IL ANIMAUX SANS VERTÈBRES
Mollusques . . .
Articulés
Zoophyles.. .
! Céphalopodes 59
Ptéropodes I
Gastéropodes 613
Acéphales 272
Brachiopodeé 14
Cirrhopodes 25
Total des mollusques. 990
Annélides 68
Crustacés 335
Arachnides 168
l Myriapodes.
& Thysanoures ï Parasites . . .
[Suceurs. . . .
/Coléoptères 856 \
^Orthoptères 51 I
1 Hémiptères 45 1
| Névroptères 38 1
F Hyménoptères 16/
I Lépidoptères "207 1
l Rhipiptères 21
\Diptères 15/
Total des articulés. 1988
ÎÉchinodermes 143
Intestinaux 33
Acalèphes 92
Polypes 59
Infusoires 10
Total des zoophytes. 237
Insectes proprement dits.
Ce tableau est certainement très-incomplet. Mais il peut servir en quelque sorte d’étalon pour mesurer 1 accroissement proportionnel du nombre des espèces qui ont été découvertes et décrites depuis le commencement de notre siècle. Cet accroissement est surtout très-marqué pour les animaux inférieurs, tandis qu’il est à peu près nul pour les animaux supérieurs. Si nous voulions le re-
présenter figurativement, nous aurions une pyramide qui aurait pour base les zoophytes (augmentés du nombre des espèces actuellement connues) et pour sommet l’espèce humaine.
L’analyse, un peu détaillée, que nous venons défaire de la première édition (Paris, 1817) du Règne animal de Cuvier, nous paraît justifiée par l’importance de cet ouvrage fondamental, où les classifications ont pour base l’anatomie comparée, et où 1 étude des espèces vivantes se trouve pour la première fois associée à celle des espèces fossiles. Et c’est sur cette double donnée que repose la zoologie du dix-neuvième siècle.
Les collaborateurs de Cuvier.
Georges Cuvier eut des collaborateurs nombreux, parmi lesquels il y a plusieurs catégories à établir. Ainsi, une première catégorie comprend ceux qui, plus âgés que Cuvier, pouvaient passer pour ses maîtres ou ses égaux, tels que Lamarck, Lacépède, Latreille ; d’autres ont été des collaborateurs très-indirects, tels que Levaillant, Rudolplii, etc. Nous avons déjà parlé des trois premiers ; il nous reste un mot à dire des deux derniers.
François Levaillant (né en 1753 dans la Guyane Hollandaise, mort près de Paris en 1824) avait, pendant un assez long séjour dans la colonie du Gap, particulièrement étudié les oiseaux de ce pays, ainsi que ceux des régions tropicales. Il publia les résultats de ses travaux dans plusieurs ouvrages, intitulés : Oiseaux cl’ Afrique (Paris, 17 96- 1812, 6 vol. in-fol. ; Perroquets, ibid. , 1801-1805, 2vol.); Oiseaux de paradis, Rollicrs, Promerops, Toucans, etc. (Ibid., 1801-1806, 2 vol.); Colingas, Todiers et Calaos (1804). Tous ces ouvrages sont ornés de planches, dues à Barrabaud.
Charles Rudolphi (né en 177 1 à Stockholm, mort, en 1832 à Bei’lin) visita, en 1802, la France, où il noua des relations avec les naturalistes les plus distingués, et occupa, depuis 1810, la chaire d’anatomie comparée à l’université de Berlin. Les vers intestinaux, dont l’étude avait été jusqu’alors presque complètement négligée, furent le principal objet de ses recherches zoologiques. Son Enlozoorum Synopsis (Berlin, 1819, in-8, avec 3 planches] est un ouvrage classique.
Bien que Cuvier n’ait pas entretenu des rapports immédiats avec Levaillant, Rudolphi et d’autres, il a néanmoins beaucoup profité de leurs travaux, comme l’attestent les citations qu’il en a faites dans son Règne animal.
Dans la seconde catégorie nous placerons les savants qui entretenaient avec Cuvier des relations directes, presque journalières, assez intimes, et qui pouvaient être plus particulièrement considérés comme ses collaborateurs. Tels étaient Frédéric Cuvier, Duvernoy, Duméril, Valenciennes, Flourens, Laurillard, Oppel, Rousseau et beaucoup d’autres.
Frédéric Cuvier (né en 1773 à Montbéliard, mort en 1838 à Strasbourg) était le type du savant modeste, consciencieux et honnête. A l’exemple de son frère Georges, de quatre ans plus âgé que lui, il se livra de bonne heure à l’étude de l’histoire naturelle. Il fournit un grand nombre d'articles au Dictionnaire des sciences naturelles, publia, en 1822, un travail remarquable sur les dents , et commença, en 1824, l'Histoire naturelle des mammifères., dont il n’a paru que 50 livraisons. Dans cet ouvrage se trouvent consignées les notices les plus précises, les anecdotes les plus curieuses et quelquefois les plus touchantes, sur les mammifères qui vécurent à la ménagerie du Jardin des Plantes. Deux ans avant sa mort, il fit paraître, dans les Nouvelles suites à Buffon , un ouvrage qui manquait encore à la science, Y Histoire naturelle des
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Cétacés (Paris, 1836, in-8°, accompagné de 42 planches), ouvrage pour lequel son frère lui avait fourni d’importants matériaux. Le Discours préliminaire qui se trouve en tête de cet ouvrage renferme des réflexions d’une haute portée philosophique. La partie qui traite des dauphins contient des pages fort remarquables.
Louis Duvernoy (né à Montbéliard en 1777, mort à Paris en 1855) commença, comme Cuvier, auquel il était apparenté, ses études à l’Académie de Stuttgart, et les continua à Strasbourg. Reçu, en 1800, docteur en médecine à la Faculté de Paris, il fut, dès 1802, associé, avec Duméril, aux travaux de Cuvier. En moins de trois ans, aidé des conseils, des remarques et des notes du maître, il publia les trois derniers volumes de la première édition des Leçons d'anatomie comparée de Cuvier, comprenant les organes de la digestion, de la respiration, de la circulation, de la génération et des sécrétions. Il quitta bientôt Paris pour exercer la médecine dans sa petite ville natale, et fut rappelé dans la capitale en 1809, pour occuper la chaire de professeur-adjoint de zoologie à la Sorbonne. Mais des exigences de famille le contraignirent à retourner à Montbéliard, où il exerça la médecine pendant vingt ans. Dans cet intervalle, il perdit sa femme et ses enfants, ce qui le décida à accepter, en 1827, une chaire d’histoire naturelle à la Faculté de Strasbourg, dont il devint, en 1832, le doyen. Vers la même époque parurent ses travaux Sur les serpents venimeux; la Métamorphose des musaraignes ; ses Observations physiologiques sur le caméléon; la Découverte des coeurs accessoires de la chimère arctique ; une Note sur l' organisation du cœur des crocodiles; la Description d'une espèce de girafe fossile , etc. En 1837, il fut appelé à la chaire d’histoire naturelle au Collège de France. Dans les dernières années de sa vie, il entreprit une revue complète des classifications zoologiques qui l’avaient déjà occupé à Strasbourg, et exposa, dans
une série de tableaux synoptiques, une méthode qui, bien qu’ayant des rapports avec celles de Cuvier et de Iilainville, comprend quelques aperçus qui lui sont particuliers.
Constant Duméril (né à Amiens en 1774, mort en 1860) devint,, en 1794, prosecteur à la Faculté de médecine de Paris, et se lia, dès l’année suivante, d’amitié avec G. Cuvier, nouvellement arrivé à Paris et son aîné de cinq ans. Au Muséum d’histoire naturelle, il suppléa pendant vingt-deux ans le comte de Lacépède, auquel il succéda, en 1825, dans la chaire d’erpétologie et d’ichthyologie. Il remplaça de même Cuvier, pendant quatre ans, comme professeur d histoire naturelle à 1 École centrale du Panthéon, et fut élu, en 1814, membre de l’Académie des sciences.
Duméril rédigea, en 1791, les deux premiers volumes des Leçons d'anatomie comparée de G. Cuvier qui, ayant concentré ses études sur 1 osteologie et la splanchnologie, ignorait alors la myologie. En 1805, pendant un voyage en Espagne, où il avait été envoyé pour étudier la fièvre jaune, il composa, en partie, sa Zoologie analytique , ou Méthode naturelle de classification des animaux ^Pans, 1806, in-8°). Cet ouvrage, entièrement composé de tableaux synoptiques, où l’auteur procède par dichotomie, a contribué à améliorer la classification des insectes, auxquels sont consacrés soixante-douze tableaux. Il a également beaucoup fait pour l’arrangement systématique des poissons et des reptiles. C’est à lui qu on doit 1 établissement de la famille des Cyclostomes (bouches en cercle) et le nom qui la désigne.
Chargé, pour le grand Dictionnaire des sciences naturelles, de’ la rédaction de toute la partie entomologique, Duméril réunit ses articles, revus et modifiés, en un corps d’ouvrage qu’il fit paraître sous le titre de Considérations générales sur la classe des insectes (Paris, 1823, m-8«, volume orné de 60 planches représentant plus de 350 genres).
De 1834 à 1836, il Fit, au Muséum d’histoire naturelle, un cours (que nous avons nous-même suivi avec intérêt) sur . les reptiles, en même temps qu’il commença, en collaboration avec son aide, M. Bibron, à publier dans les Nouvelles suites à Buffon son ouvrage le plus important : l Erpétologie générale , ou l’ histoire naturelle des reptiles (Pans, 1834-1854, 9 vol. in-8°, avec un atlas de 120 planches). La moitié du dernier volume, sous le nom de Répertoire, contient un résumé systématique de tout 1 ouvrage, par ordres, familles, genres et espèces.
Vers la lin de sa vie, Duméril travaillait à la mise au jour d’une Histoire générale des insectes. Il avait alors plus de quatre-vingts ans. Notons que soixante ans auparavant il avait débuté comme entomologiste par un mémoiie Sw l'odorat des insectes.
Achille Valenciennes (né à Paris en 1794, mort en 1863) débuta, à l’âge de vingt-cinq ans, par quelques mémoires insérés dans les Annales du Muséum et par une traduction des Observations de zoologie d’Alex, de Humboldt. Nommé, en 1836, professeur d’ichthyologie au Jardin des plantes, il succéda, en 1844, à Étienne Geoffroy-Saint-Hilaire dans la section de zoologie de l’Institut.
On a de Valenciennes une Histoire naturelle des mollusques, des annèlides et des zoophyles (Paris, 1833, in-8 ), divers mémoires d’histoire naturelle, et de nombreux aitides ichthyologiques dans le Dictionnaire d’histoire naturelle de Ch. d’Orbigny. Mais son travail principal, c’est sa part de collaboration à V Histoire naturelle des poissons. Dès 1828, il fut associé par Cuvier à la rédaction de cet ouvrage. Après la mort de Cuvier , l 'Histoire naturelle des poissons fut continuée par Valenciennes. Des circonstances imprévues vinrent l'arrêter en 1849, en sorte que ce grand ouvrage, composé de vingt-deux volumes, est reste
inachevé. . ■
Quand on compare l’histoire des poissons de Cuvier et
de Valenciennes avec ce qui avait paru jusqu’alors sur le même sujet, on est étonné de la rapidité avec laquelle Le nombre des espèces s’est accru dans une période de temps relativement très-courte.
Aristote avait mentionné cent dix-sept espèces de poissons. Pline n’en connut que quatre-vingt-quinze. Oppien en nomme cent vingt-cinq; Athénée cent huit; Élien cent dix. Ausone a le premier parlé de la truite commune, de la truite saumonée, du barbeau et de quelques autres poissons d’eau douce. En somme, les anciens avaient connu environ cent cinquante espèces de poissons. Quant à la structure de ces animaux , on n’ajouta rien , pendant deux mille ans, à ce qu’en avait dit Aristote. Au seizième siècle, Rondelet décrivit jusqu’à deux cent quarante-quatre espèces de poissons, dont cent quatre-vingtdix-sept de mer et quarante-sept d’eau douce. Au dixseptième siècle , le nombre des poissons connus de Ray et Willugby est déjà de plus de quatre cents ; il est à peu près le même dans Linné et Artedi ; il est d’environ mille quatre cents dans Rloch et Lacépède. Enfin, l’ouvrage de Cuvier et de Valenciennes contient près de cinq mille espèces de poissons.
Pierre Flourens (né en 1794 près de Réziers, mort en 1867. à Montgeron) aida Cuvier dans ses travaux anatomiques, et fut, en 1830, chargé par son illustre maître du cours d’anatomie comparée au Muséum d’histoire naturelle, où il devint, en 1822, professeur titulaire. Ses travaux appartiennent moins à l’histoire de la zoologie qu’à celle de la physiologie.
Parmi les collaborateurs de Cuvier, moins connus, nous nous bornerons à mentionner Laurillard, Oppel, Rous seau.
Léopold Laurillard (né à Montbéliard en 1783) travaillait comme peintre dans l’atelier de Régnault lorsque Cuvier,
TEMPS MODERNES
son compatriote, lui confia l’exécution de ses dessins anatomiques. Sous la direction de ce maître, il se familiarisa bientôt lui-même avec l’étude de l’histoire naturelle, particulièrement de l’anatomie comparée. Laurillard a donné, pour la dernière édition du Règne animal de Cuvier, les Mammifères et les Races humaines (Paris, 1849, in-8°, avec 121 planches), ouvrage pour lequel MM. Milne-Edwards et Roulin furent ses collaborateurs. Il a enrichi le Muséum d’histoire naturelle d’un grand nombre de préparations anatomiques et d’oSsements fossiles. Il était occupé au classement de ces travaux quand la mort le surprit, le 27 janvier 1853.
Oppel , d’origine allemande, s’était particulièrement livré à l’étude des reptiles et des mollusques. Il eut une certaine part à la collaboration au Règne animal de Cuvier. Nous en dirons autant d’E. Rousseau, qui avait particulièrement approfondi la structure des dents chez les animaux supérieurs. Ce dernier est mort, comme aidenaturaliste, il y a une douzaine d’années. Quant au premier, il est mort depuis beaucoup plus longtemps.
Dans un sens plus étendu, tous les naturalistes qui fondent l’étude de la Zoologie sur l’anatomie comparée et sur l’association des espèces vivantes aux espèces fossiles, peuvent être, moralement, considères comme les collaborateurs, ou, plus exactement, comme les continuateurs de Cuvier.
Philosophie zoologique.
Geoffroy-Saint-Hilaire. — Blainville. — Oken.
Deux naturalistes éminents, É. Geoffroy-Saint-Hilaire et Blainville, étaient, pendant leur jeunesse, amis et collaborateurs de Cuvier. Mais, par leurs idées philosophi-
ques, ils s’éloignèrent plus tard complètement de la direction que le maître voulait imprimer à la science.
Étienne Geoffroy-Sainl-liilaire. (né à Étampes le 15 avril 1772) fut, par un goût irrésistible pour les sciences naturelles, détourné de la carrière ecclésiastique à laquelle ses parents l’avaient destiné. Pensionnaire au collège du Cardinal-Lemoine, il étudia la minéralogie sous Haüy, et fit, en 1792, au péril de sa vie, évader son maître et quelques autres ecclésiastiques de la prison de Saint-1 irmin. Lors de la réorganisation du Jardin des plantes, qui prit le nom de Muséum d’histoire naturelle, il fut appelé à l’une des douze chaires nouvellement créées. Il nous a appris lui-même ce qu’il avait fait pour le progrès de cet enseignement, où tout était à créer. « Quand je commençai, dit-il, à diriger mes recherches vers l’histoire naturelle des minéraux, cette science n’était point encouragée à Paris ; on n’en avait jamais fait la matière d un enseignement, et je ne m’attendais pas à ce que je serais bientôt chargé de la traiter le premier dans un cours public. Etabli, en l’an II, professeur de l’histoire naturelle des mammifères et de celle des oiseaux, je devins aussi, dam le Muséum, administrateur des collections de ce genre. Ou sait qu’alors on comptait à peine quelques quadrupèdes dans la collection nationale. Mon devoir me prescrivait de chercher à en augmenter le nombre. J entrai dès lors en correspondance avec les principaux natuia-
listes de l’Europe; je fus puissamment secondé par leur
zèle, et la collection des quadrupèdes vivipares mammifères) est maintenant le plus riche dépôt de ce qui existe. J’ai également beaucoup enrichi la collection des oiseaux. Enfin, j’ai rendu ces collections utiles aux jeunes naturalistes, en déterminant rigoureusement les animaux confiés à mon administration 1 . »
1. Vie et travaux d’Êt. Geoffroy-Saint-Hilaire. par Isidore Geoffroy- Saint- Hilaire.
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Dans la même année 1794, où Geoffroy ouvrit son cours, il communiqua à la Société d’histoire naturelle un mémoire Sur l’aye-aye. Nous avons dit plus haut comment il fut, vers la même époque, mis en rapport avec Cuvier et quels étaient les travaux qu’ils composèrent en commun.
Mais Geoffroy, d’un esprit plus généralisateur, devait bientôt se séparer de son ami et collaborateur, qui recherchait davantage l’observation exacte des faits. Dans un mémoire publié, en 1796, Sur les makis ou singes do Madagascar, il émit pour la première fois l’idée de V unité de composition , sur laquelle nous allons revenir. Attaché, en 1798, à l’expédition d’Égypte, il explora le Delta et prit une part active à l’organisation de l’Institut d’Égypte. Il fit d’intéressantes recherches, depuis souvent citées, sur les poissons électriques du Nil, le malaptérure et la torpille, etrapporta, en 1801 ,de belles collections zoologiques, qu’il sauva, par son énergie, des mains des Anglais. Après son retour à Paris, il publia une série de mémoires qui lui ouvrirent les portes de l’Académie des pciences, fut chargé, l’année suivante, d’une mission scientifique en Portugal, et devint, en 1809, professeur de zoologie à la Sorbonne. En 1815, il fut envoyé à la chambre des députés par les électeurs d’Étampes ; mais il revint bientôt à l’étude de sa science favorite pour lui consacrer tout le reste de ses jours. En 1843, il fut frappé de paralysie, dont il avait déjà reçu quelques atteintes six ou sept ans auparavant, et il s’éteignit le 19 juin 1844. C’était une belle intelligence, entée sur un noble cœur.
La théorie de Y unité de composition a été mise en avant par Geoffroy dans un ouvrage intitulé: Philosophie anatomique , dont le premier volume, traitant des organes respiratoires des vertébrés, parut en 1818, et lesecond volume, consacréà des recherches sur des monstruosités humaines, en 1822. Cette théorie n’était pas tout à fait nouvelle dans la science Sans remonter jusqu’à Aristote qui l’avait entrevue, nous.
nous bornerons à citer Bulïon. Dans l’article A iw, Buffon avait dit: « Il existe un dessein primitif et général, qu’on pourrait suivre très-longtemps.... En créant les animaux, l’Être suprême n’a voulu employer qu’une idée, et la varier en même temps de toutes les manières.... « Et dans le Discours sur les singes : « Ce plan, toujours le même, toujours suivi de l’homme au singe, du singe aux quadrupèdes, des quadrupèdes aux cétacés, aux oiseaux, aux poissons, aux reptiles; ce plan, dis-je, bien suivi par l’esprit humain, est un exemplaire fidèle de la nature vivante, et la vue la plus simple et la plus générale sous laquelle on puisse la considérer. » Vicq-d Azyr n’avait pas été moins explicite.
Mais des vues, même profondes, ne constituent pas une théorie; il était réservé à Geoffroy-Saint-Hilaire de la créer. Jusqu’à lui les naturalistes, particulièrement versés dans l’anatomie humaine, n’étudiaient que les formes, et dans chaque nouvelle forme croyant voir un nouvel organe, ils avaient multiplié les détails à 1 infini, sans arriver à la découverte d’une loi générale. « Le premier pas à faire pour s’élever au type idéal de l’être vertébré, dit M. Flourens, était donc de se dégager de toute idée préconçue en faveur de 1 anatomie humaine , c était le seul moyen d’envisager les organes dans leurs conditions les plus spéciales, et d’exclure de leur détermination absolue les considérations de forme, de nature et d’usage, toujours relatives et individuelles. Geoffroy se convainquit ainsi que les identités ne pouvaient porter que sur les relations, et détermina enfin en quoi consiste réellement le genre de ressemblance qui lie tou* les animaux vertébrés. Il eut alors un guide immuable au milieu de toutes les transformations, et capable de lui démasquer les rapports sous les déguisements les plus bizarres; il l’appela le principe des connexions. La nécessité absolue de ce principe lui en confirma bientôt la vérité. Ainsi, toutes les fois que deux parties se ressemblent
TEMPS MODERNES
par leurs relations et leurs dépendances, elles sont analogues. Grâce à ce principe, Geoffroy a pu s’élever résolùment à cette proposition fondamentale, que les matériaux trouvés dans une famille existent dans toutes les autres, et proclamer comme une loi de la nature Y unité de composition organique. Voilà ce qu’il comprenait sous le nom de théorie des analogues , théorie susceptible d’une application sévère à la science positive. Dans le second volume de sa Philosophie anatomique , Geoffroy étendit l’application de son principe à toute une série d’êtres qui par leur nature semblaient échapper aux lois de la science. Il établit qu’il n’y a pas de véritables monstres , c’est-à-dire des anomalies originelles, préexistant aux développements de l’être, qu’il n’y a que des anomalies secondaires, dues à des causes accidentelles. Tout ce qu’on a appelé monstruosité n’est, disait— il, qu’un développement anomal ou incomplet, s’expliquant par le principe de Y arrêt de développement , et par le principe de Y attraction similaire , que l’auteur appela plus tard la loi de soi pour soi.
Jusqu’alors Geoffroy-Saint-Hilaire n’avait pas rencontré de contradicteur. L’idée de l’unité de composition, restreinte aux animaux vertébrés, était incontestable. Mais lorsqu il voulut l’étendre jusqu’aux invertébrés, il trouva dans Cuvier un vigoureux adversaire. Déjà en 1820 celuici avait laissé échapper des paroles d’impatience et d’improbation, lorsque Geoffroy voulut faire rentrer dans son type général les animaux articulés. En 1 830, il voulut aussi y faire rentrer les mollusques, et la lutte, depuis longtemps latente, éclata au sem de 1 Academie des sciences. Jamais controverse plus vive ne divisa deux adversaires plus résolus, plus fermes et mieux préparés. De la France l’émotion se propagea dans tous les pays où l’on s’intéressait à ces sortes de questions. Les témoins de la joute scientifique se divisèrent. Ceux qui étaient plus avides d observations que d abstractions, se rangèrent du côté
de Cuvier. Les esprits spéculatifs prirent parti pour Geffroy. Du fond de l’Allemagne, Goethe suivait ce spectacle d’un œil attentif1.
Eckermann raconte2 qu’il rencontra Gœthe dans les premiers jours d’août 1830, et que le poète lui dit : « Eh bien ! que pensez-vous de ce grand événement ? Le volcan a fait éruption; tout est en flamme, et désormais il ne s’agit plus d’un débat à buis clos ! — C est, en e il et, répondit Eckermann, une terrible histoire que la révolution qui vient de renverser Charles X ; mais dans les circonstances que nous savons et avec un tel ministère, pouvait-on ne pas s’attendre à ce que tout cela finirait par l’expulsion de la famille royale? — Il paraît que nous ne nous entendons pas, mon bon, répliqua Gœthe. Je ne parle pas de ces gens-là, il s’agit pour moi de tout autre chose; je parle du débat entre Cuvier et Geoffroy-Saint- Hilaire, débat si important pour la science, et qui vient d’éclater en pleine Académie. La chose est d’une trèshaute importance, et vous ne sauriez vous faire une idée de ce que j’éprouvai à la nouvelle de la séance du 19 juillet. Nous avons pour toujours en Geoffroy-Saint-Hilaire un allié puissant. La manière synthétique d’envisager la nature, introduite en France, ne peut plus rétrograder. »
Encore sous l’émotion de la séance de 1 Académie,
Gœthe consacra aux Principes de philosophie zoologique. que Geoffroy venait de publier, un article très-sympathique. Deux ans plus tard il revint sur le même sujet,
I Gœtlie s’était déjà fait connaître des naturalistes par sa métamorvlwsr. des plantes, où la feuille eL ses transformations jouent le rôle principal. Allant du général au particulier, il partait d un tj pe idéal, fictif pour établir que « toutes les parties d’un animal, prises ensemb le ou séparément, doivent se retrouver dans tous les animaux, c était là sous une autre forme, la théorie de l’unité de composition. On conçoit donc sans peine l’intérêt que le grand poete naturaliste detail
prendre à la polémique en question.
2. Conversations avec Gœthe dans les dernières années de sa t« . Magdeb., 1848.
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et les dernières lignes écrites par lui furent consacrées à cette lutte mémorable, qui occupa aussi les dernières années de Cuvier1. , . .
L’objet qui agitait ces grandes intelligences était bien plus qu’une simple question d’histoire naturelle , il s agissait de la méthode la plus propre à nous conduire à la connaissance exacte des êtres. Pour Cuvier, la classification des êtres est le but auquel la science doit tendre avant tout. Et comme la classification ne peut reposer que sur des faits fournis par 1 observation, c est à cette observation définitive que Cuvier ramène sans cesse la science. Geoffroy-Saint-Hilaire, au contraire, veut que l’établissement des faits soit suivi de toutes leurs conséquences scientifiques. « Autrement, ajoute-t-il, quel fruit retirer de ces matériaux! Vraie déception, s ils sont inutiles, si on ne les assemble et ne les utilise dans un édifice. La vie des sciences a des périodes, comme la vie humaine, elles se sont d’abord traînées dans une pénible enfance , elles brillent maintenant des jours de la jeunesse. Qui voudrait leur interdire ceux de la virilité ? L anatomie fut longtemps descriptive et particulière ; rien ne 1 arrêtera dans sa tendance pour devenir générale et philosophique2. »
Cuvier soutenait que « chaque être a été crée en vue des circonstances au milieu desquelles il vit, chaque organe en raison de la fonction qu’il est appelé à remplir. » Suivant Geoffroy-Saint-Hilaire, cette idée intervertit complètement l’ordre des choses, c’est l’effet pris pour la cause. Soutenir que les organes ont été créés pour être adaptés au milieu dans lequel l’animal est destiné à vivre, dire que la disposition et la structure d’un organe sont en raison de la fonction qu il a à remplir, c’est vouloir faire revivre cette doctrine des causes finales, qui se pose en
1. Les articles de Goethe sur l’unité de composition organique, ont été recueillis dans les Œuvres d’histoire naturelle de Gœthe, traduites par M. Martin; Paris, 1837.