LES DERIVES DE L'ALPHABET GREC
PHRYGIEN, LYCIEN, CARIEN.
L'écriture grecque a dû sa fortune exceptionnelle à la civilisation hellénique et aux idées que le siècle de Périclès et celui d'Alexandre ont jetées dans le monde. A côté de ses grandes lignes, que nous avons suivies depuis la naissance de l'alphabet grec jusqu'à sa constitution définitive, il existe, aux confins du monde oriental, quelques alphabets isolés qui se rattachent, en partie du moins, aux mêmes origines.
On trouve, jusque dans les îles de la Grèce, des inscrip-
lions écrites avec des caractères apparentés au grec, mais dans une langue qui ne rappelle aucun des dialectes lielléniques. Tel est ce curieux bas-relief de Lcmnos qui est accompagné d'une double inscription dont on ne peut tirer aucun sens'"'. Mais c'est l'Asie Mineure qui est le centre principal de ces formes plus ou moins altérées de l'alphabet grec. Là nous avons les inscriptions phrygiennes, lyciennes et cariennes, qui ont recours à trois alphabets distincts et sont, à des degrés divers, encore inexpliquées.
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L'alphabet phrygien a été connu d'abord (1820) par les inscriptions de sept tombes monumentales trouvées à Prymnessus en Phrygie, et dont l'une contenait les restes d'un roi nommé Midas. Quelques autres inscriptions très courtes, quelques grajfiù tracés par les mercenaires de Psammé-
*'* Bullcliii de correxpondaiice hellénique , jan\'\ev 1SS6 , f. 1-6.
PHRYGIEN, LYGIEN, GARIEN. 145
tique sur les rocliei's d'Assouan ou sur les jambes des colosses qui sont à l'entrée du grand temple d'Ipsamboul*", forment tout ce que nous possédons de cet ancien alphabet. Le tableau que nous reproduisons ici a été gravé, de même que celui de l'alphabet lycien, pour l'article Alphabet, dans le Dictionnaire des antiquités de M. Saglio. Nous avons assigné, autant que possible, aux différents caractères les valeurs que des travaux ultérieurs ont permis de déterminer. Néanmoins, ces alphabets ont besoin d'être complétés par ceux qu'ont donnés Roberts (^htroduction to Greek Epigmphy , p. 3i2 et 3i/i) et J. Imbcrt {^Babylonian and oriental Record, t. III, 1889, p. 252-269).
Alpliabet lycien. — Les inscriptions lyciennes sont plus nombreuses. Elles ont été réunies, d'abord par Ch. Fellows'-', puis, d'une façon plus complète et plus exacte, par l'Expédi tion archéologique autrichienne en Asie Mineure (^). La plus importante est l'inscription historique, longue de 25o lignes, gravée sur l'obélisque de Xanthus. Il faut faire rentrer dans la même catégorie une série très nombreuse de monnaies sur lesquelles on retrouve le même alphabet et qui étaient restées jusqu'alors sans attribution. Ces inscriptions, qui seraient d'un haut intérêt, ne nous ont pas encore livré la clef de l'écriture lycienne; grâce aux travaux dont elles ont été l'objet, nous les lisons maintenant, mais nous ne les comprenons pas, à l'exception des noms propres et de quel-
''' Voir plus liant, p. i4o et i4i.
'*' Cil. Fellows, An Account of Discoveries in Lycia, London, iSit, \n-li°.
''' Reken im sûdivcstliclicn Kleinasien, I. I Lykicn u. Knrien, v. 0. Benii- (lorf u. G. Niemanii, t. II Lyiden, Mylias u. Kibyratia, v. E. Petersen u. Y. V. Luscliau. Wien, 1886-1889. In-P.
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quesaulres mots peut-être ; comme les inscriptions étrusques , elles restent pour nous une énigme.
L'alphabet que les inscriptions de Lycie nous ont transmis a un aspect archaïque qui rappelle l'alphabet grec primitif; mais la présence duX, et peut-être du <1>, suivant KirchholT, prouverait qu'il est de date moins ancienne qu'on ne serait porté à le croire. Chose curieuse, l'alphabet des Lyciens ne leur est pas venu de leurs voisins les Ioniens; ils l'ont reçu des Doriens, ainsi que l'a établi Kirchhoff.
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Les Lyciens, en outre, dont la langue présentait un système de vocalisme délicat ot compliqué, non seulement ont adopté les voyelles grecques, mais ils les ont dédou-
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blées, et ils ont créé tout un système de voyelles très savant, qui ne rappelle en rien la sobriété des alphabets primitifs. Peut-être faut-il chercher dans l'isolement de ces j)opulations et dans leurs relations constantes avec l'Orient le caractère spécial de cette écriture, qui n'est pas sans présenter un air de parenté avec l'écriture cypriote ('l
Ce mélange d'iniluences grecques et orientales est encore plus sensible dans les inscriptions de la Carie. Valphabet carien paraît se rattacher au grec par certaines lettres; par d'autres, au phénicien; enfin, il contient des éléments qui ne ressemblent à aucun caractère connu. Le manque d'analogies et le petit nombre des inscriptions cariennes ont empêché, jusqu'à présent, de déterminer la valeur des lettres qui composent l'alphabet carien, et l'on ne sait même pas exactement dans quelle langue ces inscriptions sont écrites.
Dans le bassin occidental de la Méditerranée, l'alphabet grec a jeté des racines autrement profondes, et il a donné naissance à la famille des alphabets italiotes, qui se divise en deux grands groupes : Yalphabel étrusque et Yalphabet latin.
L'étrusque présente, comme le lycien et le carien, un des phénomènes philologiques et paléographiques les plus étranges : une langue dont nous lisons l'alphabet et que nous ne comprenons pas. Notre siècle, qui a vu retrouver tant de langues perdues, paraissait, hier encore, devoir finir sans qu'on eût résolu ce problème ; peut-être le texte étrusque , long de deux cents lignes, que l'on vient de découvrir, par
'■' Voir Taylor, The Alphabet, t. II, p. loS-iaS.
une bizarrerie du sort, au musée d'Agram sur des bandelettes enveloppant une momie égyptienne, va-t-il nous en donner la solution.
Dès le XVI* siècle, on connaissait des inscriptions étrusques; mais c'est seulement en 1782 que le premier alphabet vraiment satisfaisant et obtenu par des procédés raisonnes d'une manière scientifique, suivant l'expression de Fr. Lenormant, fut publié par un Français nommé Bourguet dans le tome I des Dissertations de l'académie de Corlone. Grâce aux travaux de Gori, de Maffei, de Lanzi, lalpliabel étrusque est aujourd'hui parfaitement connu.
La lecture de l'écriture étrusque ofTrait d'ailleurs des facilités particulières. Nous possédons, à côté d'inscriptions, dont la plus célèbre est la grande inscription de Pérouse, de nombreuses légendes étrusques gravées sur des miroirs ou sur des vases. On connaît l'habileté des Etrusques à reproduire, sur leurs beaux vases en terre cuite ou sur leurs miroirs en
ALPHABET ÉTRUSQUE. I'i9
métal, des scènes empruntées à la mythologie classique ou à l'histoire héroïque. Or sur ces vases, comme sur les vases grecs, chaque personnage est accompagné de son nom. Le même fait se remarque sur les peintures historiques trouvées dans un hypogée de Vulci; ces légendes, étant le plus souvent formées de noms propres connus, ont permis de reconstituer l'alphabet étrusque.
On est arrivé encore par une autre voie au même résultat. Plusieurs vases, rencontrés sur divers points de l'Etrurie, à Caere, à Adria, à Bomarzo, à Nola, portent non plus des noms, mais l'alphabet tout entier, quelquefois même l'alphabet grec et i'alpiiabet étrusque, tracés autour de la panse. Le vase connu sous le nom de vase Chigi, que nous reproduisons ici d'après les Mélanges d'archéologie et d'histoire de l'Ecole française de Rome^^\ pourra donner une idée de cette disposition. 11 semble que, l'alphabet étant une nouveauté, on ait voulu s'en servir comme de motif d'ornementation. Peut-être aussi faut-il voir là le désir de répandi-e par les yeux la connaissance de l'écriture. Quoi qu'il en soit, ces alphabets nous ont livré la suite des lettres et l'ordre dans lequel les rangeaient les Etrusques :
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Il est impossible de ne pas être frappé de la ressemblance de cet alphabet soit avec l'alphabet phénicien, soit avec l'ancien alphabet grec.
Auquel des deux peuples les Etrusques ont-ils emprunté leur alphabet? Pendant longtemps, on a cru qu'ils l'avaient
<■> T. ll,p. ao3,pl. VI.
reçu directement des Phéniciens. Ottfried Muller et, après lui, Mommsen et François Lenormant ont établi, par des raisons qui paraissent décisives, qu'il leur est venu par l'intermédiaire des Grecs. En effet, l'écriture étrusque a très peu de lettres qui ne figurent pas dans l'alphabet grec, et elle ne possède pas celles que les Grecs avaient laissées tomber en adoptant l'alphabet phénicien; on y trouve en outre les lettres additionnelles Y, 4), t, que ne connaissaient pas les Phéniciens. Les Etrusques n'ont qu'une seule lettre nouvelle à proprement parler: c'est le $, qu'ils ont créé pour rendre l'articulation /; or ce nouveau caractère paraît être né d'un dédoublement du <ï> grec, qui représentait primitivement chez eux Yf cl le ph. Tacite avait donc raison quand il affirmait'') que les Etrusques avaient reçu leur alphabet des Grecs.
De l'alphabet étrusque sont nés les alphabets de l'Italie septentrionale, ainsi que les alphabets usités chez les populations du centre et du sud de l'Italie, ombrien, osque, sabelliqiie, dont l'étude a été renouvelée, dans ces dernières années, par M. Michel Bréal^, et enfin, s'il faut en croire le même savant, l'alphabet latin.
L'origine grecque de l'alphabet latin était considérée, jusqu'à ces derniers temps, comme un dogme scientifique. Suivant M. Kirchhoff, c'est par les colonies grecques du sud de l'Italie que les peuples latins ont reçu l'écriture. L'alphabet latin primitif ne serait autre que l'alphabet éolo-
'■' Annales, XI, i4.
'*' M. Br(.y, Les Tables Eiiffubines, texte et planches, Paris, «875.
dorien, tel qu'il était usité dans la Grande-Grèce et en Sicile, moins les trois articulations aspirées th, ph et ch, qui étaient étrangères à l'organe latin. L'histoire, toujours très complaisante, semble conduire aux mêmes conclusions et nous invite à chercher dans l'Italie méridionale les origines de la civilisation latine. C'est de Cumes et des villes de la Sicile que sont venues la plupart des réformes d'origine grecque et des institutions qui ont amené la constitution de la cité romaine. La réforme de Servius Tullius, le système des poids et mesures, le système monétaire lui-même, sont d'origine grecque.
M. Bréal, qui ne craint pas de se mettre en opposition avec les dogmes scientifiques, vient de battre en brèche cette théorie W; il a cherché à démontrer que l'alphabet latin dérive bien du grec, mais par l'intermédiaire de l'étrusque, et que c'est non des Grecs du sud de l'Italie, mais de leurs voisins de Clusium et de Vulci, que les Romains ont appris à écrire.
L'antiquité de l'usage de l'écriture en Italie nous est attestée par des faits nombreux et concluants. Les anciens livres des oracles, le nom même des sénateurs, patres conscripti, les loges du forum, oii, suivant une ancienne tradition, les fds des patriciens allaient apprendre à lire et à écrire, en sont autant de preuves. A l'époque des auteurs classiques, on possédait encore des monuments écrits remontant au temps des rois de Rome. Denys d'Halicarnasse connaissait l'original du traité entre Gabies et Rome conclu par l'un des Tarquins. Le même auteur raconte avoir vu, dans le temple de la Diane Aventine, la table de bronze sur laquelle était gravé l'acte d'alliance de Servius Tullius
*'' Mémoires de la Société de linguistique, t. VII, p. lag-iSi, lâg-iôC. Voir, pour l'opinion coniraire, L. Havet, Leçon d'ouverture, 7 dt?c. 188a.
avec les villes du Latium. Malheureusement, nous ne possédons pas de monuments remontant à ces époques reculées. Les plus anciennes inscriptions latines ne vont guère au delà du milieu du v'' siècle de Rome, c'est-à-dire de l'an 3oo avant Jésus-Christ.
Mommsen place en tête des inscriptions latines ces beaux as libraux, de forme carrée, qui portent, au-dessous d'un cheval ailé galopant, la devise romahom :
Les as libraux ayant cessé d'exister en l'an Ago de Rome, ces légendes sont antérieures à la première guerre punique; or les lettres y ont déjà , à peu de chose près, la forme qu'elles auront dans l'alphabet classique.
L'inscription de Ducnos, récemment découverte par M. Henri Dressel, si elle n'est pas antérieure connue date, nous présente du moins une forme beaucoup plus ancienne de l'alphabet latin. Elle est gravée sur un vase composé, comme certains de nos vases à fleurs, de trois petits godets soudés ensemble, autour desquels elle serpente en faisant des lignes irrégulières. M. Bréal^) l'a publiée et en a donné l'interprétation suivante :
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