CHAPITRE V
L'écriture ogamique nous conduit à une écriture alphabétique beaucoup plus parfaite, que nous trouvons répandue, à une époque relativement ancienne, dans toute l'Europe septentrionale et notamment dans les pays Scandinaves, Véa-ilure runique, qui a joué un rôle considérable avant l'introduction dans ces contrées soit de l'alphabet gothique, soit de l'alphabet slavon.
Les lettres de l'alphabet runique sont formées pour la plupart de barres verticales auxquelles viennent se souder des traits latéraux, tantôt obliques, tantôt courbes; mais à CCS lettres s'en mêlent d'autres qui ont un aspect manifestement grec ou romain, et donnent à l'écriture runique quelque chose de composite et de singulièrement étrange. On désigne l'alphabet runique par le terme Fulhorc, du nom des six premières lettres : }^ h >■ Jf P- ï = f, u, th, 0, r, c. Les lettres elles-mêmes portent le nom de ninn.
Le mot crruner) (rwna) paraît avoir signifié dans l'origine un caractère''^; mais, de très bonne heure, s'y est jointe l'idée d'une écriture mystérieuse; et ce dernier sens a si bien prévalu, qu'il est diflicile de décider lequel des deux est le plus ancien. L'antiquité a toujours associé les idées d'écriture et de magie. Dans l'histoire des plaies d'Egypte,
'"' Grimm, Deutsche Ruiien, p. 67-73.
les hiérogrammates ne sont pas distingués des magiciens. Les hommes du Nord, habitués aux formes parlantes de la pictographie, considérèrent longtemps sans doute comme un secret mystérieux l'art de transmettre la pensée au moyen de simples traits. Il a dû se passer dans leur esprit quelque chose d'analogue à l'étonnement du sauvage qui, en voyant son nom écrit en caractères que l'on pouvait lire, demandait : ft Oiî sont mes jambes, oh est ma tête? Je ne vois là rien de ce qui me distingue (''.n De là à prêter à la parole" écrite «ne vertu magique, il n'y avait qu'un pas. Cette vertu, les Sagas en maint endroit l'attribuent aux runes. Dans l'Edda, Brinhild enseigne à Sigurd la puissauce magique de la lettre dans les vers suivants ('-' :
Tu graveras des runes de victoire, Si tu veux avoir la victoire; Tu les graveras sur la poignée de répe'c, Tu en graveras d'autres sur la lame, En nommant deux fois Tyr.
Tu graveras des runes de tempête, Si tu veux sauver ton navire.
Dans le bruissement des ëcueils.
Tu les graveras sur l'élrave.
Et sur le plat du gouvernail.
Tu graveras des runes de pensée, Si tu veux devenir plus sage que d'autres. Odin lui-même a imaginé ces runes.
Etc.
Les runes en effet se gravaient tantôt sur des armes ou
'"' Voir plus baut, p. 20, note 1.
<*' Montelius , Suède préhistorique, traduit par J. Kramer, Stockholm , 1 87^ , p. 169, 170.
(les parures, lanlôl sur des pierres dressées qui servaient de monuments funèbres, tantôt sur des rochers. On voit leurs lignes serpenter autour de scènes fanlasti(iues de la mythologie de l'Edda ou bien autour de gracieux entrelacements qu'elles encadrent. Nous reproduisons ici d'après M. Monteiius une pierre runique, haute de plus de a mètres, qui
se trouve sur les terres de Vighby, dans la paroisse de Lilikyrka, en Apland. L'inscription, qui commence au milieu de la ligne inférieure, doit se lire de la façon suivante :
KRr\1.|:rit:KIH+: + l\K:+RIStlK:t>lH:
+ f\K: + R1.f\.lTI>k:KI\IKf + :hl1-.
Brune fit dlever et graver cette pierre après Gud-fast, père de Drune, et Arnvi (la fit élever) après son mari.
La Suède est le centre principal des inscriptions runiqucs, mais les runes sont aussi fort nombreuses en Danemark, en Norvège et dans l'Allemagne du Nord; on en rencontre enfin dans toutes les contrées qui ont été visitées par les peuples de race gothique, dans la vallée du Danube, à Gliarnay en Bourgogne, dans le Kent et le Cumberland en Angleterre, et jusqu'en Amérique.
L'existence de l'écriture runique n'était pas ignorée des auteurs anciens. C'est d'elle que parlait le poète Venantius Fortunatus, évêque de Poitiers dans la seconde moitié du vi" siècle et qui avait longtemps séjourné chez les Germains, lorsqu'il écrivait, dans une lettre à Flavus''', qu'à défaut de l'alphabet latin il pourrait se servir d'une autre écriture :
Barbara fraxineis pingatur runa tabellis, Quodque papyrus agit, virgula plana valet.
Il semble même qu'il faille voir une allusion aux runes dans ce passage, où Tacite'-') parle d'inscriptions en caractères grecs qui auraient existé en Germanie :
Quidam opinantur monumenta ettumulos quosdam , grœcis litleris inscriptos, in confmio Gernianiœ Rhœlia;que adhuc exstare.
Le nom de lettres grecques donné, non par lui, mais par ceux dont il tenait le renseignement, aux inscriptions de ces monuments funéraires, s'explique bien par l'aspect de l'écriture runique.
Pendant longtemps, on ne connut pas d'inscriptions runiques anciennes, et l'on a pu soutenir que l'alphabet runique était une imitation relativement récente de l'al-
''' Camiimim lib. Vil, c. xviii, v. 19, 90. '*' De moribus Geriuaii. , c. m.
phabet gothique; mais aujourd'hui l'on possède toute une série d'inscriptions qui s'échelonnent des premiers siècles de notre ère jusqu'aux temps modernes et permettent de refaire l'histoire de l'écriture runique^'^.
Les alphabets runiques se divisent en trois familles principales : les runes Scandinaves, les runes germaniques et les runes slaves. Ces dernières, dont certains éléments auraient passé, suivant une opinion assez répandue, dans l'alphabet de Cyrille et de Méthode et seraient ainsi devenus des parties intégrantes de l'alphabet slave, n'ont eu toutefois, comme écriture indépendante, qu'un développement très limité. Même dans les deux autres groupes, l'alphabet présente de grandes variétés, pour la forme et le nombre des caractères, suivant les temps et les lieux; le nombre des lettres dont il se compose varie de seize à vingt-quatre.
L'inscription qui nous a conservé les formes paléo-germaniques les plus anciennes est celle de la coupe de Totidern, en Danemark :
M<- HhMPAXA^tlJ^- H5iM^I0A«r -HARI^A- Ek IJlevagastiz Holtingaz homa
tAPIM«
tavido
c'est-à-dire : «Moi, Hlevagastiz Holtingaz, j'ai fait cette corne. t>
Nous trouvons le même alphabet sur une bractéate découverte près de Valdstena, en Ostrogothie (Suède), qui nous
'"' Voir en parliculier George Slephens, The oUl-norOiem runic Monuments of Scandinavia and Enghnd, vol. I-llI, London and Kôbcnhavn, i866-t884 , in-folio.
dpnne toute l'ancienne série runique au v" siècle de noire ère. Il n'y manque qu'une lettre, la dernière de l'alphabet; mais on peut la restituer avec certitude à l'aide d'autres monuments de la même époque :
rni>AR<XP: H + IdJ^^Y^ :t &M MrO* +N = '/
f uih a r h g w • h n ijr{l)p zs'tbemlnffo
Cette légende est intéressante pour l'histoire de l'écriture runique, parce qu'elle nous prouve que l'alphabet runique a été complet dès l'origine et qu'il était divisé en trois sections de hui't lettres chacune.
La parenté des runes avec nos écritures alphabétiques n'est plus guère contestée aujourd'hui. On reconnaît bien dans la marche de cette écriture , qui s'est propagée dans tout le nord de l'Europe et peut-être même de l'Asie, la puissance d'expansion de l'alphabet phénicien. Mais par quelle voie et à quelle époque l'alphabet a-t-il pénétré dans ces contrées? La légende des voyages des Phéniciens en Scandinavie devait trouver ici encore son application. Un certain nombre de savants, parmi lesquels Dieterich, Peile, F. Lenormant lui-même, se sont faits les défenseurs de l'origine phénicienne des runes. Pour eux, les runes se rattachent directement aux formes de l'ancien alphabet de Sidon, et elles auraient été importées en Scandinavie, antérieurement à notre ère, par les marins phéniciens qui venaient chercher l'ambre jaune sur les côtes de la mer du Nord. Cette théorie paraît devoir être abandonnée; les ressemblances sur lesquelles elle repose sont trop vagues et trop lointaines, et, en outre, la direction de l'écriture, qui va de gauche à droite en runique, ne lui est guère favorable. D'autre part,
tHPaiHEIIII! Sttl05ALI.
des raisons sérieuses militent en faveur de l'origine grecque ou latine de Talpliabet runique. Quelques-unes de ses lettres, |> </, R r, | t, ^ h, S s, ne peuvent s'expliquer que par l'alphabet {jréco-italiote, certaines d'entre elles même, comme l'a > et 1'/ /^ , que par des formes anciennes de cet alphabet.
Les travaux dont les runes ont été l'objet de la part des savants suédois et danois, en particulier de MM. Thomsen^'', Wimmer'"^) et Sophus Bugge'^), tendent en effet à établir que l'alpliabct runique aurait une origine italique ancienne, plus rapprochée de l'étrusque que du latin classique. D'après les uns, il aurait été communiqué aux Germains par leurs voisins de la Gaule cisalpine, suivant les autres, il serait la preuve du commerce qu'entretenaient, à une époque très reculée, les Latins avec les populations de la Scandinavie et des côtes de la Baltique.
Le voyage d'exploration de Pythéas sur les côtes de la Grande-Bretagne et jusqu'au fond de la mer Baltique nous prouve que, dès le iv"= siècle avant notre ère, les Grecs de Marseille avaient atteint ces contrées à la suite des Phéniciens'*). On sait d'ailleurs qu'au temps des Césars l'ambre jaune fut apporté directement par terre, à travers la Germanie, de la côte du Nord à l'Adriatique. Sous le règne de
'■' On trouvera dons Monlelius la bibliogi-aphie très complète des travaux antt?rieurs h 1876.
''' Ludv. F. A. Wimmer, Die Ihinmschn/t. Vont Verfnsscr umgcarbcilcte und vermehrte Ausgabe. Ans dem dânischen iibcrsetit vom D' F. Holthaïuen, Berlin, 1887. — Idetn, Dôbcfoiitcn 1 Akivkeby Kirke, cVsl-h-dire : Les font» baptismaux de l'église d'Akirkeby (île de Bnrnliolni), Copcnliague, 1887.
''' S. Bugge, Mémoires de la Soc. R. drs antiqmircs du Nord, 1871, p. 176. — Idem, Ottt Runeskrifiens Oprindche, Christiania, 1874.
'•* Vivien de Saint-Martin. Histoire de la Géographie, p. 101-107.
Néron, un chevalier romain fut envoyé par celle voie vers les côtes de la mer Baltique, à la recherche de l'ambre, et il rapporta de nouvelles informations sur l'intérieur de la Germanie, où le fait même de son voyage indique, suivant la remarque de M. Vivien de Saint-Martin, un accès devenu plus facile ('). Tacite, qui écrivait peu d'années après, connaissait les Vénèdes, grande race slave riveraine de l'est de la Baltique, et les misérables tribus sauvages des Feuni ou Finnois, perdues dans les solitudes glacées du Nord-Est.
Et pourtant, toutes les particularités des runes peuvent difiicilement s'expliquer par le latin; s'il est des lettres qui présentent une parenté indiscutable avec l'alphabet latin, il en est d'autres qui s'en écartent considérablement. On remarque surtout, dans l'alphabet runique, une tendance constante à ramener toutes les lettres à des traits obliques venant se souder à une hampe verticale, tendance par laquelle il se rapproche de l'écriture ogamique^^', et l'on ne peut s'empêcher de se rappeler les paroles suivantes du moine bulgare Khrabrù : cr Les Slaves, dit-il , n'avaient anciennement ni livres, ni lettres pour écrire; ils bsaient et ils pronostiquaient au moyen de traits (V^2,T^MH) et d'entailles (P'gZa^.MM)!) W. Il semble que, quand les peuples du Nord ont reçu l'alphabet, ils avaient déjà dans l'esprit et devant les yeux certaines formes de caractères qui ont déterminé la direction qu'a prise leur écriture. L'alphabet runique est, si l'on peut s'exprimer ainsi, un alphabet latin fait à la ressemblance de l'écriture ogamique, ou du moins
c Vivien de Saint-Mai'tin , op. cit., p. 178. Cf. Pline, Ilist. mU, XXX VU, Al, p. 769-771.
''' Voir plus haut, p. 3/i4-346.
''' Chod/.ko, Grammaire ■paléo-slave, Introduction, p. 1, Paris, 1869.
on sent derrière ces deux alphabets un substralum préhistorique commun.
L'alphabet s'est rapidement altéré entre les mains de peuples séparés du centre de la civilisation latine par une immense étendue de mers. Les lettres se sont de plus en plus déformées; le bâton, le stab, c'est-à-dire la hampe de la lettre, a pris une importance beaucoup plus grande que dans nos écritures, et l'on a vu se développer ces c runes à bàlon commune samslafva runor, qui sont formées de deux runes fixées à la môme tige. Enfin, par un phénomène que nous avons déjà rencontré dans l'écriture ogamique, l'écriture a perdu son caractère alphabétique pour redevenir en partie symbolique. C'est ainsi qu'une lettre, l'o par exemple, qui se dit olliil, peut être employée soit avec la valeur alphabétique 0, soit avec la valeur nominale olliil, dans le courant d'une même phrase.
Au iv*^ siècle de notre ère, Ulfilas, évoque des Goths, créa, pour sa traduction des Evangiles, un nouvel alphabet, l'alphabet gothique, composé des lettres ouciales, auxquelles il mêla quelques caractères runiques. L'alphabet d'Clfilas est surtout connu par le célèbre Codex argenleiis, écrit en lettres d'argent sur vélin pourpre, qui date de l'an 3 80 et est conservé à la bibliothèque de l'Université d'Upsal. Ce manuscrit est le monument le plus ancien de la littérature germanique.
Pendant longtemps, l'écriture runique vécut côte à côte avec le nouvel alphabet. Au moyen âge, on écrivait des manuscrits en caractères runiques. Des fonts baptismaux, des cloches d'église, des pierres tumulaires chrétiennes, portant des inscriptions runiques, nous attestent le rôle considérable joué par cette écriture. Pourtant l'alphabet d'Llfilas
supplanta peu à peu l'alphabet runique, qui a fini, comme beaucoup d'écritures anciennes, par devenir un alphabet magique, dont la connaissance était réservée aux prêtres. En reléguant cette écriture dans le domaine des sciences mystérieuses, la nouvelle religion ne faisait que lui rendre son caractère primitif. Mais si le sentiment de l'écriture runique s'est peu à peu perdu, le souvenir en est resté profondément gravé dans l'esprit et dans les traditions populaires.
a Les Lapons, nous dit M. Xavier Marmier, qui a bien voulu enrichir ce chapitre de ses souvenirs et de sa grande connaissance des peuples du Nord, étaient à tout instant en conférence avec des sorciers ou des sorcières tenant à la main une espèce de tambour qu'on appelait la runnebommc. Avec ce tambour couvert de signes hiéroglyphiques, de caractères bizarres, le sorcier prétendait entrer en communication directe avec les puissances célestes et infernales, dévoiler les secrets de l'avenir, dompter la fatalité (').t>
L'ouvrage de Knud Leem sur les Lapons'-' nous montre un de ces sorciers, le marteau à la main, accroupi derrière un large tambour couvert de signes mystérieux. Sur un autre tambour du même genre''', des bonshommes aux formes ogamiques, des sapins, des animaux, des églises et des croix se mêlent à des caractères rappelant les runes et à des figures cabalistiques. Il serait difficile, si l'on n'était pasprévenu, de reconnaître une écriture dans ces figures capricieuses, et l'on a grand'peine à leur trouver une lointaine
''' Voyage en Scandinavie, l. I, p. 3ia.
'*' Knud Leem, Beskrivclsc over Finmarkens Lapper, Copenhague, 1767, lab. XGI et p. 464-48o.
''' Ericl» Johann Jessen'a , De Finnorum Lapporumquc religione pavana , una cum dclineatione tijmpani runici, 1765.
ressemblance avec les grossiers alphabets que nous venons d'étudier; elles no nous font que mieux sentir le degré d'altération où avait pu descendre l'alphabet qui a servi à écrire les cliefs-d'œuvre de la littérature latine.
ALPHABETS «UNIQUE ET GOTHIQUE COMPARe's.
NOMS
VALEUR