INSTITUTION DES ROGATIONS ET AUTRES PRIÈRES
Saint Mamert , disciple de saint Martin , évêque d'Orléans , fut appelé sur le siège de Vienne en 44o. La ville élait occupée par les Bourguignons depuis deux ans. Cet évêque institua les processions des Rogations , qui ont lieu durant les trois jours qui précèdent la fête de l'Ascension.
Sidoine Apollinaire , évêque de Clermont , auteur contemporain , s'exprime en ces termes dans sa lettre quatorzième, écrite à Aper : Quorum nobis solemnitatem primus M amer tus , pater et pontifex , reverentissimo exemplo , utilissimo experimento , invenit , instituit , invexit.
Peu de temps avant la prise de Clermont par les Visigoths, Sidoine Apollinaire écrivait à saint Mamert :
« Le bruit court que les Goths vont envahir le a territoire romain. Nous, misérables Auvergnats, a nous nous trouvons sur le passage de cette ir- « ruption , et nous serons en butte aux attaques « des ennemis, tant qu'ils n'auront pas porté leurs « limites de l'Océan au Rhône et à la Loire. Le « retard dans l'exécution de ce projet provient <c moins de notre empêchement que de la volonté
« du Christ , car les régions qui nous environnent « sont déjà envahies; aussi laissant de côté une « ardeur irréfléchie qui ne serait pas sans danger, « nous ne plaçons notre confiance ni dans l'ente ceinte de nos murs , ni dans les pieux de nos « barrières , ni enfin dans le courage des soldats « qui gardent nos forteresses , mais bien dans le « secours des Rogations dont vous êtes l'auteur. « Les habitants de l'Auvergne commencent à s'L « nitier à ces prières introduites et instituées chez « eux, non pour une cause semblable , mais par « une affection toute pareille , et en attendant ils « n'éprouvent plus les terreurs répandues autour c< d'eux. »
Grégoire de Tours ( dans le chapitre 34 àu livre 2 de son Histoire des Francs), A don, évéque de Vienne (dans sa Chronique, âge 6), Aimoin (dans le chapitre dernier du livre i er de son Histoire), Roricon , Sigebert, les auteurs de la Chronique de Saint -Denis , tous attribuent l'invention des Rogations à saint Mamert ; mais c'est dans l'homélie de saint Avite , évêque de Vienne , qu'il faut rechercher les causes et les circonstances de cette institution.
La veille de Pâques , en 469 , pendant que Je peuple réuni dans les églises se préparait par des prières à célébrer la solennité du lendemain , la foudre tomba sur le palais des empereurs , qui , en peu d'instants, fut totalement embrasé. Sa po-
silion sur le point le plus élevé de la moyenne ville (la place des Capucins et une portion de celle du Collège), donnait des inquiétudes sérieuses aux habitants, qui craignaient de voir les flammes se porter sur leurs maisons , et amener une conflagration générale. Chacun s'empressa de quitter les églises pour veiller à la conservation de ses propriétés ; mais saint Mamert n'abandonna point l'autel , et par ses ferventes prières il obtint du ciel que l'incendie restât concentré dans l'enceinte du palais.
Dans cette nuit mémorable , saint Mamert conçut le plan des prières et processions connues depuis sous le nom de Rogations.
Telle est l'analyse fidèle d'une partie de l'homélie des Rogations.
Saint Avite annonce que déjà avant l'embrasement du palais , qu'il nomme Mdes publica , parce que sans doute le sénat y tenait alors ses séances , les esprits étaient effrayés par des prodiges sans nombre , de fréquents tremblements de terre , et des bruits nocturnes. On vit des bétes sauvages se mêler dans de grandes réunions d'hommes , avec la même familiarité que les animaux domestiques. Des cerfs pénétrèrent par les portes étroites de la ville, et vinrent jusqu'au forum; enfin on ne parlait que de fantômes et d'apparitions. Saint Avite, après tous ces détails , explique que les opinions étaient partagées sur ecs différents prodiges. Les
uns n'y voyaient que des choses naturelles ou dues au hasard , tandis que d'autres , en plus grand nombre , les considéraient comme le présage de maux infinis. L'incendie du palais par le feu du ciel vint naturellement accroître l'effroi , et saint Avite paraît convaincu que, sans les prières de saint Mamert et l'institution des Rogations , d'autres calamités auraient pesé sur le peuple viennois.
L'auteur de l'homélie annonce aussi que saint Mamert réunit une assemblée secrète dans laquelle il exposa son projet, qui fut ensuite approuvé par les membres les plus considérables et les plus influents du sénat.
Le discours d'institution fut prononcé par saint Mamert dans la basilique la plus rapprochée des murs de la ville , c'est-à-dire dans l'église des Sept- Frères-Machabées .
Saint Avite explique enfin que l'institution des Rogations fut accueillie par un assez grand nombre des églises des Gaules ; que , dans le commencement , les processions se firent à des époques différentes ; mais que peu à peu on adopta les trois jours qui précèdent l'Ascension, ainsi que l'avait fait saint Mamert lui-même.
L'homélie des Rogations prouve que sous l'épiscopat de saint Mamert le forum existait encore , que Vienne renfermait plusieurs églises , et que le sénat conservait son crédit. Elle sert encore h faire connaître l'année de l'incendie du palais des empe-
reurs , incendie qui inspira une terreur telle qu'elle fut peut-être l'unique cause des Rogations. Quoi qu'il en soit , cette institution de processions publiques et solennelles dans la capitale du royaume des Bourguignons , sous les yeux de leur roi , à une époque où les nouveaux maîtres de Vienne professaient l'arianisme , vient à l'appui de ce que nous avons dit sur leur tolérance.
Ce fut sous l'épiscopat de saint Mamert qu'on chanta pour la première fois le trisagium, c'est-àdire le Gloria Patrie et Filio> et Spiritui sancto. Ce chant , dont l'invention est attribuée par les uns à saint Mamert , et par d'autres à Claudien Mamert, son frère , n'était exécuté que par les chrétiens orthodoxes, et les distinguait des ariens.
L'évêque saint Mamert était rempli d'instruction. Sidoine Apollinaire et Grégoire de Tours n'en parlent qu'avec éloges. Il écrivit plusieurs ouvrages qui ne sont pas venus jusqu'à nous.
Claudien Mamert , son frère et son grand-vicaire, était géomètre , astronome, musicien, poète, et savant dans l'interprétation de l'Écriture sainte. Les ouvrages qui restent de lui sont un Traité de la nature , l'état et la substance de l'ame , divisé en trois livres , et un recueil de pensées ou raisonnements sur la nature corporelle , incorporelle et divine. Il avait composé plusieurs hymnes ; la seule qui soit aujourd'hui connue, est le Ponge lingua.