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SON SYSTÈME DE FINANCES

Jean Law de Lauriston naquit à Edimbourg, en avril 1671. Sa mère, Jeanne Campbell, descendait de la célèbre maison ducale d'Argyle ; son père, William Law, exerçait à Edimbourg la profession d'orfèvre, laquelle, par les attributions, la considération et les richesses, équivalait alors à celle que les banquiers exercent aujourd'hui chez les nations commerçantes.

William Law acquit une fortune considérable, et acheta en Ecosse les deux terres de Randleston et de Lauriston. II mourut fort jeune, et laissa son fils aine, Jean Law, à peine âgé de quatorze ans. Ce fils reçut une éducation soignée, et montra une rare aptitude pour tous les genres d'étude. Il se hâta de jouir de son indépendance et de sa fortune, ne voulut point embrasser la profession de son père, et, à une vie sédentaire et laborieuse, préféra les plaisirs, les voyages et les sciences librement étudiées. Il était beau, grand, bien fait, plein de dextérité et de grâce ; il excellait dans tous les exercices du corps, et particulièrement dans le jeu de paume, qui, à cette époque, était fort en vogue en Ecosse. Son esprit n'était pas moins distingué que sa personne; il s'exprimait avec facilité et avec force ; il manifestait pour le calcul et les sciences exactes des dispositions extraordinaires.

A vingt ans , il quitta sa mère et se rendit

HISTOIRE DE LAW. \ l

d'Edimbourg à Londres. Il employa son temps ù jouer, à plaire aux femmes, à étudier les secrets du crédit et du commerce. Doué d'un esprit curieux, d'une àme passionnée, il acquit des connaissances fort étendues, et se livra à de grands désordres. Appliquant le calcul aux jeux, il fit sans déloyauté des gains considérables ; mais ses dépenses furent encore plus considérables que ses gains , et il finit par contracter beaucoup de dettes. Contraint par la nécessité, il voulut vendre la terre de Lauriston, que lui avait laissée son père. Heureusement pour lui, Jeanne Campbell, qui veillait sur sa conduite en mère tendre et prudente, vint à son secours, paya ses dettes, et lui conserva la terre de Lauriston.

Le mérite réel de Law, le charme de ses manières, sa fortune, l'avaient lié avec les principaux seigneurs de Londres. Une jeune dame lui valut un duel avec un gentilhomme, et il eut le malheur de tuer son adversaire d'un

coup d'épée. Traduit devant les commissaires du roi, il fut condamné à mort. Il obtint sa grâce; mais, rejeté en prison sur une réclamation de la famille de son adversaire, il parvint às*évader, et passa sur le continent.

Law avait alors vingt-quatre ans. Il parcourut diverses contrées, visita la France, toute brillante encore des prospérités dues à Tadministration de Golbert, et se rendit en Hollande, pour y étudier le génie de ces républicains si fiers et si riches, qui venaient de recueillir l'héritage des Vénitiens et des Portugais , et couvraient de leurs vaisseaux toutes les mers du monde. Amsterdam était à cette époque la première place commerçante de l'Europe; l'intérêt de l'argent n'y dépassait guère 2 et 3 pour cent ; elle avait une banque célèbre et mystérieuse, dont le crédit avait résisté à l'invasion de Louis XIV, dont la caisse semblait inépuisable, et dont le système était une énigme pour tous

les hommes occupés de Télude du crédit. Law, pour mieux observer le mécanisme de cette banque , se fit commis du résident anglais, et parvint de la sorte à augmenter beaucoup ses connaissances en matière de commerce et de haute administration.

Law rentra en Ecosse vers 1700, âgé de près de trente ans, et pourvu du plus vaste savoir. Il fut frappé du contraste que présentait sa patrie avec les pays qu'il venait de visiter. Au lieu de ce grand commerce, de cette immense et rapide circulation qu'il avait remarquée en Angleterre et en Hollande , il n'aperçut qu'un pays pauvre et frappé d'immobilité. L'Ecosse, contrée montagneuse et à demi insulaire, offrait une assez belle culture; elle était peuplée d'habitants intelligents et laborieux^ mais elle manquait de capitaux pour améliorer son agriculture, étendre son commerce et multiplier ses manufactures. Les Écossais, comme tous les montagnards, doués

de facultés actives qu'ils ne trouvaient pas l'occasion d'exercer chez eux, s'expatriaient pour aller chercher fortune dans des contrées plus riches. Law attribua au défaut de capitaux l'état languissant de l'Ecosse. Il avait raison sans doute ; mais, confondant les capitaux avec le numéraire qui est uniquement leur moyen d'échange, il s'imagina que l'abondance du numéraire était la cause de la richesse des États, que le numéraire seul amenait le développement de leur prospérité. Il se disait : « Que manque-t-il au proprié- » taire pour défricher ses terres, au manufactu- » rier pour multiplier ses métiers^ au négociant » pour étendre ses spéculations? Des avances, y c'est-à-dire du numéraire, pour payer la main- » d'œuvre et les matières premières. Avec quel- » ques millions de plus, on aurait de quoi payer » l'ouvrier qui veut s'expatrier, on le fixerait » sur le sol de l'Ecosse, et on lui procurerait » les objets nécessaires à son travail. La Hol- » lande, placée sur le sol le plus ingrat et sur les

» rivages les plus dangereux , est la plus riche

» contrée du monde. Pourquoi ? Parce qu'elle

» regorge de numéraire. Quel est le moyen

» de suppléer au numéraire? C'est le crédit,

» c'est l'institution des banques, qui donnent

» au papier la valeur et l'efficacité de l'argent. »

Law s'engagea ainsi peu à peu dans une erreur que l'aspect d une grande circulation fait naître trop souvent. Il crut que la prospérité d'un pays tenait à la masse du numéraire, et qu'on pouvait accroître cette masse à volonté. Cependant le numéraire n'est point l'aliment dont l'homme se nourrit, l'étoffe dont il s'habille, l'outil qu'il emploie dans ses travaux : le numéraire est l'équivalent qui sert à se procurer toutes ces choses par la voie des échanges ; mais il faut d'abord que ces choses existent. Couvrirait-on une lie déserte de tout l'or des Amériques ou de tout le papier de banque d'Angleterre, on n'y ferait pas naître tout à coup des

routes, des canaux, des cultures, des usines, une industrie enfin. Si par un moyen quelconque on augmentait dans un pays la masse du numéraire, sans augmenter en proportion la masse de toutes choses , on ne ferait qu'élever Içs prix sans accroître la richesse réelle , parce qu'une plus grande quantité d'espèces métalliques serait mise en balance avec la même quantité d'objets achetables.

La masse du numéraire n'est dotic pas la richesse, elle en est la conséquence, et s'agrandit peu à peu avec elle. A mesure que l'activité du travail augmente dans un pays, que l'industrie et le commerce y acquièrent plus de développement, les produits, plus multipliés, doivent s'échanger plus fréquemment et avec plus de rapidité; la circulation doit augmenter dans la même mesure que la production. Alors le numéraire, moyen des échanges, doit devenir plus abondant, parce qu'il est toujours attiré là

OÙ il est nécessaire. Bientôt au numéraire^ moyen lent et coûteux, doit succéder le papier, moyen facile, prompt, et surtout économique.

Les banques doivent s'établir; elles résultent d'une prospérité antérieure, servent puissamment à Taccroitre, mais ne la précèdent jamais ; car la création des produits doit précéder leur circulation.

Si Law , abusé par le premier aspect d'une grande circulation, attribuait au numéraire des effets trop étendus, il ne se trompait pas quant aux moyens de le multiplier par le crédit. Il avait compris et développé dans un écrit remarquable le mécanisme des banques, mieux qu'on ne l'avait jamais fait avant lui.

Il y a, comme chacun sait, banques de dépôt et banques d'escompte. On dépose dans les premières des sommes métalliques, et on prend un certificat du dépôt, qui sert comme la mon-

naie même dans les payements. L'avantage de ces banques est de remplacer le métal par le papier, qui représente une valeur indépendante des variations des monnaies, et qui est à la fois plus facile à transporter et à compter. Les banques d'escompte ont une tout autre efficacité. Une banque de ce genre examine les effets de commerce , c'est-à-dire les promesses de payer souscrites par un individu en faveur d'un autre individu, et, si elle les juge solides, elle en donne, moyennant intérêt, la valeur en billets qui portent sa propre garantie, et ont cours de monnaie. C'est là ce qu'on appelle escompter. Son office consiste donc à changer les effets de commerce ou les promesses de payer qui n'ont pas cours de monnaie^ en ses propres billets qui ont cours, et de leur procurer ainsi la faculté de s'échanger contre toutes choses. Pour le faire avec sûreté, il faut qu'elle ait un fonds qui réponde des erreurs qu'elle est exposée à commettre en acceptant pour bonnes des valeurs

qui ne le seraient pas. En outre, comme les billets qu'elle émet n'ont cours que par la confiance, il faut qu'elle soit prête à les convertir en argent à la volonté du porteur, et c'est à cet usage qu'est destinée sa réserve métallique. Son fonds capital doit faire face aux pertes qu'elle peut essuyer, et sa réserve métallique doit toujours suffire au remboursement des billets que les porteurs sont disposés à réaliser. Lorsque la confiance est établie , les porteurs des billets ne cherchent à les échanger contre du métal que pour les diviser en sommes moindres, ou pour des usages auxquels le métal seul est propre. Ainsi, la réserve ne doit être que de la quantité de métal dont le commerce a besoin pour payer les sommes inférieures au billet^ ou pour faire face à certains besoins tout à fait spéciaux.

Une banque d'escompte opère donc une véritable multiplication du numéraire, ou, si l'on veut, augmente le moyen des échanges en meta-

morphosant les effets de commerce en billets circulant comme la monnaie même. Ces billets accroissent d'autant la masse du numéraire, en remplaçant les métaux dans la plupart des payements.

Un avantage de Tinstitution des banques que Law appréciait autant que la multiplication même du nufméraire, c'était Tintroduction de la monnaie de papier. Law en faisait un cas singulier. Le papier, en effet , peut se transporter sans embarras aux plus grandes distances ; il peut se compter rapidement; il n'est pas, comme les métaux précieux, une marchandise dont la valeur varie suivant sa quantité dans le commerce. Par toutes ces raisons, Law le croyait préférable à Tor et à l'argent pour le service des affaires. 11 avait raison sous beaucoup de rapports, et, malgré cette estime pour les qualités du papier, il n'était pas tombé dans une erreur que ses commentateurs et ses ennemis lui ont

injustement attribuée. Cette erreur, moins commune aujourd'hui qu'autrefois, consiste à croire que la monnaie ayant une valeur imaginaire, et ne pouvant produire d'autre effet utile que celui de s'échanger contre les objets de nos besoins, le papier qui aurait cours, et qui pourrait se changer en pain, en viande, en draps, posséderait une valeur aussi réelle que l'or et l'argent. Mais Law avait très-bien compris que l'or et l'argent possèdent une valeur intrinsèque qui manque au papier, qu'un morceau d'or privé des formes de monnaie vaut encore comme lingot, ce que ne vaut plus un morceau de papier qui a cessé d'être un billet, et que cette valeur intrinsèque des métaux précieux en a fait le moyen le plus sur et le mieux garanti des échanges. Il avait formellement expliqué sa pensée à cet égard dans un écrit qui nous est resté; mais il croyait que les banques pouvaient procurer au papier une valeur réelle. En effet, les papiers qu'escompte une banque sont des délégations sur un

produit à \enir ; une banque, en les acceptant, et en donnant ses billets à leur place, garantit le produit à venir. Si elle se trompe, son capital est là pour répondre. C'est un fonds d'assurance contre ses erreurs. Le papier arrive donc par les banques à la réalité de Tor. C'est à ces conditions seulement que Lav^ le croyait préférable aux métaux précieux pour Toffice de monnaie.

Par la comparaison de ce qu'il avait observé dans les différents pays de l'Europe , ses idées s'étaient singulièrement étendues, et il avait conçu le plus vaste système de crédit qu'on ait jamais imaginé. Il avait remarqué qu'il existait des banques dans les capitales de quelques grands États, comme à Londres ou à Amsterdam, mais que les provinces de l'Angleterre et de la Hollande ne prenaient aucune part aux avantages du crédit. Il pensa qu'en établissant une banque générale, qui aurait des bureaux correspondants dans les villes d'une importance sccon-

daire, on pourrait étendre à tout un empire les avantages du papier, et le faire pénétrer jusque dans les bourgs et les campagnes. Si une banque pouvait dans une capitale, avec 100 millions d'espèces, émettre 200 millions de billets, la banque générale qu'il imaginait, pourrait, selon lui, dans un pays qu^aurait un milliard de numéraire, émettre deux milliards de billets, et tripler ainsi le moyen des échanges. De cette manière, les billets suffisant à la grande circulalion, le numéraire tout entier, devenu réserve métallique de la banque, ne devait servir qu'aux petits échanges. Ce projet était fort bien conçu et fort exécutable. On peut dire seulement que Law s'exagérait la possibilité d'étendre l'usage du papier, et qu'il croyait trop à la facilité de le faire pénétrer dans les régions inférieures.

Law voulait qu'une banque aussi considérable fût un établissement public, et que les hôtels des monnaies devinssent ses bureaux correspon-

dants. Ces principes posés, il en tirait les plus vastes conséquences. D'abord, la plupart des États affermaient la perception de leurs revenus à des compagnies de traitants ^ qui recueillaient des profits considérables, et exerçaient d'affreuses vexations sur les contribuables. On pouvait confier à la ban<}ue générale la perception des revenus, et réserver à l'État les profits de cette perception. On pouvait confier aussi à cette même banque le soin de solder les dépenses, au moyen de la correspondance de ses bureaux. Elle devait avoir ainsi le maniement de tous les deniers publies. Ces traitants auxquels on affermait les impôts, exigeaient de TÉtat un intérêt usuraire, quand il avait besoin d'avances. La nouvelle banque escompterait Fimpôt comme elle escomptait les lettres de change, et il lui serait possible de le faire à un taux d'autant plus modique, qu'en augmentant la masse du numéraire elle aurait contribué elle-même à réduire Tintérêt de l'argent. On pouvait la charger.

en outre, du soin des emprunts, et, sous ce rapport encore, échapper aux exigences des usuriers. Ce n'est pas tout : le système des monopoles étant généralement admis en Europe, et la plupart des commerces lointains se faisant par compagnies privilégiées, auxquelles les gouvernements abandonnaient, moyennant certaines conditions, des jouissances exclusives, la même banque générale pourrait avoir le privilège de certains commerces lucratifs, et joindre à ses nombreuses attributions celle du négoce. Réunissant ainsi les profits de l'escompte comme banque, ceux de Tadministration comme fermière des revenus publics , ceux enfin du commerce comme compagnie privilégiée, elle aurait nécessairement un immense capital qu'elle diviserait en actions entre lesquelles se répartiraient ses profits. De cette manière, elle offrirait son papier à ceux qui désiraient une monnaie circulante, et ses actions à ceux qui recherchaient un placement avantageux.

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Tel est le système imaginé par Law, système ingénieux et puissant, qui ramenait à un seul et unique crédit, le crédit privé et public, qui changeait toutes les liquidations lentes , pénibles et compliquées, soit des particuliers, soit de TÉtat, en une seule, laquelle devait se faire en monnaie métallique pour les sommes minimes , en monnaie de papier pour les sommes de quelque importance ; qui multipliait les capitaux en simplifiant seulement la circulation ; qui réduisait dès lors rintérét de Targent, et joignait enfin à l'introduction d'une monnaie abondante et commode la création de placements sûrs et avantageux. Même aujourd'hui, nous ne retrancherions de ce système que les fermes qui ne sont plus admises dans la perception des revenus publics, et les monopoles qui étaient alors nécessaires, car il fallait de puissantes compagnies pour traverser le monde encore inconnu et peu fréquenté.

Plein de ces idées, Lavsr présenta un plan appli-

cable à sa patrie, à peu près vers Tannée 1700. Ce plan consistait à réunir dans les mains d'une seule compagnie la perception des revenus publics , l'exploitation des commerces privilégiés , la direction des manufactures , des expéditions commerciales, de la pèche, etc.. Son plan, quoique repoussé, attira sur lui Tattention publique, et le mit en relation avec les premiers personnages de TÉcosse. En 1705, il s'agissait d'établir une banque territoriale. Law en proposa une dont le plan était fort bien conçu, dans un écrit très-curieux, intitulé : Considérations sur le numéraire. A part Terreur que nous avons signalée, et qui tend à imputer exclusivement à Tabondance du numéraire la prospérité des États , les moyens d'augmenter cette abondance par les banques y sont parfaitement exposés, et avec une intelligence de la matière qui n'était pas commune alors. Le nouveau plan de Law ne fut pas mieux accueilli que le précédent ; il fut rejeté dans la

crainte, disait-on, de donner trop d'influence à la cour.

Law quitta dès lors sa patrie, et recommença ses voyages soit pour s'instruire, soit pour faire agréer son système à quelques-uns des grands États du continent, ruinés par les guerres de Louis XIV, et fort ignorants en matière de crédit. Il se rendit à Bruxelles , et de Bruxelles à Paris. Il se livra au jeu dans cette dernière capitale, et, grâce à son génie calculateur, il gagna des sommes considérables. Il taillait le pharaon chez la Duclos^ célèbre courtisane de ce temps, et n'entrait jamais au jeu avec moins de 1 00 mille livres. Il avait même fait fabriquer des jetons en or de 18 louis, pour arriver à compter plus vite. Il forma des relations avec plusieurs seigneurs de la cour , et surtout avec le jeune duc d'Orléans, qui aimait les esprits inventifs, et qui parut disposé à adopter ses idées. C'était le moment de la guerre de la succession. Chamillart,

accable du fardeau desfinances, était prêt à s'en démettre. Law offrit ses plans ^ mais personne n'était en état de les comprendre ; d ailleurs, il était huguenot, et Louis XIV ne voulut pas en entendre parler. Bientôt même on suspecta un étranger qui étalait le plus grand luxe, qui gagnait de fortes sommes aux seigneurs de la cour, et rintendant de police, M. d'Argenson, fit signifier à Law Tordre de quitter Paris sous vingtquatre heures. Law se rendit en Italie, continua de jouer, soit à Gênes, soit à Venise, et gagna des sommes immenses. Il se rendit ensuite à Turin, où il prêta de l'argent au célèbre Vendôme , et parvint à se faire présenter à Viclor- Amédée, auquel il proposa son système de finances. Amédée lui répondit que ce système n'était pas applicable au milieu des Alpes , et il le renvoya en l'engageant à porter ses conceptions en France ou en Allemagne. L'empereur s'occupait en ce moment de l'établissement d'une banque. Law s'empressa de lui soumettre

ses idées, ne réussit pas mieux qu'auprès des autres princes auxquels il les avait déjà présentées, et retourna encore une fois dans sa patrie. On évaluait à 2 millions les sommes qu'il avait acquises au jeu. Il fit passer ces 2 millions en France, et se prépara lui-même à s'y rendre. La mort de Louis XIV, l'avènement du duc d'Orléans au pouvoir, et l'état déplorable de nos finances, lui faisaient espérer qu'il trouverait enfin un pays disposé à se soumettre à ses expériences.

Le vieux roi venait d'expirer en 1715. La guerre de la succession était finie. Pendant cette guerre ruineuse, Demarest, qui avait succédé à Chamillart, avait eu recours à tous les moyens pour se procurer de l'argent. Il avait renouvelé sans cesse la forme des engagements du trésor afin de réveiller la confiance des usuriers : Promesse de la caisse des emprunts, billets de Legendre, billets de l'extraordinaire des guerres,

il avait douné tous les noms et toutes les formes aux effets émis par le gouvernement, afln de leur rendre un peu de crédit ; mais ces expédients étaient épuisés, et les effets royaux de toute espèce perdaient de 70 à 80 pour cent. Demarest présenta le 20 septembre un tableau désespérant de Tannée, dont voici le résumé : — Dépense de 148 millions; — Recette absorbée d avance à 3 millions près ; — 710 millions d'effets royaux exigibles dans le courant de Tannée ; — des campagnes dépeuplées, un commerce ruiné, des troupes non soldées et sur le point de se révolter.

Dans cette extrémité, on proposa la banqueroute au régent. On lui disait qu'un souverain n'était pas garant des fautes de ses prédécesseurs, et qu'un exemple sévère rendrait les capitalistes moins faciles à se prêter aux caprices d'un roi dissipateur. Les courtisans qui voulaient que la libération du trésor permit de nouvelles faveurs, insistaient pour la banqueroute.

Le régent repoussa cet indigne expédient, et se regarda comme lié par les engagements du feu roi. Il refusa aussi de donner cours forcé de monnaie aux effets exigibles, car c'était créer un papier-monnaie discrédité d'avance.

Il s'attacha d'abord à payer la solde des troupes, et les arrérages des rentes constituées sur l'hôtel de ville. Pour s'en procurer les moyens, il ordonna que les revenus de l'année , quoique aliénés, fussent néanmoins versés au trésor, ce qui était une portion de banqueroute, mais inévitable; il ordonna la réduction des rentes non constituées sur l'hôtel de ville , et presque toutes constituées à un intérêt excessif; il ordonna que les effets exigibles fussent soumis à un visa et à une réduction; qu ils fussent ensuite convertis en 2S0 millions de billets de même forme, appelés billets d'État, successivement remboursables, et jouissant d un intérêt de 4 pour cent; il ordonna enfin l'établissement

dune chambre de justice, afin de poursuivre et de taxer les agioteurs qui avaient acquis des fortunes scandaleuses dans le commerce du papier. Les gouvernements n'en agissaient pas autrement à celte époque. Pressés par le besoin, ils consentaient aux dures conditions que leur imposaient les usuriers ; mais , une fois le moment de détresse passé, ils reprenaient violemment ce que Tusure leur avait frauduleusement arraché.

On voit que le régent, sans admettre la banqueroute générale et absolue, eut recours à des banqueroutes partielles , et proportionnées à rimportance et à la qualité des dettes. Dans l'impossibilité de remplir toutes les obligations contractées sous le dernier règne, il s'appliqua à faire entre elles des distinctions aussi justes que possible, et, réduisant les unes, ajournant les autres, il manqua seulement aux obligations inexécutables. Parmi les mesures qu'il adopta,

il y en eut une cependant qui était aussi coupable que maladroite, ce fut un changement dans la valeur des monnaies. La grande habitude qu'on avait alors d'y recourir peut seule excuser le régent. Les gouvernements , depuis plusieurs siècles, oubliant que la valeur des matières d'or et d'argent ne dépendait pas d'eux, mais du commerce, refondaient les monnaies, en élevaient fictivement la valeur nominale, et les versaient ensuite dans la circulation à un taux fort supérieur à leur valeur réelle. Mais ces expédients n'aboutissaient qu'à une perturbation financière sans véritable profit pour l'État. La mention exagérée que portaient les monnaies n'ajoutait rien à leur valeur réelle ; le prix de toutes choses s'élevait à proportion du mensonge, et il fallait toujours autant d'or ou d'argent pour se procurer les mêmes objets. Il n'y avait de lésés que les créanciers, obligés par un contrat antérieur de recevoir les monnaies sur le pied de leur valeur nominale. L'État n'ob-

tenait presque aucun prix de cette fraude, parce que des monnayeurs clandestins refondaient eux-mêmes les monnaies, et faisaient ainsi le profit que présentait la réduction du poids des espèces. C'était là ce qu'on appelait le délit de billonnage , inutilement poursuivi des peines les plus sévères. Le régent ordonna de convertir le milliard du numéraire circulant en France en 1,200 millions. L'État devait ainsi réaliser un profit de 200 millions, puisqu'il allait rendre pour 12 ce qu'il aurait reçu pour 10. Mais il ne rentra qu'une faible portion du milliard aux hôtels des monnaies ; les Hollandais et les monnayeurs clandestins recueillirent la plus grande partie de ce bénéfice illégitime.

Malgré ces mesures , les difficultés n'étaient qu'ajournées. L'intérêt annuel de la dette réduite et réformée s'élevait encore à 80 millions, c'està-Klire à la moitié environ du revenu. Les effets royaux, changés en 250 millions de billets d'État,

continuaient à perdre 70 ou 80 pour cent. Le crédit public et le crédit privé étaient anéantis. Le régent, qui avait voulu mettre à Tessailapolysinodie de Tabbé de Saint-Pierre , et divisé Tadministration de TÉtat en plusieurs conseils, avait placé le duc de Noailles à la tête du conseil des finances. Celui-ci proposait des plans d'économie fort sages, mais fort lents. On avait besoin cependant de moyens plus prompts, pour sortir de la pénible situation où Ton se trouvait. C'est dans ce moment que Law vint offrir son système. Law était loin de désespérer du royaume de France, le plus fertile, le mieux peuplé du continent , et déjà Tun des plus industrieux de TEurope. Quoique dans une situation momentanément malheureuse, ce beau royaume avait encore un revenu trois fois supérieur à celui de l'Angleterre. Pour y réveiller l'industrie, et alléger les charges sous le poids desquelles il semblait près de succomber, il ne fallait, selon Law^ que rétablir la confiance et la

circulation au moyen d'un bon système de crédit. Le génie et le caractère hardi dé ses habitants le rendaient singulièrement propre à une conception nouvelle et grande. Repoussé sous le vieux roi, Law se flattait d'être accueilli sous le régent. Le duc d'Orléans , doué d'un esprit pénétrant et audacieux, ennemi des préjugés sous lesquels il avait été opprimé dans sa jeunesse, aimait les novateurs et les savants en tout genre. Il s'était occupé de sciences naturelles, de chimie et d'alchimie, jusqu'à se faire accuser de complicité avec les empoisonneurs. Il avait étudié surtout les matières de gouvernement; il avait connu Law, apprécié son esprit, goûté sa personne, et admiré ses théories. Un système, en effet, dont les principes étaient en partie vrais, et qui ne pouvait pécher que par la fausse application de ces principes, avait dû saisir le génie aventureux du prince, et l'avait complètement séduit. L'indépendance naissante des esprits , le goût de la nouveauté, la licence

des mœurs, résultats d'une émancipation soudaine après une tutelle trop dure, tout se prétait merveilleusement à une expérience qui allait changer pour un moment la face de la France.

Law ne fit pas de demi-proposition ; il offrit son projet tout entier, c'est-à-dire une banque générale qui ferait l'escompte, percevrait les revenus de l'Etat, exploiterait les monopoles commerciaux, et présenterait à la fois une abondante monnaie de papier et des placements avantageux. Le conseil des finances, composé d'esprits sages mais timides, ne saisit pas le projet de Law ou s'en effraya , et en décida le rejet. Law restreignit alors ses prétentions. Il proposa une simple banque d'escompte, et offrit même de l'établir à ses frais. Il présenta plusieurs mémoires qui nous apprendraient peu de chose aujourd'hui, mais qui sont des modèles de bonne discussion. Il soutenait qu'une banque multiplierait le numéraire par l'émission des billets.

rendrait les remises plus faciles de province à province, rétablirait la confiance par la création d une monnaie fixe, Yargent de banque; permettrait aux étrangers de stipuler en France d'après des valeurs certaines, et contribuerait par toutes ces raisons au rétablissement du crédit public et privé. Law voulait en faire Fessai à ses risques et périls, et offrait ses biens en garantie, s il en résultait quelque dommage.

Un membre du parlement de Paris , chargé de discuter le projet de Law, élevait des objections qu'il est intéressant de rappeler pour l'histoire de l'esprit de routine. Entre autres inconvénients, il insistait sur ceux-ci : Une banque ne pourrait pas payer si tout le monde voulait réaliser à la fois ses billets ; sa caisse tenterait l'avidité du gouvernement; enfin, les billets auraient un danger attaché au papier, celui de pouvoir être plus facilement perdus, brûlés ou dérobés que l'argent.

On voit à quels financiers Law avait affaire. Il repondit à ces objections, et réussit à convaincre le régent. Son projet de banque d'escompte fut adopté, et il lui fut permis d'en établir une à ses propres frais. L'autorisation lui fut accordée par édit du 2 mai 1716. Le fonds de la banque fut de 6 millions, divisés en 1,200 actions de S mille livres chacune. Elle était autorisée à escompter les lettres de change, à se charger des comptes des négociants au moyen des virements de parties, et à émettre des billets payables au porteur, en écus du poids et titre de ce jour , disait l'édit. Grâce à cette dernière clause, les variations de monnaie n'étaient plus à craindre pour ceux qui stipuleraient en argent de banque , puisqu'ils étaient assurés de traiter d'après l'état des monnaies, le 2 mai 1716. Outre cette garantie offerte aux étrangers, il leur en était accordé encore une autre : les billets de la banque et les valeurs qu'elle avait en dépôt étaient affranchis du droit

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d'aubaine. Les bureaux furent installés dans la maison même de Law. Le duc d'Orléans accepta le litre de prolecteur du nouvel établissement.

Tout , à celte époque , rendait une banque d'escompte nécessaire, soit le haut prix de l'argent, soit l'incertitude des monnaies. Aussi l'établissement de Law ne pouvait-il manquer de réussir. Le gouvernement fut le premier à se servir des billets ; il en reçut, et il en donna en . payement. Les porteurs de ces billets, ayant trouvé la plus grande facilité à les réaliser à la banque, prirent confiance, et la communiquèrent. On commença à se fier à ce papier si facilement réalisable en argent, et on prit plaisir à s'en servir, à cause de la promptitude qu'il introduisait dans les payements. Il avait surtout un avantage extrêmement senti, c'était d'être payable en monnaie fixe. La continuelle variation des monnaies était cause qu'on ne savait jamais

sur quel pied on traitait. En stipulant en billets de la nouvelle banque, on savait que c'était en écus du titre et poids du 2 mai 1716. Ce fut une raison puissante pour tout le monde de stipuler ainsi, et de venir même à la banque déposer de l'argent pour obtenir des billets. Les étrangers qui n'osaient plus traiter avec Paris, à cause de l'incertitude des valeurs, stipulèrent également en billets , et reprirent le cours de leurs affaires avec la France. La circulation se rétablit ainsi peu à peu. Le taux modéré de l'escompte exerça aussi la plus heureuse influence. On vit l'usure diminuer et le crédit renaître. Enfin, en moins d'un an, tous les résultats annoncés par Law se trouvèrent en grande partie réalisés.

Ces heureux débuts lui attirèrent la faveur du public, et lui valurent toute la confiance du régent. Bientôt ce prince s'abandonna entièrement au financier écossais, et voulut lui procurer les moyens de mettre tous ses plans à exécu-

tioD. La première chose à faire était d'étendre les relations de la banque, et d'introduire ses billets en province, afln de la convertir, de banque particulière, en banque générale. Pour cela, il fallait que les billets transportés en province pussent s'y changer en espèces, ou y trouver un emploi. C'est ce qui fut fait par Tédit du 10 avril 1717, rendu un an après Tinstitution de la banque. En vertu de cet édit, les billets pouvaient être donnés en payement des impôts, et les fermiers, sousfermiers, receveurs, etc., tous les trésoriers de l'Etat en un mot, étaient tenus d'en acquitter la valeur en espèces, lorsqu'il leur en serait présenté. C'était le meilleur moyen de rendre le service de la banque général, puisque les billets envoyés en province pouvaient y servir à l'acquittement des impôts, ou s'y convertir instantanément en numéraire. Dès ce moment , les billets furent employés à toutes les remises de Paris sur les provinces, et des provinces sur Paris, ir devint inutile de faire voyager les

espèces, car toutes celles qui auraient eu à circuler de ville à ville furent déposées soit à la banque, soit dans les caisses publiques, et changées contre des billets qui voyagèrent à leur place. De celte manière la réserve générale de la banque tendit à s'augmenter de tout le métal qui aurait été déplacé, et Law se vit à la veille de réaliser son projet d une vaste banque, ayant pour réserve tout le numéraire de TÉtat. Les frais de transport étaient économisés, la circulation était accélérée, et, pour la rendre plus sûre, Law avait encore imaginé un moyen des plus simples, c'était de faire endosser les billets par ceux qui les envoyaient, sans que Tendossement entraînât de leur part aucune garantie. Cette précaution empêchait qu'ils ne fussent ou perdus ou volés, car celui qui les aurait ou trouvés ou dérobés n'aurait pas pu s'en servir. Ils ne tardèrent pas à circuler par toute la France en sommes considérables : ils rentraient dans les caisses de Paris chargés d'endossements , et on

les détruisait immédiatement pour les remplacer par d'autres.

Le succès de cette banque fut bientôt extraordinaire. Avec un fonds qui n'était que de 6 millions, elle put émettre jusqu'à SO et 60 millions de billets, sans que la confiance fut le moins du monde ébranlée. La demande des billets s'élevait au contraire chaque jour, et les dépôts d'or et d'argent s'augmentaient à vue d'œil. Si Law s'en était tenu à cet établissement, il serait considéré comme un des bienfaiteurs de notre pays, et comme le créateur d'un superbe système de crédit. Mais son impatience, jointe à celle de la nation chez laquelle il opérait, amena en peu de temps un établissement gigantesque et désastreux.

Law songeait toujours à concentrer dans un seul établissement la banque, l'administration des revenus publics et les monopoles commerciaux.

Il résolut, pour arriver à ce résultat, de constituer à part une compagnie de commerce, à laquelle il ajouterait successivement différentes attributions, à mesure qu elle réussirait, et qu il fondrait ensuite avec la banque générale. Construisant ainsi séparément chacune des pièces de sa vaste machine, il se proposait de les réunir ultérieurement, et d'en former le grand ensemble, objet de ses rêves et de son ardente ambition.

Un immense territoire, récemment découvert par un Français dans le nouveau monde, s'offrait aux spéculations de Law. Les Espagnols s'étaient établis depuis longtemps autour du golfe du Mexique, les Anglais le long des rivages de la Caroline et de la Virginie, les Français dans le Canada. Mais> tandis que les bords de TAmérique septentrionale étaient ainsi occupés par les Européens, l'intérieur de cette belle contrée restait inconnu et livré aux peuplades indiennes.

Le chevalier de Lasalle, célèbre voyageur de ce temps , ayant pénétré en Amérique par le haut Canada, descendit la rivière des Illinois, arriva tout à coup sur un grand fleuve d'une demi>Iieue de largeur, et s'abandonnant à son cours, se trouva transporté au miheu du golfe du Mexique. Ce fleuve qu'il avait parcouru était le Mississipi. Le chevalier de Lasalle prit possession, pour le roi de France, de la contrée qu il avait traversée, et lui donna le beau nom de Louisiane. Une colonie y fut aussitôt envoyée. Un hardi commerçant, nommé Crozat, obtint le privilège d'y commercer, et essaya de fonder un établissement, dont la jalousie des voisins, la négligence des colons, l'indiscipline des troupes, empêchèrent le succès. Il demanda dès lors à être déchargé d'un privilège devenu onéreux. Law imagina de se faire son successeur. On parlait de la magnificence et de la fertilité de celte nouvelle contrée, de- l'abondance de ses produits, de la richesse de ses. mines, qu'on disait bien plus

considérables que celles duMexique et du Pérou. Law, profitaut de la disposition des esprits, forma le projet d une compagnie qui réunirait au commerce de la Louisiane la traite du castor dans le Canada. Le régent lui accorda ce qu il demandait par un édit rendu en août 1717, quinze mois après le premier établissement de la banque.

La nouvelle compagnie reçut le titre de compagnie des Indes occidentales. Elle devait avoir la souveraineté de toute la Louisiane, à la seule condition de Thommage-lige envers le roi de France , et d'une couronne d'or de 30 marcs à chaque changement de règne. Elle devait exercer tous les droits de la souveraineté, tels que ceux de lever des troupes, d'armer des vaisseaux, de construire des forts , d'instituer des tribunaux , d'exploiter les mines, etc. Le roi lui abondonna les vaisseaux, forts et munitions qui avaient appartenu à la compagnie Grozat, et lui concéda,

eo outre, le privilège exclusif du commerce des castors dans le Canada. Les armes de cette compagnie souveraine représentaient un vieux fleuve appuyé sur une corne d'abondance.

Le capital fourni par les actionnaires fut de 100 millions. On le divisa en 200 mille actions de 500 livres chacune. Ces actions avaient la forme de billets au porteur, et se transféraient au moyen d'un simple endossement. A toutes ces dispositions Law en ajouta une fort importante, dans le double but d'assurer le débit des actions et de relever le crédit de l'Etat. On a vu que les effets royaux de toute origine avaient été convertis en 250 millions de billets d'État^ qui perdaient 70 ou 80 pour cent, et que le trésor était dans l'impossibilité de rembourser. Law fit insérer dans l'édit une clause par laquelle les actionnaires étaient autorisés à fournir un quart en argent et trois quarts en billets d'État. Vingtcinq millions en numéraire suffisant pour les

premiers travaux de la compagnie, 73 millions de billets d'État trouvaient ainsi un débouché avantageux, ce qui ne pouvait manquer de relever promptement les 1 75 millions restant sur la place. Le trésor devait continuer de payer Tintérét de 4 pour cent alloué aux billets d'État f ce qui faisait 5 millions annuellement payables par TEtat à la compagnie. La première année, ces 3 millions devaient être consacrés aux frais de premier établissement ; les années suivantes, ils devaient être répartis aux actionnaires avec les profits du commerce. Cette combinaison se réduisait à l'opération suivante : rËtat abandonnait à une partie de ses créanciers la propriété et le commerce de la Louisiane et du Canada, moyennant qu'ils ajoutassent à leur créance une avance de 25 millions en argent pour rétablissement de la nouvelle colonie.

Les actions de la compagnie d'Occident n'excitèrent pas d'abord beaucoup d'ardeur, excepté

chez les capitalistes qui avaient des billets d'État. Le reste du public demeura froid , malgré les merveilles qu on racontait du pays cédé à la compagnie. Les actions se négociaient au-dessous du pair, ce qui était naturel , puisqu'elles avaient été payées 25 millions en argent, et 75 millions en billets qui valaient tout au plus 25 millions : le tout ne représentait donc que 50 millions effectifs, et elles devaient nécessairement rester au-dessous du pair. Cependant elles avaient contribué à relever le crédit des papiers d'État. La banque en acheta un certain nombre, et plaça son capital de 6 millions en actions d* Occident,

Law se hâta d'entreprendre les travaux de rétablissement projeté en Amérique. On arma des vaisseaux, on embarqua des troupes, on recueillit des filles perdues et des vagabonds pour les envoyer dans les solitudes qu'il s'agissait de peupler, on fit des concessions de terres,

m HISTOIRE DE LAW.

et Law appela même du fond de rAlIemagne des cultivateurs qui allèrent s'embarquer à Brest.

Law gagnait tous les jours dans Tesprit du régent, prince amoureux de tout ce qui était ingénieux et brillant, et réduit par la détresse présente à se nourrir de chimères. Le conseil des finances voyait avec jalousie Tinfluence croissante de Law, et le duc de Noailles, président de ce conseil, qui avait toujours opiné pour les économies, en repoussant la ressource hasardeuse du crédit, donna sa démission. Il fut remplacé par M. d'Argenson, ancien chef de la police, homme ferme, habile, dévoué au régent, mais étranger aux matières de finances. Law rencontrait encore une autre opposition, c'était celle du parlement. Ce corps avait cru trouver, dans la minorité actuelle, Toccasion facile de recouvrer son importance perdue sous Louis XIV ; il fatiguait le régent de tracasseries de toute espèce , et témoignait surtout la plus

vive animosité contre le financier écossais. La haine des nouveautés, naturelle à un vieux corps, n'était pas la seule raison de celte animosité. Lsm avait dit assez hautement que, par son système de crédit, il rendrait la cour indépendante des parlements , en la dispensant de recourir à des impôts extraordinaires. Il avait même ajouté qu'il fournirait au régent les moyens de rembourser les charges de jodicature. Aux vues d'une prudence étroite se joignaient donc chez les magistrats des motifs tout personnels, d'en vouloir à Law, et ils résolurent de fulminer un arrêt contre son système naissant.

Le parlement ne savait comment sévir contre la compagnie d'Occident; car il n'avait aucune raison à faire valoir contre l'établissement d'une compagnie de commerce. Il prit le parti de frapper la banque, contre laquelle il y avait cependant beaucoup moins à dire, du moins dans son état actuel. Établie en mai 1716, il y

avait un an et demi qu'elle pendait de véritables services au crédit; devenue banque générale en avril 1717, il y avait cinq mois qu elle faisait circuler ses billets par toute la France. Ce fut redit qui ordonnait de recevoir les billets en payement de Timpôt, et qui enjoignait à tous les trésoriers de TÉtat de les convertir en espèces, à la volonté des porteurs, que le parlement résolut d'annuler. Par arrêt du 18 août 1717, il cassa le dispositif de cet édit, et défendit à tous les officiers dépositaires des deniers publics de recevoir les billets de la banque de Law.

Le régent, qui«avait plusieurs choses à exiger du parlement, soit au sujet des princes légitimés, soit au sujet des finances, se décida enfin à tenir un lit de justice. Le roi enfant fut amené de Vincennes à Paris , et le parlement , obligé de venir à pied jusqu'au Louvre , consentit à tout ce que lui imposa la volonté du régent. Son arrêt contre la banque fut cassé; il fut établi, en

outre^ qu'à Tavenir ses remontrances aux édils royaux devraient êtres faites sous huit jours, délai après lequel les édits seraient censés enregistrés. Le parlement se soumit, et Law put continuer ses opérations.

Pendant la fin de Tannée 1717 et le commencement de Tannée 1718, les choses demeurèrent dans le même état. La banque continuait de rendre au crédit public et privé d'incontestables services, et, de son côté, la compagnie d'Occident travaillait à son établissement. Les actions de cette compagnie s'élevaient lentement et se trouvaient encore au-dessous du pair; mais il était évident que Law, en pleine faveur, allait se rendre maître absolu des finances. M. d'Argenson à son tour était devenu jaloux du puissant Écossais, et il médita un projet à Tencontre de la compagnie d'Occident. Il existait à cette époque dans le commerce quatre frères, nommés Paris, fort connus depuis par leur vaste fortune, leurs spé-

culatioos heureuses et leurs liaisons avec Voltaire : c'étaient des Grenoblois, fins, actifs, et généralement estimés. M. d^Argenson s'entendit secrètement avec eux, et ils formèrent ce qu'on appela Vanti- système. On affermait alors une partie des revenus de l'État, consistant dans les droits sur le sel, sur l'enregistrement des actes, sur les consommations, etc., etc. : et c'est l'ensemble de ces perceptions qu'on abandonnait à des associations de financiers, sous le titre de fermes générales. M. d'Argenson les fit de nouveau mettre à l'enchère, et adjuger aux frères Paris, sous le nom d'Aymard- Lambert, et pour le prix annuel de 48 millions 500 mille livres. Le capital exigé pour l'entreprise des fermes fut porté à 100 millions, comme celui de la compagnie d'Occident, et divisé en actions de même forme et de même valeur. Ces actions promettaient un dividende considérable, car on évaluait à 12 ou 15 millions le profit des fermes, ce qui faisait 12 ou 15 pour cent du capital fourni ;

de plus , ce dividende était assuré , puisqu'il était fondé, non sur les succès éventuels du commerce, mais sur la perception certaine des revenus de TÉtat. A la vérité, ces actions coûtaient plus cher ; car, au lieu d'être payables en billets d'État^ qui perdaient trois quarts de leur capital nominal, elles étaient payables en bons contrats de rente sur Thôtel de ville , sur les postes, les tailles, etc.; mais leur revenu était si considérable et si assuré, qu'elles devaient avoir Tavantage sur les actions d'Occident. Elles lobtinrent en effet, et bientôt elles furent fort recherchées sur la place sous le nom d'actions de Y anti-système.

La faveur de la banque allait toujours croissant ; toutefois, les actions d'Occident ne s*élevaient guère et restaient fort au-dessous du pair, tandis que les actions de Yanti-système étaient très-recherchées. Law ne se découragea point, et compta sur l'achèvement de son plan

pour triompher des frères Paris. D'abord il changea la banque d'établissement privé en établissement public, comme il en avait toujours eu le projet. Le i décembre 1718, c'est-à-dire deux ans et demi après sa création, elle fut déclarée banque royale. Law en fut nommé directeur ; le capital d'origine fut remboursé en espèces sonnantes aux actionnaires. En janvier, février, mars et avril 1719, la demande croissante des billets en fit augmenter l'émission jusqu'à 110 millions. Ils se répandirent dans toute la France, et, pour en étendre encore l'usage, il fut défendu d'exécuter des transports de numéraire entre les villes où existaient des bureaux de la banque. Les remises entre ces villes de< vaient s'opérer en billets. Ce moyen forcé aurait été dangereux si la confiance n'avait été entière : il tenait à cette impatience de succès qui caractérisait le génie de Law.

Law méditait de bien autres projets pour sa

compagnie d'Occident. II parla d'abord mystérieusement des avantages qu'il lui préparait. Lié avec un grand nombre de seigneurs^ qu'attiraient son esprit, sa fortune, et l'espérance de profits considérables, il les engagea fort à se procurer des actions en affirmant qu'elles allaient s'élever rapidement. Lui-même s'obligea bientôt à les acheter au-dessus du pair. Le pair étant de cinq cents livres, deux cents de ces actions représentaient au pair une somme de cent mille livres. Le prix du jour étant de 300 livres, il suffisait de soixante mille livres pour s'en procurer deux cents. Il contracta l'engagement de payer ces deux cents au prix de cent mille livres, dans un temps déterminé, ce qui supposait qu'elles gagneraient au moins 200 livres chacune, et qu'on pourrait réaliser sur le tout un bénéfice de quarante mille livres. II s'engagea, pour rendre cette espèce de pari plus sur, de payer la différence de 40 mille livres d'avance, et consentit à la perdre s'il ne réalisait pas l'acquisi-

lion convenue. Ce fut là le premier exemple du marché à prime. Ce marché consistait à donner une arrhe appelée prime, qu'on devait perdre si Ton n'achetait pas. Celui qui concluait ce marché avait la faculté de ne pas Texécuter, s'il perdait plus à l'exécuter qu'à l'abandonner. Law^ en effet, n'aurait eu d'avantage à sacrifier les quarante mille livres pour se dégager, que si à l'époque marquée les actions n'avaient pas valu soixante mille livres, c'est-à-dire 500 livres chacune ; car alors, obligé de payer cent mille livres ce qui n'en aurait valu que cinquante mille par exemple, il eût été moins dommageable d'en perdre quarante mille pour résoudre son engagement. Mais il est évident que, si Law voulait par ce moyen limiter la perte possible, il espérait cependant n'en faire aucune, et qu'au contraire il croyait fermement que les deux cents actions vaudraient au moins cent mille livres, c'est-à-dire 800 livres chacune, à 1 époque dé-terminée.

Cette forte prime éveilla rattention de beaucoup de gens, et on s'empressa d'acheter des actions d'Occident, Elles s'élevèrent sensiblement pendant le mois d'avril 1719, et approchèrent du' pair. Enfin, au mois de mai, Law dévoila ses projets ; le régent tint la promesse qu'il lui avait faite, et lui permit de réunir au commerce des Indes occidentales celui des Indes orientales.

Les deux compagnies des Indes orientales et de la Chine, établies en 1664 et en 171 S, avaient fort mal géré leurs affaires; elles avaient cessé de faire le commerce , et revendu leur privilège à un taux qui rendait ce commerce très-onéreux. Les négociants sous-acheteurs du privilège n'osaient pas même s'en servir, de peur de voir leurs vaisseaux saisis par les créanciers de la compagnie. La navigation de l'Orient était donc tout à fait abandonnée, et il devenait urgent d'y pourvoir. Par arrêt du mois de mai 1719, Law

fit attribuer à la compagnie des Indes occidentales le privilège exclusif du commerce dans toutes les mers qui s'étendent au delà du cap de Bonne-Espérance. Désormais elle pouvait seule fréquenter les iles de Madagascar, de Bourbon et de France, la côte de Sofola en Afrique, la mer Rouge, la Perse, le Mongol, Siam, la Chine, le Japon. Le commerce du Sénégal, acquis de la compagnie qui le possédait, fut réuni à tous les autres, de manière que la compagnie avait le privilège du commerce français en Amérique, en Afrique, en Asie. Son titre fut agrandi comme ses attributions ; elle ne s'appela plus compagnie des Indes occidentales^ mais compagnie des INDES. Ses règlements restèrent les mêmes. Il lui fut permis d'émettre une nouvelle série d'actions, afin de se procurer les fonds nécessaires, soit pour payer les dettes des compagnies auxquelles elle succédait, soit pour créer des établissements convenables. Ces actions furent émises au nombre de 50 mille , et

au pair de 500 livres, ce qui faisait 25 millions de capital nominai. Mais la compagnie exigea quelles fussent payées 550 livres en argent, c'est-à-dire 27 millions 250 mille livres, tant elle supposait les avantages considérables et la faveur du public certaine. Elle exigea 50 livres comptant, et les 500 livres restantes en vingt payements égaux, de mois en mois. Dans le cas où les payements ne seraient pas effectués intégralement, les 50 livres fournies d'avance devaient être perdues pour le souscripteur. C'était un véritable marché à prime conclu avec le public.

L'accomplissement si prompt des promesses de Law, l'importance et l'étendue des derniers privilèges conférés à la compagnie d' Occident , enfin les facilités accordées aux souscripteurs, tout engageait à souscrire les actions nouvelles. Le mouvement devint rapide. On pouvait, grâce aux termes accordés, se procurer, en déboursant

550 livres, onze actions au lieu d'une, et spéculer ainsi avec peu d argent sur des sommes considérables. A ce moyen d'attirer les spécu* lateurs, Law en ajouta un autre : il fit décider qu'on ne pourrait souscrire les nouvelles actions qu'en exhibant quatre fois autant des anciennes. Il fallut alors se hâter de les acquérir pour remplir la condition exigée. Bientôt elles furent portées au pair et fort au-dessus. De 300 livres, où elles étaient d'abord, elles moulèrent à 500, 550, 600 et 750 livres, c'est-à-dire qu'elles gagnèrent cent cinquante pour cent. On nomma les secondes actions les filles, pour les distinguer des premières.

Law, tout préoccupé encore du désirde vaincre V anti-système y ne songea qu'à joindre de nouveaux privilèges à ceux dont la compagnie des Indes jouissait déjà. La fabrication des monnaies présentait de grands bénéfices à faire sur les refontes. On a vu que le régent avait or-

donné de refondre ie milliard du numéraire existant, et de le rejeter dans la circulation pour 1200 millions : c'étaient, par conséquent, 200 millions à gagner. Il n'y avait qu'une petite partie de ce numéraire déjà rentrée; le profit restait donc à réaliser presque en entier, sauf la part absorbée par le billonnage. Par un nouvel édit du 25 juillet 1719, Law fit attribuer pour neuf ans, à la compagnie des Indes, l'administration et la fabrication des monnaies. La compagnie paya ce nouvel avantage 50 millions. Le régent, facile et prodigue, avait besoin de cette somme pour suffire aux dépenses de l'État et de sa cour. Afin que la compagnie pût se la procurer, il lui fut permis de créer encore 50 mille actions au capital nominal de 500 livres, ce qui n'aurait supposé qu'un versement de 25 millions. Toutefois , considérant l'empressement du public, elles lui furent livrées, non pas à 550 livres comme les précédentes, mais à 1,000 livres, afin de produire la somme de 50 millions à l'État.

m HISTOIRE DE LAW.

On avait nommé filles les actions de la seconde création ; on nomma petites-filles celles de la troisième.

Les mêmes précautions avaient été prises pour assurer leur succès^ Vingt mois étaient accordés pour les payements. Afin d'en avoir une nouvelle, il fallait en représenter cinq des anciennes ; enfin il était annoncé que le registre des souscriptions serait ouvert pendant vingt jours seulement, et que, après ce temps, les actions non souscrites appartiendraient à la compagnie. Ces ruses, fort nouvelles alors, excitèrent le plus vif empressement. On courut souscrire les actions au prix de 1 ,000 livres dans les bureaux de la compagnie. Une circonstance contribua beaucoup à exciter Tardeur générale. La compagnie fit connaître qu'elle distribuerait deux dividendes par an, de 6 pour cent chacun, ce qui constituerait un revenu de 12 pour cent. Quoique trèshardie, cette promesse nVtait pas impossible à

tenir. Il y avait 200 mille actions de la première création, 50 mille de la seconde, et SO mille de la troisième, ce qui formait un total de 500 mille. A 800 livres chacune, elles représentaient un capital nominal de ISO millions. Pour fournir 12 pour cent par an à ce capital, il ne fallait que 18 millions : or, les 3 millions annuellement dus par le trésor à la compagnie pour les 75 millions de billets d'État, le bénéfice présumable sur les monnaies, et les profits du commerce pouvaient bien produire la somme de 18 millions dans Tannée. C'était un intérêt de 12 pour cent sur les 200 mille premières actions, payées 100 millions; d'un peu moins sur les 50 mille, appelées les filles, et payées 27 millions 500 mille livres; enfin de 6 pour cent sur les 50 m\\\e petites- filles, souscrites au prix de 50 millions.

On touchait au mois d'août. Les actions se négociaient fort au-dessus de 1 ,000 livres. Ceux qui les avaient acquises à ce prix, obtenaient

déjà un bénéfice considérable ; mais ceux qui les avaient achetées à 500 livres, et surtout à 300, ce qui était le cas pour les premiers acquéreurs, gagnaient cent et deux cents pour cent. Les créanciers du trésor qui n'avaient acheté les premières que pour faire emploi de leurs billets d'État f et qui étaient tout joyeux de retrouver non-seulement la valeur entière d'un capital qu ils avaient cru perdu, mais de le voir doublé, se hâtèrent de vendre, et de réaliser ainsi un bénéfice inespéré. Les spéculateurs plus avisés gardèrent leurs actions , en achetèrent au lieu d'en vendre, et se préparèrent de la sorte des fortunes considérables.

Il y avait, entre les rues Saint-Denis et Saint- Martin, une rue nommée Quincampoix, qui avait toujours été habitée par les banquiers et les traficants de papier. Il n'existait point encore à Paris, comme à Londres et à Amsterdam, une bourse où les commerçants de toute espèce se

réunissent, pour s^offrir ou des marchandises ou des effets publics. On venait chez les banquiers de la rue Quincampoix s'informer des cours, négocier des valeurs, et spéculer sur les différents effets émis par le trésor. Depuis que les guerres ruineuses de Louis XIV avaient obligé de recourir au crédit, il s'était formé à Paris des commerçants de papier, dignes du débiteur sur les engagements duquel ils spéculaient. Les mauvais débiteurs donnent naissance aux usuriers : de même les gouvernements inexacts font naître les agioteurs. Tout papier qui présente des chances appelle des spéculateurs aventureux, qui se plaisent à vivre au milieu des hasards , et qui ont la probité et les mœurs du joueur. Paris regorgeait alors de ces hommes , dont les uns avaient fait fortune, dont les autres attendaient Toccasion de la faire, et, en attendant, vivaient d'expédients. Comme à cette époque il n y avait pas encore d'agents de change, quelques-uns de ces trafiquants avaient établi

des comptoirs dans la rue Quincampoix, et vendaient ou achetaient pour le compte d'aulrui les effets en circulation. Depuis rétablissement des deux nouvelles compagnies, celle des Indes et celle des fermes, raffluence était devenue fort grande dans leurs bureaux ; et même les spéculateurs, ne pouvant plus y tenir, avaient fini par stationner dans la rue Quincampoix, où ils formaient des groupes nombreux. Là, on débitait les nouvelles qui pouvaient produire la hausse ou la baisse; on offrait, ou Ion demandait des actions.

Il y avait partage chez les agioteurs : les uns se prononçaient pour le système de Law, les autres contre. L'un des plus importants parmi eux, le nommé Leblanc, s'était réuni aux frères Paris contre Law. Le prince de Conti, qui avait été d'abord très-fa vorisé dans les souscriptions, mais que Law avait été obligé d econduire parce qu'il était devenu trop exigeant, s'était joint aux

HISTOIRE DE LAW. li

adversaires de ce qu'on appelait le 5j/<téme. Us se coalisèrent, se procurèrent une grande quantité de billets, et vinrent tous à la fois en demander la conversion en espèces. Law, averti à temps , satisfît aux premières demandes, et, pour parer aux autres, eut recours à une mesure violente, qu'expliquait, sans la justifier, la conduite peu loyale de ses adversaires. Il fît rendre un édit ordonnant une réduction dans la valeur des espèces, à partir d'un certain jour. Les accapareurs du numéraire, ne voulant pas supporter cette réduction, s'empressèrent de le rapporter a la banque. Le public entier se prononça pour Law, et le prince de Conti fut l'objet du blâme universel.

Law songeait enfin à compléter son projet en réunissant les fermes à la compagnie des Indes, et en remboursant la dette publique. C'était la partie la plus grande et la plus difScile de son plan. De ces deux mesures, la première détrui-

sait V anti-système y et procurait radministration des revenus indirects à la compagnie des Indes ; la seconde était promise au régent, et devait débarrasser l'État de charges accablantes.

La dette publique était de 15 à 16 cent millions, partie en contrats de rentes perpétuelles, partie en billets d'État prochainement exigibles. L'intérêt à servir était de 80 millions, c'est-à-dire de la moitié du revenu de la France. Il fallait une combinaison pour satisfaire à la prochaine échéance des billets d'État, et pour diminuer une charge annuelle à laquelle le trésor ne pouvait plus suffire.

Law imagina de substituer la compagnie à rÉtat, et de convertir la totalité de la dette publique en actions des Indes. Pour y parvenir, il voulait que la compagnie prêtât au trésor 15 ou 16 cent millions, qui serviraient à rembourser la dette, et que, pour se procurer cette somme

éDorme, elle émit 15 ou 16 cent millions d'actions. De cette manière les 15 ou 16 cent millions fournis par la compagnie à TÉtat, et remboursés par rÉlat aux créanciers, devaient revenir à la compagnie par Tachât des actions. Voici les moyens que Law avait conçus pour assurer le succès de ce plan. L'État servirait un intérêt de 3 pour cent à la compagnie sur les 15 ou 16 cent millions quelle lui prêterait, ce qui devait produire 45 ou 48 millions par an. Le trésor obtiendrait donc sur le service de la dette une économie annuelle de 32 ou 35 millions. En retour, on devait transporter à la compagnie les fermes générales, actuellement adjugées aux frères Paris. Les fermes procuraient aux fermiers 15 ou 16 millions de profit net : la compagnie recevant d'une part 3 pour cent, et recueillant de l'autre un profit de 15 ou 16 millions, était en mesure de servir un intérêt de 4 pour cent aux 16 cent millions de la dette convertis en actions. Ses profits sur le com-

merce et ses succès à venir pouvaieul lui fournir bientôt le moyen d'augmenter ce dividende. D'après le taux actuel de Tintérét, qui avait baissé jusqu'à 3 pour cent depuis rétablissement de la banque, c'était pour les actions une rémunération sufiisante. Elles avaient de plus Fespérancede l'augmentation du capital. Ayant, en effet, doublé avec la concurrence de Vantisystème, elles devaient, délivrées de cette concurrence, faire de bien plus rapides progrès. On était donc fondé à espérer que les 1 5 ou 1 6 cent millions de la dette viendraient se placer dans les actions. On en avait même la certitude; car, forcément expulsé du placement sur l'Etat, cet immense capital n'avait d'autre ressource que le placement sur la compagnie.

Le plan de Law était vaste et hardi. H devait avoir pour conséquence d'acquitter l'État, et d'alléger ses charges annuelles, en réduisant l'intérêt de la dette publique de 80 à 45 ou 48

millions. Les 32 ou 35 millions dont le trésor allait être annuellement déchargé devaient être suppléés par le profil de 1 5 ou 16 millions qu'on enlevait aux fermiers, et par les produits éventuels du commerce. L'opération consistait donc à rembourser les créanciers avec 3 pour cent par an, et avec des profits et des monopoles abandonnés jusque-là aux traitants et aux compagnies de commerce. Cet intérêt de 3 pour cent, ces profits et ces monopoles, pouvaient bien produire, comme on le verra bientôt, la somme annuelle de 80 millions dont les créanciers jouissaient auparavant. Jusqu'ici, en les forçant a cette conversion, on ne les fraudait pas : on substituait à un crédit usé un crédit tout neuf; on élevait un établissement qui, réunissant à la fois la banque, le commerce, l'administration, devait former la puissance financière la plus colossale qui eût encore existé.

Mais, si ce plan présentait d'incontestables

avantages, il fallait les plus sages précautions pour l'exécuter. En effet, 1 5 ou 16 cent millions déplacés tout à coup, et transportés des contrats de rentes sur les actions des Indes , avaient besoin d'être conduits avec une extrême prudence pour les obliger à venir, et pour les empêcher en même temps de se précipiter; pour éviter ou une fuite ou une ardeur désordonnée. On va voir de quelle manière on s'y prit pour accomplir cette opération, Tune des plus audacieuses qu'on ait jamais tentées en finances.

Par édit du 27 août 1719, le bail des grandes fermes fut résilié. Elles furent retirées aux frères Paris, et adjugées à la compagnie des Indes, qui, au lieu de 45 millions 500 mille livres par an, s'engagea d'en donner au trésor 52 millions. La compagnie promit de prêter à l'État la somme de 1,500 millions au taux de 5 pour cent :

c'étaient, par conséquent, 45 millions qui étaient dus par an à la compagnie, et qu'elle était auto-

risée à prélever sur le produit annuel des fermes, de façon qu'il ne lui restait plus à fournir au trésor que 7 millions par an.

On ordonna ensuite le remboursement, 1° des actions des fermes payées en contrats de rentes ; 2° des billets d'État, dont il restait 175 millions perdant encore 60 pour cent; 3° de toutes les rentes sur TÉtat s élevant à un capital de 12 ou 15 cent millions. Les porteurs de ces divers titres étaient invités à se rendre aux bureaux du trésor, où Ton devait leur donner un récépissé mentionnant la valeur liquidée de leur créance, et ils devaient ensuite présenter ce récépissé aux bureaux de la compagnie, qui en acquitterait la valeur en argent, ou en billets de la banque. Il avait été convenu qu il serait fabriqué des billets en quantité suffisante pour opérer ce remboursement, et qu'on les annullerait immédiatement lorsqu'ils rentreraient par l'émission des actions. Il était inévitable, en

efTet, que la dette fût remboursée avant de »e convertir en actions des Indes. Il Tallait donc en faire l'avance. La banque, appartenant au roi, fut chargée d'y pourvoir avec ses billets.

A peine ces diverses dispositions furent-elles connues, qu'un mouvementextraordinatre semanifesla de toute part. Les actions des Fermes et les billets d'État étant à la veille de disparaître, les actions des Indes restaient seules aux spécQlateurs ; déplus, la dette devant être remboursée, il était clair qu'elles allaient offrir un placement qui sérail bientôt ardemment recherché. Elles montèrent donc avec une singulière rapidité. De 1 ,000 et 1 ,500 livres, elles s'élevèrent à 2, 5 et k mille livres, c'est-à-dire à quatre, six et huit fois le capital primitif.

Le 1 5 septembre, Law commença la nouvelle émission desactions.il en existait déjà 300 mille au capital nominal de IbO millions, émises les

unes au prix de 500 livres^ les autres au prix de 550 livres, el les dernières à celui de i ,000 livres. Une nouvelle émission de 100 mille aclions fui ordonnée, au capital nominal de 500 livres, et au prix de 5 mille livres, ce qui présentait un capital nominal de 50 millions, et une rentrée de fonds de 500 millions. C'était le tiers de ce que la compagnie était tenue de fournir à TÉtat. Le payement devait s'effectuer en dix termes égaux, de mois en mois. Le premier était seul exigé en argent.

L'empressement à souscrire fut prodigieux.

Tout ce qu'il y avait de capitaux disponibles, soit dans les mains des agioteurs, soit dans celles des créanciers de l'Etal, fut employé en souscriptions. Chacun prévoyait Timportance de ces actions qui allaient devenir le seul placement des i ,500 millions errants de la dette publique, et on s'empressait de les retenir d'avance pour les faire ensuite payer cher aux malheureux

créanciers de FElat. Cet accaparement n'était pas difficile, puisque, avec 5 mille livres, on pouvait, au lieu d'une action, en souscrire dix.

Les créanciers, en se voyant privés de leurs placements, se plaignirent avec raison de n'avoir pas la préférence sur toutes les classes de souscripteurs. Law, s'apercevant alors de la faute qu'il avait commise, fit rendre, le 26 septembre, c'est-à-dire treize jours après l'ouverture de la souscription, un édit par lequel le payement des, actions ne devait être opéré qu'en billets d'État ou en récépissés de remboursement. Ce mode assurait aux créanciers la préférence, ou bien la vente de leurs titres aux spéculateurs à des conditions avantageuses. Mais il arrivait tard, et les spéculateurs avaient déjà retenu pour eux une grande partie de la somme émise. Ce mode, quoique tardif, avait encore un autre avantage : il dispensait le trésor de faire en billets l'avance du remboursement. Au lieu d'aller changer les

récépissés eu billets, et les billets en actions, on allait tout simplement porter les récépissés au bureau des souscriptions. On simpliOait ainsi le procédé, et on s'épargnait l'émission passagère d'une somme énorme de papier.

La première souscription ayant été remplie en quelques jours, Law en ouvrit une nouvelle le 28 septembre, de même valeur et aux mêmes conditions que la précédente : c'étaient 100 mille actions à prendre, au capital nominal de 500 livres, au prix de 5 mille livres, ce qui supposait un versement de 500 millions en dix payements égaux, dont un comptant.

L'empressement des souscripteurs fut le même. Les créanciers , pour avoir leurs récépissés, passaient des journées entières au trésor ; il y en avait même qui s'y faisaient apporter à manger, pour ne pas perdre leur rang. Les billets d'Etat étaient naturellement fort recherchés, et

8i HISTOIRE DE LAW.

avaient rapidement atteint le pair. Ils avaient même donné lieu à une spéculation des plus répréhensibles. Un aiBdé de Law , le Prussien Versénobre, ayant connu à Tavance Tédit du remboursement^ abusa du secret, fit acheter par quelques agioteurs, auxquels il s*était associé, une quantité considérable de billets d'État^ qu'on obtenait alors à SO ou 60 pour cent audessous de leur valeur nominale, et les employa dans les souscriptions où ils étaient reçus au pair. Si Ton songe que les souscriptions procuraient déjà un grand profit, et quau moyen des billets d'État on ne les payait que la moitié, on comprendra quel bénéfice dut réaliser cette troupe d'agioteurs.

Ceux qui avaient le projet de souscrire n'avaient rien faitencore, lorsqu'ils s'étaient procuré des récépissés ou des billets d'État : il leur fallait parvenir à Thôlel de Nevers, où étaient reçues les souscriptions. On s'étouffait pour y

pénélrer. Les portiers de Thôtel gagnaient des sommes importantes en allant souscrire pour ceux qui ne pouvaient pas arriver jusqu'aux bureaux. Des aventuriers prenant la livrée de Law, et se disant ses domestiques, traversaient la foule, et faisaient payer ce service à un trèshaut prix. Les moindres employés de la compagnie étaient des protecteurs recherchés. Quant aux employés supérieurs, et à Law lui-même, ils étaient adulés comme les dispensateurs des faveurs de la fortune. Les avenues de Thôlel de Law étaient encombrées d*équipages. La plus brillante noblesse de France venait solliciter humblement ces souscriptions, qui étaient déjà fort au-dessus du prix d'achat, et qui devaient s'élever bien davantage encore. Par un article de l'édit constitutif de la compagnie, la propriété des actions n'entraînait pas la dérogeance. La noblesse pouvait donc se livrer à ce genre de trafic sans périls pour ses titres. Elle était aussi endettée que le roi , grâce à ses pro-

digalilés et aux longues guerres du siècle, el elle cherchait dans des spéculations heureuses, le moyen de gagner au moins la valeur de ses dettes. Elle entourait, elle flattait Law, qui, fort appliqué à se créer des partisans, gardait peu de souscriptions pour lui-même, et les distribuait toutes à ses amis de cour.

La nouvelle souscription fut encore couverte en quelques jours. Si Ton songe que 50 millions comptant suffisaient pour retenir les 500 millions de chaque émission, on concevra que les billets d'État restant encore sur la place, et les récépissés déjà délivrés, devaient suffire pour accaparer les actions offertes au public. Les créanciers non liquidés, et c'était le plus grand nombre, étaient donc privés de souscriptions, et réduits à se les procurer plus tard sur la place à un prix excessif. Les actions souscrites à 5 mille livres à Thôtel de Nevers, se revendaient dans la rue Quincampoixà 6, 7 et 8 mille livres.

Au besoin d avoir des placements se joignait Tespérance de voir monter ces actions indéfiniment, et il n'était pas étonnant que Tempressement se changeât en une véritable fureur.

Pour satisfaire aux demandes, il fut ouvert une troisième souscription le 2 octobre, quatre jours après la seconde. Pareille en tout aux deux premières, elle devait faire rentrer un capital de SOO millions, et compléter la somme de 1,S00 millions, nécessaire à la compagnie pour rembourser la dette publique.

L'affluence fut la même au trésor, où Ton délivrait les récépissés; àThôlel de Nevers, où Ton recevait les demandes de souscriptions. On conçoit le motif de cet empressement, puisqu'on avait pour 5 mille livres à Thôtel de Nevers, ce qui valait 7 et 8 mille livres à la rue Quincampoix. Cette nouvelle émission au prix de S mille livres fit tomber les cours à la rue Quincampoix ; on les

vit un moment au-dessous de 5 mille livres, on les vit même à 4, tant les mouvements étaient aveugles et pour ainsi dire convulsifs dans cette fièvre des esprits. Il n'y avait aucune raison, en effet, de donner à 4 mille livres ce qu'ailleurs on allait prendre à 5. Mais ce phénomène fut de quelques heures; les cours remontèrent bien vite, et, la souscription couverte, les actions se retrouvèrent à la rue Quincampoix au cours de

7 et 8 mille livres. Remarquons, en passant, que les fins agioteurs avaient déjà eu deux occasions de faire des bénéfices considérables. Ayant acquis les billets d'État à vil prix, ils s'étaient procuré les souscriptions au taux le plus modique, entre 500 et 1 ,000 livres ; ensuite ils les avaient cédées à 7 et 8 mille livres, et le 2 octobre, jour de la baisse, ils avaient pu les racheter à 4 mille, pour les revendre encore à 7 ou

8 mille le lendemain. On conçoit ce qu'ils avaient dû gagner dans ces diverses circonstances.

Ce n'étaient plus quelques groupes éparsque Ton remarquait dans la rue Quincampoix ; c'était une foule compacte, occupée à spéculer du matin jusqu'au soir. Les souscriptions avaient été divisées en coupons, transmissibles comme des billets au porteur, avec la simple formalité de Tendossement. Dans le courant d'octobre, les actions avaient déjà dépassé 10 mille livres, et on ne savait où elles s'arrêteraient.

Il ne faut pas beaucoup d'explications pour faire comprendre la faute commise par Law dans Texéculion de son projet. Rien n'était plus admissible, ni plus praticable que la translation de tout le capital de la dette publique d'un placement sur Vautre. L'Etat pouvait, en effet, y trouver une économie, et ses créanciers pouvaient n'y rien perdre ; mais il fallait de grandes précautions pour que cette translation s'opérât sans confusion et sans désordre. Malheureusement il n'en fut pris aucune, et on est confondu

d*étoniiemeDt quand on voil de quelle nianière Law avait conduit celte opération importante. Il avait annoncé d'abord le remboursement de la dette publique par la compagnie des Indes; il avait laissé monter les actions à 3 , 4 et 5 mille livres, de manière que les porteurs des premières actions gagnaient jusqu'à dix capitaux pour un, et qu'ils avaient eu pour 500 et 1 ,000 livres ce que les créanciers de TÉtat allaient payer S mille. Il s'était enfin décidé à ouvrir les souscriptions nouvelles. Il les avait ouvertes avant que tous les créanciers eussent leurs récépissésy c'est-à-dire que leurs fonds fussent disponibles. Il avait ensuite accordé des termes, de manière que les plus pressés pouvaient prendre la place des autres, et que 150 millions suffisaient pour s'emparer du placement de 1,300.

Enfin, Law avait ouvert les souscriptions en trois fois, comme s'il avait voulu exciter l'ardeur en ne la satisfaisant que peu à peu. Avec une pareille manière de faire, il était naturel qu'on se jetât

sur les souscriptions, et que le mouvement, qui aurait pu être paisible, se changeât en précipitation furieuse.

Les précautions qu*il était nécessaire de pren* dre se présentent à Tesprit de tout le monde. Il fallait d^abord ne pas laisser monter les actions à 5 mille livres, car c'était permettre aux porteurs des premières actions de réaliser un profit injuste aux dépens des créanciers de TEtat. Il fallait ensuite n'ouvrir les souscriptions que lorsque les récépissés seraient entièrement délivrés, afin qu'aucun des créanciers de TÉtat ne fût exposé à rester en arrière. Il fallait, en outre, déclarer dès le premier jour que lesrécépissés et les billets d'État seraient seuls reçus en payement des souscriptions, de manière que des spéculateurs étrangers à la dette publique ne pussent prendre la place des créanciers de TÉlal, à moins que ceux-ci ne la cédassent volontairement en vendant leurs titres. Il fallait enfin.

pour que les créanciers ne vinssent pas usurper la place les uns des autres , ne point accorder des (ermes de payement, ce qui aurait empêché que 150 millions de la dette ne prissent la place de 1,oOO millions.

Rien de tout cela ne fut fait, comme on vient de le voir. On avait, disait-on, accordé des termes de payement, parce que les créanciers n'étaient liquidés que successivement. Getle mesure aurait pu être bonne si chaque créancier, obligé de payer par dixième, eût été liquidé par dixième. Mais celui qui était liquidé Tétait pour la totalité de sa créance, et celui qui attendait n'avait rien du tout, et ne pouvait pas souscrire. D'ailleurs, les billets d'État, tous disponibles, car ils étaient sur la place, et pouvaient être tous achetés en un instant, avaient sur les récépissés un avantage immense, et qui donna lieu, comme on Ta vu, à des combinaisons frauduleuses. On allégua aussi pour excuse que Tobligalion de

faire tous les payements eu récépissés ou en billets d'État devait tôt ou tard amener les actions dans les mains des créanciers, puisque les souscripteurs seraient forcés ou d'acheter les récépissés aux créanciers à un prix proportionné à celui des actions, ou de leur abandonner les actions à un prix réduit, n'ayant pas la monnaie obligée pour les payer. L'excuse serait valable si cette prescription eût été adoptée dès le premier jour ; mais, lorsqu'on y songea, un mouvement désordonné s'était déjà produit dans les valeurs, et il n y avait plus aucun moyen, ni d'arrêter , ni même de modérer ce mouvement.

Aucune des précautions nécessaires ne fut donc observée. Law, préoccupé des obstacles qu'il avait eu à vaincre pour faire réussir son plan, n'avait songé qu'à émerveiller les esprits par un succès prodigieux, et avait tout fait pour exciter les souscripteurs, au lieu de tout faire pour les contenir.

Ce succès dangereux alla toujours en croissant vers la fln d'octobre de cette année 1719, et vers le commencement de novembre. Law, entraîné comme le public, ne négligea rien pour compléter les attributions de la compagnie. Il lui Gt adjuger la ferme de tabac, moyennant 100 millions de plus qu'elle prêta au trésor, et qui servirent à rembourser 4 millions de rentes hy^ pothéqués sur cette ferme. La compagnie ne recevant que 3 pour cent d'intérêt, c esl-à-dire 3 millions, il y avait un million d'économie pour l'État. Elle supplia le régent d'employer ce million à abolir les impôts sur le suif, l'huile, le poisson, etc. : ce qui causa uue grande joie au peuple de Paris, et augmenta singulièrement la faveur dont jouissait le système.

Ce n'étaient pas seulement les spéculateurs ordinaires et les créanciers de TEtat qu'on voyait dans la rue Quincampoix; c'étaient toutes les classes de la société confondues en-

semble, el se repaissaut des mêmes illusious. On y voyait des nobles illustrés sur les champs de bataille, ou honorés dans la magistrature, des gens d'église, des commerçants, des bourgeois paisibles, des domestiques enfin que des fortunes rapides avaient remplis de Fespérance d'égaler leurs maUres. Toutes les maisons de la rue Quincampoix avaient été transformées len bureaux par les marchands de papier; les locataires avaient cédé leurs appartements, les marchands leurs boutiques. Des maisons de 7 ou 8 cents livres de location avaient été divisées en une trentainede bureaux, et pouvaient rapporter 50 ou 60 mille livres. L'agiotage s'exerçait sur les loyers comme sur les papiers. Un savetier qui avait converti son échoppe en bureau, en y plaçant des tabourets, une table et une écritoire, gagnait 200 livres par jour. Les boutiques avaient été changées en cafés et en restaurants; une partie des habitants de Paris avaient transporté leur vie dans ce quartier : ils y venaient

dès le malin, ils y déjeuDaient, ils y dinaieol, et, lorsque Pardeur des négociations était calmée, ils passaient laprès-midi à jouer aux quadrilles. De nombreux équipages attendant leurs maîtres obstruaient les deux rues Saint-Denis et Saint- Martin, latérales à la rue Quincampoix.

'Aux habitants de Paris s étaient joints beaucoup de provinciaux et d'étrangers. On y comptait surtout des Gascons, des Provençaux, des DauphinoiS; des Génois, des Vénitiens, des Genevois, des juifs allemands, des Hollandais, des Flamands et des Anglais. Beaucoup de gens n'osant pas jouer, par timidité ou par défaut de savoir, faisaient jouer pour leur compte les intrépides, agioteurs formés sous le dernier règne. Ces agioteurs s'étaient organisés en véritables bandes d'escrocs. Ils spéculaient sur la hausse continue, mais plus souvent sur les variations qu'ils avaient Part de produire. Ils se rangeaient à la file dans la rue Quincampoix, prêts à agir au

premier signal. A peine une sonnette, placée dans le bureau d'un nommé Papillon, s'étail-elle fait entendre, qu'ils offraient tous à la fois des actions, vendaient, et occasionnaient la baisse. A un signal contraire, ils rachetaient au prix le plus bas ce qu'ils avaient vendu au prix le plus hauf, de manière qu'ils déterminaient un retour : de la sorte ils vendaient toujours cher et rachetaient toujours à bon marché. Les variations étaient si rapides et si importantes, que des agioleurs recevant des actions pour aller les vendre, en les gardant un jour seulement, avaient le temps de faire des profits considérables. On en cite un qui, chargé d'aller vendre des actions, . fut deux jours sans reparaître. On crut les actions volées : point du tout, il en rendit fidèlement la valeur, mais il s'était ménagé le temps de gagner un million pour lui. Cette faculté qu'avaient les capitaux de produire des bénéfices si prompts avait amené un trafic particulier. On prêtait des fonds à l'heure, et on exigeait un

iulérét doDl il u'y a pas d'exemple. Les agioteurs trouvaient non-seulement à payer Tintérét exigé, mais encore à recueillir un notable profit pour eux-mêmes. Ou pouvait gagner jusqu'à un million par jour. Il n'est donc pas étonnant que des valets devinssent tout à coup aussi riches que des seigneurs. On en citait un qui, rencontrant son maître par un mauvais temps, avait fait arrêter son carrosse pour lui offrir d'y monter.

On appelait la rue Quincampoix le Mississipi. Tous les jours, des artisans laborieux, de paisibles rentiers, se laissaient arracher à leur travail quotidien, ou à leur paisible médiocrité pour s'embarquer sur cette mer orageuse. Leur nombre s'accroissait sans cesse, el, en novembre, on élait encore sous le charme des plus folles illusions. Acelte époque, les actions étaient cotées à IS mille livres, c'est-à-dire à trente capitaux pour un. Personne ne se demandait quel élait le fondement d'une richesse aussi

énorme ; personne ne se disait que le papier n*a de valeur qu'autant qu'il représente des réalités, et que les actions ne représentaient véritablement que les valeurs suivantes :

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