CHAPITRE III
SommaiRE.— La traite aux Trois-Rivières.—Première messe.— Religieux desservant les Trois-Rivières.—Arrivée des premiers colons.—Le mal-de-terre.—Etat du poste.—Le Frère Pacifique Du Plessis.—Les anciens voyageurs des Trois-Rivières.—Conspiration des Sauvages.—Transport de la traite du saut Saint-Louis aux Trois-Rivières.—Chapelle construite.—Mort du Frère Pacifique.—Le Frère Langoissieux.
La compagnie du sieur de Monts ne fit rien, ou presque rien, pour l'établissement de la Nouvelle-France ; sans l’activité de Champlain, son principal emploxé, le fort de Québec n’eût pas même été conservé. La traite était l’unique but des hommes engagés dans les affaires du Canada.
Champlain s'arrêta aux Trois-Rivières vers le 17 juin 1610 et y rencontra des Montagnais qui se joignirent à lui pour aller en guerre à la rivière des Iroquois.
Le poste des Trois-Rivières était fréquenté, aux mois de juillet et août, par les chasseurs sauvages et par les blancs qui s'étaient promis de s’y rencontrer ; l’on échangeait, troc pour troc, des couteaux, des haches, des chemises, des Capots, des cuillères, des miroirs de poche et des plats d’etain contre les peaux de castor, d’orignal, etc., que les blancs obtenaient ainsi à vil prix. L'argent monnoyé n'avait aucune valeur aux yeux des Sauvages, tandis que des bagatelles fabriquées en Europe avec des matières comme le fer et la laine étaient estimées par
{ Ferland, p. 157.
dessus tout, en raison de leur utilité et du manque absolu de ces objets dans l’état primitif où vivaient les Sauvages.
Une fois la traite terminée, il ne restait presque personne en cet endroit. Les Sauvages de Québec et des Trois- Rivières étaient toujours errants, et ne cabanaient que par groupes de deux ou trois familles, là où ils trouvaient du gibier et du poisson. !
La compagnie de Rouen qui se forma en l’année 1614, donna de suite de grandes espérances. Champlain obtint l’aide de religieux Récollets, et quatre,sur six qui avaient été promis, les PP. Jamay, Le Caron, Dolbeau et le frère Pacifique Du Plessis, arrivèrent à Tadoussac le lundi, 25 mai 1615.?
Les PP. Jamay * et LeCaron étant montésau saut Saint- Louis, près de Montréal, où était le rendez-vous de la traite cette année, se trouvèrent avec Champlain à la rivière des Prairies et y célébrèrent la première messe qui eût été dite en Canada depuis Jacques Cartier et Roberval. Le jeudi, 25 juin, le Père Dolbeau, assisté du frère Pacifique Du Plessis, célébra aussi la messe à Québec. {
Le Père Denis Jamay, supérieur, et le Père Joseph Le Caron étaient partis pour se rendre au saut Saint-Louis à la traite, dirigée par Champlain en personne. Le Père Le Clercq se trompe lorsqu'il écrit que la traite eut lieu cette année aux Trois-Rivières ; le récit de Champlain doit être plus exact, aussi le croit-on de préférence à celui du Pere, qui ne vint en Canada que bien des années après.
D'après ce dernier, l’on a adopté la croyance que le Père Le Caron, étantrendu aux Trois-Rivières, y fit élever une petite chapelle et une maison par les Français et les Sauvages qui s’y trouvaient.
Le dimanche, 26 juillet 1615, la première messe fut célébrée, dit-on, aux Trois-Rivières. Le Père Le Clercq® écrit que c’est le Père Le Caron qui fitélever la chapelle et qui dit la première messe en ce lieu. Les historiens l'ont répété de confiance ; c’est une erreur que M. l’abbé Laverdière nous a signalée. Le Père Le Caron était
1 Etablissement de la Foi. Le Clercq, vol. {+r, p. 63.
2 Le Clercq, Premier élablissement de la Foi, (2 volumes, Paris année 1691.) Vol. 1, p. 56, 62.
3 Le P. Jamay monta avec Champlain.—(Champlain, 1619.) 4 Ferland, vol. !, p. 170. Le Clercq, P. établiss., vol. 1, p. 60, 63. 5 Elablissement de la Foi, vol. 1, p. 66-7, 69, 89.
parti! depuis le 8 juillet, du saut Saint-Louis, en haut de l'ile de Montréel pour se rendre chez les Hurons; il n'était donc pas aux Trois-Rivières le 26 juillet.’ La messe a pu être di: aux Trois-Rivières ce jour-là, par le Père Denis Jamay peut-être, en descendant du saut Saint- Louis à Québec.
Voici le texte du Père Le Clercq, (p. 66): ‘ Le Père: Denis Jamay descendit des Trois-Rivières (il faut lire : saut Saint-Louis) ou il laissa le Père Le Caron. Celui-ci bâtit à la faveur des français et des sauvages, une maison et une chapelle pour commencer la mission sédentaire que le Père Jamay lui avait ordonné d'établir avant son départ : il y dressa un autel orné selon la pauvreté d’un lieu champêtre et sauvage. Il eut l'honneur d'y célébrer la sainte messe le 26 juillet 1615 avec une dévotion sensible : il avait disposé toutes choses pour une mission solide, et il aurait souhaité d'y demeurer fixe, les sauvages mêmes tâchèrent de l'y arrêter ; il leur laissa deux français pour leur consolation spirituelle et comme le révérend Père Jamay se réservait d'étendre ses soins jusqu’à cette mission, le Père Joseph Le Caron partit des Trois-Rivières et descendit à Québec où son supérieur l’appelait.” *
Jusqu'à présent ce récit, comparé avec celui de Champlain, est tout ce qui peut nous éclairer touchant la première messe que l’on prétend avoir été dite aux Trois- Rivières, le 26 juillet 1615.
Le Père Le Clercq écrit que l’on avait l'intention de: fonder une mission fixe ; cela est probable ; les quatre prêtres n’avaient à se partager, pour le moment, que les postes de Tadoussac, de Québec et des Trois-Rivières. Les missions des Hurons allaient cependant réclamer un ou deux Pères. Mais les agents de la compagnie de Rouen,
1 ‘“ Suivi de près par Champlain.” £labliss. de la Foi, p. 77.
2 Sagard (Histoire du Canada, p. 30) dit que le Père Le Caron ‘“ ayant passé une année entière dans le pays des Hurons,” partit de là le 20 mai 1616 pour se rendre à Québec. Il est évident, en comparant ce texte avec le récit de Champlain, que le Père passa une année, ou plus exactement une dizaine de mois, chez les Hurons.
3 Voir Champlain, !619, édit. de Québec, p. 18.
4 En 1611, Champlain avait tenté d'établir un poste de traite au saut Saint-Louis. Montréal n'avait aucun établissement en 1615. M. Laverdière nous écrit à ce sujet: La traite se fit au saut, en 1611, 1612, 1613, 1614, 2615, 1616, et probablement 1617. (Champlain 1613 et 1619.) Je ne crois pas qu'il y eût de magasin proprement dit.
loin de mettre de la complaisance dans leurs relations avec les Pères, entravèrent le progrès de l’établissement. !
Un prêtre allait, de temps à autre, aux Trois-Rivières administrer les sacrements aux Français employés à la traite. Un certain nombre de ces derniers étaient huguenots, et ne se faisaient pas faute de reproduire en petit les agitations que la réforme religieuse avait fait naître en Europe. Ces querelles servaient les intérêts des marchands en ce qu’elles empêchaient les Récollets de s’établir sur différents points du pays et d’y attirer les Sauvages, pour les habituer à l’agriculture et les tenir loin de la chasse. Les Récollets commençaient cette vie de souffrance et de privations de toute espèce que les Jésuites adoptèrent à leur tour, et qui, pour plusieurs de ces derniers, se termina par le martyre. Les missionnaires catholiques ont eu la gloire de coloniser le Canada et d’inspirer à son peuple le sentiment chrétien qui l’a empêché de détruire les Sauvages par le fer et. le feu, comme cela s’est vu dans d’autres colonies. Les Français, entrant dans leurs projets, ne s’emparèrent pas violem ment du pays, qui, en justice, était la propriété de ses anciens habitants ; ils se firent des alliés fidèles de quelques-unes des tribus, et tous leurs postes furent établis d'un commun accord avec elles. Les missionnaires se dévouaient au salut des barbares ; c’est un beau et grand spectacle qu'ils nous offrent, au milieu des solitudes immenses qu’ils parcourent, sous le fardeau d’un labeur héroïque, avec la certitude d’endurer tous les tourments, même la mort, pour convertir des peuplades éloignées! Ces terribles missions du Canada, selon l'expression de Chateaubriand, n'étaient pas les seuls travaux des Religieux, qui ont contribué immensément à préparer l'avenir du pays en semant les fruits que nous recueillons. Le respect et la reconnaissance s'emparent des cœurs canadiens à la lecture des premières pages de notre histoire. “ IL est peu d’études historiques que l’on puisse faire dans ce pays, sans rencontrer le nom d’un prêtre. S'agit-il de l'éducation ? La plupart de nos colléges, sinon tous, ont été fondés par le clergé. Est-il question de la colonisation ? Partout le prêtre a suivi de près le premier colon, et quelquefois l’a devancé. Veut-on parler archéologie religieuse ? on trouve le nom d’un prêtre à la base de chaque monument. De même que les caveaux de nos églises sont remplis de leurs dépouilles mortelles, ainsi nos archives historiques redisent partout
1 Elabliss. de la Foi, p. 97. Ferland, p. 189. Faillon, vol. 1, p. 148-9.
le nom d’un missionnaire, d’un apôtre ou d’un religieux. Le prêtre pénètre toute la société canadienne, toute l’histoire du Canada ; ses œuvres se retrouvent partout, et avec lui l’on voit l’église catholique qui, après avoir fondé notre peuple, le conserve encore et le protége dans les luttes qu'il soutient.” !
A la traite qui eut lieu l’année 1616, le Père Le Caron,
ui descendait des Hurons, arriva aux Trois-Rivières le 15 juin et y rencontra, le {er juillet, le Père Dolbeau venu de Québec dans les barques des navires nouvellement arrivés de France. M. de Champlain, descendant du lac des Nipissiriniens, sy trouva également. Le 11 juillet, la traite était terminée. ?
Un commencement d'immigration arriva de France en 1617. C’est le frère Pacifique Du Plessis * qui débarqua aux Trois-Rivières avec les prem.ers colons. De cette année date la mission fixe en ce lieu. Une maladie singulière, aujourd'hui disparue, mais dont les premiers habitants du Canada éprouvèrent les ravages, sévit fortement parmi les hommes du frère Pacifique. On l’appelait le mal-de-terre. D'après ce que nous en savons, ce devait être le scorbut combiné de symptômes de fièvre trèsmaligne. Les malades perdaient leurs forces ; leurs jambes enflaient, devenaient noires et tachetées de sang ; lenflure finissait par gagner le haut du corps; les gencives pourrissaient et tombaient avec les dents. Les Sauvages composèrent une boisson d’écorces d'arbres, qui sauva presque tous les malades. ‘ Cette maladie durait deux ou trois mois entiers et tenait les malades jusqu’à huit jours à l’agonie. Ceux qui en étaient atteintsrépandaient une si infecte puanteur, que, quoiqu'’ils fussent renfermés dans leurs cabanes, cette odeur s’étendait jusqu’au milieu du fort” dit M. l'abbé Faillon, en parlant de la même maladie qui se fit sentir plus tard à Montréal. Quand le mal reparut aux Trois-Rivières, en 1634-5, le Père de Brebeuf écrivit : ‘ Cette contagion est si universelle chez les Sauvages de notre connaissance, que je ne sais si aucun en a évité les atteintes.” Il n'existe pas de registres pour nous montrer le nombre des victimes du fléau ; nous ne savons pas non plus dans quelle partie de la localité l’on opéra les premiers défricheinents et avec quel succès les colons travaillèrent.
L E. Lefebvre de Bellefeuille. Revue Canadienne, vol. 6. n. 717-8
2 Sagard, Hist. du Canada, p. 43. Voy. de Champlain 1615-1618, pp. 113-114. Ferland, vol. 1+r, p. 178. Etabliss. de la Foi, vol. 1er, p. 89.