été les Sauvages et les commerçants. M. Ferland (p. 203) dit que pendant l'hiver de 1622-3, il y avait des Français à Tadoussac et aux Trois-Rivières.
Ce qui est sûr néanmoins, c’est qu’à partir des années 1617 et 1618 l’on remarque aux Trois-Rivières une succession d'événements annuels dignes d'êtres notés.
Le frère Pacifique Du Plessis appartenait, comme les autres religieux arrivés en même temps que lui au Canada, à la branche de l’ordre de Saint-François nommée les Récollets. Il était natif de Vendôme, chef-lieu du petit pays de Vendômois, dans la Beauce. D'abord apothicaire dans le monde, il fit profession chez les Récollets en 1598 etne cessa point par la suite de s’occuper de médecine, ce qui le rendit très-utile à ses compatriotes dans la Nouvelle- France. Son dévouement et le tact qu’il sut déployer au service &e la religion et de l’établissement de la colonie, le placent sur le même rang que ses supérieurs ecclésiastiques dans l'estime de la postérité. En 1618, il fut député en France avec le Père Huet pour y représenter que les traitants n’accomplissaient pas ce qu'ils avaient promis, et qu'en somme ils agissaient au détriment des missionnaires et de la colonisation, ? |
1 Hist. de la Col. Française, {er vol. p. 265.
2 Champlain se plaint de ce qu’on ne lui envoyait pas de cultivateurs, mais le plus souvent des bouchers, des faiseurs d’aiguilles et autres gens inhabiles à défricher le sol.
mn 2m SO bel PP bon bd id Ole ed bed À À bd pit
cullles
Aux Trois-Rivières, il tenait la place d'un prêtre, instruisant les Sauvages ainsi que les Français, et baptisant les enfants moribonds. Il édifiait tons les habitants du pays par sa grande douceur, par sa simplicilé et par son zèle. ! :
A côté du frère Pacifique, apparaissent les figures de quelques interprètes qui ont fini par résider en ce lieu et qui y ont laissé des souvenirs ineffaçables. Tels sont surtout Hertel, Godefroy, Marguerie et Nicolet. ?
Les Trois-Rivières récläment à bon titre l'honneur d’avoir possédé de tout temps plusieurs, sinon le principal groupe, de ces vaillantes natures que la tradition nous représente sous le nom d'anciens voyageurs. Dans la première période de notre histoire, la situation avancée de ce poste en faisait le point de mire des attaques des Iroquois et nécessitait chez ses habitants un déploiement d'activité et d'énergie extraordinaires. Recevant les premiers coups pendant la guerre, les rendant avec usure, ces voyageurs affrontaient, dans les courts intervalles de la paix, des périls et des fatigues d’un autre genre, qui ;es ont rendus célèbres dans nos annales. Plus tard, lorsque la tranquillité se fut établie, les voyages de découvertes et de fondations de ville devinrent pour leurs enfants un besoin irrésistible. Ils pénétrèrent au fond du nord-ouest ; ils se rendirent au pied des Montagnes-Rocheuses ; ils connurent la baie d'Hudson avant les Anglais; en un mot, les premiers ils se sont mirés dans toutes les sources de nos fleuves et de nos rivières. Les chants nationaux, que nous aimons parce qu'ils nous rappellent les jours de nos ancêtres, et que nous admirons pour leur grâce naïve, touchante, inimitable, sont nés sur leurs lèvres. Au sein des déserts, sur les lacs majestueux de l’ouest, à travers mille dangers entremêlés de rares moments de calme, ils composaient, sans luxe de rhétorique et sans trop se soumettre aux exigences de la rime, des complaintes, des récits, des mélopées dont l’ensemble accuse un grand fond de poésie et un penchant à la mélancolie que l’on s'étonne de rencontrer chez ces rudes voyageurs. Leur musique est unique dans son espèce ; l’on ne trouve point ailleurs une cadence comme celle qu’ils ont su donner à ces couplets, dont plusieurs sont de vieilles chansons françaises modifiées et rhythmées au mouvement de l’aviron.
.{ Ferland, Histoire du Canada, 1'svol, p. 187, 188, 220. Sagard, Hist. du Canada, p. 55.
2 Ferland, vol. ler, p. 178.
Le frère Pacifique ne s'éloigna de la mission que pour faire son voyage en France, dans l'hiver 1618-9; mais auparavant il avait rendu un service d’une telle vale :r, qu'on attribue à son habileté et à son sang-froid en cette circonstance le salut de toute la colonie.
Pour empècher les Français de se venger du massacre de deux de leurs hommes tués par les Montagnais vers le milieu d'avril 1618, les Sauvages de différentes tribus s'étaient assemblés, au nombre de huit cents, aux Trois- Rivières, dans le dessein de surprendre les Français et de leur couper la gorge avant qu'ils eussent eu le temps d’agir. Les délibérations trainant en longueur, ils perdirent l’occasion de faire leur coup, car le frère Pacifique eut connaissance de ce qui se tramait, et prit incontinent des mesures pour en contrecarrer l'exécution. Il connut par Esrouachit | capitaine montagnais surnommé Laforière, fin et rusé entre tous et qui témoignait depuis deux ans le désir de s'attacher les Français, 18 double assassinat qui avait été commis et le danger qui menaçait les blancs. Son premier soin fut d’en avertir les gens de Québec, seul poste susceptible d'offrir quelque résistance et contre lequel l'on se proposait de marcher d’abord. Laforière, voyant que ses guerriers manquaient de vivres et qu’ils ne s’accordaient pas entre eux, voulut g"gner la confiance des Français. 11 réussit à se faire délé r à Québec, où, en l'absence de Champlain, comman M. Beauchène, Laforière apportait la nouvelle avec beaucoup demystère, comme s’il ignorait qu’elle fût arrivée à la connaissance des Français de ce poste. Invité à conjurer l'orage, il retourna vers ses compatriotes, et leur persuada aisément de ne point tenter d'attaque sur Québec, qui était pourtant presque réduit à l'impossibilité de se défendre ; quarante Canots, chargés de femmes et d'enfants, descendirent le fleuve sous sa conduite.
Les Sauvages demandaient pardon et sollicitaient de quoi manger. Les Français étaient tellement affaiblis, par leur petit nombre * et par la disette, * qu’ils furent obligés de passer par ces conditions dont la dernière était bien la plus difficile à remplir ; ils gardèrent en 6tage deux jeunes
1 Il vivait encore, à Tadoussac, en 1627. (Sagard, Hisloire du Canada, p. 562, 698-9, 691. Champlain, 1° part., p. 192.)
2 Il y avait alors 50 à 60 âmes à Québec. Le Clercq.
3 On avait épuisé les champignons de la campagne et les racines du jardin de Québec, attendant toujours les deux navires du sieur Du Pont qui arriverent dans l'été, (Sagard. Hist. du Canada, p. 46 de l'édition originale) :
ET bond Vus 9 EN À PP D
ns ed On hd ON be brin D © © où her 1 bound
rec bi © DO Ce
DES TROIS-RIVIÉRES a
garçons, et un feu de conseil fut allumé, pour toujours, aux Trois-Rivières. Suivant la coutume des Sauvages, un feu de conseil était allumé à l’occasion d’une assemblée, mais un feu pour toujours signifiait que l’on marquait le: lieu où il était allumé pour servir à tous les grands conseils à venir. Les Sauvages otfrirent des présents de peaux et de grains de porcelaines. Le premier présent adoucis sait les Français ; le second nettoyait la place encore toute sanglante ; le troisième fortifiait les bras de ceux qui avaient porté les cadavres et les délassait après leur travail ; le quatrième lavait et nettoyait ceux qui s'étaient souillés par ce meurtre et leur rendait l'esprit qu'ils avaient perdu ; le cinquième effaçait le ressentiment des Français, et les ouvrait à la douceur de la paix. Chaque présent élait l’occasion d’un discours, en rapport avec le sens qu'on y attachait, !
‘“ Peu de temps après, M. de Champlain, de retour de France, s'embarqua avec le Père Paul Huet pour les Trois-Rivières, où ils trouvèrent le frère Pacifique Du Plessis qui avait travaillé de son mieux à ébaucher l’ouvrage du salut des infidèles, comptait avoir baptisé depuis un an quinze ou vingt de ces barbares, enfants, malades ou moribonds. Ge fut là qu’on parla de l'assassinat commis envers nos deux Fr açais, et où M. de Champlain confirma le pardon promis aux meurtriers. Les Sauvages invitèrent une seconde fois M. de Champlain, par les présents ordinaires, de monter en guerre avec eux contre les lroquois, mais il ne le jugea pas à propos. Sa présence était nécessaire à Québec, où i! descendit pour gagner le premier jubilé qui ait Jamais été publié en Canada.” ?
La conspiration de 1618 ne fut qu’un nuage passager, l'union régna par la suite entre les Français et leurs alliés Hurons, Algonquins et Montagnais.
La guerre contre les Iroquois qui survint presqu'aussitôt était un motif puissant pour retenir ces trois nations dans l'amitié des blancs. Les Sauvages éprouvaient du reste pour les Français un sentiment mêlé de crainte et d’admiration. Ils s’épouvantaient de l'effet de leurs armes à feu, ils enviaient les articles nouveaux et commodes que leur procurait la traite ; enfin ils étaient forcés de reconnaitre en leurs personnes des qualités et des aptitudes de premier ordre aux yeux des enfants de la forêt. Bientôt endurcis à la fatigue, habitués aux longs jeûnes,
1 Sagard, His. du Canada, p. 42-45. Le Clercq, P élabliss. de la foi, vol. ler, p. 113-22. Ferland, Hist. du Canada, p. 182-3, 206.
2 Le Clercq, Premier élabliss. de la foi, vol. +, p, 125.
braves à la guerre, habiles à la chasse et aptes à tous les exercices du corps, les Français imposaient à ces natures barLares un respect facile à comprendre.
En 1618, le poste du saut Saint-Louis est abandonné. Les historiens disent généralement que les magasins de ce lieu furent alors transférés aux Trois Rivières, à cause des attaques des Iroquois. Il y a platôt lieu de croire que d’autres intérêts amenèrent les traitants à préférer les Trois-Rivières aux environs de l'embouchure dé l’Ottawa, et que leurs magasins n'étaient autre chose que des barques. Les seuls magasins de cette époque dont l’existence soit incontestable, étaient à Québec.
Après l’arrivée des vaisseaux à Québec, Pontgravé et Seauchène montèrent aux Trois-Rivières pour la traite. L’affluence des Sauvages y était considérable. Le Père Paul Huet fit dresser une chapelle avec ües rameaux pour la sainte messe qu’il y célébra tout le temps de la traite, c'est-à dire jusqu'au 14 juillet. ! Il invisa aussi Beauchêne et tous les autres Français à faire les feux de la Saint-Pierre (29 juin) et à tirer en l'honneur du saint tous les pierriers de la barque qui les avait amenés de Québec. Le Borgne de l'Isle, capitaine Algonquin ? était présent, # mais comme on lui vint à dire de se retirer de derrière le pierrier qui était chargé, il s’en scandalisa et n’en voulut rien faire, disant que les vrais capitaines n'avaient point peur; mais on le contraignit pourtant à se retirer, qui fut bien à la bonne heure pour lui et pour les Français, car le pierrier creva et jeta la culasse par le même endroit où on l'avait fait sortir, et s’il lui fût mes-arrivé (arrivé malheur) nonobstant l'avertissement qu’on lui avait donné, cenx de sa nation leussent cru tué à dessein et nous eussent fait la guerre avec tous les autres Sauvages.” ?
La traite terminée et les Sauvages partis, chacun retourna promptement à Québec, où ii fut décidé que le
1 Chambpiain, 141-4, 156.
? Converti à Montréal, en 1643. “ Le plus fameux £e tous les Al;yyonquins.” (Dollier de Casson, Hist. du Montreal, p. 44.)
Les Algonquins de l'Isle habitaient l'ile des Allumettes, ils tenaient la route qui menait au lac Huron et se prétendaient ainsi possesseurs de la rivière Ottawa.
On les appelaient, collectivement, la nation du Borgne, parce qu'ils semblaient avoir une prédilection particulière pour les borgnes, en ayant eu pour chefs pendant la durée de trois générations. {Ferland, vol, fer, p. 92, 263.)
3 Sagard, Hist, du Cannda, p. 48-9,
P. Paul Huet et le F. Pacifique Du Plessis iraient en France, ce qu’ils firent, mais ils revinrent l’année suivante sans avoir pu gagner sur l'esprit des marchands.
La chapelle dressée par le Père Huet en 1618 devait être une construction temporaire, le frère Sagard le fait assez voir. les chapelles de cette époque étaient ordinairementcomposées de quelques piquetsfichés en terre.formant quatre murs, etréunis en haut par une voûte de brancha ges; le tout, murs et voûte, était recouvert d’écorce. La porte était un rideau d’écorce ou une couverture de laïie, l’autel une sorte de table recouverte d’un drap blanc, sur lequel brûlaient quelques chandelles devant un erucifx suspendu à la paroi du fond, entre les images que l’on avait pu se procurer. Tels furent les premiers «emples que la vraie religion éleva dans notre pavs Si modeste qu’ils fussent, ils imposaicnt aux pauvies Sauvages uu respect profond pour les mystères du catholicisme, et Dieu y était adoré avec ferveur par ces âmes impressionnables dès qu'elles se laissaient toucher par les vérités religieuses.
Une curiosité bien légitime nousporte à nous demander où était placée cette chapelle. On ne peut répondre que par des conjectures. La traite pouvait avoir lieu surle rivage de ia basse-ville : en ce cas, la chapelle était placée au sommet du Platon, suivant la coutume qu’avaient les Francais de bâtir Les églises et les chapelles au bord du fleuve et, autant que possible, sur un site élevé. Nous savons cependant que les Sauvages débarquaient plus volontiers sur la Table et sur le haut rivage qui s'étend jusqu’au ruisseau Sainte-Madeleine. A cette époque, la grève, au pied de cette côte et de la Table, etait trèslarge, ! on pouvait y commercer comme sur une place publique. La carte de 1704 indique, en face du couvent, une chapelle et des cabanes sauvages, toutes placées hors de l'enceinte de la ville, près du bord de la côte ; c’est peut-être un indice de l’existence des premières chapelles . en ce lieu même.
Il n’y a pas d'apparence que le frère Pacifique soit retourné aux Trois-Rivières 9n 1619. La flotte arriva de France au milieu de juin, et, s’il monta jusqu’à sa mission, il ne dut pas y rester longtemps, car le 23 aoûtil mourut à Québec.? C’est le premier religieux mort dans la Nouvelle-
1 Cette grève a servi de place da marché pour la ville jusque vers l'année 1750.
? Sagard, Hist. du Canada, p. 55. Le Clereq, Etabliss., vol. 1, p. 155,
France. Il fut enterré dans la chapelle de Québec. Quelques années après, l’on transporta son corps à Notre- Dame-des-Angrs, où il repose depuis plus de deux siècles à côté de celui d'Hébert, premier défricheur du Canada, mort en 1627.
Le sieur Pierre Langoissieux, jeune homme natif de Rouen, fut envoyé aux Trois-Rivières. Sous le nom de frère Charles, il se fit beaucoup aimer des Sauvages. Après trois années passées dans cette mission, il fut admis, en qualité de novice, dans l’ordre de Saint-François, au mois de septembre 1622, à Québec. C'est la première prise d’'habit religieux en Canada. Le frére Charles passa l'hiver 1622-3 à Québec. Plus tard, en 1635, il fut destiné de nouveau aux missions du Canada. En 1650, de concert avec le Père Paul Huet, le Père Zacharie Moreau et le frère Gervais-Mohier, il fut chargé de négocier le retour des Récollets au Canada, mais l’on sait que ces démarches n’obtinrent aucun résultat.!
Le Père Guillaume Poulain, qui arrivait de France (juin 1619), fut chargé immédiatement de succéder au frère Pacifique dans la mission des Trois-Rivières.
1 Sagard, Hist., p. 101-2. Le Clercq, p. 453.500. Ferland, ». 203.
Faillon, p. 183.
D Ô ar