‹ Histoire de le̓́glise de Corée, précédée du̓ne introduction sur lh̓istoire, les institutions, la langue, les moeurs et coutumes coréennes (volume 2)Chapitre 28 sur 53 · INTRODUCTION. CXXXVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. CXXXVII

désboDoré au point de ne plus oser se montrer à qui que ce soit. On commence par placer le corps du mort dans un cercueil de bois très-épais, que Ton conserve plusieurs mois dans un appartement spécial, préparé et orné à cet effet. Les gens du peuple qui n^ont pas le moyen d'avoir une chambre pour le cadavre, gardent le cercueil en dehors de leur maison, et le recouvrent de nattes en paille pour le protéger contre la pluie. C'est dans Tappartement du mort que Ton doit aller pleurer au moins quatre fois le jour, et pour y pénétrer, on fait une toilette spéciale. Elle consiste en une grande redingote de toile grise, déchirée, rapiécetée, et aussi sale que possible. On se ceint les reins d'une corde de la grosseur du poignet, partie en paille et partie en fil. Une autre corde semblable, grosse comme le pouce, fait le tour de la tête qui est couverte d'un bonnet de toile grise. Les deux bouts de cette corde retombent par devant sur chaque joue. Des bas et des souliers spéciaux, et, à la main, un gros bâton noueux complètent le costume.

Dans cet accoutrement on se rend à la chambre mortuaire, le matin en se levant, puis avant chaque repas. On apporte une petite table chargée de divers mets que l'on place sur un autel, à côté du cercueil ; puis la personne qui préside la cérémonie, courbée et appuyée sur son bâton, entonne les gémissements funèbres. Pour un père ou une mère ces gémissements se com* posent des syllables : ai-kô, que l'on répète sans interruption, d'un ton lugubre, pendant un quart d'heure ou une demi-heure. Pour les autres parents, on chante : ôî, ôï. Plus la voix qui se lamente est forte, plus la séance est longue, et plus l'individu en deuil monte dans l'estime publique. Les gémissements terminés, on se retire, on emporte les mets, on quitte les habits de deuil, et on prend son repas. A la nouvelle et à la pleine lune, tous les parents, amis et connaissances sont invités à prendre part à la cérémonie. Ces pratiques se continuent même après l'enterrement, pendant deux ou trois ans, et, dans cet intervalle, un noble qui se respecte doit aller souvent pleurer et gémir sur le tombeau de ses parents. Quelquefois il y passe toute la journée et même la nuit. On en cite qui ont fait bâtir une petite maison près de ces tombeaux, pour y demeurer pendant plusieurs années, et qui par là ont acquis une haute renommée de sainteté, et la vénération universelle.

Religion. — Culle des ancêtres. — Bonzes. — Superstitions populaires.

D'après les traditions locales, le bouddhisme ou doctrine de Fô pénétra en Corée au quatrième siècle de Tère chrétienne, et se répandit, avec plus ou moins de succès, dans les trois royaumes qui alors se partageaient la péninsule. Lorsque la dynastie Korie eut réuni ces divers États en une seule monarchie, elle protégea les sectateurs de cette doctrine qui devint la religion officielle. A la fin du quatorzième siècle, la dynastie Korie ayant été renversée, les princes de la dynastie Tsi-tsien, qui lui succéda, cédant à Vinfluence et peut-être aux ordres formels des empereurs de Péking, adoptèrent non-seulement la chronologie et le calendrier chinois, mais aussi la religion de Confucius. Us ne proscrivirent point la religion ancienne, mais ils Tabandonnèrent à elle-même, et, par la marche naturelle des choses, le nombre des bouddhistes a toujours été en diminuant, et leur doctrine aussi bien que leurs bonzes sont aujourd'hui tombés dans le mépris. La doctrine de Confucius, au contraire, établie par la loi, est devenue la religion dominante ; son culte est le culte officiel, et toute contravention à ses règlements en matière grave peut être punie du dernier supplice, comme le prouvent les pièces du procès de Paul loun et de Jacques Kouen, et d'autres documents que nous donnons tout au long dans cette histoire.

Nous ne parlerons pas ici de cette doctrine de Confucius en elle-même. Les travaux des missionnaires et des sinologues, depuis deux siècles, ont épuisé la question, et à travers les exagérations opposées de louange ou de blàme, on est aujourd'hui parvenu à en avoir une idée à peu près exacte. Voyons seulement ce qu'elle est en Corée. Pour la masse du peuple, elle consiste dans le culte des ancêtres, et dans l'observation des cinq grands devoirs : envers le roi, envers les parents, entre époux, envers les vieillards, et entre amis. A cela se joint une connaissance plus ou moins vague du Siang-tiei que la plupart confondent avec le ciel. Pour les lettrés, il faut ajouter : le culte de Confucius et des grands hommes, la vénération des livres sacrés de la Chine,

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el enfin un culte officiel au Sia-tsik ou génie protecteur du royaume. Quelquefois aussi, dans les actes publics du gouvernement, il est fait mention des bons génies et du destin.

Les missionnaires ont souvent interrogé des Coréens trèsinstruits sur le sens qu'ils attachent au mot Siang-tiei, sans jamais obtenir de réponse claire et précise. Les uns croient que Ton désigne par là TÊtre suprême, créateur et conservateur du monde ; d'autres prétendent que c'est purement et simplement le ciel, auquel ils reconnaissent un pouvoir providentiel, pour produire, conserver et faire mûrir les moissons, pour éloigner les maladies, etc.. ; le plus grand nombre avouent qu'ils Tignorent el qu'ils ne s'en inquiètent guère. Quand on offre des sacrifices publics pour obtenir la pluie ou la sérénité, ou pour conjurer divers fléaux, la prière s'adresse soit à l'Être suprême, soit au ciel, selon le texte que rédige le mandarin chargé de la cérémonie.

Voici quelques détails sur ces sacrifices, assez peu fréquents d'ailleurs. Quand des districts ou des provinces souffrent de la sécheresse, le gouvernement envoie un ordre aux mandarins, et chacun d'eux, au jour marqué, se rend dès le matin avec sa suite, ses prétoriens et ses satellites au lieu qui lui est désigné. Là, il attend patiemment sans prendre aucune nourriture, sans même fumer de tabac, que l'heure propice arrive. C'est ordinairement vers minuit, et en tout cas, le mandarin ne doit rentrer chez lui qu'après minuit passé. Au moment précis, il immole des porcs, des moutons, des chèvres, dont le sang et les chairs crues sont offertes à la divinité. Le lendemain il se repose, pour recommencer le surlendemain, et ainsi de suite, de deux en deux jours, jusqu'à l'obtention de la pluie. A la capitale, les mandarins se relèvent, afin que les sacrifices aient lieu tous les jours. Si après deux ou trois sacrifices on n'obtient rien, on change de place, et l'on s'installe dans un autre endroit plus propice. Les diverses stations que l'on doit ainsi occuper sont déterminées par d'anciens usages. Si les prières sont inutiles, les ministres viennent officier à la place des mandarins ; et enfin, quand ni les mandarins ni les ministres n'ont pu rien obtenir, le roi lui-même vient en grand appareil pour sacrifier et obtenir le salut de son peuple. Lorsque la pluie arrive, ni le sacrificateur ni les gens de sa suite nont le droit de se mettre à l'abri ; ils doivent attendre jusqu'après minuit avant de rentrer dans leurs maisons. Tout le peuple les imite, car on croirait faire injure au ciel en cherchant à éviter une pluie si ardemmeot iéaité^ et si quelque individu a la

CXL INTRODUCTIOlf.

malencontreuse idée de prendre son chapeau ou d'ouvrir son parapluie, on lui arrache ces objets que Ton met en pièces, et on r«ccable lui-même de coups et d'injures.

Le mandarin après le sacrifice duquel la pluie arrive, est regardé comme ayant bien mérité de la patrie, et le roi le récompense en lui donnant de Tavancement, ou en lui faisant quelque cadeau précieux. Il y a quelques années, un mandarin de la capitale, pour avoir fait la cérémonie avant Theure fixée, fut immédiatement destitué. Mais cette nuit-là même, la pluie commença à tomber; il fut rétabli dans sa charge, et partagea la récompense avec le mandarin du jour suivant, pendant le sacrifice duquel la pluie tomba en grande abondance. Chacun d'eux reçut du roi une peau de cerf, qui fut portée à leur domicile avec tout l'appareil et toute la pompe possibles.

Les sacrifices pour obtenir le beau temps se font, à la capitale, sur la grande porte du Midi. L'heure est la même, le sacrificateur garde la même abstinence, et pendant tout le temps que durent ces sacrifices la porte reste fermée jour et nuit, et la circulation est arrêtée. Quelquefois aussi on interdit, pendant ce temps, de transporter les morts. Ceux qui alors font la levée du corps et se mettent en route, malgré la défense, soit parce qu'ils l'ignorent, soit parce qu'ils espèrent passer en contrebande , soit enfin parce que le jour du convoi a été fixé par les devins et ne peut être changé, sont impitoyablement arrêtés aux portes de la ville. Comme ils ne peuvent retourner chez eux avant l'enterrement, ils doivent demeurer à la pluie, eux et les cercueils qu'ils portent, souvent pendant plusieurs jours, jusqu'à ce que le retour de la séri^nité fasse lever la prohibition.

Quelquefois, dans les grandes calamités, comme au temps du choléra, les particuliers se cotisent ou font des quêtes pour fournir aux frais de sacrifices plus nombreux, et le roi, de son côté, cherche à apaiser le courroux du ciel en accordant des amnisties partielles ou générales.

Outre ce culte officiel du Siang-liei ou du ciel, le gouvernement entretient à la capitale un temple et fait offrir régulièrement des sacrifices au Sia-tsik. « J'ai souvent demandé, écrit Mgr Daveluy, ce qu'est ce Sia-lsik. Les réponses sont fort obscures. La plupart prétendent que Sia est le génie de la terre, et Tsik l'inventeur de l'agriculture en Chine, placé aujourd'hui parmi les génies tulélaires. Quoi qu'il en soit, le peuple ne s'occupe guère du Sia-tsik, ei dans les provinces, on ignore et son nom et son culte. Mais, à la capitale, son temple est ce qu'il y a de plus sacré;

INTRODUCTION. CXLl

le temple où Ton conserve les tablettes des ancêtres de la dynastie régnante ne vient qu^en second lieu. »

La partie principale de la religion des lettrés, la seule qu6 connaisse et pratique fidèlenoent Timmense majorité de la population, est le culte des ancêtres. De Ih Timportance des lois sur le deuil, sur le lieu où doivent être placés les tombeaux, et sur la conservation dans chaque famille des tablettes des parents défunts. A propos des funérailles royales et des devoirs de parenté, nous avons déjà donné des détails sur le deuil et sur les tombeaux des rois; voici maintenant, pour compléter, quelques notions sur les sépultures ordinaires et sur les tablettes.

Le choix d*un lieu d'enterrement est pour tout Coréen une affaire majeure ; pour les gens haut placés, on peut dire que c'est leur principale préoccupation. Ils sont convaincus que de ce choix dépendent le sort de leur famille et la prospérité de leur race, et ils n'épargnent rien pour découvrir un endroit propice. Aussi, les géoscopes et les devins, qui se font une spécialité de cette étude, abondent dans le pays. Quand le lieu de la sépulture est fixé et qu'on y a déposé le corps, il est défendu désormais à qui que ce soit d'y enterrer, de peur que la fortune ne passe de son côté, et la prohibition s'étend à une distance plus ou moins considérable, suivant le degré d'autorité de celui qui l'établit. Pour les tom< beaux des rois, le terrain réservé s'étend h plusieurs lieues tout autour, et comprend les montagnes environnantes d'où Ton peut voir le tombeau. De leur côté, les grands et les nobles prennent le plus d'espace possible; ils y plantent des arbres qu'il est défendu de couper jamais, et qui avec le temps deviennent de véritables forêts. Si quelqu'un parvient à enterrer furtivement sur une montagne déjà occupée par d'autres, cette montagne devient, aux yeux de la loi, la propriété du dernier inhumant, et dans ce cas, lorsque les premiers tombeaux appartiennent à des nobles ou à des gens riches, on fait déterrer les corps, sinon on se contente de raser les tombes et d'en faire disparaître la trace, en nivelant le terrain. De là des querelles, des rixes, des haines violentes qui, comme toutes les haines du Coréen, se transmettent de génération en génération.

La loi défend de déterrer le corps d'un individu appartenant à une autre famille, les parents du mort ont seuls le droit d'y toucher. Il y a quelques années, derrière la montagne où habitait un missionnaire, un riche marchand, qui venait de perdre son père, trouva un lieu de sépulture à sa convenance. Près de là étaient quelques tombeaux de nobles. La distance étant légalement

c\i.ii iNTnoiit:aio>.

suffisante, le miirclianil avait le droit d'enterrer ; mais la ruMoè plus Tort est, en Corée, presque toujours la meillenre, et le nobles firent opposition. Le marchand persista, loua secrÈtenwi une centaine d'individus déterminés, pour vaiocre toute réÉf tance de la part des gardiens, fit Tinhumalion selon les riflM et se retira avec sa troupe. Il était environ six heures da H> Les nobles, premiers possesseui-s du terrain, demeuraient i tnï lieues de lii, et, bien qu'on les eut avertis dès le matin, ilii purent arriver, avec deux ou trois cents hommes, qu'une itM heure trop tard. La montagne leur élait ravie. N'osant toiuil au cadavre fraîchement inhumé, ils se lancèrent avec leurs ga à la poursuite du marchand, battirent ses affidés, le saisirent In même, lui lièrent tes pieds et les mains, et l'apportèrent, au milÏB des plus effroyables vociférations, jusque sur la tombe de lo père. Le pauvre malheureux, h moitié mort de frayeur et 4 fatigue, donna le premier coup de bêche. Les autres purent alM déterrer le corps, ce qui fui fait en quelques minutes, et ie nul ehand dut chercher ailleurs un lieu de sépulture.

Les gens du peuple ont recours h tous les moyens pour pri léger leurs tombeaux. Un jour, des prétoriens voulurent entem un des leurs dans l'endroit que possédait une famille pauvre. I chef de cette lamillc voyant que toutes les réclamations étaîM inutileî, assista tranquillement h renlcrremenl fait par les préli riens et, après la cérémonie, offrit du vin aux fossoyeurs, f l'acceptèrent. Puis avec le plus grand sang-froid, il se coupa la même les chairs des cuisses, et leur en olîrit les morceaux M gnanls pour compléter leur repas. Le mandarin appreniol

fait, el eniendanl les exécrations

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INTROnuCTIO.N. CXUII

'aalre. Il y a quelques nuits, j'ai vu le corps de mon er, marcher droit au tombeau de madame votre mère... îhever ; mais dès le matin, j"ai planté cette haie pour ]ne aussi scandaleuse proranation. » Le noble, k moitié onte, ne répondit pas un mot. Le soir même, il fît cercueil de sa mère, et le transporta ailleurs. . après la mort, on Tabrique la tablette dans laquelle résider l'âme du dérunl. Ces tablettes sont générale- )is de châtaignier, et l'arbre doit être lire des forêts les lées de toute habitation humaine, ce que les Coréens par ces mots : « Pour les tablettes il faut un bois qui, at(avant d'être coupé), n'ait jamais entendu ni l'aboielien, ni le chant du coq. » Celte tablette est une petite late que l'on peint avec du blanc de céruse, et sur 1 inscrit en caractères chinois le nom du défunt. Sur le ratique des trous par lesquels doit entrer l'âme. La lacée dans une boite carrée,se conserve : chez les riches, chambre ou salle spéciale : chez les gens du peuple spècede niche, au coin de la maison. Les pauvres font ttesen papier. Pendant les vingt-sept mois du deuil, les >e font tous les jours devant ces tablettes. On se pros- >nt dans la poussière ; ou offre divers mets préparés avec ibac ï fumer, et de l'encens. Après le deuil, on continue } sacrihces plusieurs fois par mois, à des jours fixés par jsage, soit devant les tablettes, soit sur le tombeau. A me génération, od enterre les tablettes, e( te culte lilirement, si ce n'est pour les hommes extraordinaires iblelies se conservent h perpétuité.

C calt« des ancêtres, commun à tous les Coréens, les les nobles ont celui dp Confiiciiis ei des grands

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CXLIV INTRODUaiO>.

avec le dernier souffle de la vie ; mais pour les grands hommes, ils subsistent encore après leur mort. Parlait-il de leur âme, ou prétendait-il qu'ils étaient transformés en esprits ou génies ? Je Tignore, et lui-même ne le savait pas. » Dans chaque district, se trouve un temple de Confucius. Ce sont de petits bâtiments assez beaux pour le pays, avec de vastes dépendances. On les appelle hiang-kio. On ne peut passer à cheval devant ces temples, et des bornes, placées aux extrémités du terrain consacré, marquent Tendroit où il faut mettre pied à terre. C'est dans ces temples que les lettrés tiennent leurs réunions, et Ton y offre des sacrifices, à la nouvelle et à la pleine lune. Quand les revenus attachés aux temples ne suffisent pas pour couvrir les frais, la caisse du district doit y suppléer. Les lettrés élisent entre eux ceux qui doivent, pour un temps donné, exercer les fonctions de sacrificateur.

Les se-ouen sont des temples élevés aux grands hommes avec l'autorisation du roi. Leurs portraits y sont conservés, et Ton témoigne à ces portraits une vénération presque égale à celle que l'on a pour les tablettes des défunts. Si ces grands hommes ont laissé des descendants, ceux-ci sont, de droit, fonctionnaires de leurs temples; sinon, les lettrés du voisinage remplissent à tour de rôle, l'office de sacrificateur. Quelques-uns de ces se-ouen sont trës-célèbres dans le pays, et le gouverneur ou ministre qui refuserait d'accorder sur les deniers publics les sommes, quelquefois énormes, exigées par les fonctionnaires de ces temples pour les frais des sacrifices, compromettrait gravement sa position.

Les livres sacrés de la Chine sont aussi les livres sacrés des Coréens. Il en existe une traduction officielle en langue vulgaire, à laquelle il est défendu de changer un seul mot sans l'ordre du gouvernement. Le lettré ou docteur qui se permettrait de donner une interprétation différente sur un point grave, pourrait bien payer de sa tète une telle audace. 11 y a quelques années, un noble, poursuivi pour avoir publié quelques attaques contre un sage, disciple de Confucius, faillit périr dans une émeute de lettrés, et le roi eut beaucoup de peine à lui sauver la vie. Outre ces livres, il y a en Corée un recueil de prophéties ou livre sibyllin, prohibé par le gouvernement, et qui circule en cachette. On attribue k ce livre une très-grande antiquité. Il annonce clairement, dit-on, pour l'année sainte, rétablissement d'une religion qui ne sera ni celle de Fô, ni celle de Confucius. Mais qu'est-ce que cette année sainte? nul ne le sait.

A côté de la religion officielle se trouve, comme nous l'avons dit, le bouddhisme ou doctrine de Fô, qui est mainteDaQteo

IlfTRODUCTlON. CXLV

pleine décadence. Avant la dynastie actuelle, le bouddha coréen, quelquefois appelé Sekael (issu de la famille de Se), était en très-grand honneur^ ainsi que ses bonzes. C'est alors que furent bâties toutes les grandes pagodes dont quelques-unes existent encore aujourd'hui. On en trouvait dans chaque district, et les largesses du peuple et des rois les entretenaient dans la prospérité. Quand les dons volontaires étaient insuffisants, le trésor public y pourvoyait. Plusieurs rois de la dynastie Korie voulurent, par dévotion, être inhumés dans ces pagodes, à la manière bouddhique, qui consiste à brûler les corps et à recueillir les cendres dans un vase, que Ton conserve en un lieu spécial, ou que Ton jette à Teau. Un de ces rois fit même un décret pour obliger chaque famille qui aurait trois enfants, à en donner un pour devenir bonze. A la fin du quatorzième siècle, la nouvelle dynastie qui s'installa sur le trône de Corée, sans prohiber en aucune manière le bouddhisme, le laissa complètement de côté, et depuis cette époque, pagodes, bonzes et bonzesses, n'ont cessé de déchoir dans la vénération publique. Quelquefois encore, même aujourd'hui, le gouvernement invoquera officiellement le nom de Fô, et les reines ou princesses feront, dans des circonstances particulières, un petit présent à telle ou telle pagode, mais rien de plus, et tout le monde, les bouddhistes eux-mêmes, avouent que, dans quelques générations, il ne restera de leur culte qu'un souvenir.

Les pagodes bouddhiques, bâties dans le genre chinois, n'ont généralement rien de remarquable. Le sanctuaire où se trouve la statue de Fô est assez étroit, mais il est toujours entouré de nombreux appartements qui servent aux bonzes de demeure, de salles d'étude et de lieux de réunion. Du plus grand nombre, il ne reste que des ruines. Ces pagodes sont d'ordinaire situées dans les montagnes, dans les déserts, et souvent le site en est admirablement choisi. Pendant Tété surtout, les lettrés s'y réunissent souvent pour se livrer à l'étude et aux discussions littéraires. Ils y trouvent la tranquillité, la solitude, le bon air ; et les bonzes, moyennant une légère rétribution , leur servent de domestiques .

Ces bonzes sont maintenant presque sans ressources. Excepté dans la province de Kieng-sang, où ils ont conservé quelque influence, ils sont obligés, pour vivre, de mendier ou de se livrer à divers travaux manuels, tels que la fabrication du papier ou des souliers. Quelques-uns cultivent de petits coins de terre appartenant anx boDzeries. Par suite du discrédit où est tombée leur

tàU-** L*toUSE DE CORÉE. }

CXLVI INTRODUCTION

religion, ils ne peuvent que difficilement se recruter, et ont dû abandonner toute espèce d'études. Ceux qui se font bonzes aujourd'hui sont, pour la plupart, des gens sans aveu qui cherchent un refuge dans les pagodes, des individus qui n'ont pas pu se marier, des veufs sans enfants qui ne veulent pas ou ne peuvent pas vivre seuls, etc.. Le peuple les méprise, les regarde comme des querelleurs, des charlatans, et des hypocrites; néanmoins, par habitude, peut-être aussi par une certaine crainte superstitieuse, on leur fait assez facilement l'aumône.

On trouve aussi, comme dans tous les autres pays bouddhistes, des bonzesses vivant ensemble dans des monastères, non loin des pagodes ob il leur est interdit de résider. De même que les bonzes, elles sont tenues à garder la continence pendant leur séjour dans les bonzeries, et il y a peine de mort contre celles qui auraient des enfants; aussi, à ce qu'on assure, sont-elles très-versées dans Tart infâme des avortements. Leurs mœurs passent pour être abominables. Du reste, bonzes ou bonzesses sont parfaitement libres de quitter leurs couvents quand il leur plaît pour rentrer dans la vie commune, et c'est ce qui arrive tous les jours. On entre dans ces maisons parce qu'on ne sait que faire, et après un séjour plus ou moins long, si l'on s'ennuie, on les quitte pour aller chercher fortune ailleurs.

Tel est, en Corée, l'état actuel de la religion de Confucius et de celle de Fô. Ces deux doctrines, comme on Ta remarqué bien souvent, et selon nous avec beaucoup de justesse, ne sont, au fond, que deux formes différentes d'athéisme. De leur coexistence légale, de leur mélange nécessaire dans Tespril d'un peuple qui ne raisonne guère sa foi religieuse, est sortie cette incroyance pratique, cette insouciance de la vie future qui caractérise presque tous les Coréens. Tous font les prostrations et offrent les sacrifices devant les tablettes, mais peu croient sérieusement à leur efficacité. Ils ont une notion confuse d'un pouvoir supérieur et de l'existence de l'âme, mais ils ne s'en inquiètent pas, et quand on leur parle de ce qui suivra la mort, ils répondent aussi stupidement que nos libres penseurs de haut et de bas étage : « Qui le sait? personne n'en est revenu ; l'important est de jouir de la vie pendant qu'elle dure. » Mais, si presque tous les Coréens sont pratiquement athées, en revanche, et par une conséquence inévitable, ils sont les plus superstitieux des hommes.

Ils voient le diable partout; ils croient aux jours fastes et néfastes, aux lieux propices ou défavorables ; tout leur est un signe de bonheur ou de malheur. Sans cesse ils consultent leiNfl^

INTRODUCTION. CXLVll

et les devins; ils multiplient les conjurations, les sacrifices, les sortilèges, avant, pendant, et après toutes leurs actions ou entreprises importantes. Dans chaque maison, il y a une ou deux cruches en terre pour renfermer les dieux pénates : Seng-tsou, le protecteur de la naissance et de la vie ; Tse-tsou, le protecteur des habitations, etc., et de temps en temps on fait devant ces cruches la grande prostration. Si quelque accident arrive en passant sur une montagne, on est tenu de faire quelque offrande au génie de la montagne. Les chasseurs ont des observances spéciales pour les jours de succès ou d'insuccès; les matelots plus encore, car ils font des sacrifices et offrandes à tous les vents du ciel, aux astres, à la terre, à Teau. Sur les routes, et surtout au sommet des collines, il y a de petits temples ou seulement des las de pierres; chaque passant accrochera au temple un papier, ruban, ou autre signe, ou jettera une pierre dans le tas. Le serpent est ici, comme partout et toujours chez les païens, Tobjet d'une crainte superstitieuse ; très-peu de Coréens oseraient en tuer un. Quelquefois même, ils fournissent de la nourriture en abondance, et régulièrement, aux serpents qui se logent dans les toits ou les murailles de leurs masures. Un homme en deuil ne peut donner la mort à aucun animal ; il n'ose même pas se débarrasser de la vermine qui le dévore. Les femmes, qui en ce pays font tous les métiers possibles, ne voudraient jamais tuer un poulet, ni même le vider après qu'il aurait été tué par une autre personne.

La plupart des familles conservent précieusement le feu dans la maison, et font en sorte de ne jamais le laisser éteindre. Si un pareil malheur arrivait, ce serait pour la famille le pronostic et la cause des plus grandes infortunes. Pour l'éviter, tous les jours, après avoir préparé le repas du matin ou du soir, on dépose ce qui reste de charbons embrasés avec les cendres dans un vase de terre, en forme de chaufferette, et on prend les précautions nécessaires afin de conserver Télincelle qui servira à rallumer le feu à la prochaine occasion. Un jour, un noble qui avait grande compagnie dans ses salons, vit un esclave sortir, un bouchon de paille à la main, au moment oîz l'on devait préparer le repas. « Oîi vas-tu? lui cria-t-ii. — Je vais chez le voisin chercher du feu, répondit l'esclave; il n'y en a plus, nulle part, dans la maison. — Impossible, » dit le maître en pâlissant, et aussitôt, laissant ses hôtes, il court aux vases où dans les divers appartements on Gooservait le feu, et, à genoux, les larmes aux yeux, il retourne \f>^^9ÊâtÊÊ^:Vf^^^^ attention fiévreuse. A la fin il aperçoit une

CXLVlll INTRODUCTION.

faible lueur ; il souflle et parvient à enflammer une allumette. «Victoire! s* écrie-t-il en rentrant dans le salon, les destins de ma race ne sont pas encore terminés ; j'ai recouvré ce feu que mes ancêtres se sont fidèlement transmis depuis dix générations, et je pourrai à mon tour le léguer à mes descendants. »

Nous avons dit plus haut combien la petite vérole est terrible en Corée. Quand on s'attend à la voir arriver dans un village, hommes et femmes se baignent la tète à grande eau avec des vases neufs, et répètent très-souvent ces ablutions, afin de se préparer à recevoir convenablement la visite de cette illustre dame. Si Ton peut avoir de Teau de mer en pareil cas, elle est beaucoup plus efficace que Teau douce. En même temps, on dispose sous le vestibule ou auprès de la porte de chaque maison, une table chargée de fruits. Lorsque la maladie s'est déclarée dans une maison, on y place un petit drapeau, ou bien on bariole la porte avec de la terre jaune, pour empêcher les étrangers de venir par leur présence troubler ou contrarier la terrible hôtesse. On s'efforce de la bien traiter pour obtenir ses bonnes grâces, on se prosterne, on prie, on chante, on multiplie les sacrifices en son honneur, on fait des gâteaux de riz pour régaler en son nom tous les voisins, et si le riz a été mendié de porte en porte, Tœuvre est bien plus méritoire. On fait venir les mou-tang ou sorciers avec tous leurs appareils superstitieux, et Ton finit^ chacun selon sa fortune, par une grande cérémonie pour éconduire la dame avec toute la pompe voulue. Tous sont convaincus que, pendant la maladie, les enfants attaqués sont en communication avec les génies, qu ils ont le don de seconde vue, et qu'ils aperçoivent à travers les murailles ce qui se passe même à de grandes distances. Il y a quelques années, pendant qu'un enfant de douze à treize ans était couché malade dans une maison, un noble du village entra sans y faire attention dans la cour attenante, le bonnet de crin sur la tête. L'enfant, qui lui gardait rancune pour quelques coups de bâton qu'il en avait reçus, le vit venir et s'écria ; « Ce noble qui vient ici avec son bonnet, irrite la dame, redouble mes souffrances et va être cause de ma mort. Il faut le battre sur le derrière pour apaiser la fureur de la dame. » Le noble, effrayé, reconnut son tort, et pour détourner les malheurs dont le menaçait cette colère redoutable, consentit à recevoir, séance tenante, la bastonnade expiatrice.

Ces superstitions et une foule d'autres, qu'il serait trop long d'énumérer en détail, sont très-répandues dans le pays. Quelques hommes de la classe instruite les méprisent et n'y ont aucune

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foi, mais les femmes de toutes les conditions y tiennent comme à leur vie, et les maris, pour ne pas compromettre la paix de leur ménage, les tolèrent même en refusant d'y prendre part, de sorte que depuis le palais jusqu'à la dernière cabane, elles sont universellement pratiquées. On peut juger parla combien nombreux doivent être les charlatans, astrologues, devins, jongleurs, diseurs de bonne aventure, de Tun et de Tautresexe, qui vivent en Corée de la crédulité publique. On en rencontre partout qui, moyennant finance, viennent examiner les terrains propres pour bâtir ou pour enterrer, déterminer par le sort les jours favorables pour les entreprises, tirer Thoroscope des futurs époux, prédire l'avenir, conjurer les malheurs ou les accidents, chasser le mauvais air, réciter des formules contre telle ou telle maladie, exorciser les démons, etc., et toujours avec grandes cérémonies, foret', tapage, et quantité de nourriture, car la gloutonnerie des devins est proverbiale en Corée.

Ceux qui ont le plus de succès et de réputation dans ce métier, sont les aveugles qui, presque tous, Texercent depuis leur bas âge, et transmettent leurs secrets aux enfants affligés de la même infirmité. C'est pour ainsi dire leur office naturel, et le plus souvent leur seul moyen de subsistance. Dans les districts éloignés, chacun d'eux exerce séparément, à ses risques et périls ; mais dans les villes et surtout à la capitale, ils forment une corporation puissamment organisée, qui est reconnue par la loi, et qui paye des impôts au gouvernement. Seuls, ils ont droit de circuler dans les rues pendant la nuit. Le jour on les rencontre, deux ou trois ensemble, poussant un cri spécial pour attirer l'attention de ceux qui peuvent avoir besoin de leurs services. Pour être reçu définitivement membre de la société, il faut passer par un noviciat d'au moins trois ans. Ce temps est consacré à étudier les secrets de Tart, et surtout les rues et ruelles de la capitale. C'est quelque chose de prodigieux, et qui semble naturellement inexplicable, que leur adresse à se retrouver dans le dédale de rues tortueuses, de culs-de-sac, d'impasses, qui forment la ville de Séoul. Quand on leur a indiqué une maison quelconque, ils s'y rendent, en tâtonnant un peu avec leur bâton, presque aussi vite, et aussi sûrement que tout autre individu.

On les fait venir pour indiquer l'avenir découvrir les choses secrètes, tirer les horoscopes, mais surtout pour chasser les diables. Dans ce dernier cas, il convient qu'ils soient plusieurs ensemble; leurs cérémonies ont alors une action plus rapide et plus efficace. Ils commencent par psalmodier diverses formules

CL INTBODUCnOIf.

d^une voix grave et lente, puis peu à peu haussent le ton, en s'accompagnant du roulement monotone et de plus en plus rapide de leurs bâtons, sur le plancher et sur des vases de terre ou de cuivre. Ils entrent bientôt dans une espèce de frénésie étrange ; le rhythme de leurs chants devient de plus en plus saccadé, et à la fin, c'est un vacarme affreux de hurlements et de vociférations diaboliques. « Quels poumons ! s'écrie Mgr Daveluy, à qui nous empruntons ces détails ; je vous assure qu'il y a réellement de quoi mettre en fuite tous les diables de Tenfer. Chaque exorcisme dure trois ou quatre heures, et quelquefois on recommence, toujours plus fort, trois fois dans une même nuit et plusieurs nuits de suite. Malheur aux voisins des maisons où se passent de pareilles scènes ! il leur est absolument impossible de fermer Fœil, comme j'en ai fait plusieurs fois Texpérience. » A la fin cependant, les opérateurs parviennent à vaincre le diable ; ils Tacculent dans un coin, le serrent de tous côtés, et finissent par le forcer à se réfugier dans un pot ou dans une bouteille que Tun d'eux tient à la main. On bouche et on ficelle immédiatement cette bouteille avec le plus grand soin, et, la maison étant débarrassée de son hôte incommode, on commence le chant de victoire. Pendant toute la cérémonie on n'a cessé d'offrir au diable toutes sortes de mets pour le gagner ; ces mets deviennent la propriété des aveugles, à qui on donne en outre une somme d'argent plus ou moins ronde.

Quant à l'action réelle du démon dans ces cas et d'autres analogues, il est difficile de la déterminer. Qu'il y ait souvent beaucoup de jonglerie et de charlatanisme, nul n'en doule. Mais que, de temps en temps, le démon manifeste réellement sa présence et son action dans les hommes ou les choses par des phénomènes contraires aux lois de la nature ; qu'il y ait de véritables sorciers, des sorcières surtout, qui par des rites magiques se mettent en rapport direct avec les puissances infernales, le fait est absolument certain. Les missionnaires attestent que les possessions proprement dites se rencontrent quelquefois ; de môme, les obsessions, sans être fréquentes, ne sont pas rares, même parmi les chrétiens.

Au reste, les faits de cette espèce, qui arrivent en Corée, sont ceux qui se sont passés et se passent encore chez tous les peuples païens. Toutes les pages de la Bible, dans le Nouveau comme dans l'Ancien Testament, sont pleines de semblables exemples ; et aujourd'hui que l'histoire du monde est mieux connue, aucun savant sérieux n'oserait en nier la possibilité.

Caractère des Coréens : leurs qualités morales, leurs défauts, leurs

habitudes.

La grande vertu du Coréen est le respect inné et la pratique journalière des lois de la fraternité humaine. Nous avons vu plus haut comment les diverses corporations, les familles surtout, forment des corps intimement unis pour se défendre, se soutenir, s'appuyer et s'entr'aider réciproquement, Mais ce sentiment de confraternité s'étend bien au delà des limites de la parenté ou de l'association; et Tassistance mutuelle, l'hospitalité généreuse envers tous, sont des traits distinctifs du caractère national, des qualités qui, il faut l'avouer, mettent les Coréens bien au dessus des peuples envahis par l'égoïsme de notre civilisation contemporaine.

Dans les occasions importantes de la vie, telles qu'un mariage ou un enterrement, chacun se fait un devoir d'aider 1^ famille directement intéressée. Chacun apporte son offrande et rend tous les services en son pouvoir. Les uns se chargent de faire les achats, les autres d'organiser la cérémonie ; les pauvres, qui ne peuvent rien donner, vont prévenir les parents dans les villages voisins ou éloignés, passent jour et nuit sur pied, et font gratuitement les corvées et démarches nécessaires. 11 semblerait qu'il s'agit non pas d'un affaire personnelle, mais d'un intérêt public de premier ordre. Quand une maison est détruite par un incendie, une inondation ou quelque autre accident, les voisins s'empressent d'apporter pour la rebâtir, qui des pierres, qui du bois, qui de la paille ; et chacun, outre ces quelques matériaux, donne deux ou trois journées de son travail. Si un étranger vient s'établir dans un village, chacun l'aide à se bâtir une petite demeure. Si quelqu'un est obligé d'aller au loin sur les montagnes couper du bois ou faire du charbon, il est sûr de trouver dans le village voisin un pied-à-terre ; il n'a qu'à apporter son riz, on se chargera de le cuire, et on y mettra les quelques assaisonnements nécessaires. Lorsqu'un habitant du village tombe malade, ceux qui auraient à la maison un remède n'attendent pas pour le

CLU INTRODUCnOIf.

doDner qu'on le leur demande ; le plus souvent, ils se hâtent de le porter eux-mêmes, et ne veulent point en recevoir le prix. Les instruments de jardinage ou de labour sont toujours à la disposition de qui vient les demander, et souvent même, excepté pendant la saison des travaux , les bœufs se prêtent assez facilement.

L'hospitalité est considérée par tous comme le plus sacré des devoirs. D'après les mœurs^ ce serait non-seulement une honte, mais une faute grave, de refuser sa part de riz à quiconque, connu ou inconnu, se présente au moment du repas. Les pauvres ouvriers qui prennent leur nourriture sur le bord des chemins, sont souvent les premiers à offrir aux passants de la partager avec eux. Quand, dans une maison quelconque, il y a une petite fête ou un repas solennel, tous les voisins sont toujours invités de droit. Le pauvre qui doit aller pour ses affaires dans un lieu éloigné ou visiter à de grandes distances des parents ou amis, n'a pas besoin de longs préparatifs de voyage. Son bâton, sa pipe, quelques bardes dans un petit paquet pendu à l'épaule, quelques sapèques dans sa bourse, si toutefois il a une bourse et des sapèques â mettre dedans, voilà tout. La nuit venue, au lieu de se rendre à Tauberge, il entre dans quelque maison dont les appartements extérieurs sont ouverts à tout venant, et il est sûr d'y trouver de la nourriture et un gite pour la nuit. Quand l'heure du repas arrive, on lui donne sa part ; il a pour dormir un coin de la natte qui recouvre le plancher, et un bout du morceau de bois qui, appuyé contre la muraille, sert d'oreiller commun. S'il est fatigué, ou que le temps soit trop mauvais, il passera ainsi quelquefois un ou deux jours, sans que l'on songe à lui reprocher son indiscrétion.

En ce bas monde, les meilleures choses ont toujours un mauvais côté, et les habitudes toutes patriarcales que nous venons de décrire, produisent bien quelques inconvénients. Le plus grave est Tencouragement qu'elles donnent à la fainéantise d'une foule de mauvais sujets, qui spéculent sur l'hospitalité publique, et vivent en flânant de côté et d'autre dans une complète oisiveté. Quelques-uns des plus effrontés viennent s'établir, pendant des semaines entières, chez les gens riches ou aisés, et se font même donner des vêtements que Ton n'ose pas refuser de peur d'être ensuite injurié et calomnié par eux. On dit que, dans la province de Pieng-an surtout, ces cas sont assez fréquents. Dans les montagnes du Kang-ouen, on voit des bandes entières s'établir dans un village, y vivre deux ou trois jours aux finis des

INTRODUCTION. CUII

habitants, puis passer dans un autre, et ainsi de suite, pendant des mois entiers, sans que le gouvernement ose intervenir pour protéger le peuple. Les petits marchands ambulants, les comédiens, les astrologues prennent les mêmes libertés; c'est Tusage, et nul ne réclame ni ne songe à se débarrasser par force de ces hôtes incommodes. Il y a de plus les mendiants proprement dits. Ce sont des infirmes, des estropiés, des vieillards sans ressources, auxquels chacun donne un peu de riz ou quelques sapèques. Â Séoul, se trouve une corporation de mendiantes qui se partagent les différents quartiers de la capitale et quêtent chaque jour de porte en porte. Elles sont généralement détestées à cause de leur méchanceté et de leur insolence ; mais la crainte de s'attirer de mauvaises affaires de la part de toute la bande, force la main aux habitants paisibles, et elles recueillent d'abondantes aumônes. Parmi les mendiants attitrés il faut aussi compter tous les bonzes. Les uns mendient par nécessité, les autres par vertu; on donne k ces derniers le nom de San-lim. Quoique la religion de Fô soit maintenant tombée dans un discrédit universel, presque toujours, par pitié ou par un reste de superstition, on leur donne quelques poignées de riz.

Les visites, soirées, invitations, et autres relations ordinaires de société sont très-multipliées, et la plus grande liberté y règne. Les femmes ne se montrent jamais dans ces réunions ; elles passent leur vie dans les appartements intérieurs, et ne se visitent qu'entre elles. Mais les hommes à leur aise, les nobles surtout, naturellement causeurs et paresseux, vont continuellement de salon en salon tuer le temps, raconter ou inventer des nouvelles. Ces salons ou appartements extérieurs sont placés sur le devant de la maison, et toujours ouverts à tout venant. Le maître du logis y fait sa résidence habituelle, et met son orgueil à recevoir et à bien traiter le plus d'amis possible. Naturellement les conversations ne roulent guère sur la politique ; personne ne s'en occupe, et d'ailleurs un tel sujet serait dangereux. Mais on se raconte les dernières histoires de la cour et de la ville, on colporte les médisances du jour, on répète les bons mots qui ont été dits par tel ou tel grand personnage, on récite des fables ou des apologues, on parle science ou littérature. L'été surtout, ces réunions entre lettrés deviennent de petites académies, ou l'on s'assemble trois ou quatre fois la semaine pour discuter des questions de critique littéraire, approfondir le sens des ouvrages célèbres, comparer diverses compositions poétiques. Les gens du peaple, de leur côté, se rencontrent dans les rues, le long des

CLIV l?«TRODUCTIOÎS.

routes, dans les auberges. Quand ils sont deux ou trois ensemble, la conversation s'engage immédiatenient et ne languit janoais. Us se font les questions les plus indiscrètes, sur leur nom, leur âge, leur demeure, leurs occupations, leur commerce, les dernières nouvelles qu'ils ont pu apprendre, etc. Un Coréen ne peut rien garder de ce qu'il sait; c'est chez lui une démangeaison incroyable d'apprendre toutes les nouvelles, même les plus insignifiantes, et de les communiquer immédiatement à d'autres, ornées de toutes les exagérations et de tous les mensonges possibles.

En Corée on parle toujours sur un ton très-élevé, et les réunions sont extraordinairement bruyantes. Crier le plus haut possible, c'est faire preuve de bonnes manières, et celui qui, dans une société, parlerait sur un ton ordinaire, serait mal vu des autres, et passerait pour un original qui cherche à se singulariser. Le goût du tapage est inné en eux, et rien à leur sens ne peut être fait convenablement sans beaucoup de vacarme. L'étude des lettres consiste à répéter à gorge déployée, chaque jour, pendant des heures entières, une ou deux pages d'un livre. Les ouvriers, les laboureurs, se délassent de leurs fatigues en luttant à qui criera le plus fort. Chaque village possède une caisse, des cornes, des flûtes, quelques couvercles de chaudrons en guise de cymbales, et souvent pendant les rudes travaux de l'été, on s'interrompt quelques instants, et l'on se délasse par un concert à tour de bras. Dans les préfectures et les tribunaux, les ordres des mandarins sont répétés d'abord par un crieur, puis par beaucoup d'autres échelonnés h tous les coins, de manière à retentir dans les quartiers environnants. Si un fonctionnaire public sort de sa maison, les cris perçants d'une multitude de valets annoncent sa marche. Dans les rares circonstances où le roi se montre en public, une foule de gens sont postés de dislance en distance pour pousser les plus formidables clameurs, et ils se partagent la besogne alternativement, de manière à ne pas laisser une seconde de silence. La moindre interruption, en pareil cas, serait un manque de respect envers la majesté royale.

Les Coréens des deux sexes sont naturellement très-passionnés ; mais l'amour véritable ne se trouve guère en ce pays, car la passion chez eux est purement physique, le cœur n'y est pour rien. Ils ne connaissent que l'appétit animal, l'instinct de la brute qui, pour se satisfaire, se rue à l'aveugle sur le premier objet à sa portée; aussi la corruption des mœurs dépasse tout ce qu'on peut imaginer. Elle est telle, que l'on peut affirmer hardie

IJÏTRODUCTION. CLV

ment que plus de la moitié des individus ne connaissent pas leurs véritables parents. Plusieurs fois des chrétiennes, sur le point d*être violées par des païens, les ont arrêtés par ces paroles : « Ne m'approche point, je suis ta propre fille. » Et le païen reculait, sachant que le fait était, sinon probable, au moins trèspossible. Au reste, comment pourrait-il en être autrement dans un pays où aucun frein religieux ne vient dominer les passions, et où les coutumes, les nécessités même de la vie matérielle forcent souvent les pauvres, c'est-à-dire la moitié de la population, à oublier les lois de la pudeur? En effet, les maisons des pauvres ne sont que de misérables huttes de terre. Ils n'ont pas le moyen d'avoir deux chambres, ou, s'ils en ont deux, ils ne peuvent les chauffer toutes deux pendant l'hiver. Aussi, père, mère, frères et sœurs, tous dorment ensemble, sous la même couverture s'ils en ont une, et, s'ils n'en ont point, serrés les uns contre les autres pour se réchauffer un peu.

Presque tous les enfants jusqu'à l'âge de neuf ou dix ans, quelquefois même davantage, vivent pendant Tété absolument nus, ou revêtus seulement d'une petite jaquette qui descend jusqu'à la ceinture. Les enfants chrétiens sont généralement vêtus d'une manière plus décente, mais les missionnaires ont eu beaucoup de peine à obtenir cette concession. Tout homme, marié ou non, est libre d'avoir chez lui autant de concubines qu'il peut en entretenir. Quand une femme arrive dans un village, elle trouve toujours où se placer; si nul n'est assez riche pour la garder chez lui, chacun la prend dans sa maison à tour de rôle, et la nourrit pendant quelques jours. Une femme qui, voyageant seule, passerait la nuit dans une auberge, serait infailliblement la proie du premier venu; quelquefois même la compagnie d'un homme, à moins qu'il ne soit bien armé, ne suffit pas à la protéger. Inutile d'ajouter que la prostitution s'étale partout au grand jour, et que la sodomie et autres crimes contre nature sont assez fréquents. Le long des routes, à l'entrée des villages surtout, les filles puMiques de bas étage s'installent avec une bouteille d'eau-de-vie de riz, dont elles offrent aux voyageurs. La plupart s'arrêtent d'eux-mêmes pour les faire chanter, ou badiner avec elles; et si quelqu'un passe sans les regarder, elles ne se gênent nullement pour l'arrêter par ses habits et même lui barrer le chemin.

Mais détournons les yeux de ce triste spectacle, et hâtons-nous de passer à un autre sujet.

^ ^^^IVÉMbi^B^ généralement le caractère entier, difficile,

CLVI INTRODUCTION

colère et vindicatif. C'est le fruit de la demi-barbarie dans laquelle ils sont encore plongés. Parmi les païens, l'éducation morale est nulle ; chez les chrétiens eux-mêmes, elle no pourra porter ses fruits qu'à la longue. Les enfants ne sont presque jamais corrigés, on se contente de rire de leurs colères continuelles ; ils grandissent ainsi, et plus tard, hommes et femmes se livrent sans cesse à des accès d'une fureur aussi violente qu'aveugle. En ce pays, pour exprimer une résolution arrêtée, on se pique le doigt, et on écrit son serment avec son propre sang. Dans un accès de fureur, les gens se pendent ou se noient avec une facilité inexplicable. Un petit déplaisir, un mot de mépris, un rien, les entraine au suicide. Ils sont aussi vindicatifs qu'irascibles. Sur cinquante conspirations, quarante-neuf sont trahies d'avance par quelque conjuré, et presque toujours pour satisfaire une rancune particulière, pour se venger d'un mot un peu vif. Peu leur importe d'être punis eux-mêmes, s'ils peuvent attirer un châtiment sur la tête de leurs ennemis.

On ne peut les accuser ni de mollesse ni de lâcheté. Â Toccasion ils supportent les verges, le bâton, et les autres supplices avec un grand sang-froid, et sans laisser paraître la moindre émotion. Ils sont patients dans leurs maladies. Ils ont beaucoup de goût pour les exercices du corps, le tir de l'arc, la chasse, et ne reculent point devant la fatigue. Et cependant, chose extraordinaire, avec tout cela ils font en général de très-pauvres soldats, qui, au premier danger sérieux, ne songent qu'à jeter leurs armes, et à s'enfuir dans toutes les directions. Peut-être est-ce simplement le manque d'habitude, et le défaut d'organisation. Les missionnaires assurent qu'avec des officiers capables, les Coréens pourraient devenir d'excellents soldats. En 18Îfi, les Américains rencontrèrent une résistance désespérée, et les divers récits de leur expédition rendent justice au courage des troupes d'élite que l'on avait envoyées contre eux.

La chasse est considérée comme une œuvre servile; aussi les nobles, si l'on excepte quelques familles pauvres des provinces, ne s'y livrent presque jamais. Elle est tout à fait libre ; point de port d'armes, point de parcs réservés, point d'époques interdites. Le seul animal qu'il soit défendu de tuer est le faucon, dont la vie est protégée par des lois sévères. Malheur à celui qui blesserait un de ces oiseaux ! il serait traîné à la capitale devant la cour des crimes. La chasse n'a lieu que dans les montagnes, car les vallées et les plaines, presque toutes en rizières, n'offrent aucun gibier qui puisse tenter les chasseurs. Leur fusil est le

I?ITRODUGTION. CLVII

fusil japonais à pierre, très-lourd et fort peu élégant. Avec cette arme insuffisante, un Coréen même seul, tirera le tigre, quoique cet animal, quand il n'est pas tué sur le coup, s^élance toujours droit sur l'ennemi qui devient alors facilement sa proie. Quand le tigre fait de grands ravages dans un district, le mandarin réunit les chasseurs et organise une battue dans les montagnes voisines, mais presque toujours sans résultat, car, en pareil cas, la peau de l'animal est pour le gouvernement, et le mandarin garde pour lui la prime due aux chasseurs. Ceux-ci préfèrent risquer leur vie en chassant seuls, parce quMls ont alors le bénéfice de la peau qu'ils vendent secrètement. Ils mangent la chair qu'ils prétendent être très-succulente. Les os piles et bouillis servent à faire diverses médecines. On les vend surtout aux Japonais qui les achètent à très-haut prix pour en fabriquer des remèdes secrets.

Les tigres sont excessivement nombreux en Corée, et le chiffre annuel des accidents est très-considérable. Quand le tigre pénètre dans un village dont les maisons sont bien fermées, il ne cesse de tourner pendant des nuits entières autour de quelque masure, et si la faim le presse, il finit par s'y introduire en bondissant sur le toit de chaume, au travers duquel il fait un trou. Le plus souvent, il n'a pas besoin de recourir à cet expédient, car les villageois sont dune insouciance telle, que, malgré sa présence dans les environs, ils dorment habituellement, pendant l'été, la porte de leurs maisons grande ouverte, et quelquefois même sous des hangars ou en plein champ sans songer à allumer du feu. Peut-être, avec des battues bien suivies, dans la saison propice, réussirait-on à détruire beaucoup de ces animaux, et à refouler le reste dans les grandes chaînes de montagnes qui sont presque inhabitées ; mais chacun ne songe qu'à se débarrasser du péril présent, sans s'inquiéter de l'avenir ni du bien général. On prend quelquefois des tigres au piège, dans des fosses profondes recouvertes de feuillage et de terre, au milieu desquelles est planté un pieu aigu ; mais ce moyen si simple, et sans danger aucun pour le chasseur, n'est que rarement employé. Pendant l'hiver, quand la neige est à demi gelée, assez forte pour résister au pied de l'homme, elle cède encore aux pattes du tigre, qui s'y enfonce jusqu'au ventre et ne peut en sortir. Souvent alors on en tue à coups de sabre ou de lance.

Les chasseurs coréens ne tirent jamais au vol. Ils s'affublent de peaux, déplumes, de paille, etc., et se tapissent dans quelque trou pour tromper les animaux qui viennent à leur portée. Ils

CLVUÎ INTRODUCTION.

savent contrefaire parfaitement les cris des divers oiseaux, particulièrement celui de faisan qui appelle sa femelle, et par là réussissent à prendre beaucoup de ces dernières. Mais leur chasse principale est celle du cerf. Elle n'a lieu qu'au moment oii ses bois se développent, c'est-à-dire pendant la cinquième et la sixième lune (juin et juillet), parce qu'alors seulement ces bois se vendent à un prix (rès-élevé. Les chasseurs au nombre de trois ou quatre au plus, battent les montagnes plusieurs jours de suite, et quand la nuit les force à s'arrêter pendant quelques heures, ils ont un instinct admirable pour retrouver la piste de l'animal, à moins que la terre ne soit trop desséchée. D'ordinaire, ils l'atteignent avant la fin du troisième jour, et le tuent à coups de fusil. Cette chasse, quand elle réussit bien, leur donne de quoi vivre pendant une partie de l'année, et Ton cite des individus qui par ce moyen ont acquis une petite fortune.

Les Coréens sont âpres au gain; pour se procurer de l'argent, tous les moyens leur sont bons. Ils connaissent très-peu et respectent encore moins la loi morale qui protège la propriété et défend le vol. Néanmoins, les avares sont peu nombreux, et ne se trouvent guère que parmi les riches de la classe moyenne ou les marchands. En ce pays, on appelle riche celui qui a deux ou trois mille francs vaillant. En général, ils sont aussi prodigues qu'avides, et aussitôt qu'ils ont de l'argent, ils le jettent à pleines mains. Ils ne songent alors qu'à mener grand train, bien traiter leurs amis, satisfaire leurs propres caprices ; et quand Tindigence revient, ils la subissent sans trop se plaindre, et attendent que la roue de la fortune en tournant leur ramène de beaux jours. Souvent, l'argent se gagne assez vite, mais il disparaît plus vite encore. On a fait gagner un procès à quelqu'un, on a trouvé une racine de gen-seng, un petit morceau d'or, une veine de cristal, n'importe quoi, on est à flot pour quelques jours, et vogue la galère ! l'avenir s'occupera de l'avenir. De là vient que tant de gens sont toujours sur les routes, cherchant une chance heureuse, espérant rencontrer là-bas ce qui leur manque ici, trouver quelque trésor, découvrir quelque source de richesse non encore exploitée , inventer quelque nouveau moyen de battre monnaie. Dans certaines provinces surtout, la moitié des habitants n'ont pour ainsi dire pas de demeure fixe; ils émigrent pour échapper à la misère, restent un an ou deux, et émigrent de nouveau, pour recommencer plus lard, cherchant toujours le mieux, et presque toujours rencontrant le pire.

Un autre grand défaut des Coréens, c'est la voracité. Som^

INTRODUCTION. CLIX

rapport, il n'y a pas la moindre différence entre les riches et les pauvres, les nobles et les $^ens du peuple. Beaucoup manger est un honneur, et le grand mérile d'un repas consiste, non dans la qualité, mais dans la quantité des mets fournis aux convives. Aussi cause-t-on très-peu en mangeant, car chaque phrase ferait perdre une ou deux bouchées. Dès l'enfance, on s'applique à donner à Festomac toute Télasticité possible. Souvent les mères prenant sur leurs genoux leurs petits enfants, les bourrent de riz ou d'autre nourriture, frappent de temps en temps avec le manche de la cuiller sur le ventre pour voir s'il est suffisamment tendu, et ne s'arrêtent que quand il devient physiquement impossible de les gonfler davantage. Un Coréen est toujours prêt à manger ; il tombe sur tout ce qu'il rencontre et ne dit jamais : c'est assez. Les gens d'une condition aisée ont leurs repas réglés, mais si dans l'intervalle se présente l'occasion d'avaler du vin, des fruits, des pâtisseries, etc., en quelque quantité que ce soit, ils en profitent largement, et l'heure ordinaire du repas venue, se mettent à table avec le même appétit que s'ils avaient jeûné depuis deux jours. La portion ordinaire d'un ouvrier est d'environ un litre de riz, lequel après la cuisson donne une forte écuelle. Mais cela ne suftit pas pour les rassasier, et beaucoup d'entre eux en prennent facilement trois ou quatre portions quand ils le peuvent. Certains individus, dit-on, en absorbent jusqu'à neuf ou dix portions impunément. Quand on tue un bœuf, et que la viande est servie à discrétion, une écuelle bien remplie n'effraye aucun des convives. Dans les maisons décentes, le bœuf ou le chien sont découpés par tranches énormes, et comme chacun a sa petite table à part, on peut se montrer généreux envers tel ou tel convive, tout en ne donnant aux autres que le strict nécessaire. Si l'on offre des fruits, des pèches par exemple ou de petits melons, les plus modérés en prennent jusqu'à vingt ou vingt-cinq, qu'ils font très-rapidement disparaître, sans les peler.

Inutile d'ajouter que les habitants de ce pays sont loin d'absorber chaque jour les quantités de nourriture dont nous venons de parler. Tous sont prêts à le faire, et le font en effet quand ils en trouvent l'occasion, mais ils sont trop pauvres pour la trouver souvent. La viande de bœuf surtout est assez rare. Nous avons dit plus haut qu'un boucher est une espèce de fonctionnaire nommé par le gouvernement, et qui paye un impôt considérable pour avoir le droit exclusif de faire abattre les lNBufii« Quelques nobles haut placés se permettent aussi d'avoir

CLX INTRODUCTION

des bouchers à eux. C'est un abus que Ton tolère faute de pouvoir Tempêcher. Quelquefois aussi, dans les circonstances extraordinaires, le roi permet d'abattre un bœuf dans chaque village, et alors c'est une fête universelle, et son nom est béni d'un bout à l'autre du royaume.

Un excès en appelle un autre, et l'abus de la nourriture amène naturellement Tabus de la boisson. Aussi l'ivrognerie est-elle en grand honneur dans ce pays, et si un homme boit du vin de riz de manière à perdre la raison, personne ne lui en fait un crime. Un mandarin, un grand dignitaire, un ministre même, peut, sans que cela tire à conséquence, rouler sur le plancher à la fin de son repas. On le laisse cuver son vin tranquillement, et les assistants loin d'être scandalisés de ce dégoûtant spectacle, le félicitent intérieurement d'être assez riche pour pouvoir se procurer un aussi grand plaisir.

Quant à la préparation de la nourriture, les Coréens ne sont nullement difficiles; tout leur est bon. Le poisson cru, la viande crue, surtout les intestins, passent pour des mets friands, et parmi le peuple, on n'en voit guère sur les tables, car un pareil morceau à peine aperçu est aussitôt dévoré. Les viandes crues se mangent habituellement avec du piment, du poivre ou de la moutarde, mais souvent on se passe de tout assaisonnement. Sur le bord des ruisseaux ou rivières, on rencontre quantité de pêcheurs à la ligne, dont le plus grand nombre sont des nobles sans le sou qui ne veulent pas ou ne peuvent pas travailler pour vivre. A côté d'eux est un petit vase contenant de la poudre de piment délayée, et aussitôt qu'un poisson est pris, ils le saisissent entre deux doigts, le trempent dans cette sauce et l'avalent sans autre cérémonie. Les arêtes ne les effrayent point ; ils les mangent avec le reste, comme ils mangent aussi les os de poulets ou d'autres volatiles afin de ne rien laisser perdre.

Quelques mots, en finissant ce chapitre, sur les différences de caractère entre les habitants des diverses provinces. Ceux des deux provinces du Nord, du Pieng-an particulièrement, sont plus forts, plus sauvages, et plus violents que les autres Coréens. Il y a très-peu de nobles parmi eux, et par suite très-peu de dignitaires. On croit qu'ils sont les ennemis secrets de la dynastie; aussi le gouvernement, tout en les ménageant, les surveille de près, et redoute toujours de leur part une insurrection qu'il serait très-difficile de vaincre. Les gens du Hoang-haï passent pour avoir l'esprit étroit et borné. On les accuse de beaucoup d'avarice et de mauvaise foi. La population du Kieng-^keï, ou province de

li^.

INTRODUCTION. CUl

la capitale, est légère, inconstante, adonnée au luxe et aux plaisirs. C'est elle qui donne le ton au pays tout entier; c'est à elle surtout que s'applique ce que nous avons dit plus haut de Fambition, de la rapacité, de la prodigalité, et du faste des Coréens. Les dignitaires, nobles, et lettrés y sont excessivement nombreux. Les gens du Tsiong-tsieng ressemblent de tous points à ceux du Kieng-kei, dont ils ont, à un degré moindre, les vices et les bonnes qualités. Dans la province de Tsien-la on rencontre peu de nobles. Les habitants sont regardés par les autres Coréens comme des gens grossiers, hypocrites, fourbes, ne cherchant que leurs intérêts, et toujours prêts à commettre les plus odieuses trahisons s'ils y trouvent leur profit. La province de Kieng-sang a un caractère à part. Les habitudes y sont beaucoup plus simples, les mœurs moins corrompues, et les vieux usages plus fidèlement conservés. Peu de luxé, peu de folles dépenses ; aussi les petits héritages se transmettent-ils de père en fils, pendant de longues années, dans les mêmes familles. L'étude des lettres y est plus florissante qu'ailleurs, et souvent l'on voit des jeunes gens qui après avoir travaillé aux champs tout le jour, donnent à la lecture le soir et une partie de la nuit. Les femmes de condition ne sont pas enfermées aussi strictement que dans les autres provinces; elles sortent pendant le jour, accompagnées d'une esclave, et n'ont à craindre aucune insulte ni aucun manque d'égards. C'est dans le Kieng-sang que le bouddhisme ou religion de Fô conserve le plus de sectateurs. Ils sont très-attachés à leurs superstitions et difficiles à convertir ; mais une fois devenus chrétiens, ils demeurent fermes et constants dans la foi. Les nobles, très-nombreux dans cette province, appartiennent' presque tous au parti Nam-in, et depuis les dernières révolutions dont nous donnons le détail dans cette histoire, n'ont plus de part aux dignités et emplois publics.

Jeux. — Comédies. — Fêtes du nouvel an. — Le Hoan-kap.

Le jeu d'échecs est très-répandu en Corée, et on prétend qu'il y a des joueurs capables de tenir tête aux Chinois les plus habiles. Ils ont aussi une espèce de jeu de dames, beaucoup plus compliqué que le nôtre, le trictrac, le jeu d'oie, et divers autres jeux d'adresse ou de hasard. Hais celui qui a le plus de vogue, est le jeu de cartes, lequel est interdit par la loi. On ne le permet qu'aux soldats qui font la veillée dans un poste quelconque, pour les empêcher de s'endormir, et on prétend qu'en temps de guerre, c'est la plus sûre sauvegarde des camps contre les surprises et les attaques nocturnes. Malgré la prohibition, ce jeu est en grand usage, surtout parmi les gens du peuple, car les nobles le regardent comme au-dessous de leur dignité. On y joue la nuit, en cachette, en dépit des amendes et des punitions que les tribunaux infligent journellement. Il y a des bandes de joueurs qui y passent leur vie, et n'ont pas d'autre métier. Ce sont presque toujours des filous fieffés, qui escroquent à leurs dupes îles sommes considérables et mènent grand train sans s'inquiéter de la loi. Les prétoriens et autres agents de l'autorité ferment les yeux sur leurs contraventions, tantôt parce qu'ils sont secrètement payés pour se taire, souvent aussi parce qu'ils redoutent la vengeance de ces individus, qu'ils savent être peu scrupuleux, déterminés et capables de tout.

A la capitale et dans quelques autres grandes villes, beaucoup de gens inoccupés passent leur temps à lancer des cerfs-volants, surtout pendant un ou deux mois d'hiver quand souffle le vent du Nord. La foule se presse h ce spectacle ; chacun examine les soubresauts de ces cerfs-volants, et en tire des pronostics pour le bon ou mauvais succès des affaires dans lesquelles il est alors engagé. Souvent on se porte des défis mutuels, h qui usera ou coupera le plus vite la corde de son voisin, en faisant rencontrer les cerfs-volants dans les airs, et là-dessus s'engagent des paris quelquefois considérables.

Les Coréens, nobles et gens du peuple, s'amusent volontiers à tirer de Tare. Cet exercice est encouragé par le gouvernemenl

t Ëi

INTRODUCTION. CLXUI

qui y voit un moyen de former de bons archers. A certaines époques de Tannée, les villes et les villages un peu considérables donnent des prix au concours pour les plus habiles tireurs, et quelquefois les mandarins en envoient d'autres aux frais du trésor public. Souvent aussi il y a des boxes ou luttes à coups de poing, entre des champions choisis, de village contre village, ou de certains quartiers d'une ville contre les autres. Chaque année, à Séoul, pendant la première lune, on a le spectacle d'une de ces luttes, qui ordinairement dégénère en un combat acharné. On commence à coups de poing, mais Ton continue à coups de bâton et de pierres, et cela dure plusieurs jours, pendant lesquels il est impossible de circuler sans danger dans les rues. D'habitude, il reste quatre ou cinq morts sur le terrain, les blessés et les estropiés ne se comptent pas ; mais le gouvernement n'intervient jamais, et laisse les choses suivre leur cours, sous prétexte qu'il s'agit d'un jeu.

On trouve dans toutes les villes des chœurs de musiciens et de chanteuses. La capitale en est remplie. Ces chanteuses, élégamment vêtues, exécutent des chants et des danses pour l'amusement des spectateurs, dans les parties de plaisir que donnent les mandarins ou les gens haut placés. Ce sont ou des esclaves de préfectures, ou des femmes que la misère a jetées dans la débauche; et toutes joignent le métier de prostituées à celui de musiciennes. On dit cependant que leurs danses publiques n'ont rien de trop indécent.

Il n'est pas rare non plus de rencontrer des saltimbanques ou comédiens ambulants qui vont par bandes, de côté et d'autre, donnant des représentations dans les maisons de ceux qui les payent, à l'occasion d'un mariage, d'un anniversaire heureux, ou d'une fête quelconque. Us sont acrobates, musiciens, joueurs de marionnettes, escamoteurs, font mille tours de force et d'adresse, et passent pour être souvent d'une habileté merveilleuse. À défaut d'amateurs bénévoles, ils s'imposent aux villages, et comme ils ont la réputation d'être des bandits, capables de toutes sortes de crimes et d'actes de violence, on les subit par crainte, et on les paye sur les fonds communs pendant leur séjour.

Le théâtre proprement dit n'existe pas en Corée. Ce qui se rapproche le plus de nos pièces dramatiques est la récitation mimée de certaines histoires, par un seul individu qui en représente successivement tous les rôles. Si , par exemple , il est question dans son récit d*iiB mandariD, d'on bomnw qi|.l9CWt la

CLXIV lîfTRODUCTION.

bastonnade, d'un mari qui se dispute avec sa femme, etc., il imitera alternativement le ton grave et solennel du magistrat, les plaintes, les cris de celui qui est battu, la voix du mari, le fausset de la femme, les rires de celui-ci, les gestes étranges de celui-là, la stupéfaction d'un autre, assaisonnant le tout de compliments, de bons mots, de lazzis et de pasquinades de toute espèce. Il y a beaucoup de livres ou recueils d'anecdotes que ces artistes étudient continuellement, mais ceux qui ont du talent ne s'astreignent point aux scènes ainsi préparées; ils les changent et les entremêlent avec adresse, y introduisent, séance tenante, des pointes, des allusions, des plaisanteries appropriées à Tauditoire, et conquièrent ainsi une réputation qui peut les conduire à la fortune. On les invite aux réunions d*amis, aux fêtes de famille; ils ne manquent jamais d'accompagner dans leurs visites officielles les nouveaux dignitaires, ainsi que les candidats heureux des examens publics, et dans chaque maison on leur donne quelque argent. Les hommes seuls font ainsi le métier de comédien.

Le jour de Tan est une des plus grandes fêtes pour toutes les classes de la société coréenne, et la manière de le célébrer offre une certaine analogie avec nos usages d'Europe. La plupart des travaux sont interrompus dès le troisième jour qui précède la tin de Tannée, afin de donner à tous le temps de regagner le toit paternel ou de rejoindre leur famille. Très-peu de personnes passent cette époque hors de leurs maisons, et si quelque pauvre portefaix ou commissionnaire est forcé par des retards malencontreux de séjourner dans une auberge le jour de Tan, presque toujours Taubergiste lui donne la nourriture gratis. À cette époque les mandarins évitent de faire des arrestations, et leurs tribunaux sont fermés. Il y a plus : beaucoup de prisonniers, détenus pour des affaires de peu d'importance, obtiennent un congé plus ou moins long, afin d'aller rendre leurs devoirs à leurs parents vivants et morts. Les fêtes passées, ils doivent d'euxmêmes revenir, et reviennent en effet, se constituer prisonniers.

Habituellement, d'après les règles de l'étiquette, on se fait deux salutations : la première, le soir du dernier jour de l'an, ce qu'ils appellent le salut de l'année qui finit; la seconde, le malin du premier jour, c'est le salut de l'année qui commence. Cette dernière salutation seule est absolument de rigueur, et personne ne s'en dispense. Elle se fait à tous les parents, supérieurs, amis et connaissances. Y manquer serait provoquer infailliblement une rupture, ou un refroidissement marqué dans

INTRODUCTION. CLXV

les relations. La principale cérémonie du jour de Tan, est le sacrifice aux tablettes des ancêtres. Chacun y déploie toute la pompe que lui permet sa position, et c'est, dans l'opinion commune, le sacrifice le plus indispensable de toute Tannée. Si les tombeaux des parents se trouvent près de la maison, on s'y rend de suite pour faire les prostrations et cérémonies voulues; sinon, on est tenu de les visiter dans le courant de la première lune. Après le sacrifice vient la distribution des étrennes, qui généralement sont peu considérables. Elles consistent en quelques vêtements qu'on donne aux enfants ou aux inférieurs, en pâtisseries que Ton envoie aux supérieurs, amis, et connaissances. \ la capitale, les parents font assez souvent cadeau à leurs enfants de quelques joujoux de peu de valeur. Les jours suivants se passent en échange de civilités, visites, réunions, soirées. Les travaux, les transactions commerciales, les séances des tribunaux, etc., ne peuvent recommencer que le cinquième jour de la lune, ce qui fait, en tout, huit jours de repos légal. En fait, ce repos est beaucoup plus prolongé, et quinze ou vingt jours se dépensent en jeux et en parties de plaisir, sans que personne y trouve à redire.

Les familles riches célèbrent aussi Tanniversaire de la naissance de chacun de leurs membres par une réunion et un festin ; chez les pauvres on ne tient compte que du jour de naissance du chef de la maison. Ce jour-là, on invite les voisins à un petit régal. Entre tous ces anniversaires, le plus célèbre est celui de la soixante et unième année. Les Coréens suivent le cycle chinois de soixante ans, et chacune des années porte un nom particulier, comme chez nous les noms des jours de la semaine ou des mois de Tannée. Cette période de soixante ans une fois écoulée, les années de même nom recommencent dans le même ordre, et Tannée de la naissance se présente après une révolution entière du cycle. Cet anniversaire appelé Hoan-kap, est en ce pays Tépoque la plus solennelle de la vie. Riches et pauvres, nobles et gens du peuple, tous ont à cœur de fêter dignement ce jour oii Tàge mûr finit, où commence la vieillesse. Celui qui atteint cet âge est censé avoir rempli sa tâche, achevé sa carrière ; il a bu à longs traits la coupe deTexistence, il ne lui reste qu'à se souvenir et à se reposer.

Longtemps d'avance on fait les préparatifs de la fête. Quelle plus belle occasion de montrer de la piété filiale! de prouver publiquement combien on apprécie Tinestimable bonheur d'avoir conservé ses parents jusqu'à un âge aussi respectable! Les riches

GLXVI INTRODUCnON.

prodiguent leurs ressources pour faire venir, même des proyinces éloignées, tout ce qui peut orner un festin ; les pauvres s'ingénient à ramasser quelques épargnes. De leur côté, les lettrés composent des pièces de vers, pour chanter cet heureux jour. Le bruit s'en répand dans les environs, et c'est un événement, nonseulement pour le village, mais pour tout le canton. A Tintérieur de la maison, on est continuellement affaire. Tous les habits devront être blancs comme la neige, les jupes bleues comme Tazur; un nouvel habit de soie sera Tornement du sexagénaire. 11 faut ramasser du vin et de la viande en abondance pour rassasier et enivrer parents, amis, voisins, connaissances, étrangers, etc.. Les femmes de la maison sont surchargées de besogne, mais alors, comme du reste dans les autres grandes circonstances, leurs voisines, leurs amies s'empressent de venir k leur secours. S'il est nécessaire, les voisins contribuent généreusement aux frais par des présents en argent ou en nature. Ils sont tous invités de droit, et ce qu'ils font aujourd'hui pour un autre, on le fera demain pour eux.

L'heureux jour arrivé, on conduit le héros de la fête, en grande cérémonie, à la place d'honneur. Il s'assied, et reçoit d'abord les saints et félicitations de tous les membres de la famille, puis on place devant lui une table surchargée des meilleurs mets qu'il a été possible de trouver. Viennent ensuite les amis, les voisins, les connaissances, les parasites, etc.. tous avec les plus beaux compliments dans la bouche, et un appétit féroce dans l'estomac. Personne n'est repoussé, personne ne s'en retourne à jeun ; les passants, les voyageurs profitent de la bonne aubaine, et si on oublie de les inviter, ils s'invitent eux-mêmes sans plus de formalités. Bien plus, quand les ressources le permettent, on envoie chez tous les voisins des tables abondamment servies. La musique la plus étourdissante vient réjouir les convives ; on appelle des chœurs de musiciens et de danseuses, des comédiens, tout ce qui peut embellir la fête, et rehausser l'éclat de la solennité. C'est pour des enfants bien élevés la plus rigoureuse des obligations, et devraient-ils se saigner à blanc, se condamner à mourir de faim le reste de l'année, dépenser leur dernière sapèque, il leur faut faire les choses avec une profusion extravagante, sous peine d'être à jamais déshonorés .

Si les particuliers doivent ainsi déployer toute la prodigalité possible, on peut imaginer avec quelle pompe, quel appareil, quelles folles dépenses, les grands personnages célèbrent le Hoan-kap.

IFITRODUCTIOlf. CLXVII

Lorsque la reine mère , la reine, et surtout le roi atteignent la soixantaine, le royaume entier doit prendre part à la fête. Toutes les prisons s'ouvrent parla proclamation d'une amnistie générale, et il y a une session extraordinaire d'examens pour conférer les grades littéraires. Tous les dignitaires de la capitale vont en personne présenter au roi leurs hommages et leur vœux. Dans chaque district, le mandarin précédé de la musique, escorté de ses prétoriens et satellites, suivi de toute la population , se rend au chef-lieu, k Tendroit ou est exposée en grand apparat la tablette qui représente le roi, et se prosterne humblement pour lui offrir ses congratulations personnelles, et celles de ses subordonnés. Ce jour est, pour tous, une fête chômée de premier ordre. Tous les soldats de la capitale reçoivent quelque marque de la munificence royale. Des tables richement servies, des cadeaux de prix, sont envoyés aux ministres, aux fonctionnaires du palais, aux grandes familles nobles, à tous ceux qui ont quelque crédit à la cour.

Malheureusement pour le peuple, ces grandes fêtes se donnent à ses dépens. Le plus souvent, c'est au moyen de rapines, de concussions, d'extorsions de toute espèce, que les parents du roi, les ministres et autres grands personnages se procurent les ressources nécessaires. Un de ces Hoan-kap a été^ sous ce rapport, scandaleux entre tous : c'est celui de Kim Moun-keun-i, beau-père du roi Tchiel-tsong, célébré à la fin de 1861. Dès les premiers jours de l'automne, toutes les productions rares des provinces afDuèrent à sa maison. On y expédia des centaines de bœufs, des milliers de faisans, des fruits en quantité énorme. Les mandarins, tant pour obéir à l'usage que pour s'attirer les bonnes grâces d'un homme aussi influent, luttaient à qui ferait les plus riches offrandes, en argent et en produits de leurs districts ou préfectures. Le gouverneur de la province de Tsiong-tsieng fut destitué, quelques jours après la fête, pour n'avoir envoyé que la misérable somme de mille nhiangs (environ deux mille francs), tandis que les autres, plus généreux, avaient expédié huit, dix, quelquesuns même vingt mille francs. M. Pourthié raconte qu'un vieux mandarin de sa connaissance, criblé de dettes et sans le sou, ne put absolument rien envoyer. Kim Moun-keun-i voulait le punir sévèrement. « Ne touchez pas à cet homme, lui dirent les ministres ; pour avoir osé vous insulter ainsi, il faut certainement qu'il soit bien déterminé, et qu'il ait des moyens secrets de braver votre colère ; il est plus prudent de le laisser tranquille. » Le pauvre mandarin conserva sa place. Les gens du peuple, même

CLXVIII INTRODUCTION

les plus pauvres, furent forcés, par insinuations et par menaces, de payer sous forme d^offrandes volontaires un impôt considérable. On rapporte qu'un malheureux en haillons, aux traits hâves et décharnés, dut apporter lui-même quelques pelotons de fil de soie, sa dernière ressource. Le grand personnage eut la bassesse de les recevoir de sa propre main, et la cruauté de remercier en souriant.

La soixante et unième année du mariage donne également occasion à des rejouissances extraordinaires, à peu près de même genre que celles du Hoan-kap ; mais ces fêtes sont, naturelle* ment, beaucoup plus rares.

Logements. — Habillements. — Coutumes diverses.

L'extraii suivant d'une lettre de M. Pourlhié, résume de la manière la plus intéressante diverses notions sur la vie de chaque jour en Corée, sur la manière de se loger, de s'habiller, de se nourrir, etc...

(( Voulez-vous, écrit le missionnaire, voulez-vous avec moi faire une course dans le pays ? je crois que vous n'en aurez guère le courage. D'abord vous ne serez chaussé que de sandales de paille, qui permettent rentrée à la pluie, à la neige, à la boue, et k toutes les malpropretés; ensuite, comme personne, en Corée, ne se mêle d'entretenir les chemins, vous serez bientôt fatigué de sauter de pierre en pierre ; vous vous lasserez de ces ascensions et descentes continuelles, souvent très-rudes ; enfin, si vous n'y faites grande attention, votre orteil qui dépasse le bout de la sandale, et s'avance seul et sans protection, comme une sentinelle perdue, ira heurter contre les pierres ou contre les tronçons de broussailles, ce qui vous arrachera des cris douloureux, et vous forcera de renoncer à votre entreprise. Arrêtons nous plutôt à examiner ces maisons que vous voyez à l'abri du vent dans toutes les vallées, et qui de loin ressemblent à de grandes taches noires sur la neige.

« Vous avez vu quelquefois de misérables cabanes : hé bien ! rabattez encore de la beauté et de la solidité des plus pauvres masures que vous connaissez, et vous aurez une idée à peu près exacte des chétives habitations coréennes. On peut dire en thèse générale que le Coréen habite sous le chaume, car les maisons couvertes de tuiles sont si rares, soit dans les villes, soit dans les campagnes, qu'on ne pourrait en compter une sur deux cents. On ne connaît pas l'art de construire, pour les maisons, des murs en pierre, ou plutôt, la plupart du temps, on n'a pas assez de sapèques pour une telle dépense. Quelques arbres à peine dégrossis, quelques pierres, de la terre et de la paille en sont les matériaux ordinaires. Quatre piliers fichés en terre soutiennent le toit. Quelques poutrelles transversales, auxquelles s'appuient d'autres pièces de bois croisées en diagonale, forment

CLXX INTRODUCTION

un réseau çt supportent un mur en terre pétrie de huit à douze centimètres d'épaisseur. De petites ouvertures, fermées par une boiserie en treillis, et recouvertes faute de verre d'une feuille de papier, servent à la fois de portes et de fenêtres. Le sol nu des chambres est couvert de nattes bien humbles, si vous les comparez aux nattes de la Chine ou de Tlnde; la misère forcera même souvent à se contenter de cacher le sol sous une couche de paille plus ou moins épaisse. Les gens riches peuvent tapisser ces murs de boue d'une feuille de papier, et pour remplacer les planchers et des dalles d'Europe, ils colleront au sol d'épaisses feuilles de papier huilé. Ne cherchez pas des maisons à étages, c'est inconnu en Corée.

(( Mais pénétrons dans l'intérieur, et d'abord ôtez vos sandales; l'usage et la propreté l'exigent. Les riches gardent leurs bas seulement, les paysans et les ouvriers sont ordinairement pieds nus dans leurs chambres. Une fois entré, tâchez de ne pas heurter la tête contre la (erre pétrie et les branchages qui forment le plafond ; accroupissez-vous plutôt sur la natte, et gardez-vous de chercher un siège, car le roi lui-même, lorsqu'il reçoit les prostrations de sa cour, est accroupi sur un tapis, les jambes croisées à la façon de nos tailleurs. Peut-être désirez-vous prendre des notes sur les curieuses choses que vous voyez? Inutile de demander une table, les Coréens n'en ont que pour les sacrifices aux ancêtres et pour les repas. Mettez donc votre calepin sur le genou, et écrivez comme si c'était pour vous une habitude que vous trouvez toute naturelle et très- commode.

« Nous sommes en novembre, et le vent du nord-ouest, tout en procurant un automne sec et serein, vous fera frissonner de froid sur votre natte. Vous voulez faire fermer la porte, mais les nombreux trous pratiqués aux vieux papiers des fenêtres rendront la précaution à peu près inutile. D'ailleurs, l'adresse du menuisier coréen aura toujours su vous ménager assez de fentes pour qu'il n*y ait aucun danger d asphyxie. Et en cela tout le tort n'est pas de son côté, car enfin une porte de douze ou vingt sous, achevée le plus souvent avec le seul secours de la hache et du ciseau, peut-elle être une œuvre parfaite? Le seul moyen est donc d'avoir recours au feu : mais pas de cheminée, et comment allumer du feu sur la natte? On y a pourvu. A Textérieur de la maison, sur le côté, se trouve le foyer de la cuisine auquel viennent aboutir divers conduits qui passent sous le sol de la chambre. Ces conduits ou tuyaux sont couverts de grosses pierres dont on a rempli les interstices et comblé les inégalités avec de

IIVTRODUCTION. CLXXI

la terre pétrie ; c'est là-dessus qu'est étendue votre natte. La fumée et la chaleur passant par ces tuyaux pour sortir de Tautre côté de la maison font arriver jusqu'à vous une chaleur bienfaisante qui^ grâce à l'épaisseur des pierres, se maintiendra assez longtemps. Vous voyez que les Coréens ont connu, bien avant nous, Tusage des calorifères. II est vrai que la fumée passe en bouffées abondantes à travers les fentes du sol, mais il ne faut pas être trop délicat, et d'ailleurs, en ce monde, quelle est la bonne chose qui n'ait pas ses inconvénients ?

« Vous vous empressez de jeter un regard sur Tameublement. Et d'abord, en fait de lits ne croyez pas dé(*X)uvrir quelqu'un de ces solennels amas de matelas avec baldaquin et draperies. Presque toute la Corée couche sur des nattes. Les pauvres, c'est-à-dire la grande majorité, s'étendent dessus sans autre couverture que les haillons dont ils sont revêtus jour et nuit. Ceux qui ont quelques sapèques se donnent le luxe d'avoir une couverture, et, dans la classe aisée, on y joint souvent un petit matelas d'un à deux décimètres d'épaisseur. Tous, riches et pauvres, ont dans un coin de la chambre un petit tronçon de bois quadrangulaire, épais de quelques pouces, qui leur sert de traversin. Quant aux autres meubles, les pauvres n'en ont aucun ; les gens du peuple ont un bâton transversal sur lequel est suspendu un habit de rechange ; les individus à leur aise ont quelques corbeilles hissées sur des barres de bois ou pendues au toit ; chez les riches on trouve des malles assez grossières ; les lettrés, les marchands sont assis près d'une petite caisse qui contient l'encrier, les pinceaux, et un rouleau de papier. Les jeunes dames ont une petite malle noire garnie de deux jupes, l'une rouge et Tautre bleue, l'indispensable présent de noces. Enfin chez les grands fonctionnaires et dans les maisons de la haute noblesse, on rencontre quelques livres chinois et des armoires vernissées (le modestes dimensions.

« Maintenant, comment serez-vous habillé? J'ai déjà parlé des sandales de paille, je n'essayerai pas de vous les décrire; il faut les voir pour s'en faire une idée. C'est la chaussure ordinaire du pays, surtout dans les voyages. La semelle tressée en paille de riz protège un peu la plante du pied contre les cailloux, mais c'est là sa seule utilité. Aussi n'est-ce pas une petite mortification, dans les rigoureux hivers de Corée, de marcher avec des savates, les pieds dans la neige ou dans une boue glaciale. Pendant Tété, le seul inconvénient est de prendre quelquefois des bains de pieds ; mais lorsque l'eau n'est pas à craindre, votre

GLXXII IIITRODIICTION.

chaussure a Tavantage d'être moins chaude que nos souliers. Avec ces sandales, vous pouvez faire jusqu'à dix lieues de suite, quelquefois beaucoup moins. Il faut donc à chaque moment les renouveler; toutefois, on le peut sans beaucoup de frais, car leur prix varie de trois à huit sapèques (deux sapëques et demie valent un sou de France). D'autres sandales un peu plus belles et plus chères, de même forme, sont confectionnées avec du chanvre ou avec Técorce de Tarbrisseau morus papyrifera. mais ces dernières se perdent au moindre contact de Teau. Il y a aussi des souliers en cuir assez bizarres, vilains, et incommodes, mais, outre que les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de la population ne peuvent pas se permettre un pareil luxe, cette chaussure est bonne tout au plus pour circuler dans la maison ; nul n'oserait se mettre en route les pieds chargés de pareilles entraves.

« Mais, au moins, vous aurez des bas, car tout Coréen, lorsqu'il n*est pas occupé aux travaux des champs, peut se donner cette satisfaction, à moins qu'il ne soit réduit à une extrême misère. N'allez pas croire cependant qu'il s'agit de bas élastiques de soie, de laine, de coton, ou de toute autre matière dont on se sert en Europe pour cet usage ; deux simples morceaux de toile grossière cousus de manière à se terminer en pointe et suivre les contours du pied, vous gêneront, si vous voulez, bien souvent, mais enfin ils vous couvriront les pieds, et ce seront vos bas coréens. Une culotte aussi ample que celle des zouaves, mais à formes bien moins gracieuses, remplace on ne peut plus modestement le pantalon; des guêtres étroites et en toile viennent se nouer sous le genou et retiennent les jambes de la culotte plissées contre les mollets. Pour couvrir le haut du corps vous aurez une veste qui, pour la forme et la longueur, correspond à la carmagnole que portent les paysans français dans certaines provinces. Les propriétaires à Taise et qui ne travaillent pas revêtent ordinairement par-dessus un habit, pourvu de larges manches, fendu sur les côtés, et qui retombe jusqu'aux genoux par devant et par derrière, à peu près de la même manière que le grand scapulaire des religieux carmes ; les paysans au contraire ne revêtent cet habit que lorsqu'ils sont en voyage ou en visite. La mode s'est introduite de le remplacer, en hiver, par une redingote qui, chez les dignitaires, doit toujours être fendue par derrière comme nos redingotes françaises, tandis que les personnes ordinaires ne peuvent pas la porter fendue. Enfin, un surtout de cérémonie et (|ui ne diffère de celui que nous venons de décrire que par ses

INTRODUCTION. CLXXUI

manches encore plus larges, couronne le tout et sert dans les voyages ou dans les grandes circonstances.

« Ni le rasoir, ni les ciseaux ne passent jamais sur la tête ou sur la barbe du Coréen. Dans ces derniers temps où tout dégénère, en Corée comme ailleurs, les jeunes gens se permettent quelquefois de raser une partie de la tète, afin que leurs cheveux relevés ne forment pas un chignon disgracieux par trop d'épaisseur, mais c'est une violation des règles. Ne croyez pas cependant pour cela que les épaisses chevelures ou les fortes barbes soient communes dans le pays. Les enfants des deux sexes tressent leurs longs cheveux et les ramènent par derrière en forme de queue. L'époux avant d'aller chercher sa fiancée, fait disparaître sa queue, retrousse ses cheveux, et les noue sur le sommet de la tête ; la fiancée de son côté achète, suivant ses facultés, force faux cheveux, les ajoute à sa queue, et forme ainsi une longue et grosse corde qui se roule sur la tête en plusieurs tours. Cette masse de cheveux lourde et informe ne peut être que très-disgracieuse aux yeux des étrangers ; pour le Coréen, au contraire, c'est du plus haut ton et du meilleur goût. Les femmes et les enfants vont toujours nu-léte ; Thomme marié retient ses cheveux contournés en haut par le moyeu d'un serreléte en crin tressé en filet.

« Enfin un chapeau ridicule complète Thabillement. Imaginez un tuyau fermé, rond comme dans les chapeaux européens, mais beaucoup plus étroit et légèrement conique, qui s'ajuste sur le sommet du crâne, et dans lequel le chignon de cheveux peut seul pénétrer. Ce tuyau a des ailes comme les chapeaux d'Europe, mais des ailes si démesurées que souvent le tout forme un cercle de plus de soixante centimètres de diamètre. La charpente de ce chapeau est constituée de morceaux de bambou découpés dans leur longueur en fils très déliés : sur cette charpente, on tend une toile de crin tre^ssée à jour. Comme ce chapeau ne pourrait seul rester fixé sur le chignon, des cordons que les fonctionnaires publics ornent de globules d'ambre jaune ou d'autres globules précieux, suivant leur fortune et leur dignité, viennent le rattacher sous le menton. Ce chapeau ne préserve ni de la pluie, ni du froid, ni même du soleil ; mais, en revanche, il est très-incommode, surtout quand le vent le fait branler sur la tète.

« Tous les habits sont communément en toile grossière de coton, et confectionnés Dieu sait comment. Il y a quatre ou cinq cents ans, la Corée n'avait pas la culture du cotonnier {gossypium herbaceum), dont on fait id maintenant un si

CLXXIV INTRODUCTION

grand usage. Le gouvernement chinois, pour conserver le monopole des toiles, défendait rigoureusement Texportation des graines de cette plante; néanmoins un ambassadeur coréen, nommé Moun-iouk-i, réussit, pendant son voyage de Péking, à se procurer quelques-unes de ces graines, les cacha, dans le tuyau de sa pipe disent les uns, dans une plume suivant d'autres, échappa à la vigilance des gardes-frontières, et dota son pays de cet arbuste précieux. Si la toile coréenne est si grossière, cela vient de ce que par ici on compte peu d'artisans proprement dits, ou plutôt de ce que tout le monde est artisan. Dans chaque maison, les femmes filent, tissent la toile et confectionnent les habits, d'où il résulte que, personne n'exerçant habituellement ce métier, personne n'y devient habile. Il en est de même à peu près pour tous les arts, aussi les Coréens sont-ils en tout très-arriérés; on n'est pas plus avancé aujourd'hui qu'on ne Tétait autrefois, pas plus qu'on ne le fut au lendemain du déluge, quand tous les arts et métiers recommencèrent.

« Le lin n'est pas employé. Je l'ai souvent aperçu parmi les graminées des montagnes; mais le Coréen le confond avec les plantes sans valeur, propres seulement à être jetées au feu. Avec le chanvre, on ne fait qu'une toile à trame claire propre aux personnes en deuil, et qui d'ailleurs ne sert que pour les habits d'été. L'espèce d'ortie appelée urtica nivea, est cultivée avec succès dans les provinces méridionales ; mais, faute de savoir filer et tisser, on n'en retire que des toiles à mailles inégales et très-espacées qui, non plus, ne sont employées qu'en été.

« Sur toutes ses montagnes, la Corée pourrait élever des troupeaux immenses de moutons, mais le gouvernement défend aux particuliers d'en nourrir. Dans certaines préfectures, les mandarins en conservent quelques-uns, uniquement pour offrir leur chair dans les sacrifices à Confucius. Aussi les Coréens n'ont-ils jamais essayé de tisser la laine; à peine si quelques draps étrangers, la plupart de fabrique russe, parviennent à grands frais jusqu'à Séoul. La soie indigène est très-grossière et en petite quantité. Cependant, en voyant le mûrier croître spontanément dans les montagnes, et les vers h soie réussir malgré le peu de soin qu'on en prend, je suis convaincu que, sous l'impulsion d'un gouvernement intelligent, cette branche d'industrie pourrait acquérir de grandes proportions.

(( Les toiles européennes de coton, importées par les Chinois, commencent à se vendre en Corée, mais leur prix très-élevé et leur peu de solidité en restreignent forcément l'usage. )>

INTRODUCTION. CLXXV

De son côté, M. Féron écrivait en 1858 :

fit J'habite la plus belle maison du village : c'est celle du catéchiste, un richard ; on estime qu'elle vaut bien vingt francs. Ne riez pas, il y en a de quinze sous. Ma chambre, de grandeur suffisante, vu Tameublement, a pour porte une feuille de papier, pour fenêtre une feuille de papier ; deux autres feuilles de papier forment une grande porte à deux battants, qui communique avec la chambre voisine. Là demeure mon serviteur, et les lieux chambres réunies forment Téglise de la paroisse ; plus tard, peut-être y ajoutera-t-on un clocher. Pour le moment, il pleut chez moi comme dehors, et deux grands chaudrons ne suffisent pas à recevoir une eau rousse comme la saumure coréenne, qui tiltre à travers le toit d'herbes de mon presbytère.

« Le prophète Elisée, chez la Sunamite, avait pour meubles un lit, une table, une chaise et un chandelier, total : quatre. Ce n'était pas du luxe. Pour moi, en cherchant bien, je pourrais peut-être aussi trouver quatre meubles ; voyons : un chandelier en bois, une malle, une pipe, une paire de souliers, total : quatre. De lit, point ; de chaises, point ; « attendu, disent les Coréens, que la terre n'est pas percée, et qu'il doit être très-fatigant de s'asseoir sur un siège, puisque, évidemment, ce n'est pas la position naturelle. » De table, point : je vous écris sur mes genoux, dans la position susdite : excusez si ce n'est pas le mieux du monde. Je ne suis pas encore devenu assez Coréen pour trouver que ce soit plus commode qu'un bureau. Quand il s'agit de manger, on apporte la table toute servie : c'est un petit guéridon d'un pied de haut, sur lequel sont rangées, dans un ordre aussi parfaitement réglé que celui de vos plus fins desserts, deux écuelles, avec trois ou cinq soucoupes. N'allez pas croire qu'on mettra jamais à gauche Técuelle ou la soucoupe qui doit être à droite. Celui qui agirait de la sorte serait, par cela même, convaincu de n'être qu'un grossier personnage, et jamais Coréen ne se permettra pareille inconvenance.

a Mon ameublement étant tel, suis-je plus riche ou plus pauvre que le prophète? C'est une question. Sa chambre était plus confortable que la mienne, mais il faut dire aussi que rien de tout cela ne lui appartenait ; au lieu que pour moi, s'il est vrai que le chandelier soit celui de la chapelle, et la malle celle que Mgr Berneux m'a prêtée, je ne puis nier que la pipe et les souliers ne soient miens : ces derniers ne me servent que pour la messe. J'en possédais, il est vrai, une autre paire ; mais ayant eu le malheur de les mettre pour sortir, ils ne peuvent plus

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paraître dans ma chambre : ainsi le veulent Tétiquette et la propreté de la natte qui me sert de siège, de lit et de plancher. Donc, je suis chaussé simplement avec des bas de coton. Quant à la pipe, elle sert de contenance en voyage, dans un pays où tout le monde fume ; cependant je n'ai pu encore arriver à en comprendre les charmes, bien que j*aie essayé, et même que je me sois rendu malade deux fois, ce qui m*a ôté toute envie de recommencer. Aussi mes gens s'étonnent-ils devoir que le père fume beaucoup moins que la bonne femme qui fait cuire son riz.»

Complétons ces détails à l'aide de renseignements puisés dans diverses lettres des autres missionnaires. Les maisons coréennes sont en général très-petites et peu commodes. Elles sont un peu élevées au-dessus du niveau du terrain pour donner passage par dessous aux tuyaux qui conduisent la fumée de la cuisine. A la capitale cependant, cet usage n'est pas toujours suivi. C'est assez commode en hiver, mais en été la chaleur devient un supplice insupportable, et la plupart des habitants couchent dehors. Les riches ont le plus souvent des chambres d'été, sous lesquelles ne sont point pratiqués de conduits de ce genre. Dans les maisons ordinaires il y a deux chambres contiguës, rarement trois, sans compter la cuisine située de côté, et qui est ouverte à tous les vents. Tout autour de la maison, la toiture en paille de riz dépasse le mur de trois ou quatre pieds, de façon à former de petites galeries couvertes. Les murailles des maisons riches sont recouvertes de papier blanc à l'intérieur, quelquefois aussi à l'extérieur. Du reste, ces maisons ont presque toujours un aspect sale, délabré, misérable, même à la capitale, et partout et toujours sont remplies de vermine de toute espèce.

Les auberges le long des routes sont des taudis dégoûtants où l'on ne trouve à peu près rien ; le plus grand nombre des voyageurs portent avec eux leurs provisions, quand ils ont le moyen d'en avoir. Les granges et écuries sont inconnues; de grands hangars, ouverts des quatre côtés, les remplacent, et en hiver , quand le froid est trop violent , on habille de paille les bœufs ou les chevaux qui y sont réunis.

Les tables à manger sont hautes de trente à cinquante centimètres, et larges d'autant, de forme à peu près ronde. Quel que soit le nombre des convives, chacun doit avoir la sienne. La vaisselle de porcelaine grossière ou de cuivre, ne consiste qu'en écuelles de différentes grandeurs, une paire de bâtonnets à la chinoise, et une cuiller en cuivre. Les mets ordinaires SODI dn riz, du piment, quelques légumes ; les gens à l'aise y qofMft

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un peu de viande ou de poisson salé. Ces aliments sont apprêtés à rhuiie de sésame, de ricin ou de menthe, avec force saumure ; car le lait et le beurre sont inconnus, et Ton ne sait pas faire usage de la graisse des animaux. On ne trouve que difficilement de la viande de bœuf, si ce n'est à la capitale. Il n'y a pas de viande de mouton, c'est le chien qui la remplace, et les missionnaires s'accordent à dire que le goût n'en est nullement désagréable. En fait de légumes, il n'y a guère que le navet, le chou chinois, et les feuilles de plantain et de fougère dont on fait grande consommation. Pour boisson ordinaire on a l'eau dans laquelle a été cuii le riz. Le vin se fait avec du blé ou du riz fermenté. En été les nobles boivent beaucoup d'eau-de-vie de riz, et d eau de miel. Le thé n'est pas inconnu dans les maisons des riches, mais l'usage en est très-restreint.

Le repas à peine terminé, on enlève les tables et chacun allume sa pipe, car les Coréens sont grands fumeurs. 11 est rare en ce pays qu^un homme sorte sans sa pi|»e. La forme est la même que celle de la pipe chinoise : un long tuyau de bambou avec un foyer en cuivre, et une embouchure de même métal. Chaque Coréen porte toujours avec lui un briquet dont il se sert exclusivement pour allumer sa pipe. A la maison, quand il a besoin de lumière, il em|)loie des allumettes soufrées. En route, une torche composée de trois ou quatre biions entrelacés, remplace nos lanternes. Quelquefois, en été, au lieu d'une lampe dans l'intérieur de la maison, on allume du feu sur une pien'e au milieu de la cour, et tous les membres de la famille travaillent à la lueur de ce feu, pendant qu'un amas d'herbes sèches, brûlant à quelque distance, les enveloppe d'une fumée épaisse destinée à chasser les moustiques et autres insectes.

Les habits coréens sont toujours d'une ampleur exagérée. Le corps passerait facilement dans chaque jambe du pantalon on dans chaque manche de la veste. Pour sortir, le bon ton exige que l'on porte le plus d'habits possible, deux ou trois pantalons, deux ou trois chemises, quatre ou cinq redingotes en toile, suivant la solennité et aussi suivant les ressources de chacun. La redingote se fixe sous les bras par deux bandelettes, lesquelles remplacent les boulons inconnus dans le pays. Les habits sont supposés être blancs, mais il en coûie trop de les entretenir sulfisamment propres, et le plus souvent la couleur primitive a disparu sous une épaisse couche de crasse, car la malpropreté est no grand dé&ut des Coréens. 11 n'est pas rare de voir lesjrieiies eax«in6oies.po|tar .daa v«ten|eBU dé$Utte M raa|l»j|l|4MHtaii

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Pour laver le liage, on le trempe dans Teau de lessive préparée avec des cendres, puis on le frappe avec des planchettes plus étroites que les baltoirs des laveuses en Europe. Ensuite on Fenduit d'une couche de colle destinée à empêcher les taches. La plupart des habits étant fabriqués de morceaux faufilés ensemble ou simplement collés, on sépare les morceaux, et on les blanchit à part. Les nobles seuls portent des habits cousus.

Le chapeau ordinaire est de dimensions très-respectables ; mais, en temps de pluie, les Coréens se mettent sur la tête un autre chapeau, véritable parapluie de trois pieds de large, en paille, fort l(^ger, et qui les abrite assez bien. S'ils doivent travailler par de fortes averses, ils revêtent de plus un manteau de paille, et ainsi accoutrés, ils peuvent affronter une pluie diluvienne.

Outre les diiïérenles espèces de chans«ures dont il a été question, il faut mentionner les sabots en bois dont se servent les paysans; ces sabots ont la semelle et le talon excessivement épais, ce qui les fait ressembler à des patins. Le Coréen ne porte jamais ses souliers ou sandales d.ins les appartements ; il les dépose h la porte. De là dans les chrétientés, lors de la visite du missionnaire, des scènes assez curieuses. Le soir, les néophytes se pressent dans la maison pour la prière commune, et aussi, comme ils disent, pour voir le Img nez du Père. La visite terminée, il faut, à la lueur des torches, que chacun retrouve sa chaussure, et en attendant on piétine avec ses bas dans la boue ou la poussière, avec force cris et discussions, sans batailles toutefois.

L'usag<* des lunettes, quoiqu'il ne date guère que de 4835 ou 1840, est très-répandu parmi les hautes classes. Vers 1848, c'était une véritable manie; aujourd'hui on y met un peu plus de modération. Les gens de l'ancien régime, avant de prendre leurs lunettes, demandent encore la permission à îa compagnie, mais la jeunesse se dispense de cette formalité.

Outre le pantalon, plus étroit que celui des hommes, les femmes portent une camisole de toile ou de soie, dont la couleur varie selon l'âge : elle est rose ou jaune pour les jeunes filles ou les nouvelles mariées, violette pour les femmes au-dessous de trente ans, et blanche pour celles d'un âge plus avancé. En guise de robe, elles s'entoureut d'une large toile bleue, qu'elles attachent sous les bras au moyen d'une ceinture. Pour les femmes du peuple, qui soiuent à volonté, cette jupe s'arrête au-i!essus du pied ; pour les femmes nobles, à qui l'étiquette ne permet pas de sortir de leurs appartements, elle est ample et traîne à terre. Les veuves^ si jeunes qu'elles soient, doivent uw*

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