CHAPITRE PREMIER
Brctt «mt les comtes de Léon. — Hervé IV le cède au dac Jean !•' (1249). — Jean de Mootfort a'ea empare (1341 )• — Jeanne de Flandre, sa veuve, le remet aux Anglais (1343). — lU en restent possesseurs après le traité de Guërande (i365). — Défait* des Anglaisa Saint-Mathieu (1370). — Les lirons bretons somment Jean IV de renoncer à l'allianee anglaise ; il patae en Angleterre (i373). — Du Gnesclin assiège Brest (i373). — Le comte de Saltsbary vient au secours de la place. — Du Goesdin s'éloigne. — Jean IV revient en Bretagne (i375). — 11 retourne en Angleterre (1375). — Jean IV abandonne Brest à Richard 11 (i378.\ — Il revient en Bretagne, fait un traité d'alliance avec Charles VI et assiège Brest (i380. — 11 s'éloigne et consent à une trêve qui finit en i386. — Nouveau siège de Brest par Jean IV, en i387 ; il est contraint de le lever.— Extorsiona*des Anglais. — Jean IV réclame en vain la restitution de Brest; elle n'a lieu qu'en 1397. —Mort de Jean IV (1399). — Le» Anglais battus et ensuite vainqueurs k Saint-Mathieu (i4o3). — Ils essuient deui nouvelles dèfiii les (1404).— Constructions et réparation» au cli&teau, au XV* siècle. — Brest tombe an pouvoir des Français (1489).— Plantation du mai.
Lorsque la domination romaine cessa en Armorique, les indigènes se donnèrent des chefs et constituèrent une sorte de gouvernement féodal assez semblable à celui qui, d'après les historiens anglais , existait dans
la Bretagne insulaire , mais qui n*était ni aussi régulier, ni aussi complet que celui qn*on a vu plus tard en France. Ces chefs , indépendants les uns des autres , reconnurent ultérieurement l'autorité d'un suzerain ; mais , bien souvent , cette autorité était plus nominale que réelle , puisque certains d'entre eux exerçaient de véritables droits régaliens; que leur suzerain ne pouvait pas exiger l'hommage de leurs propres vassaux ; qu'ils avaient droit de glaive , sauf appel à sa cour, mais pour cause de déni de justice seulement, et qu'ils pouvaient bâtir, à volonté , sur leurs terres personnelles , des châteaux et des forteresses, sans avoir besoin de son consentement. De ce nombre étaient les comtes de Léon , seigneurs du riche et fertile territoire qui , s'étendant depuis le Queflfleut, l'un des aflluents du port de Morlaix , au sommet des montagnes d'Ares, et borné ensuite par le cours de l'Élorn et par la mer, renfermait les villes de Saint-Pol-de-Léon , Lesneven, Brest et Saint -Renan, avec une partie de celles de Morlaix et de Landemeau , traversées par les cours d'eau que nous avoos indiqués pour ses limites. Les terres considérables qu'ils y avaient réunies, par diverses alliances, telles que celles de Morlaix et de Lanmeur à l'Est , et celles de Crozon ou Rivelin et de Porzay à l'Ouest , leur donnaient la domination de la mer et de toute la côte, avec ses sinuosités intérieures, depuis la licuc de grève, près Lannion, jusqu'à Douarnenez et même jusqu'à Pont>^roix, car ils possédaient sur cette côte les grandes sêcheries de poisson allant jusqu'à la rentrée de la rivière de Goayien ou de Pont- Croix. Ils y jouissaient , dans toute sa plénitude , de ce droit de bris ou de langan dont les produits considérables faisaient dire à l'un d'eux , Wyomarch VIII , en montrant un rocher, cause d'un grand nombre de
naufrages : « Voilà une pierre qui me vaut cent mille « sous et que je ne changerais pas contre tous les « diamants, * droit ou plutôt coutume sauvage que Conan in chercha vainement à extirper et que les réclamations unanimes du clergé, jointes à la crainte des foudres de l'Église , firent remplacer par des brefs ou brevets de sauveté , de conduite et de victuaille dont le produit n'était pas de beaucoup inférieur. Une marine qu'ils entretenaient pour leur propre défense ou pour le pilotage des navires étrangers , et la possession d'une place aussi forte et aussi bien située que le château de Brest, rendaient des plus redoutables la puissance des comtes de Léon. Aussi, n'y a-t-il nullement lieu d'être surpris que deux d'entr'eux, Morvan et Wyomarch P', désignés par D. Morice comme les deux premiers comtes de Léon , eussent été élus rois ou comtes des Bretons, le premier en 818, le second en 822. L'un et l'autre, on le sait, justifièrent leur élévation par le courage et le patriotisme qu'ils déployèrent dans leur lutte contre Louis le Débonnaire. Pendant les troubles qui suivirent le meurtre de Salomon, en 875, Even, l'un de leurs successeurs, et fondateur, on a quelque raison de le supposer, de la ville et du château deLesneven,tint tète, l'année suivante, aux Saxons qui ravageaient laBretagne, plongée dans l'anarchie, par suite de l'émigration de plusieurs chefs réfugiés en Angleterre. Il repoussa ces pirates qui assiégeaient Brest et. les força à s'éloigner. Les successeurs d'Even continuèrent à jouir des mêmes droits que lui , et , comme M. de Blois {Biog. bret. t. II, p. 296) nous avons peine à croire que ce soit Conan II , mais plutôt Morvan n qui, en 1065, fit faire des travaux à Brest (!) et
(1) « El en celuy temps (^0Ô5) selon les chroniques de l'abbaye de Gaël , comme le duc Couan (Conan II) résidoil devant Com-
construisit la chapelle du château {Appendice, g I), parce que ces faits ne peuvent se concilier ni avec Tindépendance et les droits de souveraineté dont les barons jouissaient dans leurs domaines , ni avec le traité que le duc Jean I" passa, en 1239, avec le comte Hervé IV.
Jusqu'à cette époque , les comtes de Léon guerroyèrent bien souvent contre leurs vassaux, contre les ducs même ; mais , quand ceux-ci se furent fortifiés , par la réunion à leur couronne des comtés de Poher, de Goëllo, de Tréguier et de Cornouaille, ils songèrent à abattre la puissance, déjà un peu réduite, des comte» de Léon. Hervé IV dispensa le duc Jean P' de recourir à la force pour le dépouiller de la ville et du château de Brest. Soit impuissance à résister à son suzerain , soit plutôt qu'il se fut mis à sa discrétion par des obligations pécuniaires, il lui souscrivit, à Quimpçrlé, au mois de mars 1239, l'acte suivant :
« A tous etc., Hervé, vicomte de Léon.
« Sachez qu'un différend s'étant élevé entre moi , « d'une part, et noble homme, Jean, duc de Bretagne et a comte de Richemond, de l'autre, il a enfin été terminé « de la manière suivante : que la ville, le château et « le port de Brest resteraient au dit comte et à ses « héritiers , en me donnant , en échange , cent livres
bonr , en rexercile duquel esloient Meen , evesque de Rennes , GeOroy baslard , frère dudit Conau, comte de la dite cilé , Morvan, vicomlo de Léon , Raoul de Gaël, Judichael de Lohéac, Âllaiu de Rieux , Hannon , maislre du dit Conan , et maints autres barons : Judichael , abbé de Saint-Méen , luy fist complainte de l'inquiétalion d'aucun Léounois , laquelle il proroist corriger en temps convenable et ordonna au dit Judichael la restauralion de la cité de Brest , située ee fins de Legionense , ainsi que le fossé dont elle estoit^environnée la terminoil, afin qu'il y fist édifier une église en rhonneur de la Trinité^ de la Vierge-^farie et de sainct Mathieu^ des reliquis duquel la dite cité avoil jadis esté décorée » (l.e Raud , Histoire de Bretagne, p. iSC.)
c de rente annuelle, et, moi, j*ai fait hommage de mes « fiefs au seigneur comte. Tous les chevaliers et les « autres hommes qui tenaient de moi, dans la ville de « Brest, restent au dit comte, et les fiefs qu'ils avaient « dans ma terre et celle de mes hommes, hors de la « vUle de Brest ^ seront tenus de moi et de mes kérUiers, « comme ils les tenaient auparavant , en en payant les c légitimes revenus à moi et à mes hommes; et les c hommes qui, avant la guerre, demeuraient dans mes « fiefe et ceux de mes hommes, et avaient des places et c des maisons dans la dite ville restent à moi et à mes c hommes, et les places et les maisons au dit comte et « à ses héritiers , pour en disposer selon leur pleine et « enliére volonté, tout quoi j'ai juré et observerai fidé- « lement. En foi de quoi j*ai scellé de mon sceau les « présentes lettres.
« Fait à Quimperlé , etc. »
Gomme le fait judicieusement obser\'er M. de Blois (Biog. Bret,^ t. II, p. 296), cette cession peu conforme au droit public de la Bretagne , qui ne permettait pas aux ducs d'acquérir de leurs sujets, pouvait , sous d'autres rapports, ne pas l'être à la justice. Aussi, l'année suivante, voit -on Hervé IV et son cousin Her\'é M, vicomte de Léon, marcher sur Quimperlé et en brûler le château , pour protester contre la cession forcée de la ville , du château et du port de Brest , ce qui n'empêche pas Hervé IV d'aliéner encore au duc , en 1254 , ses droits dans la succession d'Isabelle de Léon, sa tante , et en 1262, son fief de Bourgneuf, en Poher, apporté dans sa famille par le mariage d'un de ses ancêtres avec la sœur de Tanguy III, vicomte de Poher.
Hervé V, plus prodigue encore que son père , était précisément l'homme qu'il fallait au cauteleux Jean
le Roux. Le premier avait toujours besoin d'argent ; le second, toujours attentif à saisir Toccasion d'accroître par des achats le domaine ducal, lui en fournit tant qu'il eut quelque chose à vendre. Ainsi, en 1265, Hervé lui engagea , pour sept ans, du consentement de Margilié , sa mère , sa coutume (droit d'ancrage) dans son port de Saint-Mahé , moyennant une somme de 3,000 livres; au mois de septembre 1272, un bourgeois de Guingamp, créancier du comte , fit vendre une partie de son fief, comprenant les seigneuries de Qulriac, de Penfel et de Prigent, que Raoul de Penanros, sénéchal du comte, racheta, au nom du duc, par retrait féodal. Deux ans plus tard, Hervé cédait au duc ' le droit d'établir un moulin , partout où il lui plairait sur sa terre , autour de la ville de Brest, et il reconnaissait lui devoir 1 ,000 livres , savoir : 700 reçues en monnaie courante et 300 pour 30 tonneaux de vin d'Espagne. Ensuite, il abandonna le Conquet au duc pour 1,500 livres, reconnaissant, dans l'acte de vente, que cette ville appartenait à ce dernier par le droit de ses prédécesseurs, et que c'était par pure libéralité qu'il avait donné les 1,500 livres. Par un autre acte, qu'il souscrivit au mois d'août 1275, Hervé abandonna, pour dix-sept ans, à Guillaume Rymon, bourgeois de Lamballe, et à E\Tat de Nanteuil, citoyen de Paris, les produits de la coutume et du péage de Saint-Mahé de Fine-terre. Jusques-là, le fonds n'était pas engagé, mais il le fut bientôt pour 4,160 livres en faveur du duc , sous le nom de son fils Pierre , comte de Richemont, et , bientôt après , pour constater qu'il n'avait plus aucune prétention sur ce fonds, Hervé en fit une cession pure et simple au duc. Ce dernier ne s'arrêta pas en si beau chemin ; il désintéressa plusieurs des créanciers du comte jusqu'à concurrence de 4,000
livres, dont il fut remboursé par la vente qu'Hervé lui fit de plusieurs paroisses lui appartenant dans révéché de Léon. L'année suivante, la ruine du comte était consommée, par la cession qu'il fit au duc , pour 7,210 livres, de tout ce qui lui restait delà succession, aiîisi dépecée, de ses père et mère, ou du comté de JLéon proprement dit , dont les villes de Lesneven et Saint-Renan étaient les chefs -lieux, sous le prélèvement d'une somme de 10,000 livres, qu'il avait reconnu devoir à Rolland de Dinan , c en expiation , dit le «traité du mois de mars 1276, des délits et forfaits «qu'il avait comimis, en envahissant et pillant les « domaines dudit Rolland. » Enfin, sa détresse devint telle que, l'année suivante (1277) il fut réduit à vendre au duc jusqu'à un cheval que ce dernier lui avait donné pour faire le voyage de la Terre -Sainte. Il ne lui restait pas même son titre seigneurial , puisque , dans l'acte qui constate cette vente, il est nommé Hervé , jadis viscointe de Léon. Lorsqu'il mourut , dans le cours de la même année , le duc se crut obligé, en conscience , de faire à Catherine de Laval , sa veuve , une rente de 70 livres à titre de douaire. Il ne laissa qu'une fille qui , pour toute dot , apporta son nom à Prigent de Coëtmen, vicomte de Tonquédec.
Ainsi annexé au domaine des ducs , Brest acquit , entre leurs mains, une nouvelle et sérieuse importance. Jusques-là, il avait appartenu à une famille puissante, sans doute , mais relativement secondaire. Désormais possédé par les ducs, il sera alternativement ou le boulevard de la France contre les Anglais, ou la tête de pont qui leur en facilitera l'entrée, selon que la politique fera de la Bretagne leur ennemie ou leur alliée. Toutefois, sous les règnes de Jean II, d'Arthur II et de Jean III , il ne se passa rien qui fût
de nature à mettre en relief cette importance ; mais, à la mort de Jean III (1341), ce fut bien différent. Dès qu'il rapprit , Jean de Montfort , son troisième frère , issu d'un autre lit, se mit en mesure de disputer Thâritage du duché à Jeanne la Boiteuse, femme de Charles de Blois. Il courut à Nantes , se fit reconnaître par sept évêqucs, sur neuf, et par les seigneurs de son parti, pou nombreux d*abord, mais qui le devinrent bien davantage, lorsqu'immédiatement après, il se fut emparé de Limoges, oii était déposé le trésor de Jean lU. A son retour de cette expédition , il vint mettre le siège devant Brest , qui lui apparaissait conmie un asile sur en cas de revers , et où il pourrait se frayer un retour avec le secours d'Edouard III qui , de son côté , après avoir échoué dans son projet d'entrer en France , par la Flandre , avait ainsi la perspective d'y pénétrer par la Bretagne. La place était défendue par Gauthier ou Garnier de Clisson , que Jean III en avait nommé capitaine , l'année précédente , et qui avait embrassé le parti de Charles de Blois. Il n'avait avec lui que trois cents hommes, mais tous braves et déterminés. Montfort s'étant présenté devant le chûteau, le somma de se rendre, à quoi Clisson répondit qu'il n'en ferait rien , « s'il n'avoit enseigne et mandement du « seigneur auquel la place appartenoit. » S'étant mis sur-le-champ en mesure de faire une vigoureuse défense, il disposa ses trois cents hommes sur les remparts, à l'exception de quarante des plus intrépides qu'il garda auprès de lui pour faire des sorties ou se porter au besoin sur les points les plus menacés. Le lendemain, Montfort, après avoir fait chanter la messe devant son camp, commença l'attaque contre les barrières extérieures que défendait Clisson avec sa petite troupe d'élite. Ce dernier ne se borna pas à repousser
Fattaque. Prenant Tofifensive, il fit une sortie vigoureuse et mit un grand désordre parmi les assiégeants. Montfort ayant alors rassemblé des forces supérieures à celles de Qisson, l'obligea à se r6|4ier jusque sous la porte principale de la place dont les défenseurs , croyant leur chef rentré , lâchèrent brusquement la herse, et lui coupèrent ainsi toute retraite. Clisson, couvert de blessures , son armure fracassée , resta seul , au milieu des ennemis, jusqu'à ce que les siens s'apercevaut de leur erreur, l'eussent fait rentrer dans le château , où , la nuit suivante , il mourut de ses blessures. Les assiégés , bien que découragés par la mort de leur chef, soutinrent encore un assaut qu'ils repoussèrent , en faisant pleuvoir sur les assiégeants de la chaux vive , du sable rougi au feu , de l'huile bouillante, etc.; mais ces derniers ayant reçu des renforts, la garnison perfiit tout espoir de salut et capitula sous la seule condition d'avoir la vie et bagues sauves.
Montfort, dès qu'il se fut emparé de Brest, y mit une bonne garnison et en nomma capitaine , croit-on, Tanguy duChâtel. Considérant ensuite que les chétives maisons qui se voyaient au pied des remparts de la place, quoique très peu importantes, par elles-mêmes, pouvaient, en cas de siège, servir de point d'attaque ou de retraite aux assaillants , il les aurait , a-t-on dit , fait entourer d'une bonne muraille , dont les restes , ainsi qu'une poterne , s'apercevaient encore , il y a quelques années, derrière l'école d'hydrographie, d'où elle longeait le haut de la rue Neuse des Sept-Saints, ^^ . puis la rue Charronnière, redescendait, à main droite, le long de la rue Haute des Septs-Saints et de l'escalier du même nom , jusqu'à l'église aussi du même nom ; enfin , remontait de là , par la rue Neuve des Sept- Saints , en couronnant la hauteur qui domine le quai
Tourville , et rejoignait la poterne ci-dessus indiquée. Telle est l'opinion émise par M. de Fréminville (Antiquités du Finistère, t. I, p. 149, et Guide du voyageur dans le Finistère, p. 142), opinion répétée dans la Notice historique sur Brest {Annuaire de la Société d'Émulation de Brest pour 1837), mais modifiée par son auteur luimême qui, dans son Guide du voyageur, p. 152, attribue ces travaux à Jean IV. Aucun document ne donne de poids à Tune ou à l'autre de ces conjectures, si ce n'est un très ancien plan , sans date ni signature , où est figurée une fortification passagère qui aurait précédé l'enceinte établie au XVIP siècle par Julien Ozanne , plan dont M. Pilven possède un calque pris par lui sur l'original conservé à la Bibliothèque impériale , dans la Topographie de la France, Atlas du Finistère. Nous verrons, quand nous parlerons des travaux exécutés vers le milieu du XVIP siècle, si le mur attribué à Montfort n'aurait pas plutôt été cette dernière enceinte. Mais, si l'on a des raisons de douter que l'on ait dû à Montfort la clôture détaillée plus haut , d'un autre côté , il est très vraisemblable qu'il fit travailler aux fortifications du château , dont la situation avantageuse faisait dire plus tard à l'un des conseillers de son fils Jean IV : « N'est pas sire de Bretagne qui a n'est pas sire de Brest. »
L'héroïque Jeanne de Flandre , femme de Jean de Montfort , était bien pénétrée des avantages de cette situation , lorsqu'à la nouvelle de la captivité de son mari , traîtreusement enfermé dans la tour du Louvre par Philippe VI, le 30 décembre 1341 , elle choisit le château de Brest pour y déposer tout ce qu'elle avait de précieux. Pendant qu'elle guerroyait, de sa personne, sur terre et sur mer, s'y couvrant d'une gloire enviée des plus braves paladins , Amaury de Clisson , tuteur
— fiel gardien de son fils, allail soUieiler les âe«XMirs d'Edouard m , renouvelait le traité d'alliance que ce prince avait conclu avec Jean de Montfort , s'engageait, tant au nom de son pupille qu'en celui de Jeanne de Flandre , à reconnaître le monarque aurais pour roi de France , lui faisait hommage de la Bretagne , et s'obligeait à lui remettre , pour qu'il pût plus sûrement défendre le duché , les villes et les ports dont ses délégués et ceux de la duchesse conviendraient. En première ligne était Brest. Edouard se hâta de le faire occuper, dés le mois d'août 134?, par Guillaume de Rohan , comte de Xorthampton , qu'il nomma son lieutenant général en Bretagne , et qui , accompagné de R(rf)ert d'Artois et de plusieurs seigneurs embarqués sur les vaisseaux qu'il conduisit à Brest , fut rejoint , dans cette ville , par Jeanne de Flandre et Amaury de aisson. L'un et l'autre iiii rendirent l'hommage et lui prêtèrent le serment de fidélité auquel ils s'étaient obligés par le traité dont il a été question , serment qu'Alain Le Gall, évéque de Léon, et Gauthier de Mauny, fidèle défenseur de Jeanne de Flandre, renouvelèrent, le 4 novembre suivant, entre les mains d'Edouard lui-même , qui , lorsqu'il avait débarqué à Brest , avec ses troupes , au mois d'octobre, avait protesté qu'il ne venait pas faire la guerre à Philippe de Valois , mais seulement soutenir les droits de Jean TV^ son futur gendre. Ces formalités accomplies , le monarque anglais donnant une grande extension à l'engagement souscrit par Amaury de Clisson , l'appliqua à tous les bourgs , châteaux , forteresses , villes et ports de mer du duché , en confia la garde à Gauthier de Mauny , prit possession de Brest , et nomma Jean de Gatesden , chevalier anglais , capitaine de cette ville , de son château et de la ^icomté de Léon.
Ce fut là un des premiers actes de cette déplorable guerre de la succession qui devait, pendant Vingtr deux ans, ensanglanter le sol de la Bretagne. Pendant cette période , le roi d'Angleterre , resté maître du port de Brest, s'en servit pour faire passer des troupes en Bretagne , et , de là , en France. C'est ce qui explique les tentatives réitérées et infructueuses que firent les rois de France et Charles de Blois, pour ressaisir cette clef de sa province, et celles que fit Jean IV luimême , alors que , paisible possesseur du duché et n'ayant plus besoin de la protection anglaise , il demanda la restitution , si difficilement obtenue , des villes et ports de mer engagés , pendant la durée de la guerre seulement , à ses alliés.
Philippe VI crut un moment qu'il en aurait dépossédé Edouard III. Raoul de Cahors, qui avait été choisi, en 1347, pour conservateur en Bretagne, au nom d'Edouard III , de la trêve conclue entre ce prince et le roi de France , se laissa gagner par ce dernier et attaqua, prés d'Auray, au mois d'août 1350, avec cent vingt hommes d'armes , la plupart chevaliers ou écuyers, Thomas d'Hageworth, capitaine général du roi d'Angleterre , en Bretagne. Irrités de ce que d'Hageworth et ses cent hommes d'armes avaient succombé dans cette rencontre , les Anglais se livrèrent aux sanglantes représailles qui provoquèrent le fameux combat des Trente. Quant à Raoul de Cahors, il reçut du roi Jean II, qui venait de succéder à son père Philippe VI , une somme de vingt-quatre mille livres , et fut confirmé dans la jouissance des terres de Beauvoir, de File Chauvet et autres qu'il avait enlevées à Jeanne de Belleville, mère de Clisson. D'un autre côté, Raoul de Cahors contracta envers le roi de France diverses obligations énumérées dans un acte, sur peau
de vélin , daté de Paris le 15 janvier, 1358 , dont nous avons vu l'original aux archives de l'Empire (J. 637, n* 2) «t ^Shant en substance que « Raoul de Cahors , « ou de Quercy, chevalier, seigneur de Beauvoir sur « mer, en présence du conseil secret du roi de France, c s'engage à placer sous l'autorité du dit roi , les villes « de Vannes, Guérande et Quimperlé, et à faire obéir au « dit roi , Tanguy du Châtel et Bernard, son fils, avec « les deux châteaux deTrémazati etd'Vssant (Ouessant), « etc., qu'il s'engage encore à mettre en état le château « de Saint-Mathieu de Fine-terre, afin de repousser les « navires des ennemis parcourant ces rivages ; qu'en- « fin, il promet de travailler à ramener, sous l'autorité « du dit roi , les châteaux de Hen bont et de Brest, « et de faire tout cela dans l'espace de cinq mois , à « partir du jour où son château de Beauvoir et un « autre de ses domaines, apipelé insula Calveti de Lam- « pau (Ile Chauvet, en Poitou), lui auront été restitués « et qu'on lui aura compté 12,150 livres pour la solde « de ses gens d'armes , etc. »
Mais Gatesden faisait trop bonne garde pour que les projets de Raoul de Cahors pussent s'exécuter ; il en fut de même de Jean Maynard et de Mathieu de Goumay qui lui succédèrent, en 1352 et 1357. Ce dernier parait avoir été capitaine de Brest , jusqu'à la bataille d'Auray et peut - être même après , car nous ne retrouvons aucune trace de capitaine entre lui et Jean Poulglou , dont nous parlerons plus loin. Donné en nantissement au roi d'Angleterre par son gendre Jean IV, comme garantie des secours qu'il en recevrait pendant la guerre, Brest aurait dû être restitué à ce dernier, après le traité de Guérande (12 avTil 1365) qui ôtait tout prétexte à ce qu'Edouard III en restât le possesseur. Mais l'amour paternel n'avait
pas seul déterminé le monarque anglais à fournir des secours à son beau-fils ; la politique avait eu sa bonne part dans son assistance, et quand Charles V consentit à reconnaître Jean IV comme duc de Bretagne, Edouard ne renonça pas à se départir des avantages que lui avait procurés la situation du fils de Jean de Montfort, alors que, dépossédé de l'héritage paternel , il avait dû se placer, pour le recouvrer, dans rentière dépendance des Anglais. Prévoyant l'issue des négociations qui aboutirent au traité de Guérande , il avait conseillé à son gendre de se défier des Bretons ; il l'avait engagé à aller passer Tété en Angleterre pour chasser et s'entendre avec lui , en cas qu'il le pii/rroit sauvenieiU faire et bonement , purveu toutesfois qu'il lesse son paiis bien et suffisantement garnis et deux ou trois Englois bons et loialœ gouvernans et gardeins Uloeques , pur le tems de sa absence, issint que péril n^ damage n'aviegne, que Dieu défende. Ainsi s'exprimait Edouard dans les instructions qu'il remit , au mois de janvier 1365, à Lambert, envoyé du duc de Bretagne. {BibL impér., mm^^ Collection de Bréquigny, vol. LXXVIL)
Ces perfides conseils étaient précédés de prescriptions très significatives au sujet de Brest et des autres points maritimes du duché. « Premièrement, disait « Edouard, pour eschuire (éviter) les périls qui empur- « roient avenir, le roi voirait en toute manière que la « garde du chastel de Brest feusse commise à aucun a sufllsant et loïal Engloys, sanz estre soeffert par nulle « voie, demorer en la garde de nul Breton. Item que la « ville de Seint-Matheu ne nulle autre ville, ne chastel a sur les porz ne cousterez de la meer ne soient par « nulle voie desouz la garde , ne le govemement des « Bretons , einz soient governez par tous et suffisants « Engloys et par nuls autres, etc., etc. »
Comme Jean IV ne se conformait que trop aocilement aux injonctions de son beau-pére , en donnant à Knowles les seigneuries de Rougé et de Derval , et à Walter Huet la garde des marches communes de la Bretagne et du Poitou , on doit naturellement croire que Brest continua de rester confié , soit à Mathieu de Goumay, soit à tout autre capitaine anglais. Ce n'était là, du reste, que la conséquence des obligations antérieurement contractées par le duc envers le roi' d'Angleterre , obligations fortifiées par le traité d'alliance qu'il concluait, en septembre 1365, avec le prince de Galles , dans le temps même qu'il pressait le roi de France de ratifier le traité de Guérande. (Trésor des Chartes de Bretagne, v. B. 23.)
Elevé à la cour du roi d'Angleterre qui lui avait donné asile pendant son exil , étroitement uni ensuite à ce prince par les liens du sang , Jean IV était en outre son débiteur de sommes considérables, pour les secours d'hommes et d'argent qu'il en avait reçus. Ces raisons expliquent la dépendance dans laquelle il se trouvait placé à l'égard d'Edouard III. Charles V, qui comprenait les difficultés de la situation , l'avait dispensé , par ses lettres du 28 janvier 1370 , de prendre part à la lutte qu'il allait entamer avec les Anglais, en vue d'effiauîer la honte du traité de Bréquigny. C'était faire à son vassal une position loyale que de le placer dans un état de neutralité qui lui permît de rester fidèle à son souverain sans porter atteinte aux droits de la reconnaissance. Malheureusement le duc écouta plus la voix de l'affiection que celle du devoir. Il s'engagea bien à fermer l'entrée de ses états aux Anglais ; mais cette promesse à peine faite , il la violait , en laissant les ennemis débarquer sans obstacle à Saint -Malo. C'était le moment où du Guesclin, nommé connétable
du royaume (2 octobre 1370), entraînait à sa suite un grand nombre de Bretons qui, comme lui, préféraient la France à l'Angleterre. Informé que Knowles, retiré à Derval, s'apprêtait à faire passer, en Angleterre, sous les ordres de Robert de Néville , ses troupes , gorgées de dépouilles , et que l'embarquement s'en devait faire & Saint-Mathieu , du Guesclin envoya contre elles son futur successeur Olivier de Clisson , qui par\int, après une marche forcée , à les attaquer au moment où elles . gagnaient leurs vaisseaux ; il les chargea sur le champ aux cris de : Du Guesclin ! Clisson ! à mort , traîtres imkrmnts! Jamais en Angleter^^e ne rentrerez sans mortd encomhrier! Sur 1,200 anglais,900furenttués ou noyés; l(»s 300 autres furent faits prisonniers : de ce nombre était Hobiîrt do Néville, qui dut recouvrer promptement la liborté, car nous le retrouvons, un an après au plus lard (novembre 1371), figurant au traité d'alliance" où .loan IV consent a ce que les châteaux d'Hennebont, (l(î Morlaix et de Brest , soient remis à lui, Néville, et ii Ilaoul du Barri.
C'est au commencement de cette année que Geoffroy (1(5 Poulglou , ou Poulglaou , aurait prêté serment de ildélité au duc, comme capitaine du chastel et ville do Brest. (D. Moricc, Pr. t. II , col, 708.) Il est assez naturel d'inférer de ce fait que Brest avait alors cessé d'être occupé par les Anglais ; mais la remise de cette place , si elle avait réellement eu lieu , n'aurait été que simulée et destinée à écarter les soupçons de Charles V. En admettant donc cette remise momentanée, nous n'y verrions qu'une comédie concertée entre Edouard III et Jean IV, car les faits nous démontrent qu'avant comme après la nomination de Poulglou , le duc ne cessait de leurrer Charles V de belles promesses , démenties par ses négociations simultanées avec le roi
d'Angleterre. Ainsi, adoptant les préliminaires du traité que lui avaient proposé Robert de Néville et Raoul du Barri , traité qui avait donné lieu à des pourparlers pendant tout Thiver, le duc s'était engagé, le 21 février 1372, à faire alliance avec Edouard III, envers et contre tous, et spécialement contre le roi de France et ses successeurs. Une des conditions de ce traité était que le roi d'Angleterre aurait la libre entrée de tous les ports de Bretagne , dont douze recevraient des garnisons anglaises , nominalement soumises au duc. Les conquêtes que du Guesclin et Clisson firent, cette année , dans la Saintonge et dans le Poitou , déterminèrent Edouard et son gendre à resserrer plus étroitement encore leur alliance , par le traité du 19 juillet 1372, dans lequel le monarque anglais, pour mieux s'attacher Jean IV, lui abandonnait toutes les conquêtes qu'il pourrait faire en France , sauf le domaine.de la couronne , le ressort , la souveraineté et l'hommage qu'il se réservait. Charles V essaya de ramener à lui son vassal, en lui faisant, le 8 septembre suivant , des concessions dont ce dernier parut satisfait. Nouveau leurre. Deux mois après , Robert de Néville , nommé capitaine de Brest , débarquait , à Saint-Mathieu , 400 lances et 400 archers , envoyés uniquement , disait le duc, pour l'aider à faire rentrer Clisson dans le devoir, prétexte grossier, puisqu'il venait d'accepter la médiation du roi sur ce point. Charles V était à bout. Dans une lettre du 4 novembre , il rappela Jean IV à ses devoirs , et lui ordonna de congédier les Anglais , lui offrant de l'aider, s'il ne le pouvait à lui seul. La réponse du duc à ces injonctions est un chef-d'œuvre de duplicité. Quoi qu*il en soit , le roi était résolu à n'en tenl|kiucun compte et à replacer le duc sous son obéissancci , par la seule force des armes , quand les
sujets de Jean IV, ennemis invétérés des Anglais, dont ils ne voulaient à aucun prix subir la domination , se prononcèrent hautement pour la France (1).
Au printemps suivant (1373) les barons, les prélats et les consaux des bonnes villes de la province , indignés de voir leur pays aux mains de l'étranger, envoyèrent au duc une députation qui lui déclara tout net qu'il n'avait que faire d'être Anglais, s'il voulait rester paisible possesseur du duché ; que s'il préférait Talliancc d'Edouard , il n'avait qu'à le dire, parce qu'alors ils aviseraient de leur côté. Le duc cajola les députés; mais , comme malgré ses promesses les Anglais n'évacuaient pas le pays, les seigneurs bretons , exaspérés de sa lâche et tortueuse conduite, se saisirent des principales places fortes du duché et invoquèrent le secours du roi de France, lui déclarant que, résolus à demeurer toujours bons et loyaux Français , ils ne souffriraient jamais l'occupation de leur pays par les Anglais , et que le duc ayant forfait sa terre , ils le priaient de faire saisir, par ses généraux, toutes les villes et places du duché. Charles V s'empressant d'accueillir cette demande, ordonna à du Guesclin de marcher sur la Bretagne avec 4,000 hommes , et de ne laisser ni paix ni trêve aux Anglais qu'il ne les en eût chassés. Le connétable eut à peine pénétré en Bretagne que le vicomte de Rohan et les autres seigneurs bretons vinrent se ranger sous sa bannière et l'aider à prendre les villes de Fougères, Saint-Aubin du Cormier et le château de Gaël. Déconcerté des progrès des Français et de la désertion de ses barons ,
(1) Sous le tilre de : Jean I\\ duc de Bretagne et sa politique (1364-1373), M. d« la Borderie a inséré dans la Revue des Provinces de VOuest, l. H, p.5i5-568, un Iravail dont nous nous soihmcs beaucoup aidé pour relracer riiisloirc de Brest pendant ces neuf années.
Jean IV ne se crut en sûreté dans aucune place du
haut pays , ni même dans Brest. Au lieu de faire tête à
l'orage qu'il avait si déloyalement provoqué , il courut
à Auray, y passa six jours, pendant lesquels il confia
la garde de la duchesse et de la ville à Jean Austyn ,
chevaUer anglais, nomma pour son lieutenant-général
Knowles, et gagna en toute hâte le port de Brest , où
il s'embarqua pour l'Angleterre, le 28 avril 1373, «parce
« que , dit la Chronique de Saint - Brieuc (D. Morice ,
« Pr. I, col. XL VI), on lui refusait partout l'entrée de
« ses villes et châteaux , à cause de la séquelle d'An-
« glais ou Saxons qu'il traînait après lui. Les Bretons,
tt en effet, ne voulaient point souffrir qu'ils eussent le
« gouvernement du duc , craignant d'être , eux et leur
« duc , chassés et déshérités de leur sol natal , par la
« trahison des dits Saxons, si on laissait ceux-ci entrer
« dans les villes. Car ils se rappelaient encore comment
« les Saxons avaient jadis chassé leurs ancêtres de la
« Grande-Bretagne et massacré traîtreusement quatre
« cent soixante de leurs comtes et barons du tems de
« Vortigern. »
Pendant ce temps, l'armée franco -bretonne continuait sa marche victorieuse, se grossissant sur sa route de toute la population. Bientôt il ne resta plus aux Anglais qu'un très petit nombre de places. La mieux fortifiée était Brest , dont le château était réputé imprenable. Arrivé devant ce château, où Knowles s'était renfermé , du Guesclin fit immédiatement ses dispositions pour l'attaquer du côté de la terre ; mais , après plusieurs assauts où il essuya de grandes pertes, il resta convaincu de l'impossibilité de l'emporter de vive -force. Il se décida alors à investir la place , afin de la réduire par la famine , ce qui semblait d'autant plus facile que la garnison, déjà
nombreuse par elle-même , s'était accrue de tous les Anglais que du Guesclin avait balayés sur sa route, et qu'il se faisait chaque jour, parmi les assiégés, une consommation de vivres exigeant un ravitaillement sans lequel ils ne pourraient tenir long-temps. Afin de l'empêcher, du Guesclin éleva , sur le terrain appelé aujourd'hui rue et place d'Ornou, de petites bustUles on redoutes qui tinrent la place en respect , et ne permirent aux Anglais , ni d'effectuer des sorties , ni de recevoir les secours qui leur étaient destinés. Ce mode d'attaque réussit. Trois semaines ne s'étaient pas écoulées que les vivres commençaient à manquer à la garnison. Knowles, convaincu qu'il lui faudrait promptement capituler, s'il n'était secouru , demanda et obtint un armistice de six semaines, à l'expiration duquel Brest, en cas qu'il n'eût pas reçu de secours, serait remis à du Guesclin; dans le cas contraire, les Français devaient lever le siège et se retirer. Jour et lieu furent pris pour combattre à l'expiration de la trêve , et des otages furent échangés.
Dés qu'il eut signé cette convention , du Guesclin , laissant devant la place Clisson et quelques autres de ses capitaines pour garder ses lignes et veiller à Texécution de la trêve , alla aider le duc d'Anjou à faire le siège du château de Derval , appartenant à Knowles.
Pendant qu'il était occupé à cette expédition, Tenvie prit un beau matin à Clisson de faire de son côté une apertise qui le désennuyât de son inaction. Accompagné du vicomte de Rohan , du sire de Rochefort , du sire de Beaumanoir, de 500 lances, et laissant le gros de son armée sous les murs de la ville, il alla attaquera l'improviste le Conquet, dont le fort était gardé par messire Jean de la Quinghay, chevalier de l'hôtel du duc de Bretagne et du parti des Anglais. Ce capitaine se
défendit vaillamment; mais, après un assaut dans lequel il y eut, de part et d'autre, un assez grand nombre de tués et de blessés, les Bretons restèrent maîtres de la ville et du fort du Conquet , et tuèrent tous les Anglais, à l'exception du capitaine et de six hommes d'armes.
Quoique le château de Brest fût étroitement bloqué, un messager expédié de celui de Derval à Knowles put pourtant y pénétrer. Il lui exposa la situation fâcheuse de cette dernière forteresse qui , elle aussi , serait obligée de se soumettre à une capitulation , si elle n'était pas secourue avant deux mois. Knowles qui désirait ardemment conserver cette importante possession , se hâta de dépêcher au comte de Salisbury, alors à Guérande, un messager qui l'informa de l'état des choses et le détermina à faire voile sur-le-champ pour Brest, où les vaisseaux qu'il commandait débarquèrent deux mille hommes d'armes, sans compter les archers. Ce renfort et les vivres que portaient les vaisseaux anglais, ayant été introduits dans la place, Knowles se dirigea vers Derval et laissa le commandement de Brest au comte de Salisbury. Pendant six jours consécutifs, les renforts amenés par ce dernier descendirent à terre chaque matin et retournèrent le soir sur leurs navires; mais le septième jour, le général anglais ayant disposé sqs troupes en dehors et à quelque distance de la ville , envoya au connétable un héraut chargé de lui dire que lui et ses compagnons , sachant qu'une journée avait été prise, devant Brest, entre lui et Robert Knowles, ils l'attendraient pour combattre et dégager leurs otages. Le connétable répondit qu'autant que les Anglais il avait le désir de combattre , et qu'il le leur prouverait dés qu'ils seraient rendus à l'endroit lixé par le
traité. Les Anglais objectèrent que, comme ils n'avaient pas de chevaux , il ne serait pas juste d'exiger d'eux qu'ils allassent plus avant à pied. En conséquence, le héraut demanda , en leur nom, ou que le connétable leur prêtât des chevaux , ou qu'il vînt vers eux. Du Guesclin répliqua qu'il ne serait pas assez simple pour prêter ses chevaux, à moins qu'on ne lui remit de bons et suffisants otages, ajoutant que s'ils s'excusaient de ne pas avancer davantage , sur ce qu'ils étaient gens de mer, on pouvait leur répondre que, de part et d'autre, on n'était pas au lieu convenu. Pendant que le héraut rapportait cette réponse à Salisbury, le connétable se mit en route, et, parvenu à un jour de marche (le Brest , il s'arrêta et signifia à Salisbury que , s'il venait à lui , la bataille s'engagerait, faute de quoi ses otages seraient perdus. Salisbury riposta que si du Guesclin faisait encore les deux tiers du chemin , il ferait, lui, le reste, à moins qu'il n'aimât mieux que chacun en fît la moitié , lui déclarant qu'il eût , en cas de refus , à lui rendre ses otages. Ces étranges pourparlers n'annonçaient , de part et d'autre , aucun désir sérieux de combattre , et cela se conçoit. Les Anglais avaient reçu et devaient recevoir des renforts du côté de la mer, et du Guesclin , l'homme des surprises et des coups de main, se souciait peu de tenter les chances d'une bataille rangée dont l'issue , lui eût-elle été favorable , ne l'aurait pas dispensé de continuer le blocus , jusque-là très peu efficace, et qui menaçait de le devenir encore moins , quand de nouveaux renforts de vivres et de munitions eurent été introduits dans la place. Elle se trouva alors si bien en état de se défendre que Salisbury put se rembarquer en toute sécurité, et que du Guesclin s'éloignant, de son côté , retourna au siège de Derval.
Jean IV, que le roi d'Angleterre avait nommé , le 24 novembre 1374, son lieutenant-général en France, ainsi que le duc de Cambridge , aborda avec ce dernier, au printemps de 1375,, à Saint - Mathieu , où il débarqua 2,000 hommes d'armes et 3,000 archers. Après divers succès sur les troupes françaises , il serrait de près Clisson dans Quimperlé , et il savourait déjà le plaisir de le faire prisonnier, lorsqu*arrivèrent à son camp deux chevaliers anglais et deux sergents d'armes français, apportant une copie du traité signé à Bruges, le 27 juin 1375, par les légats du pape et les plénipotentiaires de France et d'Angleterre , traité qui stipulait entre toutes les parties belligérantes un aripislicc d'un an pendant lequel on arrêterait les conditions d'une trêve de 40 ans. Celles dont on convint provisoirement , quant à la Bretagne , portaient que les différends survenus à son sujet seraient réglés par quatre arbitres, deux français choisis par Charles VI, et deux anglais nommés par Jean IV; qu'en attendant la décision de ces arbitres, le duc jouirait paisiblement des châteaux d'Auray, de Brest et de Saint- Mathieu ; qu'une somme de 30,000 livres lui serait payée chaque année ; que sa garde - robe et ses meubles , dont le comte de Rohan s'était emparé à Vannes , lui seraient rendus ; que , pour assurer la tranquillité du pays , il en sortirait avec tous ses gens , à l'exception de ceux qu'il jugerait nécessaire de commettre à la garde de ses châteaux de Brest, de Saint - Mathieu et d'Auray ; que le roi de France lui délivrerait un saufconduit, et que, quoi qu'il arrivât, au sujet des affaires de Bretagne, la trêve de quarante ans ne serait pas rompue, et le duc pourrait poursuivre ses droits, mais sans obligation, de la part du roi d'Angleterre, de lui fournir des troupes pour faire la guerre en Bretagne et ailleurs.
Tout consommé qu'il était dans l'art de dissimuler, Jean IV ne put entièrement réprimer sa colère à la réception du traité du 27 juin ; il garda quelque temps le silence, et quand il le rompit, il s'écria : « Maudite « soit l'heure , quand oncques je m'accordai à donner a trêves à mes ennemis ! » Néanmoins, il leva le siège; mais comme il restait en Bretagne, contrairement à la clause du traité qui l'obligeait à en sortir et à n'y laisser que 200 hommes d'armes pour la garde de ses châteaux , du Guesclin et Clisson lui notifièrent que s'il ne s'éloignait, ils allaient mettre le pays à feu et à sang. Il répondit bien (2 septembre 1375) qu'il ne partirait que quand bon lui semblerait ; mais son départ presque immédiat pour l'Angleterre s'accorda peu avec la fermeté de cette réponse. Il était à peine arrivé à la cour d'Edouard qu'on lui insinua que le roi de France était assez disposé à lui rendre ses bonnes grâces, et que, s'il voulait se rendre en France, il pourrait traiter avec lui. L'espoir d'un accommodement, ou, ce qui est plus vraisemblable, le désir de veiller en personne à ses intérêts , le détermina à se trouver, vers la Toussaint , à Bruges , où avaient été reprises les négociations de la trêve , négociations qui n'aboutirent qu'à une prolongation de l'armistice jusqu'au 24 juin 1377. Les conférences n'avaient été rompues que dans les premiers jours de juin 1376, époque où ceux qui y avaient pris part s'étaient dispersés, sauf Jean IV qui, seul, était resté à la cour de son cousin , le comte de Flandre. Il était alors également suspect au roi de France et au roi d'Angleterre. Le premier , par des motifs qui ne sont pas connus , mais qui auraient bien pu prendre leur source dans la conduite oblique du duc aux conférences de Bruges, le premier, disons -nous, refusait de lui rendre son
ducné» défendait aux Bretons, sous peine de vie, de l'y recevoir, et l'appelait dans ses lettres le faux traître Jean de Montfort , soi-disant duc de Bretagjic. Si le \ieil: Edouard était moins discourtois en paroles, au fond il n'avait guère de coûflance en son gendre. Supposant que son séjour chez le comte de Flandre , après la rupture des conférences, pouvait bien annoncer des dispositions favorables à la France , il écrivit , le 23 mai 1376, à Jean Aui^tyn et à Jean de la Quinghay, que « son très cher fils , Jehan , duc de Bretagne, étant allé « de Flandre , à son insu , et pour des raisons qu'il « ignorait (Lettres des rois^ reines ^ etc, t. II, p, 196), ils « eussent à bien garder et défendre le château de « Brest , et à ne le remettre à personne , à peine de « forfaiture. » Il ne voulait rien faire, ajoutaitril, qui fût à désJiéritan^e du duc, mais garder ledit chastel, en son obéissance, jusqu'à ce qu'il fût assuré de l'entente de son dit fils et de son port envers lui, Edouard. Des lettres semblables furent expédiées à Thomas Norrys, capitaine de Saint - Mathieu , et à Jean Cornewaile, capitaine d'Auray.
Lorsque Richard II succéda à son grand -père, Edouard III, mort le 21 juin 1377, deux jours avant l'expiration de la trêve , Hennebont et Brest étaient à peu prés les seules places de la province qui tinssent pour le duc de Bretagne. Dans la crainte que cette dernière ne fût attaquée par du Guesclin et Clisson , Richard , ou plutôt son conseil, car il n'avait alors que onze ans, y envoya, à la fin de l'année ou au commencement de 1378, un nouveau secours, sous la conduite de Jehan Clerk, et une grande flotte dont le commandement fut confié au duc de Lancastre , oncle du roi , qui dut opérer une descente , en vue de dégager Brest dont les communications avec les pays environnants
avaient été interceptées par Clisson et la noblesse bretonne , au moyen , dit D. Lobineau , du fort de SaitU- Goueznou et de quelques autres. Lancastre n'eutpas besoin d'agir, le roi de France ayant prescrit à Clisson de conduire ses troupes au siège 'de Saint-Malo.
Vers le même temps , Richard II et Jean IV consolidaient leur alliance par deux traités (5 avril et 1" décembre 1378). Le duc abandonnait au roi Brest, ainsi que les sécheries en dépendant, et le roi s'obligeait à garder, à ses frais, pendant la guerre, la ville et lo château de Brest que ni lui ni ses successeurs ne ^ pourraient retenir, la guerre terminée, par paix ou longue trêve , quand même ils n'auraient pas été rembourses de leurs dépenses. L'exécution de ces clauses était garantie par le duc de Lancastre, les comtes de la Marche , d'Arundel de Warwick , de Stafford et de Suffolk. Il fut, en outre , stipulé que si le duc mourait sans enfants , le château de Brest et ses dépendances appartiendraient au roi et à ses successeurs. En dédommagement , Richard donnait au duc et à son épouse une somme de 1 ,000 livres sterling , le château de Rysing, dans le comté de Norfolk, et leur assignait des terres d'un revenu annuel de 700 marcs , dont ils auraient la jouissance , tant que les Anglais occuperaient Brest. Le duc se réservait le droit d'y entrer et d'en sortir quand bon lui semblerait , comme d'y séjourner tant qu'il voudrait, sans qu'il pût trouver le moindre obstacle dans ses mouvements. Il pouvait emporter, en toute liberté , les joyaux et canons qu'il avait dans le château , et , pour lui faire croire que la place lui serait rendue , à l'époque fixée , il avait été convenu qu'on dresserait un inventaire des vivres et munitions qu'elle renfermait ; le tout devait lui être rostitiié, on même temps que le château. Bien mieux,
afin qu'il ne restât dans l'esprit du duc aucun sujet de défiance, il avait été arrêté que si la place était rendue ou perdue, pendant que le roi en aurait la garde, Richard ferait tous ses efforts pour la recouvrer, et que, jusqu'à sa restitution au duc, ce dernier conserverait la jouissance des domaines qui lui avaient été assignés en Angleterre. D'autres clauses de cet acte confirmèrent les traités précédemment conclus entre le duc et Edouard III, et maintinrent Richard II dans la jouissance des droits de bref^ au nom du duc, et non autrement. Elles lui reconnurent , en outre , le même droit , dans le port de Bordeaux. Les Anglais, qui n'avaient jusqu'alors occupé Brest qu'à titre d'alliés , en devinrent possesseurs , en vertu de ce traité. Richard , pour en assurer l'exécution, avait chargé, le 13 mars 1378, Thomas Norwich d'acheter et d'expédier à Brest — (Qerk y commandait alors, \Taisemblablement comme lieutenant de Knowles, qui ne tarda pas à s'éloigner, laissant cette fois, pour le remplacer, sir Thomas Percy,plu8 tard comte de Worceslcr), — deux grands et deux petits engins appelés canons, six cents boulets de pierre devant servir à ces engins et à d'autres, douze balistes , quatre mille pioches et autres outils , cent arcs, trois cents gerbes de flèches, six mille bordages de Waynscot , trois mille livres de fer , cent gerbes d'acier , vingt mille clous , grands et petits , trois cents li\Tes de salpêtre, cent livres de soufre, un tonneau de charbon de saule, six haches et divers objets devant servir à restaurer et fortifier le château de Brest.
Grande fut la surprise des Anglais, quand ils apprirent que le duc, revenu en Bretagne, où Tavait débarqué une flotte commandée par Thomas Percy et Hugues Caverley, avait conclu, à leur insu, un traité d'alliance
offensive et défensive avec la France (janvier 1381). Anglais de cœur, Jean IV était loin d'avoir agi de son plein gré ; il lui avait fallu se soumettre à la volonté nettement exprimée de ses sujets. Toutefois, il n*avait cédé qu'à la condition que Charles VI ne pourrait le contraindre à faire la guerre au roi d'Angleterre. Ce dernier était alors trop occupé, dans ses propres états, en Ecosse et en Espagne, pour qu'il pût manifester son ressentiment autrement qu'en retenant la duchesse de Bretagne et en proposant aux deux fils de Charles de Blois, ses prisonniers, de les aider à conquérir le duché, ce qu'ils refusèrent , disant que, dussent-ils mourir en prison, ils ne consentiraient jamais à se déclarer les ennemis de la France. Six chevaliers que le duc envoya en Angleterre , au mois de mai , pour demander le retour de la duchesse, ainsi que la restitution de Brest et du coùité de Richemond, ne réussirent qu'en partie dans leur mission. La première de ces demandes fut seule accordée. Quant aux deux autres, elles ne furent pas absolument écartées , il est vrai , mais le duc put se convaincre, par les spécieuses raisons qui lui furent opposées , qu'il aurait beaucoup à faire avant de les obtenir. Percy, qui commandait encore à Brest en 1382, y était alors bloqué parle duc, et craignait que Richard, par son refus de restituer Brest , n'attirât sur lui une attaque à laquelle Bretons et Français étaient fort disposés. Mais le duc, dont la tortueuse politique ménageait les deux partis , afin de les mieux tromper l'un et l'autre , lui épargna ce souci , en lui accordant , le 1" avril 1381, une trêve qui fut ensuite prorogée jusqu'en 1386.
Dans l'intervalle avaient eu lieu les conférences de Lelinghen (février 1384) auxquelles Jean IV avait pris part , et où s'étaient discutées des conditions de paix
entre la Finance et TAngleteiTe. Une trêve expirant le \^ octobre suivant avait seule été conclue. Les négociateurs français ayant vainement demandé la restitution de Brest , les ducs de Bourgogne et de Berry profitèrent du refus de Richard pour déterminer le duc à faire alliance avec eux. Revenu en Bretagne, Jean IV envoya en Angleterre deux ambassadeurs chargés de réclamer Brest , le comté de Richemond et les brefs de Bordeaux. Il espérait avoir bon marché du roi d'Angleterre, en traitant directement avec lui; mais il n'obtint que le troisième article de ses demandes, et Richard lui prouva le peu de cas qu'il faisait de ses réclamations , puisque le comté de Richemond fut confisqué sur lui, par arrêt du parlement d'Angleterre du 12 novembre 1384 , et donné à vie , un mois après, à la reine Anne , épouse du roi d'Angleterre.
C'était là un rude affront. Jean IV n'y fut pas insensible , mais il ne laissa rien paraître de son ressentiment. Bien plus, quand la coupable lenteur du duc de Berry eut rendu inutile l'armement considérable que Charles VI avait préparé en Flandre et en Bretagne, en vue d'une descente en Angleterre, il fut aise de n'avoir point à prendre parti contre Richard. Toutefois, comme il était soupçonné de trahir la France , et qu'il semblait justifier ce soupçon par la conduite qu'il avait tenue , soit à Boubourg, où il avait préservé les Anglais d'une défaite certaine, soit aux conférences de Lelinghen, où il leur avait , disait-on , conseillé d'attaquer traîtreusement les Français ; comme il était accusé d'avoir conclu de nouveaux traités avec les Anglais et d'avoir fortifié un grand nombre de villes du duché où il s'apprêtait à les recevoir, dès que Charles VI aurait commencé l'expédition contre la Gucldre , les ducs de Berry et de Bourgogne lui adressèrent de sanglants reproches
sur sa duplicité, et ne lui dissimulèrent pas que le roi allait marcher contre lui pour en tirer une- éclatante vengeance. Il ne fut pas avare de protestations d'innocence ; mais comme elles n'étaient pas écoutées, force lui fut d'écarter, ne fût-ce que pour un moment, Forage qui grondait sur sa tête , en demandant à faire luimême le siège de Brest, et en contractant l'obligation de le remettre entre les mains du roi. Sa demande lui ayant été octroyée, il dirigea sur la ville, .au mois de juin 1386, une troupe choisie d'hommes d'armes, avec un grand nombre d'arbalétriers et de soldats armés à la légère. Promptement rejoint par Clisson que le roi envoya autant pour le surveiller que pour l'aider, il commença les travaux du siège, avec toutes les apparences de la bonne foi. Sachant que la place ne pouvait être prise d'assaut , il s'attacha à la réduire par la famine , et, pour empêcher qu'elle ne fût ravitaillée par terre, il s'occupa, dès le 22 juin, d'élever, de ce côté , deux forts , l'un en bois, l'autre en pierre ; ce dernier était flanqué de six tours et ses murs avaient dix pieds d'épaisseur.
Mille ouvriers travaillèrent sous la protection de dix mille combattants à ces fortifications, qui furent mises en état de défense en dix-neuf jours, et nommées duic^ house (maison du colombier), parce que , dit un vieux chroniqueur, il y avait en cet endroit une fuye (coloTn^ bi£r). Le religieux de Saint-Denis qui parle de ce siège {Chronique de Charles VI, t. P% p. 435), ajoute que les assiégeants formèrent , du côté de la mer , une ligne de vaisseaux serrés les uns contre les autres , qu'ils fixèrent au moyen d'ancres , et qu'ils attachèrent par des liens solides ; qu'ils placèrent des tours sur ces vaisseaux , les recouvrirent de terre , y établirent des tours en bois et des machines de siège et fermèrent
ainsi toutes les issues et tous les abords , afm qu*oa ne put ni entrer dans la ville, ni en sortir. Malgré tout, les moyens de défense établis du côté de la mer ne durent pas être bien sérieux, puisqu'ils furent impuissants , comme nous le verrons, à empêcher les débarquements du duc de Lancastre.
Quand les ou%Tages furent assez avancés du côté de la terre, le duc y mit 1 50 hommes d'armes et 1 50 autres combattants pourvus de vi\Tes, d'artillerie, etc., et au bout de quelque temps il se retira, sans qu'on sût pourquoi. Peut-être n'est-il pas impossible d'expliquer son inconcevable retraite. Peut-être (son caractère fourbe autorise toutes les suppositions), voulait-il, dans le cas où le siège aurait eu ime issue défavorable aux Anglais, se ménager, à l'avance, les moyens de décliner sa part de responsabilité dans le préjudice qu'ils auraient éprouvé. Ce qui nous semble donner à cette supposition un certain caractère de vraisemblance, c'est le soin qu'il eut, en s'éloignant, de confier la conduite du siège aux sires de Malestroit , de la Bessière , de la Roche-Derrien, de Morfouace, de Chateaubriand et du Faou. Si ses lieutenants réussissaient , il les désavouait auprès des Anglais et se prévalait, au contraire, devant Charles VI , du mérite de les avoir choisis. Si, au contraire, ils échouaient , il n'avait qu'à dire au roi de France ce qu'il aurait dit au roi d'Angleterre , et réciproquement.
Le capitaine de Brest était alors Jean Roche , qui avait commandé , en 1386 , les forces navales des Anglais dans les mers de l'ouest, et qui , comme nous l'apprend une pétition adressée, en 1392, par les communes d'Angleterre à Richard III, avait fait de fortes dépenses pour la défense de Brest, où il avait construit une bastide, peut-être la bastide de Saint -Pierre-
Quilbignon , devenue plus tard la tour de la Motte- Tanguy {Appendice y § 2), et où il avait entretenu une garnison plus forte qu'en aucun temps (1).
On ne sait quelle était la force de cette garnison, mais il est à croire qu'elle pouvait tenir tête aux assiégeants dont Jean IV avait d'ailleurs emmené un grand nombre, puisqu'elle avait déjà repoussé plusieurs assauts, quand arriva le duc de Lancastre qui se rendait , avec une flotte anglaise , sur les côtes de Portugal, et qui s'étant détourné de sa route à la prière de Jean Roche, entra dans le port de Brest et y débarqua des troupes. Battus le premier jour, les Anglais prirent leur revanche le lendemain. Les forts , disent quelques auteurs, eussent pu tenir deux ans, s'ils avaient été bien défendus ; mais , ajoutent-ils , aucun n'était achevé ; les murs étaient fort peu élevés et des charrettes formaient une partie de la clôture. Quoiqu'il en soit de l'imperfection des travaux de défense , elle ne fut pas plus funeste aux Bretons que ne faillit l'être l'imprudence qu'ils eurent d'abattre, par bravade, leurs palissades. Les Anglais , se précipitant en masse , forcèrent les barrières et contraignirent plus de cent hommes d'armes à rentrer dans le fort. Ranimés par les sires de Malestroit et de Combourg, les Bretons firent une sortie et repoussèrent les assaillants ; mais du côté opposé était une tour de pierre formant la clôture de l'un des forts. Pendant qu'on se battait corps à corps aux barrières , des mineurs anglais, soutenus par des archers, descendirent dans le fossé de cette tour, et la sapèrent avec tant d'ardeur que la moitié s'en écroula et écrasa , dans sa chute ^ plusieurs des assaillants. Les Bretons restés dans la tour furent alors
(1) Lettres des rois, reines et autres personnages, etc., l. Il, p. 2C7,
obligés de traiter avec le duc de Lancastrc , qui leur permit, moyennant une rançon de 20,000 écus d'or, d'emporter leurs vivres, leurs munitions et leurs bagages. Cette convention arrêtée, on vit arriver de toutes parts des charrettes sur lesquelles on chargea les blessés. Le nombre des Bretons tués était de 150 ; mais leurs pertes furent plus grandes ', et , pour en dissimuler rétendue aux Anglais, ils auraient, dit une vieille chronique , mis plusieurs de leurs morts dans du sel. Ceux qui avaient capitulé s'étant éloignés , le duc de Lancastre démolit les forts , rafraîchit la garnison , et remit à la voile quatre jours après son arrivée.
D. Lobineau et D. Morice, sur la foi des historiens anglais, nous apprennent que, l'année suivante (1387), le duc envoya en Angleterre une ambassade ayant mission de réclamer la restitution de Brest et du comté de Richemond, et que ses messagers ayant essuyé un refus , il fit élever , dans le goulet , un fort de bois établi sur un radeau, et construisit, sur les rives opposées, deux forts en pierre qu'il approvisionna. Ces ouvrages furent promptcment détruits par le comte d'Arundel , grand amiral d'Angleterre, venu , en 1387, avec le duc de Dcvonshirc, au secours de Brest, qu'il ravitailla, après quoi il fit une descente à l'île de Batz , qu'il pilla et brûla, ainsi que les îles d'Ouessant, de Ré , d'Oléron , etc. Jean IV rétablit bien les forts pendant l'été de 1388, mais Henri Percy, fils aîné du comte de Northumberland, détruisit de nouveau, dans le cours de l'automne, le fort de bois, s'empara do l'un de ceux de la côte , où il mit garnison , et obligea le duc à lever définitivement le siège qu'il avait mis devant Brest.
Les ambassadeurs que Jean IV avait envoyés en France, au mois de juillet 1391, pour demander, entre
autres choses, la confirmation des franchises et libertés lie la Bretagne , se rendirent ensuite en Angleterre, où ils avaient mission de prendre possession du comté de RicluMnond que Richard s'était engagé , depuis le l* novonibi-e 1389, à restituer au duc. Ils parlèrent bien aussi do Brosl ; mais ils ne réussirent ni sur l'un ni sur rauliHî point. Richard était si résolu à ne pas se tlossaisir do Brest qu'il ne cessait de pourvoir à sa dofonso , comme le prouve , entre autres documents, sou mandement du 1" juillet 1392 , par lequel il enjoi- ^'uait aux ooUecteurs des taxes et subsides du port do la cité de Londres de permettre de charger sur des navires, dans ledit port, et de transporter à Brest, sans avoir à payer aucun droit , cent arcs que son très cher frère , le comte de Huntingdon , alors capitaine du chiUeau et de la ville de Brest , avait achetés pour la défense de ladite ville et dudit château.
Le duc, de son côté, renouvela sa demande dans une lettre qu'il fit , peu de temps après , porter à Richard par son confesseur, Pierre Adam, et Antoine Ritze, Tun <lo ses écuyers. Il s'y plaignait d'être dépossédé depuis neuf ans du comté de Richemond, et protestait contre la violation des traités des 5 a\Til et 15 décembre 1378. D'après ce traité , le roi s'était engagé à faire garder le château de Brest à ses frais , pendant la guerre , sans percevoir d'autres impôts ou revenus que c^ux dessécheries et brefs attachés à la chàtellenie , et cependant , au mépris de son serment et de celui de ses oncles et de ses barons, ses officiers levaient sur la contrée environ 30,000 livres de taxe par an , au grand dommage du duc et du pays.
Richard fit la sourde oreille à cette réclamation et à celles que les plaintes de ses sujets obligèrent Jean IV à adresser de nouveau au roi d'Angleterre, à l'occasion
des extorsions incessantes du capitaine, du receveur et de la garnison de Brest. Les griefs articulés dans cette plainte étaient graves et nombreux. Les principaux s'appliquaient au droit abusif de 5 sols par tonneau que le capitaine et ses ofHciers prélevaient , sous le nom de biène ou biilette , sur tous les navires qui se trouvaient dans les ports du duc, qu'ils revinssent vides oa chargés. A cette taxe inique , puisque le produit en appartenait au duc seul , venait s'ajouter une taxe de douze deniers par personne , prélevée sur les pèlerins qui étaient allés, cette année, à SaintnJacques de Compostclle. Le capitaine Jacques Northberry était nominativement accusé de s'être attribué le droit de bris sur divers vaisseaux naufragés ou échoués à Berthaume , à Saint-Mathieu et au CJonquet, et d'avoir empêché par force d'affermer les sécheries du duc à Saint-Mathieu et en Léon , pour y prendre le poisson qu'il vendait à son profit, sous prétexte- d'approvisionner le château. Les seigneurs du pays n'étaient pas épargnés. Les bois de leurs forêts, les poissons do leurs étangs leur étaient enlevés sans dédommagement. En échange de vins avariés , absolument sans valeur, les officiers du roi contraignaient les paysans à li\Ter leurs blés, leurs légumes, leurs bestiaux. Enfin, ils frappaient de telles exactions les sujets du duc que tout le pays en était deshébergé ^ et ils faisaient plusieurs autres grevances qui empêchaient les marchands d'Angleterre ou de Bretagne de fréquenter les villes du duché, parce qu'ils étaient rançonnés contre les conditions des trèvçs.
Malgré les plaintes que suscitaient des faits si odieux, journellement répétés, le duc resserra ses liens d'amitié avec les Anglais , en accordant , au mois de novembre 1395, la main do sa fille Mario à Henri , fils du comte de Derby et petit-fils du duc de Lancastrc, avec lequel
il lit, à celte occasion, un traité d'alliance. La princesse Marie apportait une dot de 150 mille livres, avec de riches domaines, du nombre desquels étaient Brest etsa chûtellenie que le duc se réservait toutefois la faculté d'échanger contre un autre château, lorsque la paix se ferait entre l'Angleterre et la France. Personnellement intéressé désormais à ce que Jean IV rentrût en possession de Brest, le duc de Laiic^tre appuya la demande contenue dans sa lettre du 5 mars 1390 , et dans celle qu'y joignit, le lendemain, la duchesse sa fenune, lettres que portèrent à Richard quatre des conseillers du duc, l'abbé de Saint-Mahé , messire Estiephne Goyon , son amiral, messire Henri du Juchr, son chambellan , et Gilles Soubzboais, son écuyer et garde-robier.
L'intervention de Lancastre fut couronnée de succès : le 10 mars , l'évêque de Léon, le sire de Montauban, monsieur Jehan de Langueoez, Antoine Ritze , mestre Macé, Loret et Gilles Soubzboais, messages et procureurs du duc de Bretagne touchant le fait de Brest ^ conclurent avec Richard , à Westminster , un traité portant que a le duc paierait à Pasque prochain venant (1390) à « lieyns (Rennes), en Bretagne , la somme de 120 mille «, livres à ceux que le roi commettrait pour les recevoir, a et que, trois semaines après ce paiement , la remise « de Brest serait faite au duc par un agent du roi. » Par ce traité , le duc et son fils contractèrent , entre autres obligations, celle que « de la dite place de Brest, « il ne serait fait guerre ne grevancc au roi , à son « royaume , ni à ses sujets , par terre ou par mer, à « moins que le roi ne fit la guerre au duc en son païs « de Bretagne, etc., etc. »
Quoi qu'il en soit de ce traité et du paiement de la somme de 120,000 livres remise, le 13 mai 1390, entre les mains de Guillaume Lestrop, garde du sceau privé
et trésorier de Richard , la place ne fut pas rendue , trois semaines après, comme elle aurait dû l'être. Une circonstance avait pu contribuer à y mettre obstacle. Le duc , au mépris de sa parole d*unlr sa fille au petitfils du duc de Lancastre, lui avait fait épouser, le 26juin 1396, le fils du comte d'Alençon. Cette violati(m de ses engagements avait vraisemblablement changé en sentiments hostiles les dispositions favorables de Lancastre. Richard subissait, d'ailleurs, la pression du duc de Gloqester et du comte d'Arundel , qui ne voulaient entendre parler, à aucun prix de la restitution de Brest et de Cherbourg, et qui , trois ans plus tard , se fondèrent sur cette double remise pour faire déposer le monarque anglais par son parlement. Aussi fallut-il que Charles VI intervînt , en faveur de Jean IV, dans Tentrevue qu'il eut avec Richard, entre Ardres et Calais, au mois d'octobre suivant, lorsque les deux rois y jurèrent l'observation de la trêve de vingt-huit ans qu'ils venaient de conclure. Richard ne tint néanmoins sa promesse que le 28' mars 1397, jour où Jean Drax, son sergent d'armes , fit au duc la remise de la ville et du chûteau de Brest , ainsi que d'une bastide que les Anglais y avaient élevée récemment , celle , très probablement, que Roche avait fait bâtir (p. 32), et , pour que Jean de Rolland , comte de Huntingdon, alors capitaine de Brest , n'apportât aucun obstacle à leur délivrance, le roi d'Angleterre le délia du serment de fidélité qu'il lui avait prêté , comme capitaine de la place. Le duc de son côté, paya à la garnison anglaise, 10,400 livres en or d'une part , 24,600 d'une autra^ et 400 livres pour le fret des vaisseaux qui devaient la transporter en Angleterre ; puis , par un acte dalé de Lesneven, le 12 juin 1397, il donna décharge pour la remise de la ville et du château, et se démit
(le la seigneurie de Rysing, qu'il avait reçue en échange.
Le duc, aussitôt qu'il eut repris possession de Brest, en nomma capitaine Jehan Périou, sieur de Mesguéant, écuyer de la pai'oisse de Plougasnou, alors do l'évêché de Tréguier. Trois autres chevaliers, il est\Tai, prêtèrent serment en même temps que lui :. c'étaient Guillaume Peslivien , chevalier banneret , de l'évêché de Cornouailles , Alain de Gourmelen ou de Gourmelon , chevalier, de la paroisse de Rosporden, évêché de Cornouailles , et Jean de Kermelleuc ou de Kermellec, de la paroisse de Plouigneau , évêché de Saint-Pol-de- Léon ; mais comme il est dit expressément (D. Morice, t. II , Pr., col. 709), que la capitainerie de Brest était donnée à Périou, les trois autres chevaliers ne devaient être que ses picigcs ou cautions.
Jean IV survécut peu à la restitution de Brest , car il mourut le 2 novembre 1399. A peine informé de cet événement, le duc d'Orléans , frère de Charles VI , se dirigea sur la Bretagne, afin de s'assurer de la personne du jeune duc, âgé de dix ans. Arrivé à Pontorson, il fit connaitre le but de sa mission à la duchesse douairière, Jeanne de Navarre , et aux seigneurs bretons qui , comme la duchesse, refusèrent de remettre le jeune prince, et répondirent énergiquement qu'ils le garderaient bien eux - mêmes. « Nous mourrons plutôt que « de souffrir qu'il nous soit enlevé : quand il sera « majeur, il agira à sa volonté et ira faire son devoir « envers le roi.» Ils ne s'en tinrent pas à ces paroles; ils prirent les mesures de défense que semblait leur commander la démarche du duc d'Orléans, et adjoignirent à Périou six auxiliaires, les deux frères Jean et Philippe de Lannion, Jean du Quélcnncc,vicomtc du Faou, Geoffroy do Poulglou Oc capitaine de 1371), Henri du Juch et OU-
vierle Moine. Disons toutefois que Périou semble avoir conservé seul le commandement de Brest et les six autres chevaliers avoir résidé au Conquet , à Lesneven , etc.
Mais si les barons bretons ne voulaient pas remettre le jeune duc entre les mains du roi de France, ils voulaient encore moins qu'il fût confié au roi d'Angleterre. La nouvelle inopinée du mariage de 'Jeanne de Navarre avec Henri IV, mariage négocié et conclu à leur insu, leur faisant appréhender qu'à la faveur de cette union le monarque anglais ne dominât le jeune prince, comme Edouard III avait dominé son père, ils s'adressèrent au duc de Bourgogne, qui répondit immédiatement à leur appel. A son arrivée à Nantes, le 2 octobre 1402, il assembla les états , et la duchesse lui remit , en leur présence , la tutelle de ses enfants. Peu après, le duc ne voulant confier la garde des places fortes qu'à des hommes à sa dévotion , en confirma ou révoqua les capitaines. Celui qu'il nomma pour Brest fut le comte Even ou Yves du Faou , qui prêta serment , en cette qualité , le 11 novembre suivant.
La guerre s'étant rallumée , en 1403 , entre la France et l'Angleterre , les Anglais vinrent, au mois de mars , ravager les côtes de la Bretagne. Enhardis par l'impunité, ils avaient déjà fait plusieurs descentes, lorsqu'ils s'emparèrent , dans le courant du mois de juin , de dix bâtiments de transport vides , et d'un onzième chargé d'une riche cargaison. A la nouvelle de cette capture , les Bretons, excités par le vieux Clisson,se rassemblent au nombre de 12,000 , et une partie d'entre eux s'embarquent sur trente vaisseaux commandés par les sires Guillaume du Châtel et de Penhoët , père et fils. Co dernier avait la charge d'amiral de Bretagne. Informés, par leurs éclaireui-s, que les Anglais étaient à l'ancre prés de Saint-Mathieu , ils partent de Roscoff, dans les
premiers jours de juillet, et arrivent bientôt en vue de ^ l'ennemi. L'ardeur des Bretons était si grande qu*il8 voulaient commencer l'attaque sur-le-champ. Mais, comme il se faisait tard , les chefs obtinrent, non sans peine il est vrai, que le combat fût remis au lendemain. S'aperce vant , à la pointe du jour, que les Anglais essayaient de remonter la Manche , ils résolurent de leur couper le chemin. Dans ce but, ils se partagèrent en deux corps d'armée dont l'un fut placé sous le commandement de du Châtel ; les Anglais adoptèrent le même ordre de bataille , et alors s'engagea un combat acharné dans lequel ils perdirent quarante vaisseaux et comptèrent cinq cents tués et mille prisonniers.
Encouragés par cette victoire , les Bretons allèrent piller Jersey et Gucrnesey , puis poussèrent jusqu'au port de Plymouth, qu'ils mirent à contribution. Les Anglais prirent leur /evanche au mois de novembre. Six mille hommes qu'ils débarquèrent à Saint-Mathieu, livrèrent aux gens du pays, accourus en nombre à peu peu près égal , un combat où ces derniers furent en partie déti'uits. A cet échec succéda celui qu'essuyèrent l'année suivante (1404) les sires Guillaume du Châtel, de la Jaille et de Chateaubriand , à l'attaque de Darmouth , où ils périrent tous. Tanguy du Châtel tira une éclatante vengeance de leur défaite et de leur mort en prenant Yarmouth , qu'il réduisit en cendres, et en ravageant pendant deux mois les côtes d'Angleterre.
L'année suivante , les Anglais , après avoir échoué dans leur projet de s'emparer de la Rochelle, s'abattirent à leur tour sur les côtes de Bretagne, avec l'intention de brûler la flotte du comte de la Marche , mouillée dans le port de Brest , dont le capitaine était alors Jean de Langucoez. A peine débarqués, ils mirent les environs à feu et h sang , sous les ordres du comte de Beau-
( iMmt et d'un des derniers capitaines de Brest , pour i» compte du roi d'Angleterre (vraisemblablement le comte de Huntingdon). Dès qu'il eut été informé de lenr descente , Jean V se dirigea sur Brest , à la tète de 2;î(K) hommes; mais quelque diligence qu'il fît, il fat prévenu par le maréchal de Rieux, accouru avec 700 honunes d'armes , et par Tanguy du Châtel , qui tvait rassemblé en toute hâte les paysans, furieux des dévastations conounises par les Anglais. Les paysans , çaoiqu'ils n'eussent pour armes que des arbalètes, des looidies et des fléaux , allaient néanmoins engager le combat, quand survinrent le maréchal avec ses gens, et le duc avec sa petite armée. Après une lutte acharnée, le comte de Beaumont fut enveloppé et Tanguy da Ch&tel , qui siétait frayé un passage jusqu'à lui , en portant à droite et à gauche des coups terribles, retendit à ses pieds d'un coup de sa Icyirde hache d'armes. Le comte de Huntingdon fut aussi tué et tous ceux des Anglais qui n'avaient pu regagner leurs vaisseaux forent faits prisonniers.
A la nouvelle de l'échec que venaient d'essuyer les Anglais , Jean de Penhoat, amiral de Bretagne , alors occupé à préparer l'armement d'une flotte à Roscoff, mit aussitôt à la voile, les atteignit près de Saint- Mathieu et leur livra un combat dans lequel ils perdirent deux mille hommes et quarante navires pris ou coulés à fond.
Si aucune attaque eflcctive ne fut dirigée contre Brest de 1405 à 1489 , plus d'une fois néanmoins on y appréhenda de nouvelles tentatives des Anglais, et ce fut pour les déjouer que, pendant celte période , les ducs, à plusieurs reprises, fortiflèrent le château {Appendice, g 3), et préposèrent à sa défense des capitaines dont l'expérience et la fidélité leur étaient bien connues. La garde 1 0
ea fat ooQiieo , ea i 407, « a nobles homs Bon Phelipes « et monsour Jehan de Lannion, capitaines de la ville, « cbàtèl et t^astide et forteKSse de Brest, » qui prêtèrent 5erment , ea cette qualité, le l** juillet. Olivier da Chastel et Raoul de Kersaliou , écuyer de révêché de Trêguier, que D. Morlce </*r. t. II, coL 876) mentionne comme capitaines de Brest de 1412 à 1414, avaient été remplacés, en 1415, par Henri, sire de Juch , près Douamenez , chevalier banneret , et chef d*une maison riche et puissante dans le pays. Ce dernier n'occupait plus son office en 1423. Il était exercé par Guillaume du Perrier, chevalier banneret, tige des seigneurs du Menez, évéché de Léon. Les Anglais firent bien, quatre ans plus tard, une démonstration contre Brest ; mais les mesures avaient été si bien prises pour les repousser, qu'ils jugèrent prudent de s'éloigner , après s'être tenus quelque temps à l'ancre devant le port. L'armée navale qu'ils expédièrent, en 1428, n'osa pas davantage s'exposer à attaquer la place , où le duc avait fait pénétrer des munitions et des renforts, commandés par Jacob du Faou et Jean de Penwem.
Iji capitaine de Brest était alors Tanguy, sire de Kermarvan (Carman) auquel fut payée , le 8 août , la somme de 200 li\Tes « pour le soulday de Brest, oultre « son ordrennance , pour la sourvenue des Anglais qui « esloient à la mer. » (D. Morice, Pr. 2, t. II, col. 1205.) Jean du Quélennec, vicomte du Faou , chambellan du duc et amiral de Bretagne, succéda, le 14 octobre 1432, au sire du Carman, et fut remplacé, le 19 juin 1 i34, par Guy de la Chapelle , sire de Molac. Ce Quélennec reprit, plus tard, ses fonctions de capitaine , et c'est à ce litre qu'il fut dispensé d'assister aux fetats de Bretagne, ouverts à Vannes le 25 mai 1451,
i « pour ce qu'il esloit occupé à la garde de Brest. » (Ibid, 1 col. 1568.) La même année , il fut payé une somme de F 200 livres « pour le soulday de quarante gentilshom- « mes que le duc ordonna pour la garde de Brest , » et en 1452 , il fut expédié décharge à Jehan de Villeblanche , chambellan du duc,- que ce prince envoya à Brest , « pour les nouvelles des Anglois qu'on disoit « estre arrivez au dit lieu , et pour empescher leur « descente, avec Guillaume de Kerglas, Yvon Roscerf, «le bastard du Terre, Pierre de Villeblanchc , etc., € etc., escuiers du duc. » {Ibid, col. 1606.) En 1454, Quélennec reçoit encore la solde de la garnison du château , composée de quarante hommes , en même temps que le sire de Malestroity maréchal de Bretagne, touche celle do quarante lances « pour estre à Brest, j) en garnison, c'est-à-dire pour la renforcer, en même temps aussi que Jehan de Villeblanchc , premier maître d'hôtel du duc , se tenait au Conquet , avec trente lances , ce qui fait supposer un effectif de cinq cents hommes dans la place et deux cents au Conquet , la lança fournie se composant de six combattants. Cette concentration de forces, dans le bas Léon, avait pour cause une attaque présumée des Anglais , attaque qui eut lieu, en effet, en 1453 , où ils échouèrent, lisse vengèrent de leur échec en allant piller et brûler Crozon.
Simon et Guy ou Guyon du Quélennec, parents du précédent , et, comme lui , chambellans du duc , lui succédèrent , le premier en 1457 (D. Morice, Pr, t. II, col. 1714), le second en 1460 {Ibid, t. IH, col. 392) ; il était encore capitaine en 1466 {Ibid, col. 147).
Nous ne pouvons déterminer jusqu'à quelle époque précise ce dernier conserva son commandement. Celui qui en était revêtu, en 1489, était Thomas de Kcrazret
ou Keraëret, de la paroisse de PÎougoulm/ écuyer, grand prévôt de Bretagne et chambellan du duc, qui avait dû le nommer capitaine , puisqu'il fut confirmé, en cette qualité , par la duchesse Anne. La prisse de Guingamp par le vicomte de Rohan, le 10 janvier 1489, faisant craindre à cette princesse que Brest n'éprouvât le même sort , elle ordonna , le 23 du même mois, au sire de Kerousy de se jeter dans la place avec tous les renforts qu'il pourrait rassembler , ce qu'il fit , mais sans succès, car, peu de temps après, la ville ouvrit ses portes au vicomte de Rohan.
A peine en possession de Brest, Charles VIII y cos^ centra des forces considérables. Guillaume Carreau ou Carrel (D. Morice, Pr. t. III, col. 644,699), seigneur de Chézé et de Courge , capitaine de cinquante lances, en fut nommé capitaine, et, soit avant, soit après sa nomination , Henri de Monestay, maître d'hôtel de Charles VIII (il semble n'avoir été que lieutenant 4c Carreau), entra dans la place avec cinq cents hommes de pied. La garnison, augmentée de quarante lances, que messire Jean du Bellay, sur l'ordre du roi , avait envoyées à Monestay, aussitôt après la prise de la ville , devait présenter un effectif de douze cents hommes, puisque Carreau recevait par mois une somme de 3,600 livres, à raison de 3 livres par homme. Ce déploiement de, forces témoigne assez du prix que Charles VIII mettait à la possession de Brest. Mais s'il tenait aie conserver, la duchesse faisait , de son côté , tous ses efforts pour le recouvrer. Des deux côtés, l'ardeur était égale. Pendant que le sire de Kerousy , suivant les prescriptions du maréchal de Rieux , rassemblait'^dans les ports des évèchés de Saint -Brieuc , Tréguier et Léon , tous les navires qui s'y trouvaient , et venait bloquer Brest par mer, Jean du Quélonnec , amiral de Bretagne , gagné
par le vicomte de Rohan, armait pour le roi et inquiétait la flotte anglo- bretonne. Au commencement de juin 1489 , cette flotte se composait de 22 vaisseaux, et elle comptait sur de prochains renforts qui auraient étroitement serré le port, pendant que le maréchal aurait assiégé la ville par terre. Grande fut alors l'alarme de Carreau et du sire du Chûtel, chambellan du roi , qui lui expédièrent des messagers pour l'informer du danger que courait Brest. Charles VIII partageait leurs inquiétudes, à en juger par ce passage de sa lettre
du 27 juin 1489, adressée au dernier: « Avant Tar-
«^ivée de vostre homme, avons despéché l'homme du « capitaine Guillaume Carreau, qui nous avoit esté pre- « mièrement envoyé, et, par lui, nous avons escrit bien « au long de la diligence que faisions à vous secourir, « tant par mer que par terre , et s'en est alors monter « sur la mer à la Rochelle , auquel nous avons escrit « qu'on lui baillât une caravelle que on dit qui est des « plus avantageuses que on puisse trouver. Et pour « vous avertir des secours que avons délibéré vous « donner par terre , avons envoyé le sire de Saint- « André, avecques 6,000 hommes de pié et 400 hommes « d'armes , se joindre avecques notre cousin , le Sieur « de Rohan et les séncschaux et autres à Dinan , et « faisons encore lever 8 à 10,000 hommes de pié et 400 « hommes d'armes en Normandie, Anjou et le Mène, « et tous les nobles du pays pour vous secourir. Et « quant au secoure de mer, nous faisons mettre sus « tous les navires que pouvons recouvrer en notre « royaume , et avtms envoyé devers le roi de Dane- « marche nostre allié , qui s'est envoyé ofl'rir à nous et « nous présenter 25 ou 30 gros navires qu'il a tout « prêts , faisant la guerre aux Angles , ce que nous « avons accepté et envoyé devere lui , lui prier qu'il
« nous veuille envoyer les dits navires , ce que espé- € rons avoir bien-tost, et eux venus, avons bonne cspéa ranec que Tarméc sur mer sera si forte et puissante « que, quelque navires qu'ils rencontreront sur la mer a ils seront assez forts pour leur passer sur le ventre. « Et vous tenez sûr que vous serez secourez, tant par « mer que par terre, en faczon que ne demourrez point a en dangier. »
Le lendemain , Charles VIII accusant réception à Carreau et à Monestay de la lettre qu'ils lui avaient écrite de leur côté, le 14 juin, confirmait celle qui précède, et leur recommandait de bien garder la plaée jusqu'à l'arrivée des secours annoncés, « car, disait-il, « vous entendez bien que plus grant ne meilleur ser- « vice ne nous sauriez faire que de nous bien garder a nostre dite place. » Enfin, le même jour, il expédiait deux lettres spéciales aux gens de guerre et aux capitaines de navires qui étaient dans la place et dans le port , et il leur promettait , s'ils les gardaient bien , « de les récompenser tellement qu'ils auraient cause « de s'en contenter. »
La partie devait donc être chaudement disputée. Le maréchal de Rieux le savait bien ; aussi convoqua-t-il toute la noblesse. Mais quoiqu'alors il fut sincèrement rallié à la duchesse , beaucoup de gentilshommes ou négligèrent de répondre à son appel , ou regagnèrent leurs foyers, quand 5,000 français entrés en Bretagne, vers la mi-août, et bientôt renforcés des garnisons de Vitré, Fougères et Dinan, se mirent à ravager le pays. Quoi qu'il en soit , le maréchal , sachant que la ville était insuffisamment pourvue de vivres, tint bon dans ses lignes , d'où ne put le faire sortir le vicomte de Rohan , qui, pour les lui faire quitter, avait répandu le bruit qu'il allait secourir Concarneau, assiégé par les
Anglais, lesquels eussent été ainsi placés entre le feu de la place et celui des Français. Le siège jurait depuis deux mois, quand, à la vue de 25 vaisseaux de guerre français qu'amenait Tamiral de Graville, la flotte anglobretonne, forte alors de 60 voiles, prit la fuite, ce qui permit le ravitaillement de la place. Le maréchal , désespérant alors de s'en rendre maître , décampa en toute hâte, abandonnant une partie de son artillerie.
Ce serait, soit alors , soit lors de la prise de Brest par le vicomte de Rohan , que Charles VIII aurait fait acte de souveraineté en plaçant Técusson de France audessus de la porte du ravclin du château , et en instituant, selon l'opinion de Frézicr, exprimée dans un mémoire de 1754, une cérémonie appelée la plantation du Mai^ lors de laquelle on rendait hommage au roi de France. {Appendice y g 4.)