‹ Histoire de lécriture dans lantiquitéChapitre 44 sur 79 · II · texte numérisé non relu

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ALPHABET PHENICIEN. 175

Quoi qu'il eu soit de sa date, l'inscription d'Esmounazar nous montre la transformation de l'alphabet phénicien entièrement accomplie. Les lettres ont perdu l'air anguleux et raide qu'elles avaient dans l'alphabet archaïque; elles sont plus élancées et se penchent davantage sur la ligne; en même temps, leurs queues s'allongent et prennent une inclinaison uniforme et régulière; tout l'alphabet accuse une tendance à se rapprocher des formes de l'écriture cursive. Ce changement en entraîne un autre : toutes les fois qu'une lettre, dans le phénicien archaïque, est formée de plusieurs traits séparés, on prend l'habitude de la faire d'un seul coup et l'on substitue à ces barres plus ou moins parallèles une ligne brisée unique, qui est, à son tour, peu à peu remplacée par une ligne courbe. Tel est le cas pour le mem et le siii, qui deviennent successivement :

le mem wv , 4j , «y , 'y , m^ , le sm W, v/, v/, %.

Le samedi, ^, ^, \, \-, \, fait de même; le iod, m, et le zaïn, >y, aussi. D'autres fois, au contraire, comme on le voit au kaf, ces barres se déplacent, ou même se détachent entièrement de la hampe et finissent par disparaître, nous donnant la succession de formes suivante : >|, iJ, y, y. On s'habitue à ne plus fermer soigneusement les boucles, comme dans le telh Q et l'am o. Pour le qoj (p, le phénicien va encore plus loin : il fait glisser l'une contre l'autre les deux moitiés de la boucle qui forme la tête de la lettre f', de façon à les amener bout à bout et à les tracer d'un seul trait : "V, Y- Enfin, nous voyons se développer.

sur la barre transversale du lamed [^ et du tau l, j, des

appendices form('is par un ressaut de la plume arrivée à l'extrémité de sa course, qui deviendront peu i\ peu des éléments essentiels de la lettre.

Le type cypriote ne se distingue guère du type sidonicn que par une particularité assez remarquable : les lettres fermées par en haut sécrètent et le sommet de leur tète s'entr'ouvre :

Moi , Abdosir, fils d'ALdsasam , fils de Hor, j'ai (5riyé de mon vivant ce cippe au-dessus de la couclic oîi je repose à perpd-

[luile ainsi que pour ma femme, Amatastarté, fille de Teom, fils d'Abd-

[molokt».

Ce petit accident, qui prendra une grande importance dans récriture aramécnne et deviendra le pivot des modifications ultérieures de l'écriture sémitique, est resté en phénicien un caprice calligraphique. Les inscriptions phéniciennes de l'île de Chypre sont en général plus soignées; elles sont mieux alignées, comme d'ailleurs aussi celles d'Athènes, et les mots y sont le plus souvent séparés par des points, fait constant dans les insciiptions hébraïques, mais presque inconnu sur la côte de Phénicie. On sent le contact de la Grèce.

'"' Corpus inscr. scmit., i" partie, 1. 1, n' /iG.

A Cartilage, enfin, nous voyons une nouvelle transformation s'opérer : les lettres qui s'élèvent au-dessus de la ligne, (, -A, se couronnent d'une petite aigrette, qui est la marque distinctive de l'écriture carthaginoise. En môme temps, les queues s'allongent '• ><! W ^0^ ^ i '^ ^jA^et prennent des proportions souvent démesurées par rapport à la lête, qui est très réduite. Toute l'écriture est beaucoup plus légère et plus élancée. Enfin, tandis que sur la côte de Pliénicie tous les traits avaient à peu près la même valeur, il se forme à Carthage des pleins et des déliés, qui donnentà l'écriture punique un aspect très élégant :

Vœu fait par ton serviteur Melekjalon le suffète, fils de Maherbaal le suflete '''.

Les inscriptions phéniciennes qui proviennent de Tyr présentent le même aspect. 11 semble ainsi qu'il y ait un lien entre la métropole phénicienne et sa grande colonie de la côte d'Afrique. Ces caractères sont surtout sensibles dans les textes officiels ou particulièrement soignés, mais on les retrouve également sur un grand nombre d'ex-voto plus négligemment écrits.

Toutes ces modifications sont le résultat de l'emploi de l'écriture cursive; on y sent l'influence du calame. Les Phéniciens écrivaient beaucoup, ils avaient une littérature assez étendue; les auteurs grecs nous ont conservé des fragments de leurs cosmogonies; leurs traités d'agriculture ont servi de modèles à ceux de Gaton et de Varron. Ils devaient aussi conserver par écrit leurs relations de voyages, qui avaient

''' Corpus tnscr. scinit., i" partie, n° 17G.

tMPIIIHeilll RATIOIUIS.

pour leur commerce une importance de premier ordre. Mallicurcusemeiit nous ne possédons pas un seul fragment de manuscrit phénicien. Nous ne pouvions pas, jusqu'à ces dernières années, nous faire une idée de leur écriture cursive. Il y a dix ans environ, on a recueilli dans l'île de Chypre {C. I. S., 1"= partie, n"' 8 G et 87) deux tablettes en terre cuite portant, tracés à l'encre, les comptes de dépenses d'un temple. L'écriture, très fine et très courte, est d'une lecture assez difficile; mais elle ne diffère pas essentiellement de celle que les inscriptions nous font connaître.

Les vases funéraires à inscriptions que l'on a découverts récemment dans la nécropole punique de Sousse, l'ancienne Iladrumète, en Tunisie, et qui peuvent dater du i" siècle avant Jésus-Christ, sont plus instructifs, parce qu'ils nous fournissent la clef d'une Iransforniation radicale de l'écriture punique, dont il faut maintenant nous occuper:

^pf^lX/o

Urne à ossements de latanmclek, fils de Bomilcar, fils d'Abdmefqarl, le <".

L'ancien alphabet s'était maintenu, presque sans modilications, jusqu'à la chute de Carthage, l'an 166 avant J.-C. Les Phéniciens paraissent avoir été très conservateurs en

'*' Revue arc^/., juillet -aoùl 1889, p. qi-/ji; sept.-3cl., p. 90i-aa8.

écriture. Mais, après la destruction de Carlhagc par les Romains, nous voyons l'alpliabet, une fois privé de sa tradition, s'altérer rapidement et parcourir en peu de temps toutes les phases que l'alphabet araméen a mis plusieurs siècles à traverser, comme ces rejetons qui atteignent très vite la hauteur du tronc principal, mais restent maigres et n'ont pas la force de porter de fruits.

Cent ans à peine après la chute de Carthage, l'écriture punique est tellement méconnaissable, qu'on se sert d'un autre nom pour la désigner : c'est l'écriture néo-jntnique, ou, suivant une expression du docteur Judas qui ne manquait pas de justesse, numidico-punique. Nous la trouvons déjà en voie de formation dans une inscription bilingue de Sardaigne qui date du temps de Sylla :

HIMILCONMDNIBALIS- ^^^ii^

QVEI • H ANC • AEDEM • EX • S • C • FAC[midam]

COERAVIT-HIMILCO-F-STATVAM[rfef/ù]

A Himilcon, liis d'Adonibaal, tils d'Himilcon, qui a pris soin, [d'après les ordres du séual] de Sulcis, de construire ce sanctuaire à la grande déesse Allât, a érige' cette statue son fils Himilcon W,

Certaines lettres pourtant, le latned h on particulier, sont

'"' Corpus iiutcr. semit., i" partie, n° i^g.

engagées dans une voie différente de celle qui prévaudra dans l'écriture néo-punique. Sur les monuments de la province romaine d'Afrique, la transformation est complète.

L'alphabet néo-punique marque le dernier terme de l'altération de l'alphabet phénicien. C'est une écriture inégale et capricieuse; tandis que certaines lettres traînent après elles de longs jambages, les autres sont réduites à rien; enfin, et souvent dans la même inscription, les mêmes lettres ne sont pas faites de la même façon. Valef ^ s'allonge démesurément et jette ses bras dans tous les sens; le hé )\ arrive à n'être plus qu'un grand r dégingandé; le tau /* se détache de ses deux ailes et ne se distingue plus du mm j" j que par une aigrette un peu plus forte; le lamed ^ perd le pédoncule qui le rattachait à la ligne et se courbe au-dessus des autres lettres comme un épi renversé par le vent; au contraire, le mem, rongé dans tous les sens, n'est plus représenté que par un petit croisillon qui finit par ressembler au tau du phénicien archaïque. Le li£th est tantôt si largement étalé qu'on le prendrait pour un groupe de lettres : ')J, '^); tantôt, au contraire, il se raccourcit à l'excès : m. Enfin, tandis que, sur certains monuments, le b, le d, Yr affectent des formes très allongées : 3> *^> '\> sur d'autres, et ce sont les plus nombreux, ils sont réduits à n'être plus que des virgules : ) , -) , î , qui n'ont plus aucun trait qui permette de les distinguer; ce sont de vraies pattes de mouches.

Si l'on cherche comment s'est produite cette altération si rapide, on reconnaîtra que c'est par l'écriture cursive. La plupart des modifications de l'écriture néo-punique trouvent leur explication dans les inscriptions peintes des vases funéraires. On peut y surprendre, pour chaque lettre, le passage du punique nu néo-punique.

Nous avons vu, dans l'écriture phénicienne, le mem et le 8171 suivre une marche parallèle ''^ et devenir successivement :

Arrivés à ce point, ils bifurquent : le mem perd sa queue et jusqu'à la légère courbure qui était le dernier souvenir des zigzags de sa forme archaïque; au contraire, la partie inférieure du sin se développe outre mesure et en change entièrement la physionomie :

Yj K. K K n n r\ y\ )l

Le tau suit une marche inverse de celle que l'on observe dans l'écriture araméenne. En araméen, la barre transversale se recourbe et s'allonge jusqu'à former la partie essentielle de la lettre :

En Afrique, au contraire, la hampe devient de plus en plus élancée; la potence de la croix se casse et donne naissance, dans les inscriptions céramiques, à deux ailerons qui se détachent peu à peu de leur hampe :

iifî

Dans l'écriture néo-punique, ils ont entièrement disparu, et le tau n'est plus qu'un trait surmonté d'une aigrette, dans lequel on a peine à reconnaître la croix, le «tau maudite, auquel cette lettre avait dû son nom dans l'ancien alphabet phénicien :

'■' Voir plus liant, p. 175.

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L'histoire de Yalef est pailiculièrement instructive. Nous le voyons, dans les inscriplions céramiques, et parfois sur un môme vase, traverser toutes les phases qui séparent le punique du néo-punique :

quelquefois môme il revêt certaines formes abusives : /C .

Le hé y paraît sous une forme presque identique à celle qu'il a dans l'inscription de Byblos, et qui nous explique la formation du hé néo-punique :

Enfin , les inscriplions céramiques nous font assister à la naissance des ligatures, dont on ne possède, en dehors de ces textes, presque aucun exemple en phénicien : c'est ainsi que le mot >^Ms «il a vouén devient ^HJ- Voici d'ailleurs les autres ligatures que nous y avons relevées :

Le groupe encore plus abrégé qui figure dans l'inscription que nous avons reproduite plus haul''^ doit s'expliquer de la même manière :

L'écriture néo-punique se sépare sur ce point de l'écriture des inscriptions céramiques : Icsjigaturcs, qui sont dans l'esprit de l'écriture sémitique el dont l'écriture cur-

'•' Voir p. 178.

sive nous présente, comme on devait s'y attendre, des traces assez nombreuses, font absolument défaut en néo-punique. Peut-être cela vient-il en partie de ce que nous ne possédons que des inscriptions et pas de manuscrits en caractères néopuniques. C'est une écriture cursive redevenue lapidaire.

ALPHABET PHENICIEN.

ARCHAÏQUE

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