CHAPITRE V
Persécution de 1827 : les confesseurs de Tai-kou et Tan-iaog. — Martyre de Paul Kim Ho-ien-i. — Martyre de Pierre Hoang. — Résumé.
Pendant plus de deux mois, la persécution, quoique très-violente dans la province de Tsien-la, était restée, pour ainsi dire, concentrée dans cette province. Toutes les autres parties de la chrétienté avaient été en paix, jusqu'au 32 de la quatrième lune de cette année. A cette époque, comme nous l'avons vu, les satellites de Tsien-tsiou franchirent les barrières du Kieng-siang, et se saisirent de Pierre Sin, dans le district de Siang-tsiou: Deux jours après, d'autres satellites étaient envoyés dans le même district, au village d'Aing-mou-tang, pour arrêter d'autres chrétiens dénoncés. Mais déjà le bruit de l'emprisonnement de Pierre Sin s'était répandu et tous les chrétiens avaient pris la fuite ; de sorte qu'on n'en put saisir aucun ce jour-là. Nous ne savons pas au juste comment les choses se passèrent alors à Siang-tsiou, mais la suite des faits semble indiquer que le mandarin civil et le mandarin criminel de cette ville, ainsi prévenus officiellement de l'existence des chrétiens dans leur district, et excités sans doute par les hauts faits de leurs collègues de la province de Tsien-la, voulurent aussi se donner le mérite de tourmenter les disciples de Jésus-Christ.
Quoi qu'il en soit, vers la fin de la quatrième lune, cinq ou six grands villages chrétiens du district de Siang-tsiou furent subitement envahis par leurs satellites. Les plus alertes ou les plus adroits des néophytes trouvèrent leur salut dans la fuite, tandis qu'un bon nombre, saisis à domicile ou sur les routes, furent jetés dans les prisons de Siang-tsiou. Ici encore nous avons à déplorer de nombreuses apostasies; néanmoins la religion trouva quelques courageux défenseurs et d'éloquents apologistes.
Le premier est Paul Pak Kieng-hoa, nommé aussi To-hang-i. Descendant d'une famille de la noblesse inférieure du district de Hong-tsiou, il jouissait d'une assez belle fortune, et vivait entouré de l'estime de ses concitoyens, lorsqu'if embrassa la religion, vers Tannée 1792. Il avait alors trente-trois ans. Bientôt après, n'étant encore que catéchumèoe, pendant la persécution de 1794, il eut la faiblesse d*obteiil)r àt dflivrance par une parole d'apos-
i. Mais comme il avait le cœur vraiment droit, sa chute ne 30ur lui qu'une occasion de redoubler de ferveur. Touché de miir, il se remit avec plus d'exactitude à la pratique de ses )irs, et rencontrant dans son pays beaucoup d'obstacles au ice de Dieu, il abandonna ses biens et ses proches, et se *a dans les montagnes. Là, cachant son origine, il se fit er pour un homme de la classe moyenne, et délivré de toutes nquiétudes du siècle ne songea plus qu'au salut de son âme. ^. Tsiou étant entré en Corée, il eut le bonheur de recevoir aptéme de sa main, et fut, depuis ce jour, un homme nou- I. Il recherchait les lieux retirés pour pouvoir se livrer, à es fixes, aux exercices de la prière et de la méditation, et loyait le reste de son temps soit à s'instruire lui-même par lectures pieuses, soit à expliquer aux autres les vérités de U ;ion. Tout le monde disait de lui : « Voilà un homme vraiment luillé de lui-même ; » et beaucoup le fréquentaient pour entendes paroles. Il avait le plus grand soin de l'éducation de ses nts, leur faisait regarder l'exercice de la prière comme le plus )rtant de tous pour un chrétien, et les exhortait sans cesse à *atiquede la vertu. Ses exemples ajoutaient à Teflicacité de onseils.
n 1827, lorsqu'il vit la persécution sévir dans la province de n-la, il s'efforça de consoler les chrétiens, de les rassurer, de inculquer la résignation à la volonté de Dieu. « Dans le cœur, it-il, chacun doit se préparer au martyre : mais pour le corps, rudence veut que l'on cherche à s'échapper quand cela est ible. » Lui-même ne songeait qu'à se disposer à la mort. Sou- , étant malade, il avait dit à son fils et aux autres personnes a maison, pour les rassurer et leur enlever toute inquiétude : yez bien tranquilles, je ne mourrai pas ici en votre présence;» [il ne savait le sens de ces paroles. Ce ne fut qu'après l'évéent que sa famille les comprit. Paul venait de quitter Ka-maans les montagnes du district de Ta-niang, où il habilait lis neuf ans, et s'était installé depuis quelques semaines seuîntavec sa famille, à Meng-ei-moki, district de Siang-tsiou, lue le jour de l'Ascension, dernier jour de la quatrième lune, au lent où sa famille et les chrétiens du voisinage faisaient lui les prières accoutumées, un traître entra dans sa ;on à la tête des satellites, qui saisirent presque tous ceux qui ml présents. Pendant qu'on les conduisait à la ville, Paul tait: (( Rendons bien grâces à Dieu pour la route que nous ns aujourd'hui ; » et la joie rayonnait sur son visage. Parla,
les satellites le reconnurent pour un des chefs, et dans les supplices, on n'oublia pas cette circonstance aggravante.
Le juge criminel fit à Paul les interrogations d*usage, et celuici ne pouvant, en conscience, répondre k la plupart des questions, fut, malgré son grand âge, soumis à de terribles tortures. Comme on les réitérait plusieurs fois, il sentit ses forces défaillir, et s'écria : « J'abandonne mon corps entre les mains du mandarin ; pour mon âme, je la remets entre les mains de Dieu. » 11 fut reconduit à la prison, où il commença aussitôt à exhorter les chrétiens et à leur rendre les petits services en son pouvoir. Cité de nouveau, il montra la même constance au milieu des supplices. Les bourreaux ne craignaient pas de le souffleter, de lui arracher la barbe et de Taccabler de mille injures; mais Paul disait seulement: « Ces souffrances sont un bienfait, pour lequel je rends grâces à Dieu. » Après quelques autres tentatives inutiles pour ébranler sa résolution, le juge Tenvoya au tribunal du gouverneur à Tai-kou. Celui-ci lui dit : « Ces nombreux prisonniers ont été infatués par toi: un plus grave supplice fest justement dû. » Et en même temps, il lui fit infliger une torture beaucoup plus cruelle. Mais Paul, soutenu par son amour pour Dieu, supportait tout sans se plaindre. Trois jours consécutifs, il dut subir encore des supplices extraordinaires, après quoi le gouverneur, désespérant de vaincre sa constance, prononça la sentence de mort et le fit reconduire à la prison.
Le fils de Paul avait été pris avec lui. Il se nommait André Sasim-i,etson nom légal était Sa-ei. Imbu, dès l'enfance, des principes de la religion, et formé par les exemples de son vertueux père, il se livra de bonne heure aux exercices de piété, et se fit remarquer k mesure qu'il avançait en âge, par une foi et une ferveur peu communes. Réglé dans ses actions de chaque jour, complaisant et charitable envers tous, il brillait surtout par une admirable piété filiale. Quand ses parents étaient malades, il ne les quittait pas, et comme il s'était fait une loi de ne manger jamais qu'après eux, ils étaient obligés de se contraindre alors pour avaler quelque nourriture, afin qu'il pût lui-même prendre son repas. Son père ayant Thabitude de boire un peu de vin, il ne manqua jamais de lui en offrir, malgré la pauvreté de la famille; il multipliait ses travaux et s'ingéniait en toute manière, pour pouvoir lui procurer cette petite satisfaction. Avait-il besoin de sortir, il ne dépassait jamais le jour ou le moment marqué pour son retour. Dans ces circonstances, ni le vent, ni la pluie ne l'arrêtaient, et il ne craignait pas même de braver les ténèbres
de la nuit afin d'éviter à ses parents Tinquiétude que son retard eût pu leur causer. Le moindre signe, le moindre désir de leor part, étaient pour lui des ordres.
Un jour, son père ayant dit par manière de conversation: a Notre maison est bien étroite, et ne serait-ce que pour pouvoir donner au besoin Thospitalité à quelques chrétiens sans asile, il serait bon que nouseussions deux ou trois chambres de plus;ices paroles furent un ordre pour André. Dès ce jour, tout en se livrant à ses travaux habituels, il ne manqua pas, chaque fois qu'il sortait, de rapporter une ou deux poutres ou solives, et bientôt il put construire ce que son père avait semblé désirer. De toutes parts, les chrétiens affluaient dans cette maison bénie, et comme Paul, tout pauvre qu'il fût, n'était pas en repos s'il ne pouvait traiter convenablement ses hôtes, André, entrant dans ses vues, trouvait moyen de faire face aux dépenses, même quand il lui fallait, pour cela, se refuser et refuser aux siens le nécessaire. Plusieurs fois des chrétiens riches, touchés de cel admirable dévouement d'André pour son vieux père, et sachant dans quelle pénurie il vivait lui-même, lui firent passer quelques secours en argent. Mais André ne voulait pas les recevoir, et disait: «r II est juste que je paye moi seul, par mon travail, les dettes que je contracte pour soutenir mon père et ma famille. » Et quand il ne pouvait pas renvoyer ces dons, loin de les approprier à son usage, il les distribuait en aumônes à quelques chrétiens plus pauvres que lui. C'est ainsi que ce pieux néophyte passait sa vie dans rcxercice de toutes les vertus, lorsqu'il fut saisi avec son père. Comme lui, il fit preuve d'une patience et d'un courage extraordinaires dans les supplices, et tous deux ensemble furent transférés du tribunal de Siang-tsiou à celui de Tai-kou.
D'après la loi du royaume, on ne doit pas faire subir la question au père et au lils simultanément, dans le même lieu. André voyant l'état de faiblesse et d'épuisement où son père était réduit par la prison et les tortures, ne pouvait supporter la pensée de le quitter, même pour quelques instants. Il exposa ses craintes au juge qui, touché de sa piété filiale, lui dit : « D'après la loi, je ne devrais pas en agir ainsi, mais toutefois je ne puis refuser d'entrer dans tes vues, car ce que tu demandes est juste et convenable.» Aussi, quoique les autres prisonniers fussent mis à la question chacun à part, il la fit toujours subir sininltanéraenl à André et à son père ; et André, alors même qu'après les supplices il pouvait à peine faire usage de ses membres, s'approchait pour soutenir et rendre plus légère la cangue dont son père était
dkargé ^ ce que tous les assistants ne pouvaient voir sans une vive émotion. André, non moins fidèle à son Dieu que dévoué à son père, supporta jusqu'au bout avec intrépidité de nombreuses tortures, et après avoir mérité d'entendre prononcer sa sentence de mort, fut aussi renvoyé à la prison jusqu*au jour de l'exé- CQtion.
La première expédition des satellites dans le village de Âingmou-tang avait, nous Tavons dit, complètement échoué. Une seconde tentative eut plus de succès. Parmi les chrétiens saisis alors et conduits à cette même préfecture de Siang-tsiou, deux surtout méritent de fixer notre attention : ce sont André Kim et Richard An.
André Kim Sa-keun-i était du district de Sie-san. Sa famille avait été riche et opulente : mais ses parents, après leur conversion, furent obligés d'abandonner leurs biens, et d'émigrer dans les montagnes, de sorte qu'il lui restait très-peu de chose. Quoiqu'il fût naturellement fier et irascible, son caractère, sous Tinfluence de l'éducation religieuse que lui donnèrent ses parents, était devenu doux, humble et charitable. En 1815, son oncle Simon fut martyr pour la foi, et son père Thaddée envoyé en exil. André jeune encore fut relâché, et depuis il disait souvent avec regret : « Quelle belle occasion j'ai perdue! » Son père étant en exil, André consacra sa vie aux bonnes œuvres. Il allait de côté et d'autre chez les chrétiens, faisait parvenir des livres et des objets religieux dans les lieux éloignés, prêchait et exhortait sans cesse, s'efforçait d'ouvrir Tintelligence aux ignorants, et surtout baptisait beaucoup d'enfants païens en danger de mort. Il se rendait fréquemment au lieu d'exil de son père, le consolait et le fortifiait do tout son pouvoir. Il donnait la plus grande partie de son temps à la prière, à la prédication et aux lectures pieuses, instruisant sa famille avec beaucoup de soin, édifiant tous les chrétiens par ses bons exemples. Il conservait toujours dans le fond du cœur l'espérance que Dieu lui rendrait l'occasion du martyre qu'il avait une fois manquée.
Quand s'éleva la persécution de 1827, il comprit de suite qu'après avoir fait connaître la foi chrétienne, si souvent et en. tant d'endroits divers, il ne pouvait manquer d'être dénoncé et saisi. En conséquence il multiplia ses oraisons pour se préparer à bien répondre aux desseins de Dieu. Quelque temps après, il fut pris en effet, et conduit au tribunal de Siang-tsiou. Le juge, après quelques questions préliminaires, lui dit : « Explique-moi franchement quelle est votre religion, et quelles sont les règles
que vous suivez. » André se mit aussitôt à développer la doctrine chrétienne sur Inexistence et la nature de Dieu, puis à expliquer en détail les dix commandements. Le juge lui dit : «Pariant aussi bien que tu le fais, tu as certainement beaucoup de disciples, fais-les connaître en détail. » Sur son refus, il commanda de le frapper avec le gros bâton, puis lui fit subir Técartement des os, et enfin ordonna de lui scier les jambes avec une corde. Ce supplice affreux est quelquefois , par un raffinement de barbarie, infligé entre les jambes, sur les parties naturelles. André toutefois parait n'avoir été scié ainsi que sur les cuisses. Ses chairs étaient brûlantes, et les os paraissaient à nu, mais il ne cessait de répéter: « Dusse -je mourir, je ne puis dénoncer personne. — Et pourquoi ne peux-tu pas? — C'est qu'un homme juste ne peut rien faire qui doive tourner au détriment des autres. » Pendant trois jours consécutifs, il subit de semblables supplices sans faiblir. Au contraire, sa joie toute spirituelle augmentait de plus en plus.
Peu de temps après, il fut envoyé au tribunal du gouverneur à Tai-kou. Là encore il fut mis à la torture, et à la sommation de renier Jésus-Christ, il répondit: « Si j'avais voulu apostasier, je l'aurais fait devant le premier tribunal. A quoi bon venir jusqu'ici? » Le gouverneur tout en colère dit : « Il faut que tu meures; » cl après lui avoir fait endurer des supplices extraordinaires, ne pouvant rien en obtenir il le renvoya en prison. Le lendemain, André fut cité de nouveau, (c As-tu changé de sentiment? » lui demanda le juge. « Je n'ai aucune envie d'en changer, » répondit-il, et il fut remis à la torture. Quelques jours après, il dut se rendre au tribunal de Tsien-tsiou, pour répondre sur certains objets de religion, que les chrétiens emprisonnés dans cette ville avaient déclaré tenir de lui. Malgré Taffreux état de son corps tout déchiré, il fut jeté sur un cheval, et fit cette longue roule avec des souffrances qu'il est plus facile d'imaginer que de dépeindre. Puis, après avoir subi un nouvel interrogatoire a Tsien-tsiou, il revint à sa première prison. Il avait parcouru ainsi près de mille lys (cent lieues). Il fut enfin condamné à mort, et déposé à la prison en attendant Texécution de sa sentence.
Richard An Koun-sim-i était originaire du district de Poricng. C'était un homme d'un visage ouvert, d'un caractère humble et complaisant. Après avoir embrassé la religion dans sa jeunesse, il quitta son pays natal, pour la pratiquer plus librement. On admirait surtout le soin qu'il prenait de la bonne
éducation de ses enfants, et sa charité généreuse pour le prochain. Assidu à la prière et à la méditation, il ne manquait jamais à ces exercices; il jeûnait habituellement trois fois la semaine. Il passait une grande partie de son temps à copier des livres religieux, pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille, et il se faisait un plaisir de les expliquer aux chrétiens et aux païens eux-mêmes. Arrêté une première fois, on ne sait en quelle année, le mandarin lui demanda : « Est-il vrai que tu exerces les arts mauvais? » Il répondit : « Je ne connais et n'exerce nullement des arts mauvais; » et sans l'interroger davantage, le mandarin le renvoya. Cette expression est quelquefois employée, quoique rarement, en parlant de la religion, mais d'une manière si impropre que nous ne savons si on pourrait blâmer la réponse de Richard. Néanmoins, il regretta toujours depuis de ne pas s'être expliqué plus clairement, et d'avoir manqué de courage.
En 1827, sentant bien qu'il serait nécessairement compromis à cause des nombreux livres écrits de sa main, et réfléchissant que Noire-Seigneur lui-même avait fui plusieurs fois devant ses ennemis, il se cacha quelque temps, tout en se préparant au combat par un redoublement de ferveur. Les satellites de Siangtsiou finirent par le trouver et le conduisirent à cette ville. Le mandarin lui dit : « Est-il vrai que tu suis la religion chrétienne?— Cela est vrai, répondit-il. — Explique-moi donc la doctrine de Dieu. » Richard fit de son mieux un exposé clair et succinct de la religion chrétienne. « Ce que tu dis est beau, mais enfreindre ainsi la loi du royaume, n'est-ce pas manquer de fidélité au roi ? » A cette question Richard fit la même réponse que nous avons entendu faire à presque tous nos martyrs, et dans les mêmes termes, parce qu'elle se trouve textuellement dans le catéchisme abrégé que presque tous savaient par cœur. 11 dit : « Dieu étant le grand roi de l'univers et le père de tous les hommes, nous l'honorons par-dessus tout. Le roi, les mandarins et les parents ne doivent être honorés qu'après Dieu. — Renonce à ce Dieu et fais connaître tes complices. » Sur son refus, on le frappa violemment, mais il demeura constant dans sa profession de foi et fut reconduit en prison. Le lendemain et les jours suivants, le mandarin fît recommencer les tortures mais sans succès, et après quelque temps d'inutiles efforts, le fit transférer à Tai-kou, résidence du gouverneur. Là , il eut à subir de nouveaux supplices, son corps n'était plus qu'une plaie, mais les .souffrances ne fiûttieDt qu'augmenter l'ardeur de son
amour pour Dieu. A la fin il fut condamné à mort et reconduit à la prison.
Ces quatre confesseurs furent bientôt rejoints dans les cachots de Tai-kou, par deux autres non moins intrépides, André Ni et Ambroise Kim, que nous allons maintenant faire connaître.
André Ni Tsiong-ir-i, originaire du district de Hong-tsioa, avait un caractère ferme, droit et charitable qui le faisait remarquer et estimer de tous. Il ne fut instruit de la religion qu'àTàgede vingt et quelques années, mais sa conversion fut tellement sincère et complète que, ne se trouvant pas dans sa propre patrie assez libre de pratiquer sa foi comme il le désirait, il quitta sa famille, son avoir et ses proches, et se retira dans les montagnes. Forcé par les circonstances d'émigrer successivement en diverses provinces, il eut bientôt dépensé le peu'qu^il avait emporté avecloi, et dut soutenir son existence par le travail de ses mains. La résignation d'André au milieu de la pauvreté et des privations qai en sont la suite, sa charité envers tous, sa patience à supporter les injures, sa réserve dans toutes ses paroles, le soin quil prenait de rinslruction et de Téducation de sa famille, et tant d'autres vertus qui brillaient en lui, excitaient Tadmiration de tous. Quoiqu'il fût très-occupé par les soins qu'exigeait Tentretien de sa maison, jamais il ne voulut rien relâcher de son appli- | cation assidue et incessante h la ])rièrc et aux lectures pieuses.
Lorsque la persécution s'éleva en 1827, il se prépara au martyre par la fuite des sociétés mondaines et par un redoubleraenl de ferveur. 11 encourageait les siens en disant : « 11 faut que chacun de nous se prépare à souffrir la mort, et toutefois, ne connaissant pas les desseins de Dieu, nous devons chercher à échapper aux persécuteurs si nous le pouvons. »
11 vivait a Kom-lsik-i, au district de Sioun-heng, où les satellites vinrent le saisir. Il les reçut avec allégresse et fut conduis au tribunal d'An-tong. Le juge lui demanda : « Est-il vrai quel" suives une mauvaise doctrine? — Le Dieu du Ciel, répondit André, est le créateur de toutes choses ; il est le grand roi qui gouverne tout, le père suprême qui nourrit tous les hommes; cesi lui qui récompense le bien et punit le mal. Le devoir de tout homme étant de Tadorer, je Tadore et le sers. Quant à une mauvaise doctrine je n'en connais pas. — Tu réponds bien insolemment, cria le mandarin, apostasie de suite. » Et il le fil battre cruellement. André, d'un visage calme et d'un ton de voix ferme, dit alors : « Dix mille et dix mille fois je ne puis renoncer à mon Dieu. Veuillez ne plus m'interroger là-dessus. » Le mandarin
aé fit continuer les supplices pendant plusieurs jours; mais lour de Dieu soutint André jusqu*au bout. Il fut envoyé ensuite tribunal du gouverneur, qui lui dit : « On m'assure que tu ne 1 pas abjurer. Nous allons voir. » Et il lui fît subir, par isfois, des tortures atroces, mais en vain. On essaya ensuite le gagner par des caresses et par la douceur, mais tous les yens étant inutiles, il fut à la fin condamné à mort et consigné i prison avec les autres confesseurs.
\mbroise Kim Koun-mi, nommé aussi En-ou, descendait De famille d'interprètes de la capitale, et était parent éloigné Thomas Kim, confesseur de la foi en 1785. A peine la relin fut-elle introduite en Corée, qu'il Tembrassa de toute Tarar de son âme, et la fit connaître à sa femme et à ses enfants, is ceux-ci ne Fécoutërent point et non contents de ne pas niter, cherchèrent par mille vexations h le ramener à Tidorie. Sa femme surtout, d'un caractère violent et acariâtre, ne laissait aucun repos ; elle voulait, entre autres choses, Temîher d'observer les jeûnes et abstinences de TEglise, et disait ivent, à haute voix, force injures contre la religion. Ambroise, igué de tant d'importunités, prit le parti de quitter sa maison, faisant ses adieux à sa famille, peu après 1791, s'en alla trou- • les chrétiens de la province, vivant tantôt chez l'un et tantôt iz l'autre, instruisant tous ceux qui voulaient l'entendre, et Hant des livres de religion, pour gagner sa vie. Il eut le bonirde voirie P. Tsiou, près duquel il parait même être resté îlque temps, et y affermit sa foi et sa vertu. N'ayant pas de nicile, il se retirait de temps en temps dans les montagnes, ir vaquer plus tranquillement à ses exercices de piété. Il aiil surtout à catéchiser les enfants, et ne cessait d'exciter cha- I à la pratique des vertus, plus encore par ses exemples que ses paroles. Chaque nuit, même dans les grands froids de ver, il se levait à minuit pour se livrer à la prière. Très-sobre is sa nourriture, il s'était prescrit des limites étroites qu'il ne ^assa jamais, quelle que fût la qualité bonne ou mauvaise des ts qu'on lui présentait.
Vmbroise avait échappé aux persécutions de 1801 et de 1815. 1827* tous les chrétiens de sa connaissance étaient en fuite, chaque jour amenant la prise de plusieurs d'entre eux, le ttre de la maison où il s'était réfugié alla se cacher chez un în. Ambroise, qui ne savait plus de quel côté diriger ses pas, 3e voyait aucun moyen de se soustraire aux poursuites, prit la olution de se livrer lui même. Il se rendit donc à la ville d'An-
lonp; h 1.1 cinquitmc luof^. d«^posa chez un geôlier le petit] qu'il portait, et voulut sk présenter devant le juge criminel. U portier du tribunal 1>d empêcha, ma» AmbroiM répondit ; th suis clirétien ; allei avertir le juge que je suis là. ■ Les sil^ Itles le Irailaient d'Insensé cl le repoussaient; maisîlerhl haute vois : « Je ne .«ois pas un insensé, mais bien un cbréliei.< On dut donc avertir le juge, i|ui le fit venir et lui adressa <|uelques questions. Ambroise refusa de répondre sur le lieu demiemeure el sur l'endroit oii étaient cachés ses livres, reçut unenUt de coups sur les jambes et fut mi:^ en prison. Un mois plus Urd, il fut envoyé àTai-kou où se trouvaient les autres confessein, tous sesamisintimes. Devant le gouverneur, il reçut par ttûhltk de violentes bastonnades, et fut soumis h diverses lonures, qu'il supporta avoe une patience inébranlable. A la lin il fut caniimi à mort, et laissé en prison en attendant la conlîrmalioadela semence.
A cette même époque 5e trouvait, par hasard, dans le voisiai;;e de Tai-kou, un bonze très-fameux dans la province, el iiui s'iail même coupé par dévotion quatre doigts delà main. LejujieMl l'idée de commander il Paul Pak de discuter avec ce bomeli vérité ou la fausseté de leurs doctrines respectives. A cette Mvcile, tous les chrétiens prisonniers forent fort inquiets. Pul leur dit ; " Sans éludes comme je le suis, comment pourraiH' lui tenir ifite parmes pro|ire'% forces? >!;iis si je c^minp nHiqll^ ment sur le secours de Dieu et de sa sainte Mère, qu'y a-t-4lï craindre, et pourquoi vous inquiéter? Priez seulement pour moi.' Arrivé au tribunal et lorsque la discussion allait commencer, les prétoriens voyant que les forces de Paul étaient épuisées, lui offrirent une lasse de vin qu'il accepta avec reconnaissance. Après l'avoir bue, il se mit à raisonner avec le bonze. On était à peine tsWi en matière que celui-ci, perdant le fil de son discours, resta sans réponse, fut obligé de s'avouer vaincu, el, tout couvert de honte, voulut prendre la fuite. En vain les mandarins, les prétoriens, les satellites, tous humiliés et furieux, voulurent ranimerlenr champion ; ils ne purent le décider à proférer une seule parole, el finirent par le chasser ignominieusement. Paul rendit grâces à Dieu de la victoire qu'il lui avait accordée, et pendant quil retournait à sa prison, les satellites le louaient, l'exaltaient, le félicitaient grandement, et se disaient entre eux : o La religio" du Dieu du Ciel est certainement une doctrine vraie. Quani W bonzes sectateurs de Fô, qu'on en empoigne seulement deiiï ou trois el qu'on leur fasse subir les tourments qu'on inflige sni
rétiens, il n'en restera pas, sous le ciel, même une petite graine, ur propager désormais la doctrine de Fô. » On ne voit pas que de nouvelles arrestations de chrétiens aient lieu après la cinquième lune. Le zèle des persécuteurs s'était-il lenti de lui-même, ou des ordres secrets de la cour étaient-ils lervenus? nous Tignoroos. A cette époque, on ne songea plus i*à se débarrasser des prisonniers. Tous furent interrogés de luveau ; on relâcha les uns, on envoya les autres en exil. F^es tits enfants de Paul Pak furent, à cause de leur jeunesse, mis liberté. En les quittant Paul leur dit : « Allez et conservez vos les pures de tout péché, et si vous aviez le malheur d'offenser eu, repentez-vous sincèrement. Pratiquez toujours fidèlement tre sainte religion. Avant dix ans d'ici, les chrétiens de Corée ront un grand sujet de joie. » Il voulait parler de Ventrée des êtres dans le pays.
Après quelques jours, il ne resta plus dans les prisons de Taiu que les six confesseurs dont nous avons parlé. Inébranlables ns leur résolution et, voyant que l'exécution de leur sentence linait en longueur, ils s'établirent dans les cachots comme pour passer leur vie. Chacun d'eux, pour soutenir son existence, nfectionnait des souliers de paille, ou exerçait quelque autre tit métier. Un nouveau gouverneur ayant remplacé le précé- Dt, les fit citer à sa barre et, après un court interrogatoire, les battre très-violemment. Paul Pak, épuisé par l'âge et par les vers supplices qu'il avait endurés, ne put survivre à ces nou- Iles tortures. Rentré à la prison, il languit encore quelques urs, puis, sentant que sa fin approchait, il appela auprès de lui n fils André et les autres prisonniers condamnés à mort, les horta à la constance et à la fidélité dans le service de Dieu. Regardez cette prison, leur dit-il, comme un séjour de bonur ; ne laissez pas partager votre cœur par une affection excese et déréglée pour les parents ou enfants que vous avez au hors, et suivez mes traces. On est bien heureux de mourir ur Jésus-Christ. » Après quoi, il rendit son âme à Dieu dans calme et une paix admirables, le 27 de la neuvième lune de iinée tieng-hai (1827), à l'âge de soixante et onze ans. Il avait cinq mois en prison. Ainsi mourut ce digne confesseur de la » dont la mémoire est restée en grande vénération dans tout Pays. Sa bonté extraordinaire, sa douceur inaltérable, l'hostilité qu'il exerçait si généreusement envers tous, son zèle à ^andre la religion chrétienne, et les autres vertus dont il Qna toujours de si beaux exemples, pendant sa longue carrière,
allirèrent la béni^diction de Dieu sur lui et sur su famille. Nonseulement son lils André, que nous relrouveroDs plus tard, ne dégénéra pas, mais aujourd'hui encore ses descendanLs se montrent dignes de lui, par leur Toi et leur ferveur.
Ambroise Klm mourut aussi dans la prison, un peu plus tarii. Pendant sa vie il avait toujours regretté d'être à charge i œuxqui lui donnaient asile. Ayant appris que les prisonniers qui, comine lui, n'avaient aucune ressource étaient nourris au moyen d'une taxe imposée par le gouverneur aux maisons du voisinage, il fol singulièrement tracassé de cette pensée, qu'il était à ciiargea» gens du quartier. C'est sans doute ce qui le détermina à se ft'mt presque entîÈrement de nourriture. Beaucoup de chrétiens, m contraire, ont attribué li une inspiration divine celle étrao^ résolution. Il commença donc un jeûne presque absolu; « qu'ayant vu , les autres prisonniers lui dirent : a Maiire, puisque vous ne mangez plus, nous devons tous faire comme tous, » II les reprit fortement en disant :« Quoique je doive, moi, en agir ainsi, sans pouvoir vous en expliquer le motif, pour vous, use pareille conduite serait un suicide. i> Les uns disent qu'il psi.^ ainsi plusieurs jouis, après quoi il s'éteignit paisiblement. Selon d'autres témoignages il aurait, afin de n'être à personne une cause de scandale, repris des aliments après son longjeûae, et survécu encore un certain temps. Il mourut à l'âge de soixaniehuit ans, le 27 de la dixitme lune de l'année mou-lsa (18Î8).
Enfin, pour compléter l'histoire de celte persécution de 18Î7, disons deux mois de l'anusuiion de quelques chrétiens dans l'extrémité est de la province de Tsiong-tsieng.
Laurent Niou Sioun-tsi était venu, au commencement de cetiï année, habiter Kip-keun-kol, au district de Tan-îang. Lorsque la persécution s'éleva dans de Kieng-siang, un certain nombre de chrétiens de cette province, ses parents ou amis, se réfugifereni chez lui pour se mettre à l'abri des poursuites. Sur ces entrefaites, un des amis païens de Laurent le dénonça aux préiorieus de Tan-iang, les engageant à le saisir pour en tirer qoelqn* rançon, qu'il se promettait bien de partager avec eux. Ils n'eurent pas de peine à se rendre à une invitation si conforme à leaf* goûts et, dans le courant de la cinquiËme lune, vinrent arrêter Laurent, et avec lui une vingtaine de personnes alors réunies dans sa maison. Conduits au tribunal de Tan-iang, tous se hâtèrent d'apostasier, excepté Laurent que de violents supplices m purent ébranler. Le mandarin dit alors : « Je voudrais bien vans
lâcher tous, mais ce coquin-là est un de vos chefs, et s'il n'aistasie pas, je ne mettrai personne en liberté. » Aussitôt tous les isonniers éclatèrent en murmures contre Laurent, lui faisant ille instances, le molestant et l'obsédant de telle sorte qu'à la 1, ne pouvant plus y tenir, il prononça comme eux une formule apostasie.
On les relâcha immédiatement et ils sortirent tous ensemble, lurent les renvoya chacun de son côté, leur recommandant de îofuir en toute hâte. Resté seul, il attendit pour leur donner le mps de se mettre en sûreté, puis retourna devant le mandarin, rétracta, et se montra de nouveau déterminé à mourir. Les pplices ne lui manquèrent pas : mais il les supporta sans iblir, et on finit par l'envoyer au juge criminel de T'siongou.
Comme il montrait toujours la même fermeté, le juge porta ntre lui une sentence de mort, laquelle fut ensuite, on ne sait urquoi , changée en condamnation à Texil. Laurent réclama plein tribunal disant que, selon la loi, il devait mourir, mais ne récouta point, et on Texpédia àMou-san, à l'extrémité sep- Dtrionale de la province de Ham-kieng. En renvoyant, le ^e dit aux satellites : « Cet individu pourrait bien, pendant la ute, infatuer de sa doctrine quelques hommes du peuple. Soyez r vos gardes et surveillez-le. » Laurent répondit : « Dans la ute je veux convertir seulement dix mille personnes. » Arrivé lieu de son exil, il se mit à pratiquer sa religion ostensiblement, à la prêcher à tous ceux qui rapprochaient, satellites ou gens peuple, ce qui irrita beaucoup le mandarin et ses gens. Aussi urent fut-il, quelque temps après, enfermé dans une maison ec défense de sortir ; puis on finit par ne plus lui donner de urriture. Quelques jours se passèrent, et, ne pouvant plus pporter la faim et la soif qui le dévoraient, il demanda instamîDt qu'on lui apportât quelque chose. On détrempa alors de farine de riz, avec une égale quantité de sel, et on en forma s gâteaux qu on lui offrit. Son estomac déjà ruiné par un long ine ne put supporter cet horrible mets, et, avant d'en avoir is la moitié, le confesseur expira, comme l'avaient prévu ses urreaux. Celait vers la douzième lune de cette année, ou, selon lutres, à la troisième lune de Tannée mou-tsa (1828). Lau- U était alors âgé de trente-cinq à quarante ans. Telle est, sur cette affaire de Tsiong-tsieng , la version qui us a paru la plus digne de foi. Nous n'avons pas cru devoir ^ser ces faits sous silence, quoique le manque de témoignages
Laotse. Gependanl le monde n*avait aucan attrait pour loi^ e(3 faisait si pea de cas de la gloire et de la réputation, qu*il ne toilut pas se donner la peine de concourir aux examens publia Toujours dans un coin, modestement assis, plongé dans qaelqie méditation, il adressait à peine la parole à ses amis, et oe répondait pas à leurs plaisanteries. Aussi le signalait-on dam tout le pays comme un sage, et sa réputation de savoir et de vertu se répandant au loin, beaucoup de personnes venaient le voir et lui demander la solution des plus difficiles problèmes.
Ennuyé de cette affluence, il quitta son pays en cachette et se retira au pied de la montagne Tai-paik-san, au district deSionoheng, pour y jouir de la solitude, et continuer ses travaux. Cestti que la grâce l'attendait. Â peine fut-il arrivé, qu'il fit connaissance avec un chrétien instruit et capable, qui habitait dans cesmémes montagnes. Leurs conversations roulant toujours sur les sciences, il eut bientôt conçu une haute estime pour ce chrétien, que U lumière de la vérité mettait à même de traiter et de résoudre des questions inconnues aux païens. Plus il le consultait, et plussofl admiration augmentait. Le chrétien fut peu à peu amené à parler de sa religion, et à peine en eut-il exposé les premiers principes, que Ho-ien-i, tressaillant de joie, lui dit : « Voilà ce que je che^ chais. Toute ma vie, j'avais présumé que Thomme doit avoir une fin digne de lui, mais ne trouvant rien là-dessus dans nos livres sacrés, j'en étais resté à des doutes ; aujourd'hui, j'ai rencontré la vraie doctrine. »
Sans perdre de temps, il se mit à étudier quelques livres de religion, rompit à l'instant avec toutes les superstitions païennes, et détestant toutes les erreurs dont son àrae avait été jusqu'alors victime, ne pensa plus qu'à obtenir la connaissance et la grâce de Dieu. Tout occupé à cette préparation, il ne prenait aucun repos. Il passa ensuite une vingtaine de jours dans les exercices de la pénitence pour purifier son âme, et invitale chrétien à aller faire une promenade avec lui. Ils devisaientensemble, quand arrivéssur les bords d'un petit ruisseau, Ho-ien-i, qui avait tout calculé d'avance, se mit à genoux, demanda le baptême , et fit des instances si pressantes que le chrétien ne put y résister ; il lui administra le sacrement de la régénération. Ho-ien-i prit le nom de Paul. Tout ce jour, des larmes abondantes coulaient de ses yeux, et dans Texcès de son bonheur, il disait : « Pour remercier Dieu de ses incomparables bienfaits, il n'y a d'autre moyen que de souffrir le martyre. » Sa ferveur augmenta dès lors d'une manière prodigieuse. 11 ne s'occupait
|ne de ses exercices de piété et de raccomplissement de ses levoirs.
Bientôt il retourna à la maison paternelle, instruisit son frère, et peu après fit voir à son père des livres de religion. Celui-ci se rendit d'abord et reconnut la vérité du christianisme, mais lyant ensuite étudié plus attentivement les conséquences de ses dogmes, il entra dans une grande colère, et prononça ces paroles qui résument bien Tidolâtrie coréenne, et les principales mperstitions qui, dans ce pays, font obstacle à TËvangile : c Si on suit cette nouvelle religion, les temples du génie proteceur du royaume, les temples des ancêtres du roi, les temples le Confucius et des grands hommes, les tablettes des ancêtres Il tous les sacrifices deviennent inutiles et doivent disparaître. e comprends maintenant combien le roi a eu raison de Tinterlire sévèrement, et de punir ses sectateurs. » Puis il réprinanda son fils très-fortement, lui ordonna de rompresur-le-champ ivec les chrétiens et de brûler tous ses livres, et ne cessa plus le le maltraiter pour l'empêcher de pratiquer sa foi. Le frère ie Paul, homme violent et brutal, s'emporta plusieurs fois jus- [u'à le frapper avec un bâton. Mais notre courageux néophyte, ffermi par la grâce qu'il avait reçue le jour de son baptême, oposa une résistance inflexible.
Cependant, comme il était d'une constitution naturellement rès-délicate, il craignit de succomber à ces mauvais traitements épétés. C'est pourquoi il quitta secrètement sa maison, et alla 3 cacher chez de pauvres chrétiens, où il passa quelques mois ans un dénûment absolu, et au milieu de privations difficiles à écrire. Il s'était choisi une place qu'il ne quittait jamais. Là, (>sis sur ses talons, il se livrait à la prière, à la lecture, à la méitation, passait ainsi tout le jour et une partie de la nuit, et, au liant du coq, faisait semblant de prendre quelque repos. De plus, jeûnait régulièrement les vendredis et samedis; de sorte que is chrétiens se disaient entre eux que Paul était comme un omme n'ayant pas de corps. Pendant les grandes chaleurs de été, il ne changea rien à ce régime, et on ne le vit pas une eule fois sortir de sa chambre pour prendre Tair. Malgré cela, [ se portait très-bien, et on ne voyait sur son visage aucune race de fatigue, ce que chacun attribua à un miracle de la Providence.
Le père de Paul voyant qu'il ne revenait pas après plusieurs Qois, se douta qu'il était quelque part chez des chrétiens, et se lisposa à en accuser quelques-uns devant le mandarin, afin de
retrouver son fils. Cette affaire pouvait avoir de graves coDséquences. On en fit avertir Paul, qui prit le parti de retonner chez lui. Il confia aux chrétiens un livre qu'il avait composé nr la religion, et les divers objets religieux qu'il possédait, etiev fit ses adieux en disant : « Revoyons-nous dans la véritable ptrie. )) Quand il se présenta à la maison paternelle, sonpèreie reçut d'abord d'un air affable, mais peu de jours après il loi dit: « Pendant que tu n'étais pas ici, beaucoup de personnes soit venues de toutes parts te chercher; ta réputation en toute espèce de sciences est déjà répandue au loin ; quand on viendra te ensulter de nouveau, si tu t'obstines dans cette religion, commeat pourras-tu répondre aux questions qui te seront adressées? Poifquoi rester ainsi entêté? Je saurai bien te guérir de cette fol^;i et il le battit cruellement. La môme scène se répéta les jours suivants. Paul supportait le tout avec patience, sans discontinoer ses pieux exercices; mais après quelques semaines il tombi gravement malade. Ses forces étaient épuisées, et il était deveoa d'une maigreur effrayante.
Environ deux mois se passèrent ainsi, sans que la colère de ce père dénaturé se calmât, et sans que la ferveur et la résignation de Paul eussent en rien diminué. Il était presque àlagonie quand son père vint le trouver, un couteau à la maio, et lai dit : « Tu dois évidemment mourir sous peu ; si tu meurs après avoir apostasie, je te reconnais pour mon fils; mais si tu refuses d'apostasier, je te tue mainlenanl avec ce couteau, puis, avecle même couteau, je me donnerai la mort à moi-même.» Paul répondit : (( Pour obéir à un père, on ne peut transgresser les ordres du roi; à plus forte raison, Dieu étant le souverain roi deloul Tunivers et le père de tous les hommes, récompensant le bien et punissant le mal, devons-nous lui obéir malgré tout. Vous voulez me forcer à le renier, est-ce là le devoir d'un père?» Il n avait pas achevé, que son père, exaspéré, se précipite et veut le percer de son couteau ; mais la mère et les frères de Paul s'élancent sur lui et le retiennent. Ne pouvant se débarrasser d'eux et atteindre son fils, il veut se couper la gorge. On l'en empêche également. Cependant, Paul disait avec beaucoup de douceur: « Mon père, quoique vous en veniez h ces excès, je ne puis, pour suivre vos ordres, enfreindre les comraandemenls de notre père céleste. »
Le lendemain, dès le matin, Paul se livra selon sa coulume h la prière et a la méditation. Pendant la matinée, il demandait fréquemment s'il était midi, et ce temps arrivé, il récita dévotemeni
VAugelus ; puis, bientôt, levant les yeux au ciel, il s'agenouilla et rendit Tàme à Dieu, si tranquillement que ceux qui étaient près de lui ne s'aperçurent pas de son dernier soupir. C'était à la huitième lune de Tannée sie-mio (septembre 1831). Un an s'était à peine écoulé depuis la conversion de Paul, et il n'était âgé que de trente-six ans. On rapporte qu'après sa mort, ses parents ayant voulu faire les sacrifices d'usage, l'autel dressé à cet effet s'écroula de lui-même.
tes chrétiens de Corée comptent Paul au nombre de leurs plus glorieux martyrs, et Dieu sans doute aura ratifié leur jugement. La conduite de Paul fut admirable, surtout pour un Coréen. N'oublions pas que, plusieurs fois déjà, nous avons vu des confesseurs, après avoir bravé les mandarins et vaincu les supplices, succomber misérablement aux assauts de la tendresse naturelle pour les parents. Ce sentiment de piété filiale, si saint en lui-même, est tout-puissant dans ce pays, au point de faire souvent oublier, même à des chrétiens, que la loi de Dieu prime toute autre loi, et que son amour doit primer tout autre amour. Honneur donc à Paul pour avoir, en de telles circonstances, gardé sa foi avec tant d'héroïsme !
En 1832, Dieu voulut denouvcau châtier l'orgueil de cette nation coréenne qui continuait à repousser les vérités évangéliques,si éloquemmentprêchées par la voix des martyrs devant ses tribunaux, et par leur sang sur les places publiques. Il permit que des pluies continuelles et, par suite, des inondations extraordinaires vinssent ravager le pays, et faire disparaître à l'avance presque tout espoir de rrcolle. Or. il a toujours été d'usage en Corée qu'au milieu des grandes calamités publiques, le roi répande largement ses faveurs, en amnistiant des coupables et graciant des condamnés, afin d'attirer par ces actes de clémence les regards bienveillants du ciel. La grâce accordée alors par le roi parait avoir été des plus étendues. Les nombreux chrétiens exilés pendant les précédentes persécutions furent presque tous relâchés, et revinrent prendre place dans les diverses chrétientés.
Malheureusement la faveur royale n'était pas gratuite. L'usage observé ordinairement en pareil cas est de rendre la liberté au coupable après seulement qu'il a de nouveau détesté son crime, et par conséquent, lorsqu'il s'agit de chrétiens, après une nouvelle apostasie dtî leur foi. Il n'est que trop probable que tous les exilés, alors rappelés, achetèrent leur délivrance à ce prix honteux. Quelques-uns cependant refusèrent. Ainsi, Protais Hong qui
avait échappé à la mort, en 1801, par Tapostasie, et qoe mm verrons marcher au supplice en 1839, ne voulut pas se déUrrer par une seconde lâcheté, et resta en exil. Les généreux confesseais que Ton avait emprisonnés et condamnés à mort à Tsien-Tsion, en 1827, et qui, depuis cette époque, languissaient dans laprison, eurent de même le courage de refuser une abjuration, ao prix de laquelle on leur promettait la vie et la liberté. Aussi les verrons-nous plus tard obtenir la plus belle récompense que Dieu puisse donner en ce monde à ceux qui Faiment, la couronne du martyre.
Pendant Tété de cette même année, le pavillon britanniqne se montrait sur les côtes de la Corée. Un navire marchand, expédié probablement par quelques agents des sociétés bibliques, aborda près de Tile appelée Ouen-san, presque à rentrée de la baie formée par la côte Ouest de la province de Tsiong-tsieng. L'étonnement fut général, et les chrétiens surtout étaient en grand émoi, car ce navire portait écrit sur son pavillon, en gros caractères chinois : Religion de Jésus-Christ. Quelques chrétiens, pensant rencontrer des frères, s'empressèrent d'aller à bord, sans s'inquiéter des mauvaises affaires qu'ils pouvaient s*attirer delà part du gouvernement ; mais ils furent bien surpris quand, à leur arrivée, un ministre protestant les salua avec ces paroles qui sont sacramentelles parmi les païens : « Que l'esprit de la terre vous bénisse î » A ces mots les néophytes voyant qu'ils s'élaienl trompés, et devinant qu'un piège était tendu à leur bonne foi, se retirèrent en toute hâte, sans même répondre au salut, et ne reparurent plus(1).
Ce navire demeura plus d'un mois à l'ancre, surveillé jour et nuit par les Coréens. Faute de mieux, les ministres firent déposer sur divers points du rivage plusieurs caisses de livres religieux. On prétend aussi qu'ils envoyèrent au roi quelques cadeaux, avec des livres en chinois et en anglais. Le roi, assure-t-on, refusa de les recevoir, et les fit aussitôt reporter aux étrangers, sans permettre même de les ouvrir. Cette impolitesse refroidit le zèle des colporteurs de bibles qui, tout bien considéré, jugèrent à propos de ne pas s'aventurer dans l'intérieur des terres. Ils avaient raison, car ils y auraient trouvé autre chose que ce qu'ils cherchaient, et ils durent, sans doute, se féliciter de leur prudence,
(1) Gulzlaff et Lindsay, les prcdicants dont il est ici question, ont publii' la relation de leur voyajj[e. Entre autres assertions aventurées, ils prélendent qu'à r(^po(iue de leur séjour prés de la côte, il ne rcstiiit en Corée aucune Iracc de christianisme.
md ils apprirent, quelques anuées plus tard, le massacre des ■ionnaires catholiques qui , en i 839 , se livrèrent eux-mêmes V sauver leur troupeau.
3/amAistîe générale accordée aux exilés chrétiens semblait iliqQer dans le gouvernement un certain esprit de tolérance, li tranquillisait les fidèles. Mais chacune des pages de cette his- Ire BOUS a déjà montré combien précaire est la paix dont peu- M jouir, en Corée, les disciples de Jésus-Christ. An moment où Ton s'y attendait le moins, le i 0 de la neuitte Inné de cette année 1832, les satellites delà capitale se wmi an milieu de la nuit sur la maison d'André Hoang, chréfr fervent et dévoué, que ses divers voyages à Péking et d'au- % généreux travaux en faveur de ses frères avaient depuis gtemps mis en évidence. Il ne parait pas toutefois que cette lire ait été suscitée par Tautorité supérieure ; ce fut ou le désir pillage chez les satellites, ou quelque motif d'avidité rancuue de la part d'un mandarin subalterne, qui en fut l'unique :M» André, ne se trouvant pas alors chez lui, ne put être arrêté: is son oncle Pierre Hoang fut saisi avec les autres personnes la maison, et quelques chrétiens qui habitaient près de là. r fit en tout dix prisonniers. Sur ce nombre, neuf cédant aux n>lices, furent bientôt ou relâchés ou exilés. Pierre seul conn généreusement sa foi.
Pierre Hoang Sa-ioun-i, descendu d'une famille noble de la ivince, vivait dans son village natal de Sain-kol, district de mn-ouen. C'était un homme d'un caractère grave et austère, ^ecté de tous ses parents et voisins, et devant lequel personne iftt osé se permettre des paroles légères ou inconvenantes. TAge de quarante ans, il fut instruit de la religion, se converâTec toute sa famille, et dès lors pratiqua la loi chrétienne ee nne ferveur persévérante, malgré tous les obstacles. « Avant I conversion, disait-il souvent, je ne voyais dans le désir du irtyre manifesté par quelques chrétiens, qu'une illusion d'enmiasme et le délire d'une imagination échauffée, mais je suis li détrompé. » Il s'appliqua à dompter son caractère trop sén et trop impérieux, et à corriger ses autres défauts. Ayant il la résolution de ne plus boire de vin, dont il avait trop usé trefois, il n'en approcha jamais plus une goutte de ses lèvres. ierdit successivement ses quatre enfants, puis sa femme ; mais Qiilieu de ces épreuves , il ne laissa paraître aucune douleur gérée, ne laissa échapper de ses lèvres aucune plainte indigne
d'un clirétien. Au contmire, it remerciait Dieu de les avoir appelés h lui, pendant qu'ils étaient dans île bonnes dLsposititm pour mourir. Apr&s que sa famille eiil élé ainsi éleinlc.ïl» pelile forliinc dissipée, il n'en fui que plus assidu h la priËrt; il chercha et trouva dans la pratique de la vertu la seule Térilabfe consolation, l/égalilé d'<^me, la calme et franche résignation itec lesquelles il supportait ses malheurs, faisaient l'admirutioate tous.
Il s'était relire à la capitale depuis quelque lemps, chez s»' neveu André, quand il fut pris à l'improvisie dans sa maisos, comme nous l'avons dit. Le juge critninel après avoir enlendBa confession de foi, toucha piMir-élre de pitié pour ses cheveux blasB; lui prorail la vie, pourvu qu'il prononçât une parole d'aposlasiïi Le confesseur refusa hautement. «Qui es-tu donc, reprit lejugH. pour vouloir ainsi enfreindre les défenses du roi? m Et en miM. temps, il le fil mettre h la question, mais en vain. Pierre «a* ferme el fui envoyé h la prison, où il eut beaucoup à souffrira l'insolence et delà cruauté des geôliers. Il avait été prisa* qu'on eût trouvé en sa possession aucun objet religieux, «Xt/A rendait son élargissement plus facile; mais, désirant la laùf plus qu'il ne la craignait, et voulant lirer d'embarras aoint que possible les chrÉliens arrêtés avec lui . il leur suggéra * le désigner comme propriétaire de lous les objets qui avaient élé saisis. Nous avons vu souvent en effet, dans de pareilles circonstances, les meilleurs chrétiens assumer ainsi sur euxlaraponsabililé des objets de religion appartenant à d'autres, soU pour éviter lesdénonciations compromettantes que la possession de ces objets provoque de la pari des faibles, soit pour dirainuer, à leurs propres risques, le fardeau de leurs compaguo'^ de captivité. Ils ignoraient certainement que le mensongeest absolument défendu par la loi de Dieu, dans ce cas comoie dans tous lesauires, et leur bonne foi aussi bien que leur cbarilf auront élé leur excuse.
On fît donc passer Pierre, selon sa demande, pour propriétaire des objets saisis, ce qui lui attira des interrogatoires plus loDf|S, et des tortures plus multipliées. Dans la suite, le juge, soupcoBnant quelque fraude , dit que ces objets n'appartenaient réellement pas à Pierre, mais celui-ci se récria fortement el mainlinl si première aflîrmalion. Après plusieurs interrogatoires au Iribueal des voleurs, Pierre, toujours inébranlable fut transféré an tribunal des crimes. Là encore, il refusa énergiqucment de racheter sa vie au prix de sa foi, et eut h subir de nouveaux supplies-
mdant qu'on le torturait cruellement, il s'écria : « Eh quoi ! vais bientôt mourir de vieillesse ; il y a trente ans que j'observe s commandements du Seigneur créateur du ciel et de la terre , vous voudriez que par une parole infâme, je perde en un instant imour de mon Dieu ! » Qui ne se rappellerait les paroles du sciple de saint Jean en pareille circonstance : <( Il y a quatrengt-dix ans que je sers le Christ et il ne m'a jamais fait de mal, »mment voulez-vous que je le maudisse? » Les sentiments sont imblables, parce que le même Esprit de Dieu inspirait les deux artyrs.
Après une glorieuse confession, Pierre eut le bonheur de entendre condamner à mort. Il signa joyeusement sa sentence, )rès quoi, chargé d'une lourde cangue, il fut envoyé dans une ison à part. A son arrivée les prisonniers païens, parmi leslels un bachelier nommé Kim, furent tous étonnés de l'air de intejoie qui paraissait dans la contenance et sur le visage du rétien. « Chacun a ses fautes à payer, disaient-ils, mais pourloi ce vieillard, loin de craindre la mort, semble-t-il si content la subir ? Maître, pourquoi semblez-vous si heureux? — C'est, pondit Pierre, que le Dieu que je sers est le grand roi du ciel de la terre, le père de toutes les créatures et, plutôt que de le nier, j'aimerais mieux mourir dix mille fois pour lui. — S'il est ainsi, reprirent les prisonniers, faites-nous donc connaître tte doctrine. » Pierre ne se fit pas prier et, à dater de ce jour, ir développa fréquemment les vérités de la religion et les comandements de Dieu. Il passa ainsi près de huit mois, toujours quiet de ce que Dieu semblait ne pas vouloir accepter son sacri- 'e, et se recommandant sans cesse à la sainte Vierge. Tout à lup il tomba malade et, en peu de jours, rendit paisiblement n âme à Dieu, dans le commencement de la cinquième lune de innée kiei-sa (juin 1833). Il était âgé de près de soixante-dix is, et avait subi cinq fois la question comme les plus grands iminels, sans compter les autres supplices. On fit connaître sa mort aux membres de sa famille, et quand vinrent réclamer le corps, le bachelier païen Kim leur dit : Au moment de la mort de Pierre Hoang, une vive lumière parut dans toute la prison. Nous tous, ses compagnons de capité, sortîmes pour voir ce que c'était. Un feu brillait dans sa ambre, nous y entrâmes et vîmes une colombe qui tournait au- 5SUS de lui et, quelques minutes après, il expirait. » C'est ainsi e Dieu se plaît, même ici-bas, à glorifier ceux qui meurent pour gloire.
Résumons maintenant les faits de cette première période.
Cinquante ans se sont écoules depuis le jour où le premier néophyte coréen a été baptisé à Péking, jusqu'au moment oiiFbeureuse nouvelle de Tarrivée prochaine des missionnaires, se répandant parmi les chrétiens, commence à ranimer leur foi et à relever leur courage. Pendant ce temps, la religion de Jésus-Christ s'est établie, s'est maintenue, s'est propagée dans ce pays, malgré une persécution continuelle, par l'action directe de TEsprit-Saini et l'on peut dire, sans prêtre, sans sacrilice, sans sacrements, car le seul prêtre qui ait été envoyé à l'Église naissante nyesl demeuré que cinq ans, caché à tous les regards, presque inaccessible aux chrétiens eux-mêmes. Dans ce miracle d'un demi-siècle, on peut distinguer trois époques ayant chacune un caractère bien différent.
La première s'étend de 178i jusqu'à 1801 ; c'est l'époque de création et de développement. La persécution commence avec la propagation de l'Évangile, car il n'y avait pas un an que Pierre Ni était revenu de Péking, quand déjà les ministres du roi requéraient la proscription de la nouvelle secte ; mais cette persécu-
Ces quelques cas isolés de persécution n'avaient pas tnmUé la paix générale dont la chrétienté jouissait depuis 1827. Aossi nos intrépides courriers Paul Tieng, Augustin Niou et leurs codpagnons continuaient-ils à faire, presque chaque année, le voyage de Péking pour demander des prêtres. Toujours trompés dans leurs espérances, ils revenaient toujours, et, en attendant le jour de Dieu, ils resserraient les liens entre les deux Eglises de Chine et de Corée, nouaient des relations utiles, multipliaient les renseignements, et posaient des jalons pour l'avenir.
Le moment approchait où cette admirable persévérance allait enfin être récompensée par le succès. Les trente années de veuvage de TËglise coréenne, prédites par le P. Tsiou lorsqu'il allait au supplice, étaient écoulées. Depuis 1828, le Saint-Siège avait résolu de détacher la Corée du diocèse de Péking ; et enfin, en 1831, ce royaume fut définitivement érigé en vicariat apostolique et Mgr Bruguiëre, de la société des Missions-Étrangères, évéque de Capse, coadjuteur du vicaire apostolique de Siam, ht appelé à ce poste aussi glorieux que difficile. Avec cette nouvelle ère qui, à la parole du souverain Pontife, s'ouvre pour la mission de Corée, commence la seconde partie de notre histoire.
ioD, quoique sanglante, est contenue un peu parla modération )ersonnelle du roi et par la présence au pouvoir du parti des Ham-in, auquel appartenaient la plupart des premiers proseytes. Dans le principe ce sont surtout des nobles, des savants, les lettrés qui se font chrétiens. Plusieurs peut-être ne voyaient oui d'abord dans TËvangile qu'une école de haute philosophie; nais à peine Teau du baptême a-t-elle touché leurs fronts, que e véritable esprit chrétien se manifeste en eux; ils se répandent, Is prêchent partout et à tous, ils ramassent autour d'eux les >elils et les ignorants. Enfin la présence du prêtre aide à réguariser leurs efforts, à organiser cette chrétienté naissante, à la orlifier pour les prochaines épreuves.
La seconde époque, c'est la grande persécution de Tannée 801. A la mort du roi, la haine religieuse, envenimée par la laine politique, éclate avec une fureur inouïe, et la nouvelle i^glise est, pour ainsi dire, noyée dans le sang. Presque tous es nobles, tous ces docteurs, si nombreux parmi les néophytes lans les premiers temps, disparaissent, les uns en mourant gloîeusement pour la foi et efi laissant d'impérissables exemples de curage et de charité, les autres, qui ont aimé la gloire des hom- Qes plus que la gloire de Dieu, en scandalisant leurs frères par me lâche apostasie. La persécution finie, le parti ennemi des hrétiens demeure en possession du pouvoir; la chrétienté, composée maintenant de faibles, de pauvres, de petits, d'ignorants, 'este meurtrie, désorganisée, et désormais sans appui humain.
La troisième époque s'étend depuis 1801 jusqu'à l'époque à aquelle nous sommes arrivés. La persécution dure toujours, ^mme un monstre souvent assoupi, qui se réveille de temps à tutre dans des accès de rage. Le gouvernement laisse les chréiens plus tranquilles, parce qu'il méprise leur faiblesse, et qu'il K^y a plus parmi eux de personnages dont l'influence ou la richesse fuisse exciter sa jalousie, mais il ne les tolère pas, et les lois de Proscription sont toujours en vigueur. Cette Église néanmoins ^ reforme, s'étend, et pour obtenir des pasteurs fait de contiluelles tentatives, que le triste état de la chrétienté de Chine et e contrecoup des révolutions d'Europe rendent longtemps inuîles.
Telle est, en quelques mots, l'histoire de l'Evangile dans ce >ays durant ces cinquante années; histoire à la fois triste et confiante, pénible et glorieuse, et d'oii ressortent pour la foi d'un chrétien les plus magnifiques enseignements.
Nous y voyons, d'un côté. Dieu accomplir toujours les mêmes
prodiges. Sa parole loute-puissante, qui est esprit et vie, chaoge complètement les cœurs qui la reçoivent. De ces êtres si timides, elle fait des héros; de ces pauvres idolâtres, elle fait des saints; de ces esclaves aplatis dans une servitude sans nom, elle fait des hommes qui, — chose inouïe dans Textréme Orient, — oseot dire Non à leurs juges et même à leurs rois ; de ces ignorants, elle fait des savants qui connaissent le vrai Dieu et la véritable destinée de rhomme, c'est-à-dire tout ce qu'il importe à Thomme de savoir. Elle tue dans son germe ce mépris inné que partout et toujours, dans les sociétés païennes, les riches, les puissants, les lettrés, ressentent pour les pauvres, les déshérités, les misérables ; elle rapproche les classes extrêmes de la société, et apprend à tous qu'ils doivent s'aimer comme des frères, parce qu'ils sont les enfants du même Père qui est au ciel. Elle fait pratiquer la chasteté au milieu des fanges du paganisme ; elle change les tribunaux des persécuteurs en autant de chaires où TEvangile est publiquement prêché; elle peuple le ciel de confesseurs et de martyrs.
D'un autre côté, nous voyons le démon et ses suppôts employer toujours les mêmes armes, mettre en jeu les mêmes passions, propager les mêmes calomnies, se servir des mêmes ruses, commettre les mêmes crimes, avoir la même soif du sang innocent. A entendre les (juesiions des mandarins dans les interrogatoires, ces menaces, ces promesses, ces insinuations, ces accusations de révollc, de crimes mystérieux; avoir cette injustice flagrante qui laisse libres des sectes et des doctrines impies pour ne persécuter que les discii)les de Jésus-Christ, ne se croirait-on pas dans les prétoires romains des trois premiers siècles?
Et, en effet, ce sont toujours les mêmes adversaires, le Dieu fait homme et Satan ; c'est toujours la même lutte, avec des péripéties analognes, aboutissant tùt ou tard à la même victoire. L'histoire de cette pauvre mission de Corée, perdue à rexiréniité du monde, n'est qu'un épisode de l'histoire de l'Eglise catholique et, en Corée, comme ailleurs, celte histoire prouve que TEglise, bien que ses ennemis la croient toujours à l'agonie, sort plus brillante et plus forte de tous les assauts. Au monieni oïl le pape Grégoire XVI donnait un évêque a cette chrélienlé désolée, dans quel état se trouvait-elle, humainement parlant? Çà et là quelques confesseurs que le gouvernement dédaignait de tuer et qu'il laissait pourrir dans les prisons ; de loin en loin quel(|nes fuièles honnêtes et fervents qui espéraient contre toute espérance et luttaient de toutes leurs forces contre le relâche-
ment général ; et autour d'eux, des néophytes découragés, dont rimmense majorité tiède, timide, défaillante, semblait prête à apostasier au premier souffle de persécution. Voilà tout ce que Tœil de Thomme pouvait y voir. En fait, cependant, il y avait TEglise vivante, ayant au ciel de nombreux intercesseurs et sur la terre d'intrépides lémoins de la vérité. Ces quelques prisonniers étaient le germe d'où bientôt allait surgir une floraison nouvelle de saints et de martyrs; ces quelques fidèles étaient le levain qui bientôt allait amener la fermentation de la masse ; et sur cette terre de Corée, qui avait bu des flots de sang chrétien, les prêtres de Jésus-Christ allaient bientôt, malgré la mort, et en dépit de Tenfer, affermir et étendre le règne du Dieu vivant, de celui qui est la mort de la mort, et le vainqueur de Tenfer. Oviors, ero mors tua, morsus tutiscro, infernc, (Osée, 13, 14.)