ÉTHIOPIEN
Salomoii et où les vaisseaux de Hiram se rencontraient dans la mer Houge avec ceux du roi d'Israël pour aller cliercher à Ophir de l'or, de l'ivoire, des singes et des paons. En tout cas, elles donnent raison à M. Halévy, qui voudrait voir remplacer le nom d'inscriptions himyarites par celui d'inscriptions sabéennes. C'est, en eiïet, dans l'ancien royaume de Saba qu'il faut placer le foyer primitif de la civilisation du sud de l'Arabie et de l'écriture que nous ont conservée les inscriptions de l'Yénien.
ALPHABET ETIIIOPIEIV.
De l'Yémen, l'alphabet sabécn a pénétré en Afrique, à la suite de l'invasion en Abyssinie des populations du sud de l'Arabie parlant le giiez, et il s'y est maintenu jusqu'à nos jours. A quelle date eut lieu cet événement? Y a-t-il même eu conquête à proprement parler, ou bien une de ces infiltrations lentes dont l'histoire des migrations des peuples nous offre tant d'exemples? M. Renan incline pour la seconde de ces hypothèses. (}uoi qu'il en soit, au iv'^ siècle les Abyssins se convertirent au christianisme, et, à partir de ce moment, l'écriture éthiopienne a son histoire propre. Le plus ancien monument de la littérature éthiopienne est une version de la Bible, qui doit dater du temps même de la prédication chrélienne; d'autres traductions, notamment celle du livre apocryphe d'Enoch , datent à peu près de la même époque. Les manuscrits que nous en possédons sont beaucoup plus récents; sur les plus anciens, l'écriture éthiopienne a d(5jà un caractère très différent de l'himyarite : ce n'est plus une écriture lapidaire; on y reconnaît les formes arrondies de la paléographie manuscrite.
Le passage de l'un de ces alphabets à l'autre nous est fourni par deux iinporfantes insrrijitious découvertes à Axuui en i83o('). Sur la plus grande, le roi Aïzanas, qui s'intitule roi d'Axum et d'Himyar, de Raïdan et de Saba, et de Salhen, raconte ses victoires sur le roi des Falasha. Les inscriptions d'Axum sont donc postérieures à la conversion des Abyssins, qui eut lieu au iv' siècle, et antérieures à la conquête de l'Arabie Heureuse par Cliosroès; cette conquête ayant eu lieu au vi' siècle, il faut les placer environ au v" siècle de notre ère. Des inscriptions grecques delà inônie époque et probablement du même roi confirment ces conclusions.
L'écriture éthiopienne des siècles postérieurs s'écarte de riiimyarite non seulement par la forme des lettres, mais par leur ordre dans ra]j)liabet et par leur nombre. Les dédoublements de sons confondus dans l'ancien alphabet sémitique sont beaucoup plus nombreux que dans l'himyarite, et, pour désigner ces nouveaux phonèmes, on crée de nouvelles lettres, formées des caractères primitifs au moyen de traits additionnels qui viennent s'accrocher, comme des antennes, à la tête des lettres. En même temps, dans le classement des lettres de l'alphabet, on adopte un ordre diflorent de celui de l'alphabet phénicien; les lettres sont groupées, ainsi qu'en arabe, d'après des analogies de forme tout extérieures; elles n'ont conservé de l'ancien alphabet que leurs noms. Enfin, l'éthiopien nous présente un phénomène analogue îi celui dont l'hébreu carré et déjà le syriaque nous avaient fourni l'exemple : la création de signes spéciaux pour marquer les voyelles. Ces voyelles sont indiquées, comme
'"' Rûppell, Reise iii Abyssinien, i838, vol. Il, p. a68-a8i et pi. V.
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en syriaque, par les lettres alef, tod cA van, réduites à leur plus simple expression. Seulement, tandis qu'en syriaque elles sont toujours restées étrangères à l'organisme de l'écriture, en éthiopien elles se soudent aux lettres, transformant l'alphabet en un véritable syllabaire.
Ces petits appendices, qui se suspendent aux lettres, leur donnent une certaine ressemblance avec l'alphabet indien d'Açoka, ressemblance qui a pu faire croire à Lepsius que l'alphabet éthiopien s'était inspiré de celui de l'Inde. Il suflit du développement naturel de l'écriture sémitique pour expliquer cette transformation. Du moment qu'elle voulait exprimer les voyelles et leur donner une place, l'écriture sémitique devait retourner au syllabisme d'où elle était sortie, parce qu'elle n'est jamais arrivée à concevoir la voyelle indépendante de la consonne.
INSCHIPTIONS DU SAFA.
A côté de la transformation littéraire et savante qui a fait sortir le syllabaire éthiopien de i'himyarite, nous trouvons, en Arabie même, une autre branche de l'écriture sabéenne, qui a eu des destinées moins brillantes, mais qui n'est peutêtre pas moins importante pour l'histoire des anciennes populations de l'Arabie. C'est celle que nous ont révélée les inscriptions du Safa.
L'influence de la civilisation sabéenne n'était pas limitée au sud de l'Arabie; elle s'est fait sentir jusqu'aux limites extrêmes du monde arabe avant Mahomet. A l'est du massif du Hauran^se trouve une région volcanique, le Harra, véritable désert de blocs de lave, qui s'étend à perte de vue, formant deux massifs distincts, celui du Ledja, plus rappro-
ché du Haurân et qui présente encore quelques Iracos de végétation, et celui du Safa. (le dernier offre l'asjject d'une mer de blocs basaltiques aux angles arrondis, à la surface noire et lisse, qui varient de la grosseur du poing à celle d'un corps d'homme. Ce désert est limité au nord et au sud par deux cônes volcaniques, le Djebel Si^s et le Némara, qui portent des traces de camps fortifiés occupés autrefois par des postes romains.
Toute cette région est couverte d'inscriptions, qu'on rencontre non seulement autour des points qui ont été habités, mais sur les routes (jui y conduisent, en plein désert. On y trouve, à côté ihgrajfili grecs et latins et de formules pieuses en caractères coufiques, des inscriptions, en beaucoup plus grand nombre, tracées en caractères qui rappellent, ainsi que Wetzstcin l'avait déjà remarqué, malgré leur forme irrégulière et capricieuse, l'écriture himyarite. Ces inscrij)tions, qui se comptent par milliers, sont rarement isolées; on les rencontre généralement par groupes, et surtout sur des accumulations de pierres, sortes de tttmuU grossiers qui rappellent les galgah élevés par les peuples sémitiques en souvenir d'événements dont ils voulaient conserver la mémoire. L'histoire des paliiarches et celle de la conquête de la Palestine nous en offrent plus d'un exemple. On les désigne dans le désert sous le nom de ridjm.
Ces inscriptions sont tracées à l'aide du martelage, ou ' bien gravées en traits fins et nets qui se détachent en clair sur la surface noire du roc et présentent une coloration rougeâtre due au grain de la pierre. Elles affectent les formes les plus capricieuses et les plus irrégulières. Les caractères sont dirigés tantôt dans un sens, tantôt dans un autre; la ligne suit les accidents de la pierre et les caprices de sa sur-
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face, lanlôt revenant sur elle-môme comme une sorte de Louslroplîédon, tantôt se repliant, s'enchevêtrant sans règle apparente et encadrant les représentations figurées qui accompagnent souvent ces inscriptions, des guerriers à cheval en armes, des femmes, des animaux, quelquefois même des figures mythologiques.
Le premier Européen qui ait signalé les inscriptions du Safa est le voyageur anglais Cyril Graham, en 1857. Pou après, le D' Wetzstein, durant son séjour dans le Haurân, recueillit sur les rochers du Safa 260 inscriptions du même genre, et il en publia une dizaine dans un mémoire
célèbre ('', avec des vues sur l'origine et le caractère de celle écriture dont les découvertes ultérieures ont démontré la justesse. Mais c'est encore au voyage d'exploration de MM. Waddinglon et de Vogué dans la Syrie centrale que l'on doit la connaissance exacte et complète des inscriptions du Safa, qui a permis à M. Halévy d'en tenter avec succès le déchiffrement.
M. de Vogiié recueillit plus de 600 de ces inscriptions, qu'il a publiées dans le volume sur la Syrie centrale auquel nous avons déjà fait de nombreux renvois'"^'. C'est d'après lui que nous avons donné la description de ces anciens monuments. Les originaux de quelques-uns d'entre eux, rapportés par lui, sont conservés au musée du Louvre.
Déjà M. Blau avait entrepris de déchiffrer les inscriptions du Safa; mais, égaré par l'idée que cette écriture devait cacher de l'arabe, il avait méconnu le sens de ces petits textes. Une tentative de M. D. H. Muller ne fut guère plus heureuse. M. Halévy (') reprit le problème, à l'aide des inscriptions publiées par M. de Vogiié, et il parvint à reconnaître le mol D = ]2 a (ils den, qui sépare les noms propres. Celte découverte non seulement lui donnait deux lettres de l'alphabcl safaïtique, mais permettait d'isoler les noms propres, et elle prouvait qu'il fallait chercher l'explication de ces inscriptions, non du côté de l'araméen, mais dans le sabéen, qui emploie le même mot que l'hébreu, ben, pour signifier crfdsTi. En s'appuyant sur cette base solide, il est
''' Ueischerichl ûher llmirnn und die Trnchonen, IJcriin, 1860.
'*' Syrie centrale, Inscriptions sémitiques, a' partie : Les inscription* du Sa/a, Paris, 1874.
''' Essai sur les insciiptions du Sa/a (Extrait du Journal asiatique , 7* aéne, vol. X, 1877, p. 39.3-/150).
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arrivé peu à peu à délerininer les valeurs des diiïërentes lettres salaïliques et à traduire les noms propres, ainsi qu'un certain nombre d'autres mots. D'ailleurs ces inscriptions, comme tous lesgraj^li, sont très pauvres, et dès qu'on sort des noms propres, on tombe, à cause de leur concision même, dans de grandes obscurités.
L'alphabet safaïtique présente dans son ensemble une ressemblance indiscutable avec l'alphabet himyarite; mais, dans le détail, cette ressemblance n'est pas aussi absolue qu'on serait disposé à le croire; M. Ilalévy va même jusqu'à dire qu'il y a plutôt entre eux un air de famille qu'une provenance directe, et qu'il faut faire intervenir comme terme de comparaison l'alphabet phénicien. li est certain que l'alphabet safaïtique, tout en étant plus récent que les inscriptions himyarites, a pu conserver, à cause de la simplicité de ses formes, certaines ressemblances avec des formes relativement anciennes de l'alphabet phénicien, qui ont disparu dans l'écriture monumentale de Saba et de Mariaba.
Gomment expliquer la présence d'inscriptions appartenant à la famille sémitique du Sud dans une réyion séparée de l'Yémen par toute la longueur de l'Arabie ? Wetzstein, s'appuyant sur les faits réunis par Gaussin de Perceval, avait proposé d'y voir l'effet de ce courant qui, dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, amena les populations du sud de l'Arabie, Fenoukhides, Saliliides, Ghassanides, jusqu'aux portes de Damas, et auquel on doit la reconstruction de Bosra, ainsi que tout le développement architectural du Haurân, S'il en était ainsi, l'isolement do l'alphabet du Sala ne devait être qu'apparent, et l'on devait s'attendre à en trouver des traces sur d'autres poinis du chemin parcouru par ces populations. Les découvertes de M. Doughty et de Gharles
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Huber''', qui ont opéré une révolution dans nos connaissances sur l'Arabie antéislamique, ont, sur ce point encore, modifié les conceptions anciennes et élargi le cadre de nos idées. Ces voyageurs ont trouvé dans toute la région qui s'étend depuis Egra jusqu'aux portes de la Mecque, sur des cailloux, sur des rochers, des grajflli en grand nombre,
Inscription Ihamoudtienne avec dessin, releTCc par Cli. liuber ".
identiques ou fort analogues à ceux du Safa. On appelle ces inscriptions thamoudéennes, du nom des anciens habitants
''' Cil. Hiiber, Journal de voijugc, Paris, linpriineric iiationnic, 1891.
'*' Pli. Berger, L'Arabie avant Mahomet d'après les inscriptions, Paris, Maisonnouvp, i885. — M. Eiiliiig nrinformc que ce dessin, ainsi que le croquis de la stèle de Teiina que j'ai publie k la suite de ma confërenco, sont de sa main.
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de cette contrée. Des inscriptions himyarites recueillies dans les ruines d'El-Ola, au nord d'El-Hedjr, ont prouvé qu'il existait en cet endroit un groupe yéménite, à côté du groupe araniéen de Médaïn-Saleh.
Les inscriptions mynéennes découvertes par M. Glaser appartiennent sans doute à la même famille paléographique. Le jour où leur fdiation sera scientifiquement établie , non seulement l'histoire des alphabets sémitiques du Sud aura fait un pas décisif, mais les inscriptions que l'on appelle safaïtiques, du nom de la contrée où ont été retrouvées les premières d'entre elles, acquerront une valeur de premier ordre pour l'histoire de l'écriture en Arabie, et seront replacées dans leur véritable milieu. 11 résulte en tout cas de ce qui précède que l'écriture safaïtique n'est pas une écriture locale, née spontanément sur un point du désert de Syrie, mais qu'elle est la forme populaire de l'écriture des habitants du sud de l'Arabie.
Nous pouvons donc suivre aujourd'hui la marche de l'écriture himyarite depuis l'Yémen jusqu'au désert de Syrie et démontrer, à l'aide des monuments, ce qui n'était jadis qu'une conjecture. Nous voyons cette écriture s'avancer, aux premiers siècles de notre ère, jusqu'au nord de l'Arabie et s'y heurter à l'écriture araméenne.
Qui sait si on ne la rencontrera pas sur d'autres points encore du monde antique? On a trouvé sur divers monuments, à Athènes, à Rome, des granit encore inexpliqués qui pourraient bien, d'après M. Renan, se rattacher à l'écriture dont le désert du Safa nous a fourni les premiers exemples, et avoir été tracés par des Orientaux appartenant à ce monde arabe préislamique que nous commençons à peine à entrevoir.
WPftlIltUA ■ATIOIAU.
L'élude des inscriptions nous fait donc assister à une bataille d'écritures qui n'est que l'expression parlante de la lutte des races qui se partageaient l'Arabie dans l'antiquité. L'Arabie avant Mahomet nous apparaît comme formée de deux éléments : l'élément araméen, venu du Nord, et l'élément himyarite ou sabéen, venu du Sud, Ainsi se trouvent confirmées les traditions hébraïques qui représentaient les Arabes comme un mélange d'Araméens se rattachant à Abraliam, et par lui à la Mésopotamie, et de Couchites. Au milieu de ces deux groupes de po])ulations, l'élément arabe, à proprement parler, se réduit à bien peu de chose. L'écriture arabe n'était que l'écriture d'une tribu, celle des Coréischites. C'est Mahomet qui en a fait la fortune. Il en a fait l'écriture du Coran, et l'a ainsi imposée à tous les peuples qui ont accepté l'islamisme. Non seulement elle s'est rendue maîtresse de l'Arabie, mais elle est devenue l'écriture du monde turc et persan, et elle s'est substituée, chez les musulmans, à toutes les autres écritures, dans l'Afrique du Nord, dans l'Asie centrale et jusque dans l'Extrême Orient.
Nous avons réuni dans le tableau ci-contre les alphabets himyarite, éthiopien et ghez. A leur suite, nous donnons les lettres de l'alphabet safaïtique d'après M. Halévy; on trouvera à la fin de son Essai sur les inscriptions du Safa, planche I, la série complète des différentes formes que revêt chaque lettre'''. Une dernière colonne enfin est consacrée à l'alphabet berbère, dont il va être parlé.
'"' he tableau inst'rc^ par M. Euting^ dans sa Semitische Schnftlafel doit être remplace par celui qu'il a joint aux Epigraphischc Denkmàler aus Arabie» de D. 11. Millier (De;tifc.sT/ir. der Wiener Akndemie , 1889, l. XXXVIl).
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