CHAPITRE DOUZIÈME
Cette Eglise séculière n^ayant de rapport avec aucune autre Eglise de Paris, de même qu^aucune ne dépend d^elle, je Tai regardée comme isolée, et lui ai destiné un Chapitre séparé.
Plusieurs Auteurs ont déjà traité de cette Sainte-Chapelle diaprés les Mémoires laissés par trois Chanoines de cette Eglise^ sçavoir Jean Mortis, Gilles Dongois, et Charles du Tronchay. C'est pourquoi il me suffira de faire observer qu'elle est la troisième bâtie par nos Rois dans ce quartier de la Cité de Paris, Saint Barthelemi ayant été la première, bâtie selon les apparences, sous la première race. Saint Nicolas, la seconde, construite par le Roi Robert deux cens ans avant S. Louis. Il n'est pas certain que ee saint Roi ait fait bâtir la Sainte-Chapelle à la même place où étoit cette Chapelle de S. Nicolas, de même qu'il ne l'est pas non plus que le Roi Robert eût fait construire celle de Saint Nicolas à la place de Saint Barthelemi. Il est à présumer que ces deux Rois si pieux et si dévots n'auront pas ôté une Eglise d'un endroit sans la rebâtir dans un autre. Aussi l'Office de S. Nicolas s'acquitte-t-il à l'autel situé dans la grande Salle où pouvoit être l'Eglise de son nom. Quoiqu'il en soit, lorsque la Sainte-Chapelle a été bâtie, il y avoit plus de cent ans que l'Eglise de Saint Barthelemi étoit érigée en Paroisse, dont le territoire renfermoit les lieux que l'on a depuis fait servir pour la construction d'autres Eglises ou Chapelles, et des différentes salles du Palais, dont la clôture, du côté de la rue où est Saint Barthelemi, ne paroît être que d'environ l'an i3oo.
On ne peut rien ajouter aux éloges que tous les écrivains ont donné à la bâtisse de la Sainte Chapelle, comme à l'un des édifices les plus hardis qu'ail y ait en Europe pour la délicatesse, et des mieux entendus pour la variété dans le peu d'étendue qu'il a. L'édifice de dessous qui est plus large, et qu'on appelle la Basse Sainte Chapelle, n'a pour supporter le poids de la haute que de petites colomnes très-peu éloignées des murs. Les tombes qui en forment le pavé, sont presque toutes de Dignitaires ou Chanoines du lieu, couvertes d'épitaphes qui sont du XIV et XV siècles. Il y en a une d'un Prêtre de la maison de Mellot, De Mellotojacet hiCj lequel au lieu d'un calice tient de ses deux mains un reliquaire ou phylactère sacré en forme de pyramide gothique. Ce
qu'on dît de l'Image de la sainte Vierge quî est à la porte, et dont la tête est penchée, sçavoir que Scot ayant fait sa prière devant cette image dans le tems qu'il alloit disputer pour soutenir l'immaculée Conception, la statue baissa la tête, est une histoire faite à plaisir. Cette image a été taillée suivant le goût particulier du Sculpteur et il en reste ailleurs de toutes semblables. L'Architecte du bâtiment de cette Chapelle a été Pierre de Montreuil, le même qui a bâti la belle Chapelle de N. D. du cloître de Saint Germain des Prez et autres. La dédicace en fut faite le 26 Avril 1248, par Philippe Berruyer, Archevêque de Bourges, en l'honneur de la Sainte Vierge. C'est le lieu où Nicolas Boileau Despreaux a eu sa sépulture, l'an 171 1. Du Breul qui- a écrit si au long sur la Sainte Chapelle, n'étoit pas apparemment jamais entré dans cette Chapelle inférieure; il y auroit vu, dès l'entrée, la tombe de Jean Mortis, Conseiller au Parlement, Chantre de la Sainte- Chapelle, qui lui auroit appris que cet écrivain dont il a transcrit l'ouvrage, n'est pas inhumé aux Celestins, mais dans ce lieu, et qu'il mourut en l'an 1484, au mois de Mai.
La Sainte Chapelle, à laquelle on monte par 44 degrez, a un portail, au haut duquel, suivant l'usage du XII et du XIII siècle, est représenté le jugement derniét; au pilier qui sépare les deux battans de la porte est une statue de J. C. bénissant de la droite, et tenant un globe de la gauche, faite presque à l'instar de celle de la Cathédrale, sinon que celle-ci tient un livre au lieu d'un globe. Les Prophètes sont sculptés dans le support comme à Notre-Dame. On y voit de côté et d'autres des hiéroglyphes, suivant la coutume de ce tems-là, et quelques traits de l'Histoire sainte, comme celle de Jonas. On voit dans le bas la fleur de lis entremêlée avec les armes de Castille, par allusion à Blanche, mère du fondateur. Les vitrages de ce^te Eglise sont l'étonnement de tous les spectateurs : ils sont tous du tems même de la construction, excepté celui qui est au-dessus de la porte, lequel représente les visions de l'Apocalypse, et qui ne paroît gueres avoir que deux à trois cens ans.
On sçait que cette Eglise est dépositaire des Reliques qui doivent être les plus précieuses aux Chrétiens, sçavoir de quelques instrumens de la Passion de Notre-Seigneur. Il y a dans la nef un tableau qui met au fait de la manière dont S. Louis eut ces Reliques, et l'histoire en est rapportée par plusieurs Historiens de son siècle. Elles y furent reçues le 3o Septembre 1247, dans le tems qu'on finissoit l'édifice. Delà vint la coutume que nos Rois avoient de montrer eux-mêmes la vraie Croix au peuple Stuvâi. en certains jours de Tannée ; Charles V le faisoit le jour du Ven- T. 11, p. 645, dredi-Saint, ce qui fut aussi observé en 1423 par le Duc de Beth-
Vie de Ch. V, ford pour le Roi d^Aiigleterre, par ordre du Parlement. D'autres
P**" Rois le firent le matin du 3o Septembre, jour de la Fête des Re-
' liques de cette Eglise. Les Chanoines Tont depuis montrée alter-
Man. s. Genov. nativement tous les Vendredis de Carême. On y honoroit aussi
Vie de du sang sorti d'une image de Jésus-Christ que l'on voyait en
Ch. Saveu»e, Orient.
^' ''^^' Quant aux reliques des Saints, la principale est la tête de
Saint Louis, apportée de l'Abbaye de Saint Denis en i3o6, un bras de Saint Léger, en chair et en os, dont le reliquaire a été donné en i368, par le Roi Charles V; quelques fragmens des os de S. Martin, et, suivant l'Inventaire dressé en i335, il y a
Parv.Reg.Thet. pareillement des reliques de Saint Germain, Evêque d'Auxerre, Chart. lequel, aujourd'hui, y est mis en oubli. Il y a aussi plusieurs autres Reliquaires, venant du même Charles V, entr'autres un de S. Exupere de Bayeux, Patron de l'Eglise Royale de Corbeil. On apprend par des Lettres du Roi Charles IV, de l'an i322, qu'aux quatre Fêtes annuelles on transportoit les anciennes reliques où le Roi étoit, pourvu que ce ne fût pas au delà de
SpiciL T. VU, trente-quatre lieues de Paris. 'C'étoient les Frères et Sœurs de p. 24t. l'Hôtel-Dieu de Paris qui les menoient, sur des chevaux du Roi, conduits par quatre valets. •
On voit encore au thrésor un livre des Evangiles, écrit en lettres d'or, caractère du XI siècle ou de la fin du X, où les figures des quatre Evangelistes sont très-grossieres ; quelques livres manuscrits à l'usage de Paris, comme un Evangelier du XIII siècle, un Missel, où l'on a raturé (ainsi que dans ceux du chœur), le chant de Paris pour en mettre un autre très-dur, sur-, tout à la Préface, au Pater et à certains endroits de la Passion. Il paroî(, par les Saints dont Charles V souhaitoit qu'on fît l'Office à la Chapelle de Vincennes, à l'exemple de celle du Palais, que le Calendrier qu'on suivoit à la Sainte-Chapelle étoit celui de Paris, dont d'autres Saintes-Chapelles du Royaume ont adopté les livres sans blesser leur exemption. Ce n'est que dans le siècle dernier que la Sainte-Chapelle de Paris a commencé à se servir des livres qu'on qualifié de Romains, quoique le chant en soit différent de celui que l'on chante à Rome.
La figure qui termine le bâton du Chantre, attire l'attention des curieux d'antiquités profanes, aussi-bien qu'une agathe-onix de figure ovale, longue d'environ un pied, dont le haut représente l'apothéose de l'Empereur Auguste, et le reste, d'autres figures, dont l'explication a donné beaucoup d'exercice.
La Dédicace de cette Chapelle supérieure fut faite le même jour et la même année que celle de la basse Chapelle, par Odon, Evêque de Tusculum, Légat du saint Siège, sous le titre de la
DE Là sainte chapelle DU PALAIS 223
Couronne d'épines et de la Ste Croix. On ne dit point pour quelle raison il fut besoin de consacrer de nouveau en 1524 le grand autel de cette Chapelle. L'Evêque de Megare fit la cérémonie, Reg. Ep. avec la permission de François de Poncher, Evêque de Paris, du i3 Mars. La même année, le Clergé de cette Chapelle vint en procession à Notre-Dame, où Pierre Filhol, Archevêque d'Aix, md. 14 Oct. officia pontifîcalement, en déclarant qu'il n'entendoit préjudicier ni à l'Evêque de Paris, ni au Chapitre. Quatre ans auparavant, la Cathédrale étoit venue en procession à cette même Sainte-Cha- Reg. Part. pelle, afin de prier pour la conservation du Roi, et l'Evêque y '•'* ^'- '^''^'• avoit officié. Ces Processions en cette Eglise n'étoient pas extrêmement rares alors. Le même Evêque Diocésain y célébra le Dimanche, 2 Décembre i528, y sacra Pierre Palmier, Arche- Reg. Ep. vêque de Vienne, et lui donna le pallium, en présence de Jacques Du Molin, Chantre de la même Sainte-Chapelle, et autres. Dix ans après, le Clergé du même lieu, voulant remercier Dieu au Reg. Pari. sujet de la paix prochaine, vint à Notre-Dame avec la vraie Croix. ^jjui.
Dans les origines de la fondation de cette Eglise, il n'étoit point mention de Chanoines ni de Trésorier, mais seulement de Chapelains, dont le premier fut un nommé Mathieu, lequel auparavant jouissoit de la Chapelle de Saint Nicolas : il fut qualifié Maître Chapelain; Grégoire de Meulant, son successeur, fut dit en i265. Maître Gouverneur de la Sainte-Chapelle de Paris ; mais depuis il fut qualifié d'Archichapelain ou de Trésorier. Les plus célèbres de ces Trésoriers par leur science ou par les dignités auxquelles ils furent élevés, sont Pierre d'Ailly, qui devint Cardinal, et mourut sous Charles VI; Pierre Bechebien, Médecin de Charles VII, fait Evêque de Chartres; Robert Cenal, auteur de quelques ouvrages, mort Evêque d'Avranches, en i56o, depuis lequel il y en a eu dix ou douze qui ont été promus à l'Episcopat. Personne n'ignore que cette Dignité de la Sainte-Chapelle a le droit de la mître et de l'anneau. Le Chantre ne fut établi qu'en iSig, par le Roi Philippe le Long. Le Trésorier avoit dès-lors une jurisdiction qui est confirmée par une Bulle de Jean XXII, en i32o. Charles V, en vertu de Lettres de l'an iSji, fit changer en gris le noir des aumusses Feiib. Hist. de que les Chanoines portoient encore alors sur la tête. En i566, *"■"*• Charles IX avoit fait à ce Chapitre le don de la Regale des Reg. Ep. Par. Evêchez du Royaume, par Lettres du 20 Février. ^^"■•
On peut voir dans le Glossaire de DuCange, l'usage où l'on étoit en cette Eglise, comme dans les Cathédrales, d'attacher au cierge giom. Cang. Pascal une Table chronologique de diverses époques, sans oublier "^^ Cereus celle de l'année de l'Episcopat de l'Evêque Diocésain. Ce fragment comput. curieux et très-détaillé, qui est de l'année i327, finit par cet article : Annus Episcopatus Hugonis Paris. Episcopi IL
224 SAINT LOUIS EN l'iSLE
Il s'agissoit de Hugues de Besançon.
A regard des Offices de S. Louis, célébrés en la Sainte-Chapelle
Reg. du par d'autres que par les Chanoines, les Registres des Chartres et
^^p." ^5^* *'* Comptes de Pan i3o6, font voir que ce fut alors que Philippe le
Bel établit les Hermites de S. Augustin pour ses Chapelains, le jour de la Translation du chef de. S. Louis, dans TOctave de l'Ascension, chargeant le Trésorier et les Chanoines, de leur payer à chacun neuf deniers pour les premières Vêpres, et dix-huit pour ibid. le service du jour. Trois ans après, le même Prince étant à Saint Denis, au mois d'Octobre, manda aux Gens de ses Comptes de faire donner la pitance à soixante Frères Mineurs et autant de Frères Prêcheurs, qui viendroient tous les ans en la Sainte- Chapelle, et y célébreroient les Vêpres la veille de S, Louis, 24 Août, et l'Office le lendemain. C'est tout ce que j'en ai pu trouver.