DEUXIEME ROI DES BOURGUIGNONS
Les premières années du règne de Gondioc s'écoulèrent dans une paix profonde. Ce prince conserva les institutions qui existaient dans sa capitale , et il laissa aux anciens habitants de la province viennoise la faculté de pratiquer publiquement les cérémonies de leur culte. Cette tolérance de la part des Bourguignons , qui ne renoncèrent à l'arianisme et ne rentrèrent dans le sein de l'Église orthodoxe que beaucoup plus tard , est un fait digne
de remarque sur lequel nous aurons plus d'une fois occasion de revenir.
La tranquilité dont jouissait le nouveau royaume fut tout à coup troublée par la nouvelle de l'arme* ment prodigieux d'Attila. Ce roi des Huns, qui se fesait appeler le Jléau de Dieu , après avoir ravagé l'Orient, pendant plusieurs années, tourna ses armes contre l'Occident. L'Allemagne ayant été rapidement subjuguée (an 45o) , les Huns se décidèrent à envahir les Gaules. Trêves, Worms, Mayence et Metz opposèrent une résistance inutile, et Attila vint assiéger Orléans avec une armée qu'on porte a cinq cent mille combattants.
Cependant Aétius , généralissime et patrice dans les Gaules, avait réuni toutes ses forces pour s'op" poser à l'invasion des barbares. Les Francs , commandés par Mérovée , un de leurs chefs ou rois , s'étaient rangés sous les bannières du général romain .
L'empereur Valentinien III , dans des circonstances aussi critiques, avait écrit aux rois des Visigoths et des Bourguignons :
a La prudence exige , leur mandait-il , que vous « vous joigniez à nous pour éloigner cet Attila qui « prétend subjuguer le genre humain ; qui croit a que tout ce qui est possible est permis. Les « nations doivent leur haine à celui qui veut les « détruire , et vous avez à secourir la république , « vous gui êtes ses hâtes et qui habitez sur son « territoire. »
Théodoric , roi des Visigoths , et Gondioc , roi des Bourguignons, ne restèrent point sourds à cet appel ; ils se mirent à la tête de leurs troupes , et Aétius, à l'aide d'aussi puissants renforts, parvint à faire lever le siège d'Orléans. Il poursuivit Attila jusque dans la plaine de Châlons-sur-Marne , où les Huns , dans une sanglante bataille , perdirent cent quatre-vingt mille hommes , selon les uns , et trois cent mille hommes, selon les autres (an 45 1).
Les Bourguignons se distinguèrent dans la bataille , et le roi des Visigoths , qui commandait une des ailes de l'armée alliée , fut renversé de son cheval et écrasé par ses propres cavaliers. Son fils Thorismond prit le commandement des Visigoths , et quelques auteurs prétendent que ce prince aurait pu s'emparer du camp d'Attila, s'il n'eût reçu des ordres positifs d' Aétius de suspendre toute altaque contre l'ennemi. Ces ordres s'expliquaient par la crainte qu'avait le général romain que les Visigoths ne devinssent trop puissants clans les Gaules.
Attila n'éprouva aucune difficulté à repasser le Rhin avec les débris de son armée; il se rendit en Pannonie où il recruta de nombreuses troupes à la tête desquelles il se porta en Italie. La ville d'Aquilée fut la première dont il s'empara (an 452); il y fit mettre le feu après en avoir égorgé les habitants et enlevé toutes les richesses. Il traita avec la même barbarie Mantoue, Vérone, Padoue, Milan, Parme , Plaisance et Modène.
Le pape saint Léon , craignant pour Rome , alla trouver dans son camp le terrible roi des Huns , et au moyen d'un tribut qu'il promit au nom de l'empereur Valentinien , il obtint que les Huns quitteraient l'Italie d'où ils sortirent gorgés des dépouilles des villes incendiées.
Attila accepta d'autant plus volontiers les propositions de saint Léon qu'il savait qu'Aétius était au moment de traverser les Alpes avec une nouvelle armée levée dans les Gaules. Attila épousa quelque temps après la fille du roi des Bactriens qui était , dit-on , d'une beauté ravissante , et les excès de plus d'un genre auxquels il se livra le jour même de ses noces furent tels qu'il mourut d'un vomissement de sang.
Le célèbre Aétius périt plus misérablement encore. Appelé auprès de l'empereur , celui-ci lui reprocba d'avoir occasioné les maux qui avaient pesé sur l'Italie , en laissant échapper Attila après la victoire complète remportée sur lui dans les Gaules. Valentinien , s'échauffant toujours davantage , devint tout à fait furieux, et tua Aétius de sa propre main.
La mort de ce grand capitaine ne resta pas longtemps impunie. Deux de ses anciens gardes assassinèrent l'empereur le 1 7 mars 455 , à la sollicitation de Maxime, homme consulaire, de qui il avait déshonoré la femme.
Ce même Maxime fut revêtu de la pourpre im-
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périale; il épousa Eudoxie, veuve de Valentinien III, à laquelle il eut la faiblesse de confier qu'il n'était pas étranger a la mort de son mari. Celle - ci conçut tant d'horreur pour Maxime qu'elle attira à Rome les Vandales qui pillèrent et saccagèrent cette capitale , et emmenèrent un grand nombre d'habitants en captivité. Maxime fut assommé parles Romains à coups de pierre.
Il eut pour successeur Avitus , né en Auvergne , d'une famille illustre, et qui avait été préfet du Prétoire des Gaules.
Ce fut par cet empereur que le roi Gondioc fut promu à la dignité de Patrice* en récompense des services qu'il avait rendus lors de l'invasion d'Attila.
Gondioc était allié de Théodoric II , roi des Visigoths. Ce dernier, attaqué brusquement par Rechiaire , roi des Suèves , qui occupait une partie de l'Espagne , appela Gondioc à son secours.
Le roi des Bourguignons traversa promptement le Rhône avec toutes ses forces; il joignit ses troupes à celles des Visigoths , et les deux souverains remportèrent en 4^6 une victoire signalée sur Rechiaire qui fut fait prisonnier. La bataille se donna sur les bords de l'Orbegua. Gondioc était accompagné de son fils aîné, Chilpéric, qui donna de telles preuves de valeur qu'il fut proclamé roi , du consentement de son père. Au reste , ce titre ne donna aucune autorité réelle à Chilpéric , et le pouvoir resta , comme auparavant , concentré dans les mains de Gondioc.
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Au retour de cette expédition , Gondioc s'empara de Lyon et de toute la première lyonnaise; il se remit aussi en possession de la partie de l'Alsace et de la Suisse qui avoisine le Rhin , dont il avait fait cession lors de son traité avec Aétius.
La dignité impériale était tout-à-fait avilie dans l'Occident; les généraux les plus renommés dédaignaient de prendre un titre auquel se rattachait peu de puissance , et ils se contentaient de disposer de la couronne impériale en faveur de leurs créatures. Ce fut ainsi que Ricimer, un des plus grands généraux de cette époque, abusant de la confiance d'Avitus, fit révolter l'armée dont celui-ci lui avait donné le commandement en Italie. Avitus, qui se trouvait alors dans les Gaules , réunit quelques troupes , et se décida à aller combattre les révoltés; mais, investi dans Plaisance , il fut contraint d'abdiquer, et chercha à se soustraire à la vengeance de son ennemi en entrant dans les ordres sacrés; il se fit ordonner évéqne de Plaisance , et bientôt ne se croyant plus en sûreté en Italie, il résolut de venir terminer sa carrière en Auvergne. Il mourut pendant le trajet, dans l'année 4^7.
Ricimer fit monter sur le trône impérial Majorien , dont le père avait été l'un des généraux du célèbre Aétius. Majorien était un jeune homme des volontés duquel Ricimer croyait pouvoir disposer. Ce choix n'eut pas l'assentiment des Visigoths et des Bourguignons , et leur influence occasiona un sou-
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Jèvcment dans les Gaules. Il paraît que la ville de Lyon se prononça fortement dans cette circonstance en faveur de Marcellien , autre général , sur la tête duquel les révoltés voulaient placer la couronne impériale.
Majorien se rendit dans les Gaules à la tête d'une armée : il se porta sur Lyon qu'il enleva aux Bourguignons (an 4^8) ; il laissa une forte garnison dans cette ville , et imposa sur ses habitants des contributions considérables. Cependant , à la prière de Pierre , son secrétaire , il consentit à faire partir la garnison , et plus tard , lorsque Sidoine Apollinaire, qui depuis fut évêque de Clermont , vint prononcer son panégyrique à Lyon, l'empereur, à sa sollicitation , accorda aux Lyonnais la remise d une partie des impôts dont il les avait frappés.
De Lyon Majorien se transporta dans la Basse- Provence. 11 y arriva, sans doute, par la rive droite du Rhône. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'il se rendit maître de la ville d'Arles , qu'il y prit ses quartiers d'hiver , et qu'il y était encore le i 7 avril
Théodoric, roi des Visigoths, se mit brusquement en campagne et enleva aux Romains quelquesunes de leurs places. Mais Majorien sortit d'Arles, joignit bientôt les Visigoths , et les défit dans une bataille rangée. Un traité de paix fut la suite de cette victoire , et les Visigoths s'engagèrent à seconder les Romains dans les guerres entreprises contre
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les Suèves en Espagne, et les Vandales en Afrique.
Effectivement Majorien se porta en Espagne pour de là passer en Afrique ; mais les Vandales , ayant équipé une flotte considérable, vinrent attaquer les vaisseaux de l'empereur dans la baie d'Alicante , et réussirent à les détruire ou à s'en emparer (an 460). Après cet échec , l'empereur revint à Arles où il s'occupa sans relâche du soin d'équiper une autre flotte. Les Vandales, alarmés des immenses préparatifs de Majorien, lui envoyèrent des ambassadeurs avec lesquels un traité de paix, dont nous ne connaissons pas les conditions , fut consenti.
Pendant ce temps , les généraux de Théodoric ravagèrent une partie de la Galice et la Lusitanie, qui appartenaient aux Suèves.
A la fin de juillet 461 , Majorien se décida à se rendre à Rome; mais Ricimer, jaloux de la réputation que cet empereur avait acquise , et de la confiance que les troupes commençaient à lui donner, le fît arrêter à son arrivée à Tortone , le 2 du mois d'août , et le dépouilla des ornements impériaux. Cinq jours après Majorien fut mis à mort.
Il y eut un interrègne jusqu'au 19 novembre, jour auquel Ricimer plaça sur le trône impérial Libius Sévérus , homme d'une nullité absolue.
jEgidius, que Majorien avait nommé généralissime de toutes les troupes romaines dans les Gaules (magister utriusque militiœ), au moment de son
départ pour l'Italie , résolut de venger la mort de Majorien qu'il regrettait sincèrement, et d'attaquer Ricimeret Sévérus. Mais au moment où il allait se mettre en route, il apprit que les Visigoths venaient de s'emparer de Narbonne , et que , de concert avec les Bourguignons , ils assiégeaient la ville d'Arles (an 462). H f Llt forcé de tourner ses armes contre ces deux peuples , et il parvint à faire lever le siège d'Arles.
A peine Ricimer avait -il eu connaissance des préparatifs d'jEgidius qu'il avait songé à lui susciter des obstacles dans les Gaules. Aussi c'était à son instigation que les Visigoths avaient surpris Narbonne et s'étaient portés sur Arles. Pour décider Gondioc , roi des Bourguignons , à agir de concert avec les Visigoths , Ricimer le fit nommer , par l'empereur Sévérus , généralissime dans les Gaules; mais il paraît que ce fut un vain titre pour le roi des Bourguignons , car jEgidius continua à commander dans toute la partie des Gaules qui était encore soumise aux Romains.
Effectivement , ce général battit en ^65 les Visigoths qui cherchaient â étendre leurs conquêtes dans les Gaules. La bataille se donna entre la Loire et le Loiret , et Frédéric , frère du roi des Visigoths, y perdit la vie.
Les Visigoths furent plus heureux en Espagne ; ils s'emparèrent de presque tout le pays. Les Suèves n'occupaient plus qu'une partie de la Galice , et les
provinces de Taragone et de Carthagène étaient les seules qui reconnussent encore l'autorité des Romains.
jEgidius fut, selon les uns, poignardé, et selon les autres, empoisonné, en 464. Sa mort fut le signal de l'envahissement de la presque totalité du territoire qui restait aux Romains dans les Gaules. Le Bcrri , la cité de Sens et l'Auvergne, voilà tout ce qui demeura sous le commandement de Paulus , général romain, qui prenait le titre de comte.
Syagrius, fils d'^Egidius, se forma de Soissons et de son territoire une petite souveraineté indépendante.
Les Francs s'emparèrent de toutes les provinces qui longent le l>as Rhin.
Des Saxons s'établirent à Nantes et à Baïeux.
Des Bretons se fixèrent à Vannes.
Et enfin, Chilpéric, fils de Gondioc , poussa à la tète des Bourguignons une reconnaissance jusque sur Paris dont il s'empara.
L'empereur Sévérus fut empoisonné en 465. On ne manqua pas d'imputer ce crime à Ricimer, qui, sans prendre le titre d'empereur , dirigea souverainement toutes les affaires pendant près de deux ans.
Ce ne fut que de son consentement qu' An thémius né à Constantinople, et qui avait été consul en 455, parvint à l'empire (an 4^7) » ct encore Ricimer mit-il pour condition à ce consentement qu'Anthémius lui donnerait sa fille en mariage.
LesVisigoths avaient à cette époque pour souverain Euric , prince aux qualités guerrières duquel tous les contemporains rendent justice ; mais il y joignait une extrême ambition. 11 chercha à s'emparer de l'Auvergne en 470- Les Romains appelèrent à leur secours les Bretons et les Bourguignons. Riothimus , chef des Bretons nouvellement fixés dans la province à laquelle on a donné leur nom ( la Bretagne ) , accourut à la tête de douze mille hommes , et fut complètement battu par les Visigoths. Riothimus se replia avec le peu de soldats qui lui restaient sur l'armée des Bourguignons. Pendant ce temps , les Visigoths investirent la ville de Clermont ; mais Gondioc , avec ses deux fils aînés, Chilpéric et Gondeband, arriva à temps pour leur faire lever le siège , et les chassa successivement de toutes les positions qu'ils occupaient dans l'Auvergne.
C'est à cette occasion que Sidoine Apollinaire dit , en parlant des Bourguignons , qu'ils étaient de bonnes gens , de haute taille , et de braves soldats.
L'empereur Anthémius , pour témoigner sa reconnaissance au roi Gondioc , accorda la dignité du patriciat à ses fils Chilpéric et Gondebaud. Il paraît même qu'il ne s'en tint pas à ces témoignages honorifiques , car nous voyons qu'à dater de cette époque les Bourguignons se saisirent , sans opposition, de Lyon et de la première Lyonnaise
qu'ils avaient déjà occupée en * et l'on peut croire qu'ils n'agrandirent leur territoire que du consentement de l'empereur.
Anthémius commençait à se défier de Ricimer , son gendre , et celui-ci , à qui les soupçons de l'empereur n'échappèrent pas , résolut de le prévenir ; il se déclara généralissime de tous les barbares qui occupaient l'Italie , et il vint à leur téte assiéger Rome ou s'était réfugié Anthémius (an 47 2 )* Les Romains , entièrement dévoués à l'empereur , défendirent courageusement leur ville , malgré la peste et la famine qui y régnaient depuis quelque temps.
L'empereur avait demandé des secours dans les Gaules. Rilimer , un de ses généraux , arriva en Italie avec une armée composée de soldats levés dans la partie des Gaules qui était encore sous la domination romaine , et les rois des Visigoths et des Rourguignons y joignirent des troupes nombreuses; mais toute cette armée fut battue par Ricimer qui redoubla d'efforts contre Rome , et finit par emporter la place. Il la mit au pillage et la saccagea, en permettant à ses soldats d'exercer des cruautés inouïes sur ses habitants. Il fit mourir Anthémius le 1 1 juillet , et proclama à sa place Olybrius.
Ricimer mourut le 19 septembre de la même année. L'empereur Olybrius ne lui survécut guère, car il succomba, après une courte maladie , le 25 du mois d'octobre , et le trône impérial resta vacant
jusqu'au mois de mars 47$ où GlycéYius se fit proclamer empereur.
Pendant ce temps , une armée de Goths , sous la conduite de Théodomir , un de leurs rois , envahit l'Italie ; mais d'après un traité que Glycérius acheta au prix de l'or, ces mêmes Goths consentirent à passer dans les Gaules; ils se joignirent aux Visigoths , qui , à l'aide de ce renfort , poussèrent leurs conquêtes dans l'Espagne.
Cette même année, Gondioc, roi des Bourguignons , mourut dans Vienne , sa capitale , après un règne de trente-sept ans.