LIVRES
1,677,500,000 poor les qnatre émissions formant an (elal de. 600,000
Tandis que les 600 mille actions représentaient véritablement la somme de un milliard 677 millions 500 mille livres, elles étaient parvenues, au prix de 15 mille livres, à représenter une somme de 9 milliards. Le commerce de toutes les Indes avait-il déjà produit assez de bénéfices pour autoriser une pareille élévation de capital, et pour en servir un intérêt proportionné? Avait-il, par exemple, produit 450 millions dans Tannée,
|>our procurer au moins «1 pour cent à ce capital soudaiDcment créé?
Personne ne s'interrogeait à cet égard. On semblait croire avec Law que toute richesse est dans le numéraire, que le papier peut parvenir à le remplacer, et on se croyait riche de toute la valeur actuelle des actions. Aussi avait-on pour Law une véritable idolâtrie. La noblesse remplissait ses antichambres. Un de ses anciens amis, introduit auprès de lui, le vit faire de longs calculs, déjeuner ensuite, puis jouer au pharaon, tandis qu'une foule de grands seigneurs lallendaient patiemment. Law n'y mettait aucune insolence; mais il n'aurait pas pu vaquer aux soins les plus indispensables de la vie , s'il avait voulu se prêter à l'empressement général. Une dame fit verser sa voiture sous ses fenêtres pour l'obliger à se montrer. Law était resté fort modeste; mais sa femme, moins spirituelle que lui, ne savait pas cacher son orgueil
de parvenue, et inaDifeslait insolemment Tennui que lui causaient les assiduités de ses adulateurs. Le fils de Law fut admis à danser avec le roi , dont il avait Tàge; sa fille, qui comptait à peine huit ans, donna un bal chez elle. La noblesse la plus brillante brigua l'honneur d*étre invitée à cette fêle, donnée par un enfant. Le nonce du pape y parut des premiers, saisit dans ses bras la jeune maîtresse de la maison, et Faccabla de caresses. Des ducs et des princes demandaient à être fiancés à cette fille qui sortait à peine de Fenfance.
Le régent, séduit comme tout le monde, enleva les finances à M. d'Argeuson, pour les donner à Law. Celui-ci étant protestant, Tabbé de Tencin fut chargé de sa conversion. Les gouvernements voisins ne purent se défendre d'une certaine inquiétude en voyant la puissance financière qui semblait s'élever en France. L'Angleterre crut devoir ménager Law, qui avait conservé un vif
ressentiment contre sa pairie. Le fougueux Stair, Tambassadeur anglais, ayant déplu à LaWy fut rappelé. De pareils faits peuvent donner une idée de Tinfluence que Tauteur du système avait acquise en France et en Europe. Il parailque, malgré la supériorité de son espril, il partageait lui-même Tivresse générale. Il achetait ostensiblement des terres en France; il ne prenait aucune précaution pour s'assurer une fortune à l'étranger , et rien n'annonçait qu'il eût prévu sa triste et prochaine destinée.
Tandis que les actions de la compagnie s'élevaient si haut, les billets de la banque n'avaient pas moins de succès. La banque existait toujours à part de la compagnie. La commodité qu'offraient ses billets pour les rapides négociations de la rue Quincampoix, les avait fait rechercher avec un extrême empressement. On venait déposer des quantités considérables d'or et d'argent pour s'en procurer, et ils avaient même
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fini par gagner 10 pour cent sur le numéraire. La banque avait été obligée d en émettre jusqu'à 640 millions à la fois. Cependant ils n'étaient pas aussi répandus dans les provinces qu'à Paris, parce qu'ils n'y étaient pas rendus nécessaires par l'agiotage sur les actions. Law voulut suppléer à cette cause de succès qui leur manquait en province, par un édit du l^'' décembre 1719. En vertu de cet édit, la conversion des matièresd'or et d'argent contre des billets, interdite à Paris, n'était plus autorisée que dans les provinces. En outre, l'impôt devait être perçu en billets, et tous les créanciers avaient le droit d'exiger leur payement sous cette forme. On comprend le but d'un pareil édit. L'émission des billets étant arrêtée à Paris, où déjà elle devenait excessive, leur source était en quelque sorte transportée en province ; de plus, l'obligation de solder l'impôt en billets, et la faculté accordée aux créanciers d'exiger aussi leurs payements en cette monnaie, devaient contribuer à la
répandre jusqu'aux extrémités les plus reculées du pays. On ne donnait pas, il est vrai, cours forcé de monnaie aux billets, car il aurait fallu obliger tout le monde à les recevoir; mais, comme ils gagnaient sur Pargent, autoriser tout le monde à en exiger^ c'était obliger tout le monde à en avoir. Ainsi Law se jetait déjà dans les mesures forcées^ pour étendre dans les provinces le succès que la banque obtenait à Paris.
Le mois de décembre fut Tépoqne du plus grand engouement. Les actions avaient Qui par monter jusqu'à 18 et 20 mille livres, c'est-à-dire à trente-six et quarante capitaux pour un. Tout avait été régularisé dans la rue Quincampoix. Des gardes avaient été placés aux deux bouts de cette rue; une commission avait été nommée pour juger sommairement les contestations.
L'affluence des spéculateurs était sans cesse croissante. On accourait de toute part au rendez-vous général de la fortune. Les créan-
ciers y apportaient les sommes qu'ils avaient reçues de leurs débiteurs; les propriétaires y apportaient la valeur de leurs terres, et de grandes dames eelie de leurs diamants. Les mississipietis commençaient à se livrer aux plaisirs et aux désordres qui accompagnent les fortunes subitement acquises. Le régent dégagé de soucis, la noblesse se croyant riche , les agioteurs possesseurs de quantités immenses de papier, s*abandonnaient à toutes les débauches. Les magasins de la rue Saint-Honoré, remplis ordinairement des plus belles étoffes, étaient épuisés; le drap d'or était devenu extrêmement rare; on le voyait dans les rues porté par des gens de toute sorte. Un nombre inouï d'équipages parcouraient la capitale; les rues Saint-Denis et Saint-Martin, contiguës à la rue Quineampoix, étaient tellement embarrassées par les voilures des mississipiens enrichis, que les marchands s'adressèrent au régent pour se plaindre des obstacles apportés à leur commerce.
Uoe situation aussi étrange ne pouvait se prolonger. Avant que Laweùtcomplélé son système, avantqu'ileûl ajoutée la compagnie des Indes les dernières attributions qu'il lui destinait, et qu'il Teùt réunie à la banque , les actions devaient subir une effroyable chute. Au taux où elles étaient parvenues, les 600 mille représentaient un capital de 10 à 12 milliards. Le seul moyen de soutenir cette fiction insensée eut été de donner un intérêt proportionné aux actionnaires, et il eût fallu 4 ou 500 millions de revenu, pour leur assurer seulement 4 pour cent. Or, voici rétat du revenu de la compagnie pendant cette première année :
A prendre sur les fermes pour Fintéiét des 1,600 millions de la dette publique 48,000,0001.
Bénéficesur le bail des fermes. 15,000,000
A reporter. . 63,000,0001.
Report. . 65,000,0001.
Bénéfice sur les recettes générales 1,800,000
Bénéfice sur le tabac 2,000,000
Bénéfice sur les monnaies. . 4^000,000 Profils sur le commerce. . . 10,000^000
Total. . . . 80,500,0001.
Ce revenu permettait d'accorder tout au plus 5 pour cent au capital réel, qui était, avons-nous dit, d'un milliard 677 millions. Gomment étaitil donc possible de fournir un revenu même modique au capital de 10 milliards, et de lui procurer ainsi quelque réalité?
Cette exagération de prix devait finir au moment où la fiction serait mise en présence de la réalité, et ce moment était celui où les riches actionnaires songeraient à réaliser leur fortune, soit pour l'assurer, soit pour en jouir. La fin de décembre 1719 fut le terme de cetle funeste
illusion de trois mois. Un certain nombre d'agioteurs plus avisés que les autres, ou plus pressés d'entrer en jouissance de leurs richesses, s'entendirent pour se défaire de leurs actions. Ils profitèrent de Paveuglementqui portait une foule de gens à vendre leurs propriétés, ils les achetèrent, et ils donnèrent ainsi Timaginaire pour le réel. On les vit s'établir dans de beaux hôtels, de superbes terres, et étaler des fortunes de 30 et 40 millions. Ils s'emparèrent aussi des pierreries, de l'or et de l'argent que l'on offrait toujours avec empressement, et se nantirent des valeurs les plus solides en échange des valeurs mensongères qu'ils étaient parvenus à faire accepter à la foule des dupes. Le premier résultat de cet empressement à réaliser fut un renchérissement général de toutes choses. Une masse énorme de papier entrant en balance avec une même quantité de marchandises ou de propriétés, plus le papier s'offrait contre tous les objels achetables, plus le renchérissement devenait
rapide. Le drap, qui se payail auparavant 15 à 18 livres Tauiie^ fut porté au prix de 125 livres. Chez un rôtisseur, un mississipien , enchérissant sur un grand seigneur pour avoir une gelinotte, la paya 200 livres.
Dès cet instant les actions subirent une première baisse, et une inquiétude sourde ne tarda pas à se répandre. On ne mesurait pas toute la hauteur de la chute dont on était menacé ; mais on s'étonnait, on doutait, on commençait ri sWrayer. Les actions descendirent à 15 mille livres. Cependant, si on se méfiait déjà des actions^ on ne se méfiait pas encore des billets. La banque^ en eifet, était séparée de la compagnie, et jusqu'ici leur destinée ne paraissait pas devoir être commune. Les billets n'avaient pas subi une hausse factice et extraordinaire; ils avaient été émis en quantité considérable sans doute, mais contre de l'or et de l'argent, et sur dépôt d'actions. La partie émise sur dépôt
d*aclioDS parlageait bien, il est vrai, le péril des actions elles-mêmes ; mais on n'y songeait pas^ et les billets jouissaient encore d'une pleine confiance. Seulement Jls n'avaient plus la même supériorité sur le numéraire, depuis que ce dernier était si recherché par les réaliseurs. On portait déjà les billets à la banque pour retirer les valeurs métalliques, et la vaste réserve qu'elle avait possédée commençait à diminuer sensiblement.
Law fit alors ce que font en général les gouvernements dans les mêmes circonstances, et ce qui leur réussit si mal : il eut recours aux moyens forcés. Il déclara d'abord par édil que les billets de banque vaudraient toujours 5 pour cent de plus que les espèces métalliques. Moyennant celte plus value, la prohibition qui défendait à Paris les dépôts d'or et d'argent contre des billets fut levée; et on put aller à la banque donner du numéraire pour se procurer
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des billets. La permission n'était plus que ridicule, car personne n'était disposé à échanger de l'argent contre du papier, même au pair. Mais ce n'est pas tout : Tédit portait qu'à l'avenir les espèces d'argent ne pourraient plus Ogurer que dans les payements au-dessous de 100 livres, et celles d'or dans les payements au-dessous de 300 livres. C'était forcer le cours des billets dans les grands payements, celui du numéraire dans les petits, et c'était vouloir amener par la violence un résultat qu'il ne faut attendre quedu succès naturel d'une banque.
Ces moyens ne flrent point apporter de l'or et de l'argent à la banque. La nécessité de se servir des billets dans les payements au-dessus de 300 livres leur procurait bien un certain emploi forcé, mais ne leur procurait pas la confiance. On eniployait les billets dans les payements importants, mais secrètement on accaparait l'or et l'argent , comme une valeur bien plus réelle
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el bien plus rassurante. Les créanciers de TElat cessaient déporter leurs récé/^e^màlarueQuiucampoix, parce qu1ls doutaient déjà des actions ; ils ne pouvaient pas se décider à acheter les immeubles, parce que le prix en était quadruplé; ils étaient donc en proie à la plus pénible anxiété, el à leur tour ils mettaient dans rembarras les porteurs d'actions, qui auraient eu besoin des récépissés pour payer leurs dixièmes. Le moment de la catastrophe approchait donc, et il n était rien désormais qui pût la prévenir, a moins que par un coup de baguette magique on ne procurât un bénéfice de 4 à 500 millions par an à la compagnie, laquelle, ainsi qu on Ta vu, pouvait à peine en espérer un de 70 ou 80.
Law, converti par Tabbé de Teucin, avait abjuré la religion protestante, et avaitété nommé contrôleur général des finances. Il voulut ranimer lui-même les courages, et, dans les premiers jours de janvier 1720, il se montra dans
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la rue Quincampoix eu grand costume de mi> nislre, et enlouré d'un nombreux cortège de seigneurs. Sa présence inspira un reste d'enthousiasme, et réveilla pour un moment toutes les espérances. Ses agents répandirent que de nouveaux édits allaient élre rendus en faveur de la compagnie, que les avantages des actions allaient être augmentés , qu'elles devaient remonter incessamment, et que la baisse n'aurait été qu'un accident passager.
Law ajouta, eu eflet, de nouvelles attributions à celles dont la compagnie était déjà pourvue. Il fit rembourser les charges des receveurs, et lui donna les recettes générales, de manière à lui abandonner l'administration entière du revenu public. Il lui réserva le bénéfice de l'affinage de l'or et de l'argent, et il ordonna la refoute de certaines pièces de monnaie pour lui ménager l'occasion d'un nouveau profit. Il fit annoncer que des capitaux considérables allaient
Hi HISTOIRE DE LAW.
élre consacrés par la compagnie à étendre la pèche et k élever des manufaclures. Il accorda aux souscripleui'S des termes plus éloignés ponr le payement de leurs dixièmes d'aclions ; ce qui rassura un grand nombre d'entre eux pressés par les échéances. Il fit publier eufin, par les direcleurs de la compagnie, qu'elle était en mesure de fournir un dividende de 40 pour cent sur le capital nominal de 300 millions, ce qui représenlait un intérêt de 6 à 7 pour cent sur le capital réel de t,677 millions, et ce qui supposait un revenu de 120 millions par an. Mais, d'après ce qu'on a vu, il y avait imposture dans cette promesse, car le revenu ne pouvait guère dépasser 80 millions. Enfin, comme les créanciers de l'État avaient cessé de demander leurs remboursements, et se plaignaient de trouver les actions chaucelanles et le prix des immeubles quadruplé, Law rendit un édil par lequel tous ceux qui ne se présenteraient pas pour recevoir le canilal de leurs rentes, en suht-
raient la réduclion à 2 pour cent. A ces moyens de rigueur envers les créanciers , il joignit les moyens de persuasion. Il publia un écrit sous le litre de Lettre à un Créancier ^ dans lequel il justifiait son projet de remboursement. Il démontrait que le système des rentes perpétuelles était ruineux pour TÉtat, et qu'on avait bien fait de les abolir; en outre, il reprochait aux rentiers de ne pas avoir souscrit à temps , et de n'avoir pas pris part aux proOts de la hausse , faute, si c'en é(ait une, imputable à lui bien plus qu'à eux, puisqu'il était l'auteur des mauvaises dispositions qui avaient empêché les créanciers de l'État de devenir directement les actionnaires de la compagnie.
Ces diverses mesures produisirent une amélioration passagère dans les cours. Les actions, tombées à 12 mille livres, remontèrent à 15, et on crut pour un instant n'avoir cédé qu'à une terreur panique. D'ailleurs, chaque baisse est
ordinairement suivie, dans les folies de Tagio'^ tage, d'une réaction, parce que la diminution des cours amène des acheteurs qui spéculent sur un retour de hausse. Les créanciers de TÉlat se présentèrent pour recevoir leurs remboursements; mais ils hésitèrent, malgré la dernière lueur d'espérance qu*on avait fait briller à leurs yeux, à porter leurs capitaux à la rue Quincampoix, et ils changèrent leurs récépissés contre des billets, ce qui obligea la banque à en émettre jusqu'à la somme d'un milliard. De cette manière la valeur des créances , qui aurait dû rentrer en payement des actions, resta flottante sous forme de billets de banque.
Aussi la hausse ne fut-elle que momentanée.
L'empressement à réaliser étant toujours le même, la baisse du papier et le renchérissement de toutes choses continuèrent dans la même proportion. Les actions retombèrent à 12 mille
livres.
Les billets commencèrent aussi à perdre sensiblement par rapport au numéraire. Leur situation, comme nous Tavons dit, était autre que celle des actions. Ils représentaient quelques effets de commerce, quelques dépôts d'or et d'argent, et beaucoup de créances sur TEtat récemment remboursées. Toutes ces valeurs étaient réelles. Il n'y avait que les billets représentant des actions déposées qui constituassent des valeurs suspectes et entachées de fiction. Mais, quoique ce fût pour eux une cause réelle de discrédit, la cause la plus véritable de la baisse qui les frappait, c'était l'empressement à réaliser. On voyait les marchands accepter les billets en payement, mais pour aller les porter à la banque. Ces marchands ne s'en tenaient pas à réaliser à Paris tout ce qu'ils pouvaient, ils envoyaient des masses de billets hors de Paris, pour les convertir contre le numéraire encore assez abondant dans les caisses des provinces.
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Law, à bout de ressources, persévéra dans l'emploi des moyens forcés. Afin d'apporter quelque obstacle à Tardeur qu'on mettait à se défaire du papier contre les marchandises précieuses , il fit défendre par édit de porter des diamants, des perles et des pierreries. Pour empêcher les réalisations que les marchands de Paris effectuaient dans les provinces, il prohiba les transports d'espèces d*une ville à l'autre, partout où existaient des bureaux de la banque. Jusqu'alors, il s'était borné à décider que tout créancier pourrait exiger des billets en payement, et plus tard il avait prescrit que les payements au-dessus de 300 livres s'opérassent exclusivement en billets; mais le numéraire restait pour les besoins journaliers. Il trancha enfin la difficulté, et, par édit du 28 janvier, il attribua cours forcé de monnaie aux billets. Enfin, pour donner du mouvement aux espèces, et les ramener vers la banque, Law eut recours à une nouvelle variation dans les monnaies. Passé trois
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jours, elles devaient être réduites, celles d'or, de 900 livres le marc à 810, et celles d'argent, de 60 à 54. La confiscatioD était décrétée contre les vieilles espèces dont la refoule avait été ordonnée, et qu'on différerait d'apporter à la iMonnaie. Les visites domiciliaires étaient même autorisées pour rechercher les contraventions.
Ces odieux moyens n'empêchèrent pas la baisse continue des actions et le discrédit moins rapide mais progressif des billets. Les actions tombèrent à 10 mille livres. On assistait en ce moment à une scène désolante. Les créanciers de l'État remboursés, ayant les mains pleines de billets, n'osant acheter des actions, ne pouvant acheter des immeubles, tremblaient en voyant la catastrophe qui menaçait tout le papier. Les spéculateurs tardifs qui étaient venus, vers la fin de la hausse, apporter à la rue Quincampoix le montant de leurs créances ou de leurs propriétés, et qui avaient donné des valeurs réelles pour
des valeurs fictives, étaient en proie au désespoir. Quant aux enrichis , ils cherchaient des jouissances violentes, excessives, comme il en faut à lame du joueur. Ils déployaient, dans leurs hôtels nouvellement acquis, le luxe barbare et gigantesque qui avait signalé Tàge de la corruption romaine. Des meubles d'or et d'argent, des pierreries éblouissantes, des parfums, des fontaines d'eaux odorantes, des fruits des deux mondes, des poissons monstrueux, des automates merveilleux, des courtisanes deminues, telles étaient les choses que certains d'entre eux se plaisaient à étaler dans leurs fêtes. Ceux qui, plus réservés, évitaient ces désordres, commettaient une fraude funeste à la France : ils faisaient passer notre numéraire à l'étranger, pour s'y assurer des fortunes certaines et inattaquables. Les mœurs du peuple reçurent de ces événements une profonde atteinte. Cette faculté donnée à toutes les classes, de s'enrichir sans le moyen du travail qui rend l'homme digne de la
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fortune et modéré dans la manière d'en jouir, excita chez la multitude une ambition excessive, un goût effréné du luxe, et fit surgir de toute part une foule de parvenus, étrangers aux plaisirs délicats, et livrés à des jouissances grossières et brutales.
Dans une pareille situation, il fallait prendre un parti. Il était évident que la baisse des actions allait continuer sans relâche, que bientôt, la terreur s'emparant de toutes les âmes, le discrédit serait exagéré comme le crédit, et que les actions tomberaient passagèrement même audessous de leur valeur réelle. Il fallait s'y résigner, et subir les conséquences de la faute qu'on avait commise dans la conversion de la dette publique. Il fallait laisser tomber les actions, dont on n'avait pas su prévenir la hausse désordonnée, mais se hâter de sauver un établissement vaste, utile, et, pour le moment, devenu sacré, celui de la banque. Les billets , en effet.
avaient, à être sauvés , uu bien autre titre que les actions. Les spéculateurs sur les actions avaient sans doute été abusés; parmi eux, beaucoup de créanciers de l'Etat étaient victimes de déplorables illusions; toutefois ils avaient voulu spéculer, et avaient couru librement les chances de la fortune. Les porteurs du papier de la banque, au contraire, l'avaient reçu forcément, en vertu des édits qui prescrivaient le remboursement de la dette publique, qui rendaient les billets obligatoires dans les payements au-dessus de 300 livres, qui donnaient enfin aux billets cours forcé de monnaie. Ces billets étaient une valeur que les porteurs avaient prise sans choix, sans chance de fortune, par force, pour obéir à la loi. Sous peine de commettre à leur égard un véritable vol, la loi devait leur garantir cette valeur.
Il fallait donc sacrifier les actions afin de sauver les billets. On avait un moyen fort simple
d'y parvenir, c'était de séparer le sort des billets de celui des actions. Il y avait pour un milliard de billets eu circulation. Une partie de cette somme avait été émise pour l'escompte des lettres de change , une autre pour rembourser les créanciers de TEtat. Ces deux sommes constituaient des valeurs réelles, puisqu'elles représentaient des effets de commerce d'une réalisation prochaine, et une portion de la dette publique. Mais 450 millions de billets avaient été émis sur dépôts d'actions. Ceux-là manquaient de base. On devait sur-le-champ les faire rentrer en révoquant les prêts, et détacher ainsi les billets des actions. Celles-ci seraient tombées aussitôt de toute leur hauteur. Il fallait s'enfermer dans un calme imperturbable, essuyer beaucoup de reproches justes, en braver d'injustes, et expier par une défaveur extrême une faveur exagérée. Les actions seraient remontées ensuite, mais au niveau seulement où le revenu certain de la compagnie devait les
porter. Elle avait 80 millions cette année à leur répartir; elle en pouvait avoir 100 Tannée suivante. Un dividende de 5 pour cent devait paraître suffisant dans la situation des choses et pouvait maintenir la totalité des actions à un capital de 2 milliards, ce qui supposait un cours d'environ 3 mille livres. A ce prix, on serait revenu peu à peu aux actions, et les créanciers de rÉtat, porteurs de sommes considérables en billets, les auraient employées tôt ou tard au payement des dixièmes. La compagnie aurait été sauvée avec la banque, et tout le système lui-même aurait traversé cette catastrophe.
Mais que de courage il aurait fallu pour braver les cris de cette partie des créanciers de
TElat qu'on avait entraînés à leur insu dans une carrière funeste, de cette noblesse qu'on avait nourrie d'espérances folles; qui, en possédant des actions, croyait avoir les mains rempliesd'or; qui entourait Law d'hommages, le regardait comme
un bienfaiteur, et l'appelait un grand homme! Comment oser tromper ses espérances, renoncer à ses adorations, et essuyer ses mépris et ses fureurs ?
Law conçut un projet violent et criminel, qui avait le défaut de tous ceux qu'on cherche à opposer à la nécessité, et qui risquait de tout perdre pour ne pas vouloir sacrifier quelque chose. Il résolut de soutenir le billet par des moyens forcés, et d'attacher l'action au billet, au risque de ruiner les deux à la fois. Voici son plan détaillé.
On a déjà vu ce qu'il avait fait pour rendre obligatoire l'emploi du billet, et maintenir ainsi sa valeur. Le billet avait cours forcé de monnaie; il pouvait seul être employé dans les payements au-dessus de 500 livres, et dans le transport des valeurs de province à province. Aces dispositions Law en ajouta de plus vio-
lentes encore^ par les édits des 23 et 25 février 1720. Le billet fut rendu obligatoire dans un plus grand nombre de payements. Il dut être employé exclusivement dans tout payement au-dessus de 100 livres. Cependant, étendre remploi du billet n*empéchait pas le numéraire de se cacher et de s'enfouir. Law défendit à chaque particulier de garder plus de 500 livres d'espèces à la fois , sous peine de confiscation et de 10 mille livres d'amende. La dénonciation fut autorisée, et le délateur dut recevoir la moitié de la somme confisquée, ce qui introduisit surle-champ la méfiance et le trouble dans les familles. Mais empêcher l'enfouissement du numéraire n'était pas lui interdire toute autre issue que les caisses de la banque. Il restait la conversion en meubles d'or et d'argent.
Law limita cette fabrication par une suite d'articles qu'il faudrait lire, pour se figurer les embarras dans lesquels on s'engage en adoptant les moyens forcés. Aucun ouvrage d'or ne pouvait
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peser plus d'une once. Il était permis de fabriquer encore de la vaisselle d'argent ; mais les plus grands plats ne pouvaient peser plus de 1 marcs, la douzaine d'assiettes plus de 30 marcs, les sucriers plus de 3, les flambeaux plus de 4, etc. II n'était plus permis de fabriquer en or ou en argent des balustres, tables, guéridons, miroirs, brasiers, chenets, grilles, garnitures de feu, chandeliers à branches, girandoles, bras, plaques, cassolettes, paniers, caisses d'orangers, pots à fleurs, etc., etc.. Après avoir empêché l'enfouissement ou la fonte des métaux précieux, afin de les obliger à venir à la banque, Law eut recours à un autre procédé plus condamnable encore, celui delà variation des monnaies. Par les mêmes édits, il éleva le marc d'argent de 60 à 80 livres, avec la pensée de le ramener bientôt à 60. Au moment de la réduction , les possesseurs du numéraire devaient inévitablement le porter à la banque pour qu'il ne baissât
pas dans leurs mains; mais, dans ce cas, c'était
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la banque qui supportait la baisse, et on n'attirait le numéraire à elle qu en lui faisant subir des perles considérables, et en troublant, de plus, toutes les transactions par cette variation de valeurs. Le marc étant ainsi élevé de 60 à 80, le numéraire de la France était porté de 12 à 1,600 millions.
La banque fut enfin réunie à la compagnie, ce qui était la condition essentielle du plan gé* néral de Law, mais ce qui n'aurait dû se faire que lorsque la compagnie, aurait échappé à toutes les catastrophes par la réduction des actions à un prix proportionné à leur revenu réel. Après cette réunion, Law rendit Tédil du S mars, qui renfermait la disposition capitale à laquelle il voulait arriver. Cet édit portait qu'à Tavenir le prix des actions serait fixé à 9 mille livres. Mais ce n'était rien que d'en fixer ainsi le prix d'une manière arbitraire, il fallait assurer ce prix à ceux qui vou-
(traient les vendre. Aussi le même édil portait qu'un bureau serait ouvert à la banque , pour changer à volonté une action contre 9 mille livres billets, ou 9 mille livres billets contre une action. Par cette mesure, Law croyait ou feignait de.croire qu'il avait fixé définitivement le sort des actions. La valeur des billets étant assurée, selon lui, par les édits qu'il avait rendus, celle des actions Tétait par leur conversion facultative en billets. Le système tendait ainsi vers l'un de ses perfectionnements, qui était d'offrir à volonté au public, ou un placement avantageux ou une monnaie courante. Enfin, cette combinaison offrait un bénéfice assez ingénieusement calculé. Toute action convertie en billets et déposée à la banque, cessait de profiter à celui qui l'avait déposée, et profitait naturellement à la compagnie, qui devait en toucher le produit. De celte manière le dividende des actions déposées augmentait d'autant celui des actions qui étaient restées sous forme de pla-
cernent , et qui n'avaient pas été converties en monnaie.
Ce projet d'un génie aux abois, luttant contre une catastrophe inévitable , a été attribué aux ministres de la quadruple alliance par les amis de Law, qui ont cherché dans la suite à excuser ses fautes. Ces ministres, disent les apologistes de Law, voulaient ruiner le système, et imaginèrent redit du 5 mars. Mais ces apologistes se sont trompés. L'édit appartenait positivement à Law : tout le prouve, et la finesse des combinaisons, et le soin de les adapter au plan primitif, et le désir manifeste de soutenir les actions même aux dépens des billets.
Ce projet désastreux renfermait à la fois les plus grandes erreurs de principe et d'application. D'abord, la valeur du billet était loin de se trouver consolidée par les mesures forcées auxquelles on avait eu recours, et, reùt-elle été, en voulant lui
ullacher la valeur de raction, on Faurait condamnée à périr. Ensuite, c'était une grave erreur que de vouloir fixer le prix de Faction, quand même sa valeur actuelle eût été raisonnable et non exagérée. L'action, représentant le capital d'une entreprise qui pouvait réussir plus ou moins, ou même ne pas réussir du tout, devait cire variable comme l'événement, perdre ou gagner en proportion des chances de succès. Ildoiten être ainsi de tout placement. Vouloir le rendre plus disponible, en s'efforçant de faciliter l'échange du titre, était une intention approuvable; mais mobiliser un placement jusqu'à le rendre conversible à Finslant même en unequantiléfixede monnaie, c'est le convertir en monnaie même, et l'intérêt est alors un nonsens; car l'intérêt est surtout fait pour payer la non-disponibilité. Il était donc absurde de vouloir rendre le prix de l'action fixe, et, en outre, il était criminel de le vouloir dans les circonstances
présentes. Une grande quanliléd'aclions allaient
se chaDgeren billets, et les billets, confondus avec le capital fictif qui s'était créé à la rue Quincampoix, allaient crouler avec lui. Dans lelat des prix, la masse des actions valait encore 5 à 6 milliards, et devait tomber inévitablement à 2 milliards ou 1 ,500 millions. Le billet allait prendre part à cette banqueroute, et le porteur involontaire du billet était condamné à partager la ruine des mississipiens^ sans avoir voulu jouer, sans avoir couru aucune chance de fortune. Il était spolié, ruiné par la loi.
Quelques autres dispositions, conséquence nécessaire des précédentes, furent encore renfermées dans le fameux édit du 5 mars 1720.
Toutes les sommes prêtées par la banque sur dépôts d'actions durent être retirées, puisque, par la conversion facultative, un nouveau mode de dépôt venait d'être institué. Les sommes prêtées s'élevaient à 425 millions. Beaucoup de souscripteurs n'achevant pas leurs payements.
soit parce qu'ils n'en avaient pas les moyens, soit parce que les créanciers n'apportaient plus leurs récépissés à la rue Quincampoix, Law leva cette difficulté, en réunissant plusieurs actions dont le payement n'était que commencé, pour former une action entièrement payée. Dans la grande souscription des 1,500 millions, il y avait quatre payements effectués sur dix , c'està-dire 2 mille livres versées sur 5 qui étaient dues. Moyennant ces 2 mille livres, et les 3 qu'il devait encore, le souscripteur avait droit à une action de 9 mille livres. Il payait 5 ce qui valait encore 9 aujourd'hui : il gagnait 4; sur trois actions, son profit était de 12 mille livres. Voici donc ce qu'on fit pour sauver son profit en réduisant plusieurs actions en une. On échangea trois souscriptions, sur lesquelles quatre payements avaient été effectués, contre deux actions entièrement soldées. Ces trois souscriptions, suivies de quatre versements, supposaient 6 mille livres fournies. Le souscripteur avait donc pour
6 mille livres deux actions de 9 mille, ensemble 18 mille. Il gagnait bien 12 mille livres, tout comme si la confusion n'avait pas eu lieu.
La compagnie, ayant reçu quatre payements sur les dix, avait touché 600 millions, et devait en toucher encore 900, afin de parfaire le total de 1^500, qui était celui de la dette publique. Kn réduisant d'un tiers les 500 mille actions qu'elle avait primitivement résolu d'émettre pour se procurer les 1,S00 millions, elle en laissait 200 mille dans la circulation, et en gardait par devers elle 100 mille, qui, au cours actuel de 9 mille livres, représentaient bien les 900 millions restants à percevoir. De celte manière, toutes les actions émises sur la place se trouvaient payées; il y avait seulement de nouvelles actions à vendre. Le changement qui résultait de ce règlement de compte avec les souscripteurs, c'est qu'une partie des actions restait à la compagnie, tandis que, d'après les
premières couditions, les souscripteurs auraient été contraints de les prendre toutes après les avoir souscrites. Du reste, ces premières conditions étaient devenues illusoires depuis que, par l'institution du bureau de vente et d'achat, chacun était libre de reporter ses actions à la compagnie.
Outre les 100 mille actions que la compagnie consentait à garder dans ses mains, et qui représentaient les payements non effectués, elle se chargeait de 100 mille autres appartenant au trésor royal, lequel s'était rendu souscripteur, en prenant bénévolement pour son compte les actions d'une fouie de grandes familles favorisées par le régent. La compagnie consentait à les payer 9 mille livres, c'est-à-dire 900 millions; mais elle ne devait les payer qu'en trois ans, ce qui était une précaution indispensable, car autrement elle aurait été forcée d'émettre 900 millions de billets de plus, et la circulation.
déjà si chargée, l'aurait été au delà de toute mesure.
EdAd, comme les créanciers forcément remboursés De voulaieot pas prendre des actions auxquelles ils ne croyaient plus, et ne pouvaient acheter des immeubles à cause de Télévation excessive de leur prix, il fut permis à la compagnie de revenir au système des rentes, et d'en créer jusqu'à 10 millions à l'intérêt de 2 i/s pour cent. C'était un placement pour les rentiers qui ne savaient plus comment employer leurs billets, et un moyen pour la compagnie d'en faire rentrer 400 millions.
Tel fut l'ensemble des mesures imaginées par Law afin de retarder une catastrophe qu'il n'était plus possible d'empêcher. A peine le bureau de vente et d'achat fut-il ouvert, qu'on s'y précipita enfoule^Sur le milliard de billets émis, il en était rentré 425 millions par la révocation des prêts
sur dépôt d'aclioos. Ces 425 millions à peine rentrés à la banque en sortirent de nouveau, pour payer les actions qui lui furent présentées. Elle fut même obligée d'en émettre encore un milliard pour satisfaire à toutes les demandes, ce qui porta la somme totale des billets circulants à 2 milliards. Dès cet instant, Tavilisseroent du papier et le renchérissement de toutes choses furent plus rapides que jamais. Jusqu'ici en effet les actions ne pouvant se changer en billets que par les ventes volontaires qui s'opéraient à la rue Quincampoix, toute leur valeur n'avait pu se monnayer que peu à peu, et n'était entrée que lentement en balance avec les marchandises, avec les immeubles, avec les propriétés de tout genre qui étaient susceptibles d'achat. Mais, la faculté de conversion étant accordée, toute la masse des actions pouvait se réaliser à la fois. Il y en eut pour 1 ,500 ou 1 ,600 millions de réalisées, comme nous venons de le dire. Aussi la dépréciation fit-elle des progrès effrayants. Ce
ne furent plus les actions qui baissèrent puisqu'on pouvait toujours à volonté les convertir contre une somme fixe de billets, mais les billets qui baissèrent pour elles. En février, le papier ne perdait guère qu'un dixième, tandis que les actions avaient fléchi de moitié. Après Tédit du S mars, les actions ne baissèrent plus, mais les billets perdirent 40 ou 50 pour cent. Les actions étaient bien cotées à 9 mille livres ; mais 9 mille livres en papier ne valaient plus que 4 à 5 mille livres en espèces.
Quelque violents et vexatoires qu'ils fussent, les moyens destinés à soutenir le papier étaient insuflisants pour lui donner une réalité qu'il n'avait pas. Personne ne voulait s'en servir; il n'y avait que les débiteurs de mauvaise foi qui en fissent usage, pour effectuer leurs payements. Les fermiers acquittaient leurs fermages en papier, ce qui soulageait un grand nombre d'entre eux fort obérés. La noblesse sur-
tout payait toutes ses dettes de cette manière, et débarrassait ses propriétés des hypothèques dont elles étaient chargées. Law réalisait ainsi une partie de ce qu'il lui avait promis, en lui fournissant avec une valeur fictive le moyen de se libérer. Mais, si le papier était bon pour frauder d'anciens créanciers, il ne valait que moitié au plus pour acheter toutes choses. On se servait secrètement du numéraire pour les achats journaliers, et on le cachait avec soin, afin d'être dispensé de l'apporter à la banque.
Malgré la défense d'en garder plus de 500 livres, et les encouragements donnés à la dénonciation, beaucoup de gens l'accumulaient secrètement. Il est vrai que c'était au prix des plus grandes angoisses qu'ils osaient résister à la loi. Ils craignaient à chaque instant d'être trahis par leurs domestiques et même par leurs plus proches parents. On vit avec indignation un fils dénaturé dénoncer son père. Le régent rendit contre ce fils un arrêt
plein de sagesse, et qui fut approuvé de tout le monde. Mais le système fut plus déconsidéré que jamais. Quelques personnes, effrayées, se décidèrent pourtant à remettre leur argent à la banque, mais ce fut le pelit nombre; la plupart l'enfouirent sous terre, et les riches réaliseurs usèrent de tous les artifices pour le faire passer à 1 étranger. Une nouvelle partie de notre numéraire sortit de France, et, quoique lexporlation des espèces métalliques ne soit pas nécessairement un dommage, c'en était un cette fois, puisque le numéraire sortant ne laissait à sa place qu'un papier mensonger et des capitaux chimériques.
On se rendait encore dans la rue Quincampoix, non plus pour y agioter sur le rapport de l'action au billet, mais sur celui du papier à l'égard des propriétés mobilières et immobilières. Law fit défendre tout attroupement dans cetle rue, par la raison que, le prix des actions
étant fixé, elles ue pouvaient plus être Tobjet d'aucun corameice. La foule n'en persista pas moins à s'y réunir. Alors on lança les archers contre les spéculateurs, et ces nouvelles rigueurs ajoutèrent encore a la haine qu'inspiraient déjà le système et son auteur.
Dans ces circonstances, Law publia une seconde lettre à un créancier de TÉlal, sur Tensemble de ses opérations. Elle était datée du H mars 1720. DansTexposé des principes, il avait raison; mais il n'employait que de misérables sophismes pour justifier le taux exagéré auquel il avait laissé arriver le papier, et auquel il voulait le maintenir. — Les valeurs, disait-il, sont toutes d'opinion. Pour qu'elles puissent se maintenir^ il ne faut qu'une chose : ne pas chercher à les vendre. Les maisons, les terres ont une valeur bien réelle ; cependant, si tout le monde voulait les vendre à la fois , que deviendraient-elles? — Il était facile de ré-
pondre à ce pitoyable sophisme. Les maisons et les terres donnent des produits qui permettent d'établir leur revenu véritable, et qui sont le solide fondement de leur valeur. Le revenu supposé des actions, au contraire, était impossible à établir, parce que les profits du commerce ne pouvaient, dans aucun cas, être proportionnés à l'élévation qu'avait reçue le capital. Ce n'est pas tout. Malgré leur revenu incontestable, si les terres et les maisons étaient tout à coup doublées ou triplées en étendue et en nombre, elles se déprécieraient sur-le-champ à proportion.
Quand même les actions auraient joui d'un revenu dont elles étaient malheureusement dépourvues, la création instantanée d'une aussi grande masse de placements en aurait amené la dépréciation. Y avait-il, en effet, dans toute la France, 5 à 6 milliards à placer en actions portant intérêt? Rien n'était donc plus faux que les raisonnements de Law. II ajoutait à ces raisonnements des expressions sévères, méritées,
mais inutiles, contre les réalkeurs, qui précipitaient la chute du système en vendant leurs actions.
Sa lettre n*apaisa point les imaginations irritées. On l'appela un misérable sophiste, et les riches mississipiens , qu'il avait accusés de ruiner le système en réalisant^ se déchaînèrent contre lui avec une violence qui, de leur part, était une noire ingratitude. Quelques-uns même, voulant témoigner leur mépris pour le papier, allumaient les réchauds qui couvraient leurs tables somptueuses avec des billets de banque. Un événement affreux vint encore augmenter répouvante générale. Au milieu de ce délire de cupidité qui s'était emparé de toutes les âmes, de jeunes seigneurs déréglés, à qui l'agiotage n'avait pas réussi, avaient résolu de voler ce (|u'ils n'avaient pas su gagner. Ils formèrent, dit-on, le complot d'enlever les portefeuilles, en fondant l'épée à la main sur les spéculateurs
réunis dans la rue Quincampoix. Un crime, commis avant l'exécution de ce complot, le rendit heureusement impossible. Un jeune débauché, le comte de Horn, s'associa à deux compagnons ordinaires de ses désordres^ et, avec leur secours, s'empara de la personne d'un riche spéculateur. Ils le conduisirent dans un cabaret, sous prétexte d'un marché de papier; là, ils l'assassinèrent, et le dépouillèrent ensuite. Ils parvinrent d'abord à s'évader ; mais, poursuivis par les clameurs du peuple, ils furent atteints, et avouèrent leur crime. La noblesse tout entière entoura le régent pour épargner au jeune comte de Horn un supplice infamant. Mais le régent résista noblement, et répondit à tout ce qu'on lui disait dans l'intérêt de la famille : Le crime fait la honte, et non pas Véchafaxid. Law insista pour faire donner un exemple qui était indispensable dans un moment où tout le monde avait sa fortune en portefeuille. Le comte de Horn expira sur la roue.
Law, ajoutant mesures sur mesures, en arriva à défendre la circulation de Tor, parce que ce métal, par sa commodité, était pour le papier un rival infiniment plus dangereux que Targent. Il fit ensuite annoncer la prochaine réduction du numéraire, qu'il n'avait élevé, par édit du mois de février, que pour le réduire dans un délai prochain. Le marc d'argent, élevé de 60 livres à 80, dut être ramené à 70 livres au l*"" avril, et à 65 au 1'"' mai. Mais ce n'était plus qu'un moyen tout à fait insuffisant pour faire apporter le numéraire à la banque.
La situation empirait chaque jour; l'émission des billets pour payer les actions présentées à la banque s'était successivement élevée à 2 milliards 696 millions, leur dépréciation avait fait de nouveaux progrès, et les créanciers de toute espèce, remboursés avec un papier qui perdait plus de 60 pour cent, se plaignaient violemment d'un vol autorisé par la loi.
Dans cette conjoncture déplorable^ il ne restait qu*une mesure à prendre. Puisqu'on n'avait pas voulu faire un sacrifice nécessaire, et abandonner les actions pour sauver les billets» il fallait maintenant tout sacrifier, actions et billets, afin de mettre un terme à une fiction criminelle. Il ne fallait pas prolonger, en effet, le mensonge de cette valeur nominale, qui forçait tous les individus liés par des obligations écrites, à recevoir pour un entier ce qui ne valait qu'une moitié ou un tiers. Réduire sur-le-champ la valeur nominale de Taclion et du billet, était la seule ressource. On ne saurait trop hâter les sacrifices, quand ils sont devenus inévitables.
M. d'Argenson, privé des finances, avait gardé les sceaux; il avait gagné dans Tesprit du régent tout ce que Law avait perdu, et il conseillait, comme urgente, la réduction de la valeur nominale du papier. Law, qui voyait dans cette réduction Taveu public d'un mensonge dans les
valeurs, el une secousse qui devait hàler la chute du système, s'y opposait de toutes ses forces. Néanmoins, M. d'Argenson remporta.
Le 21 mai 1720, un édit qui est resté célèbre dans rhistoire du système, annonça la réduction progressive des actions et des billets. Cette réduction devait commencer le jour même de la publication de Tédit, et continuer de mois en mois jusqu'au 1" décembre. A ce dernier terme, Faction ne devait plus valoir que 5 mille livres; le billet de 10 mille livres n'en devait plus valoir queâ;celuidé mille, 500, etc. Les billets allaient donc être réduits de moitié, et l'action seulement de quatre neuvièmes. Law, quoique opposé à l'édit, consentit cependant à en être le rapporteur.
A peine fut-il publié, qu'une effroyable clameur s'éleva de toutes parts. On appela cette réduction une banqueroute; on reprocha au gouvernement d'être le premier à discréditer les
valeurs qu'il avait créées, de voler ses propres créanciers, dont un certain nombre venaient delre remboursés la veille même en billets, en un mot, d'attenter à la fortune de tous les citoyens. On voulut se porter chez Law pour dévaster son hôtel et mettre sa personne en pièces. Laisser tomber les actions de toute leur hauteur n'aurait pas provoqué plus de clameurs. Mais, dans le moment, il fallait ne pas craindre ces clameurs, et se faire même un devoir de les braver.
La réponse était facile, et elle aurait bientôt, par son évidence, agi sur Tesprit de tout le monde. Sans doute les créanciers de l'Etat et des particuliers, remboursés en billets, quelquesuns la veille même du dernier édit, étaient ruinés à moitié par la réduction ; mais ce n'était pas la faute de Tédit rendu le 21 mai. La véritable réduction était fort antérieure : Tédit ne faisait que constater une perle déjà réalisée, et le pa-
pier valait encore moins que ne prétendait Tédil. Mais parce qu une foule de créanciers avaient été ruinés par le mensonge des valeurs nominales, était-ce une raison de prolonger ce mensonge, et de produire de nouvelles ruines? Il fallait, au contraire, faire cesser la fiction de la loi pour sauver de nouvelles victimes. A la vérité, la déclaration officielle du fait, quoique déjà reconnu, devait produire une secousse, et hàler le discrédit; mais peu importaitde le hâter, puisqu'il était devenu inévitable.
Law fut considéré dans le public comme Fauteur de cette mesure, conseillée exclusivement par M. d'Argenson, et devint Tobjet de toutes les haines. Le parlement, faisant cause commune avec le public, crut loccasion bonne pour essayer une levée de boucliers. Il ne voyait pas que, dans sa haine aveugle contre le système, il allait rendre service à son auteur, et que, s'élever contre la réduction du papier, c'était
448 HISTOIKE DE LAW.
soutenir que les valeurs créées par Law avaient un fondement réel. Il s'assembla donc, le 27 mai^ pour demander la révocation de Tédit du 21 . Au moment même où il délibérait^ le régent lui envoya un de ses officiers pour lui défendre toute délibération, en lui annonçant la révocation de redit.
Le régent avait eu, en effet, la faiblesse de céder à la clameur publique. L'édit eùt*il été mauvais, sa révocation était pire. Déclarer que les actions et les billets valaient encore tout ce que portait leur litre, c'était ne rien faire, car on ne persuadait personne, et on ne relevait pas le papier. On rétablissait un mensonge légal, et, sans rien rendre à ceux qui étaient déjà ruinés, on assurait la ruine de ceux qui seraient obligés de recevoir les billets pour toute leur valeur nominale. La mesure 4u 21 mai, sage si elle eut été maintenue, devenait désastreuse dès qu'elle était révoquée. Elle n'avait eu, en effet,
d'autre résullal que celui de hâter le discrédit, sans Tavantage essentiel de rétablir la vérité légale dans les valeurs.
Le régent feignit en public de rejeter sur La w tous les maux de la situation, et lui ôta le contrôle général, pour accorder une satisfaction à Topinion publique. Mais il le vit en secret, et lui donna des consolations cachées, pour le dédommager d'une sévérité apparente. La première irritation des détenteurs de papier une fois passée, il l'accueillit de nouveau publiquement, le reçut même dans sa loge à l'Opéra, et lui donna une garde pour mettre sa maison à l'abri des attaques de la populace. Le cardinal Dubois avait dû au système de grands bénéfices, et il s'unit à Law pour perdre M. d'Argenson, Tauteur de l'édit du 21 mai. Le régent, qui, malgré la supériorité de son esprit et son courage militaire, manquait de caractère, se laissa persuader, enleva les sceaux à M. d'Argenson,
iTiO HISTOIRE DE LAW.
et les rendit à M. d'Aguesseau. Law et le chevalier de GoDflans coururent à Frêne chercher M. d^Aguesseau, qui eut la faiblesse de se laisser ramener par Tauteur de sa première disgrâce.
Revenu à Paris, il y perdit une partie de sa considération, et les affaires de la compagnie n'en allèrent pas mieux.
Ou a vu par quelle suite de fautes le système avait été compromis. D'abord, la conversion de la dette en actions ayant été imprudemment conduite , les actions avaient été portées à une valeur follement exagérée. Cette faute commise, il fallait les laisser retomber, et les séparer des billets, afin de sauver au moins la banque^ qui était un instrument d'une immense utilité, si on ne sauvait la compagnie des Indes, dont le succès était loin d'avoir la même importance. Au contraire, pour sauver l'action par le billet, on avait compromis l'un et l'autre. Dès lors, il fallait se hâter de suivre le discrédit, et de le déclarer
au fur et à mesure qu'il se produirait, aCn que personne ne fui forcément obligé de recevoir des valeurs mensongères. Mais^en le déclarant, puis en revenant sur cette déclaration, on venait de tout perdre à la fois. Dès lors^il n'y avait plus moyen de songer au vaste établissement conçu par Law. Le public ne voulant désormais ni actions ni billets, il n'y avait plus qu'à retirer les uns et les autres, aussi promplement que possible. Démolir prudemment était tout ce qui restait à faire.
Law présidait encore aux opérations financières sans paraître les diriger. Il fut obligé, le 1'^'' juin, de donner une première satisfaction au public, en révoquant la défense de garder plus de 500 livres de numéraire à la fois. C'était la mesure la plus vexatoire du système^ et celle qu'il était le plus pressant de révoquer.
Sur les 600' mille actions, il en était rentré
300 raille à la banque. Le roi en avail déposé 100 mille, ce qui faisait 400 mille, dont le public ne voulait plus. En échange, il circulait 2 milliards 696 millions 400 mille livres en billets. Il fallait abolir ces actions repoussées, et offrir à cette masse de billets des placements en rentes, c'est-à-dire revenir à lancienne forme de la dette publique, après d'affreux désastres et des milliers de ruines particulières. Le 3 juin, les 400 mille actions qui se trouvaient dans les mains de la banque furent annulées. Le gouvernement fit le sacrifice volontaire des 100 mille qu'il avait déposées , et renonça aux 900 millions que la compagnie devait lui payer. Il ne restait donc plus que 200 mille actions en circulation, c'est-à-dire un tiers de la masse totale. Mais, en revanche, les 48 millions qui étaient affeclés à la compagnie sur le revenu des fermes, lui furent retirés pour servir à la création de nouvelles rentes. Sur 80 millions de revenu, la compagnie en perdait 48, et elle n'en conservait
que 32. Les 200 mille actions restantes gagnaient donc à Tabolition des 400 mille, puisqu'elles étaient réduites de deux tiers quant à leur nombre, tandis qu'elles ne perdaient pas tout à fait les deux tiers de leur revenu. Par cette considération, il fut demandé un supplément de 3 mille livres par action. Ce supplément devait être fourni ou en actions ou en billets. Si on le fournissait en actions, il en fallait une pour en nourrir deux, c'est-à-dire que trois actions non nourries se changeaient en deux nourries. L'action était donc évaluée à 6 mille livres, puisqu'elle pouvait suffire à deux suppléments de 3 mille livres. La nourriture n'était cependant pas obligatoire. Mais la compagnie promettait 200 livres de dividende aux actions non nourries, et 360 aux actions nourries. Elle donnait ainsi un peu plus de 3 pour cent dans un cas, et de 4 dans l'autre. Elle s'attribuait un revenu de 40 millions au moins, et de 72 au plus, revenu tout à fait exagéré, car, par le reIran-
chemeut des 48 millions des fermes, le revenu réel, qui n'était que de 80, se réduisait à 32. Quoi qu'il en soit, par celte demande d'un supplément, ou Ton faisait rentrer 600 millions de billets, ou bien on réduisait encore d'un tiers les 200 mille actions restantes.
Par édit des 10 et 20 juin, les 48 millions alloués à la compagnie, sur le bail des fermes, furent rétrocédés à TElat, pour le service des nouvelles rentes qu'il s'agissait de créer. Par les édits du 24 février et du 5 mars, il avait été ouvert une souscription de 10 millions de rentes perpétuelles sur la compagnie, et de 4 millions de rentes viagères. Sur ces sommes, il avait été souscrit un million de rentes perpétuelles, et
4 millions de rentes viagères, ce qui faisait
5 millions à déduire sur les 48 rétrocédés à l'État. Restaient 43 à employer eu nouvelles créations de rentes. 11 en fut constitué pour 2S millions sur l'hôtel de ville, au capital d'un
milliard, ce qui supposait 3 1/2 d'intérêt pour cent. Restaient, sur les 45 millions disponibles, 18 millions à employer en nouvelles rentes, suivant les circonstances.
Cependant, eomme ce placement ne convenait pas à ceux des porteurs de billets qui étaient commerçants, il fut ouvert pour eux^ le i 3 juillet, des comptes courants à la banque, dans le double but de leur offrir un usage convenable de leurs billets, et de conserver la banque. Le fonds de ces comptes courants devait être fourni en billets, et ne pas dépasser 600 millions. Moyennant ce capital, la banque se chargeait d'ouvrir des comptes aux négociants, et de faire tous leurs payements par le moyen des virements de parties.
Le milliard en rentes, les 600 millions en comptes courants devaient réduire à un milliard, à peu près, la somme de 2 milliards 696 millions de billets qui encombraient la circulation. Le
supplémeut demandé pour les aelions, et les 18 millions restants sur le produit des fermes, étaient autant de moyens d'éteindre ce milliard.
Telles furent les mesures prises pour abolir le système. Mais la rentrée du papier ne s'opéra que difficilement. Les renies à 3 1/2 pour cent furent souscrites avec peu d'empressement, parce que les créanciers de FElat ue se contentaient pas facilement d'un intérêt de 2 1/2, au lieu de celui de 4 qu'ils touchaient autrefois. Il est vrai que, d'après la valeur actuelle du papier, 2 1/2 présentaient un intérêt suffisant, et revenaient à 5. Mais les malheureux créanciers, qui avaient reçu les billets pour leur valeur entière, ne calculaient pas de la sorte, et uecroyaient recevoir que2 1/2; car, en réalité, ils n'obtenaient pas davantage de leur ancien capital. Aussi ne se décidaientils que lentement à consommer ce douloureux sacrifice, en allant souscrire les rentes nouvellement créées. Les commerçants n'étaient
pas plus empressés à se faire ouvrir des comptes courants^ parce que la banque était loul à fait discréditée, et que des valeurs portées sur ses livres ne pouvaient guère servir dans le commerce. Sur les 600 millions, il n'en fut souscrit que 200. L'exemple de Law, qui plaça 5 millions en rentes et en comptes courants^ n'eut aucune influence. Les porteurs des 200 mille actions conservées ne fournirent pas davantage le supplément demandé, parce qu'ils ne comptaient ni sur le revenu de 360 livres, ni même sur celui de 200.
L'action, quoique fixée à 6 mille livres en papier pour ceux qui consentaient à fournir la nourriture, valait beaucoup moins dans le commerce. Sa chute était encore plus rapide que celle du billet, et elle était tombée à 5 mille livres. Cinq mille livres billets ne valaient guère que 2^500 livres numéraire : ainsi l'action, qui avait valu 18 mille livres en novembre et décembre 1719,
ne valait plus que 2,500 en juin 1720, e*esl-àdire huit mois après. La banque, qui était dispensée de payer à vue les billets de 10,000 et de 1,000 livres, par la loi qui défendait d'opérer en numéraire tout payement au-dessus de 100 livres, était pourtant tenue de rembourser ceux de 100 et de 10 livres. Pour déguiser Tépuisement de ses coffres, elle ne payait que lentement, et souvent en monnaie de billon. Elle ouvrait tard et fermait tôt ses bureaux, de manière que les billets de 100 et de 10 livres, quoique en petite quantité, étaient loin d'équivaloir à du numéraire (1).
(f) n y avait en billets de dix mille livres. 1,134,000,000 Ht.
En billets de mille livres 1,223,200,000 —
En billets de cent livres 299,200,000 —
En billets de dix livres 40,000,000 —
Ce qui faisait bien le total de 2,696,400,000 liv.
La banque n*étanl tenue de rembourser que ceux de cent livres et de dix livres, n'avait à. se procurer du numéraire que pour la
Les agioteurs cherchaient toujours à se réunir pour vendre ou acheter. Chassés de la rue Quincampoix, ils formaient des groupes sur la place Vendôme. On n'avait plus à leur objecter Texistence d*un bureau ouvert à la banque pour convertir les actions en billets, ou les billets en actions. On les autorisa donc à se réunir. Ils élevèrent des tentes sur la place Vendôme à cause des grandes chaleurs du mois de juillet. Sous ces tentes, on faisait différents commerces : on vendait les actions contre les billets, les billets contre des espèces, ou contre des marchandises. Ces marchandises consistaient en orfèvrerie, en pierres précieuses, en meubles, en voitures même et en chevaux, qui avaient appartenu à
somme de 299,200,000 liv.
El pour la somme de 40,000,000 —
Total 339,200,000 liv.
C'est ce qui explique la baisse des billets non réalisables, et la possibilité dans laquelle la banque se trouva quelque temps de payer à bureau ouvert.
des joueurs ruinés. C'était une foire où se vendaient les dépouilles des mississipiens. Aussi le public appelait cette place le Mississipi renversé.
Pour assurer une nouvelle rentrée des billets, Law imagina de faire argent d'un avantage négligé jusqu'ici.
La compagnie avait certains privilèges seulement pour neuf ans , et les autres pour cinquante. Law prépara un édit qui les lui concédait à perpétuité, à condition de retirer 600 millions de billets de mois en mois. C'était à elle à choisir un mode plus sûr que le supplément demandé ou les comptes en banque. Cet édit fut présenté au parlement le 17 juillet.
Ce même jour se passait un événement des plus graves.
La banque n'avait à payer, comme nous ve-
noDS de le dire, que les billets de 100 et de 10 livres, s'élevaDt à environ 359 millions. Elle payait lentement, et employait toutes les ruses imaginables pour rendre les payements plus difficiles. Cependant ses coffres étant presque épuisés, il fallut Tautoriser à ne plus rembourser que les billets de 10 livres. Cette autorisation, publiée le 17 juillet au matin, causa une espèce de soulèvement. On se présenta en foule à la banque pour réaliser les billets de 10 livres, par la crainte de les voir partager bientôt le sort des billets de 100. L'affluence devint telle, que trois personnes furent étouffées. Le peuple, indigné, était prêt à se livrer aux plus grands excès, et menaçait déjà la maison de Law. Celui-ci se réfugia au Palais-Royal pour chercher un asile auprès du régent. Le peuple Ty suivit en tumulte, portant les cadavres des trois personnes étouffées. La voiture qui venait de transporter Law fut mise en pièces, et il était même à
craindre que la demeure du prince ne fût pas
respectée. On avait fermé les portes de la cour du Palais-Royal ; le duc d'Orléans, avec beaucoup de présence d'esprit, ordonna de les rouvrir. Le peuple se précipita dans la cour, et puis s'arrêta tout à coup sur les marches du palais. Le chef de la police Leblanc s'avança au-devant de ceux qui portaient les cadavres, et leur dit : Mes amis, allez déposer ces corps à la Morgue^ et vous viendrez ensuite chercher votre payement. Ces paroles calmèrent le tumulte. Les cadavres furent emportés, et la sédition dissipée.
Au milieu de ces scènes populaires, le parlement était assemblé pour examiner Fédit qui accordait à la compagnie la perpétuité de ses privilèges. La séance était fort orageuse, et, de temps en temps, des conseillers demandaient indécemment si Law n'était pas encore mort de la main du peuple. Le parlement apprit avec regret que Law s'était sauvé chez le régent, et il profila de l'occasion pour refuser l'enregis-
trement de Tédit. Le lendemain, afin d'empêcher des scènes semblables à celles de la veille, on déclara que les bureaux de la banque seraient fermés pendant plusieurs jours. Mais en même temps, pour calmer les esprits, on distribua des changeurs dans les principales places publiques, afin de retirer une partie des billets de 40 livres. Law demeura caché au Palais-Royal , pour se soustraire à un mouvement populaire, et le parlement fut exilé à Pontoise.
Dès ce jour, les mesures se succédèrent rapidement, afin de retirer le papier de la circulation etde hâler la complète abolition du 5j/5féme, L'arrêt du 21 mai ayant été révoqué, on essaya d'un autre moyen pour établir un rapport plus exact entre le numéraire et le papier. N'ayant pu réduire de moitié la valeur nominale des billets et des actions, on doubla celle du numéraire. Par éditdu 30 juillet, le marc d'or fui porté à 1,800 livres^ le marc d'argent à 120 , et l'un et l'autre
durent redescendre ensuite de mois en mois au premier prix de 900 livres et de 60. Celle mesure, comme toules celles du même genre, avail pour bul d*engager Targenl à reparaître dans la circulation. Mai$,si d'une part elle mettait l'argent et le papier dans un rapport plus vrai, de Tautre, elle ruinait les créanciers^ qui, ayant stipulé lorsque le marc d'argent était fixé à 60 livres, étaient payés lorsqu'il Tétait à 120.
On rendit ensuite des édits afin de retirer le papier le plus tôt possible. On avait aboli 400 mille actions, parce que le public ne voulait plus de ce placement. Gomme il ne paraissait pas disposé à prendre des rentes, on revint aux actions, et on en créa 50 mille, pour faire rentrer les 600 millions avec lesquels la compagniedevait payer la perpétuité de ses privilèges. On exigea que les actions reçussent la nourriture de 3 mille livres déjà demandée, ou que deux fussent converties en une, sous peine de nullité. Il fut
créé pour 8 millions de renies, a 2 pour cent, sur les recelles générales, afin de fournir aux créanciers des provinces un emploi de leur papier. Enfin, pour mettre un terme à la circulation du papier, il fut décidé que les billets de 10 mille livres, et de mille, qui, au 1*'' novembre, n'auraient été employés ni en rentes sur rhôtel de ville, ni en rentes sur les recettes générales, ni en nourriture d'actions, ni en achats des 50 mille actions dernièrement créées, cesseraient d'avoir cours, et deviendraient actions rentières de la compagnie, avec revenu fixe de 2 pour cent. Ils étaient donc condamnés à prendre la forme d'actions, sans même avoir la chance d'une amélioration de revenu, si les opérations de la compagnie étaient heureuses.
Cet édit^ qui annonçait le terme prochain du système^ accéléra encore la chute des billets de mille et de 10 mille livres. La banque, pour se conformer au discrédit progressif, avait élé
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obligée de réduire les 200 millions fournis pour Touverture de comptes courantSy à SO. Les actions ne se vendaient plus que 2 mille livres billets, et 2 mille livres billets représentaient à peine 200 livres en argent, de manière que les actions, qui avaient valu 18 mille livres en novembre 1719, n'en valaient plus que 200 en oclobre 1720.
Le marché de papier, qui avait été transporté de la place Vendôme à Thôlel de Soissons, fut de nouveau fermé. On institua soixante agents de change, destinés à être les intermédiaires des achats et des ventes, et on défendit toute réunion de spéculateurs sur les places publiques.
Enfin^ les rigueurs contre les mississipiens enrichis commencèrent dans ce même mois d'octobre. Depuis longtemps, on se doutait bien que le gouvernement, suivant un ancien usage, leur enlèverait, par les visas et les chambres
ardentes, ce qu'ils avaienl acquis par Tagiotage. On dressa le rôle des individus connus pour avoir spéculé sur les actions. Une commission extraordinaire inscrivait arbitrairement sur ce rôle ceux que la notoriété publique désignait comme s'étant enrichis d^ns le commerce du papier. Ils furent condamnés à venir déposer un certain nombre d'aclions aux bureaux delà compagnie, et à en acheter le nombre nécessaire, s'ils avaient vendu celles qu'ils possédaient. C'était un moyen de ramener forcément à la compagnie les réaliseurs qui l'avaient délaissée. On donna huit jours aux spéculateurs de bonne foi pour opérer volontairement le dépôt prescrit. Afln d'empêcher la fuite à l'étranger, il fut défendu, sous peine de mort, de voyager sans passe-port.
Ces mesures augmentèrent encore la baisse des actions. Tous ceux qui jusque-là n'étaient pas inscrits au rôle des spéculateurs enrichis, et qui ne savaient pas ce qu'on ferait des actions
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déposées, se hàlèreot de vendre celles qu'ils avaient. Le système disparut enfin en entier dans le mois de novembre 1720, un an après le moment de sa grande vogue. Tous les billets furent changés en rentes ou en actions rentières, et toutes les actions furent déposées à la compagnie. Alors on annonça un visa général , consistant à faire une revue de la masse entière du papier, afin d'annuler la plus grande partie de celui qui appartenait aux riches agioteurs.
Law, prévoyant les nouvelles colères qu'allait exciter le visa, songea dès lors à sortir de France. La haine qu'il inspirait était si violente^ que, depuis la scène du 17 juillet, il n'avait pas osé quitter le Palais-Royal. Le fait suivant peut donner une idée de la fureur excitée contre lui. Un cocher de fiacre étant en dispute avec un cocher de carrosse, s'écria : C'est la voiture de Law! Aussitôt le peuple se précipita sur cette voiture et faillit déchirer le maître et le cocher.
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Law se retira d'abord à sa terre de Guermande, et demanda des passe-ports au duc d'Orléans^qui ne les lui fit pas attendre. Le duc de Bourbon, enrichi par le système^ crut devoir des égards à Law, et lui offrit de Targent^ ainsi que la voiture de madame de Prie, sa maîtresse. Law refusa Targent, et accepta la voiture de madame de Prie. Il se rendit à Bruxelles, n'emportant avec lui que la somme de 800 louis.
A peine fut-il parti, que le séquestre fut mis sur ses biens^ consistant en terres et en actions. Law avait été imprudent, coupable même dans la conduite du système^ mais il était plus occupé de ses idées que de sa fortune. Tandis que les riches mississipiens avaient acquis des fortunes de 30 et 40 millions, lui, possesseur de tous les trésors du système, avait à peine gagné 10 millions, les avait placés en France, et n'avait rien envoyé à l'étranger. Pouvant puiser à la banque des sommes considérables en es-
péces, il De songea pas même à se procurer de Targent pour son voyage , et il dut à un hasard les 800 louis qui lui servirent à se mettre en route. On séquestra ses biens, sous prétexte de régler ses comptes personnels avec la compagnie, dont il était cependant créancier et non pas débiteur.
Les frères Paris furent chargés du visa. Il porta sur 2 milliards 222 millions de papier, restant du système, et consistant en actions, ou billets devenus actions rentières. On examina à quel titre ces effets se trouvaient dans les mains des personnes qui les avaient déposés, et on annula ceux qui appartenaient aux nouveaux enrichis, ce qui réduisit la masse totale du papier de plus de 500 millions. La dette de TÉtat fut ainsi changée partie en rentes, partie en actions. Le capital était à peu près le mênœ qu'avant le système, mais Tintérét en était fort diminué. Le trésor n'avait guère plus de 57 mil-
lions, au lieu de 80, à payer ; mais une foule de créanciers avaient été complètement ruinés, et le crédit se trouvait en aussi mauvais état qu'en 1716. La banque fui abolie; la compagnie, privée des fermes , des recetles générales , de tous les revenus de l'État, et bornée au commerce d'outre-mer, continua d'exister sous le titre de compagnie des Indes , et fut le seul débris de la vaste machine imaginée par Law.
Récapitulons les événements du système ^ pour en bien montrer l'ensemble, et pour rendre plus claires les causes de sa ruine.
Un Ecossais, transporté d'une contrée pauvre au milieu de pays riches, avait été frappé du spectacle d'une vaste circulation, et avait été amené à croire que toute prospérité venait de l'abondance du numéraire. Apercevant dans les banques un moyen d'augmenter le numéraire, parce qu'elles procurent au papier cours volon-
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taire de monnaie^ il imagina une banque générale, réunissant à Texploitation du commerce Tadministration des revenus publics, émettant un papier>raonnaie pour les grands payements,
réservant les espèces métalliques pour les petits, joignant ainsi à la création d'une monnaie abondante celle de placements commodes et avantageux.
Rebuté en divers pays, cet Écossais fut écouté eu France, où il ti;puva un gouvernement réduit aux expédients, et enclin aux idées nouvelles. Il créa d'abord une banque privée que le besoin d'un établissement de crédit fit réussir. Il institua ensuite, mais entièrement à part, une compagnie de commerce, qu'il dota successivement des attributions les plus diverses, dans le but de la réunir ultérieurement à la banque, et de compléter ainsi le vaste établissement qu'il avait projeté. Les premières actions de cette compagnie furent délivrées aux porteurs des divers
papiers d'État qui représentaient la dette flottante, de manière que les créanciers du trésor furent remboursés avec les privilèges dont se composait la fortune de la compagnie. Bientôt Law transporta à cette compagnie les grandes fermes, à condition qu'elle se chargerait de la dette fondée, montant à 1,600 millions. De la sorte tous les créanciers de TÉtat allaient devenir successivement actionnaires de la compagnie, et^ quoiqu'ils ne reçussent plus que 3 pour cent de leurs capitaux, ils devaient trouver dans les profits d'une immense exploitation de quoi parfaire leur revenu. Le projet s'accomplit; les 1,600 millions se déplacèrent ; mais, conduits sans précautions, ils se précipitèrent sur les actions par la crainle de voir ce placement leur échapper. Les actions montèrent à trente-six capitaux pour un, et la dette, qui, transformée en actions, aurait du s'élever à 2 milliards au plus, s'éleva fictivement à 8 ou 10. Une ivresse générale s'empara de toutes les
imaginations; on accourut, non plus pour avoir un placement, mais pour s*eurichir au moyen de Télévation merveilleuse de ce capital. Une foule de propriétaires abandonnèrent leurs propriétés réelles, qui n'augmentaient pas de valeur, pour ces propriétés imaginaires, dont le prix croissait à vue d*œil. Alors les possesseurs du papier, plus avisés que les spéculateurs qui venaient après eux, s'empressèrent de le donner pour des richesses effectives. Leur exemple fut suivi, et chacun voulut réaliser. Dès ce moment, le fictif entrant en comparaison avec le réel, l'illusion cessa, et la chute des actions devint bientôt rapide. Ceux qui avaient pris le capital fictif pour 10 milliards, le virent successivement tomber à 8 et 6, et furent en proie à un vrai désespoir. Il fallait les plaindre, mais ne pas cherchera empêcher une catastrophe devenue inévitable. Law, qui avait souffert qu'on l'adorât pour cette création subite de richesses^ eut le tort de chercher à la main-
tenir, et il eut la malheureuse idée de rattacher Paction au billet. Il essaya d'abord d'établir la valeur du billet, en le rendant obligatoire dans tout payement au-dessus de 100 livres, et en défendant la possession de plus de 500 livres de numéraire à la fois. Il Oxa ensuite la valeur de Faction en billets, et décida que l'action serait reçue à la banque pour9,000 livres papier. Tout aussitôt la masse des actions se changea en cette monnaie forcée^ et se précipita sur les propriétés pour les acheter. Qu'arriva-t-il? Le capital fictif tomba sous forme de billets comme il serait tombé sous forme d'actions ; seulement, le billet, qu'on aurait pu sauver, fut perdu. Tous ceux qui avaient à traiter refusaient les billets eu payement, ou en exigeaient le double, le triple, le quadruple de la valeur des choses. Il n'y avait que les créanciers liés par des engagements écrits, qui fussent forcés de prendre la nouvelle monnaie suivant toute sa valeur nominale, et ceux-là furent ruinés. Pour
faire cesser ce mensonge inique des monnaies, ou voulut réduire, le 21 mai, les valeurs nominales ; maiS; une clameur violente s'étant élevée, on recula, et ou laissa exister le mensonge. La ruine du système n'en fut pas moins inévitable, car une pareille fiction ne pouvait subsister. Il fallut alors démolir le système, changer les actions et les billets en rentes, et revenir à Tancien état de choses , après d'affreux désastres et un cruel déplacement de toutes les fortunes. Tel fut le système de Law, et sa triste fin.
Si on compare cette catastrophe financière à celle des assignats, et à la crise de la banque d'Angleterre dans notre siècle , on reconnaîtra que les événements du crédit ont entre eux une singulière ressemblance, et on tirera de leur comparaison d'utiles enseignements.
Le crédit a toujours pour but d'anticiper sur
Ta venir, en employant des valeurs futures, et en les faisant circuler comme si elles existaient déjà.
Law, supposant le succès d'une vaste exploitation commerciale, en représenta les profits par des actions, et se servit de ces actions pour payer les dettes de TÉlat.
La révolution française voulut payer les offices abolis, la dette de la monarchie, et les frais d'une guerre universelle, avec*les biens nationaux : ces biens ne pouvant se vendre à cause de leur quantité et du défaut de confiance, elle anticipa sur la vente^ et représenta leur valeur par un papier appelé assignats.
La banque d'Angleterre, soit par l'escompte, soit par les prêts faits au gouvernement^ supposa et accepta comme réelles deux espèces de valeurs : les effets de commerce qui représentaient
iS..
d'immeuses quantités de denrées coloniales, d'un placement difficile, et les engagements de TÉtat, valeurs infiniment variables, et dépendantes des succès de la guerre et de la politique.
Dans les (rois cas , il existait une valeur douteuse : les actions de Law représentaient des succès commerciaux, et des produits fiscaux très-incertains; les assignats représentaient le prix de biens qui seraient peut-être détournés de leur destination révolutionnaire; les billets de la banque d'Angleterre représentaient des engagemeuls que l'Etat ne pourrait peut-être pas remplir.
La crise produite par le doute varia dans les trois cas, suivant toute la différence des circonstances. Le prestige d'un pays récemment découvert, le déplacement subit d'une somme énorme^ firent monter les actions de Law d'une manière extravagante. Mais une confiance aveu-
gle devait amener bientôt un désespoir aveugle, car la véritable confiance, fondée sur le succès réel du travail, lente comme lui dans ses progrès, est seule dispensée de ces retours subits qui ressemblent à des tempêtes. Les assignats ne pouvaient se perdre de la même manière. Ils ne pouvaient monter parce qu'ils représentaient une valeur de terres qui n'était pas susceptible de s'accroître. Mais, à mesure qu'on doutait des succès de laRévolulion et du maintien des ventes nationales, ils baissaient; à mesure qu'ils baissaient, le gouvernement, pour suppléer à la valeur par la quantité, était obligé de doubler leur émission, et la surabondance se joignait au doute pour les déprécier. Les billets de la banque d'Angleterre, fondés sur des marchandises qui pouvaient se déprécier, et sur des engagements d'Etat, que les victoires de la France dépréciaient sans les ébranler, subissaient une baisse, mais une baisse modérée, parce qu'une seule partie du gage était contestable.
Dans les trois cas, raulorilé^ voulant suppléer à la confiance par la force, échoua en proportion de la valeur douteuse, dont elle cherchait à certifier la réalité par des moyens violents.
Law fixa la valeur des actions en billets, et essaya de fixer la valeur du billet lui-même, en rendant son acceptation obligatoire à un taux déterminé.
Le gouvernement révolutionnaire français donna cours forcé de monnaie aux assignats, et punit de mort quiconque refuserait de les prendre pour toute leur valeur nominale.
La banque d'Angleterre se fit autoriser à ne plus rembourser ses billets à vue.
Il résulta de ces diverses mesures une perturbation effrayante dans les échanges. Tous ceux qui avaient des marchés à conclure ne voulaient point accepter la monnaie forcée d'après
soD titre, et en demandaient le double, le triple, suivant le degré de la dépréciation ; mais ceux qui étaient obligés de subir Texécution d'un marché antérieur, tous les créanciers, en un mot, étaient ruinés, parce qu'ils étaient obliges d'accepter une valeur purement nominale.
A mesure que la résistance augmentait, l'autorité devenait plus vexatoire, parce qu'elle était obligée, pour forcer la conflance, de pénétrer dans l'intérieur domestique. Law défendit la possession de plus de 500 livres de numéraire, et autorisa la délation. Le gouvernement révolutionnaire, plus violent et plus extrême en toutes choses, établit le maximuniy et régla le taux de tous les échanges, mais il ne réussit pas davantage. La banque d'Angleterre, plus modérée parce qu'elle mentait peu dans les valeurs qu'elle proclamait comme certaines, se fia au patriotisme des marchands de Londres, lesquels se réunirent et déclarèrent qu'ils prendraient les
billets en payemenl. Les billets couliuuèreul à circuler avec un agiot modéré.
Mais les moyeus forcés d empêchent pas la chute de ce qui doit périr. Les 8 ou 10 milliards de Law u'en tombèrent pas moins au-dessous même de ce qu'ils valaient. Les assignats, émis hors de proportion avec les biens qu'ils représentaient, s'évanouirent complètement. Les billets de la banque d'Angleterre fléchirent jusqu'à 12 et 15 pour cent de perte, se relevèrent à la paix générale, lorsque le payement en argent fut rétabli, mais auraient pu succomber, si Napoléon; plus prudent, eût employé contre la politique anglaise le secours infaillible du temps.
Plusieurs vérités résultent de ces faits.
Le crédit doit représenter des valeurs certaines, et doit être tout au plus une anticipation très-limitée sur ces valeurs.
Dès que ces valeurs deviennent incerlaincs , la force ne peut rien pour les soutenir.
Les valeurs forcées sont refusées par les contractants libres, et ruinent ceux qui, grâce à des contrats antérieurs, ne sont plus libres de les refuser.
Ainsi, mensonged'un moment, vexations inutiles, spoliation forcée d'une multitude de contractants, et déplacement de toutes les fortunes, tel est le résultat ordinaire du crédit illusoire, bienlôtsuivi du crédit forcé. La moins fâcheuse de ces trois expériences, si peu dommageable, qu'elle n'entraîna qu'une gène momentanée, celle de la banque d'Angleterre, dut son salut à la victoire. Il ne faut jamais faire dépendre toutes les valeurs d'un pays des faveurs trompeuses de la fortune.
Law, génie malheureux, après avoir un moment rempli l'Europe de son nom et de son système, parcourut diverses contrées du conii-
mai, et se fixa enfin à Venise. Malgré les capitaux qu il avait apportés en France et ceux qu'il y avait laissés, il termina sa vie dans Tindigence. Resté en correspondance avec le duc d'Orléans, puis avec le duc de Bourbon, il ne cessa de réclamer ce que le gouvernement français avait rinjustice de lui refuser. Il écrivait au duc de Bourbon : « Ésope fut un modèle de désintéres- » sèment; cependant les courtisans Taccusèrent >» d'avoir des trésors dans un coffre qu'il visitait » souvent: ils n'y trouvèrent que l'habit qu'il » avait avant d'être dans la faveur du prince. » Si j'avais sauvé mon habit, je ne changerais » pas d'état avec ceux qui sont dans les pre- » miers emplois; mais je suis nu; on veut que » je subsiste sans biens, elque je paye des dettes » sans en avoir les fonds. » Lawr n'obtint pas Tancien habit qu'il réclamait. Peu d'années après sa sortie de France, en 1729, il mourut à Venise, pauvre, malheureux et oublié.