INTRODUCTION. CLXXIX
jours être revêtues de toile blanche ou grise. Les Corc^ennes ne donnent pas dnns la folie stupide des Chinoises, et ne s'estropient point pour avoir de petits pieds; elles laissent agir la nature. Les femmes du peuple voyagent presque toujours nupieds. Leurs cheveux, roulés en tresse autour du crâne, ser\ent de coussinet pour les vases d*eau et autres objets pesants qu'elles portent habituellement sur la tête.
Ajoutons, pour terminer cette esquisse, que les hommes en deuil doivent contenir leurs cheveux dans un filet, non de crin, mais de toile grise, surmonté d'un bonnet de même étoffe, de la forme d'un sac grossier. En chemin, ils portent au lieu de chapeau une immense toiture de paille, en cône tronqué, qui descend jusqu'aux épaules. Les couleurs éclatantes sont tellement interdites à Thomme en deuil, que sa canne même et le tuyau de sa pipe doivent être blancs. S il ne veut en acheter d'autres, il couvre de papier sa canne et sa pipe habituelles, ce qui est aussi facile que peu dispendieux. La forme des vêtements ne change point pour la femme en deuil, mais la couleur rigoureusement prescrite est le blanc ou le gris : toutes les autres sont prohibées. Aux yeux des Coréens, un homme en deuil est un homme mort. 11 doit être tout absorbé dans sa douleur, ne rien voir, ne rien entendre qui puisse l'en distraire. Il a toujours, quand il sort, un éventail ou petit voile en toile grise fixé sur deux bâtonnets, avec lequel il se couvre le visage. Il ne fréquente plus la société ; à peine se permet-il de regarder le ciel. Si on Tinterroge, il peut se dispenser de répondre. Il ne peut pas tuer un animal, même un serpent venimeux ; ce serait un crime irrémissible. En route et dans les auberges, il se retire dans une chambre ou dans un coin isolé, et refuse de communiquer avec qui que ce soit. Tous ces usages ne sont strictement observés que dans les hautes classes de la société.
Les missionnaires ont souvent répété que ce costume et ces manières d'un noble en deuil semblent avoir été inventés par la Providence, pour leur procurer un déguisement facile et complet, sans lequel leur séjour en Corée, et surtout leurs voyages parmi les chrétiens, auraient été à peu près impossibles. Malheureusement, depuis la dernière persécution, on sait qu'ils usaient habituellement de ce moyen, et l'on a parlé de réformer le costume et les lois du deuil. Dieu y pourvoira.
Sciences. — Industrie. — Commerce. — Relations interaationales.
Malgré la protectioD olllieielle dont jouissent, en Corée, certaines études scientiGques, malgré les écoles spéciales entretenues par le gouvernement pour en favoriser les progr^^, ces études sont à peu près nulles. Les astronomes en titre ont à peine les notions suffisantes pour faire usage du calendrier chinois qui chaque année leur est apporté de Péking; en dehors de cela, ils ne connaissent que des formules astrologiques ridicules. La science des principaux calculateurs du ministère des finances, ne dépasse pas les opérations ordinaires d'arithmétique nécessaires pour la tenue des livres. Celle des élèves du Nioul-hak ou école de droit se borne à une connaissance, à peu près machinale, des textes officiels de la loi et des décrets royaux. La médecine seule semble faire exception. Tout en adoptant la médecine chinoi.se, les Coi*éens y ont introduit, semble-t-il, des améliorations sérieuses, à ce point qu'on n'a pas dédaigné de composer à Péking même les planches pour l'impression du plus célèbre livre coréen de médecine, le Tieng-oi-po-kan. Nul autre livre coréen n'a jamais eu cet honneur.
Les médecins réellement instruits ne se trouvent guère qu'à la capitale. Ce sont quelques nobles qui ont étudié par curiosité, ou des individus de la classe moyenne qui ont travaillé à se faire une position conome médecins de la cour. Ailleurs, on peut rencontrer de loin eu loin quelques praticiens capables, h qui une longue expérience a enseigné le véritable usage des remèdes locaux ; mais ces hommes sont de rares exceptions, et l'immense majorité des médecins de province ne sont que des charlatans sans études et sans conscience, qui pour toutes les maladies possibles emploient chacun une drogue spéciale et toujours la même, et ne prennent jamais la peine de voir les malades qu'ils traitent.
On prétend que Ton a en Corée, comme en Chine, certains remèdes très-cflicaces contre diverses maladies, entre autres une potion qui dissout les pierres et calculs de la vessie, et guérit celte terrible maladie sans aucune opération chirurgicale.
ItfTRODCCTIO!!. CLXXXI
Mrt Fcrpéol, troisième vicaipc apostolique de Corée, après de longues soufrranccs qui Favaicnt réduit à Textréroité, fut guéri delà pierre, en quelques heures, par un médecin chinois. Mais la formule de ce remède est un secret soigneusement gardé par ceux qui le possèdent. La règle générale est de donner les remèdes en potion; les exceptions sont rares. On fait bouillir ensemble jusqu'à vingt ou trente espèces de plantes, et on mêle à la décoction diverses matières plus ou moins sales et rebutantes, dont on ne cherche d'ailleurs aucunement à déguiser le nom sous un travestissement plus ou moins scientifique. Les confortants sont d'un usage continuel. Le plus ordinaire est le consommé de viande, que les Coréens excellent à préparer. Il y en a deux autres qui méritent une mention particulière : le gen-seng dont nous avons parlé plus haut, et la corne de cerf.
La corne de cerf a, dit-on, des effets restauratifs plus durables que le gen-seng; sa force varie selon la région où vit Tanimal. Les Coréens estiment peu celle qui vient de Chine ou des provinces septentrionales (Ham-kieng et Pieng-an). La meilleure est, disent-ils, celle qui provient du Kang-ouen; encore fait-on une distinction entre les différents districts de cette province. Le cerf doit être abattu au moment où les bois croissent, et avant qu'ils soient durcis, autrement les effets du remède seraient nuls. On coupe la tête de l'animal, et on la maintient renversée pendant dix ou douze heures, afin que toute la vertu du sang passe dans les cornes, puis on les fait sécher sur un feu doux avec toutes les précautions possibles. Pour s'en servir, on racle un peu cette corne, on la mélange avec le jus de quelques plantes, et on l'administre au malade. Mgr Daveluy atteste qu'il a usé fréquemment de ce remède pendant de longues années d'épuisement, et qu'il en a ressenti d'excellents effets. Le sang de cerf, pris chaud, passe aussi pour donner h tous les membres une vie et une force extraordinaires. « Quand on en a bu, disaient des chasseurs chrétiens à un missionnaire, les montagnes les plus escarpées semblent une plaine, et l'on ferait le tour du royaume sans aucune fatigue. »
Un autre moyen curatif dont il convient de dire un mot, c'est l'acupuncture. Elle consiste, pour les médecins coréens, à percer d'un coup de lancette divers points du corps, afin de rétablir la machine dans son équilibre naturel. Il existe des traités spéciaux sur cette pariie de l'art chirurgical, la seule connue des Coréens; ils savent même fabriquer avec du fil de fer des modèles du corps humain, afin d-'iodlquer exaeiémeot a» étudiii1t4if#Bdfoits où
CLXXXTI IHTIiODUCTIOIf .
la lancette doit être enfoncée. Sous la main d*un opérateur habile, rinstriiment, excessivenoent mince, pénètre jusqu'à quatre ou cinq centimètres de profondeur, et c^est h peine s'il sort quelques gouttes de sang. Les missionnaires assurent qu'ils ont souvent vu des effets remarquables et toujours très-prompts de ce genre de traitement.
Les Coréens, peu avancés dans les études scientifiques, ne le sont guère plus en connaissances industrielles. Chez euxjes arts utiles n*ont fait, depuis des siècles, absolument aucun progrès. Une des principales causes de cet état dinfériorité, c'est que, dans chaque maison, on doit faire à peu près tous les métiers, et fabriquer soi-même les objets de première nécessité. La récolte donne au laboureur tout ce qu'il lui faut, et pendant Thiver il devient tour à tour : tisserand, teinturier, charpentier, tailleur, maçon, etc.. Il fait chez lui le vin de riz, Tbuile, Teau-de-vie. Sa femme et ses filles filent le chanvre, le coton, la soie même, quand il a pu élever quelques vers; elles en tissent des étoffes grossières, mais solides, qui suffisent aux besoins habituels. Chaque paysan connaît et recueille les graines requises pour la teinture, et celles qui servent de remèdes dans les maladies les plus ordinaires. Il confectionne lui-même ses habits, ses souliers de paille, ses sabots, les corbeilles, paniers, balais, cordes, ficelles, nattes, instruments de labour, dont il a besoin. Le cas échéant, il répare le mur, le toit, la charpente de sa maison. En un mot, il se suffit, mais comme il est facile de le comprendre, il ne travaille à chaque chose que dans la mesure de la nécessité présente, se contente des procédés les plus simples et les plus primitifs, et ne peut jamais arriver à une habileté remarquable.
11 n'y a d'ouvriers spéciaux que pour les métiers qui exigent des outils particuliers, et un apprentissage de la manière de s'en servir. Mais, dans ce cas même, les ouvriers établis d'une manière fixe, et travaillant dans leur boutique, sont excessivement rares. D'habitude, chacun d'eux va où on l'emploie, portant ses outils sur le dos, et quand il a fini quelque part, cherche de l'ouvrage ailleurs. Ceux mêmes qui ont besoin d'une certaine installation, ne se fixent définitivement nulle part. Les potiers, par exemple, s'établissent aujourd'hui dans un lieu où le bois et l'argile .sont à leur convenance; ils y bâtissent leur cabane et leur four, fabriquent pour les gens du voisinage quelques porcelaines grossières, des vases de teiTe assez solides et d'une capacité quelquefois monstrueuse ; puis, quand le bois est épuisé, ils vont chercher fortune ailleurs. Les forgerons agissent de oéiMi
llfTRODVCnOtl. CLXXXIII
et 8*éloignent quand Textraction du minerai devient trop difficile. Aussi jamais de grandes fabriques, jamais d'exploitation sérieuse, jamais d'ateliers qui en méritent le nom. Des baraques de planches mal jointes, facilement emportées par le vent ou effondrées par la pluie, des fours ou fourneaux sans solidité qui se fendent à chaque instant, voilà tout. Par suite, le profit est presque nul. Les individus qui ont de l'argent ne songent guère à le mettre dans de pareilles entreprises, et parmi ceux qui avec quelques centaines de francs veulent tenter la fortune, la moitié se ruinent en quelques moi^.
Les Coréens prétendent qu'ils fabriquent et exportent en Chine de grands couteaux, des sabres et des poignards de première qualité; mais les missionnaires n'ont pas eu loccasion de vérifier suffisamment l'exactitude de cette assertion. Us font aussi des fusils à mèche qui paraissent assez solides. Bien qu'il y ait de très-beau cuivre dans leur pays, ils tirent du Japon tout celui qu'ils emploient. Ils le mélangent avec le zinc pour en confectionner des vases et des marmites. Ainsi combiné, il s'oxyde trèsdifficilement, et malgré l'usage continuel qui se fait de ces vases dans les maisons un peu aisées, on ne connaît aucun exemple d'empoisonnement par le vert-de-gris. Tous les bijoux, tous les articles de parure, tous les objets de luxe viennent de Chine; en Corée, on ne sait point les travailler.
Il est néanmoins une industr e dans laquelle les Coréens l'emportent sur les Chinois, c'est la fabrication du papier. Avec de i'écorce de mûrier, ils font du papier bien plus épais et plus solide que celui de la Chine; il est comme de la toile et on a peine à le déchirer. Son emploi se diversifie à 1 infini. On en tait des chapeaux, des sacs, des mèches de chandelle, des cordons de souliers, etc.. Lorsqu'il est préparé avec de Thuile, il remplace avantageusement, vu son bas prix, nos toiles cirées, et sert à confectionner des parapluies et des manteaux imperméables. Les portes et les ienéires n'ont pas d'autres vitres que ce papier huilé collé sur le châssis. Il y a une exception cependant. «Quand un Coréen, dit Mgr Daveluy, a trouvé un petit morceau de verre d'un demi-pouce carré, c'est une bonne fortune. Aussitôt il l'insère dans une fente de sa porte ; dès lors il peut, d'un tout petit coin de l'œiK regarder ce qui se passe au dehors, et il est plus fier qu'un empereur se mirant devant les glaces de son palais. A défaut de ce morceau de verre, il fait avec le doigt un trou dans le papier, et se met ainsi en communication avec le monde nténoat. >
OXXXIT IimiODUCTIOll.
On peut aisément conclure de tout ce qui précède que Te commerce intérieur esl, en Corée, peu développé. Il y a lr^s-pcu de marchands qui tiennenl magasin ouvert dans I. urs maisons, et presque toutes les transactions se font dans les foires ou marchés. Ces foires se tiennent dans différentes villes ou bourgades désignées par le gouvernement , au nombre de cinq par district. Dans chacune de ces localités, la foire a lieu tous les cinq jours, aujourd'hui dans Tune, demain dans une autre, et ainsi de suite, toujours dans le même ordre, de manière que chaque jour il y ait une foire sur un point quelconque du district. Des tentes sont préparées pour les marchandises.
Les mesures dont se servent les marchands sont : pour les grains, la poignée. Cent poignées font un boisseau, vingt boisseaux font un sac (en coréen ; som). Pour les liquides, on compte par tasses. La mesure de poids est la livre chinoise, et Ton ne se sert que des balances de Chine. La mesure de longueur est le pied, qui varie suivant les provinces, on pourrait dire suivant les marchands. Le pied se subdivise en dix pouces; le pouce en dix lignes.
Un des grands obstacles au développement du commerce est rimperfection du système monétaire. Les monnaies dor ou d'argent n'existent pas. La vente de ces métaux, en lingots, est entravée par une foule de règlements minutieux; et l'on se compromettrait gravement si, par exemple, on vendait de l'argent de Chine, même fondu en barres de forme coréenne. Cet argent serait reconnu infaillibloment, et le marchand, outre la confiscation de ses barres, risquerait une forte amende, et peut-être la bastonnade. La seule monnaie qui ait cours légal est la sapèque. C'est une petite pièce de cuivre, avec alliage de zinc ou de plomb, d'une valeur d'environ deux centimes ou deux centimes et demi. Elle est percée, au milieu, d'un trou destiné à laisser passer une ficelle avec laquelle on en lie ensemble un certain nombre, d'où l'expression ligature ou demi-ligature, si fréquemment employée dans les relations de l'extrême Orient, pour désigner la monnaie courante. Pour effectuer un payement considérable, il faut une troupe de portefaix, car cent nhiangs ou ligatures (environ deux cents francs), forment la charge d'un homme. Dans les provinces du Nord, cette monnaie même n'a pas cours; tout s'y fait par échanges, d'après certaines bases de convention. Il paraît qu'autrefois les céréales servaient de monnaie, car, encore dans la langue actuelle, celui qui porte son blé au marché pour levendr8«dH qu'il va acheter; et celui qui va en acheter dit qu'il va:.ieilÂHk
i:«TnoDncTioi«. ctxxxr
Le taux de Targent est énorme en Corée. Gelai qui le prôte à trente pour cent est censé le donner pour rien. Le plus liabitucllcment on réclame cinquante, soixante, quelquefois même cent pour cent. Il est juste de dire que la rente de la terre, qui doit servir de point de départ pour apprécier le taux de Targent, est en ce pays relativement considérable. Dans les bonnes années, le cultivateur tire de ses champs environ trente pour cent de la valeur du fonds.
D'après les anciennes traditions du pays, il parait que les rois des dynasties précédentes avaient une monnaie de papier, de la Terme d'un fer de fibche, d'une valeur d'environ trois feuilles de papier. Après la soumission de la Corée par la dynastie mandchoue de Péking, le droit de battre monnaie fut retiré aux rois coréens. Le premier qui osa en frapper, malgré le texte des traités, parait avoir été Souk-tsong qui mourut en 1720, après un règne de quarante-deux ans. Aujourd'hui, le droit est acquis par une longue prescription, et le gouvernem^int en use et abuse. Dans ces d<?rnières années on en frappe continuellement, mais elle est de plus en plus altérée. Tandis que les anciennes sapèques étaient de cuivre, avec un alliage minime, les nouvelles ne sont presque que du plomb, et se détériorent rapidement. Ce n'est pas le gouvernement qui y gagne, car il fournit aux fondeurs la quantité de cuivre voulue; mais ceux-ci remplacent le cuivre par du plomb et partagent le bénéfice, soit avec le ministre des finances, soit avec le fonctionnaire spécialement chargé de la vérification.
Une autre entrave aux transactions commerciales, c'est le triste état des voies de communication. Les rivières navigables sont très* rares en Corée; quelques unes seulement portent bateau, et cela dans une partie fort restreinte de leur cours. D'un autre cAté, l'art de faire des routes, dans ce pays de montagnes et de vallées, est à peu près inconnu. Aussi presque tous les transports se font, soit à dos de bœufs ou de chevaux, soit à dos d'hommes.
a Les routes, écrit Mgr Daveluy,se divisent, théoriquement du moins, en trois classes. Celles de première classe que je traduis par routes royales, ont généralement une largeur suffisante pour quatre hommes de front. Comme il n'y a pas de voitures en province, c'est tout ce qu'il faut pour les piétons et cavaliers. Elles sont bonnes ou mauvaises suivant la saison. Mais il arrive fréquemment qu'elles sont diminuées des trois quartSipar quelque grosse . pierre, ou. fragment dfi ronber^ioa patceifiieJa piqie.a empoctjljiiie'parlîe da.cbeaUiu.P£rauùie«^É||l||^^
cîXKvn iffTBODvcnoir.
à remédier à ces petits inconvénicots, et souvent il faut grimper sur ces rochers avec sa monture, au risque de se casser le cou ou de rouler dans le fossé. Toutefois, aux environs de la capitale, ces routes sont un peu mieux entretenues. La principale est celle qui va de Séoul à la frontière de Chine. Il y en a une autre, assez belle dit-on, longue de huit lieues seulement, qui conduit du palais à un tombeau royal.
a Quant à celles de deuxième classe, leur beauté, largeur et commodité varient tous les quarts d'heure. Lorsque je ne vois plus qu'un mauvais sentier, je demande si c'est encore la grande route; on répond affirmativement; le tout est de s'entendre. Pierres, rochers, bouc, ruisseaux, rien n'y manque, excepté le chemin. Mais que dire des routes de troisième classe, larges d'un pied plus ou moins, visibles ou non, selon la sagacité du guide, souvent couvertes d'eau quand elles traversent les rizières, et dans les montagnes, efQeurant les précipices !
a Pour les ponts, deux espèces sont à ma connaissance. Les uns consistent en quelques grosses pierres jetées de distance en distance, en travers des ruisseaux ; ce sont les plus communs. Les autres, composés de pieux fichés dans le fleuve et supportant une espèce de plancher recouvert de terre, forment un viaduc passable, quoique trop souvent à jour. Quand Teau est abondante, ce qui est fréquent en été, tous les ponts sont emportés ou submergés par la crue, et laissent au voyageur le plaisir de prendre un bain au passage Les grands seigneurs peuvent s'y soustraire en grimpant sur le dos de leur guide. Enfin, il y a à la capitale un pont en pierre, magnifique sans doute, et Tune des merveilles du pays. Les rivières un peu considérables se traversent en bateau. »
Les relations commerciales de la Corée avec les nations voisines sont presque nulles. Pour mieux conserver son indépendance coutreses deux puissants voisins, la Chine et le Japon, ce pays s'est enfermé dans un isolement complet. Toute communication avec les étrangers, sauf les cas prévus par la loi, est un crime digne de mort. D'après les conventions internationales, aucun Chinois ou Japonais ne peut s'établir en Corée, et réciproquement. Les ambassadeurs chinois qui viennent à Séoul laissent leur suite à la frontière, sauf un ou deux domestiques attachés à leur personne, et pendant qu'ils sont à la capitale, ne sortent pas du palais qui leur est assigné pour résidence. Les ambassadeurs coréens peuv^^nt, au contraire, entrer en Chine avec tous les geai de leur suite, et circuler librement dans les rues de PéUif
IimiODUCTTÔIV. CLXXXfll
pendant lear séjour. Lors da passage de Tambassadear h Pienmen (1), à Falleret au retour, il y a une foire qui dure plusieurs jours. Le mandarin de Ei-tsiou, dernière ville coréenne sur la frontière chinoise, a seul le droit d'avoir des rapports par lettres avrc les autorités de Pien-men, h toutes les époques de Tannée. Tous les deux ans, une autre foire se tient h Textrémiié nord de la province de llam-kieng. entre Houng-tchoung, village tartare de cette partie de la Mandchonrie qui a été dernièrement cédée aux Russes, et Kieng-oucn, ville coréenne la plus voisine. Cette foire est considérable, mais elle ne dure que deux ou trois jours, et quelques heures seulement chaque jour, depuis midi jusqu'au coucher du soleil. Au signal donné, chacun se hâte de repasser la frontière, et les soldats poussent les traînards avec leurs lances. Nous avons mentionné plus haut les marchés mensuels, entre les Coréens et les quelques soldats japonais établis à Fusan-kaL Là se bornent les rapports que la Corée a, par terre, avec les autres nations.
Par mer, elle en a moins encore. On permet aux navires chinois ou japonais de venir pécher le haî-san {holothuria) sur le rivage du Pieng-an, et le hareng sur les côtes du Hoang-haï, mais à deux conditions : ne jamais mettre pied à terre, et ne jamais s'aboucher, en pleine mer, avec les gens du pays, sous peine de confiscation du navire et d'emprisonnement de Téquipage. La première condition est généralement observée, mais il se fait, entre les barques coréennes et les jonques chinoises, k Tabri des innombrables rochers ou Ilots de Tarchipel coréen, un commerce de contrebande assez considérable. Les mandarins, moyennant quelques profits secrets, ferment les yeux. Si la tempête jette un navire chinois sur la côte coréenne ou un navire coréen sur la côte chinoise, les naufragés sont recueillis, entretenus par le gouvernement, gardés avec soin pour empêcher aucun rapport entre eux et les habitants, et reconduits par terre jusqu'à la première ville de leur pays. Le retour par mer leur est interdit. Entre le Japon et la Corée, le rapatriement se fait par mer, mais avec des précautions analogues.
Donnons ici quelques détails sur les difficultés que les mission* naires ont eu à surmonter pour pénétrer en Corée ; on aura, par là môme, une idée de la sévérité minutieuse avec laquelle le
(i) Pien-mên, dont il est très-sooirfiit question dans celle histoire, est la deroidro ville cbinoisc du eàià de la Goréo» nrâ» de la mor Jauae. Sk)o nom rignllle: porto de Uftwilèiré. ■■-^^^'^
cunxnit mmoDucnoii.
gouvernement coréen maintient son isolement absoln. Les frontières de terre et de mer sont gardées par un cordon de postes militaires, uni(|iiemcnt chargés d*empëclicr l'entrée des étrangers et la sortie des indigènes. Dans les plus importants de ces postes résident, comme inspecteurs et employés des douanes, des agents de police choisis parmi les plus fins et les plus expérimentés, et ils se font aider dans leur surveillance de jour et de nuit par des chiens dressés exprès, de sorte qu'il est à peu près impos* sible de passer la frontière inaperçu.
Par terre, il n'y a que deux chemins : celui de Tartarie par Houng-tchoung etKieng-ouen, et celui de Chine par Pien-men et Ei-tsiou. Ailleurs, la frontière qui sépare la presqu'île coréeoDe du con!inent, est formée de déserts montagneux et de forêts impraticables. Or on ne peut tenter le passage sur un de ces deux points qu'aux jours de foire légalement reconnus; à toute autre époque, ce serait folie même pour les indigènes, à plus forte raison pour des étrangers. U faut donc ou suivre les caravanes qui se rendent à la foire de Houng-tchoung, ou se joindre à l'ambassade coréenne qui revient de Chine. La grande difficulté, dans les deux cas, est la manière d'arranger les cheveux. Les Chinois se rasent la tète, ne gardant, au sommet, qu'une touffe de cheveux qui se tresse et s'allonge en queue sur le dos; les Coréens conservent tous leurs cheveux. Si l'on se rase à la chinoise, on sera reconnu et arrêté en entrant en Corée ; si Ton suit la mode coréenne, on sera reconnu en Chine même, avant d'arriver sur la frontière. Pendant la foire de Kieng-ouen, il est défendu aux Chinois d'entrer dans les maisons coréennes, et de nombreux satellites sont distribués à la porte de la ville et dans les rues pour faire observer cette consigne. Le missionnaire qui prendrait cette voie, même en supposant qu'il n'ait pas été découvert par ses compagnons de route, soit en chemin, soit pendant les quelques jours d'attente qui précèdent la foire, devrait s'aboucher avec les courriers coréens et changer d'accoutrement en plein air, au milieu de milliers de personnes, sans être aperçu d'aucune, ce qui est manifestement impossible. D'ailleurs, une fois entré, il lui faudrait, avant derencontrer des villages chrétiens, faire une route d'un mois, dans un pays peu fréquenté, et où, par conséquent, les voyageurs sont rares et facilement reconnus. Les courriers qui lui serviraient de guides auraient a repasser, dans les quelques auberges de la roule, avec une personne de plus qu'en allant ; cela seul éveillerait immédiatement d.'s soupçons, que la différence de visage et de prononciation changerait bientôt en certitodé^
INTRODUCTION, CUXXIX.
P<nr Pien-men les dimcultés ne sont guère moindres. Chacun des Coréens qui suit Pambassade, à quelque titre que ce soit, est visité à la porte, lors du départ pour la Chine, et fouillé de haut en bas. Si sa personne et ses bagages n^oiïrent rien de suspect, il reçoit un passeport où tout est minutieusement déiaillé. Supposons que les courriers ont obtenu leurs passeports. Ils ramènent avec eux un missionnaire, et ont réussi à passer la douane chinoise; mais de là à la douane coréenne, il y a quinze lieues de désert. Â droite et à gauche de Tunique roule, s*étendent des forêts impénétrables. Si pendant le trajet on s'avise de faire du feu pour préparer quelque nourriture, les autres voyageurs accourent afin de faire eux-mêmes cuire leur riz, cequ*on ne peut leur refuser, et le danger pour le missionnaire est grand, vu la curiosité insolente des Coréens. On arrive sur les bords du fleuve où stationnent des gardiens, et Ton descend dans une barque coréenne qui conduit les voyageurs n la douane située sur Tautre rive. Là, chacun doit présenter son passeport, se laisser fouiller et examiner minutieusement. Le missionnaire évidemment ne peut affronter cette douane, aussi a-t-il pris soin de demeurer caché sur Tautre rive. Il doit attendre la nuit pour tenter le passage sur la glace, car c'est toujours en hiver que l'ambassade revient de Péking. Mais sur la rive coréenne sont échelonnés de distance en distance des corps de garde, chacun avec un piquet de soldats et une troupe de chiens. La seule chance de succès est de se traîner dans les ténèbres entre deux corps de garde, et d'escalader les montagnes neigeuses du voisinage pour, de là, regagner la route à l'intérieur. Les premiers missionnaires entrèrent par cette voie ; mais bientôt, à la suite des persécutions, toutes les ruses des chrétiens furent connues* non-seulement des mandarins, mais des douaniers, des aubergistes, de tous les habitants païens, et Ton fut forcé d'abandonner cette route, désormais impossible.
Reste la voie de mer. Nous avons fait connaître les conventions maritimes en vigueur entre la Chine et la Corée, d'où il résulte qu'aucun navire de l'un des deux pays ne peut, légalement, abordera la côte de l'autre. Cette prohibition n'est violée ni par les Coréens, ni par les Chinois. Les milliers de jonques chinoises qui partent chaque année du Léao-tong, du Kiang-nan, du Chantoirg, ei vont à la pêche sur les côtes de Corée, stationnent toujours loin du rivage. Si elles approchent de trop près, elles sont soiiipises aux perquisitions les piv$ sévères, et aucune considératioa» auciuio oflre d*«qM|rfiM^ 1^^ équipage
CXC limiODUCTIOR.
à prendre (erre. Quant aux Coréens, il serait difficile de (ronver parmi eux un pilote capable de diriger une barque, en pleine mer. vers un point donné. Us connaissent la boussole, nommée par eux : le fer qui marque le sud, et on en rencontre dans le pays un cerlain nombre de fabrique chinoise. Mais ils ne s*en servent que dans la recherche superstitieuse des lieux les plus favorables pour les sépultures. Lusage de cet instrument pour la navigation leur est inconnu, c^ir leurs barques ne quittent jamais la terre de vue. D'ailleurs, les navires coréens sont très mal consiniits. Destinés uniquement à la pêche côtière, ils sont plats en dessous afin de pouvoir sans inconvénient restera sec pendant la marée basse. Une vague un peu forte rompt le gouvernail ; une brise un peu fraîche force à couper les mflts qui sont toujours très-hauts. Construire autrement serait attirer Tattention, provoquer une surveillance spéciale, et s'exposer à la prison pour cause de violation des usages. Eût on triomphé de tous ces obstacles, fait le voyage de Chine aller et retour, que la réussite serait encore fort douteuse. Uu navire qui arrive de la pleine mer est par cela seul mis en suspicion ; les matelots des autres barques se hâtent de venir à bord, les autorités ne peuvent tarder à faire leur visite, et si Ton trouve quelque objet d'origine suspecte, la barque est brûlée, et Téquipage mis à mort.
Le seul moyen praticable de pénétrer en Corée par mer, est celui que les missionnaires avaient adopté dans les derniers temps. Partir de Chine sur une jonque chinoise, après s'être entendu d'avance avec des pêcheurs coréens sur le lieu et Tépoque du rendez-vous; s'aboucher la nuit assez loin de la côte, h Tabri de quelqu'une des lies de l'archipel coréen, transborder h la h&te, et gagner le rivage avant le jour. Mais cette voie, employée sans accidents fâcheux jusqu'en 1866, est maintenant fermée. MM. Ridel et Blanc Pont vainement essayée en 1869; la surveillance est tellement sévère, qu'ils n'ont échappé à la mort que par une protection spéciale de la Providence.
En effet, depuis l'expédition du contre-amiral Roze, la Corée est, plus que jamais, séquestrée du reste du monde. En 1867, les foires annuelles qui avaient lien à Pien-men, au passage des ambassadeurs, ont été supprimées; les jonques chinoises venues, comme d'habitude, pour faire la pêche sur les côtes, ont été visitées jusqu'à fond de cale, et renvoyées sans permission de séjour. L'année suivante, 1868, plus de soixante-dix de ces jonques ont été brûlées, et trois cents hommes de leurs équipages massacrés, on ne sait sous quel prétexte. Un ou deux oavifii
IKTRODUCTION, OCl
américains ayant éprouvé le même sort, les États-Unis ont fail à leur tour, en 1871, une expédition aussi stérile que celle des Français en 1866. Depuis lors, la pécbe du hareng sur les côtes de Corée est interdite aux navires chinois, qui n*osent plus guère s'y aventurer.
Et cependant, le peuple coréen n^est point, par nature, ennemi des étrangers. Peut-être même est-il mieux disposé envers eux que ne le sont les Chinois; il est moins arrogant, moins ennemi de tonte espèce d'amélioration et de progrès, moins fanatique de sa prétendue supériorité sur les Barbares qui peuplent le reste du monde. Mais le gouvernement conserve avec un soin jaloux cet isolement quMl croit nécessaire à sa sécurité, et aucune considération d'intérêt ou d humanité ne le lui fera abandonner. Pendant les années 187i et 1872, une famine épouvantable a désolé la Corée. La misère était si grande que les habitants de la côte ouest vendaient leurs jeunes filles aux contrebandiers chinois, un boisseau de riz par téie. Quelques Coréens, venus au Léao-tongà travers les forêts de la frontière septentrionale, ont fait aux missionnaires un tableau effrayant de Tétai du pays, aftirmant que sur toutes les routes on rencontrait des cadavres. Mais le gouvernement de Séoul laisserait périr la moitié du peuple, plutôt que de permettre de s'approvisionner en Chine ou au Japon. La force seule pourra lui imposer un changement de système. Les diverses expédiiions ou plutôt démonstrations faites dans les trente dernières années, mal combinées, sans esprit de suite, sans vues politiques sérieuses, n*ont abouti, jusqu'à présent, qu*à Tirriter et à exaspérer son orgueil, sans le dompter. Si 1 on devait s'en tenir là, elles auraient été, sous tous les points de vue, dans Tintérêi de la liberté de commerce comme de la liberté religieuse, beaucoup plus nuisibles qu'utiles.
Il est évident qu'un pareil état de choses ne peut durer, et que l'excès du mal amènera le remède. Les nations civilisées, forcées de proléger dans l'extrême Orient leur marine et leur commerce, ne toléreront pas indéfiniment qu'un misérable petit royaume, sans marine, sans armée sérieuse, brûle les navires qui touchent à ses rivages, massacre les étrangers parce qu'ils sont étrangers, et se tienne de force en dehors de l'humanité. Très-probablement, le procès sera vidé par les Russes dont les conquêtes, au nord-est de l'Asie, prennent chaque jour un développement plus considérable. Depuis 1860, leurs possessions sont limitrophes de la Corée. 11 y a déjà eu plusieurs difficultés entre les deux pays pour des questions de frontière et de commerce ; ces questions ne
GXCII INTRODUCTION.
peuvent manquer de se renouveler, et, un jour ou Fautre, elles se termineront par Tannexion de la Corée au territoire russe. Peut-être aussi les Anglais ou les Américains, poussés à bout par quelque nouvelle insulte à leur pavillon, imposeront de force la liberté commerciale.
Mieux vaudi*ait certainement que la France se chargeât ellemême d'intervenir, pour elTacer Thumiliaiion de l'échec subi en 1866. Cette malheureuse expédition devait, dans Tintention du gouvernement, punir le meurtre des missionnaires français, et rendre impossible la répétition de pareils actes de barbarie. En fait, elle a complété la ruine de TEglise de Corée, et causé le massacre de milliers de chrétiens. Quelle autre manibre de réparer ce désastre que d'assurer aux frères et aux enfants de ces martyrs la complète liberté de religion, en forçant la Corée à conclure des traités avec les peuples civilisés, et, ces traités une fois conclus, à les respecter scrupuleusement? Sans doute, dans les circonstances actuelles, une expédition de ce genre semble à peu près impossible, mais la France n'est pas morte, l'avenir n*a pas dit son dernier mot, et l'avenir est k Dieu.