‹ Histoire de la ville et du port de BrestChapitre 7 sur 59 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Armemenltà Crett sout Cliarlc» VIII et Louis XII. — Navigations et combat dfe la Comitf/ftffV (i5oi-i5i a). — Les Anglais attaquent Brest; ils sont battus pris dm Conquet et s'éloignent (i5i3). — Descente des Espagnols aux environs de Brest (1543). — Établissement d'un papegaut (1549). — Villegaignon est cbar^é de fortifier le cbâtean (i55a). — Armements de 1557. ~~ 1^ Anglais raragent k Conquet et Saint -Mathieu (i558). — On commence le bastion de 2$onrdéac (i56o). — Brest enlevé aux ligueurs (iSSg). — Sourdéac , gouverneur de Brest,* fortifie le cbfiteau et y fait divers travaux (1591-1594)* " Les ligueurs aaidéfeat Brest du côté de Recouvrance et campent à Guipavas(i592}. ^ Privilèges accordés par Henri IV h la ville (iSgS). — Siège de Kélem et soumission du pays de Léon (1594). — L£s Espagnols sont repoussés (1597^ — Raisons qui détennincBt Henri IV à créer une m.irine (i 598-161?).

Aussitôt que son mariage avec la fille de François II lui eut confirmé la possession de cette Bretagne si convoitée de ses prédécesseurs , Charles VIII lira parti de cette première annexion, en faisant de Brest le centre, sur rOcéan, des armements auxquels l'obligèrent ses folles expéditions en Italie. Tel celui que nécessita la descente du duc d'Orléans à Rapallo, le 8 décembre 1494; tel encore celui qui eut lieu au mois de juillet 1496 (D. Morice, Pr, t. III, col. 784), et qui aurait peutêtre amené une issue favorable , sans Tincapacité de ce prince et les intelligences de son ambassadeur Briçonnet avec le pape Alexandre VI (1).

(1) Ce furent vraisemblablement les armements de 1494 et de 1496 qui motivèrent la lettre par laquelle Jean de Cbâlons , prince d*Orangc , nommé gouverneur de Bretagne en 1493, appela Tallention de Charles Vlll sur les réparations U faire au port de Brest. Celte

A sa mort (17 août 1498), sa veuve, redevenue souveraine de la Bretagne , recouvra la possession de toutes les places du duché, à Texception de Nantes et de Fougères. Encore ces deux \illes devaient-elles lui être rendues en exécution du traité du 19 août 1498, si son mariage , convenu avec Louis XII , ne s'effectuait pas dans l'année. Un de ses premiers actes, après son retour en Bretagne, fut une sommation de restituer le château de Brest, adressée au capitaine Carreau, qui se refusait à l'évacuer. La princesse ne pouvant triompher de sa résistance , envoya son chancelier, Philippe de Montauban, à Melun, puis le vice-chancelier Guéguen, à Chinon, pour prendre de nouveau les ordres du roi, qui expédia alors le sire de Carente , avec mission d'enjoindre expressément à Carreau de sortir de la place. Ce dernier obéit alors, mais seulement après avoir dressé un mémoire des réparations qu'il avait faites au château, afin d'en être remboursé d'après l'estimation qu'en dressèrent, au commencement de li99, les officiers de justice du lieu, en présence de Brandelin de Champagne, chevalier; de Jean de Bos, seigneur de la Haye, trésorier des guerres de Bretagne; de Jean de Montils et de Jean de la Cigogne, hommes d'armes; après quoi Carreau remit ses pouvoirs à Gilles de Texue , écuyer de la reine , lequel était encore capitaine de Brest en 1508, et avait alors pour lieutenant Jean de Saint-Hilaire.

Louis XII devenu, le 17 janvier 1499, le second époux d'Anne de Bretagne, n'apprécia pas moins que Charles VIII les avantages du port de Brest. Dès 1501,

lellre, cousenrée à la biblioUièque impériale de Sainl-Pélersbourp, ne Dous est connue que par la mcnlion qui en esl faite dans U Bévue des Sociétés savantes des départements, 3* série, 1. 1", p.2i9.

il prescrivit rarmement de sept vaisseaux , au nombre desquels étaient la Charente et la Corddière^ construits en Bretagne par l'ingénieur Descharges, qui leur avait donné des proportions inusitées. L'admiration doutées deux navires étaient l'objet détermina la reine Anne à venir les voir, lors de l'un de ses pèlerinages au FolgoaU {Appendice, g 5). L'armement de 1501 n'avait pas pour unique but de seconder l'armée de terre dans ses opérations contre Naples. A cette expédition se joignait un projet de croisade contre les Turcs. Une guerre contre les infidèles était alors chose méritoire. Aussi les seigneurs bretons mirent-ils une grande ardeur à seconder Louis XII, et la reine elle-même, autant par zèle rehgieux que par affection pour son^ nouvel époux , s'associa-t-elle à ce mouvement par le don qu'elle lui fit de la Cordelière. Empruntons les détails de la composition de cet armement à Jean d'Auton {Chroniques publiées par L. Jacob (Paul Lacroix), Paris. Sylvestre, 1834, 4 vol. in-8°), historiographe et chroniqueur du roi Louis XII, qu'il accompagna dans toutes ses expéditions et dont il rédigeait par lettres les « louables œuvres, » « Sitôt, dit, que le roi fut à Lyon, comme J'ai dit, « sans autre séjour faire, voulant donner secours à la « chrétienté contre les Infidèles, transmit postes à ses « ports de mer; pour hâter son navigage, dont la plua part tira vers le port de Toulon, en Provence ; atten^ « dant illec nouvelles du bon vouloir du roi , pour « mettre sur ce mains en besogne , et tendre voiles a celle part où son bon plaisir seroit de les envoyer, a La reine aussi , madame Anne de Bretagne , comme « très catholique, à l'affaire de ce voyage n'eut le vou- « loir amolli, ne la main close ; mais voulant employer tt le possible de sa force pour exercer la foi chrétienne, « déploya ses trésors et iceux élargit pour soudoyer

« grand nombre de gens d'armes et équiper force navi- « res , et entre autres voulut que sa grosse carraque, « nommée la Cordelière , et plusieurs autres fissent le « voyage ; et lorsque l'heure fut de tirer au vent , « grande flotte de navires de Normandie furent au port « de Brest, en Bretagne , quérir icelle Cordelière et les « autres de sa suite qui là étoient. Dedans les dits navi- « res étoient grand nombre de gentilshommes et entre « autres messire Jacques Guybé , messire Guillaume «Gadore, messire Guillaume de Boisboissel, Guyon «Bertrand, François de l'Epinay, Hervé de Males- « troit , Jean Grimault , seigneur de Procex , François « de Quellenec , Gilles Meschinot, le vicomte de Rho- « dez , Pierre Choque , dit Bretagne , premier hérault « de la reine , laquelle l'y avoit envoyé pmtr lui en faire « le rapport. Aussi y furent Jean Bigot , seigneur do « Bourgueil, Pierre de Quosquier et plusieurs autres. » Après avoir raconté les événements de la traversée de cette flotte, depuis Brest jusqu'à Toulon, et les captures qui la signalèrent sur les côtes de rEspagne,.de Portugal et des pays barbaresqucs, Jean d'Auton poursuit ainsi : « D'icelle armée et navigage fit le roi con- « ducteur et son lieutenant-général messire Philippe « de Ravestain, qui lors étoit à Gènes gouverneur pour « le roi auquel bailla en gouvernement et sous sa « charge les nefs et galées ci-dessous nommées. C'est « à savoir la grande nef ou carraque nommée la Cha- « rente y l'une des plus avantageuses pour la guerre de « toute la mer. Pour décrire la grandeur, la largeur, la « force et équipage d'icelle, ce seroit pour trop allonger « le compte et donnei* merveille aux oyants. Queque « soit , elle étoit armée de douze cents hommes de « guerre , sans les aides ; de deux cents pièces d'artil- « lerie, desquelles il y en avoit quatorze à roues, tirant

« grosses pierres de fonte et boulets serpentins, avitail- « lée pour neuf mois, et avoit voiles tant à gré qu'en « mer, n'étoient pirates ne écumeurs qui devant elle « tinssent vent. Dedans étoit un gentilhomme de Bre- « tagne, capitaine d'icelle, nommé messire Jean de « Porcon, seigneur de Beaumont, et lieutenant du roi <c en la mer de Normandie. Aussi furent ordonnés, pour a le roi, messire Jacques Guybé, chef de la grande nef <t de la reine, nommée Marie lu Cordelière, et de six « autres grosses nefs de Bretagne.... » (t. I, p. 252-254.) D'Auton, complétant son récit (t. II, p. 25 et suivantes), nous apprend que cette flotte, arrivée à Gênes vers la fm du mois de juin, s'y renforça des navires armés dans ce pays, appareilla, dans les derniers jours de juillet, pour Naples , qu'elle quitta, le 16 août, et que parvenue le 23 octobre devant Mételin (l'ancienne Lesbos), elle y débarqua les troupes qui , jusqu'au 29, livrèrent à cette ville trois assauts infructueux, mais où Jacques Guybé, Hervé Garland , vice-amiral de Bretagne , et le sire de Beaumont payèrent bravement de leurs personnes.

Jusque-là, la Cordelière avait honorablement fourni sa carrière; il lui était réserve de la terminer par un combat glorieux pour elle et pour son intrépide commandant, Hervé de Portzmoguer. Ce combat se livra, le 10 août 1 512, àla hauteur de Saint-Mathieu. {Appendice, g 6.) Jean de Thénouenel commandait alors un certain nombre de vaisseaux franco-bretons, mouillés dans le port. Informé qu'une flotte anglaise, aux ordres de Thomas Kernevet , approchait avec l'intention d'y entrer, il alla résolument à sa rencontre. Le silence d'une partie des historiens contemporains, l'obscurité ou les contradictions des autres ne permettent pas de préciser rigoureusement l'effectif des deux flottes. Toutefois , si les historiens anglais varient quant au nombre des vais-

— hi —

seaux de leur nation , que les uns portent à 80 , les autres à 39 seulement , il parsâi y avoir accord entre eux et les écriTains français pour reconnsûtre que Tannée commandée par le breton Jean de Thênoucnel, indiquée le plus généralement comme composée de 20 na^'ires, était, quelle que fût sa force réelle, bien inférieure à celle des Anglais.

n semblerait, d'après les diverses relations du combat rapprochées les unes des autres, que la forrfW/rnr, ^rès avoir coulé ou mis en fuite quelques navires de moindre importance, se trouva aux prises avec deux forts vaisseaux, la Régente ^ capitaine Kemevet, et le Souverain^ capitaine Charles Brandon, qui la placèrent entre deux feux, la Cordelldre ayant Tavantage du vent sm IdL Régente , mais étant sous le vent du Souvemîn. La canonnade dura ainsi quelque temps, vive et bien nourrie ; mais un des mâts du Souverain ayant été coupé par l'artillerie de la Cordelière , Charles Brandon fut obligé de laisser arriver, ce qui le sau\'a. Privé de l'appui du Souverain , mais ne désespérant pas de la victoire , Thomas Kemevet , qu'avait rejoint un petit navire, continua le combat. Bientôt il fut renforcé d'un second auxiliaire qui, évoluant autour du navire français, parvint à lui faire plusieurs voies d'eau. Cependant Portzmoguer serrait de près et canonnait sans relâche la Régente , qui fuyait sous le vent. Il réussit enfin à l'aborder. Thomas Kernevet fit alors jeter sur la Cordelière des artifices et toutes sortes de matières inflammables. L'incendie gagne rapidement le grèement, les voiles ainsi que l'œuvre morte de la ConMicrey cl la Régente fait de vains efibrts pour se dégager de Tétrcintc de feu qui va l'étoufier. Portzmoguer et d'Holos ou Dholo, son second , l'un de la grand*hunc, Taulrc de la huiie de misaine, inondent la Régente d'uno pluie de piorn^s

et de feu, pendant que cent combats corps à corps se^ livrent sur les gaillards et sur les ponts. Le vaisseau anglais riposte de son mieux ; mais son grand mât, ou brisé par les boulets , ou miné par le feu , tombe avec fracas. I^a Régente ne tarde pas à couler avec la, nef qui s*est attachée à son flanc, et tous deux brûlant « conirae chcnevotcs » s'engloutissent , entraînant dans Tabîme plus de onze cents hommes , au nombre desquels fut Portzmoguer, soit noyé , soit étouffé par les flammes ou la fumée, au point élevé où il était placé. Ce que les Anglais n'avaient pu faire en 1512, ils le tentèrent, mais sans plus de succès,'au printemps de l'année suivante. Henri VIII ayant ordonné à Edward Howard de reprendre la mer avec quarante-deux vaisseaux de guerre, sans compter un certain nombre de frégates et de bâtiments de transport , cet amiral se dirigea sur Brest , d'où une flotte n'attendait , pour sortir, que l'arrivée de Prégent de Bidoux , qui devait y amener six galères de la Méditerranée, les premières qui soient venues de cette mer dans l'Océan. Howard, parvenu à le devancer, se présente avec toute sa flotte à l'entrée du port. « Les ennemis, dit Lediard (Histoire if. navale cV Angleterre, t. I, p. 200), s'étaient couverts de « plusieurs batteries, avaient bordé de canons les deux « côtés du port , et , pour se garantir de notre feu , « avaient joint ensemble trente-quatre hourques rana gées sur une ligne , à une distance convenable de « leurs vaisseaux. » Deux autres écrivains conjecturent que les projets des Bretons étaient de mettre le feu à ces hourques et de les laisser dériver avec la marée, quand les Anglais approcheraient. Quel que fut le projet des Bretons, une ruse de l'amiral anglais en empêcha Texéeution. Sa flotte ne fut pas plutôt à l'entrée (hi poil qu'il en détacha un ^rand nombre de

chaloupes années qui feignirent de vouloir opérer une descente. Plus de dL\ mille hommes, ajoute Lediard, accoururent pour s'y opposer, et, pendant qu'ils étaient sur un point du rivage, l'amiral anglais entra dans le port, débarqua son monde vis-à-\is de Brest , puis ravagea et brûla le pays à la vue du château ; mais conune il manquait de munitions et en attendait de jour en jour, il alla reprendre son mouillage.

Sur ces entrefaites arriva Prégent de Bidoux (1) avec 8es six galères et quatre fustes. Apprenant que les Anglais se tenaient à l'entrée du port , il jugea prudent de se mettre à l'abri de leur attaque, dans la baie des Blancs-Sablons, prés du Conquet, sous la protection des batteries établies sur deux rochers. Dans Tespoir qu'il en aurait bon marché, l'amiral anglais se détacha de son armée avec deux grandes ramberffes, deux chaloupes et deux galères dont l'une était montée par lui et l'autre par lord Ferrers. S'avançant, le 25 avril , vers la galère que commandait Prégent de Bidoux, il l'aborda et sauta sur le pont , suivi de dix-sept Anglais et d'un chevalier espagnol , nommé Carroz. La galère anglaise s'étant écailée de celle de Prégent de Bidoux , soit par suite d'une manœuvre de ce dernier, soit par toute autre cause , Howard et les siens se trouvèrent à la merci des Français, qui les précipitèrent à la mer. La mort de Tamiral détermina les Anglais à s'éloigner (2).

(i) M. Dauvin, {Essais, etc,) le confond avec l'amiral Prégcnl de Coélivy. Or, ce dernier, né vers 4399, aurait eu alors H 4 ans. Aussi, quaod bien mrme lous les historiens ne s'accordtraient pas à désigner Prégeul de Bidoux , scmblerait-il difficile d'adinellre ce rare exemple de longévité qui n*eùt certainement pas échappé aux partisans de la maxime : Jeunes officiers, vieux amiraux,

(2) Paul Jove (p. 488), dit que le corps d'Howard , repoussé par les flots sur le rivage , fut reconnu parce que cet amiral porliiil

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peut-être pas été le seul construit à cette époque , à en juger par la transaction conclue , le 6 avril 1584 , entre le duc de Mercœur et Anne de Joyeuse, amiral de Bretagne depuis 1582, transaction où il est dit que ce dernier jouira de la « grange qui est à Brest, ordonc née pour la retraite des magasins , et disposera de « toutes ojioses estans en icelle grange deppendantes c de Tadmiraulté. »

Quoi qu'il en soit, ne pouvant, faute de documents, préciser autrement le concours de Brest aux événements de cette période, nous nous bornerons à enregistrer les noms des capitaines qui y commandèrent jusqu'en 1543. Ce furent : !• Bertrand le Voyer, seigneur delà Court, de Trégomar, et de la Haye Paynel, conseiller et maître d'hôtel du roi (1515-1523), qui lui accorda, le 15 avril 1520, la jouissance viagère des revenus des terres d'Auray et de Quibéron, pour le récompenser de ses services ; 2*» Renaud , sire de Montbourcher, chevalier, seigneur du Bordage, premier panctier do la reine (1523-1527), qui eut « charge « de soy retirer à Brest , pour la garde du chasteau « ou autrement , » et qui , sur sa demande , amena avec lui, probablement en qualité de lieutenant, Gilles Gauteron, chevalier de la Villemenguy ; 3* Alain, sire de Guengat, chevalier banneret de l'évêché de Quimper, maître d'hôtel de la reine Claude. Il avait accompagné François I" en Italie et avait été fait prisonnier en combattant près de lui à Pavie. Lorsque , deux ans après , le monarque recouvra sa liberté , il nomma capitaine de Brest son Adèle compagnon de captivité , qui était déjà vice-amiral de Bretagne , et c'est à ce titre qu'il lui fit expédier des lettres de marque , en vertu desquelles Guengat courut sus aux Portugais qui , pendant l'absence du roi , avaient pillé les côtes

de Bretagne. Guengat s'acquitta de sa mission avec un tel succès que le roi de Portugal souscrivit à une rançon. François P' lui retira, en 1531, la jouissance des revenus du domaine royal sur Brest, Saint-Renan et Châteaulin , qu'il lui avait engagés , vraisemblar blement, afin do le rembourser des avances qu'il avait faites pour l'entretien et les réparations du château ; 4*» Philippe de Chabot -Brion, comte de Chamy, que François P' avait nommé amiral de France et de Bretagne , le 23 mars 1525; qu'il institua capitaine de Brest , en 1529, et qui semble avoir conservé ce titre jusqu'au 1^^ juin 1543, jour de sa mort.

Philippe de Chabot fut remplacé, soit alors, soit plus tard, par M. de Dampierre, et celui-ci par Jean Rabou, baron de Sagonne, mort le 11 octobre 1568. Les deux premiers eurent pour lieutenant Marc de Camé, grand veneur et grand-maître des eaux et forêts, vice-amiral et lieutenant-général du roi en Bretagne. C'est à lui que doit revenir l'honneur d'avoir empêché les Espagnols de réussir dans une descente qu'ils firent, en 1543, aux environs de Brest.

Ce fut pendant la lieutenance de Marc de Camé que Henri II , ne pouvant payer la garnison de Brest , recourut à un expédient d'un fréquent usage dans ce temps, la création d'un papegaut, institué par les lettres patentes du 3 mai 1549, enregistrées à la Cour des comptes de Nantes le 13 juin suivant. Ce papegaut, établi sous prétexte d'exercer les soldats au tir de l'arc et-de l'arquebuse, avait pour but plus réel d'exonérer le trésor royal de la solde des gens do guerre, en leur conférant certains avantages. Ceux qui furent accordés à la garnison de Brest pour atténuer sa fâcheuse position étaient les suivants : celui qui remportait le prix de l'arquebuse avait le droit de vendre quarante

tonneaux de vin, sans être assujéti à aucune taxe ; les plus adroits à Tare et à Tarbalète pouvaient vendre, le premier trente tonneaux , le second vingt , aussi en frandiise de tous droits. (Appendice , g 7.)

Trois ans plus tard (1552) l'apparition de vingt-cinq

vaisseaux anglais et de dix ou douze navires espagnols,

sur les côtes de Bretagne, ayant fait appréhender une

attaque des Anglais, Henri II y envoya Villegaignon (1)

avec une commission de vice -amiral de Bretagne «

pour qu'il mit la ville et les environs en état de défense.

Mais, jalousé par le capitaine de Carné qui, lui aussi,

avait le titre do vice-amiraj de Bretagne, et n'entendait

à aucuo partage d'autorité, Villegaignon ne put que

très imparfaitement accomplir sa mission, à en juger

par sa lettre du 9 déceipbre 1552, adressée de Brest au

duc d'Étampes, gouverneur de la province. (D. Morice^

/•r. t. m, col. 1088-1089.) «...Au reste. Monseigneur, j'ai

« faict ung. , , au Roy et envoyé, où j'ai exprimé les advan-

« tages des ennemys et les nostres,afnn de y besongner

« promptement et en diligence. Cîcpendant nous ferons

« des canonières couertes dans la roche tout à Tentour

« du parc : et, pour garder les ennemys de venir, ce

« qu'ils ne pourront faire sans bateaulx , je fais accous-

« trer les grands bateaulx du Roy en galères, et sur les

(i) Villegaignon serait déjà venu à Brest quatre ans auparavant , d'après Tasserlion de M. Philarèle Cliasles , puisée vraisemblable^ ment dans Vun des nombreux documents sur Marie Stuart, donl il a présenté le résumé dans la Revue des deux Mondes de 18i1, 1. 1*', p. 10 : « Le 13 août 1548, dit- il, qualre galères , commandées par Villegaignon, entrent dans le porl de Urest , et débarquent sur le rivage quatre enfants , toutes du même âge , Marie Fleming, Marie Selon , Marie Livingston et Marie Stuart. On conduit h Saiut- Germain-en-Laye les quatre Maries donl Tune sera la femme de François II, etc. » Ce récit ne s'accorde ni avec celui de D. Morice, qui donne {Histoire, t. If, p. 259), les détails du débarquement de

A l«oi"J< faire une pavaysade (palissade) de gros cûbl ■* pour être couerts. Nous fayrons aussi le flanc sur lau

* fontaine ; et pour ce que Ton peut venir à couert

* jus^ïue sur le bord du fort près du dongion devers A la porte , le lieu où Ton fît autrefois la batterie , et ^ que du moullin Ton nous peut oster le dit dongion, « et qu'en toute celle courtine n'avons lieu où mettre

* nostre artillerie , je suis d'advis de faire fortifier ce

* lieu où la Chatière a fait rompre la tour au devant

* du dit dongion , et de là tirer une cortine jusques « à la mer , pardevant la porte , et pour faulte de

* oliaux et de matière faire mon rampart de terre et de

* genêt liés de gros bois que je prendrai en un navire « que nous y avons. Il nous faut un Commissaire « d'artillerie et des Canonniers pour donner ordre à la « rcmonster. Il vous plaira escrire à M. de Camé

« qu'il et qu'il ordonne des deniers comme il est

« capitaine de la place. Je suis d'advis Thonneur,

« et quand l'affaire viendra.... lui pour estre participant

« au bien et si bien que le Roy et vous en soyez

« en son degré de gouverneur, et moi de ainsi que

« plaist au Roy. Je aimerois.... les affaires se portassent

« bien en obéissant que mal en commandant. Tout

« l'honneur que hauroye est que le service du Roy soit

la royale fiancée k Morlaix ; ni avec celui de M. Francis Gouin, qui dit (iVoftce historique sur Bforlaix, dans V Annuaire de la Société d*Émulationde Brest pouri838, p. 191), qu'elle débarqua à Roscoff; ni enfin avec celui de II. Pol de Courcy qui , confirmant et développant l'assertion de M. Gouin , s'exprime en ces termes, p. 219 de V Annuaire de la Société d^ Émulation , etc. pour 1841 : « L'an 15i8, Marie Stuart, reine d'Ecosse , fonda à Roscoff la chapelle Saint-Ninien , en breton Sant-Dreignon , à l'endroit même où elle descendit de navire lorsqu'elle vint épouser François If, etc. » Nous ne chercherons pas à concilier ces versions si opposées , sauf les deux dernières qui nous semblent seules devoir être adoptées.

€ faict nous lui gai'dions sa place. Je donne conseil

«au Roy et à Monseigneur le Connestable de faire

• armer ses navires et les mettre en mer, et aveq eux « que il mecte un personnage de qualité , pour aller « combattre le Prince de Espaigne où il se trouvera. « Parla, nous garderons non-seulement Brest, mais

• toute la Bretaigne, Guiene et Normandie. S'il consi- « dére la despense qu'il faudra faire à reprendre une « place perdue, elle sera beaucoup plus grande que de « dresser son armée de mer. Il en fayra ce que ses « affayres porteront , et moi tout ce qu'il lui plaira « m'ordonner. Il me semble. Monseigneur, qu'il seroit « bon d'establir un cheval sur le chemin d'ici à Nantes « pour vous faire tenir lettres et à nous les vostres, € afïln que , incontinent , je vous advertisse de ce que « j'entendré. J'ai ces jours eu jalousie d'un Angloys, « nommé Strangié , frère, comme l'on dit , d'ung che-

« valier de Tordre d'Angleterre est venu en ce ha\Te

« en ung navire de avec six autres Gentilshommes

« en guyse J'ai sceu par aucuns de ses gens que....

« dix-huit navires en Angleterre , et que la.... Hongrie « y estoit ; mais je suis en opinion que le Prince d'Es- « paigne fera entreprinse sur nostre place, qu'il n'ayt « intelligence avec lesd. Angloys, leur promettant les « y mettre s'ils se veulent déclarer. Si j'en descouvre « quelque chose, je ne fauldré à vous en avertir comme « de toutes autres choses qui est l'endroit, Monseigneur, « où je me recommande très humblement à vostre a bonne grâce, priant le Créateur vous donner en très « heureuse et longue vie l'accomplissement de vos

• nobles désire. »

Bien qu'il ne nous semble pas impossible de restituer, ou tout au moins d'expliquer les lacunes de cette lettre, si honorable pour son auteur, nous ne le croyons

pas nécessaire, le texte parvenu jusqu'à nous faisant sut* fisamment connaître ce que Villegaignon voulait fidre. En elTet, les canonnières couvertes dont il parle dans sa lettre , sont probablement les embrasures couvertes du mur d'enceinte du Parc au DuCj représentées sur un vieux dessin du château de Brest, en la possession de M. Pilven. Le fort au devant duquel Villegaignon se proposait d'exécuter des travaux de défense , ne peut être autre chose que la pièce dite le petU fer à cheval^ qui couvrait la poterne du côté du port, et qui a été détruite lors de l'établissement du quai de la mâture. Quant à la tour rompue par la Chatière , on peut conjecturer qu'elle était située en avant du donjon, sur la hauteur occupée par le bastion Sourdéac, et cette conjecture justifierait l'assertion de M. de Fréminville, dans sa discussion sur l'origine du bastion, assertion qui , on le verra, était très hasardée, quand elle ne s'appuyait que sur une fausse interprétation d'un passage de YHistovre de la ligue en Bretagne^ par le chanoine Moreau , relatif à une médaille romaine qui aurait été trouvée dans une vieille tour du château , mais sans aucune indication de la situation de cette tour.

Tels durent être, en effet, les travaux projetés, mais non exécutés par Villegaignon, qui en fut empêché par sa rupture avec le capitaine de Camé. Toutefois, ou il ne s'était pas encore éloigné, ou il était revenu porteur de subsides destinés plus particulièrement, il paraîtrait, au radoub des vaisseaux, lorsque Henri II remit au duc d'Étampes le soin de fortifier Brest, où ce gouverneur vint dans les premiers mois de 1553. C'est ce qui ressort de la lettre que le connétable de Montmorency écrivit à ce dernier, le 15 juillet 1553 (D. Morice, Pr,

t.III, col. 1095-1096), lettre où on lit: « Au demou-

« rant , Monsieur , vous verres ce que le Roy vous

mande pour response à ce que vous lui avés £ait scavoir par vostre lettre de Morlaix, touchant les affidres de Bresl, et est le dit Seigneur grandement satisfidt du Toyage que toqs y avez fait, pour avoir si bien et diligemment yen ce qu'il y fault et est nécessaire de &ire. H remet en vous de faire eontinner ce que vous y avez ôdt commencer pour rendre la place en tel estât qu*elle mérite pour l'importance dont elle est, et si vos afEnres pouoient porter de y fiûre plus grande deqience maintenant que l'argent qui y est ordonnô pour cest effect, vous estes asseuré qu'il n*y espargneroit riens, mais il faut avec cella faire faire du mieux que vous pourrez, sans employer les deniers des réparations de Bretaigne ailleurs que pour la dite place Jusques à ce qu'on y veult Caire soit parachevé, et n'y aura faulte que l'année prochaine l'assignation ne soit baillée de meilleure heure qu'elle n'a accoustumé, selon et ainsi que vous demandez, de sorte que l'on ne chômera aulcunement à faulte de cella. J*ai d^'à plusieurs fois mandé et dit à S. Germain abbé d'Ivry, qu'il vous allast trouver, ou bien qu'il vous envoyast son frère, s'il n'y peut aller, mais je n'en oy point de nouvelles. Si vous avez quelqu'un par delà qui se cognoisse en tels ouvraiges de forfifftcation, vous ne lairrez pour cella à l'envoyer au dit Brest , et je luy feray bien payer ses journées et vaccations aux despens de qui il appartiendra. Le Roy escript présentement aux Sieurs de Kermaouenet de Coetmeur, le contentement qu'il a d'eux , les priant de continuer avec les honnestes propos qui s'ensuyvent , et vous envoyé les lettres affln que vous les leur faictes tenir au dit Brest, où vous les avez laissez en attendant le Sieur de Grémeur. Le chevalier de Villegaignon a aussi été dépesché avec argent

o pour aller faire radouber les gros navires du Roy, « etc »

Du rapprochement de cette lettre et de celle que nous trouverons écrite le 29 novembre 1560, par Pietro Fredance au duc d'Étampes , on est fondé , ce aous semble , à présumer que de 1553 à 1560 , les pensées de Villegaignon reçurent un commencement d'exécution , et que quand Fredance jeta , en 1560, les fondements du bastion de Sourdéac, il ne fit que poursuivre les travaux commencés soit par lui-même, soit par un autre ingénieur, d'après les plans de Villegaignon. Au surplus, quelles que soient les conjectures qu'on forme sur la nature et l'étendue des travaux exécutés à cette époque , on ne peut méconnaître que les deux lettres précédemment transcrites , attestent , et l'importance que Henri II attachait à la conservation de Brest, et l'intention qu'il avait de ne rien ménager pour l'assurer. Aussi ne saurait- on regretter que, malgré son dévouement bien connu au roi , Marc de Camé ait été entraîné par un futile amour-propre à entraver la bonne volonté de ce monarque.

Jérôme de Carné , fils de Marc, seigneur de Kerloaguen, de Rosampoul, etc., gouverneur de Quimper, hérita des titres et dignités de son père, mort le 15 juin 1553. En sa double qualité de vice-amiral de Bretagne et de lieutenant de la capitainerie de Brest , il dirigea l'armement des vaisseaux qui partirent de ce port en 1557, emportant' les troupes envoyées en Ecosse.

Le duc d'Étampes, gouverneur de la province, regardait alors comme prochaine une attaque de Brest et de Saint-Malo par les Anglais. Aussi s'attacha-t-il à faire dans le pays des levées qui suppléassent à l'insuffisance des garnisons, et surtout à y mettre le ban et l'arrière-

ban en état d'agir à la première alerte. On reconnut , l'année suivante, la sagesse de ses prévisions. Le duc François de Guise avait repris, en 1557, la ville de Calais, que les Anglais occupaient depuis plus de deux siècles. Honteuse et irritée d'en avoir été dépossédée , la reine Marie envoya lord Clinton , son grand amiral , avec 140 voiles auxquelles se joignirent 30 vaisseaux flamands , fournis par son époux, Philippe H, et commandés par le vice -amiral des Pays-Bas. Cette flotte combinée avait ordre de surprendre Brest et de le détruire. Mais à son arrivée devant Saint-Mathieu , le 29 juillet 1558, à huit heures du matin, soit qu'il crût Brest en état de repousser une attaque par mer, soit plutôt, croyons-nous, parce qu'il entrait dans ses vues de l'assiéger tout à la fois par terre et par mer, l'amiral anglais opéra , au moyen de quinze bâtiments de transport , le débarquement de ses troupes , qui se mirent aussitôt à brûler et à dévaster le Conquet, l'abbaye de Saint-Mathieu, le bourg de Lochrist et les environs. Cent quarante paysans avaient bien essayé , avec quelques pièces d'artillerie, de s'opposer à la descente , mais ils n'avaient pu l'empêcher. Toutefois, leur résistance permit à Guillaume duChâtcl, seigneur de Kersimon, capitaine du ban et arriére-ban de l'évéché de Léon, de rassembler avant la fin de la journée, neuf mille hommes tant d'infanterie que de cavalerie, la plupart gentilshommes et habitants des villes ou vUlages voisins. Il avait pris ses mesures, comme le lui prescrivait sa charge, pour que tous, à un signal donné, se rendissent à un point convenu de la côte, et pour être plus assuré que les milices , formées de paysans , rendraient de bons ser^'ices , il les avait renforcées de soldats pris parmi les gardes-côtes ou les garnisons des villes voisines. Tombant sur les Anglais

dispersés dans la campagne , il en tua cinq cents , leur fît plus de cent prisonniers et obligea les autres à regagner précipitamment leurs vaisseaux. Si Brest échappa encore une fois aux Anglais , qui , de Taveu de leurs prisonniers, étaient bien résolus à le détruire, son salut coûta cher aux pauvres habitants des campagnes environnantes. En effet , Tenquête que fit M. de Lézonnet, par ordre du duc d'Étampes (D. Morice, Pr. t. m, col. 1225-1227), nous apprend que , sur 450 maisons de la commune de Plougonvelin , 438 furent brûlées ; que de 450 du Conquet , il ne resta que 8 ; que 37 navires mouillés dans ce port et 50 maisons de la paroisse de Lochrist furent aussi la proie des flammes ; qu'enfin, Tabbaye de Saint-Mathieu fut saccagée , plusieurs parties de Téglise et du couvent incendiées , et tous les ornements ou vases sacrés enlevés (1).

Malgré ce succès , Jérôme de Carné augurait mal du salut de Brest , s'il était de nouveau attaqué ; et ce n'était pas sans raison , car le château n'était défendu, l'année suivante, que par 80 mortes -payes (2), dont la

(1) C'est vraisemblableraeot aux ravages coounis par les Anglais, en celle occasion , qu*il est fait allusion dans l'ayeu fourni au roi parTabbaye de Sainl-Mallùeu, le 16 octobre 1686, aveu où nous lisons : « Le iief et seigneurie générale , tant dans la dite ville do Saiut - Matliieu , qui consiste dans les dits abbaye et château, église paroissiale, chapelle Saint-Laurent, et dans une vingtaine de maisons et quelques mazières, tristes restées d'une ville à trente-sii grandes ru«s consumées par les fiâmes et les fers des eslrangers que dans toute Teslendue de la paroisse qui est renfermée, au couchant par la grande mer Océane, au nord par le ruisseau de Gouazela, au levant par les villages de Trouffcrne , Querouman et Saiul- Merzin , au midi parle bras de mer qui conduit k Hrest. » Cet aveu mentionne comme existant encore, en 1G86 , les quatre rues suivantes : rues Neuve, Ruguen, du Four et des Orfèvres.

(2) Par mortes-payes, on entendait généralement, soit les soldats jouissant d'une demi solde dans les clmleaux, citadelles et garni-

plupart n'avaient reçu aucune solde depuis deux ans , ce qui les avait réduits à vendre jusqu'à leurs arquebuses, ceux qui leur fournissaient des vivres se refusant à leur en livrer davantage. Les dangers que fiûsait redouter un tel état de choses déterminèrent Jérôme de Camé à demander au duc d'Ëtampes, le 21 avril 1560, le paiement de la garnison et Tachèvement des travaux commencés au cMteau.

Le duc satisfit à cette dernière demande , en expédiant inunédiatement à Bvesi l'ingénieur Pietro Fredance qui, comme nous le voyons par la lettre qu'il lui écrivit de Saint-Malo, le 29 novembre 1560 (D. Moriec, Pr. t. m, col. 1260-1262), avait déjà « fait commencer, « lui présent , les fondements du boulevart du donjcm, » c'est-à-dire du bastion connu sous le nom de bastion de Sourdéac , les mots bastion et boulevart étant à cette époque, employés indifféremment l'un pour l'autre. (Principes de l'architecture^ par Félibicn , édit. de 1690, p. 113.) Fredance ajoutait dans cette lettre : « ...Je parts «présentement pour m'en retournera Brest , affln de « donner ordre que en la meilleure diligence qu'il mo « soit possible faire paroistrc le dit boulevart en def- « fense et quoi que ce soit jusqu'à concurrence de t l'argent qui esté fourni par votre ordre. —J'espère, « disait-il encore , que dedans huit jours on commenc cera à asseoir la pierre de taille. »

sons dont la défense leur était confiée, soit ceux qui, employés pcaidant six mois de Tannée , au service du roi , élaicnt , pour le reste du temps, 'k la charge des gouverneurs ou capitaines qui, bien souTent, s'affranchissaient du paiement de leur solde, soit au moyen de montres ou revues constatant la présence d'un nombre d'hommes double de celui qui était réellement employé, soit en les obligeant h prendre , allemalivement, des permis de s'absenler jusqu'h Tépoque où recommençait le droit k la solde royale.

Quant au paiement des mortes-payes, on ne sait s'il eut lieu ; mais , en présence du silence gardé sur ce point, il n'est peut-être pas trop déraisonnable de penser qu'ils durent se contenter des avantages attribué* à quelques-uns d'entre eux par l'institution du papegaut.

La conservation de Brest fut l'objet de la constante sollicitude de Carné jusqu'à sa mort (avril 1580). Charles IX lui donna une première preuve de sa reconnaissance, en lui conférant, le 18 fé\Tier 1568, le collier de l'ordre de Saint -Michel, et en le gratifiant, le 6 octobre 1570, d'une somme de 12,000 livres pour le récompenser de ses services pendant les guerres d'Italie et l'indemniser des dépenses que lui occasionnait la capitainerie de Brest. Plus tard, il le nomma gouverneur de cette ville , dérogeant , en sa faveur, au règlement de 1494 , par lequel Charles VIII avait arrêté, conformément aux vœux exprimés par la noblesse aux états de Tours, que les gouvernements ne seraient confiés qu'à des militaires expérimentés et originaires de France. Si , par déférence pour la reine Anne et par ménagement des susceptibilités bretonnes, Charles VIII, Louis XII et après eux François P', pendant la première moitié de son règne, n'avaient remis qu'à des Bretons le commandement militaire de Brest , cet état de choses avait cessé lors de la réunion définitive de la Bretagne à la France , et , depuis cette époque , des Français avaient seuls été nommés capitaines de Brest. Jérôme de Carné dut l'insigne faveur dont il fut l'objet à ses bons services personnels , mais un peu peut - être au crédit de son parent — D. Morice se trompe en disant qu'il était son frère, — François de Carnavalet, mort à Paris en 1571, gouverneur du duc d'Anjou depuis Henri III. Jusque-là, simple lieutenant de Brest, il

reçut, cette même année , le double titre de capitaine et de gouverneur de Brest, sous lequel il est constamiDent désigné depuis le 17 décembre 1571 jusqu'en 1580. (D. Morice, Pr. t, HI, col. 1391, 1395, 1399, 1424, 1445, 1452.) Si l'analyse d'une lettre que lui écrivit Henri m, le 30 avril 1577 {Ibid, col. 1458), laisse supposer qu'il se serait alors démis en faveur de M. de Sagonne, fils de celui qui était capitaine en 1568, nous ne pouvons guère voir dans cette lettre que l'indice d'une tentative faite par M. de Sagonne pour recouvrer la charge de son père , tentative qui n'aurait point été suivie d'effet , ou qui ne l'aurait été que pendant ua très court intervalle , puisqu'avant, comme après cette lettre , Jérôme de Camé est toujours désigné, dans les actes de la chancellerie française , sous le titre simultané de capitaine et de gouverneur. Ce dernier titre lui est encore donné dans des lettres -patentes, voisines de peu de jours de la lettre d'Henri III , du 30 avril 1577, puisqu'elles furent expédiées à Chenonceaux, au mois de mai de la même année. Par ces lettres , dont nous devons la communication à l'un de ses descendants, M. de Carné, de l'Académie française, Henri III instituait , en sa faveur, deux nouvelles foires perpétuelles, l'une à Cohignac, paroisse de Berric, l'autre dans sa terre, maison de la Salle et chapelle de Sainte- Anne , paroisse de Sérent , laquelle terre de la Salle avait été apportée en dot par Jeanne de la Salle à son aïeul Tristan de Camé, mort en 1536. {Appendice, g 8.) Les récompenses accordées à Jérôme de Carné stimulèrent son zèle. Aux craintes que lui inspiraient les Anglais se joignirent celles que lui causait l'anarchie de la France, inévitable conséquence des troubles religieux qui l'agitaient. En vue de conjurer tout péril, il avait demandé , en 1576 , 6,000 livres pour achever le

boulevard et une augmentation du personnel de la g nison qu'il voulait élever de trente arquebusiers à cei Les malheurs du temps n'avaient permis à Henri 1 d'accueillir ni l'une ni l'autre de ces demandes , et c prince s'était borné à lui répondre (30 mai) qu'il & reposait sur lui seul de la garde de la place.

A sa mort, son fUs Rosampoul exerça l'autorité mili taire » soit comme curateur de son neveu Jean , flls de son frère René , soit plutôt , croyons-nous, à titre personnel , ayant été confirmé , le 12 juin 1580, dans les fonctions de lieutenant de la capitainerie de Brest dont il avait depuis long-temps déjà obtenu la survivance. (D. Morice, Pr. t. III, col. 1452 et 1514.) Rosampoul ayant embrassé le parti de la ligue , peu sympathique auxhabitants de Brest, se les aliéna, et par sa défection, et par son caractère altier ; aussi fut-il facile à Guy de Rieux , seigneur de Ghàteauneuf , vicomte de Donges, capitaine de cinquante hommes d'armes , lieutenantgénéral du roi et chevalier de son ordre , do se ménager des intelligences dans la place, et de se la faire livrer vers la fin du mois de septembre 1589. C'est évidemment à cette entreprise que s'applique le passage des mémoires d'Aradon , seigneur de Quinipily, où ce gouverneur d'Hcnnebont pour la ligue (D. Morice, Histoire, t. II, p. CGLX), nous apprend que les sieurs de Chùteauneuf et du Pont étaient partis de Rennes vers la mi - septembre avec 300 bons chevaux et 500 arquebusiers, tant à pied qu'à cheval, « pour aller je ne « sais où.— Le mesmo jour (22 septembre 1589), poura suit d'Aradon, j'écrivis à messieurs de Quimperlé et « au sieur Le Baud , de Quimper-Corantin , afin qu'ils « se fussent tins sur leurs gardes, à cause des dits « sieurs de Chasteauncuf et du Pont, l'audace desquels a je prie le bon Dieu de tout mon c<Bur, vouloir abais-

«ser et leur faire cognoistre lo bon chemin, ou aultre- < ment les exterminer en bref par sa sainte grâce. » Cette entreprise, qui préoccupait si vivement d'Aradon, ne poavait être que celle qui amena la surprise de Brest par Chàteauneuf , puisque c'est à cette époque que ce dernier en devint gouverneur. Quant à Rosamponi et à son neveu, ou ils n'étaient pas dans la place, ou ils parvinrent à s'en échapper, car ils ne furent pas fidts prisonniers , et l'on ne trouve, dans les Actes do Bretagne , aucune trace de capitulation souscrite par eux ou en leur nom.

La perte de Brest fut un rude coup pour la ligue. Aussi fit -elle sur-le-champ tous ses efforts pour le recouvrer, « car, ditMontmartin, à la date des derniers « mois de 1589 (D. Morîce, Histoire, t. II, p. CCLXXXI), « la populace cruelle , barbare et endiablée du venin c de la ligue, s'estoit armée au nombre de quinze ou € vingt mil, et incomnxodoient infiniment la ville et le « chasteau de Brest, de laquelle monsieur de Chasteau- « neuf estoit gouverneur, qui estoit la seule place de la « Basse-Bretagne qui tenoit pour le service du Roy. » Mais le nouveau gouverneur faisait bonne garde , et d'ailleurs, grûce à la vigilance des Carné, la place avait été mise dans un si bon état de défense , que Chàteauneuf pouvait , sans compromettre sa sécurité , en distraire, l'année suivante, neuf canons et des munitions, pour aider à faire le siège d'Hennebont, auquel il allait concourir de sa personne. Les vivres ne manquaient pas non plus , puisqu'aussitôt après avoir pris possession du château, le gouverneur, pour récompenser les habitants de leur soumission à Henri IV et les attacher de plus en plus à la cause de ce prince, leur avait permis de prendre dans les magasins de la forteresse, 200 barriques devin pour leur consommation personnelle.

Châtcauneuf étant mort en mer, en revenant du s d'Hennebont, qui venait de capituler (22 décem 1590), son frère, René de Rieux, seigneur de So déac , lui succéda. Il était à peine entré en fonctioi qu'il eut connaissance que les Espagnols , appelés p le duc de Mercœur comme auxiliaires de la ligue , e débarqués le 27 octobre précédent au Blavet (Por Louis), s'apprêtaient à attaquer Brest. D'un autre côtt on s'attendait à la prochaine arrivée de 2,400 anglais que la reine Elisabeth envoyait au secours d'Henri IV, et qui débarquèrent cfTectivement à Paimpol vers la fin d'avril. Ennemis et alliés ne pouvaient manquer d'appauvrir et d'alTamer le pays. Cette perspective détermina Sourdéac à pourvoir aux besoins les plus pressants de la garnison , en faisant sommation aux habitants, dès le 14 février 1594, de réintégrer dans les magasins du chûteau, les 200 barriques de vin qui leur avaient été prêtées ou données quinze mois aupantvant. Gomme ils ne purent en réunir à grand peine que 176, et que la restitution, eût- elle d'ailleurs été complète , n'aurait pas permis de faire face aux exigences qu'il entrevoyait, Sourdéac fit acheter en Aiyou des vins qui en furent amenés sous l'escoile d'un brave capitaine, M. de Bastenay, de la maison de Rochcfort. Ces premiers soins donnés aux nécessités les plus urgentes , le prudent gouverneur s'occupa de mettre la ville en état de défense. On fixe généralement aux années 1595 et 1597 les travaux accomplis dans ce but , et qui auraient été la construction du bastion dit de Sourdéac, du corps de casernes appelé le quartier de Plougastel, avec des logements pour les officiers de la garnison, la reconstruction d'une vieille tour, etc. Nous ne croyons pas que Sourdéac ait tant tardé à se mettre à l'œuvre. D'un autre côté, quand on

veut bien réfléchir que ses ressources, assez restreintes, étaient souvent détournées pour être employées à Teitérieur, on est amené à croire que les travaux, fréquemment interrompus, ne purent s'exécuter qu'en plusieurs années. S'il ne fit pas entièrement, comme on Fa dit, le bastion qui porte son nom, bastion qui, nous l'avons vu, avait été conmiencé par Pietro Fredance, toutefois semble-t-ll avoir dû l'achever et le ^ perfectionner en en augmentant le relief, afin de mieux commander le port et le fond du ravin qu'occupe maintenant la rue des Sept-Saints. C'est , du moins , l'opinion que peut suggérer l'aspect du revêtement des escarpes, car on remarque à la face droite du bastion, que le cordon, au lieu d'être, suivant les principes de la fortification moderne, placé à la hauteur du terreplein du rempart , se trouve à la moitié de la hauteur de l'escarpe.

Ces travaux, auxquels se rattache très vraisemblablement rétablissement deai- casemates flanquantes, peut-être aussi celui des galeries de contre -mines, avaient , pour l'époque , une très grande importance , et il n'y aurait rien d'étonnant à ce que la population, frappée de leur ensemble, ne les ait désignés sous la dénomination de bastion qui , pour elle , résumait toute fortification un peu compliquée, et qu'elle y ait ajouté le nom de Sourdéac , en raison de son double titre de gouverneur et d'auteur des travaux. Il est naturel de penser qu'une enceinte dont nous ne pouvons , faute de documents , préciser la direction , fut le complément de ces travaux , à en juger par un acte du 10 avril 1595 , dans lequel Jean le Bornic , prieur des Sept-Saints , et Paul Jaffi'ézou , son vicaire , autorisés par le chapitre de Léon , et agissant comme propriétaires d'un champ appelé Parc^ar-Cornou, situées I 8

faulxhourg de Brest, mys à présent en vUle close, vendent à Allain Lestobec , marchand , une portion de terre de» 64 pieds de longueur sur 30 de largeur, moyennant;^ une rente de 4 sols 2 deniers , assise sur cette portion de terrain où Lestobec avait le droit de bâtir, parce que la clôture et les mtirs cVenceinte des faxdxbourgs renderU ce champ complètement inutile aux bénéficiers qui n'en tirent aucun pa^ii au moyen qu'il est et demeure tout ouvert suhject à cliemin tant de charete que aultrement. Quant à la tour qui aurait été reconstruite en 1597, et où , d'après le chanoine Moreau {Histoire de la ligue en Bretagne, p. 329-330), on aurait alors trouvé une médaille de la grandeur d'une assiette , et portant l'inscription un peu insolite de Jidii Cœsaris , rien , dans le texte de cet écrivain, n'autorise à croire gue cette tour fut celle qui domine le port , et qu'on appelle tour de César, plutôt que toute autre tour du château. Ce n'est pas le moment de chercher à éclaircir nos doutes à cet égard ; nous le ferons dans le g 3 de Y Appendice, spécialement consacré au château.

Grâce à l'activité et aux sages mesures de Sourdéac, les affaires de la ligue changèrent promptement de face. Brest , quand il en avait pris le commandement, était la seule ville de la Basse- Bretagne qui tint pour le roi. Bientôt le château devint tout à la fois , soit un centre d'action d'où rayonnaient les diverses entreprises dirigées par Sourdéac lui-même ou par ses lieutenants, du Plessis-Hurpré et Jacques de Bouvans, sieur du Bois de la Roche, soit le lieu de détention des prisonniers ligueurs qu'il employait à ramer sur les galères, fussent-ils gentilshommes. (D. Morice, Pr, t. III, col. 1727.) Tantôt il se portait sur des points éloignés et dirigeait des opérations funestes aux ligueurs ; tantôt, faisant des sorties, il harcelait l'ennemi et l'obli-

gesit, ou à se ranger de son parti, ou à payer de grosses contributions qu'il levait indistinctement sur les paysans et sur les nobles , même sur Tévêque. Ses succès , la crainte qu'il inspirait aux uns , l'influence morale qu'il exerçait sur les autres , déterminèrent , dés le 23 août 1591 , les trois ordres du diocèse , à lui envoyer des députés qui s'engagèrent à reconnaître l'autorité du roi dès qu'il se serait converti. Ces progrès de la cause royale décidèrent les ligueurs à en arrêter le cours par un coup décisif.

Ayant investi Brest du côté de Recouvrancc (juin 1592), au nombre de cinq à six mille, ils furent vigoureusement repoussés par Sourdéac, et, s'ils persistèrent à bloquer la ville , ce ne fut que dans l'espoir d'une prompte capitulation, la place, leur avait -on dit, n'ayant pas pour plus de 15 jours de vivres. Plusieurs mois s'étant écoulés , et rien ne faisant pressentir qu'elle dût se rendre , les assiégeants^ sans qu'on s'explique le motif de leur détermination , demandèrent une suspension d'armes à Sourdéac , qui l'accorda , piais à condition qu'elle ne commencerait que quatre jours après, ce délai étant nécessaire à l'exécution d'un projet qu'il avait formé. Le gouverneur prescrivit ensuite aux habitants de se réjouir et de danser au son des cornemuses et des hautbois , ce qu'ils flrent jusqu'au matin du jour où l'armistice allait commencer. Les assiégeants qui , pendant trois jours, s'étaient tenus sur leurs gardes, avaient Uni par croire que Sourdéac n'avait eu d'autre but que de les effrayer en les menaçant d'un danger imaginaire. Pleins de sécurité , ils avaient passé la nuit à s'enivrer. Au point du jour, lorsqu'ils étaient encore plongés dans un profond sommeil, Sourdéac sort par trois côtés différents, force leurs retranchements et tue trois à quatre cents d'entre

eux. L'attaque qu'il fit de leurs retranchements bourg de Guipavas ne fut pas aussi heureuse , car i perdit cent gentilshommes ou officiers. Appelant alo la ruse à son aide, il dépêcha des émissaires qui, s'étai introduits dans le camp, y semèrent des bruits propre à exciter les soldats à se révolter contre leurs chefe. Gomme ils étaient fort las du siège , aussi peu avancé au bout de cinq mois que le premier jour, Sourdéac, bien approvisionné par la voie de mer, restée libre , ajouta à leur mécontentement, en faisant vendre dans la ville , au prix d'un écu et demi, le boisseau de Mé , qui se payait trois écus dans les campagnes. Les paysans se croyant trompés par leurs chefs, refusent de leur obéir, en s'écriant qu'il faut égorger les gentilshommes qui les ont engagés dans cette guerre , et épouser leurs femmes pour devenir les maîtres à leur tour. Sourdéac profitant du désordre , tombe sur le camp , où deux mille de ces malheureux étaient retranchés , et en tue quatre ou cinq cents. Ceux qui restaient s'estimèrent heureux de conclure une trêve que Sourdéac leur fit payer huit mille écus par an. Peu après, sept grands navires de Fécamp étant venus mouiller dans la baie de Gamaret , pour intercepter les arrivages destinés à Brest , le gouverneur en équipa cinq avec lesquels le capitaine Bavet attaqua si heureusement les Normands, qu'il en prit quatre et en coula un.

Bien convaincus, désormais, que Brest serait imprenable tant qu'il pourrait être ravitaillé par mer, les ligueurs se décidèrent, au printemps de 1594, à lui enlever cette ressource. Douze vaisseaux espagnols portant des troupes, des ouvriers et le matériel nécessaire pour établir des travaux de défense , abordèrent alors dans la baie de Gamaret , avec l'intention d'éle-

ver des fortifications sur la presqu'île de Kélern , {Kerlem, pays des renards), c'est-à-dire sur la pointe de terre située dans la rade de Brest, au sud de l'entrée du goulet , et ayant cinq kilomètres de longueur sur deux kilomètres environ dans sa plus grande iBTgeuT. C'est l'extrémité E. de cette presqu'île, bordée de falaises verticales , et appelée depuis la pointe espagnole, que les ennemis choisirent pour élever un fort ïu^ils auraient rendu inexpugnable , s'ils avaient eu le temps d'achever leurs travaux , si surtout ils avaient pu les compléter, comme ils le projetaient, par l'établissement de batteries sur la rive opposée , la côte de Léon. Leurs feux croisés auraient empêché les navires de francliir le goulet et de gagner soit Brest , soit Landemeau, Daoulas, Lande vennec. Le Faou, Châteaulin, etc., etc. L'exécution de ce projet, inutilement (entée juste un siècle plus tard , par les Anglais, eût fait de la presqu'île de Kélern le Gibraltar de l'Océan. Cette pensée ne pouvait échapper à Vauban. Aussi , la suite de ce récit nous le montrera-t-elle combinant et appliquant les moyens d'empêcher les ennemis de la France d'occuper une si formidable position.

Les vues de Sourdéac ne s'étendaient certes pas aussi loin que celles du célèbre ingénieur. Il avait , toutefois, assez de perspicacité pour pressentir que Brest deviendrait infailliblement la proie de l'ennemi , si on ne se hâtait, de dégouer ses projets. Mais il ne pouvait dégarnir la ville , qui eût alors été à la merci des ligueurs. Force lui fut donc d'invoquer le secours du maréchal d'Aumont , qui ne put répondre que vers la fin de l'année à ses appels réitérés , occupé qu'il fut préalablement à réduire Morlaix et Quimper, afin d'être assuré de ne point être inquiété sur ses derrières pendant qu'il s'emploierait à déloger les Espagnols. Ceux-

ci avaient mis de leur mieux le temps à profit. Senlan* qu'il était d'une sage politique de ne pas s'aliéner les gens du pays , ils leur payaient si bien les denréesp qu'ils consommaient , qu'un marché régulier était établi dans la presqu'île comme dans une ville en pleine paix (1). Loin conséquemment d'être troublœ dans leurs travaux par les paysans, ils avaient trouvé en eux une assistance qui leur avait permis de presque terminer un fort triangulaire , battu sur deux côtés par la mer, accessible par un seul passage de deux cent cinquante pas de largeur, et couronné de deux bastions en forme de tenaille qui en masquaient la porte d'entrée. Néanmoins, la nécessité où ils avaient été de tailler le roc pour asseoir la base du fort , avait fait perdre du temps , de sorte que le fossé n'avait pu être suffisamment creusé, et que les autres ouvrages n^étaient pas parvenus à un degré convenable d'élévation.

Telle était la situation quand le maréchal d'Aumont se présenta, vers le 15 octobre 1594, devant le fort que défendaient bon nombre de canons et quatre cents Espagnols aguerris placés sous les ordres de D. Thomas Praxède, capitaine expérimenté. L'armée du maréchal se composait de 3,000 français, commandés par le baron de Molac ; de 2,000 anglais, conduits par Norris ; de 300 arquebusiers à cheval et de 400 gentilshommes. Bien que les forces françaises fussent infiniment supérieures , on reconnut , dès le début du siège, qu'il ne se terminerait pas facilement. Les ouvrages extérieurs furent enlevés promptement^, mais avant de réduire le fort, il fallut livrer plusieurs assauts

(i) Ce serait alors que le real espagnol, d'une valeur de 3 sous, aurait commencé à désigner, eu langue bretonne , la môme valeur monétaire.

meurtriers , dans Tintervalle desquels le maréchal dut laire venir de Brest des munitions qu'accompagnèrent Sourdéac, le chevalier de Potonville, la Tremblay et Moûtmartin. Enfin « le 17 novembre selon Moreau , le 18 d'après Montmartin et Davila , la lutte s'engagea plus acharnée que jamais. Le fort fut assailli à quatre reprises, du matin jusqu'au soir. Après un feu continuel qui avait duré de la pointe du jour à midi , deux brèches ayant été pratiquées , Molac tenta le premier Tescalade ; mais il fut repoussé. Deux autres bataillons, qui s'avancèrent successivement, éprouvèrent le même sort. C'en était fait des Français , si Jean d'Aquila , qui marchait au secours des assiégés avec quatre mille fantassins et deux pièces de canon , et qui n'était plus éloigné que de quatre lieues , parvenait à les placer entre deux feux. Le maréchal , informé de ses mouvements , comprit qu'il fallait en finir à tout prix , et malgré la faiblesse où le plongeaient son grand âge et son état de maladie, il ordonna un quatrième assaut. Une circonstance avait ajouté à l'ardeur des assaillants, en même temps qu'elle avait jeté la consternation parmi les assiégés. Un boulet venait d'emporter le brave Praxède qui, animant les siens par son exemple, se tenait sur la brèche , une pique à la main. Toutes les troupes avaient donné du côté des Français, sauf quelques compagnies « que le sieur mareschal , dit le « chanoine Moreau , gardoit pour la bonne bouche , « contre leur gré, car il n'estoit pas fils de bonne mère « qui ne sautillât de marcher des premiers , et qui ne « réputàt à un grand affront d'être retardé ; entre ces « derniers étoit le capitaine Romégou , gascon de « nation , avec son régiment , qui estoient gens de « main et qui avoient toujours bien fait dans les occu- « renées. Le dit Romégou estimoit que le dit mareschal

€ lui faisoit un extrême déshonneur de le réserver ; or, « ayant eu congé de combattre, il déclare à ses soldats « qu'il entreroit mort ou vif dedans , ne leur deman- « dant , pour les derniers devoirs d'obéissance , autre « chose ni plus honorable sépulture. Cela dit, il s'ache- « mine avec ses Gascons, et avec une telle résolution, « que , malgré la grande résistance, il monte jusques a au haut de la brèche et se précipite dedans à corps « perdu ; mais, n'estant suivi de nombre des siens, il a fut tué à l'instant. »

Exaspérés de sa mort , ses soldats renversent tous les obstacles et pénétrent dans le fort, pendant que les Anglais en font autant sur un autre point. Les Espagnols furent passés au fll de l'épée , à l'exception de neuf qui gisaient parmi les morts , et de quatre qu'on trouva cachés dans les anfractuosités des rochers. Jean d'Aquila, à qui le maréchal d'Aumont les renvoya, voulut , lui , qu'on les pendît , pour les punir de ne s'être pas fait tuer (1).

Cette conquête avait coûté cher aux royalistes. Le fer et le feu de l'ennemi n'avaient pas été les seuls à causer des ravages parmi eux. Pendant le mois qu'avait duré le siège , des pluies torrentielles , interrompues pendant trois jours seulement, avaient noyé les tranchées et concouru , avec le froid et le manque de vivres, à déterminer la mortalité qui, le 18 novembre, avait frappé plus de 2,400 des assiégeants. A cette perte , il fallut ajouter celle des 600 hommes qui suc-

(i } Des diverses relations de ce siège, les plus circonstanciées sont celles de Daylla (Histoire des guerres civiks de France , t. III , P.5S3-528), deMontmarlin(D. Morice, Hts^ t. II, Col. cccij-cccv), cl du clianoine Moreau {Histoire de ce qui s*est passé en Bretagne pendant Us guerres de la ligue, p. 242-257). Nous ne nous sommes attaché ici qu'a en présenter la substance.

combérent dans cette seule journée. Si les Français eurent à regretter plus d'un vaillant capitaine, il en fut de même du côte des Anglais qui perdirent le célèbre navigateur Martin Forbisher, qu'Elisabeth avait envoyé au secours d'Henri IV avec mission de protéger les côtes de Bretagne et de Normandie. Commandant quatre ^'aisseaux mouillés dans la baie de Camaret, il avait éte entraîné, par son ardeur, à prendre part aux opérations des troupes de terre. Blessé d'un coup de feu à la hanche, il mourut à Plymouth , après -y avoir ramené ses vaisseaux. Quant au fort qu'avaient élevé les Espagnols, Sourdéac, aidé des paysans, le fit immédiatement raser.

Le maréchal d'Aumont , qui savait honorer le courage, même chez un ennemi, fit transporter à Brest les corps de Praxède et de Romégou , qui furent déposés en grande pompe dans l'église du dit lieu, dit le chanoine Moreau. M. de Fréminville (Antiquités du Finistère^ l'* p"% p. 174) pense que cette église était la chapelle des Sept-Saints (Appendice , g 9), servant alors ainsi que celles de Saint-Sébastien et de Saint-Charles- Borromée (Ibidy g 10), à l'exercice du culte, du côté de Brest. Nous inclinerions à croire que le capitaine français et le capitaine espagnol purent bien être inhumés dans la chapelle du château qui , alors, était plus particulièrement réserv^ée à la sépulture des militaires de distinction (1).

(i) Nous devons toutefois reconnaître que M. Thi veaux nous a déclaré avoir vu, parmi les papiers déposés aux archives de Téglise Saint-Louis, un document attestant Tinbumation de D. Praxède et de Romégou dans Féglise des Sepl-Saints. Nous n'avons pas été aussi heureux que lui , bien que nous ayons minutieusement et h plusieurs reprises, compulsé ces papiers. Aussi ne serions-nous pas surpris qu'il y eût confusion dans ses souvenirs.

Des diverses épitaphcs composées en leur hon Moreau nous a conservé celle qui suit :

Praxède, éjouis-loi, mourant de voir mourir Romégou enferré sur le haut de la bréscbe. i^àris éternisa par Achille la flesche ; Par Romégou tu vis ton honneur refleurir ! Romégou ne veut point , ô Praxède , souffrir Que son nom soit esteinl dans les lis de la France. Praxède, ad vise- toi, et fais, en récompense, Que Romégou puisse en Castille mourir.

Troye vante son Hector, la Grèce son Achille, La France Romégou, son Praxède Castille. Moi , dans mes tristes vers , de ces deux cavaliers. Je chanterai les los, Thouneur et la victoire; Un autre les peindra au temple de mémoire , Donnant h. Romégou les myrthes, les lauriers.

Avant de se rendre au siège du fort de Kélem, Sourdéac voulant s'assurer que les habitants du pays de Léon ne tenteraient aucune diversion en faveur de la ligue, leur avait fait sommation d'exécuter leur engagement du 23 août 1591. Le roi s'étant converti depuis plus d'un an (26 juillet 1593), ils ne pouvaient plus alléguer de prétexte pour se refuser à reconnaître . son autorité. Ils savaient bien, d'ailleurs, que si l'envie leur prenait d'éluder leur promesse, Sourdéac saurait bien les contraindi*e à la tenir, comme il les en avait menacés. Ils se réunirent donc au Folgoat, et après deux jours employés à discuter les conditions de la capitulation qui leur fut accordée , ils se soumirent sans réserve le 9 août 1594.

Au mois de mai précédent , Sourdéac , aussi loyal que brave , avait déjoué les artifices de la reine Elisabeth et résisté à ses séductions. Cette princesse prétendant que Henri IV s'était obligé par des traités à lui

remettre Brest comme place de sûreté , avait dépéché iSourdéac un émissaire nommé Saint-Jean, qui lui irait dit que , d'après ces traités, le roi s'était engagé à livrer Brest à la reine, en garantie des sommes qu'il en avait reçues; mais que sa souveraine le tenait en si grande estime , qu'elle le continuerait volontiers dans ses fonctions de gouverneur de la place , s'il y recevait un nombre d'Anglais égal à celui des Français et s'il promettait de 'servir fidèlement Elisabeth. Sourdéac avait fièrement répondu que la place était au roi et qu'il n'y resterait pas un moment , si elle appartenait à tout autre. Saint-Jean ayant voulu insister, et ayant menacé d'un siège , Sourdéac l'avait rudement congédié.

Quoique privés, par la capitulation du 9 août 1594 , des auxiliaires sur lesquels ils avaient compté pour se venger de la perte du fort de Kélem, les Espagnols n'abandonnèrent pas ce projet. Ils mirent trois ans à en préparer l'exécution, et, vers la fin de 1597, cent vaisseaux sortirent de la Corogne et du Ferrol dans le but d'attaquer Brest. Sourdéac informé de leur dessein, avait demandé du secours au maréchal de Brissac, qui n'avait pu lui en envoyer. Réduit alors aux seules ressources du pays, il ordonna aux gouverneurs des places voisines de se mettre en mesure de marcher au premier ordre , et dans une montre de la noblesse , qu'il passa à Landemeau, le 20 octobre, il assigna aux troupes les positions qu'elles devaient occuper, les unes à Brest, les autres dans les environs. Des feux allumés de trois en trois lieues , le long de la côte , et le son du tocsin dans les campagnes devaient appeler chacun à son poste , dès que la nouvelle armada serait signalée. Elle parut devant Saint - Mathieu , le jour de la Toussaint, pendant qu'on sonnait les glas pour l'oflice

des morts, ce qui empêcha de distinguer sufBsamme le tocsin. Quoi qu'il en soit, quand Sourdéac arri^ de Brest , le lendemain matin , il trouva sur le rivag une quantité innombrable de gens du pays avec Taid desquels il aurait très vraisemblablement fait avorte les desseins de l'ennemi , si une \iolente tempête ne s'était chargée de disperser et d'anéantir, en moins de deux heures , le formidable armement de Philippe II. Cinq jours après , cinq caravelles espagnoles étant venues mouiller dans la baie de Camaret , d'où elles comptaient rejoindre le gros de leur flotte qu'elles croyaient devant Brest, Sourdéac prescrivit à un capitaine du Conquet d'aller les attaquer avec six vaisseaux. Ce capitaine , sans attendre trois de ces vaisseaux dont l'armement n'était pas encore terminé , se rendit en toute hùte à Camaret, d'où les caravelles purent s'éloigner après un vif combat qui n'eut d'autre résultat que de le laisser maître de la mer. Une autre caravelle, qui échoua le lendemain devant le Conquet , était montée par un nombreux équipage et quelques officiers qui, tous , furent faits prisonniers.

Bien avant la pacification , Brest avait reçu d'Henri IV le prix de sa fidélité. On en trouve la preuve dans les deux pièces suivantes :

« Sur la requeste présentée par les habitans de la a ville de Brest en Bretagne , et pour les considéra- « tions contenues en icelle , mesme à ce que la fidélité « qu'ils ont gardée et l'obéissance qu'ils ont rendue au « Roy durant le siège mis devant la dite ville par les « ennemis soit reconnue par le témoignage de sa « bonne volonté envers eux , et que le maire de la dite a ville, qui est annuel et en a seul Vadminisiration, puisse a être aucunement soulagé et assisté aux maniements « des afl'aircs publiques d'icelle, le Roy, en son con-

iseil, pour la fidélité des dits liabitans, leur a octroyé

i et concédé droit de bourgeoisie à l'instar de ceux de

tBonideaux (Appendice, g il), et qu'ils puissent, pour

lassisterle maire, lui acljouster deux eschevins parélec-

I lion qui eii sera faite par les dits habitans et bourgeois,

«lesquels eschevins demeureront deux ans dans la dite

t charge et dignité de laquelle l'un sortira chacun an, au

«lieu et place duquel en sera choisi un autre parles voix

« et suffrages des dits habitans , lesquels seront tenus

«le présenter au gouverneur pour faire le serment en

« ses mains de bien administrer et conserver les droits

« de la ville. Ne sera toutesfois aucun reçu à prendre

« la dite qualité de bourgeois , sinon en payant qua-

« rante escus d'entrée qui seront receus par le receveur

« des deniers communs de la dite ville pour estre

« employés aux fortifications ou réparations d'icelles,

«sans que les dits deniers puissent être divertis ni

« employés à autre effet , sous peine de quadruple à

« prendre sur les ordonnateurs.

« Fait au conseil du Roy, tenu à Nantes le dernier «jour de décembre mil cinq cens quatre-vingt-treize. « Signé : Méliaud. »

«L Henry, par la grâce de Dieu, Roy de France et de

* Navarre , à notre aimé et féal le sieur de Sourdéac,

* nostre lieutenant en la Basse-Bretagne , gouverneur € de nostre \Tlle et chasteau de Brest , et à nostre très « cher et. bien aimé M. Philippe Rinquier, conseiller eau siège présidial de Quimper-Corantin, transféré € en nostre dite ville de Brest , exerçant en icellc «la justice de Brest et de Saint -Renan, salut (1).

(1) La conlexlure de Tacte de cessiou de Brest au duc de Bretagne par le Yicomte de Léon {voir ci-dessus, p. 4), indique qu'Hervé IV ayail cédé au duc ses droits féodaux sur les habitants de la ville, c'est-à-dire du château qui la renfermait, et dont il lui transportait

« Pour les causes déclarées en nostrc arrêt ey attaché « sous nostre contre scel donné cejourd'huy en conseil « et en faveur de la fidélité de nos bien aimés les habi- « tans de nostre dite ville de Brest, nous leur avons « octroyé droit de bourgeoisie à l'instar de ceux de « nostre ville de Bourdeaux , et qu'ils puissent , pour <K assister le maire de la dite ville , lui adjouster deux « eschevins dont sera fait élection par les dits habi- « tans et bourgeois de Brest , ainsy qu'il est plus au « long déclaré au dit arrest. A ces causes , voulons et « vous mandons que de nostre dite grûce et conces- « sions vous faites , laissés et souffres jouir et user les «c dits habitans , conformément au dit arrest , lequel à a cet cfTect nous voulons estre registre au greffe de la «juridiction de nostre dite ville, pour estre observé et « gardé selon sa forme et teneur, sans permettre qu'il « y soit contrevenu , sous les peines y contenues. Do a ce faire , nous avons respectivement donné et don-

la propriété ; mais qu'il s'était expressément réservé ces mêmes droits (celui de juridiction était le premier) sur tons ses Tnssaux demeurant en dehors. Toutefois, son entière dépossession, consommée peu apr^s, entraîna i>our lui la perte de ses droits de seigneur justicier, qui furent dévolus au duc. C'est vraisemblablement alors que la juridiction exercée par ce dernier fut jointe k celle de Saint- Renan, et que toutes deux furent désormais désignées sous l'appellation commune de Brest et Saint-Renan, appellation qui subsistait encore au XVll* siècle. Des motifs d'économie n'avaient pas seuls déterminé le duc k cette réunion ; l'intérêt des justiciables l'avait commandée. Rresl , ville close et objet d'attaques incessantes, était d'un accès difficile , souvent même périlleux pour les plaideurs. H fallut donc placer ailleurs l'autorité judiciaire qui, de son côté, dut le vouloir, Kn cfTel, les juges de Sainl-Renan préféraient le séjour de cette petite ville, où ils étaient indépendants, k celui de Brcsl, où dominait, de toute nécessité, l'autorité militaire du capitaine ou gouverneur, alors fort étendue en temps de paix, et absolue pendant la guerre, qui était, k bien dire, l'état normal.

« nons pouvoir, commandement et mandement, coih- « mandons à tous nos officiers et subjccts vous obéir « et entendre en ce faisant , car tel est nostre plaisir.

« Donné à Nantes, le dernier jour de décembre, Tan « de grâce mil* cinq cens quatre-vingt-treize, et de « nostre régne le cinquième.

« Ainsy signé : Par le Roy, en son conseil, Méuaud, « et scellé. »

Ces deux actes complétèrent et régularisèrent la situation de la ville sous le double rapport administratif et judiciaire. Brest avait bien déjà une mairie, les termes mêmes des lettres - patentes de Henri IV suffisent pour le prouver ; mais cette mairie, assez informe, était d'ailleurs subordonnée à l'autorité militaire , et son action propre devait être très limitée , puisque la ville, on ne saurait trop le répéter, était renfermée dans l'enceinte du château. Quant à la composition du corps municipal, il est impossible, en l'absence de tout document , de la préciser, et l'on doit se borner à dire qu'un maire et un miseur ou receveur des deniers communs y existaient alors. Il ne faudrait pas croire , pourtant, qu'avant le XVI* siècle les villes de Bretagne n'eussent pas de gouvernement municipal et qu'il ne leur en fut donné que par les actes portant création de mairies. Elles se régissaient , au contraire , comme le plus grand nombre des villes de France , sous l'autorité du capitaine ou gouverneur, par un procureursyndic , un miseur (qui rendait compte des deniers do la ville aux notables), et un contrôleur nommés dans l'origine par le souverain (duc ou roi), sur la présentation du gouverneur. Plus tard, ils furent élus par un conseil de notables et les juges de la juridiction, sous la présidence du capitaine, ou de son lieutenant, en cas d'absence. Ces trois officiers municipaux étaient assistés

d'un conseil de jurais (difTérent de celui des notables)/ dont le nombre variait suivant Timportance des villes. Ces jurais délibéraient avec les ofllciers municipaux sur les affaires de la ville , dans des assemblées toujours présidées par l'autorité militaire , qui avait la haute main , et qui avait pour assesseurs le sénéchal et le procureur du roi de la ville. Ces deux derniers exigeaient que toutes les délibérations fussent prises par devant notaires, ce qui occasionnait aux villes, indépendamment de frais énormes, des lenteurs et des multiplicités de formes qui entravaient l'action de la police administrative, alors exercée par les juges. Aussi, le capitaine était-il souvent obligé d'interposer son autorité, et d'agir militairement pour le maintien de la tranquillité publique.

Ce fut pour faire cesser cette situation anarchique que le chancelier de l'Hospital entreprit, parles ordonnances d'Orléans (15G1) d'asseoir le régime municipal sur des bases uniformes et régulières , constituant un état de choses peu différent de celui qui existait encore en 1789, au moyen de la séparation des attributions respectives des magistrats municipaux et des officiers de justice en matière d'administration et de police. Ce régime, on le sait, ne put se consolider que lentement, par suite de l'opposition constante des tribunaux dont les membres, sous prétexte de droits, prérogatives ou préséances , — Brest en fut un exemple presque continuel jusciu'à la révolution ,— suscitaient des obstacles à l'autorité administrative.

Si l'on ne {leut dire ù quelle époque précise fut constituée la mairie de Brest , il est permis de conjecturer que ce fut vers l'époque des réformes opérées parle chancelier de l'Hospital. C'est alors, en effet, que furent créées les communautés do Nantes (1559) et

deMorlaix (1562); celle de. Rennes ne reçut même d'organisation complète qu'en 1592, c'est-à-dire un an avant Brest, Cette dernière cité était donc traitée à régal des trois autres. Rien de surprenant à cela. Si Rennes et Nantes , comme résidences du gouverneur de la province, du parlement et de la chambre des comptes ; si Morlaix , au point de vue commercial , justifiaient la distinction dont ils avaient été l'objet, Brest comme point mar|time et militaire , avait une valeur, ou correspondante, ou le plaçant tout au moins en quatrième ligne.

Ces considérations , autant peut-être que le désir de récompenser Brest de sa fidélité , purent bien déterminer Henri IV à octroyer les lettres - patentes de décembre 1593. Ce prince songeait alors à créer une marine nationale et permanente qui dispensât de recourir aux achats et affrètements de navires à l'étranger, lorsque la guerre ou la défense du littoral commandait des mouvements maritimes. La nécessité de cette marine lui avait été démontrée, dés le début de son alliance avec Elisabeth , par les exigences impérieuses et le concours peu loyal de cette princesse. Les humiliations qu'il lui avait fallu dévorer lui avaient causé un chagrin, chaque jour ravivé par les plaintes des marchands et des marins français , victimes , malgré une paix nominale , des incursions des pirates et des corsaires anglais. Nous en trouvons des preuves nombreuses dans le Recueil des lettres missives de Henri IV y publié par M. Berger de Xivrey dans la Collection des docuvients inédits de l'histoire de France. Ainsi, par sa lettre du 22 août 1598 à Elisabeth, Henri IV lui demande la réparation du dommage causé à Sourdéac , ainsi qu'à Jean le Chovelct et à d'autres marchands de Brest qui , sur la foi de la bonne intcl- I 9

ligence qu'ils supposaient régner entre la France m:st l'Angleterre, et se flant particulièrement en rhonneijt.r que la reine avait fait au gouverneur de Brest « Ile Itmî « promettre toute faveur et courtoisie , » avaient inc^'é et expédié en Espagne le navire la Collette, porteur (i« deux prisonniers de Sourdéac , lesquels étaient allés chercher leur rançon. Attaquée, à son retour, prés d u cap Finistère, par un fort navire anglais que commaixdait Christophe Crost, la Collette, dont la cargaison» valait plus de 15,000 écus, avait été capturée malgré l'exhibition du congé délivré par Sourdéac ; aprè^ quoi, vingt-un hommes de l'équipage, jetés dans une barque , avaient été abandonnés à la merci des flots. Un mois après cette capture , dont il ne parvînt pas à faire indemniser les armateurs brestois, Henri IV s'excusait auprès de sa bonne sœur et cousine de ne pouvoir/ lui livrer, comme elle le demandait, des Hollandais au service du roi d'Espagne, que la tempête avait jetés sur les côtes de France , parce que , en paix avec Philippe III , il leur avait délivré , avant la réception de la lettre de la reine , des saufs-conduits qu'il ne croyait pas pouvoir leur retirer. « Davantage, disait -il, le « profict que vous rctireriès de l'envoy de telles gens « seroit fort petit , sauf meilleur advis, au respect du « préjudice que nous seroit à nostre foy et réputa- « au moyen de quoy nous vous prions de nous cxcu- « ser si nous ne satisfaisons à vostre désir , comme a certainement nous ferions , si nous le pouvions « faire sans violer le droit de la charité et hospitalité K chresticnne qui nous oblige à donner la main à ceulx « qui se noyent, ou sans contrevenir à la foy publia que, etc. » Le 13 décembre de la même année , il intervenait en faveur de Jehan Ricquety et de Nicolas du R(^nol , marchands de Marseille, qui , depuis 159?,

ne cessaient de réclamer la restitution du navire la Catherine, de Roscoff, capitaine Marc Prigent , que la ràmberge anglaise la Grue avait prise et conduite à Porismouth , où avait été vendue sa cargaison , consistant en huiles , savons , muscades , etc. L'année suivante (5 octobre), Elisabeth, qu'avait fort peu émue le noble refus précédent de Henri IV, demandait impérieusement la remise de quelques irlandais naufragés près de Brest et recueillis par Sourdéac ; cette nouvelle exigence reçut une réponse identiquement semblable à la première. Enfin, le 17 mai 1600, Henri IV était obligé de protester, non-seulement contre le pillage, par des pirates anglais , de deux navires de Saint-Malo appartenant à M. de la Landellc et à un autre armateur, mais encore contre les cruautés exercées sur les équipages de ces navires qui avaient été ensuite coulés. L'impunité enhardissait les capitaines anglais qui ne se faisaient faute d'attaquer nos bâtiments partout où ils les rencontraient, ce qui conduisait Henri IV à écrire, le 10 juillet 1600, à M. de Brèves, son ambassadeur à Constantinople : « Vous me ferès service très agréat ble de vous bander ouvertement contre l'agent « d'Angleterre qui est par delà , puisqu'il continue à « descrier mes actions, et traverser mon. service, « comme vous m'avès escript par vos dictes lettres « qu'il feict avec telle impudence que c'est chose insui)- « portable , ainsi que les pilleries que font les Anglois « aux miens à costé de l'empire de ce Seigneur. Gonti- € nues donc à vous y opposer par les moyens que vous « jugerès estre les meilleurs ; car, encore que la roync « d'Angleterre et moi vivions toujours en paix , néant- « moins je ne doibs attendre aucune réparation des € injures et excès des dits Anglois , d'autant qu'il sem- € ble qu'elle a entrepris d'agrandir et accroistre son.

« crédit par delà à mes despens. J'advisoray à faire eie « mon costé tout ce que je pourray pour assister mcîS « subjects. J'ai jà commencé à n^ettre quelques galea res, etc., etc. »

Dans leur arrogante prétention à la suprématie d^ la mer, les Anglais s'attaquaient au roi lui-même daim^ la personne de son ambassadeur.

Sully, envoyé en mission près de Jacques V, en 1605 ^ s'était embarqué sur une ramberge que le vice-amiral d'Angleterre avait mise à sa disposition, par une sort^ de courtoisie que l'ambassadeur français n'avait pascru devoir repousser, bien qu'il eût pu prendre passagesur un des bâtiments commandés par Dominique d(? Vie , vice -amiral de France , lequel se borna à transporter la suite de l'ambassadeur, qu'il précéda en Angleterre. A son retour à Calais, de Vie, en rangeant la ramberge où se trouvait Sully, hissa son pavillon et l'appuya d'un coup de canon. Grande colère et force jurements du capitaine de la ramberge anglaise , qui s'écria qu'il ne souffrirait jamais qu'un pavillon autre que celui d'Angleterre « flottât sur la mer Océane. » Il envoya ensuite un boulet à de Vie , qui se préparait à riposter, quand Sully voyant cinquante canons pointés contre son vaisseau, et sentant que la partie n'était pas égale, intervint. Après avoir fait à de Vie le signal d'abaisser son pavillon , il prit texte de l'exécution de cet ordre pour calmer le capitaine anglais, en lui disant que c'était pour faire honneur au représentant du roi de France que le pavillon avait été arboré , et qu'en l'abaissant à son premier commandement , de Vie lui avait encore donné une plus grande marque de déférence. Le vice-amiral anglais désavoua bien son capitaine ; mais de Vie , qui était moins patient que Sully, et qui , d'ailleurs , « avait une dent de laict contre les

« ADgIois, » jura, malgré ces excuses, qu*il se vengerait de cet affront, dès qu'il en trouverait l'occasion. Les Anglais , du reste , n'étaient pas les seuls dont Henri IV eût à se plaindre. Les corsaires hollandais et barbaresques ne ménageaient pas davantage les quelques bâtiments que les marchands français se hasardaient à mettre sur mer. Nos alliés , les Espagnols, agissaient de même. C'est, en effet, ce qu'on apprend par un écrit imprimé sans indication de lieu ni de date (vers 1613, probablement), sous le titre de Remonstrance très hunMe en forme d'advertissement que font au Roy et à Nosseigneurs de son conseil, les capitaim de la marine de France, écrit dont un exemplaire, peut-être unique, conservé à la Bibliothèque impériale, dans le recueil des frères Dupuy, a été reproduit dans les Nouvelles Annales des Voyages, année 1843, t. I, p. 53-78. Il contient l'énumération des griefs articulés par des capitaines du Boulonnais , de la Normandie , de la Saintonge et de la Bretagne , à raison des actes de piraterie que les Espagnols et les Portugais leur faisaient subir depuis 1570 sans interruption. Le plus récent des faits qui leur étaient reprochés , était le suivant: « En l'année 1612, dit lo. Remonstranee , le « capitaine Duparc , dit Charticr, de Brest , et 78 hom- « mes de son esquipage , partis avec congé du gouver- « neur, dans un navire de monsieur Sourdéac, pour « faire voyage vers l'Amérique , passant chemin entre « le Portugal et les îles Assores , sont attaquez et pris « par trois vaisseaux d'Espagne, qui tuèrent 17 de ses « gens à l'abordage, et après le combat, les pendirent « et ieterent à la mer, et emmenèrent à Lisbonne pri- « sonniers ceux qui estoient restez , où enfin con- « damnez à cstre pendus , et , arrivez au gibet pour « l'exécution , eurent la vie sauve par les religieux

« de la Miséricorde qui se rencontrant là de « les demandèrent à la iustice, ainsy qu'est le « lége en la dite ville, et furent ces pauvres m « mis en gallères où ils sont encore de présen Henri IV s'apprêtait à empêcher le retou humiliations et de ces violences , quand le ] de Ravaillac vint, en tranchant ses jours, l'exécution de ses projets dont la reprise , qi plus tard , devait avoir pour effet de dével d'assurer à jamais l'importance de Brest. Ma cipons pas sur l'ordre des faits.

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