CHAPITRE PREMIER
IIIMYARITE.
En dehors du cercle des alphabets dérivés du phénicien, dont on peut refaire l'histoire et suivre sur des monuments certains les transformations successives, il en est qui paraissent s'y rattacher, sans qu'il soit possible d'en démontrer rigoureusement l'origine, d'autres même qui ne s'y rattachent pas. Ces derniers toutefois sont en très petit nombre, et la plupart des alphabets que l'on considérait jadis comme indépendants rentrent aujourd'hui dans la grande famille des alphabets sémito-japhétiques.
Le groupe le plus important de ces dérivés lointains du phénicien comprend les alphabets sémitiques du Sud, qui s'étendaient des deux côtés de la mer Rouge, de l'Yémen à l'Abyssinie, et dont une ramification s'est avancée, à travers l'Arabie, jusqu'au milieu du désert de Syrie.
Pendant longtemps, on n'a connu qu'un alphabet appartenant à cette famille, l'alphabet éthiopien ou g-Ziec, dont se servaient les anciennes populations chrétiennes de l'Abyssinie.
On possède des manuscrits ('lliio|iiens, dont les plus anciens peuvent remonter au xni* siècle de notre ère, et qui nous ont conservé difîérenls livres apocryphes, le livre d'Knocli, le iivi-e des Jubilés, ainsi qu'une ancienne version de la Bible, L'écriture éthiopienne s'est transmise jusqu'à nous, avec quelques modifications, dans Yamliariqtie, qui est encore aujourd'hui l'écriture liturgique des Abyssins. La forme des lettres de cet alphabet ne rappelle en rien l'écriture phénicienne, et l'origine de l'éthiopien restait enveloppée de mystère, lorsque la découverte des inscriptions himyarites est venue jeter quelque lumière sur les liens qui le rattachent aux alphabets asiatiques.
Au sud de l'Arabie se trouvait un empire bien connu des anciens et qui passait pour avoir jeté un grand éclat, le royaume de Saba. 11 avait pour capitales Saba cl Mariaba, à l'est; Raïdan, à l'ouest. Les écrivains ecclésiastiques et, à leur suite, les auteurs musulmans l'ont apjtelé l'empire himyarite, du nom d'une dynastie qui remplaça l'ancien empire sabéen, détruit, l'an 26 après J.-C, par vElius Gallus. Les rois de la dynastie himyarite avaien établi leur résidence à DhaMr, l'une des plus belles et des principales villes de l'Arabie, située près de Sana'à, la capitale de l'Yémen. Le nom d' himyarite , à peine connu avant l'ère chrétienne, ne désigne qu'une partie dos habitantes du sud de l'Arabie. Toute cette contrée, qui paraît avoir été très peuplée et très florissante, était occupée par un grand nombre de tribus constituées en royaumes indépendants. Pline et Ptolémée citent, parmi beaucoup d'autres, les Minéens, les Homérites, les Ghatramotitcs (^A(ramitœ de Ptolémée), les Sabéens. Les ruines considérables que l'on rencontre à chaque pas dans cette contrée, devenue aujourd'hui
l'une des plus inhospitalières du globe, attestcniriniportauce de cette antique civilisation.
D'où venaient les populations du sud de l'Arabie? Une tradition rapportée par la Genèse semble les rattacher aux peuples de race couchilc; M. Renan ('\ reprenant une idée émise par le baron d'Eckstein, a supposé qu'ils étaient le produit d'une émigration partie du golfe Persique, qui aurait occupé le sud de l'Arabie et passé de là en Afrique par l'Ethiopie. L'étude des inscriptions semble confirmer cette manière de voir.
La découverte de la langue et de l'écriture himyarites est due, ainsi que l'a dit Gesenius, à deux Anglais et à un Français. En i835, deux olliciers de la marine anglaise, Wellsted et Cruttenden, en station aux environs d'Aden, trouvèrent à Sana'à, la capitale de l'Yémen, plusieurs inscriptions tracées avec des caractères inconnus fort analogues à l'éthiopien, ainsi qu'ils en firent eux-mêmes la remarque. Leur découverte, qui mit en émoi le monde savant, fut annoncée en 1887, puis publiée en i838 dans le Journal of the R. Geogmphical Society ^''■K
Presque en même temps, un homme d'autant d'esprit que de science, Fulgence Fresnel, publiait dans le Journal asia" tique ^^^ ses Lettres sur l histoire des Arabes avant l' islamisme, auxquelles nous devons une juste intelligence de la société arabe préislamique. Dans une de ces lettres, il établissait que les auteurs musulmans avaient confondu sous le nom d'arabe des civilisations et des langues très diverses. Les découvertes toutes récentes de M. Doughty et de Gh. Huber,
<'' Histoire des langues sémitiques , 5* édition, Paris, 1868, p. 3i4-3a3. ''' Vol. VII, p. ao-34, et vol. VIII, p. 267. o 3* série, t. V et VI, avril-décembre i838.
dont il a été question plus haut, ont confirmé la justesse de ses vues en ce qui concerne le nord de l'Arabie. Se limitant à l'Arabie méridionale, Ficsnel démontra que l'ancien idiome bimyarite n'avait pas cessé d'exister et que c'éttiit un dialecte qui tenait de l'hébreu et de l'arabe, sans se confondre avec aucun des deux. Des orientalistes de profession, Gesenius, Ewald, Rôdiger, se lancèrent sur celle piste, et, en moins de trois ans, les inscriptions de Wellsted et Gruttendcn étaient lues et comprises.
De nouvelles découvertes ne tardèrent pas à confirmer ces premières vues. En i863, un voyageur français, le docteur François Arnaud, arriva chez Fresnel, alors agent consulaire de France ù Djeddah, et lui parla d'inscriptions nombreuses, admirablement gravées, analogues à celles de Wellsted et Grultenden, qu'il avait eu l'occasion de voir durant un séjour à Mareb, Sur les instances de Fresnel, Arnaud repartit, et, l'année suivante, il revint, rapportant d'un nouveau voyage, (jui faillit lui couler la vue, cinquantesix inscriptions liiinyarites. Fresnel se mit à l'œuvre et, en i8/i5, la traduction de ces inscriptions, accompagnée d'un commentaire, parut dans le Journal asiulique. Dès lors, les éludes himyariliques étaient fondées, et elles n'ont cessé de progresser, grâce aux travaux du savant allemand Osiander et, plus récemment, de iMM. Mordtmann, D. H. Muller, Halévy, .îoseph et Ilartwig Derenbourg.
Pendant longtemps, le nombre des textes connus était resté à peu près statioimaire. En 1869, le courageux explorateur de l'Arabie du Sud, M. Joseph Ilalévy, chargé par l'Académie des inscriptions et belles-lettres d'une mission dans l'Yémen, pénétra, au péril de sa vie et à travers mille fatigues et des misères de tout genre, beaucoup plus avant
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qu'on ne l'avait fait jusqu'alors, et rapporta de son voyajje les copies ou les transcriptions de 686 inscriptions, nouvelles pour la plupart (''. D'autres voyageurs, moins heureux que lui, ont été massacrés en cherchant à pénétrer au cœur de l'Arabie. Enfin, dans ces dernières années, MM. Langer et Glaser ont parcouru plus à loisir, en suivant la roule qu'il avait ouverte, les mêmes contrées, et en ont rapporté soit de meilleures reproductions de textes qu'il n'avait pu copier qu'à la h<Ue, soit de nouvelles inscriptions. Il n'y a guère plus d'un an, M. Glaser, qui avait recueilli, lors d'une première mission, i5o inscriptions, puis, une seconde fois, 300, vient de revenir pour la troisième fois d'un voyage dans la région de Bab-el-Mandeb, avec 2,000 inscriptions inédites, s'échelonnant sur un espace de plusieurs centaines d'années.
Les inscriptions himyarites se distinguent, entre toutes les inscriptions sémitiques, par leur caractère épigraphiquc. Ce sont des inscriptions souvent fort longues et qui ont toujours un aspect monumental et décoratif; elles sont admirablement calibrées et gravées avec un grand soin, tantôt sur la pierre, tantôt sur le marbre ou sur l'albâtre , tantôt sur le bronze. Les lignes sont régulièrement tracées, les mots séparés par une barre verticale. Les lettres sont en général grandes et profondes; parfois elles sont gravées en relief.
L'inscription est assez souvent accompagnée de bas-reliefs à plusieurs étages, qui représentent, comme certains tableaux du moyen âge ou de la renaissance, plusieurs épisodes successifs de la vie du même personnage. La stèle dont
'"' Rapport sur une mission nrchcologiquc dans le Yémcn, Paris, 187a. — Etudes sabccnnes (Extrait du Journal asiatique , mai-juin, octobre 1878 et décembre 1874), Paris, 1876.
nous donnons la reproduclion fait voir l'anleur du vœu, le seigneur Saadaouam, de Madmeram, dans différentes situations. L'inscription porte :
Il>LHIlHIIl®hHoAinftHo|>»A
mOTDT DIKTVD 3SJ1 T1X Image cl stèle de Saadaouam, de Madmeram.
Sur le i" registre, on voit Saadaouam en coslumc d'apparat, un turban sur la tète, s'avancer niajestucuscnicnl en s'appuyant sur un bâton de commandement. Son domestique le suit péniblement.
Sur le 2' registre, il est assis sur un chameau courant. Les colliers du chameau, son chargement et son harnachement, la marque de chamelier, sont fidèlement reproduits. Le domestique est assis en croupe.
Le 3"= registre représente une scène de sacrifice. Un personnage, la tète rasée, est couché sur le dos d'un taureau qui s'élance; il lient les deux mains sur le front du taureau et passe sa tète entre les cornes, de façon à reproduire la figure symbolique du disque dans le croissant. Devant, un second personnage, sans doute Saadaouam, en costume d'olliciant, tient le couteau^'). Derrière, le domestique s'apprête à frapper la béte avec un bâton, ou peut-être un marteau.
Enfin, sur le 6" registre, Saadaouam est représenté caracolant fièrement sur un cheval arabe. Son fidèle Achate, une besace à la main, le suit à grands pas.
'*' A moins quil ne faille reconnaître, comme on le fait gt'm'ralemcnt , Saadaouam dans le pei-sonnagc qui amène le taureau. Il porte en eflot un riche manteau sur le dos. On a toutefois |)eine à croire que Saadaouam se soit rase aussi complètement pour la circonstance.
L'alphabet himyarite se compose à peu pr(''s des mêmes lettres que les autres alphabets sémitiques. Pourtant, on y remarque déjà des traces de la diiïérencialion de certains éléments phonétiques confondus par les anciens Sémites. Il y a deux daïeth, H, H; deux heth, V, W; deux teth, Dl, î; deux code, A, B. Ce dédoublement des lettres, qui prend en éthiopien un beaucoup plus grand développement, sera un des traits caractéristiques de l'écriture arabe.
L'aspect général de l'écriture diffère considérablement de celui de l'écriture phénicienne. Les lettres ont une fixité remarquable; il n'y a presque pas de différence entre les formes qu'elles revêtent dans les plus anciennes inscriptions, si l'on en excepte les inscriptions mynéennes découvertes par M. Glaser, et dans les plus récentes; elles sont anguleuses et carrées, nettement séparées les unes des autres et de forme en général assez compliquée. Beaucoup d'entre elles portent de petites aigrettes, tantôt anguleuses, tantôt arrondies, qui leur donnent une certaine ressemblance avec les chapeaux qui couvrent les cheminées sur les toits d'une grande ville. Si l'on voulait leur trouver un point de comparaison, en dehors de toute préoccupation scientifique, il faudrait le chercher dans l'ancienne écriture hindoue. Le mode de formation des lettres de l'alphabet himyarite, avec leurs petits appendices qui se soudent, tantôt en haut, tantôt en bas de la lettre, rappelle celui que nous font connaître les inscriptions indiennes d'Açoka. Aussi ne nianque-t-il pas de savants qui ont voulu voir, ou bien, comme Fr. Lenormant et comme M. Taylor, dans l'alphabet indien d'Açoka un dérivé de l'himyarite, ou bien, au contraire, avec M. L»psius, une influence de l'écriture indienne dans la formation de l'alphabet éthiopien.
Sur un cippe en albâtre poli, large de o^.igS, haut de
-A; *,■ :,SIK. «
Ij^asWci^lo^
Hinniit^ftinAS
I h^f'5 1 ^X8o I hoB* oVhh5îH
1 I pi DDO 1 as:
"•"ji I obim I ^[d]
I |pn» I nrny I jyop
Cippc de Kasm, fils de Da[fla,.
frapper celui qui le détruirait!
Et puisse Athtar l'Oriental
C Joseph et Hartwig Derenbourg, Études sur l'èplgraphie du Yémen, \" sërie (Extrait du Journal asiatique), Paris, 188/i, p. 36 et 5i, n' 6.
On ne peut tirer aucune lumière de l'ordre des lettres himyarites, ni de leurs noms, pour l'histoire de leur ori- {;inc, puisque l'himyarile ne nous est connu que par des inscriptions; mais une élude attentive de la valeur et ni(^mc de la forme des lettres permet de reconnaître dans l'alpliabet liimyarite encore un dérivé du phénicien. Si, pour certaines lettres caractéristiques, Yalef h, le beth FI, le hé V, le vav •, le kaf h, le vicm ^, la parenté nous échappe, d'autres lettres au contraire, le lamed 1^, le ifutmel H, le nun h, Vaïn o, et celles de la fin de l'alphabet, kof^, sin ^, tau X, oflrcnt une ressemblance singulière, non point avec les formes plus ou moins cursives de l'alpiiabet sémitique à l'époque perse, mais avec le phénicien le plus archaïque. Il y a même dans la contradiction que présentent les deux moitiés de l'alphabet quelque chose qui pourrait inspirer des doutes sur la réalité de cette resseniblance. On s'étonne que certaines lettres aient gardé à travers les siècles leur forme primitive, tandis que les autres s'altéraient au point de devenir méconnaissables, et l'on se demande parfois si ce qu'on prend pour des formes archaïques ne serait pas un emprunt fait à l'alphabet grec.
La solution du problème dépend de la date de l'introduction de l'alphabet dans l'Yémen. A l'origine, on était porté à attribuer aux inscriptions himyarites une très haute antiquité; un examen plus approfondi a montré qu'il fallait en rabattre, et l'on est peut-être tombé dans un excès contraire. Il y a vingt ans, il était admis qu'aucune des inscriptions connues ne remontait au delà du i" siècle avant notre ère.
Une découverte que l'on doit à M. Gustave Schlumborgcr a marqué le point de départ d'un revirement dans les idées à ce sujet. Pondant un séjour à Conslantinople, il fut assez
heureux pour acquérir un trésor de deux cents monnaies himyarites de Sana'à, de types divers et en grande partie inconnus ('). Gerlaines d'entre elles ont, à côté de légendes himvarites, la tête de chouette des monnaies d'Athènes accompagnée des lettres A 0 E plus ou moins déformées. M. Schluinherger pense qu'il faut rapporter les monnaies de celte catégorie à l'époque de Séleucus IV et d'Antioclius Epiphane (187-16/1 avant J.-C). Elles prouvent donc que l'écriture himyarite était couramment employée dès la première moitié du 11" siècle; mais elles attestent en môme temps l'influence qu'a eue, à l'époque des Sélcucides, la Grèce sur la civilisation du sud de l'Arabie, et elles tendraient à faire admettre la possibilité d'une action de l'alphabet grec sur la formation de l'alphabet himyarite.
Cette manière de voir, qui pouvait paraître très spécieuse lorsqu'on croyait que les inscriptions himyarites appartenaient toutes à une époque très voisine de l'ère chrétienne, semble devoir être abandonnée par suite des dernières découvertes de M. Glaser. Quoiqu'elles ne soient pas encore intégralement publiées, on en connaît d'une façon générale les résultats.
Les inscriptions de M. Glaser se divisent en deux catégories. Les unes sont des inscriptions himyarites, au sens ordinaire du mot, et appartiennent à la même période que les inscriptions antérieurement connues. Plusieurs proviennent même des rois de la dynastie chrétienne, et parmi elles certains textes présentant un intérêt de premier ordre; c'est ainsi que M. Glaser a trouvé une inscription historique de cent trente-deux lignes, racontant une guerre du roi d'ilimyar avec le roi des Romains.
'•' Le trésor de Suna'à; monnaies himyariùques , Paris, 1880.
A côlé de ces inscriptions, il en aurait trouvé d'autres en grand nombre, appartenant à des temps beaucoup plus reculés. Ces dernières ne sont pas écrites avec l'alpbabet monumental et carré que les inscriptions himyariles nous ont fait connaître, mais avec des caractères beaucoup plus simples, et qui se rapprochent davantage de ceux des inscriptions du Safa dont il sera question plus loin, et des inscriptions lliamoudéennes découvertes par Ch. Huber dans le nord de l'Arabie. Elles se rencontrent spécialement dans la partie la plus septentrionale de l'Yémen, où les auteurs anciens plaçaient le royaume des Mynécns.
Les inscriptions mynéennes contiennent, à ce que l'on dit, une foule de noms de rois, qui portent des titres difl'érents, correspondant à des époques diiFérentes, et chacune de ces séries royales est représentée par cinquante ou soixante noms, si bien que l'on serait obligé de rapporter à une époque très reculée les premières de ces inscriptions. D'après l'opinion de certains savants, elles remonteraient jusqu'aux environs de l'an looo; d'après les calculs les plus modérés, elles iraient en tout cas jusqu'au v* ou au vi* siècle avant notre ère, et, à cette époque, le royaume de Saba avait son alphabet tout formé et son épigraphie.
Quand les inscriptions de M. Glaser seront publiées, on pourra se faire une idée plus exacte de leur antiquité et se livrer à un examen comparé de l'alphabet mynéen, qui permette d'en établir la filiation. Dès à présent, ces découvertes donnent un certain poids à l'opinion qui voit dans l'alphabet himyarite un dérivé du phénicien archaïque et le rattache à l'ancienne civilisation sabéenne, qui a laissé de si profonds souvenirs dans l'imagination des peuples sémitiques, au temps oi^i la reine de Saba rendait visite à