‹ Histoire de lécriture dans lantiquitéChapitre 36 sur 79 · IM · texte numérisé non relu

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136 DEUXIKME PARTIE.

La seconde réforme apportée par les Grecs dans l'écrilure a consisté à redresser les lettres. Les Sémites ont toujours eu une propension naturelle à pencher les caractères et à les rapprocher de plus en plus du type cursif; les Grecs, au contraire, coupèrent les queues des lettres et retranchèrent peu à peu tout ce qui dépassait la ligne, de façon à faire tenir les lettres sur leurs pieds et à bien calibrer les inscriptions. L'a est un des exemples caractéristiques de cette transformation. Dans le Traité des Éléens, il présente encore parfois la forme ^, qui n'est autre que r< phénicien retourné et privé de ses antennes : >. Mais déjà, dans la môme inscription, nous voyons le jambage supérieur s'allonger pour rejoindre la ligne inférieure : A; enfin, les deux côtés de l'angle prennent une égale inclinaison, et nous arrivons à la forme A, qui est à peu près celle du grec classique.

L'm (m), I'n (n'), le delta A (a.), le rho P (f>), pourraient prêter à des remarques analogues. Pour le A, qui est né du i phénicien, les Grecs ont encore été plus loin; ne réussissant pas à le faire tenir en équilibre, ils l'ont mis sens dessus dessous, T, et ont allongé la barre oblique, A, de façon à rendre les deux jambes égales. Il leur a fallu plusieurs siècles, cependant, pour arriver à tracer les magnifiques inscriptions que nous admirons encore aujourd'hui. Dans les anciens textes, les lettres sont employées avec parcimonie; on supprime les lettres doubles, souvent même on fait des élisions qui nous étonnent. Ces lettres ont de plus un certain air heurté; on sent l'effort, et pourtant les inscriptions archaïques se distinguent déjà par la régularité et le sens épigraphiquc inhérents au génie grec.

Une autre transformation beaucoup plus |)rofonde, portant non plus sur la direction des lettres ni sur leur forme,

mais sur leur valeur, avait eu lieu dès le premier jour de l'adoption de l'alphabet phénicien par les Grecs. L'alphabet phénicien n'avait pas de voyelles; on n'écrivait que les consonnes, en laissant au lecteur le soin de suppléer le reste. Au fond , l'écriture sémitique était restée syllabique , la voyelle, indiiïérente, étant comprise dans la consonne. L'esprit clair des Grecs ne pouvait se contenter de celte écriture par à peu près. Pour se procurer des voyelles, les Grecs puisèrent dans le tas des gutturales et des semi-voyelles dont leur langue sonore n'avait que faire. Valef devint A; le hé, E; le iod, I; Yaïii, 0. Ces voyelles ne leur suffisant pas encore, ils dédoublèrent le vau, qui correspondait déjà au digamma, et en tirèrent Vu voyelle, qu'ils transportèrent à la fin de l'alphabet, en lui donnant la forme Y.

Vupstlon paraît déjà dans les inscriptions grecques les plus archaïques; il y a donc lieu de croire qu'il est de création aussi ancienne que les quatre autres voyelles et qu'il est contemporain de l'adoption de l'alphabet phénicien par les Grecs. Pourtant Vupsilon a été emprunté à une autre forme du vau que le digamma : tandis que le digamma F représente l'ancienne forme phénicienne du vau, Yupsilon Y répond à celle que nous trouvons sur la stèle de Mésa, Y. Peut-être faut-il voir dans ce fait encore un indice de la diversité des sources de l'alphabet grec'*'.

Plus tard , chez les Ioniens, une nouvelle distinction transforma l'aspiration dure, hetk = H , en é long = éla. Enfin, après l'adoption de l'alphabet ionien par toutes les populations grecques, on tira de l'o, par une sorte de redoublement, I'q. Ainsi se trouva complété le système des voyelles.

'■' Voir plus haut, p. 199.

A cette grande réforme vinrent se joindre d'autres changements de moindre importance. Certaines lettres phéniciennes tomhèrent hors d'usage, puis disparurent tout à fait. Le digamma, qui correspondait au vau, avait peu à peu perdu sa valeur primitive; il en fut de même du koppa, correspondant au qof phénicien , <p, qui disparaît très tôt de l'alphahet grec. Enfin, les Grecs ont fondu ensend)lc plusieurs sifflantes qui faisaient pour eux double emploi. De bonne heure, chez les Ioniens, le çade (grec s) s'était confondu plionétiquement avec le sin (grec z) et avait servi, conjointement avec lui, mais dans des groupes de populations dilférents, à rendre le son s représenté en grec par le stg-wa^'); puis il finit par être évincé par lui. La place du çade restait vide. Dans l'alphabet grec définitif, nous voyons le i (^) , qui occupe la place du samech et en a la forme, prendre alors la valeur du çade; d'autre part, le nom du samech a passé, avec une légère métathèse, au sigma Z, qui correspond, pour la forme et pour le son, au sin phénicien W, et qui occupe la même place dans l'alphabet. Ces lettres perdues ont toutefois gardé, en partie du moins, leur valeur dans la numération, et leurs noms nous ont été conservés, soit par les grammairiens grecs, soit môme par les auteurs classiques. Dans les Nuées d'Aristophane, deux chevaux de l'écurie de Phidippide portent les noms de Koppatias et de Saiiq)horas '"^^

En même temps qu'ils sacrifiaient certaines lettres phéniciennes, les Grecs enrichissaient leur alphabet des trois consonnes complémentaires «t>, X, t, qui vinrent se placer

'■> Hirsclifeld, Revue des éludes grecques, juillet-septembre 1890, p. aai-

'•' Aristoplianc, Nubes, v. a3 et laa, et scoliaste.

à la suite de I'y. Le problème de la genèse de ces nouvelles lettres est assez obscur, et il a donné lieu, jusque dans ces derniers temps, à de nombreuses controverses. MM. Fr. Lenormant, Glermont-Ganneau^'' et Kirchhoiï'"^' l'ont résolu en sens divers. En tout cas, la création des lettres complémentaires remonte fort haut, car on les trouve dans toutes les inscriptions grecques, à l'exception de celles de Théra, de Melos et de Crète; elles figurent même dans les alphabets des colonies de Chalcis, dont la fondation date de la fin du viu*^ siècle.

Cette révolution dans l'écriture ne s'est pas accomplie d'un seul coup, et, pendant des siècles, l'écriture grecque n'a pas eu l'unité absolue que nous lui prétons. KirchhofT divise les alphabets grecs en deux grandes familles, suivant l'ordre et la valeur qu'ils assignent aux lettres complémentaires : les alphabets orientaux, auxquels il faut joindre ceux de Corinthe, de Mégare et d'Argos, et les alphabets occidentaux, qui comprennent ceux de la Grèce propre et de ses colonies occidentales. Dans les premiers, <J>, X, t sont rangés dans l'ordre actuel, avec leur valeur habituelle; les seconds donnent à ces lettres la place et les valeurs suivantes : X (=^), d) et V (=x)' ^^'- Lenormant, développant les idées de Franz, a cru pouvoir établir une classification plus détaillée, qui n'est toutefois pas admise par Kirchboff. Il divise les alphabets grecs en quatre branches, correspondant, à peu de chose près, aux quatre groupes principaux des populations helléniques :

1° L'alphabet éolo-donen, usité surtout chez les Grecs du Péloponèse, de l'Eubée, de l'Achaie et de la Grande-Grèce,

'■' Mélanges Graux, i884, p. Itib-lido.

''' KirchhofT, Studien, etc., p. vi et 172-17^.

et qui était resté le plus proche du phénicien. Il avait conservé le digamma F, le koppa î et le sam ^; Yéla B n'y était pas encore une voyelle, et jouait le rôle d'aspirée; enfin, cet alphabet possédait les sifflantes M = <t et X = |.

2° Dans YaJphabel des îles, nous retrouvons les trois lettres caractéristiques /", ?, ^; mais le B = H joue le rôle tantôt d'aspirée, tantôt de voyelle; le M = <t et le X = | ont disparu ou ont changé de valeur.

3° Lalphahel ionien se distingue par l'absence des cinq lettres caractéristiques de l'éoio-dorien; il a, par contre, une lettre nouvelle, l'îî, pour rendre \'o long; l'H y a constamment la valeur de voyelle.

/i" Enfin, YaJpliabel atlique, qui ne comptait que vingt et une lettres, ou vingt-deux, avec le qoppa des anciennes inscriptions.

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