CHAPITRE V
L'écriture chinoise nous présente un système entièrement arrêté; elle paraît presque aussi ancienne que la langue chinoise, dont elle reproduit l'esprit et les défauts. 11 semhle qu'elle n'ait jamais dû changer et qu'elle ait été, dès le premier jour, telle que nous la voyons aujourd'hui. Et pourtant, elle aussi a eu son histoire. Le chinois différait moins, dans le principe, de l'écriture cunéiforme et des hiéroglyphes de l'Egypte qu'on ne serait tenté de le croire aujourd'hui. Quelques-unes des idées les plus élémentaires y étaient rendues de la môme manière. Parfois même les trois systèmes se sont rencontrés dans le choix de certains symboles; mais ces ressemblances sont trop vagues pour qu'on y puisse chercher la preuve d'une origine commune. Les différences des grands systèmes hiéroglyphiques nous intéressent davantage , parce qu'elles ont pour causes principales, d'une part, les instruments dont on se servait pour écrire, de l'autre, le génie de la langue qu'il s'agissait de rendre.
Dans le principe, les caractères chinois étaient de véritables hiéroglyphes, rappelant assez l'écriture des Mexicains lorsque les Européens arrivèrent dans leur pays. Toutes les écritures ont commencé par représenter des objets. Le soleil était figuré par un disque O, la lune par un croissant ). Le pinceau, se prêtant mal à tracer un rond, donna à ces caractères des formes anguleuses et carrées; le soleil
devint 0, la lune ^. Toutefois, l'esprit chinois a aussi eu sa part dans celte transformation. La langue chinoise procédant par monosyllabes et les mots étant comme autant de petites unités impénétrables les unes aux autres, il était naturel d'exprimer chacun d'eux par un signe et de l'enfermer comme dans une cage.
Nous ne possédons pas d'inscriptions chinoises écrites avec ces caractères primitifs. Sur certains vases antiques, on trouve bien le rhinocéros ou le dragon, mais il est difficile de dire s'ils y jouent le rôle de caractères, ou bien si ce ne sont pas de simples motifs d'ornementation. Presque tous les anciens monuments écrits de la Chine ont péri lors de l'incendie des livres ordonné, d'après la tradition, par l'empereur Tsin-chi Hoang-ti, le constructeur de la grande muraille, en l'an 2i3 avant notre ère. Ce que nous en connaissons nous a été transmis par les lettrés, qui ont pris, lors de la renaissance des lettres, un soin extrême à retrouver et à rétablir tous les monuments pouvant jeter quelque lumière sur les premiers siècles de leur histoire et en particulier sur l'origine des anciens caractères. Il s'est ainsi passé en Chine un fait analogue à celui dont nous offrent l'exemple les tablettes cunéiformes qui composaient la bibliothèque des rois d'Assyrie. Non seulement les lettrés nous ont conservé des textes et des inscriptions qui leur étaient de bien des siècles antérieurs, mais ils les ont accompagnés de commentaires et de glossaires très précieux pour l'histoire de l'écriture chinoise.
Voici, d'après Abel Rémusat^'' et Klaproth'^', quelques-
''' Recherches surVorigme de la fonnatiou de l'cciiture chinoise {Mémoires de l'Institut royal de France , l. VIII, iSay, in-/i°). '*' Aperçu de rorifrinc des diverses écritures, p. It-i'S.
unes de ces images anciennes mises en parallèle avec les caractères usités de nos jours :
Pluie
Aurore
Feu
Mont
iiz •
mt
Oiseau
mao
'oisson
Dragon
ni '"""fi'
Têtard
Œil
Bo'jche
Jardin
Cliariot
Hache
Flèche
Vase
mou
kheou
^ yeou
di tche
Ë thsy
■^ tchi
5^ lion
Les caractères des plus anciennes inscriptions connues
s'écartent déjà beaucoup des représentations figurées par lesquelles on veut les expliquer. On peut s'en convaincre par l'inscription ci-dessous, gravée sur une lance et qui daterait, d'après l'auteur du recueil chinois où elle se trouve reproduite, de plus de 2,000 ans avant notre ère^'^.
En dehors de ces caractères et de quelques autres du même genre, il n'existe qu'une inscription chinoise remontant à une aussi haute antiquité, l'inscription érigée par l'empereur Yu le Grand, 2278 ans avant notre ère, sur le mont Heng-Ghan, dans les montagnes du Hoù-nân, en commémoration des travaux accomplis par lui pour mettre fin aux inondations qui désolaient la Ghine. Seulement elle ne nous est connue que par des copies datant déjà de plusieurs siècles et gardées à Pékin dans les archives de l'empire, et tous les efforts faits pour retrouver la pierre sur laquelle elle était gravée sont restés infructueux; aussi n'a-t-il pas manqué desavants pour en contester l'authenticité.
La connaissance en a été apportée en Europe, au commencement du siècle, par le P. Amyot, et, depuis, cette inscription a été reproduite et étudiée ^"^J par
''' Journal asiatique , avril-mai 1868, p. 368, n° 1. ''' Mémoires sur l'anliquité de l'histoire et de la civilisation chinoises [Journal asiatique, avril-mai 1868).
hh PREMIÈRE PARTIE.
Paulhier. Si elle est authentique, elle nous représente la forme la plus ancienne de l'écriture chinoise à laquelle on puisse remonter historiquement. Or les caractères de cette inscription sont des hiéroglyphes déjà très altérés; ils appartiennent à l'écriture que les Chinois appellent écriture
des têtards, à cause de la forme des éléments dont elle se compose. Nous en donnons ici quelques-uns, en mettant en regard les caractères correspondants de l'ancienne écri-
EGHITUUE CHINOISE. Uh
tare tchouen, usitée de l'an 800 à l'an 200 avant notre ère, et ceux de l'écriture courante.
Les hiéroglyphes primitifs des Chinois étaient peu nombreux. Dans toute écriture idéographique, le nombre des caractères doit être très limité. Les Chinois l'avaient, dit-on, fixé à deux cents, de peur des confusions. Ces caractères représentaient pour la plupart des objets matériels. Mais une langue ne peut pas se contenter de deux cents idées. Pour l'enrichir, ils combinèrent ces signes ensemble et en firent des caractères composés. Le r milieux [tchouno) était représenté par une ligne verticale qui traverse un cercle; le cr tonnerres (loui), par quatre roues que rejoignent des lignes droites en zigzag; les trperdrixn et les ctfaisansn, par le signe d'oiseau et celui de flèche.
L'emploi de caractères composés était surtout nécessaire lorsque l'idée à exprimer était une idée générale et qu'un seul signe ne suffisait pas à la rendre. C'est ainsi qu'on associa le soleil et la lune, en ne considérant plus que leur qualité commune, la splendeur; le nouveau groupe IjJ prit le sens de cr brillera. De même, on fondit les caractères "M" (ftèten et i^ cr mouvements en un seul signe xi, qui désigna une tête en mouvement, c'est-à-dire l'a intelligences. L'idée de «descendances fut exprimée par la figure d'un enfant pendu à une chaîne ; la réunion des idéogrammes/em/ne et enfant reçut le sens d'tcaimem; trêtre compatissants!'' fut rendu par un cœur surmonté de deux traits horizontaux, qui signifient deux, pour exprimer l'idée de sentir les peines d'un autre cœur; le «principe du ciels, par un vase renfermant le signe du bonheur; le «principe
Kloproth, p. 19 et i3.
de la terre n, par le même vase avec le caractère hiounfr ccmalheuni.
Le nombre des idées que l'on pouvait exprimer de cette manière était encore très limité et la complication des caractères empêchait de les multiplier à l'infini. Pour y remédier, les Chinois imaginèrent d'envisager les caractères qu'ils avaient créés comme étant les signes non plus de certaines idées, mais de certains sons. Chaque caractère cessa de représenter une idée ou un objet, pour ne plus représenter que la prononciation attachée à cet objet. C'est le principe même du rébus. D'après ce système, en français, par exemple, l'image du porc, au lieu de désigner l'animal qui porte ce nom, serait attachée à la syllabe for, quel qu'en soit le sens; il pourrait s'employer indilTérenunent pour toutes les acceptions de cette syllabe, qu'il s'agisse du porc (animal), ou du port de mer, ou d'un port de lettre, ou du port (démarche de l'homme), ou des pores de la peau. Dans une langue comme le chinois, oii les mots n'ont jamais plus d'une syllabe, chacun de ces signes devait devenir l'expression constante d'une syllabe. Le phonélisme remplaça presque entièrement l'écriture idéographique. Cette transformation paraît avoir été très ancienne. L'inscription de Yu est déjà en grande partie phonétique.
Lephonétisme, toutefois, avait un inconvénient. Quehjue grand que soit le nombre des syllabes (on en compte 1 2G0 en chinois), le nombre des mots d'une langue est beaucoup plus considérable encore; il en résulte que, dans une langue monosyllabique, des mots n'ayant aucune parenté doivent nécessairement se prononcer de la même manière. Un même caractère peut avoir cinq, six ou huit sens dillerents. La confusion serait inextricable sans le secours des clefs.