INTRIGUES DE BOSON ET DE SA FAMILLE
Le couronnement des enfants de Louis le Bègue ne changeait rien à la situation de la France , puisqu'aucun des personnages qui visaient au trône
n'avait renoncé à ses prétentions Les grands
vassaux n'étaient pas plus soumis qu'auparavant, et tout annonçait un prochain déchirement.
Boson s'était rendu favorables le clergé, les grands et les peuples de son gouvernement.
Ermengarde, sa femme, n'avait point oublié qu'elle était fille d'un empereur , quelle avait été la fiancée d'un autre empereur; et elle excitait son mari à profiter des circonstances pour arriver à une indépendance absolue. Elle n'aspirait qu'à échanger sa couronne de duchesse contre le diadème de reine. Ses conférences avec le pape l'avaient convaincue que l'époque où son ambition serait satisfaite n'était point éloignée; mais chaque moment de retard lui paraissait un siècle. Elle entretenait une correspondance suivie avec sa mère l'impératrice Ingelberge, et elle recevait d'elle l'assurance que le pape verrait de bon œil l'agrandissement de sa maison.
L'impératrice Richilde , veuve de Charles le
Chauve , était aussi tout-à-fait dans les intérêts de son frère Boson. Elle cherchait à lui attirer l'amitié des grands d'une partie de la Bourgogne.
Un seul individu de la famille voyait avec peine tout ce qui se tramait : c'était Richard le Justicier , duc de Bourgogne , frère de Boson et de Richilde. Ce n'était pas sans jalousie qu'il s'apercevait que tout le crédit de sa sœur s'employait à l'élévation de Boson, tandis que lui-même était à peu près négligé. D'un autre côté , l'occupation d'Autun par son frère lui avait fait concevoir des inquiétudes ; mais ce ne fut pourtant qu'un peu plus tard qu'il jeta tout-à-fait le masque et se montra à découvert l'ennemi de Boson. Il est présumable aussi que Richard ne fut pas mis dans l'entière confidence des projets de son frère , et qu'il ne les connût exactement qu'après leur exécution.
Quoi qu'il en soit, Boson etErmengarde , assurés de l'appui de Richilde , et de la bienveillance du pape , commencèrent à faire répandre par leurs créatures l'opinion que le rétablissement de l'ancien royaume de Bourgogne serait , dans les circonstances , un véritable bonheur. Cette idée développée avec habileté fixait naturellement l'attention sur Boson , le plus puissant seigneur du pays , gendre et beau-frère d'empereur , et beau-père d'un roi. Il ne fallait plus qu'agir, puisque toutes les chances étaient favorables ; aussi l'archevêque de Vienne , créature de Boson , n'hésita pas à convo-
quer un concile à Mantaille : car les archevêques et évêques étaient arrivés à un degré de puissance tel qu'une élection de cette importance ne les effraya pas. On ignore si l'archevêque de Vienne envoya des convocations hors de la Provence , du Dauphiné , de la Savoie , du Vivarais , du Lyonnais et de la Franche-Comté. Ce qui est certain , c'est qu'il ne vint au concile aucun prélat des autres gouvernements , et c'est par erreur que Charvet ( pag. 224) dit que levêque à'Jgde se joignit à ses confrères. C'est celui à'Jpt (aptensis) dont les actes du concile font mention. Quant à celui de Lausanne , il ne faut pas oublier qu'il était suffragant de l'archevêque de Besançon.
CONCILE DE MANTAILLE.
Il ne reste plus que les ruines du château de Mantaille , situé sur la commune d'Anneyron , département de la Drôme , à six lieues au midi de Vienne. Ce château était alors célèbre. Il avait été la résidence de Charles . roi de Bourgogne , mort en 863 , et puisqu'il s'agissait de relever le trône de Bourgogne, le choix du local où devait se tenir le Concile entrait aussi dans les combinaisons de Boson.
Les personnages qui composaient le Concile présidé par Otram, archevêque de Vienne, furent
bientôt d'accord. On envoya au duc Boson, qui était alors à Vienne , une députation chargée d^ne lettre ainsi conçue :
« Très illustre Prince, le saint Concile assem- « blé au nom de Dieu , avec les seigneurs laite ques, à Mantaille, dans le territoire de Vienne, « par l'inspiration divine , nous envoie vers votre « clémence pour apprendre de votre propre bou- « che comment vous prétendez vous comporter a sur le trône où nous souhaitons que vous soyez « élevé. Nous désirons savoir si votre zèle pour « la foi catholique vous fera sincèrement recher- « cher tout ce qui pourra contribuer à la gloire a de Dieu et à l'exaltation de l'Église ; si vous « voulez , à l'exemple des rois vos prédécesseurs « connus par nos histoires et par la renommée , t< faire exécuter les lois, suivre en tout les rè- « gles de la justice et de l'équité , conserver l'hu- « milité , fondement de toutes les vertus , la pâte tience, la douceur, la fidélité dans les promesses, c« et la sobriété ; vous rendre accessible à ceux qui « vous représenteront leurs droits , ou intercèdent ront pour les autres ; chercher plutôt à faire « du bien qu'à dominer; reprimer, comme l'ont « toujours fait les bons princes , la colère , la « cruauté, l'avarice et l'orgueil; enfin écouter, « comme le père et le protecteur de tous vos su- « jets, les bons conseils, aimer la vertu et la « vérité, fuir et poursuivre le vice.
u Nous avons cru ces précautions nécessaires, k ^1 in que dans la suite on ne blâme ni notre con- «' duite ni votre règne, pendant lequel nous esa pérons être heureux; et que par la grâce de a Dieu et l'intercession des saints, la paix et la <c vérité soient sur les prélats, sur les seigneurs et « sur leurs inférieurs , et que votre exactitude à a observer les lois divines et humaines leur donne « lieu de louer Dieu en tout et partout. Les évê- <c ques et les seigneurs supplient aussi votre pru- <c dence de faire en sorte que tous ceux qui com- « poseront votre maison vivent avec édification. »
Boson ne fit point attendre la profession de foi que le Concile lui demandait; voici sa réponse qu'il lut à l'assemblée, dans laquelle il se rendit : « Au très sacré Concile et aux Seigneurs qui « me sont fidèles ,
« Boson, humble serviteur de Jésus- Christ.
« Je commence par vous rendre des actions de « grâce de cœur et de bouche de l'affection sin- « cère que vous me témoignez. Je sais que je ne ce la mérite point , et je la regarde comme un « effet de votre bienveillance pour moi et de la « grâce immuable de Dieu. Je vous remercie « aussi de votre zèle qui , en m'élevant sur le « trône , me donne occasion de combattre pour u notre mère la sainte Église de Dieu vivant , et « de mériter par là une récompense éternelle, ce Pour moi , connaissant ma faiblesse et mon in-
« suffisance pour un si haut rang , je vous avoue « que je l'aurais refusé absolument, si je n'avais « reconnu par l'unanimité de vos cœurs et de vos « suffrages en ma faveur , que c'est la volonté de ce Dieu ; c'est pourquoi , étant convaincu que je « dois obéir tant aux évêques inspirés de Dieu ce qu'aux seigneurs qui me sont dévoués , je ne « résiste ni n'ose résister à vos ordres.
« A l'égard de la demande que vous me faites « de la manière dont je veux me conduire dans « le gouvernement, je reçois avec plaisir les « règles que vous me prescrivez et les avis que « vous me donnez. Je fais profession de la foi « catholique dans laquelle j'ai été nourri. Mon « aveu part d'un cœur et d'une bouche sincères; a je suis prêt , si le Seigneur l'a pour agréable , a à renoncer à tout et à éprouver les plus grandes ce extrémités pour elle. J'aurai soin , par vos con- « seils et avec l'aide de Dieu , de rétablir et de c< conserver les Églises dans leurs biens et dans et leurs privilèges. Je tâcherai de rendre à tous ce une exacte justice, comme vous m'en avez ft • averti ; de faire exécuter les lois ; en un mot , ce de marcher sur les traces des bons princes , en <c traitant tous mes sujets , soit ecclésiastiques , ce soit laïques , suivant les règles de l'équité, ce Quant à mes mœurs , quoique je sache que je ee suis un grand pécheur, je puis vous assurer que ce je suis dans la ferme résolution de me confor-
« mer aux avis des gens de bien , et de rejeter
« les conseils pernicieux des méchants. Comme
« je ne cesse point d'être homme , quoique élevé
ce sur le trône , si par malheur il m'arrive de
ce commettre quelque faute contre quelqu'un , je
« tâcherai de la réparer par votre conseil. Je
ce vous prie seulement de m'en avertir à propos ,
« et de me faire connaître ce que vous jugerez le
ce plus convenable et le plus juste. Le soin que
« vous prendrez alors de ma gloire rehaussera la
ce vôtre. Si quelqu'un de vous manque à ce qu'il
a me doit, je me rendrai accessible aux prières,
« et j'attendrai qu'il me fasse satisfaction , avant
c* d'en venir aux châtiments. J'observerai soigneu-
cc sèment les lois divines et humaines, afin que
« par ce moyen Dieu soit béni en tout et partout,
ce Pour ce qui concerne ma maison , puisque
c< Dieu habite parmi les saints, je la réglerai de
et manière que tous se comporteront comme il
ce convient.
ce Pontifes du Très-Haut, ministres sacrés de
c< ses autels , puisque je me rends à vos souhaits ,
te je vous conjure de m'aider dans l'administra-
cc tion du royaume , non seulement de vos biens
ce et de vos conseils , mais encore de vos ferven-
ce tes prières auprès de Dieu et de ses saints. Si
« quelqu'un désapprouve mon élection , je le prie
te d'en déclarer ingénument les raisons pour sa
ce satisfaction et pour la mienne. Enfin je vous
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a prie d'ordonner des prières dans vos diocèses , « pendant trois jours, pour demander à Dieu Ja te grâce de connaître sa volonté dans une affaire « de si grande importance. »
Le concile après avoir entendu la lecture du discours de Boson , rendit le décret suivant :
« Les évéques s'étant assemblés à Mantaille , u dans le diocèse de Vienne , pour y traiter des « affaires de l'église , et se voyant sans secours « depuis la mort du dernier roi , non seulement « par rapport à eux et aux biens de leurs églises, u mais encore par rapport aux biens de tout le « peuple , personne de ceux qui pouvaient suc- « céder à ce royaume par leur naissance n'étant « en état de le gouverner par lui-même , ont ré- « solu avec les principaux seigneurs de ce royau- « me , qui se sont joints à eux dans celte assem- « blée, de choisir un roi qui eût toutes les qua- « lités nécessaires marquées dans les livres saints. « C'est dans cette vue que jetant les yeux sur « tous ceux qui pouvaient être à portée de cette « dignité , ils les ont arrêtés, d'un consentement et unanime, sur un homme qui leur a paru la mé- « riter préférablement à tous les autres; homme u illustre que l'empereur Charles avait choisi déjà « depuis long-temps pour son conseil et pour a général de ses armées ; que le roi Louis , qui a vient de mourir, avait résolu d'élever aux plus « hantes dignités ; que le souverain pontife , évê-
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et que de Rome , aime comme son fils et qu'il a a choisi pour son défenseur. C'est l'illustre a prince Boson qui a été choisi d'une commune <c voix pour cette dignité, par la volonté de Dieu m et les suffrages des pasteurs et des principaux a seigneurs du royaume, qui n'ont eu en vue « dans cette élection que les besoins du royaume u et les secours qu'il doit en espérer. Ce prince a avait d'abord refusé cette dignité; mais il l'a « acceptée enfin, lorsqu'on lui a fait connaître « que les intérêts de Dieu et de son église l'exia geaient ainsi de lui. Il s'est présenté devant « le Seigneur; nous avons fait sur lui les prières « accoutumées en cette occasion , afin que Dieu « qui lui a mis dans le cœur les plus saintes dis- « positions , lui fasse la grâce de les exécuter; « et afin que cette élection soit connue de tout « le monde , elle a été souscrite par tous les «. évêques de cette assemblée.
« Fait à Mantaille le i5 du mois d'octobre de « l'an de l'incarnation 879. »
Ce décret fut revêtu des signatures de six archevêques et de dix-sept évêques.
Les archevêques étaient Otram de Vienne , Aurélien de Lyon , Teutran de la Tarantaise , Robert d'Aix, Rostaingt d'Arles, et Théodoric de Besancon.
Les évêques étaient Radbert de Valence , Bernard de Grenoble , Hélias de Vaison, Hémico
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de Die, Adalbert de Maurienne , Biraco de Gap , Eustorge de Toulon , Girbald de Cavaillon , Jérôme de Lausanne , Richard d'Apt , Guntard de Mâcon , jEther de Viviers , Leodoin de Marseille , Germard d'Orange , Ratfrid d'Avignon , Walefrid d'Uzès , et Édolde de Riez.
Ce fut ainsi que plusieurs provinces se trouvèrent séparées pour long-temps du royaume de France , et formèrent un état particulier. Le comté de Vienne ne fut de nouveau réuni à la France que cinq-cent-soixante et onze ans plus tard.