‹ Histoire de la ville de Vienne DauphinéChapitre 119 sur 136 · INTERRÈGNE · texte numérisé non relu

INTERRÈGNE

Je crois que, pour être plus exact, j'aurais dû intituler ce livre Anarchie, Il règne une telle confusion dans l'intervalle qui sépare la mort de Louis l'Aveugle de l'arrivée du roi Conrad , qu'il est presque impossible de saisir le fil qui peut guider le lecteur dans la relation des événements de cette époque. C'est cependant ce que je vais essayer.

D'abord , et pour l'intelligence de ces mêmes événements , je suis obligé de revenir quelques instants sur mes pas.

Nous avons vu qu'à la mort de Boson, en 887 , son royaume avait été démembré , et que Rodolphe I er s'était fait proclamer roi de la Bourgogne Transjurane.

Ce Rodolphe avait une sœur nommée Adélaïde , qui était mariée à Richard le Justicier , frère de Boson. Lorsque Rodolphe se déclara indépendant , Richard songea peut-être qu'il avait beaucoup plus à redouter l'ambition de son beau-frère que celle de son neveu , le jeune Louis , et voilà sans doute

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pourquoi il se détermina , ainsi que le prouve le concile de Valence de 890 , à se déclarer le protecteur du fils de son frère.

On se rappelle également que la reine Ermengarde, après avoir fait un traité avec Arnoul, roi de Germanie , chercha vainement à détruire la puissance de Rodolphe. Comment cette guerre se termina-t-elle ? quelles furent les conditions de la paix ? Je crois que toutes les recherches à ce sujet seraient parfaitement inutiles.

Rodolphe I er mourut en 911. Il eut pour successeur Rodolphe II. Celui-ci passa en Italie en 922 , et fut reconnu roi de la Lomhardie.

En 923 , Hugue le Grand , ou l'Abbé , fit élire roi de France , du vivant de Charles le Simple , Raoul , duc de Bourgogne , qui fut couronné à Soissons , le i3 juillet de la même année.

M. l'abbé Guillon de Montléon (dans une dissertation très savante, imprimée à Paris en 1827, et devenue en peu de temps tellement rare que je ne pus m'en procurer un exemplaire qu'en m'adressant directement à l'auteur) cherche à prouver que Rodolphe II , et Raoul de Bourgogne ne sont qu'une seule et même personne.

D'abord il fait remarquer que c'est vers 1589 , que pour la première fois on a essayé de distinguer Rodolphe de Raoul. Jusque là les historiens ne fesaient mention que d'un seul personnage qu'ils nommaient tantôt Raoul, tantôt Rodolphe; d'où

résulte la conséquence que le roi de la Bourgogne Transjurane, monté sur le trône en 91 1 , devenu roi de Lombardie en 922 , et couronné roi de France en 923, aurait été le fils de Richard le Justicier, et une seule et même personne.

Les modernes qui, au contraire, distinguent Rodolphe , roi de la Bourgogue Transjurane et de la Lombardie , de Raoul ou Rodolphe , roi de France, disent que le premier était fils de Rodolphe qui mourut en 9 1 1 , tandis que le second était fils de Richard le Justicier.

M. l'abbé Guillon de Montléon combat avec avantage ces assertions. Il nie que Rodolphe I er , roi de la Bourgogne Transjurane , ait jamais été marié , et il soutient que Rodolphe II, fils de Richard et d'Adélaïde , lui succéda comme son neveu. Ainsi la question se trouverait décidée , puisqu'il est convenu par tout le monde que Raoul ou Rodolphe , roi de France , était fils de Richard.

Le savant abbé ne s'en tient pas à des dénégations et aux preuves dont il les accompagne. Il établit par les chartes , les diplômes et les monuments numismatiques, l'unité du Rodolphe de la Bourgogne Transjurane avec le Rodolphe couronné à Soissons.

Il défie qu'on puisse citer une seule circonstance où les deux Rodolphe aient été en scène en même temps , et il serait bien difficile que deux souverains voisins eussent vécu à la même époque , sans qu'aucun traité , aucune alliance, aucun démêle ne les missent à la fois en évidence.

Je ne pousserai pas plus loin l'examen de l'ouvrage de M. l'abbé Guillon: je craindrais de l'affaiblir en citant quelques passages isolés. Je ne puis que renvoyer à la dissertation elle-même; quant à moi , j'ai adopté franchement l'opinion de l'auteur, et l'on verra tout à l'heure quels ont été mes motifs.

Louis l'Aveugle était mort en 928, postérieurement au 26 août, puisque nous avons parlé d'une charte , à cette date , rappelant la vingt-huitième année de l'empire de Louis.

Le roi II ugue, sans doute dans la crainte que le prince Charles-Constantin ne cherchât à succéder à son père , quitta l'Italie et se transporta rapidement à Vienne, où il était à l'époque du 12 novembre de la même année. Nous en avons pour preuve une charte de ce monarque, contenant confirmation des donations précédemment faites au monastère de Saint-Theudère {Saint- Chef) , et de nouveaux dons au même monastère.

« Data pridie idus novembris anno dominicae « Incarnationis 928 , regni vero domini Hugonis a piissimi régis tertio, indictione prima. Actum « Vienna civitate in Christi nomine féliciter. »

Apud Acherium , tom. 12, spiciL p. i^j,

Mezeray et d'autres historiens ont recherché la cause pour laquelle Huguc avait abandonné momentanément l'Italie, et s'était rendu dans le Viennois; mais s'ils eussent été fixés sur l'époque de la mort

de Louis l'Aveugle , ils auraient trouvé dans cet événement un motif suffisant au déplacement du roi H ugue.

Effectivement , et dès son arrivée dans notre ville , Hugue en chassa le prince Charles-Constantin, et il fit donation du comté de Vienne à Eudes, fils d'Herbert, comte de Vermandois.

Il n'est pas douteux que le roi Hugue , anciennement tout puissant dans le royaume de Louis l'Aveugle , dût viser à en acquérir la souveraineté. Mais après avoir éloigné Charles-Constantin , il lui restait encore à se prémunir contre les attaques de Rodolphe , roi de France et de la Bourgogne Transjurane; c'est à quoi il songeait , lorsqu'il apprit les événements qui se passaient en Italie , événements assez importants pour forcer son prompt retour dans ses états au delà des Alpes.

Gui , duc de Toscane , son frère utérin , s'était emparé de Rome à la sollicitation de Marozia , sa femme, si connue par ses prostitutions. Il avait fait arrêter le pape Jean X, qui quelques jours après fut étouffé dans sa prison ; mais Gui lui-même mourut presque subitement. Marozia , sa veuve , toute puissante dans Rome, écrivit à son beau-frère, le roi Hugue , et lui offrit de le rendre maître de cette ville , s'il consentait à l'épouser.

D'un autre côté , le roi Rodolphe fesait de grands préparatifs pour entrer en Lombardie , et se remettre en possession de ce royaume que Hugue

lui avait enlevé. Il n'y avait donc pas un moment à perdre; car Rodolphe venait de traverser brusquement les monts , et son ambassadeur ou parlementaire auprès de l'archevêque de Milan avait été parfaitement accueilli par ce prélat; mais , soit que cet accueil cachât un piège , soit qu'un propos indiscret , comme le disent d'autres auteurs , eût indigné les Italiens , l'ambassadeur , qui venait rejoindre son maître, fut assassiné près de Novarre. Cette circonstance et des propositions pacifiques que Hugue lui adressa, engagèrent Rodolphe à repasser les monts; peut-être aussi la nouvelle qu'une forte armée de Normands ravageait la Picardie , et annonçait l'intention de replacer Charles le Simple sur le trône , influa-t-elle sur la détermination de Rodolphe. Au reste Charles le Simple mourut en captivité le 7 octobre 929 , ne laissant qu'un fils alors âgé de huit ans , qui régna plus tard sous le nom de Louis d'Outremer,

Le roi Hugue , tranquille possesseur de la Lombardie , n'hésita pas à accepter les offres de Marozia. Il l'épousa ; mais il eut bientôt la conviction que son mariage ne suffisait pas pour le rendre maître de Rome. Effectivement Marozia avait fait créer patrice de cette ville son fils Albéric, qu'elle avait eu d'un premier mariage avec Adalbert. Ce jeune homme qui avait réussi à se faire une nombreuse clientelle dans la ville , ne parut nullement disposé à subir la domination de son nouveau beau-

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père, qui, après une courte apparition dans Rome, fut obligé de retourner à Pavie.

Pendant que ces choses se passaient en Italie , Rodolphe, délivré des inquiétudes que lui avait inspirées Charles le Simple , et vainqueur des Normands qui s'étaient portés dans le Limousin , songea à diminuer la puissance du comte de Vermandois, dont le fils avait été investi du titre de comte de Vienne , par le roi Hugue, au détriment de Charles-Constantin. Celui-ci après s'être assuré de la protection de Rodolphe , et à l'aide des intelligences qu'il avait conservées dans Vienne , se remit en possession de son comté ; « et dans l'année « g5 i le roi Rodolphe se rendit en personne à « A r ienne pour recevoir l'hommage et le serment « de Charles-Constantin , après quoi il partit pour « Tours. » Tel est le récit de Flodoard, auteur contemporain y et dont la chronique est fort estimée.

Ceux qui reconnaissent deux Rodolphe , l'un roi de France, et l'autre roi de la Bourgogne Transjurane, ont été fort embarrassés par ce passage. Papon, dans son Histoire de Provence, prétend que le Rodolphe de France s'était avancé avec une armée pour s'emparer du royaume d'Arles; maisFlodoardne dit pas un mot de cette armée. D'ailleurs par où seraitelle arrivée, et comment serait-elle repartie sans aucune opposition de la part du Rodolphe de la Bourgogne Transjurane , qui déjà avait manifesté des

prétentions sur le royaume de Provence? Dunod, dans ses Mémoires du comté de Bourgogne , n'hésite pas à décider que ce fut au Rodolphe de la Bourgogne Transjurane que Charles- Constantin rendit hommage; mais alors comment ce Rodolphe, après cette cérémonie, serait-il parti pour Tours qui, sans contredit , appartenait au Rodolphe de France ? Avouons donc qu'il n'a jamais existé qu'un Rodolphe qui, selon les lieux où il se trouvait, était qualifié de roi de France ou de roi de Bourgogne.

Le roi Hugue ne dut pas tarder à apprendre que Charles-Constantin s'était remis en possession de son comté, et qu'il en avait fait hommage à Rodolphe ; mais il fallait nécessairement renvoyer à un autre temps la vengeance de ce qu'il considérait comme un acte de rébellion.

Marozia était occupée à nouer à Rome une nouvelle intrigue. Le pape Étienne VII venait de mourir. Marozia, par son crédit, fit élire en son remplacement un fils qu'elle avait eu de son premier mari, et qui alors était âgé de vingt-cinq ans. Le nouveau pape prit le nom de Jean XI, et se montra aussi dévoué à sa mère qu'Albéric , son fils aîné , patrice de Rome, s'était montré récalcitrant.

Dans l'année 932 , Arnoul , duc de Bavière , s'avança à la tête d'une armée dans l'intention de s'emparer de l'Italie. Il fut complètement défait dans une bataille que Hugue lui livra non loin de Vérone. Ce fut a la suite de cette bataille que

2 g 0 SECOND ROYAUME

H ngue associa a son royaume d'Italie son fils Lothaire, qu'il avait eu de sa première femme Willa.

Enflé de sa victoire , jaloux de se venger d'Aïbéric , son beau-fils , et certain d etre secondé par le pape Jean XI , Hugue , accompagné de sa femme Marozia, se porta sur Rome dont il pilla les faubourgs ; il entra même dans la ville , et quelques chroniques assurent que dans une vive altercation il donna un soufflet à Albéric. Celui-ci assembla ses amis dans la nuit, et fit jeter en prison, son beaupère, sa mère, et son frère le pape Jean. Il ne tarda pas à mettre en liberté le roi Hugue, qui , sans doute , fut obligé à de grands sacrifices ; mais Marozia et le pape Jean XI restèrent dans les fers jusqu'à leur mort.

Cependant les grands d'Italie , soit par mécontentement , soit par amour du changement , envoyèrent des messages secrets à Rodolphe pour lui proposer de le rétablir sur le trône de Lombardie. Ce qu'il y a de certain , si l'on en croit Luitprand , c'est que nul souverain n'aurait porté la débauche aussi loin que le roi Hugue : dans le nombre de ses concubines , il en était trois auxquelles il donnait les noms de Vénus* Junon et Sèmélé; il conférait à ses bâtards les premières dignités ecclésiastiques , et il avait accordé à Manassès , son - parent, archevêque d'Arles, qui l'avait suivi en Italie , les évéchés de Vérone , de Trente et de Mantoue.

DE BOURGOGNE. agi

Quoi qu'il en soit de toutes ces turpitudes , Rodolphe accueillit les messagers avec bienveillance, et prit ses mesures pour entrer en Italie ; mais d'abord il jugea prudent de s'assurer de la ville de Vienne , et d'y placer garnison.

Le prince Charles-Constantin , entièrement dévoué au roi Rodolphe , ne fit aucune difficulté de lui livrer la ville.

« Anno 933, Vienna Rodulfo régi , tradentibus « eam his qui eam tenebaut , deditur. » (Clironicon Frodoardi.)

Toutes les chroniques s'accordent sur la reddition de Vienne au roi Rodolphe, dans l'année 933, et ici tout le monde convient qu'il s'agit du Rodolphe de la Bourgogne Transjurane , compétiteur de Hugue au royaume d'Italie. Alors le rôle qu'aurait joué Charles-Constantin aurait été infâme , si deux ans auparavant il eût prêté foi et hommage au Rodolphe de France ; mais nous savons déjà à quoi nous en tenir sur les deux prétendus Rodolphe.

Rodolphe et Hugue avaient levé , chacun de leur côté , une armée considérable , et tout annonçait que les droits des deux rivaux allaient se décider par la force , quand un traité de paix mit fin à la discorde. Rodolphe céda à Hugue tous ses droits sur la Lombard ie , et Hugue abandonna tous les siens sur le royaume de Louis l'Aveugle , en se réservant toutefois son comté d'Arles. Par un article du traité, le prince Charles-Constantin fut

maintenu dans son comté de Vienne, et Hugue annulla formellement la charte qu'il avait signée en faveur d'Eudes , fils du comte de Vermandois. Rodolphe et Hugue se promirent aide et assistance en cas d'attaque, et ces conférences se terminèrent par le mariage de Lothaire, fils de Hugue, que son père avait associé à son royaume, avec Adélaïde, fille de Rodolphe , quoique cette jeune princesse ne fût pas encore nubile.

Ainsi Rodolphe, fils de Richard le Justicier, se trouva à la fois roi de France et souverain de tous les états sur lesquels avait régné son oncle Boson ; mais jamais il ne confondit les deux couronnes.... Dans ses chartes, comme roi de la Bourgogne Transjurane ou comme roi de Provence , depuis son traité avec Hugue, il ne prenait que la qualification de roi y tandis que dans celles où il agissait comme roi de France, il s'intitulait roi des Francs. On conçoit que Rodolphe devait établir une différence entre les provinces sur lesquelles il régnait comme successeur de son oncle Rodolphe I er et de son cousin Louis l'Aveugle , et les provinces de France qu'il ne possédait qu'en vertu d'une élection toujours contestée; car les droits de Louis d'Outremer n'étaient point oubliés par une foule de grands personnages qui attendaient que le jeune prince fût assez âgé pour les faire valoir , bien décidés à l'assister contre Rodolphe, qu'ils regardaient comme un usurpateur.

Rodolphe mourut à Auxerre, dans le commencement de l'année 937 , et fut enterré dans l'église de Sainte-Colombe de Sens. Le règne de Conrad, son fils et son successeur, fut censé commencer du jour de la mort de Rodolphe ; et comme un grand nombre de chartes de Conrad portent à la fois l'année de l'Incarnation et celle de son règne, il ne saurait y avoir la moindre incertitude sur l'année de la mort de son père. Il est vrai que, l'année ne commençant pas partout le même jour à cette époque , les chroniques qui portent la date de la mort de Rodolphe à g$6 peuvent n être pas fautives , suivant la manière de compter usitée dans le lieu où elles ont été écrites ; mais, nous le répétons avec assurance, Rodolphe mourut dans le commencement de 937.

Ceux qui ont voulu faire croire à l'existence de deux Rodolphe, ont fait mourir celui de France en janvier 936 , et ils sont d'accord avec nous sur le lieu de sa mort et de sa sépulture. On conçoit très bien qu'il ne fallait pas que ce Rodolphe mourût toul-à-fait à la même époque que l'autre, car l'identité des deux personnages qui auraient vécu dans le même temps et seraient morts le même jour, aurait été trop évidente; mais alors ils n'ont plus su que faire du Rodolphe de la Bourgogne Transjurane. Les uns l'ont fait mourir en 937, d'autres ont reculé l'époque de son décès jusqu'en 945. Il fut enseveli, selon les uns, à Saint-Maurice

d'Agaune, et, selon les autres, à Auxerre , tandis qu'il n'a jamais existé, ni à Saint-Maurice , ni à Auxerre, aucun tombeau, aucune inscription ni aucun indice de la sépulture d'un personnage si important.

M. l'abbé Guillon de Montléon ( page 1 04 de sa Dissertation) cite , d'après Mézeray, un médaillon qui existait dans l'église de Sainte-Colombe de Sens, où Rodolphe avait été enterré. Ce médaillon, qui représente une belle femme, de l'âge d'environ trente ans , porte autour de la figure l'inscription suivante : BERTHA REGINA FRANC. RODOLPHI R. V. (JBerthe, reine des Francs, veuve du roi Rodolphe).

Ainsi il n'est pas douteux que la femme de Rodolphe , roi des Francs , qui lui survécut , était la reine Berthe. Je dis qui lui survécut , car il est également constant que ce même Rodolphe avait épousé Emma , sœur de Hugue le Blanc , qui avait favorisé son élévation au trône de France ; mais tous les historiens conviennent qu'Emma mourut avant son mari.

A présent chacun sait que Hugue , roi d'Italie, épousa après la mort de Rodolphe , roi de Bourgogne et de Provence , Berthe, sa veuve... Quelle preuve plus complète pourrait établir que le Raoul ou Rodolphe de France était le même que le Rodolphe Il de la Bourgogne Transjurane ?

On dit que le Rodolphe de France mourut sans

enfants. Effectivement il n'en eut point d'Emma , sa seconde femme , qui , sœur de Hugue le Blanc , devait être une vieille fille. Il l'avait épousée du vivant de Berthe; car, à cette époque , la bigamie était dans certains cas permise aux souverains. Nous trouverions, si la chose était nécessaire, plus d'un exemple de cette tolérance politique.

Quant au Rodolphe 11 de la Bourgogne Transjuranc, on convient qu'il laissa quatre enfants en bas âge, savoir : Conrad, qui lui succéda; Burchard, qui fut archevêque de Lyon; Adélaïde, qui, encore enfant , avait été fiancée à Lothairc , fils de Ilugue roi d'Italie (princesse dont nous aurons à parler plus d'une fois); et enfin Rodolphe, qui fut duc de Bourgogne.

Mais quelle était la mère de ces enfants ? Les chroniques répondent que c'était Berthe , fille de Burchard duc de Souabe , femme de Rodolphe, laquelle épousa en secondes noces Hugue roi d'Italie. Dès qu'il est prouvé par le médaillon de Sens que cette même Berthe était la femme de Rodolphe , roi des Francs , la conséquence de celte preuve est qu'il n'y a eu qu'un seul Rodolphe , qui régnait à la fois, mais à titre différent, sur la Bourgogne et sur la France.

D'après ce système, le seul qui soit conforme à la vérité, tous les événements où Rodolphe a joué un rôle, se coordonnent entre eux et ne donnent lieu à aucune obscurité. C'est ainsi que l'on conçoit

que Rodolphe ait exigé et reçu l'hommage de Charles-Constantin, prince de Vienne.

Après la mort de Rodolphe, et en repoussant pour toujours le système de l'existence simultanée de deux Rodolphe, système inventé dans un intérêt par» faitement défini par M. l'abbé Guiilon de Montléon, on débrouille avec facilité les intrigues qu'amena la vacance des deux trônes occupés par Rodolphe.

Les grands du royaume avaient vu avec peine la puissance de ce monarque. Les souverains étrangers, et surtout les empereurs d'Allemagne, avaient tremblé devan t un personnage dont la tête était ornée de deux couronnes. Après de longs pourparlers, on arrêta en principe que ce qu'on appelait le royaume de France et le royaume de Bourgogne , seraient définitivement séparés. Il est vraisemblable que la reine Berthe fut consultée , et qu'au nom de son fils Conrad elle donna la préférence au royaume de Bourgogne.

Les seigneurs français se décidèrent à rappeler Louis IV, dit d'Outremer, fils de Charles le Simple, qui depuis treize ans habitait l'Angleterre. Ce prince fut couronné roi de France à Laon le 19 juin 937.

Quant à Conrad , fils de Rodolphe et héritier du royaume de Bourgogne , il fut conduit à la cour de l'empereur Othon le Grand , qui le fit élever sous ses yeux. L'empereur se chargea-t-il du jeune prince dans la crainte qu'on n'essayât en son nom de revendiquer la couronne de France ? ou voulut-il

interposer sa puissante protection pour que personne n'osât s'emparer de la Bourgogne ? l'une et l'autre opinion peuvent se soutenir.

La reine Berthe songea de son côté à assurer un nouveau protecteur à Conrad. Elle avait marié sa fille Adélaïde à Lothaire , fils de Hugue roi d'Italie. La jeune princesse n'était point encore nubile, et avait besoin des soins maternels. Berthe épousa le roi Hugue ; et , à dater de cette époque , il est à peu près démontré que l'ancienne province Viennoise se trouva sous la régence du roi Hugue , tandisque la Bourgogne Transjurane était protégée par l'empereur Othon; mais toutes les chartes et tous les diplômes se délivraient au nom du roi Conrad.

Il est à remarquer que lors du mariage de Berthe avec le roi Hugue , l'impudique Marozia , que celui-ci avait épousée en 928, vivait encore. L'abbé Fleury en fait l'observation dans son Histoire ecclésiastique ; ce qui vient à l'appui de ce que nous avons dit sur la bigamie permise quelquefois aux souverains.

Dès le commencement du règne de Louis d'Outremer, nous voyons ce souverain faire des entreprises jusque dans la Bourgogne Transjurane; mais nous voyons aussi l'empereur Othon accourir avec des forces imposantes, et s'opposer à ce que le roi des Français envahisse l'héritage de Conrad; l'empereur était même accompagné de ce jeune prince en 940 , époque à laquelle Louis d'Outremer avait renouvelé ses tentatives.

En Vannée 94 1 , le roi des Français, battu près de Laon par deux de ses plus puissants vassaux , Huguc le Grand et le comte de Vermandois , vint chercher un asyle auprès du prince Charles-Constantin, qui avait continué à résider à Vienne. Ce fut dans cette ville que Louis d'Outremer convoqua les seigneurs d'Aquitaine, qui jusque là étaient restés neutres , et les pria de l'assister de leurs armes; ce qu'ils lui promirent. ( Chronique de Frodoard.)

Le séjour à Vienne du roi des Français a fait croire à quelques auteurs modernes que cette ville lui appartenait , et qu'ainsi il était à cette époque maître de la Bourgogne. C'est une erreur dans laquelle on ne saurait tomber après avoir lu avec quelque attention la chronique citée.

La bataille de Laon fut une véritable déroute de laquelle Louis d'Outremer eut beaucoup de peine à s'échapper. Pendant que ses généraux cherchaient à rallier les débris de son armée , et à recruter de nouvelles troupes , il obtint de Charles- Constantin la permission de se rendre à Vienne, et d'y appeler les seigneurs d'Aquitaine , dont les intentions lui étaient suspectes au point qu'il n'avait pas osé se rendre au milieu d'eux, surtout comme fugitif. Aussi leurs promesses de l'aider de leurs armes lui causèrent une véritable joie.

Dans quelques chroniques de l'année 942 , on parle d'un fort , nommé Freynet ou Frescinet , que

les Sarrasins auraient construit dans la Basse-Provence, sur les bords de la mer. Ce fort leur servait de refuge , et à l'aide de quelques vaisseaux , ils pillaient les côtes de la Méditerranée. Hugue , roi d'Italie , après avoir obtenu de l'empereur des Grecs le secret de la composition du feu grégeois, fit une descente vers le repaire des Sarrasins, brûla leurs vaisseaux , et s'empara de leur fort, qu'il détruisit. Après cette expédition, le roi Hugue retourna en Italie.

Le 26 janvier 945 , Hugue et Lotbaire , rois d'Italie , par une charte datée de Pavie , donnèrent à l'église de Vienne la terre de Chatonnay , qui était de leur propre domaine , située dans le comté de Vienne , avec toutes ses dépendances, maisons, terres , vignes , prés , paquerages , bois , viviers , étangs, moulins, champs incultes, rochers, plaines, et eaux et décours d'eaux, esclaves des deux sexes, et généralement tout ce qui appartenait à ladite terre. Celte donation se termine ainsi :

« Et si quelqu'un ose contrevenir à nos disposi- « tions , nous le condamnons à payer deux cents <t livres d'or pur , moitié à notre chambre royale , <c et moitié à l'église de Vienne et à l'archevêque « qui vivra alors; et nous souhaitons de plus qu'il « soit frappé d'excommunication dans cette vie, « et que dans l'autre il soit damné éternellement a avec le traître Judas. » (Le Lièvre > page 224 ; Maupertuy, page i^g; Charvet, page 257.)

Cette charte prouve , contre l'opinion de quelques autours modernes, que le roi Hugue ne quitta point l'Italie à la mort de Rodolphe , et qu'en conséquence il ne se mit point en possession du royaume de Provence. Ce ne fut que dans cette même année 945 que Hugue fut forcé , par une révolte , d'abandonner l'Italie, dont Lothaire, son fils, resta seul souverain ; mais à compter de cette époque, Hugue vécut en simple particulier.

La Chronique de Sigebert dit qu'il se retira à Arles. Chorier, dans son Histoire du Dauphinê , pense que Vienne fut le lieu de sa retraite ; il s'appuie sur un passage de Léon , évêque d'Ostie , que je trouve ailleurs reproduit ainsi qu'il suit :

a Ipse , cura omni thesauro suo , cunctisque « opibus , in Burgundiam properans, monasterium ce illie per magnificum construxit sumptibus pro- « priis, quod sub titulo sancti Pétri appellari voluit, « ibique omnibus traditis, ipse monachus effectus « est. » (Ex Chronico Cassinensi.)

Chorier est convaincu que le monastère dédié à saint Pierre que le roi Hugue fit construire , et dans lequel il se fit moine , est le monastère de Saint-Pierre de Vienne , que ce même roi avait rendu à l'église de Vienne vers 924, en même temps que l'église de Saint-Marcel.

Cette opinion a été partagée par le père Longueval dans son Histoire de l'Église Gallicane, tome 6, page 5 16.

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Le roi H ugue mourut vers l'an 947. Son fils Lothaire ne lui survécut que trois ans. 11 fut supplanté sur le trône d'Italie, par Bérenger II, et mourut empoisonné en 960. Adélaïde , sa veuve, fut emprisonnée par l'usurpateur; mais elle se sauva dans la forteresse de Canose, d'où elle appela à son secours l'empereur Othon auprès de qui était encore son frère Conrad. L'empereur n'hésita pas à venir délivrer Adélaïde. Il trouva la jeune veuve tellement à son gré qu'il l'épousa, et fit avec elle une entrée triomphale dans Pavie, en 961. L'impératrice usa de son crédit pour décider Othon à permettre à Conrad de prendre possession de ses états. Une plus longue ahsence pouvait ébranler la fidélité des peuples , et dans le commencement de cette même année, Louis d'Outremer, passant à Vienne pour se rendre en Aquitaine, avait exigé l'hommage de Charles-Constantin. ( Chronique de Frodoard.)

L'empereur ne s'opposa pas plus long-temps au départ de son beau-frère , et Conrad vint enfin régner sur les états dont son père avait été le souverain, en en exceptant toutefois le royaume de France.

Ce fut pendant l'interrègne, ou pour mexprimer plus clairement, pendant que Conrad était encore à la cour d'Othon, que l'archevêque de Vienne Sobon , ayant à se plaindre des moines de Romans qui prétendaient se soustraire à sa juridiction , as-

siéga leur couvent , s'en rendit maître , et distribua leurs biens aux nobles qui l'avaient assisté dans son entreprise. Le monastère de Romans ne fut rétabli que vers le milieu du siècle suivant.

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