CHAPITRE II
Mgr fierueux entre en Corée avec MM. Pourlhié et Petiinicolas. — Ses
premiers travaux apostoliques.
a Nous parlimcs de Chang-liaï, » écrit Mj^r Berneux, « le 17 janvier. De là en Corée, la distance est peu considérable ; quatre jours, dans la bonne saison, peuvent suffire pour ce trajet, mais à répoque oh nous Tentreprenions, avec la mousson contraire, nous deyions compter sur deux mois de mer. Retenus par les vents du nord qui n'ont cessé de souffler avec violence, nous avons passé tout le temps que nous sommes restés sur la jonque, à Texception de quelques jours, dans les ports du JUang-nan ou du Ghan-tong. Ces derniers surtout étaient tellement encombrés, que les navires des différentes provinces de la Chine, qui attendaient le vent du midi pour se rendre soit au Léao-tong, soit en Corée, trouvaient à peine où jeter leurs ancres. Ce voisinage de barques païennes nous gênait singulièrement. Il importait ([ue notre présence demeurât ignorée aussi bien que le but de notre voyage. Si la nouvelle s'en fût n'-pandiie, nul doute qu'elle ne nous eût attiré quelque mauvaise affaire de la part des pirates qui, malgré la rude chasse que leur a donnée, l'année dernière, un brave capitaine anglais, sont encore nombreux dans ces parages. Us n'auraien t pas manqué cette occasion d'assouvir à la fois et leur cupidité ei leur vengeance. La nouvelle eût pu aussi être portée jusqu'en Corée, et les employés du gouvernement n'eussent pas manqué de prendre des mesures qui auraient rendu notre débarquement impossible. De là, pour nous, la nécessité de rester enfermés jour et nuit, pendant deux mois, dans une cale étroite, où Taîr et la lumière pouvaient è peine pénétrer, ei infectée encore par Pépaisse fumée d*une lampe qu'on y tenait allumée. '
« Le H mars, jour de la Compassion de la Sainte Vierge, nous pûmes enfin sortir de celte prison ; nous avions levé Tancrc pour ne i>lus la jeter qu'au rivage coréen. Malgré rinlensité du froid, nous passâmes la journée entière sur le pont ; nous avions tellement besoin de respirer un air pur, que ni la pluie ni la neige
figeassent pu nous faire rentrer dans notre cale. Ce voyage était le premier qae notre navire faisait en Corée ; il fallut prendre au Cban-tong un pilote qui se fit payer fort cher et se donnait pour très-habile. Je veux bien croire que pendant onze années consécutives il avait, ainsi qu'il rassurait, péché le bareog sur les côtes de Corée; mais ce qui est bien certain aussi, c*est que de tant de voyages, il ne lui restai l que le souvenir de les avoir faits. Nous avions h peine perdu do vue Ifs montagnes de son pays, qu'il ne sut pas nous indiquer la roule qu'il fallait tenir. Nous marchions donc à Taventure, tantôt au nord, tantôt au midi.
« Le lendemain nous aperçûmes la terre. Quelle était celte ierrc? A la manière dont nous avions gouverné, il était difficile de le savoir : Ce pouvait être le Léao-tong ou le Kiang-nan, tout aussi bien que la Corée. Mais le Seigneur avait lui-même dirigé le navire ; non-seulement c'était la péninsule désirée, c'étaient encore deux montagnes très-rapprochées l'une de Tantre, au milieu desquelles nous devions passer pour atteindre le rendei-vous qui nous était assigné, et oh devait nous attendre un bateau préparé pour les missionnaires. Contrariés par le vent et des courants terribles, nous louvoyâmes pendant huit heures dans celle passe dangereuse; notre capitaine, déployant cette fois une habileté que des marins euro|)éens eussent admirée, tinit par triompher des obstacles, et, le 15, veille du dimanche des Rameaux, nous mouillions en face d'un gros village coréen.
' La première partie de noire course était accomplie ; restait la seconde, incomparablement plus difficile. Nous étions en Corée, mais non pas encore au milieu de nos néophytes; nous avions encore cinquante lieues à faire pour arriver à la chrétienté la plus rapprochée, et, pour nous y rendre, il nous fallait rencontrer le bateau qu*on avait dû expédier à notre rencontre. M. Maistre qui, pendant dix ans, avec une constance vraiment héroïque, s*est présenté sur tous les points des frontières coréennes, M. Maistre était venu plusieurs fois à ce même point, et chaque fois, n'ayant pu rencontrer les hommes envoyés pour rintroduire dans la mission, il avait été forcé de retourner en Chine. Nous pouviotjs avoir le même sort. Pendant cinq jours, notre barque visita loutes les anses de ces îles, ayant à son niài un pavillon portatil une grande crciix, signal convenu auquel les chrétiens devaient nous reconnaître, et, pendant ces cinq joui's, personne ne parut. Que faisait donc ee bateau ? Aurait-il péri dans les rafales des jours précédents ? Ou bien un redoublement
de persécution aurail-il empêciié de fious IVxpnlier? Quanâ on souliaile ardemment une chose, on s incjiiièle tout, et on accueille avec la même facilité ce qui favorise et ce qui contrarie nos désirs.
'f Déjà nous regardions comme probable (|ue mes deux confrères seraient obligés de retourner à Hong-kong avec les effets de la missioD. Pour moi, mon parti était pris de faire par terre le trajet de cinquante lieues qui restaient à parcourir jusqu'à la chrétienté la plus voisine. G^étaituo parti exti'ême, mais nos courriers ne reculant pas devant les dangers qtt*il offrait, j'étais disposé à tenter cette entreprise. Nous étions k délibérer sur les moyens de Texécnter, lorsque le vendredi saint, sur les neuf heures du matin, un petit bateau se dirige sur nous, et Téquipage répond à nos signaux en levant les mains an ciel, et faisant force signes de croix. C'étaient, en effet, nos chrétiens. La reconnaissance opérée, ils allèrent mouiller loin de nous pour n'exciter aucun soupçon ; et nous, ai)rès avoir rendu grâces au Seigneur, nous finies nos derniers |)répar;ili(s. La pluie qui survint pendant la nuit, ne permit pas de transborder; ce ne fut (|ue le dimanclie de Pâques, à une hi iire du matin, que nous quittâmes la jonque chinoise pour monter sur le bateau coréen.
« Aprhs quatre jours de navigation au milieu des ilcs et (les barques de pécheurs, nous étions encore à quinze lieues de la capitale. Le vent et Teau nous manquant à la fois, nous descendîmes avec un de nos courriers et trois rameurs dans un tout petit canot. Nous avions revêtu le costume de deuil, large chapeau de paille tombant jusqu'aux épaules, habits de toile de chanvre ressemblant à nos grosses toiles d'emballage, souliers de paille, etc. A onze heures du soir, la marée» devenue contraire, ne permettant plus d'avancer, nous résolûmes de faire à pied les quatre ou cinr| lieues qui restaient encore. Plus confiants dans les ténèbres de la nuit (pie dans les larges bords de notre chapeau jiour couvrir notre entrée dans hi ville, nous marchions aussi vite (|ue le permettaient le mauvais étal des chemins et le genre de chaussures que nous portions pour la première fois, afin d'arriver avant l'aube. Klle ne paraissait pas encore, en eflet, lorsque nous atteignîmes les murs de la capitale. Mais, ce jourlà, le roi étant absent, et pour celle raison les portes ne devant s'ouvrir qu'au lever du s(deil, nous allâmes prendre un peu de repos dans la maison d'un chrétien.
a Le jour venu et les portes ouvertes, nous fîmes notre entré^ dans la première ville du royaume. Je marchais précédé d'un
clirt'ticn, et suivi à dislanco de M. Petitnicnlas et de M. Pourthié. J'avais bien envie de r*'L,Mrd<T un iriand mandarin qui sortait en ce mouient-là, monte sur une esjK'ce de l)rouetle, et environné d'un nombreux cortège. Cependant je jugeai prudent de n'en rien faire, de peur d'èire reconnu. J'étais d'ailleurs fort occupé à disputer au vent, qui voulait s'en emparer, le chapeau protecteur qui alors m'était si nécessaire. Plus modeste encore, un de mes confrères, M. Pourthié, s'interdit tellement Tusage de ses yeux, qu'il nous perdit de Tue dans la foule qui remplissait la rue, et qu'il s'engagea dans de petites rues détournées, à la suite des païens qu'il prenait pour ses guides. On s'aperçut heureusement de sa disparition, et on parvint à le retrouver. Un Instant après, nous nous réunissions à Texcellent M. Daveluy, et tous ensemble nous rendions grâces au Seigneur qui nous avait accordé un si heureux voyage. »
L'extrait suivant d'une lettre de M. Pourthié à son cousin, M. l'alfbé Bouteille, proftsseur au petit si-minaire de Lavaur, conijili'te d'une manière intéressante le récit de Mi?r Berneux.
tt Arrivé à Chang-hai, le 1:2 janvier 1850, sur le pai[uebol à vapeur qui porte les dépèches, je recommençai, huit jours après, un nouveau voyage, et cette fois, je devais enfin aboutir à ma mission. Voici donc quatre missionnaires, sortant de Chang-haî, qui s'entassent dans une petite barque. Le premier est Mgr Berneux, mon nouvel évéque, vétéran des missions, puisqu'il y a seize ans que Sa Grandeur est sur le champ de bataille. D'abord envoyé au Tong-king, et bientôt après, au fort de la persécution, jeté dans les fers, ce prélat a fait connaissance avec la cangne et le rotin dans les prisons du roi de Cochinchine. La palme du martyre allait probablement couronner sa captivité, lorsqu'un commandant français arriva sur les côtes de ce |>ays, et délivra les missiofniaires prisonniers. Mgr Berneux fut eîisiiite envoyé en Maridciiourie, où il a travaillé plus de dix ans. C'est de là (jue la Sacrée Congrégation de la Propagande vient de le tin i pour le mettre à la téte de la mission coréenne. Le deuxième missionnaiie est un bon Père jésuite de la mission du Kiangnan ; son poste étant l'ile de Tsong-ming, nous faisons voyage ensemble jusqu'h cette Ile. Le troisième est un jeune confrère qui, maintenant attaché à la Corée, a d'abord exercé le saint ministère dans les Indes. Le quatrième, quoique alTublé d'une toque chinoise, d'une robe bleue de la même fabrique, et paré d'une barbe assez bien fournie, vous pourriez peut-être encore le reconnaître pour votre cousin.
« Chacun de nous s'installe de son mieux sur la maison flot* tante; du reste, le choix du local est bientôt fait : un appartement unique, et qui n*a guère plus d*un mètre dans chaque dimension, forme notre commun corps de logis. Emmagasinés dans notre réduit à Tinstar des sardines, nous ne pourrons pas nous tenir det>ont, nous ne serons protégés contre le froîd piquant de la saison ([ue par quelques planches; il sera très-diliicile de dormir; mais patience, ce n'est que du'provisoire : nous allons simplement rejoindre une grande jon(jue qui stationne à l'embouchure du fleuve Bleu, au mouillai^'e de Tsons^-minçf. Deux jours de navigation nous suffisent pour arriver à cette bar(jue, qui doit nous transporter sur les côtes de la Corée. Nous l'atteignons, en elTet, sans accident, et montant sur le pont, je contemple pour la première fois celte monstrueuse fabrication de l'art chinois : une carcasse plate, informe, de la grandeur de nos petits cabotiers; un pont raboteux, à ouvertures multipliées, presque complètement occupé par les machines grossières du bord ou par une barque secondaire ; cinq mâts d*une seule pièce, parés chacun d'une toile retenue par des bambous, voilà ce qu^il m'est permis d'envisager du premier coup d'œil. Mais les matelots, ayant le capitaine à leur tête, viennent saluer très-révérencieusement Sa Grandeur, et immédiatement on nous introduit dans un appartement qui s élève sur le derrière de la joiKjue. A peine y avais-jc pénétré qu'une odeur assez peu suave et des bouffées de fumée rac préviennent que j'entre dans la cuisine ; |>nis, à la lueur du foyer, voyant jonché sur le plancher un assoniiiient complet de tout le matériel (|u'on peut supposer sur une i)ai'(iue, il ne me lut pas difficile de deviner que la salle servait tout à la fois de tabagie, d'arsenal, de vestiaire, de dépense et de dortoir. Cependant on me montre, au milieu de la salie, une petite trappe ; je comprends qu'il faut se glisser par là, et aussitôt, engageant mon corps dans Tintérieur, mes pieds parviennent à rencontrer une échelle à peu près verticale, à l'aide de laquelle je m'insinue dans un petit réduit ménagé dans la cale. Quelques cachettes y étaient pratiquées sur les côtés pour dormir, et un petit autel pour dire la sainte messe était le seul meuble que pût comporter I étroitesse du lieu : c'étaient là les appartements de Sa Grandeur, de deux missionnaires, de nos deux courriers et du patron de la barque.
« Comme les quelques rayons de lumière qui pénètrent dans l'appartement extérieur viennent expirer à l enlrée de la trappe, notre unique soupirail, le jour est remplacé pur la lueur d'uue
lampe chinoise, (|ui si elle éclaire \mi, projelleen revanche autour d'elle une abondanle et désagréable fumée. Au reste, le tout serait encore sans inconvénient grave, s il nous était donné de pouvoir respirer librement Tair bienfaisant et pur de la mer ; mais une infinité d'embarcations eirculent autour de nous, près de (rois cents jonques stationnent à nos côtés, et il est plus que probable que plusieurs d*entre elles, corsaires masqués, cherchent parmi leurs voisines une proie 2i leur rapacité. La tragique fin d*un de nos confrères, jeté à là mer par des pirates Tannée précédente et dans les mêmes lieux, sonne trop haut pour que la prudence nous permette de laisser ébruiter notre présence. Nous nous condamnons donc à h réclusion dans notre sépulcre : et c'est là le côté le plus douloureux de notre position ; car l'air n'arrivant fort médiocrement au fond de noire cale, et après s'être chariîé des vapeurs de la cuisine, ne i)eul être que lourd et morbide. Si vous ajoutez à cela que le mauvais temps arrivant, ou même souvent avec la simple marée, les barques roulent la plupart du temps de manière à imiter nric danse de Saint-Guy, vous aurez une idée de notre félicité à bord.
« Néanmoins, dans le principe, les chrétiens des barques voisines viennent faire une agréable diversion à notre solitude ; Monseigneur a la consolation de pouvoir entendre leurs conféssions, et la cérémonie du mercredi des Gendres réunit autour de nous plus de cent matelots, appartenant à sept jonques différentes.
(c Cependant, comme le vent du nord souffle avec violence, il ne faut pas sonjçer à partir : il est trop dangereux de s'engager en pleine mer sous de pareils auspices. Enfin, après de longs jours d'altenle, la mousson lavorahlese fail sentir. Vous penserez avec moi qu'on va s'empresser d'en profiter ; mais comme tous ces pauvres marins se défient, et peut-être avec raison, de leur science personnelle, aucun d'eux n'ose trancher la question de l'arrivée du beau temps, et prendre l'initiative du départ. On attend donc jusqu'à ce qu'enfin quelqu'un ait la hardiesse de hisser une voile ; aussitôt tout le monde se met à Tœuvre avec une activité incroyable, il s'élève de tous côtés un tobu-bohu propre à terrifier quiconque n'est pas familiarisé avec les manœuvres des Chinois. On s'éloigne au plus vile du mouillage, on tend toutes les voiles, c'est è qui devancera ses voisins. Nous courons ainsi, et assez vile, pendant douze ou quinze heures; les barques, dispersées au loin sur la mer, font les préparatifs d'un lou^ voyage, quand soudain, l'une d'entre elles, croyant entrevoir
Tarrivée prochaine d'un vent contraire, vire de bord et revient en tonte hâte sur ses pas. Les voisins s'aperçoivent de la manœuvre et se hâtent d*en faire autant, la contagion de l^exemple gagne de proche en proche ; en quelques instants on les voit tontes forcer de voiles pour prévenir les autres au mouillage, qui se 'trouve bientôt aussi peuplé qu'auparavant. Les jours suivants, ta même manœuvre se répète plusieurs fois, et toujours avec le même dénouement. Enfin, après un mois d'attente et d'essais, on se hasarde encore, et, cette fois, on pousse la bordée si loin qu'on n'a plus envie de rebrousser chemin, l^endant qiichjues jours, nous marchons très-lentement, mais enfin nous allons vers uotre but.
« Comme on n'aperçoit que quelques barcjnes éparses dans le lointain de l'horizon, nous nous hâtons de sortir de noire rédiiil, quand tout à coup le vent du nord vient nous donner le spectacle d'une de ces tempêtes, effrayantes partout, mais qui sont bien autrement terribles lorsqu'on est à les contempler du haut d'une faible barque que le choc des flots semble devoir anéantir à chaque instant. Une rade de la province de Ghan-tong nous reçoit fort à propos ; car, quelques heures après, Tooragan redouble de forces, et le froid devient si intense qu'au miUeu de la rade nous sommes entourés par la glace.
« Cependant, en entrant dans la rade, il faut se remettre aux arrêts, tout en disant au bon Dieu, pour actions de grâces : Anima nostra sicut passer erepta est de laquco vcnantium : « notre àme a échappé au danger comme le passereau aux fdets <iii chasseur. » C'est qu'en effet nous avons passé, nous dit-on, auprès d'une trentaine de barques de pirates, qui stationnent dans les environs du por(, et la divine Providence n'a pas même permis qu'ils nous vissent. Selon l'habitude des Chinois, qui ne peuvent aborder à un porl sans y passer huit jours, nous voilà encore condamnés à une captivité d'autant plus étroite, qu a tout moment noire bord est obstrué par une multitude de païens. Plût à Dieu que ce fût du moins la dernière station! mais non : la barque doit visiter tous les ports de la côte. On s'éloignera donc de quelques lieues pour aller consumer de nouveau une huitaine à un autre ancrage. Oh ! qu'ils sont lourds, qu'ils sont accablants ces jours passés au fond d'une cale ! 11 me parait qu'on pourrait supporter sans succomber quelques mois d'une captivité assez dnre, et pourtant »piel(|ues semaines passées dans notre chambre nous aballent complélement. Monseii^iu^ur est si faible qu'il ne peut écrire quelques mots; mon confrère parait
sans force, comme s^il avait été meurtri de coups ; |)Our moi, quoique moins maltraité, je sens à ma salive noircie par Fair morbifère, à ma poitrine haletante, oppressée et irritée, qu*un tel genre de vie serait bientôt mortel.
« Le bon Dieu nous arrache enfin aux rivages cbinols : nous sortons du port de Lilao, el nous nous dirigeons direcleraenl vers la Corée, dont nous no sommes éloignes que de quatre-vingts lieues. Corée! Corée! ce nom qui résonne si bien à tout cœur ardent pour le salut dos âmes, ce nom (jui n'a retenti en Europe que pour annoncer <les |»ersécutions et des martyres, ce nom nous ranime et nous fortifie ; en un instant le passé est oublié, fous nos désirs, toutes nos pensées sont pour cette terre, qui renferme jusqu'ici les tombes de sept missionnaires seulement; et, sur ces sept, cinq ont donné leur vie pour Jésus-Christ!
« Pour la première fois, la b inpie fend les flots au gré de nos désirs, et le 19 mars, dimanche des Rameaux, les chrétiens coréens auraient pu, s^ils avaient connu leur bonheur, accourir au-devant du pasteur qui leur était donné, et répéter la belle antienne du jour : Benedietus qui venit in nomine Domini : « béni soit celui qui vient au nom du Seigneur. »
« L*ancre est jetée tout près de nie assignée pour le lieu de rendez-vous à la barque coréenne (jui doit nous introduire dans le pays. On arbor»' au haut du iiiàl un pavillon blanc orné d'une grande croix bleue : c'est le si^Mie de ralliement. Les banjues coréennes qui passent et repassent devant nous en t^rand nombre, ne connaissent pas plus la signitication do notre drapeau (pi on ne comprend dans ce pays j)Ourquoi les drapeaux des différentes nations de l'Europe sont bariolés de couleurs diverses. Au reste, elles se tiennent à une dislance assez grande ; car, sur le simple soupçon de relatioDs avec des étrangers, même chinois, un Coréen est immédiatement mis à mort.
« La barque désirée n'arrivant pas, nous courons de mouillage en mouillage, nous visitons toutes les passes qui pourraient abriter une barque, mais sans succès. Six jours de vaines recherches fatiguaient déjà notre équipage, et nous-mêmes commencions h nous persuader de Tinutilité d'autres recherches, lorsque le vendredi saint, au moment où nous allions visiter un port que nous n'avions pas encore vu, on tire quelques coups de canon pour attirer l'attention de nos gens. A peine cette déionalion ines(piine, niais inacconluniée, a-t-elle fait grouper les Coréens sur le rivage, que nous voyons arriver de la haute mer une barque avançant avec peine, malgré les cifurls des rameurs. £lie
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paraît se diriger insensiblement vers nous. Bientôt nous pouvons distinguer l'équipage, qui est composé de huit hommes. Tous se donnent beaucoup de mouvement, leurs gestes sont nombreux,
précipités, allègres. Malgré le calme plal, la barque a franchi un grand espace, et, passant aussi près de nous qu'il est possible de le faire sans se comproniclire, l'un d'eux jette à la dérobée le nom d'un de nos courriers, ([ui se hâte d'y répondre. Dieu soit loué ! nous voilà au comble de nos \œu\. A peine la voix de notre courrier eut-elle été entendue, (jue, ])ar une manœuvre subite, les Coréens déploient les voiles ontie eux et le rivage, et, protégés par elles, ils font ensemble un grand signe de croix ; puis, joignant leurs mains sur la poitrine, ils se prosternent devant la bénédiction de leur évêque; après quoiilsse lèvent, fontquelques démonstrations de joie, et se dirigent vers la terre en attendant qu*ils puissent nous emmener avec eux. Mais les ténèbres de la nuit peuvent seules être témoins du mystère de notre entreprise ; car vous savez que la Corée réalise, en 1886, ce que les anciens disaient de Tantre de Pol} plième : les lois du royaume condamnent à mort tout étranger qui sMntroduit dans la presqu'île, et à plus forte raison ceux qui les y introduisent.
« La nuit du samedi saint, vers minuit, la bar(|ue coréenne se détache du rivage, passe assez près de nous pour que nous puissions l'apercevoir, et prond la route de la haute mer ; la jonque ne tarde pns à la suivie, et mali^ré le calme plat, après beaucoup d'elTorls des matelots des deux Ixjids, nous nous joignons. En moins d'une heure tout est transbordé, nous avons fait nos adieux h la jomiue chinoise, nous sommes installés dans un nouveau logement, et nos pauvres chrétiens forcent de ramrs pouréireau point du jour un peu éloignés de l'endroit où la contravention a eu lieu. Mais comment accélérer la marche d'une barque si lourde et si grossièrement façonnée? Certes, il y a une différence extraordinaire entre les jonqnes chinoises et les navires de TEurope, et cependant on peut encore dire hardiment que les Chinois remportent autant sur les Coréens que les Européens priment les Chinois. Figurez-vous une barque de la force des bacs qui servent dans FAlbigeois à passer le Tarn ; un peu plus de hauteur, un misérable pont, deux voiles, voilà toute la dillérence. Mais (juelles voiles ! De la paille tressée de manière à former un «piadrilatère et soutenue par des coides également eu paille. Les autres cordniî'S, voire même le câble de l'ancre, tout est façonné avec de la paille. Les Coréens ne connaissant pas le calfatage, l'eau entre en si grande abondance par les Jointures
des planches, assez mal rapprochées, qa*an des matelots, une calebasse à la main, est sans cesse occupé à vider la cale. Maintenant, voulez-vous avoir des nouvelles de notre appartement ? Pressés dans un petit réduit qui n*a ni assez de hauteur pour que nous puissions nous tenir assis, ni assez de longueur pour qu*il soit possible de nous coucher, nous devrons tenir les jambes en crochet jiisqu^au moment oit nous débarquerons. De plus, on a soin de nous recouvrir de temps en temps d'une natte, sur laqut'lh' on riend une épaisse couche de paille, et cela afin qu'en passant tout pivs des autres barques, ou en recevant la visite d'un niaiidariu, — car ces messieurs font de fréquentes ai)paritions sur les barques, — on ne puisse pas soupçonner qu'un être vivant est enseveli sous un tel tas de paille foulée.
« C'est dans cet équipement que nous devons parcourir les quarante-huit lieues qui nous séparent encore de la capitale, oii nous allons descendre. Ce trajet serait TafTaire d'un jour pour un bon navire, et noire barque, en venant nous trouver, y a employé vingt jours. Cette folsKsi, plus heureuse, elle nous conduit en quatre jours dans le fleuve de la capitale, et à dix lieues de cette ville.
« Le moment de sortir de notre retraite approche ; chacun de nous se revêt d'un habit coréen tel que le portent les nobles lorsqu'ils sont en deuil. Les pit^'ces les plus remarquables de ce costume, eu toile i^rossière et un peu rousse, sont : un énorme eliapeau en bambou tressé, dont la forme imite parfaitement les .«bat-jour en papier de nos lampes à modérateur; mais si grand, que le haut du cône s'élevant au-dessus de la tète, le limbe inférieur vient entourer les épaules et la j»oiirine, et cache ainsi admirablement bien nos traits européens. Ou a, au surplus, une loile fixée à deux petits bâtons, de manière à former un éventail, que Ton peut placer devant la figure. Un indiscret chercherait-il à voir vos traits, vous vous empressez de lui opposer votre toile, et vous enveloppez la figure dans l'éventail. Personne n'est offusqué de ce soin que Ton prend pour se rendre invisible, car plus on se soustrait à tout regard et mieux on garde le deuil, qui est un devoir strict et sacré dans ce pays.
« Notre barque a jeté l'ancre au milieu du fleuve, dans un lieu assez soliiaire ; la marée commence à nous être favorable ; il est ciiKj heures du soir. Affublés de nos précieux abat-jour, nous descendons dans un petit es(juif que deux ranieurs guideronl sur le fleuve ; nous" pai lous, et, i^ràce à la marée, nous avançons rapidemeut, tout eu nous éloignant toujours le plus
possible du rivage. La naît survient et augmente notre sécurité ; mais, quelques heures après, la marée nous refuse son seeours, les rameurs font de vains efforts pour lutter contre le courant : nous reculons au lieu d'avancer. Nous étions parvenus dans un endroit où le lleuve, piorondcnicnt encaissé, ne présente pour l'abordage (pi'une berge escarpée et d'une grande hauteur ; l'heure avancée de la nuit, l'obscurité et le silence (jui régnent sur la plage nous encouragent : nous nous élançons sur la rive et nous nous engageons dans les rizières. La marche est d'abord assez pénible : pas un chemin tracé, nous franchissons des fossés et des canaux remplis d'eau, nous côtoyons des précipices et des mares, force nous est de nous accrocher des pieds et des mains ; enfin nous grimpons, nous sautons, nous plongeonsaussi parfois, jusqu'à ce que nous ayons atteint le chemin qui nous conduit à la capitale.
«c Toute la nuit est employée à courir, mais nous nous en acquittons si bien qu*au point du jour nous faisons acte d'apparition aux portes de la ville. Nous touchions à la fin de notre expédition, cl peut-être aurions-nous encore surpris sur la natte qui lui sert de lit — car ce dernier mot est superflu j)our la Corée — M. Daveluy, qui avait été député par M. Maistre li la rencontre de Monseigneur ; malheureuseuieiit les portes se trouvèrent fermées. La raison de cet état de siège était l'absence du roi. Lorsque le prince coréen n'est pas dans sa capitale, on prend des précautions extraordinaires pour obvier à toute révolte; la circulation devient difldcile, les ailaols et les venants sont plus soigneusement examinés, les portes de la ville restent fermées jusqu'après le lever du soleil, on dispose sur quatre places des tréteaux semblables à ceux des baladins en France, et là-dessus siègent quatre généraux, avec une multitude imposante pour les Coréens, de soldats, de satellites, de mouchards, de toutes armes et de tonte espèce. Le prince rentre-t-il dans son palais, on ne prend aucune de ces précautions : la présence de ce grand poten. tat est censée désespérer toute faction et rendre toute résistance impossible.
(( Les portes étant solidement closes, nous fûmes un peu contrariés dans notre dessein ; mais il y avait danger à demeurer en faction en ce lieu : nous nous réfugiâmes dans la maison d'un chrétien des faubourgs. Quelque temps après nous nous remetlions en roule et nous entrions dans la place au moment même oîi les ministres, accompagnés d'un certain nombre de mandarins civils et militaires, et escortés d'un grand nombre de satellites ou
(le soldats, accouraient au-devaDt de leur monarque qui allait rentrer. Or, lorsque je vous parie de soldats ou de mandarins, D'allez pas vous figurer les défilés du Champ- de-Mars de Paris, ou même du polygone de Toulouse. Un cheval marche au milieu de la rue, et au trot quoique, suivant la louable habitude du cheval coréen, il ne soit pas très-fringant, un esclave le conduit parla bride. Au-dessus siège le mandarin, qui, d*une gravité et d'une immobilité imperturbables, se tient raide comme un mannequin : autour de lui se pressent des gens, armés ou non armés, qui courent péle-méle, sans garder ni ordre ni rang. (]('Uc cscorle remplit, en outre, le rùlc tic uiu.sicicns. I.e chef précède, et de cinq en cinq minutes, se tournant vers ses hommes, entonne lo son t^rave où ; la troupe philliarinuni(iuc tail chorus et prolonge sur le même ton la mélodieuse syllabe, tout autant de temps que les poumons de chacun peuvent le permettre. C'est aux sons de ce brillant concert que nous nous glissons dans la ville, et, comme le peuple accourt en grandes masses, la foule est si compacte qu'il n'est pas facile de passer au travers. Imaginez-vous donc votre serviteur faisant tous ses eflbrts pour se frajer un passage et se rallier à ses compagnons, s*embarrassant dans la foule, coudoyant en passant un petit mandarin piéton, allant se jeter par ricochet sur Tépaule d'un satellite ou celle d'un soldat, et se contentant pour toutes ces mésaveutures de leur dire tout bas, de peur qu'ils ne Tentendent : Si tu savais qui je suis, tu ferais plus que me coudoyer.
« Notre courrier et le chrétien chez lequel nous sommes descendus nous précèdent pour nous indicjuer la loule à suivre; nous les serrons de i)rès, niais rangés à la liie, coninn; des canards. La gravité et Timmobilité nous avaient été retonimandées comme symbole de la vraie noblesse et du grand deuil ; notre énorme chapeau nous soustrait à tout regard ; mais en même temps il borne tellemeul noire horizon, que nous pouvons tout au plus voir les pieds de nos conducteurs; encore faut-il, pour cela, les talonner de bien près. Or, comme tous les pieds se ressemblent, ne voilà-t-il pas qu'au milieu de la bagarre je me mets à la suite de deux autres Coréens qui me précèdent, et croyant bien ne pas manquer mon coup, je m'attache très-scrupuleusement à leurs pas. Mes nouveaux conducteurs me font couper plusieurs rues, m'engagent dans les ruelles, jusqu'à ce qu'enfin j'arrive à un cul-de-sac. Là, ils se détournent de mon ciôté pour entrer dans une maison ; je soulève mon chapeau, je les regarde, el à leurs traits, qui me sont compiélement
inconnus, je m'aperçois que je suis bien loin de mes compagnons et de mes guides. Bien vite je baisse ma visière, et, tout en feignant de considérer les maisons voisines, je me hâte de battre en retraite; mais oii aller? Seul au milieu d'une capitale que j'aborde pour la première fois, sous Tanalbèroe d'une législation cruelle et inhospitalière, n'étant pas capable de fabriquer une phrase coréenne, essayerai-je de m aboucher avec quel- (ju'un dans la rue? Mais, au premier mot de mon jarc^on, ne se hcàtcra-t-on pas de me faire arrêter? Et puis, que demandcrai-je? La maison d'un chrétien? C'est comme si l'on s'en(iuérait, au hasard, près d'un passant, dans les rues de Paris, de la retraite d'un de ces hommes malfaisants que poursuit la justice humaine. Telles étaient les premiî'res pensées qui se heurtèrent dans mon esprit. Mais comme j'avais déjà éprouvé qu'il y a une bonne Providence qui veille sur le missionnaire, je me jetai dans ses bras par une courte prière. Avec un sans-souci que le bon Dieu permit alors, et que maintenant je ne pois concevoir, je revins sur mes pas, j'eus le bonheur de retrouver la grande rue où je m'étais séparé de mes compagnons : là, je circulai du côté ou je présumais que l'on s'était dirigé, et bientôt j'arrêtai au pa>sagc le courrier, qui, tout effaré, courait à ma recherche.
« Je vous laisse deviner les appréhensions de Sa Grandeur et des autres missionnaires, au moment où, entrant dans la maison et pouvant enfin re^'ardcr autour d'eux, ils ne m'avaient pas vu ! Heureusement, après un (|uarl d'heure d'anxiété, j'arrivai pour y mettre tin ; et, tle concert avec M. Daveluy qui nous attendait à la maison de la mission, nous célébrâmes tout bas, de peur d'être entendus de nos voisins, l'tieureuse issue de notre expédition. »
Dire la joie, le bonheur des missionnaires et de tous les chrétiens, ne serait pas chose facile. L'évéque parmi eux, c'était la tète réunie au corps ; l'arrivée de nouveaux confrères, c'était l'espoir de l'avenir. Leur satisfaction fut plus vive encore, lorsqu'ils eurent vu à l'œuvre Texcellent pasteur que Dieu leur avait choisi, lorsqu'ils purent apprécier avec quel tact, quel zèle, (pi elle charité, quel oubli de lui-même, il se dévouait à sa nouvelle mission. Un instant, ils eurent des inquiétudes, car la santé du prélat n'était pas complètement remise, et sa maladie de Tannée précédente sembla revenir. Mais la Providence qui le réservait h de plus longs travaux, le conserva, et après trois mois de souffrance, il commença la visite des chrétiens de la capitale.
Cette première année de rapoftlolil de Mgr fierneax fut assez tranquille ; les missioDoaires ne tarent pas trop inquiétés. Le Père T'soi seul courut un danger sérieux, qu'il raconte comme il suit, dans une lettre à M. L^^eois. « Je fus un jour appelé à un village nommé Tsimpa*tel, composé presque entièrement de néophytes depuis peu convertb à la foi. Ces braves gens étaient préparés k recevoir le sacrement de la régénération et attendaient ardemment la venue d'un missionnaire. Après avoir, dans la soirée, entendu quelques confessions, et terminé le baptême des enfants, j'avais, le lendemain matin, eommencé à conférer la même grâce h quinze adultes, et je m'apprêtais à dire la messe avant l'aube du jour, quand tout à coup une troupe de païens cerne la cabane oîi je célébrais les divins mystères, et s'elTorce de pénétrer jusqu'à moi, pour se saisir des omemeols et des vases sacrés. Mais les chrétiens, qui étaient là rassemblés, bien qu*inférieurs en nombre, s'opposent à leur invasion, et une lutte s*engage entre eux, les brigands voulant forcer la porte et les chrétiens se serrant pour la défendre. Ponr moi, aidé de quelques fidèles, je fis disparaître ma chapelle à la hâte, et m*échappant par une porte dérobée, je pus, à la faveur de la nuit et des forêts, m*enfuir dans les montagnes.
« Tandis (lue, suivi de quelques néophytes, j*errals ainsi, les pieds nus et h l'aventure, au milieu des roches et des épines, les païens tinireiil i»ar être mis en fuite, après un combat qui laissa plusieurs blessés de part et d'autre.
« Ces misérables, furieux de n'avoir rien pu obtenir par la violence, vont dénoncer le village au mandarin, qui en fait saisir les cinq principaux habitants, et les fîiit jeter en prison. L'un d'entre eux, nommé Paul Ny, chrétien depuis huit ou neuf ans, et déjà plein de zèle et de vertus, était le catéchisiedeTsiropa-tel. L'autre, appelé Augustin Ha, était conseiller du mandarin, et le premier dignitaire après lui. Sa conversion date de trois ans, et il a gagné beaucoup de païens à l'Evangile ; aussi a-t-il été saisi comme propagateur de la religion chrétienne. Les trob autres sont des catéchumènes convertis depuis moins d'.un an. Ils étaient au nombre de ceux que je baptisais, quand les païens sont venus pour me prendre.
« Le premier d'entre eux appartient h Tune des plus nobles lamillesde la Corée. Après avoir reconnu la vérité de notre foi, il s'était réfugié chez les chrétiens de ces montagnes, afin de pouvoir la praliifner plus libit'iuenl (ju'au sein de sa famille. Uuant aux deu.\ auues, ce sont des pareuU d'un renégat. Ce
malheureux, marchant sur les (races du premier a{M)s(at, Judas Iscariote, est celui qui avait conduit les satellites à Tassaut de ma retraite. Avant d*en venir là, il avait déjà fait subir aux deux néo[)hytes toutes sortes d'avanies et de persécutions, pour les forcer h Timiter dans son crime, et à renier aussi leur Dieu.
« Ayant tous comparu devant le mandarin, ils ont confessé l'Evani' ile avec foi et courage ; car, sommés par le juge de maudire le Seigneur du ciel, ils lui ont répondu : «Si c'est un crime de maudire les princes de la terre, que sera-ce donc de blasphémer le Monarqne qui règne éternellement dans les cieux? 11 nous est impossible de nous souiller par une pareille infamie. » Après avoir subi une première fois la torture, ils oui été reconduits en prison, où ils sont forcés de se nourrir à leurs frais ; et comme leurs familles, pour la plupart, sont très-pauvres, elles ne peuvent que difficilement les sustenter. »
Cette affaire n'eut pas des suites aussi graves qn*on pouvait le craindre. Deux des prisonniers furent condamnés à Texil, et les autres rendus à leurs familles. Le dénonciateur s*était présenté chez un des ministres avec une longue liste de chrétiens quil demandait Tautorisation d*arréter. Mais ce ministre n'était pas hostile à la religion, et craignait en la persécutant de s'exposer à quelque conflit avec les puissances européennes ; il fit chasser cet individu comme atteint de folie. On assure même qu'il lui fit donner une forte bastonnade, pour le détourner plus efticacement de ses projets de délation.
Dans le district de M. l)av<'hiy, on avait quelques inquiétudes sur le sort de cin(j néophytes emprisonnés, (juand, un beau jour, on apprit qu'ils venaient d'être mis en liberté, sans j)ayer la moindre rançon, et sans avoir eu à prononcer de formule d'apostasie. Ils retournèrent dans leur village, et rontinuèreot de professer publi({uement la religion chrétienne.
principale cause de cette modération inaccoutumée était, sans aucun doute, la présence d'une frégate française, la Virgi^ nie, qui fit, sur tes côtes de la Corée, un séjour de plusieurs semaines. Les missionnaires, prévenus trop tard dans leurs cachettes éloignées, ne purent se mettre en rapport avec leurs compatriotes, et quand M. Daveluy, mal renseigné, tromp< l ar les bruits les plus contradictoires, arriva, après plusieurs jours de marches cl de contre-marches, h l'endroit vis-h-vîs duquel la frégate avait mouillé, il ne rencontra p -rsonne. Le gouvernement coréen lut dans la plus vive anxiété. Il avait sur la conscience le sang des trois missionnaires martyrisés en 1830, et la
T. II. — L'toLISB OS CORtS. à?
réponse peu eonveotble faite an eommaDdant français en 1847 ; il ne croyait pas que la France pût laisser cette mort inpnnie, et se tenir satisfaite d'aussi pauvres explications. Le ban et l'arrière-ban de la milicCt c*est4hdire presque tous les hommes valides du royaume, reçurent Tordre de se tenir prêts pour entrer en campagne au premier signal. Mais comme Fimmense majorité de ces pauv res gens sait h peine de quelle main il faut tenir Tare, la l'amilie royale et les ministres qui ne se taisaient pas illusion sur leur vaillance, firent préparer dans les monlaj^nes du nordest divers lieux df ivlnije, pour y mettre en sûreté, le cas échéant, leurs personnes et leurs trésors. Les missionnaires, de leui' côté, croyaient entrevoir le jour où la liberté de relij^ion leur permellrail de convertir les [)aïens par milliers. Malheureusement, 1 espoir des uos et la crainte des autres étaient également chimériques.
a En attendant raccomplissement de tant de belles espt^Taoces, » écrivait Mgr Berneux Tannée suivante, « nous travaillons de toutes nos forces, mais avec d*extrémes précautions. La hache est toujours suspendue sur nos tètes, et le moindre accident pourrait nous attirer une sanglante persécution. Vous comprenez que, dans la situation oii nous sommes, nous ne pouvons avoir ni chapelle, ni lien de réunion pour nos chrétiens. Le dimanche, ils s'assemblent au nombre de douze ou quinze,tantôt dans une maison, tantôt dans une autre, toujours secrètement, pour ne pas mettre les païens sur leurs iiaces. Ils récitent ensemble, à voix basse, les prières prescrites par révèque, et entendent l'explication de TEvani^ile du jour ; le reste de la journée est employé à dire le rosaire, li étudier le catéchisme et à l'enseii^ner aux enfants. Voilà à quoi si; réduit, i)Our les (Coréens, la sanctification du dimanche; leur permettre de venir assistera la messe serait tout perdre, et m'exposer au danger certain d elre pris avant un mois.
ff C*est aussi dans la maison des néophytes que se fait la mission, qui commence ordinairement au mois de septembre, dette époque est attendue impatiemment par les chrétiens; c*esl le seul jour de Tannée où ils peuvent recevoir les sacrements, dont ils sont saintement avides, la seule fois aussi qu'ils peuvent voirie missionnaire, pour lequel ils ont une vénération toute filiale. Lorsque les catéchistes ont déterminé les maisons où les réunions doivent se tenir, et quils en ont indiqué à chacun le jour et le lieu, je me rends dans la demeure où la mission doit s'ouvrir, et où m attendent trente ou quarante néoph} les. Lue petite chambre
à peine assez haute pour que je puisse m'y tenir debout se con-
vertit en chapelle, dont un crucifix et une image de la sainte <(iim Vierge forment tout roniem<^nl. I/examen du catéchisme, auquel '"^•^ lous sont soumis, le vieillard oriogonairc comme Tenfant de dix ans, une iustruclion sur les dispositions qu'il faut apporter - h la réception des sacrements, puis trente ou quarante confes- •îJ sions, avec les extrêmes-onctions et les baptêmes, m'occupent ' toute la journée et une partie de la nuit. Le lendemain, le lever ^ ~ h une heure ; à deux heures, la messe où se fuit la communion, tivTv.'. enfin, une instruction sur la nécessité et les moyens de persévérance, après laquelle je passe, avant le jour, dans une autre ky^' maison, où d autres chrétiens m'attendent, et oU se répètent les ^^ li' exercices de la veille. Voilà les occupations du missionnaire à la :C'i* capitale pendant quarante jours : c'est à en perdre la téte de fatigue. Plus d'une fois, il m'est arrivé de tombfêr de sommeil au l: c:i milieu de ma chambre, et de me réveiller, le matin, un bas dans ^ • une main, et l'autre encore au pied.
(( Si cette époque est le temps du travail, c'est aussi celui des . y: consolations; c'est alors qtic nous voyons toute la vivacité de la , r,,.' foi des néoj>hyles. Souvent il arrive (jue des enfants et des femmes aient reçu le haplèmo et en pratiquent les devoirs, à l'insu de leurs parents ou maris païens. Quehjue diflieullé qu'ils renconj. ; trent à se rendre auprès du missionnaire, il est rare qu ils ne la surmontent pas. lia femme noble elle-même, cette créature si . timide en toute autre circonstance, et qui jamais n'a franchi le seuil de sa demeure» sait trouver du courage quand il s'agit de recevoir les sacrements. Déi^nisée en femme du peuple, elle I v: choisit le moment où sa tamille est endormie pour s'échapper et venir.au milieu de la nuit, dans la maison oiï se réunissent les chrétiens. Elle se confesse avant la messe, assiste au saint sacri* fice, et, après avoir reçu la divine eucharistie, elle rentre chez elle comme elle est sortie, pendant que tout dort encore, bénissant Dieu des grftces qu'elle vient de recevoir, le bénissant aussi du succès de sa périlleuse expédition. Malheur à elle, si son mari s'apercevait de cette absence nocturne! N'en comprenant pas le motif pieux, il se veni,'erait |)ar le poison d'une telle témérité.
« Outre la capitale, je me suis encore réservé l adminisiration de soixante villages. Dans les monlai^nes au milieu des((uelles ils se trouvent, la mission offre moins de diilicultés j)our les I chrétiens, et pour le missionnaire moins de fatigues. Comme ils sont entièrement séparés des païens, ces précautions si gênantes de la ville ne sont plus nécessaires; on y est presque en liberté.
Si chaque jour, outre les exercices religieux qui soot les mêmes qu'à la capitale, il faut faire à pied, pour passer d*an Tillage à un autre, quatre ou cioq lieues à travers les montagoes; s'il faut quelquefois voyager par la pluie ou la neige avec ses bas de toile et ses sandales de paille, qui prennent l'eau comme une éponge, on respire plus ou moins le grand air, et le sommeil est suffisant. Après avoir ainsi travaillé pendant huit mois, chacun de nous, bien harassé, mais bien comblé des bénédictions que le Seigneiii- a (iaii^né ré|)andre sur son ministère, rentre à son pour y passer dans le repos, la retraite ol l'élude, les quatre mois d'été, peodanl lesquels il n'est pas possible de faire mission. »
Un des confrÎM-es de Miîr Berneux complétait la lettre du saint [)rélat parles lii^nes suivantes : « Quoique sa lettre soit assez longue, je réponds qu'il ne vous dit pas tout. 11 ne vous dit poin>, par exemple, que, soulfraul continuellement de la gravelle, et vivant de quelques feuilles de navets et d'un peu de riz, il so permet parfois vingt-deux heures de travail par jour, et qu il regarde quatre heures de sommeil dans ses plus longues nuits, . comme une grande immortification. £n vain tons les confrères se récrient, il ferme la bouche à tout le monde avec ce seul mot : « Que feriez-vous à ma place ? »
Ce qui, par-dessus tout, encourageait Mgr Berneux à ces efforts surhumains, c'était la fréquence des conversions extraordinaires, et l'action visible de la grâce de Dieu sur les néophytes. Il eu raconte lui-même de louchants exemples dans une de ses premières lettres.
« Un vieillard prescpie octo^V'iiaire enlend j)arler de la reli^non chrétienne : un de nos livres lui lomhe entre les mains, il le lit. et cette lecture le convainc de la vérité du christiani.sme. Jl occupait une charge importante, mais cette dignité étant incompatible avec lesdevoirs imposés aux chrétiens, il s'en démet et rentre dans la vie privée. Âu sein même de sa famille, les relations qu'il faudra entretenir avec ses amis l'exposeront à offenser Dieu qu'il a résolu de servir. Pour s'y soustraire, il feint d'être en démence, ne se lave plus, ne parle plus à personne, etc. Voilà plusieurs années qu*il joue ce rôle et remplit les devoirs d'un fervent catholique, sans avoir pu encore recevoir le baptême. Ses fils, qui soupçon* nent ses inlenlions et redoutent la perte de leurs emplois et l'opprobre attaché au nom chrétien, ne permettent à aucun étranger d'approcher de lui, en sorte que nul missionnaire n'a pu le voir. Je vien^ d'euvo)er un catéchiste qui parviendra, je l'espère, à le
baptiser. » Ce bon vieillard reçut en effet le baptême quelques semaines plas tard.
«Une jeune fille païenne qui commençait à pratiquer TEvangile, est donnée en mariage h un païen. Elle continue, dans sa nouvelle famille, h réciter chiuiiie jour ses prières, lorsqu'elle est sans témoin; mais quelque précaution qu'elle prenne pour n'être pas aperçue, sa belle-mère et la sœur de son mari l'ont vue plusieurs fois se mettre h ijenoux dans un coin de la tliambre et même pendant la nuit, lorsqu'elle croyait que tout dormait auprès d'elle. Ce qui étonne surtout, c'est de la voir si douce, si patiente, et obéissant toujours avec tant de respect aux moindres ordres qui lui sont donnés. « Vous avez un secret que vous me cachez, » lui dit UD jour sa belle-sœur — « Moi, un secret? lequel donc? — a Oh! riez tant que vous voudrez, mais vous avez un secret, vous « êtes toute différente des autres femmes. — Vous plaisantez ; a qu'ai-je donc de si singulier? » Enfin, vaincue par les instances de la jeune fille, à qui elle ne volt aucun danger de se confier : « Oui, en effet, » lui dit-elle, « j'ai un grand secret, écoutez-le. <( J'ai le bonheur de connaître le vrai Dieu et je Tadore. C'est « lui que je priais lorsque vous m'avez surprise à genoux au « milieu de la nuit ; je n'ose ni me mettre en colère, ni déso- « béir, ni médire, parce (jue Dieu le défend, et ce que je me « propose en le sei vant c'est de mériter le bonheur du ciel. » La jeune fille écoute avec une attention religieuse, et dès ce jour elle apj)rend la prière des chrétiens avec sa belle-sœur, dont elle ne peut plus se séparer.
« La mère ne tarde pas à s'apercevoir de cette intimité, elle remarque surtout le changement qui s'est opéré dans le caractère de sa fille. Autrefois légère et irascible, elle est devenue grave et en tout semblable à sa belle-sœur. A son tour elle n*y tient plus ; il lui faut, à elle aussi, Texplication de ce mystère. Cette explication lui est donnée et produit sur elle le même effet que sur sa fille. Restait encore la grand*mère, fort âgée : même communication, même docilité à la grâce. Ces quatre femmes, heureuses do trésor qu'elles ont trouvé, pratiquent, à Tinsu de leurs maris et de Icurpère, tout ce qu'elles connaissent des obligations du chrétien. Un obstacle cependant s*o|)pose à leur baptême : ce sont les superstitions auxquelles elles sont forcées de participer. Pour s'en alTrancliir, il faudrait déclarer aux chefs de la famille (ju'elles sont chrétiennes, et cette déclaration ne leur atlirerail ((ue des mauvais traitements, et les rendrait l'objet d'une surveillance qui ne leur permettrait plus aucun exercice de religion, il
a été convenu entre elles que la mère et l'aîenle s^abstiendraienl désormais de tout acte entaché de superstition, afin d^assurer leur salut par la réception da iMiptéme ; les deux belles-sœurs
seules préparent les viandes qni devront être offertes aux idoles, jusqu'à ce que Di«Mi, (|ui voit le fond des cœurs vA connaît avec quel regret elles coopèrenl à des actes qui 1 offensent, les délivre de la triste n»''ccssitc où elles sont réduites.
« Des traits seiiihlaides je pourrais vous en citer par milliers. 01) ! alors, comme vous aimeriez ma Corée et comme vous prieriez pour nous 1 Le bon Dieu doit avoir des desseins de grande miséricorde sur cette mission, si nous en jugeons par les grâces qu'il lui accorde. »
On comprend que dans de telles circonstances, le cœur du saint évéque, embrasé d*un zèle vraiment apostolique, trouvait légers les plus pénibles travaux. L*amour de Dieu lui donnait des forces surnaturelles, cet amour dont il est écrit quil ne sent point le fardeau, ne recule devant aucun labeur, embrasse plus qn*il ne peut, et ne trouve rien impossible. Amor mus non smiit, labâreB non reputat, pins affectât quam valet, de impossihilitate non causalur. (huit., 1. 111, c. v.)
CUÂPITRË m.
Mgr Daveluy est sacré coadjuteur. — Arrivée de M. Féron. — Progrès de rEyangUe pendant les années ISST et 1886. — Mort de M. Maistre.
Avant son départ pour la Corée, Mgr Berneux avait reçu du Saint-Siège les pouvoirs nrcossaires j)our se choisir et consacrer un coadjuteur. 11 ne voulut pas rester plus lonî:,'tenips sans en faire usage. L'état toujours i)récaire de la chrétienté, le souvenir des anciens désastres, les dit'licullés inouïes que Ton avait eues à surmonter |)0ur faire entrer des missionnaires, la crainte que de nouvelles persécutions ne vinssent bientôt, en frappant le premier pasteur, aoéantlr Tespérance de perpétuer le sacerdoce en Corée, toutes ces considérations réunies lui faisaient un devoir de ne pas larder. Son choix tomba sur M. Daveluy, que onze ans de tra* vaux, une connaissance exacte du pays, un zèle tout apostolique et les solides vertus d'un vrai missionnaire, désignaient clairement comme le plus digne. Hais il eut à lutter contre rhumilité de ce saint prêtre, et dut, pour ainsi dire, lui imposer de force cette charge redoutable.
ff Mes répugnances naturelles, » écrivait Mgr Daveluy quelques semaines plus tard, «mes répugnances naturelles pour celte position suffisaient seules pour me porter au refus. Je ne me suis jamais cru fait pour commander; c'est déjà beaucoup pour moi de savoir obéir. D'autre part, réi)uisement réel de mes forces, suivi de la perte de mes facultés intellectuelles, ne me permettait pas d'accepler ce fardeau. Mais Sa Grandeur me parla dans des termes qui me lirenl craindre qu'un refus obstiné ne me mit hors de la voie de la Providence, et j'eus le malheur de donner mon consentement. Le jour de la consécration fut donc fixé au 25 mars, féte de F Annonciation. MM. Maistre, Petilnicolas et le P. Thomas furent réunis pour cette cérémonie que la prudence ne permit pas de faire au milieu des chrétiens. ËUe eut lieu dans la maison de Sa Grandeur, pendant la nuit, en présence des catéchistes de la capitale et d'un petit nombre des principaux chrétiens. La localité et le secret ne permirent pas de grande pompe ; c'était presque comme dans les catacombes. Qu'il nous fut pénible de ne pouvoir satisfaire au désir de tous nos néophytes ! Jamais
il ne leur a été donné de contem[)lor la majesté de nos cérémonies, et ils sont inconsolabk's de n'avoir j>u assister à la seule de ce genre peut-être qui aura lieu de leur vivant.
« Aujourd'hui tout est liiii, mais, s'il ne s'agissait pas de moi, ce serait une grande consolation de penser à la raarclie progressive de la religion dans ce pays. Ici aussi, la consécraiion épiscopale s'est donnée, la hiérarchie s'établit selon les règles habituelles de l'Église. N'est-ce pas un progrès réel? un acte de la plus grande conséquence pour l'avenir? Oui, cette terre fécondée par le sang de tant de martyrs portera ses fruits ; oui, j'ose compter sur la protection de tant de vaillants athlètes, dont les têtes tombées sous le sabre servent de fondation à la sainte Église de Dieu dans ce pays. Terre des martyrs, la Corée deviendra chrétienne, je n'en doute pas, et c*est ce qui me console au milieu de Tacca- Moment oh je suis. Les événements se pressent, et tous semblent nous annoncer une ère de développement rapide. Dès le lendemain de mon sacre, notre chère mission pouvait contempler son nombreux clergé — rexpression est devenue juste — réuni en synode, selon res[)rit de l'Eglise, pour régler ce qui peut concourir h l'avancement de la religion. Pressés par les circonstances, nous ne consacrâmes que trois jours à cette heureuse réunion, où lurent arrêtées plus clairement nos règles de conduite et le plan des opérations (|ue semblent nous permettre les circonstances. La discipline est raffermie, les esprits tendent plus facilement vers le même but, et surtout l'union de charité entre nous se resserre admirablement. Quelles actions de grâces ne devons-nous pas rendre à Dieu ? i»
Ce premier synode était à peine terminé et les missionnaires étaient encore réunis, quand Tarrivée inattendue de M. Féron, nouveau confrère que tous croyaient encore pour longtemps en Chine, vint mettre le comble à leur joie. Voici les détails donnés par M. Féron lui-même dans une lettre à ses parents :
« Quelque inexpérimenté que l'on soit en fait de voyages, avec la protection du bon Dieu, on se tire d'affaire assez aisément. Or cette protection divine a été bien plus sensilile tiueje n'osais l'espérer moi-même. Mon arrivée si heureuse en Corée est un vrai miracle. En effet, pendani que je parlais de Chang-ha'i, Monseigneur le Vicaire aposlolicjue écrivait à notre procureur et à moi qu'il ne pourrait pas envoyer de barque à notre rencontre, et qu'il me faudrait, en conséquence, retourner à Hong-kong pour deux ans. Les communications ordinaires étant interrompues dans le nord, par les glaces, la lettre de Sa Grandeur dut attendre, plus
de deax mois, au Léao-tODg, et, pendant ce temps-là, je partais joyeusement pour ma bien-aimée mission. La ban|ue que je rencontrai était celle d'un païen venu pour faire le commerce, en contrebande, avec les barques chinoises qui se rendent dans
Farchipel coréen pour la pèche du hareng. Il y a peut-être dans loute la Corée une dou/aiiu' (W uiaklois chrétiens, lesquels sont ordinairement orcnpésaiix travaux des champs et ne s'emljanjuent guère que sur les ordres de l'évèque ou des Pères, lorsqu'il faut aller chercher des missionnaires. Comment se fait-il ([iie ce païen en ait réuni se|>t (jui composaient tout son é(jiiipa£?t', bien (ju'ils habitas^ent à je ne sais quelle distance les uns des autres? C'est ce que nous n'avons jamais pu comprendre; mais, enlin, c'est ce qui est arrivé. Aussi n'curent-ils rien de plus pressé, en voyant un Père destiné pour la Corée, que de déclarer à leur patron qu'ils renonçaient, s'il le fallait, à leur salaire, mais qu'ils m'emmenaient avec eux.
« Le païen s*exécuta de bonne grâce, et, pendant les cinq jours que je demeurai à son bord, nous fûmes les meilleurs amis du monde. Je n*avais point d*babits coréens, un matelot me prêta les siens; Dieu sait en quel état ils se trouvaient. Mais lorsque le moment fut venu de quitter la barque, un des hommes de l'équipage remarqua que mes bas chinois n'avaient pas la coulure faite comme celle des bas coréens. Grande affaire î L'n des chrétiens ôla les siens aussitôt et me pria de les mettre : j'avoue (juc le cœur me mancjuait. Je réussis à leur faire comprendre (jue, descendant de la banpie au milieu de la nuit pour arriver avant le jour auprès de noire <'\éiiue, il n'était pas probable (pi'aucun païen s'amusât à considérer la couture de mes bas. Ils le comprirent, et nous voilà partis. A moitié chemin de la ville, nous nous arrêtâmes chez un des matelots pour prendre une petite collation, composée de navets salés et de vermicelle fait avec de la farine de sarrasin.
« Enfin, au point du jour, nous entrâmes chez Mgr Berneux, qui crut son domestique fou lorsque celui-ci, en réveillant, lui annonça Tarrivée d'un nouveau Père. Je trouvai là presque tous les confrères réunis. Mgr Berneux venait de sacrer son coadjuteur et de terminer un synode : j'arrivais à temps pour manger ma part de la croûte du pain dont la mie avait servi pour essuyer les onctions de la consécration. Jugez quelle féle! Mais elle n'eut pas été conipIMe si le bon Dieu ne nous eût rappelés à la pensée des miséicN humaines, eu mêlant à noire bonheur un peu du bois de la croix. Nous en étions eucore aux premiers moments de Joie,
quand le patron païen, qui connaissait bien notre position et savait que nous n'avions anenn recours contre lui, mettait la main sur mon bagage. qu*il a refusé jusqu*à présent de lâcher à moins d'une somme très-forte : encore ne consent-il à en rendre qu'une faible partie, car il a déjà vendu la plus considérable. 11 est vrai que sa tête est entre nos mains et que d'un seul mot nous pourrions le faire « ondamner à mort comme voleur ; mais il nous connaît trop pour craindre que ce mot nous échappe. »
Après le sacre de Mgr Daveliiy et la célébration du premier synode de l'Eglise coréenne, cliacun des missionnaires retourna h son poste avec plus d'ardeur et de conliance (jiif jamais. Voici comment le P. Thomas T'soi, dans une lettre, du 11 septembre 1857, à M. Legrégeois, continue son récit de Tannée précédente et rend compte des principaux faits arrivés dans son district :
« Quand j'écrivis au Père ma dernière lettre, j'étais sur le point de partir pour une nouvelle chrétienté éloignée, et je lui promis, une fois de retour, de lui raconter tout ce qui m'aurait paru digne d'attention. J'accomplis aujourd'hui ma promesse. Ceux qui déposèrent les premiers germes de la foi dans cette chrétienté furent une pauvre femme exilée et sa famille. Lors de la dernière persécution générale de 4839, cette femme s*était enfuie de la capitale pour se soustraire à la fureur des bourreaux. Elle vint se réfugier dans cette ville, oîi elle entra au service d'une famille très-riche. l*eu à peu la maîtresse de la maison, grâce à sa servante, connut la vérité de la religion chrétienne, se mit à la pralifjuer avec ferveur, et la fit connaître elle-même à d'autres personnes qui l'embrassèrent également. Mais son mari ne tarda pas à s'apercevoir de ce changement. Transporté (h» fureur, il essaya, à force de mauvais traitements, de la détourner de notre sainte religion. Comme il n'aboutissait à rien, il la prit un jour et la traîna à travers les rues de la ville, menaçant de la faire condamner h mort par le mandarin si elle ne revenait au culte des idoles. Cette fidèle servante de Jésus- Christ, calme en face du péril, se laissait conduire au tribunal sans mot dire, quand enfin son barbare mari, vaincu par cette inébranlable constance, la ramena à la maison. L'unique résultat de sa démarche fut de faire savoir au loin qu'il y avait des chrétiens dans la ville. Les parents de la pauvre exilée, qui vivaient dans une bourgade du voisinage, furent remplis de joie en entendant cette nouvelle. Privés eux-mêmes, depuis de longues années, de tout eoinuiercc avec les chrétiens et plongés dans une profonde iguorauco, ils gémissaient sur leur triste sort, et ne désiraient
rien tant que de reiK oiiiier (jnelques chrétiens, pour apprendre d'en\ plus à fond les vérités nécessaires au salut. Aussi, quittant à la hâte leur village, ils vinrent habiter auprès de leur parente chrétienne.
V Là, chrétiens et catéchumènes, ne faisant pour ainsi dire plus qu*une seule famille et s appuyant les uns sur les autres, devinrent plus fermes dans la foi et plus fervents dans la pratique de la religion. Bien plus, par leurs efforts réunis, ils parvinrent à convertir plusieurs personnes, parmi lesquelles se trou* vait la femme d'un des grands de la ville, qui combattit vaillamment le eombat du Seigneur. Tourmentée de mille manières par son mari, elle opposa h ses menaces, à ses coups et à ses persécutions de tout genre une ["ernieié invincible. îmj>ossil)le de dépeindre la sainte avidité avec laquelle cette pauvre ànie, lors de mon arrivée, écouta nies paroles et reçut les sacrements. Depuis longtemps, elle ne taisait «jiie soupirer : « Quand donc verrai-je de « mes yeux le j»rélie du Seigneur? Quand donc recevrai-je de « sa bouche les il ivi us enseignements? Lorsque cette grâce m'aura « été accordée, oh! alors je pourrai mourir en paix. »
« Tel était Tétat des choses, quand, hélas ! un épouvantable ouragan vint s abattre sur la pauvre chrétienté. La veille de mon départ, une vieille femme, toute transportée de joie au sortir de l'oratoire oii elle avait, avec les autres chrétieps, entendu la divine parole et participé aux sacrements, 8*en alla trouver une de ses amies qui, sourde jusque-là à toutes ses exhortations, 4i*avait jamais consenti h embrasser la religion chrétienne. Elle lui raconta tout ce qu'elle venait de voir dans Toratoire, persuadée qu'elle la convertirait en lui révélant toutes les merveilles auxquelles elle avait pris part, et (|ui remplissaient son cœur d'une joie indicible. Mais cette amie insensée rapporta tout à sou mari. Celui-ci convoqua pendant la nuit tous les maris de ces femmes qui honoraient Dieu en seciet, h l'insu ou contre le gré de leurs familles, et leur dévoila ce qu'il venait d'apprendre. Là-dessus, grand émoi ; on résolut de chasser immédiatement de la ville la famille de cette femme exilée, laquelle, étant tout entière chrétienne, avait seule pu dresser un oratoire dans sa maison.
(f Je venais de célébrer la sainte messe et de terminer l'administration des sacrements, j'étais à peine sorti de la ville et le plus jeune des membres de cette maison, qui m'avait accompagné, n'avait pas encore eu le temps de revenir auprès des siens, quand la populace, se précipitant sur Toratoire, démolit la maison, pilla et dévasta tout ce qui appartenait à celte infortunée
famille et la chassa da pa3fs. Je oe sais comment, dans la suite, les ehriMicnoes de ce lieu pourront être visitées par le missionnaire. 11 n*y a pas une maison dont on puisse faire un lieu de réunion, car ce qui reste de néophytes sont des femmes qui honorent Dieu en secret, et, d*un autre côté, elles ne peuvent sortir de la ville. Que le Seigneur daigne jeter un regard de miséricorde sur ces infortunées et tienne compte de leur bonne volonté !
<r Dans une autre chrélienté, éloignée de toutes les autres de plus de trois jours démarche, j'ai rencontré cinq pauvres familles. Elles s'y étaient fixées depuis peu de temj)s, parce (pie, dans le lieu (pi'elles habitaient auj>ara\nnt, elles ne pouvaient vaipicr à la pratiipie de la reli?:ion clirélienne. i.cur village est situé au sommet d'une montagne horrihle apjM'lée Man-san. C'est là que je m'installai pour faire la visite et administrer les sacrements. Or, à cent dix lys .onze lieues) plus loin, se trouve un autre village chrétien oii venaient iVri ver quelques pauvres familles qui, n'ayant pas encore eu le temps de se construit e des demeures ni par conséquent un oratoire, étaient toutes obligées de venir à Man-san pour y recevoir les sacrements. Les vingt personnes environ qui les composaient se divisèrent en deux bandes, et, pendant que Tune se rendait à Man-san, Tautre demeura pour garder les bestiaux et le petit mobilier. Quand les premiers eurent reçu les sacrements, ils s*en retournèrent, et la seconde bande se mil en route à son tour. Klle était formée de deux hommes, d*un<' jeune tille de seize ans, de deux eniants, l'uni^ de treize ans, l'autre de onze, et eniin d'un petit garçon de neut ans. Celle petite troupe pacifique avait cent dix lys à faire en un seul jour. Partie de grand matin, elle avait déjà parcouru plus de la moitié de la route, quand, arrivée à un certain villai^e, elle fut assaillie par une vingtaine d'hommes de l'endroit, qui, armés de bâtons, ne rougirent pas de se précipiter sur les pauvres voyageurs. Mais, pendant le conflit, un vieillard vénérable sortit du village, reprocha à ces furieux leur impudence et délivra nos malheureux captifs. Ces vaillants chrétiens, quoique épuisés par la fatigue, la faim et la secousse de cette attaque inopinée, continuèrent leur marche et, sur le soir, arrivèrent tout triomphants à l'oratoire. Le Père conçoit avec quels transports de joie et quels sentiments de commisération nous les reçûmes, les chrétiens du village et moi, et avec quel empressement nous allâmes ensemble rendre à Dieu les plus vives actions de grâces.
a J'arrivai deux jours plus lard dans un autre village oîi
quelques chrétiens vivent en secret au milieu des païens. Ces derniers, soupçonnant la j)i ésenœ d'un missionnaire, firent bonne garde tout le jour suivant auloiir de la maison dans laquelle j't'lais racht', et vonluronl ni(>mo reiivahir pour me |)reiidro. ^fais un cauV'liiiinèiie, (jue les païens regardaient comme un de leurs plus lidèles coreligionnaires, les détourna de ce projet, et leur montra la gravité du danger qu'ils allaient courir en pénétrant ainsi de force dans une maison étrangère ; car, s'ils n'y trouvaient rien de suspect, ils s'exposaient, pour leur témérité, à être punis du dernier supplice. Touchés par cette considération, ils n'osèrent pénétrer dans la maison, mais ne laissèrent pas cependant d'en garder toutes les issues, afin de me prendre si je sortais. Je parvins néanmoins à m'évader de grand matin è la faveur des ténèbres,laissant plongés dans la désolation et privés des sacrements ces malheureux chréiiensqui les attendaient avecimpatience depuis deux ans. Oh ! qu'il est douloureux d*étre contraint, à cause des persécutions des méchants, d'abandonner ces pauvres faméliques sans les avoir rassasiés, et de les voir réduits à une telle détresse, sans espérance, au moins pour le moment, de les en tirer !
« Mais détournons nos regards de ce triste spectacle pour les reposer sur un sujet plus agréable. Un jeune homme ayant entendu dire que dans le village de Kan-ouel, éloigné de plusieurs jours de marche de sa ville natale, il y avait des hommes pratiquant une religion particulière, s'en vint, poussé par la curiosité, trouver le catéchiste de ce lieu, le priant de Tinstruire de cette sainte doctrine. Celui-ci , suspectant ses intentions, refusa de condescendre à ses désirs et le renvoya aussi ignorant qu*il était venu. Le jeune homme revint à la charge quelque temps après, et s^efforça de tout son pouvoir de prouver au catéchiste la sincérité de son cœur. Vains efforts! Chassé une seconde fois, il revint une troisième. Enfin le catéchiste, cédant à ses importunités, et convaincu que cet homme cherchait la vérité, consentit à lui expliquer les éléments de la religion chrétienne, et lui donna même un petit manuel de i>iété, un recueil de prières et un catéchisme. Ravi de joie, notre catéchumène transcrivit de sa propre main les livres qui lui étaient nécessaires; puis, riche de ce tivsor inestimable, il s'en rriourna chez lui où il n'eut rien de plus [)ressé (pie de l'aire participer ses amis intimes, ses parents et toute sa famille au bienfait de la vérité qu'il venait de recevoir. Peu après, lui et tous ceux qu'il avait convertis quittèrent leur ville natale, oii ils ne pouvaient pratiquer assez libre-
menl les devoirs de la religion, pour venir s*établir près de Kanooel. Lors de ma dernière administration, il m'amena six hommes
parfaitement préparés à recevoir le baptême, et me promit de taire élever un oraloiro dans son villai^e et de revenir Tannée prochaine avec tous lc> siens aussi bien préiiaiés que ceux-ci. Un autre vilbi^^e, composé de cinq ou six laraiiles, a été converti et évangélisé de la même manière.
« Mais il faut (|iie jr» raconlo au IN'tc riiistoire di^ la conversion d'une famille en particulier. Cette famille était obsédée par le démon depuis plusieurs générations. Hommes, femmes, enfants étaient tourmentés par de mauvais c^énies qui leur apparaissaient sous la figure de leur père ou de leur aïeul, et mille fois, le jour comme la nuit, écrasaient leurs épaules ou leur dos d*un poids énorme. Ces malheureux étaient plongés dans une consternation et un désespoir inexprimables. Il ne leur était même pas permis d*habfter un peu de temps dans le même endroit, car les mauvais génies les forçaient d'émigrer ailleurs, avec défense d*emporter aucun de leurs ustensiles domestiques ; s'ils transgressaient cette défense, le démon les obsédait avec tant d'opiniâtreté pendant la l oulo qu'il les oblij^eail li n-porter ce qu'ils avaient pris. Aussi étaient-ils réduits à la plus épouvantable misère. Sur ces «Milrelailes, un néophyte ayant eu connaissance de leur inforluiii', el peisuadé que, s'ils embrassaient la foi chrétienne, ils ne tarderaient j>as à être délivrés par la grâce de Jésus-Chrisi des poursuites du démon, leur enseigna notre .sainte religion, et les conduisit dans un village de chrétiens. Là, cette famille commença tout d'abord par éprouver un soulagement sensible. Tandis qu'elle apprenait avec ferveur les prières et le catéchisme, elle était complètement délivrée ; mais lorsqu'au contraire, elle se relâchait dans cette étude et priait d'un cœur tiède, les vexations recommençaient ; et ainsi, le démon lui-même semblait prendre à tâche de les former à la piété. Quand tous eurent été baptisés, ils furent entièrement délivrés, et Ton m*assure que maintenant ils se portent à merveille et vivent, dans la joie et la paix, de la culture de leurs champs.
f( Au reste, si je voulais raconter en détail tous les autres traits de ce genre, je ne |)Ourrais finir celte lettre.
« Dans tout le cours de Tannée, j'ai entendu deux mille huit cent soixante-sept confessions, baptisé cent soixante-onze adultes, renouvelé les cérémonies dn hapléme à dix-sept adulie.s, enrôlé cent quatre-vingl-uoe personnes dans l'œuvre de la Pro-
pagation de la Foi. Le nombre des chrétiens de mon district s*élève en tout à quatre mille soixante-quinze, celui des catéchumènes à cent huit.
« Les apostats qui étaient venus Tan dernier avec des satellites dans le village où je célébrais les saints mystères, pour se saisir de ma personne, et qui avaient été repoussés par nos néoplivies, oni mis loiit en œuvre pour se venjçer de cet éeliec. Ils avaient même juré d'exterminer le nom clirélien du milieu de la Corée. Us sont allés trouver quel(|ues-uns des |)rineij)au\ mandarins, dans l'espoir d'ohteriir d'eux l'aulorisalion de massacrer les chrétiens, el de déposer accusations sur accusations contre notre sainte religion. Mais ils ont été éconduils i^^norainieusement ; et, à l'heure qu'il est, ils semblent avoir perdu, sinon leur haine, du moins toute leur puissance. Les néophytes qui à cette occasion avaient été pris et jetés dans les fers, ont été remis en liberté. Bien plus, à la suite de ces troubles excités par nos ennemis, un village tout entier s'est converti et s'est foit chrétien. »
De son côté, Mgr Daveluy écrivait, à la même époque : « Dans la partie orientale de la Corée, oh se trouve maintenant notre collège sous la direction de M. Pourihié, la croix porte encore
ses fruits. Des vexations graves faites à des chrétiens des environs firent craindre pendant un ceiiain temps des diriiculh's sérieuses. Tous ('i- iml sur le (jui-vive. On caelia sous terre les livres et le mobilier, el cha((ue nuit, les élèves et le missionnaire se tenaient prêts à fuir au j)remier siiciial. Mais le Seii^ueur commanda aux vents el à lamer,el il setil une grande tranquillité. Le mandarin, saisi de ce procès par les chrétiens, leur rendit justice sans que le mot de religion eut été même prononcé. C est de sa part, une marque de bon vouloir dont nous lui sommes très-reconnaissants. Sur d^autrcs points de la mission, il y a eu aussi quelques conflits, car le bon Dieu ne veut pas que nous puissions nous endormir dans une sécurité trompeuse. Mais, en somme, chacun des missionnaires a pu faire sa \isite en paix ; tous nos chrétiens ont été administré, et cinq cents baptêmes d'adultes ont augmenté d'autant notre petit troupeau. A Dieu seul toute la gloire !
« Et voyez combien admirables sont ses desseins ! Un caléchumène meurl baptisé par un catéchiste à l'heure de la mort. Celle même nuit une esjM'ce d'arc-en-riel parait sur la maison du défunt, au grand élonut iiicnt de qurbjues spectateurs païens el chrétiens. Les païens croient y voir un sigue du ciel, et une
quinzaine d'entre eux ont commencé à s^instniire de notre sain'e religion. Quelle qu'ait été la cause de ce phénomène ou prodige. Dieu en a tiré déjà sa gloire et le salut de quelques âmes. Certaines conversions se font, pardonnez-moî Texpression, contre toutes les règles. Dernièrement une jeune fille chrétienne est donnée en mariage à un païen, au mépris des lois de l'Église. Mgr de Capse met en interdit les parents de la jeune personne. Ne sai liani (jiie faire, ceux-ci vont trouver le jeune uiaiii' païen et lui di»î(*iit : « Nous soimiit s à cause de loi sous le poids d'une punition ^'rave ; il faut de suite apprendre notre doctrine, et nous faire délivrer. » (lelni-ci eeoiile, tout étonné, se fait expliquer le coninienl el le pourquoi, et finit par dire : " Il paraît que tout est bien onlonné dans votre relit^ion : elle doit être bonne : « el il se mal à apprendre le catéchisme. On espère qu'il sera baptisé sous peu.
« Une femme qui pratiquait à Tiusu de son mari ne savait guère de catéchisme ; on la presse d'apprendre un peu mieux. Elle prétexte Timpossibilité où elle se trouve et les difficultés de sa position ; mais ses raisons ne sont pas admises, et on la menace du refus des sacrements. Toute désolée, elle dit : t Puisque c*est ainsi, je n'ai plus qu*un moyen, c'est d'avertir mon mari et d'essayer de le convertir. — Fais comme tu voudras. • Elle tint parole, et le mari, docile à la grâce qui le sollicitait par la bouche (le sa femme, eonsenlit à être chrétien. Ces petits détails sont mescjuins en eux-mêmes ; mais pour moi il me paraît si consolant de voir tous les niovens ([iie Dieu prend pour attirer ses élus, que j'ai cru vous laire plaisir en vous les rapporlanl, tels qu'ils se présentent à ma mémoire. >•
Mgr Bernenx, dans sa lettre au Conseil de la Propagation de la Foi, du 23 novembre 1857, résume ainsi les travaux de celte année, qu'il nomme une année de bénédictions:
« Mettant h profit cette petite paix dont on nous laisse jouir, je me suis hasardé à appeler tous mes missionnaires à la capitale, pour assister à la consécration de mon coadjuteur. C'était la première fois qu'une aussi touchante cérémonie avait lieu en Corée ; nos chrétiens eussent été heureux d'y prendre part, mais la prudence ne nous permit pas de les admettre. Malgré la tranquillité dont nous avons à rendre grâce au Seigneur, noos devons cependant user de précautions extrêmes, et ne pas nous hâter de sortir de nos catacombes. C'est donc h huis clos, et au milieu des ténèbres de la nuil, que M. Daveluy. f[ni depuis onze ans a rendu de si importants services à cette mission, a reçu la consécraliou
(^piscopale, sons le litre d'évêqiie (î'Acônes. Nous étions encore tous réunis, et lorminions un synode de trois jours, où nous avons pris des mesures pour procurer l'avancement de nos chrétiens et la conversion des idolâtres, quand nous arriva, le 31 mars, d'une manière toute providentielle, et amené par Tange de la Corée, un confrère que personne n'attendait, M. Tabbé Féron. Ainsi cette mission de Corée, autrefois presque inaccessible aux Européens, qui, il y a deux ans, n^avait pas d'évéque, et pesait tout entière sur deux missionnaires et un prêtre indigène, la voilà maintenant avec deux évéqnes, quatre apôtres étrangers et un prêtre coréen. N'est-il pas vrai, Messieurs, que le sang des martyrs commence à porter ses fruits, et que le Seigneur parait avoir sur ce peuple de Corée de grands desseins de miséricorde? Serait-ce trop se flatter d'espérer que celle clirétienté, qui s'est fondée elle-même, sans le secours d'aucun missionnaire, qui, pendant de lonîï:ues années, par la seule vivacité de sa foi et rénergiede son caracli're, s'est soutenue, a pu même s'accroître, niali^M'é (le saiii^lanles persécutions ; est-ce trop se tlatter, dis-je, d'espérer qu'elle va nous donner d'abondantes moissons, maintenant que le Seigneur lui prodigue tant de secours, dans le zèle intelligent de mon vénéré coadjuteur et des cinq missionnaires qui l'arrosent de leurs sueurs apostoliques ? Il nous semble les voir, ces espérances, commencer déjà à se réaliser. Nous avons encore, sans doute, bien des ennemis dans toutes les classes; il est cependant incontestable qu'il y a une tendance plus sensible que jamais à se rapprocher de notre sainte religion. Les persécuteurs eux*roêmes le constatent, et des mandarins, comme autrefois cet empereur apostat, avouaient, il y a peu de mois, dans une de leurs réunions, que le Christ triomphait, et que, malgré leurs efforts, avant dix ans, la moitié du royaume aurait embrassé le christianisme. Que diraient-ils s'ils voyaient le fils d'un ministre du roi, mandarin lui-même, nous envoyer des présents, et solliciter, comme une grâce, la permission de nous venir visiter; s'ils savaient (jiie la Femme d'un des oncles du roi a euirai^é ses tVères h se faire eallioliijues, et que, dans ce mêim* palais où tant de fois on a juré (rexicrmincr jusqu'au dernier vestige du nom chrétien, le vrai Dieu a ses adorateurs qui n'allendenl que des temps plus calmes pour se présenter au baptême? Us verraient peutêtre, dans ces faits, raccomplissemeni des oracles de la sibylle coréenne, (fui annoncent que la reine mère doit mourir cette année (au fait elle vient de mourir), que le roi mourra Tan prochain (on le dit atteint d'une maladie récente, qui ne laisse aucun T. II. — i.'ioi,i8i m coftis. SB
espoir de guérison), et que dtos deoi ans la religiOD chrétienne sera florissante dans le royaume.
c Nous devons donc. Messieurs, remercier le Seigneur des bénédictions qu'il répand si abondamment sur ce pays, et le conjurer en même temps de nous les continuer. Les espérances que nous donne l'état actuel de la Corée sont fondées, mais une persécution générale pourrait les renvereer, et cette persécution, nous en sommes menacés prochainement. La reine mère, qui nous protégeait un peu, vient de mourir. Le crédit des hommes qui parlagcaieril sa modcraf ion tombe sensiblcmenf , tandis que nos ennemis arrivent aux premières charges. Déjii une adresse a été présentée au l oi, demauilaiil qu'on recherchât les chrétiens ; les commissaires spéciaux, qui parcourent en ce moment le royaume, reçoivent de nombreuses listes, en (rte desquelles les missionnaires tigurent et où des vi Haches entiers sont dénoncés. Déjià un vieillard de soixante- dix-huit ans vient d'être jeté en prison. Dans quelques semaines, au retour des commissaires, on délibérera au conseil royal sur le parti à prendre à noire égard. Dieu, qui tient en ses mains le cœur des rois, et sans la permission duquel un cheveu ne se détache pas de nos têtes, détournera peut-être les coups dont est menacé ce troupeau, qui déjà a tant souffert. Que s'il entrait dans ses adorables desseins qu*il fût encore frappé, et que nous fussions appelés à partager le sort de nos glorieux prédécesseure, notre dernière bénédiction. Messieurs, serait pour vous et pour les pieux associés de votre sainte œuvre, auxquels nous n*avons cessé de donner chaque jour une grande part dans nos prières.
« Le résultat de nos travaux pour l'année IsriO-l 857, est: conlessions annuelles, neuf mille neuf cent (jualre-vingl-une : baptêmes d'adultes, ciM(| cent di\-huit; baptêmes d'enfants de chrétiens, six cent deux; baptêmes d'enfants de païens à l'article de la mort, huit cent (|uatie; confirmations, deux cent vingt-six ; mariages, cent (juatre-vingt-cjuinze ; extrêmes-onctions, deux cent dix-huit ; non confessés pour cause d*absence, cent quatre-vingt-un. Total de la population chrétienne, quinze mille deux cent six. »
On sera surpris peut-être d'apprendre que le même courrier qui portait cette lettre de Mgr Berneux était chargé d'une autre lettre, dans laquelle le prélat suppliait la Sacrée Congrégation de la Propagande d*accepter sa démission de vicaire apostolique de Corée. Cette demande, on le pense bien, ne fut pas accueillie. Dieu résenait à son serviteur de plus longs combats couronnés
par un glorieux triomphe. Voici coramenl, deux ans plus tard, il expliquait lui-mcmo à M. Albrand, supérieur du séminaire des Missions-Etrangères, cette démarche inattendue. « N'allez pas en chercher la cause ailleurs que dans le motif exprimé : ïéikt de ma santé. Je suis parti du Léao-toDg avec la pensée que je ne rendrais d'autre service à la Corée que celui de lui sacrer un évéque. Ma santé, depuis longtemps ruinée et qui me rend de plus en plus incapable de rien faire, ne permettait pas d'espérer autre chose. Mais ce service me sembk assez important pour ne laisser lieu à aucune hésitation. Depuis mon entrée ici, je suis réduit, pendant au moins six mois chaque année, à ne pouvoir rien faire. L*hiver, j'administre un district aussi étendu, autant et plus ratifiant que celui d'aucun confrère, parce que, dans une mission comme celle-ci, où le travail est excessif, où les privations .sont conlinuelles, un moyen de tout faire supporter t^aiement aux conlrères, c'est que le vicaire apostolique prenne pour lui la plus large part de ce travail et de ces privations, et ne laisse aux missionnaires «pie ce (ju'évidemment il ne |)eut pas faire. Mais, ce district administré, je ne puis me livrera aucun travail ; pas de sommeil, impossibilité de prendre des aliments, de rester même assis, de réunir deux idées : voilà mon état habituel. Ma conscience s'inquiète, parce que Tœuvre de Dieu souffre. Sans téte qui le dirige, le zèle des missionnaires devient inutile, et cette Corée, qui ne demande qu'à marcher, reste stationnaire. Voila la raison qui m'a fait faire cette démarche, et qui me fait désirer que ma demande soit écoutée, quoi quMl doive m*en coûter. Mon cœur se brisera en quittant cette mission; Dieu sait combien je Taime; la pensée seule (|ue je cesserai de travailler dans notre société à laquelle je suis attaché du fond des entrailles, me remplit d'amertume. Mais Tintérèt de cette mission doit parler plus haut et faire taire toute autre considération. »
Comme on le voit, ce n'étaient ni le découragement produit par l'excès du travail, ni la crainte du danger, c'était l'humilité profonde de Mi^r Herneiix ((ui le faisait reculer devant les terribles responsabilités de sa position. Ce qui le prouve mieux que tout le reste, c'est (lu'après avoir accompli cet acte ({ue sa conscience lui faisait considérer comme un devoir, après avoir essayé de secouer ce fardeau qu il se croyait incapable de porter, il s'abandonna résolùment à la sainte volonté de Dieu, et continua de remplir tous ses devoirs de supérieur avec plus de soin et de zèle que jamais.
k répoque même oii il demandait à être déchargé du vicariat
apostolique, il insistait énergiqueraent auprès de ses confrères, les directeurs du séminaire des Missions-Etran^'ères, sur la nécessité de nouveaux ouvriers. « Les renforts que vous avez envoyés à cette mission semblent déjà produire leurs fruits qui, j'ose Tespérer, deviendront de plus en plus abondants. Nos chrétiens, pleins d'une bonne volonté admirable, font pour s'instruire des efforts qui dépassent tout ce que que je pouvais attendre ; la ferveur augmente, et ce mouvement parait se communiquer aux païens. C'est à nous d*entretenir et d'augmenter ces heureuses dispositions qui sont TefTet de la grftce, en leur procurant les moyens de recevoir lessacrementsdont ils sont saintement avides. Cette terre de Corée, Messieurs et vénérés confrères, ne demande qu'à produire ; mais il faut dos bras pour y jeter la divine semence et la cultiver, et les bras nous manquent ! Mgr le coaiijuteur qui a presque lerniiné son dictionnaire coréen-chinoisfrançais, s'occupe activement à recueillir les documents qui concernent nos martyrs di-puis Tintroduclion de TEvaiii^ile dans ce pays. Ce travail aussi dillicile([u'imj)orlanl nous mettra à même de rédiger d'une manière complète l'histoire de la religion en Corée. M. Pourthié enseigne les élèves de notre séminaire, et M. Petitnicolas, dont la santé exige du repos, va aider mon vénéré coadjuteur dans ses travaux. £n sorte que sur sept missionnaires que nous sommes ici, quatre seulement peuvent faire mission ; c'est trop peu.
« Chargé d'un immense district, le missionnaire aura beau se consumer de travaux d'un bout de l'année à l'autre, il succombera à la fotigue, mais il ne réussira pas à suffire aux besoins spirituels de son troupeau. Il ne faut pas oublier que la mission de Corée, depuis son origine, a été bouleversée par de continuelles persécutions et que, jusqu'à présent, les missionnaires y ont été si peu nombreux que, malgré le zèle ((ui les dévorait, il leur a été impossible de consacrer [dus d'un quart d'heure à chaque néophyte dans le cours d'une année. Maintenant, grâce aux bénédictions du Seigneur, nous sommes plus irancpiilles, et le nomlu'»' des chrétiens augmenle'chaque jour, il importe de les bien former. Plus tard, les difticultés seront plus sérieuses. Un des besoins les plus pressants, c'est l'instruction. Or, dans Tétat où nous sommes réduits, nons ne pouvons instruire que par les livres, et les livres manquent ; il est donc indispensable que quelques missionnaires abandonnent toute administration pour se livrer à l'étude de la langue et se mettre en état de pouvoir traduire nos livres de doctrine chrétienne. C'est pour celte rai-
'^le
son, Messieurs et chers confrères, que je vous ai demandé encore des missionnaires pour le printemps de 1859. Le temps semble arrivé où Tceuvre de Dieu peut être avancée dans ce royaume, veuillez donc nous venir en aide et croyez bien que, sans un besoin extrême, je ne ferais pas d*instance$« parce qa*iel tout ce qui n'est pas nécessaire entrave. Connaissant votre zèle à subvenir aux plus urgentes nécessités, je regarde comme assuré que deux confrères arriveront à Tépoque indiquée ; et en conséquence je ferai tous les préparatife pour les envoyer chercher. Us doivent être à Ghang-haî en novembre ou en décembre 1858, et partiront en janvier 1859 pour arriver, vers le 19 mars, aux îles où un haleaii les ira prendre. Que s'ils ne viennent pas h ce rendez-vous, je ne sais conimcnt nous passerons Tannée 1859 ; l'argent va nous manquer, et déjà nous sommes grevés d'une dette de 1 rente mille francs. »
Par suite de cette demande, deux nouveaux missionnaires, MM. Landre et Joanno, furent envoyés en Corée, où ils essayèrent de pénétrer par mer dans le courant de Tannée 4859. Mais Timpcritie ou le mauvais vouloir du capitaine chinois fut cause qu'ils manquèrent au rendez-vous, et durent rentrer à Changhai, après trois mois d'inutile navip^ation.
L^histoire de l'année suivante (1857-1858), nous est racontée dans diverses lettres adressées au séminaire des Missions-Étrangères par Mgr Berneux, M. Pourthié et Mgr Daveluy. Le diii le plus saillant est la mort de M. Maistre, mort qui fut pour ses confrères, déjà surchargés de travail, une bien douloureuse épreuve. Du reste, Tétat général de la mission n'a pas changé. Ce n*est, comme les années précédentes, ni la guerre ni la paix, ni la persécution proprement dite ni la tranquillité. L*œuvre de Dieu va toujours en progressant, au milieu de difficultés de toutes sortes. Mais au lieu dVn résumer les détails, laissons, au risque de quel(|ues redites inévitables, les missionnaii es eux-mêmes nous raconter, chacun de .son ( ôié, leurs tribulalions et leurs joies, leurs craintes et leurs espcrances. Ces lettres que nous citons ont été écrites par des martyrs ; elles sont, à ce titre seul, des mODUnienls («récieux, chers aux co'urs chrétiens.
La lettre de Mgr Berneux est tlu 14 août 18rj8. tt A Tépoque où je vous écrivais Tannée dernière, noire horizon était sombre; on parlait de persécution générale, et déjà des arrestations avaient eu lieu. Dans le cœur de l'hiver, sur différents points du royaume, des chrétiens furent saisis et emprisonnés. Dans le district de Mgr d'Acdnes, un village entier, pour se sous-
traire aux poursuites des satellites, s'enfuit sur les nioninfînes, abandonnant ses maisons et ses ehamps, tandis que d'aulies familles du voisinage cherchaient leur salut dans une émigration lointaine. La persécution s'anaonçait donc en grand, lorsque tout d'uD coup les prisonniers sont élargis, sans apostasie, un seul excepté ; les fuyards descendent de leurs montagnes, et Monseigneur le Coadjutcur, qui avait aussi pris la fuite, rentre dans sa retraite. Marie, la Consolatrice des affligés, avait abaissé un regard de compassion sur ce petit troupeau tant de fois et si crnellement éprouvé, et l'orage s'était dissipé soudain. Les captifs ont été relftchés, tandis qu*un de leurs accusateurs, qui s'était présenté au mandarin et au commissaire royal avec une liste de cent chefs de famUles chrétiennes, a été garrotté, jeté en prison et roué de coups. L'issue de cette affaire est une victoire pour nous; victoire importante, en ce qu'elle donne du cœur à nos néophytes, et rassure les païens que la crainte seule arrête encore. Les familles qui éraigrent au loin, dans ces circonstances, sont réduites à une grande misère cL ont beaiicouj» à souffrir. Tout en compatissant à leurs épreuves, nous nous consolons dans l'espérance du bien qui en résultera. Ces émigrants portent avec eux, dans les contrées où elle n'a pas brillé encore, la lumière de TEvangile, et nous attirent pres(iiie toujours un certain nombre de païens. C'est la semence emportée par la tempête ; dépoi»ée sur une terre inculte, elle ne tarde pas à la féconder.
a Le nombre des baptêmes d'adulies n'atteindra peut-être pas, cette année, le chiffre de Tan dernier ; cela lient à la résolution que nous avons pri.se d^exiger, des nouveaux convertis, plus d'instruction et une plus longue épreuve. Mais, en revanche, le nombre de nos catéchumènes a presque triplé ; près de douze cents sont inscrits sur mes listes. Nous avons tous remarqué, avec actions de grâces envers le bon Dieu, le mouvement qui se fait sentir dans tout le vicariat : la capitale surtout semble se remuer. On fait des efforts inouïs pour s'instruire ; on y est généralement plein de ferveur malgré les obstacles qu'il faut surmonter. Ce mouvement des chrétiens gagne les infidèles et déborde en dehors des murs de la ville royale. Une famille des plus nobles du royaume a embrassé la foi ; le chef de cette maison, beaupère d'un proche parent du roi actuel, a été baptisé pendant l'hiver. Bien d'autres conversions suivront celle de cette famille, si elle devient fervente. Dans la ville où résident les Jajtonais nous avons un catéchumène habile et plein de zèle. Huit nouvelles cbrélieutés se sont formées dans le district du P. T soi.
et sept autres s'annoncent pour l'année prochaine. Une conversion, que vous connaissez sans doute, promet de grands résultats, parce que le doigt de Dieu s'y montre clairement.
« Il y a deux ans, un bateau coréen fut porté par une tempête dans les parages de Canton. Les hommes qui le montaient mouraient de faim, lorsqu'ils furent aperçus par un navire anglais. Un seul d*entre eux put être recueilli et conduit à Hong-kong, où se trouvait un de nos élèves coréens. Dans Tintention des hommes, ce jeune élève avait été envoyé de Pinang à Hongkong pour rétablir sa santé ; mais la divine Providence voulait se servir de lui pour sauver une âme, et, avec elle, peut-être beaucoup d*autres. Instruit par cet élève, sous la direction de M. Rousseille, ce naufragé a été baptisé. 11 est revenu heureusement cette année en Corée, où il a pu rencontrer M. Férou et le P. T'soi, qui l'ont muni de livres, et lui ont indique les moyens de se mettre en communication avec moi. Ce nouveau chrélien est de Quelpaert ; il est intellip^ent et d'une foi vive ; il ne doute pas que sa famille, environ quarante personnes, ne se convertisse entièrement. Daigne le Seigneur donner de 1 accroissement à ce grain de sénevé! »
Ajoutons de suite ([ue Félix-Pierre (c'est le nom de ce converti) revint en Corée à la Un de 1800, pendant les fêles de Noël, pour recevoir les sacrements. Il avait eu beaucoup à souffrir de la part des parents de ses compagnons de naufrage, qui Taccusaient de les avoir tous assassinés. Le mandarin eut le bon sens de le renvoyer de la plainte, en disant aux accusateurs : « Êtesvous fous ? je comprendrais que six hommes en eussent assassiné un; mais qu'un seul en ait tué six, c'est par trop fort. » Félix avait converti déjà une vinguine de personnes, la plupart membres de sa famille. 11 avait acheté une barque dont tous les matelots, excepté un qu'il espérait gagner plus tard, étaient catéchumènes. Un de ces derniers, nommé Kô, fut baptisé par M. Petitnicolas sous le nom de Pierre, et ainsi que Félix, voulut de suite s*enr61er dans Tœuvre de la Propagation de la Foi. Mgr Berneux leur avait promis de leur envoyer un missionnaire aussitôt que possible, niais il ne put tenir sa parole. En 1866, au fort de la persécution, Félix revint de tiouveau en Corée, amenant au prêtre deux autres nouveaux convertis tout préparés au baptême. Il avait, dans l'intervalle, été jeté par un naufrage sur la côte du Japon, où il vit les missionnaires, entre autres le vicaire apostolique, Mgr Pctitjcan.
« Parmi nos catéchumènes, » continue Mgr Berneux, « un
certain nombre montrent one foi et une constance si toachantes que je ne pois résister au plaisir de vous en citer quelques traits; ils Yous édifieront et vous feront prier pour nous. Un enfant de quinse ans veut se (aire chrétien ; en quelques mois il apprend les prières et le catéchisme. Hais son père et sa mère, instruits de sa détermination, cherchent à Tébranler par toutes sortes de moyens. On lui représente la mort qui le menace, s'il est découvert ; mais la mort devant lui ouvrir le ciel, il ne la craint pas. On le frappe cruellement ; il souffre les coups en silence, et, quand son père esi laiigué de frapper, il se love et proteste qu'il sera chrétien. 11 n'est pas encore baptisé.
« Tonclu^ de la foi de ces néophytes, le Seig^neur semble vouloir la confirmer encore en i^loriliant ceux qui, sur cette terre coréenne, l'ont gt-néreusement confessée par l'effusion de leur sang. Voici ce que m a écrit M. Féron : « A Mang-sang-i, province de Kang-oucn, faisant l'administration, je trouvai un enfant de douze à treize ans, nommé Hoang, infirme de naissance. 11 ne pouvait se tenir debout, et n'avait jamais marché qu^en rampant sur les coudes et les genoux ; il était d'ailleurs pieux et assez bien instruit. Touché de son état, j'invitai les habitants du village à demander à Dieu sa guérisoo, par Tintercession des martyrs de la Corée. Ma proposition fut accueillie avec une sorte d'incrédulité. Néanmoins, sur mon ordre formel, on commença une nenvaine le jour de mon départ, 30 novembre; j'avais donné, de mémoire, les noms de quarante martyrs principaux, et promis de dire la sainte messe le jour de la clôture, fête de l'Immaculée^Gonception de la Sainte Vierge. Une lettre des chrétiens de Mang-sang-i m'apprend que, le jour même, Tenfani a été guéri. Je n'ai aucun détail certain sur le moment où s'est opérée laguérison. Un oncle de renHint a dit, dans une chrétienté j)eu éloignée de chez moi, qu'au moment où, les prières rcciices, les chrétiens se levaient, les jambes malados s'étaient étendues avec un craquement, et l'enfant s'était levé comme les autres. Je ne dois pas taire une circonstance dont Votre Grandeur pourra reclieiclicr et apprécier la cause, c'est que la guérison est incomjjléie, en ce sens que l'enfant se sert encore d'un bâton pour s'aider en marchant. »
« La distance dos lieux ne m'a pas encore permis de faire dresser un procès-verbal. Une autre guérison a été obtenue de la même manière dans mon district ; mais les documents que j'ai reçus ne sont pas assez authentiques pour que je puisse en écrire maintenant les détails.
« Voilà, Messieurs et chers Confrères, les consolations que le
Seigneur nous ménage ; les éprouves ne nous inanijucni pas non plus. Le l»on Dion nous on a onvové une, celle année, qui nous u lous douIonri'UMMncnl alfcclt s : M. Maislre est mort. Ce cher confrère eiail venu me voir, l'an dernier, à la lin de mars, en terminant son adminisl ration. Malj^Mé sa lassii nde, il semblait bien portant. Dans le courant du mois d'août j'allai» à vint^l lieues, passer un jour avec lui ; sa santé était encore bonne. Néanmoins, comme je savais qu'il avait été fatigué de sa précédente administration, je lui donnai un district un peu moins pénible. 11 se mit en campagne au commencement de novembre. Le 18 décembre, j*appris que ce cher confrère, atteint d'une maladie grave, se mourait à huit lieues du village où je iaisais mission. Je partis en toute hâte et j'arrivai h la nuit auprès de lui. Son état était en effet bien alarmant ; trop faible pour articuler un seul mot, il me reconnut cependant et me prit la main en souriant. Craignant qu'il ne paÂsâtpaslanuit, je lui donnai l'absolution et lui ofTris l'extrêmeonction qu'il refusa, me donnant à entendre par signes que le danii^er n'était pas encore pressant, et qu'il désirait attendre. La nuit lut assez bonne. Le lendemain 19, M. Petitnicolas arriva, après une marche continue de vinc^l heures. Nous pa>sâmes la journée dans la chambre du malade, lui j»rodiguant tous les secours qu'il était en notre jxinvoir de lui procurer. Le mal semblait parfois offrir (iueb[ues lueurs d'esj)érance, qui ne tardaient pas à s'évanouir. Le fO décembre, avant le jour, je lui donnai le saint viatique, l'extrème-onclion et l'indulgence plénière, au milieu des sanglots de nombreux chrétiens, que mes ordres avaient élé impuissants à écarter de la chambre du malade: ils voulaient voir une dernière fois celui qui avait eu |>oureuxraiïection d'une mère, et assister à la mort d'un saint. Je le laissai seul faire son action de grâces et s'entretenir avec son Dieu qu'il devait bientôt posséder. Sur les dix ou onze heures du matin, pendant que je récitais mon office, on vint m'averlir que le mal faisait des progrès rapides. Nous allâmes, M. Petitnicolas et moi, dansFappartement du malade, d'oh nous ne devions sortir qu'après avoir recueilli son dernier soupir. Son regard était fixe, sa respiration courte et pénible ; il ne reconnaissait plus personne. Enfin, à midi, il rendit paisiblement, sans violence et sans douleur apparente, sa belle 6me k Dieu, Lorsque j'en donnai la nouvelle aux chrétiens qui se tenaient en firand nombre dans la cour, leurs sanglots, expression d une douleur bien sincère, annoncèrent à tout le village (jue leur père venait de leur être enlevé. En ce jour, "20 décembre, les chrétiens de Corée perdaient un père, un
apdtre; les missionnaires un modèle de toutes les vertus apostoliques ; et moi, je perdais un ami dont les conseils m'ont été plus d*une fois utiles dans cette mission. Enfin, le %b décembre, à 9 heures du soir, assisté de M. Pelitnicolas, et au milieu d*un concours de plus de trois cents chrétiens, je déposai sa dépouille mortelle dans le tombeau qui lui avait été piôparé sur le sommet d*une petite montagne. M. Maistre a laissé parmi nos chrétiens une réputation bien méritée de grande sainteté. Toutes les vertus dont il n'a cessé de nous édifier avaient leur principe dans un cnlier abandon à la volonté do Dieu, auquel, dès son entrée dans la carriî'ro ;ip()sloli((U(\ il s'i'lail donné sans réserve. Dieu seul connaît ce (ju'il a eu ii souffrir, pendant dix ans de courses incessantes et inutiles, pour entrer dans celte mission. Au milieu de tant et de si longues souffrances, son calme et son aménité ne se sont jamais démentis un instant ; au point que des hommes qui ne pouvaient comprendre tant de vertu, raecusèrenl de ne pas désirer sérieusement d'entrer en Corée. Toute la vie de M. Maislre se résume dans un mot qu'il nie dit quelques incitants avant sa mort. Je lui demandais s'il faisait volontiers à Dieu le sacrifice de sa vie ; recueillant alors le peu de forces qui lui restaient : « Je Tai fait dès le premier jour. Monseigneur, » me répondit-il. Et, dans une autre circonstance, lorsque, k la prière des chrétiens, je lui offrais un poste qui me semblait devoir répugner à ses goûts, il m'écrivit ces mots, dignes d*un saint missionnaire : « Je fais tout par devoir, rien par plaisir, mais « tout avec plaisir. »
« La mort du bien regrettable Bf. Maistre, » écrivait de son côté M. Pourihié, « a été le grand accident de notre mission. Ce bon confrère, obligé de traverser un petit bras de mer, a attendu pendant quatre heures, les pieds dans la boue et par un froid terrible, qu'une barque chrétienne vînt le prendre ; celte embarcation arrivée, il dutencore passerquaire heures dans l'huniidité. Aussi ne tarda-t-il pas à ressentir les premiers S)'mplômcs de la maladie (jui nous Ta ravi.
« .\ part cet événement, il n'est rien arrivé d'extraordinaire; le bon Dieu augmente toujours son petit troupeau de quelques additions annuelles, et sa souveraine Majestéa daigné nous favoriser de consolations assaisonnées, comme toujours, de tribulations et d'épreuves. Les unes comme les autres vous ont été décrites par des personnes plus compétentes que moi ; je m^abstiens donc d'entrer dans ces récits, et vais d*un autre bord.
« Ne voici toujours enfoncé dans les montagnes centrales de la
Corée, donnant mes soins h quelques enfants et à une petite chrétienté qui s'épanouit autour de moi. Comme cela doit être dans un pays qui semble encore bien loin de reconnaître la liberté religieuse, nos affaires se t'oni à petits pas, sans bruit et dans les ténèbres: à ces conditions, si nous ne passons pas inaperçus, du moinson feint de ne pas nous apercevoir. D'ailleurscertains événements, qui sont grands pour ce petit royaume, occupent Tesprit de nos païens et même de nos gouvernants. L'année dernière, à Tautomne, la mort de la vieille reine, mère àdoplive du roi, entratna le deuil général commandé à tout le peuple coréen. Incontinent après, la femme du dernier roi défunt voulut obtenir, avec le titre de reine mère, une large part à Tautorité : elle était secondée dans cette enireprise i>ar un parti puissant, à la téte duquel se trouve la famille de cette femme. Comme le gouvernement résistait à ses prétentions, elle a poussé la hardiesse jusqu à tenter de se défaire du souverain actuel. On s'en est avisé à temps, et le roi n'a pas pris le breuvage empoisonné. Celte méchante femme a continué ses criminelles intrigues ; plusieurs fois elle a essayé dMncendier la capitale. Le gouvernement, fatigué de ces menées, a fait mourir les deux chefs de cette famille remuante.
« Vous ne soupçonneriez pas, monsieur le Supérieur, avec quelle courtoisie le roi de Corée se défait des puissants personnages qu*il ne veut pas livrer aux tribunaux. Jl leur envoie fort poliment un présent, qui consiste en une bonne dose de poison ; cela veut dire : Faites vos dispositions testamentaires, et puis avalez ma potion. Ces hauts dignitaires ne désobéissent jamais, ils prennent leur parti en braves, et en peu de jours se font mourir. Les deux mandarins en question sont morts de cette manière, et en même temps que le gouvernement était délivré d'une entrave, nous Tétions aussi d'une menace de persécution ; car ce parti est irès-hostile h notre foi.
« A l'agitation causée par ces événements a succédé la crainte de la famine; et, pour plus grande comjdication, voilà qu'une brillante comète apparaît h l'occident, court avec grande vitesse du nord au sud, double Anlurus dans la journée du 7 octol)re, et se trouve en ce moment dans la constellation du Serpent. Ce bel astre a achevé de décontenancer le peuple coréen ; c'est presque une épouvante comme au jugement dernier. De tous côtés l'on vous affirmera qu'il y a guerre imminente, que les armées * sont en marche ; beaucoup de païens ont déjà couru se cacher dans les montagnes les plus affreuses; ceux qui restent sont pâles de terreur. Qu'arrivera-t-il ? on ne peut rien assurer ; mais rhis-
toire coréeoDe prouve que, dans ces années de panique, il se trouve toujours des aventuriers qui, exploitant l'effroi général, en profitent pour piller, pour faire des levées en masse, mettre tout à feu et à sang, et même parfois s'emparer du trône. On n*en viendra peut-être pas Jusque-là, mais très-probablement cette année nousaurons beaucoup à souffrir, ne fût-ce que des voleurs, qui déjà s'orgaoiseot en bandes pour le pillage, et au besoin pour rassassinat.
« Nos chivliens et nous, saclianl qu'il ne peut guère arriver quelque chuse de pire, nous nous tenons tranquilles, appuyés que nous sommes sur la volonté divine, et convaincus (jn elle fera tourner les événements à sa plus grande gloire el à notre bien spirituel. »
Quelqties semaines plus tard, en novembre, MgrÛaveluy écrivait à son tour :
« Notre année se résume ainsi : misères sur misères, mais partout grande protection de Dieu, et, au milieu des tribulations, avancement de l'œuvre apostolique.
« Dès avant le départ de nos dernières lettres, un chrétien âgé de soixanle-treize ans avait été saisi et emprisonné, sur ^o^ dre d'un grand inquisiteur envoyé par le roi, avec des pouvoirs illimités, pour visiter secrètement les provinces. Le néophyte fut enfermé dans une ville, à deux lieues de ma résidence. Bien qu'il fût arrêté pour cause de religion, il y avait aussi probablement quelque autre motif étranger à la foi. Quoi qu'il en soit, il avait été assez bien traité, quand le juge, auquel avait été confié son procès, sembla vouloir soulever une affaire plus grave. Il interrogea Taccusc sur notre présence dans le royaume, sur nos allées et venues dans son village, sur d'auircs détails fort peu rassurants pour nous, et ajouta quelques tortures à ses questions. Le bon vieux répondit assez a«iroitemenl, sut décliner les réponses directes, el. sans avoir eu le courage de confesser hautement sa foi, put éviter une apostasie formelle. L'inquisiteur, qui n élait pas mal disposé, ne se montra pas diflicile el le chrétien fut relâché sans bruit, après environ deux mois de captivité.
« A cette même époque, un païen ennemi de la religion, et qui en connaît assez bien tous les secrets parce que plusieurs de ses parents la pratiquent, voulut soulever une persécution générale. Il dressa donc une liste de cent chrétiens choisis entre les plus notables, et la fit présenter au grand inquisiteur. Quand ce chef de la police la reçut, il était en compagnie d'un autre mandarin très-haut placé. Celui-ci, en ayant pris lecture, dit : t Voilà
a d'un seul coup plus de cinq cents victimes (il parlait des familles « des personnes dénoncées). Est-il ju.ile de faire celte boucherie, « ou bien ne vaut-il pas mieux ne punir qu'un seul homme? « C'est à vous d'en décider. » Sur ce, Tinquisiteur envoie aussitôt ses satellites pour saisir Taccusateur, et le fait lier de la corde rouge réservée aux voleurs et aux grands criminels. Le païen fut battu, traîné de prison en prison, et eut grand'peine à obtenir la vie sauve, après plus de deux mois de détention. J'ignore si la pensée de dénoncer les chrétiens lui reviendra encore en tête. Ce châtiment n*est-il pas un coup de la Providence ?
« Toujours vers le même temps, c'est-à-dire fin novembre, des
idolâtres poussés par la cupidité, voulnreni rançonner les néophytes, et, pour y mieux réussir, conticliiciil le sceau du grand inquisiteur. Les chrétiens reconnurent la fraude et la signalèrent au mandarin, (jiii tit arrêter les faussaires. L'esclandre avait eu lieu dans un village situé à deux lieues de ma retraite. Un des païens com(M'omis était initié à toutes les affaires de la mission ; il savait notre présence dans le pays et connaissait même, dit-on, ma résidence. Pour se justifier devant le juge, il accusa nos chrétiens, et Tun d'eux fui cité au tribunal du mandarin, qui l'interrogea en termes très-modérés, cherchant moins à le mettre dans rembarras par ses questions qu'à lui fournir des moyens de défense.
« Le pauvre homme ne comprit pas les intentions bienveillantes du juge; il perdit la carte et, disant ce qu'on ne lui demandait pas, se déclara chrétien. Il n'y avait plus à hésiter ; le mandarin le fait battre assez légèrement, et du premier coup obtient, avec l'apostasie, l'aveu qu'il a chez lui des livres de religion. Quelques j)ai'ol('s de dépit, qu'il laisse échapper, ii rilent le juge omnipotent et le font envoyer au chef-lieu militaire de la province. Bientôt il est mis à la «fuesiion, les aveux se confirment et sont aggravés par les charges de Taccusateur païen, qui lui aussi ;ivait été transféré à ce nouveau tribunal. Aussitôt on envoie des satellites j)our chercher les livres dénoncés. Les satellites de cette ville sont renommés pour leur férocité, et nos annales font foi de leur haine contre la religion; mais cette fois ils eurent sans doute une consigne sévère, car leur conduite fut honnête et digne d'agents civilisés. Arrivés sur les lieux, ils font leur visite et ne trouvent rien ; tous les objets suspects avaient été cachés. Us pressent et menacent le père du prisonnier, lui déclarant qu'ils ne quitteront son domicile qu'après avoir atteint le but de leurs perquisitions.
Celui-ci se trouble, va secrètement chercher daos leur cachette les livres réclamés, et en voulant les retirer, fait tomber une caisse d^objets religieux, presque tous venus d'Europe. A ce bruit, les satellites accourent, mettent la main sur le tout, et repartent bondissants de joie.
« L'affaire devenait des plus graves ; les objets européens surtout allaient provoquer un examen sévère, et toute la chrétienté se voyait déjà compromise. Aussi les néophytes des environs furent bouleversés; chacun partit ii la (h'handadj', abandonnant son moblMeret sa récolle. Ce lui un niuuienlde désolation. Des coiirrit'is iii'ariivaient jour et nuit, et les fidèles m'engageaient h liiir, craififnaiil (luc mon domicile ne fût aussi dénoncé, A la vue dr^ îioiivclles pièces de conviction, les satellites furent ('\ pédiés de nouveau pour saisir (luelqnesehréliens ; le villai^^e était évacué. Ne trouvant donc personne, les hommes de police se bornèrent à d'insignifiantes recherches sur les montagnes, attendirent quelque temps, mais en vain, le retour de la population, et se retirèrent on ne sait où, sans même avoir visité les villages voisins, chose inouïe jusqu'h ce jour. Depuis lors, plus de nouvelles. La conjecture la plus probable, et confirmée par des amis de rinquisiteur, c'est qu*ayant sur nous les données les plus précises, il craignit de me faire prendre, incertain de ce qu*en penserait le gouvernement, et il continua ses courses sans plus s'occuper de la question. Pour notre prisonnier, il dut souffrir encore pendant quatre mois ; on parvint à faire intervenir quelques amis du gouverneur, et le jour de Pâques il reparut chez les chrétiens. Aucune autre suite ne fut donnée à ce procès. Sommes-nous donc en Corée? Autrefois de telles affaires eussent causé un embrasemenl i^a-neral, niainlenant il semble (juc chacun cherche à les étouffer dès roriirine. Cependant il reste; toujours un parti hostile à notre foi, et depuis le [)rinleuips, à diviM'ses reprises, des menaces se sont fait entendre ; plusieurs de imis amis païens en craignent l'effet dans un avenir peu éloi^Mié. En attendant, nous marchons, et nous avons encore un peu progressé. Vous verrez par notre compte l'endu que le chiffre des ba|)témes d'adultes est assez satisfaisant. iNous remarquons dans certaines localités et surtout à la capitale un mouvement bien prononcé; les catéchumènes se présentent en grand nombre.
« Les faits édifiants ne manquent pas. Je veux vous en citer un tout récent, et qui dure encore. Une jeune femme, pour éviter de coopérer aux superstitions dans la maison de son mari, feint une maladie qui semble lui raidir les bras et lui coller les
deux mains contre les épaules. Depuis deux ans elle se tient, jour et nuit, dans celte terrible position, sans que sa constance faiblisse. Elle a dû, en outre, avaler mille drogues commandées l>our la guérir, cl subir des opérations douloureuses. iMais tout lui paraît facile, parce (|u'il s'agit du salut de son âme. Ce printemps, elle a pu s'échapper un instant de la maison, el aller recevoir les sacrements près do Mgr de Capse.
<' Plusieurs de ces vexations domestiques, courageu.sement .supj)ortées il y a peu d'années, porlenl déjà leurs fruits. La con.slance d'un néophyte nous a récemment amené au moins trente ou quarante personnes, aujourd'hui baptisées ou catéchumènes. D'autres ont converti seulement leur propre famille, et ces cas sont fréquents. Certains villages aussi semblent fortement ébranlés, et nous y ferons des recrues. Une nouvelle h laquelle vous ne serez pas insensible, c'est que nous avons un catéchumène capable et influent dans la ville où résidenl les Japonais. Il s'est mis en rapport avec le missionnaire, el lui a fait espérer un noyau de fidèles pour l'administration qui va commencer. Qu'en résultera-l-il? Priez beaucoup pour cette chrétienté au berceau, mais priez encore plus pour la grande île. Vous savez qu'un Coréen avait été sauvé de la mort, près de Canton, par un navire anglais, et que, recueilli par notre procureur de Hongkong, il y fut baptisé. Ce brave homme est revenu par Péking el Pien-men. Il eut beaucoup de peine à se faire recevoir par nos néophytes, mais enfin sa constance fut couronnée, el on le reconnut comme un frère. Or, après avoir vu deux d'entre nous, il est retourné h Quelpaert dans sa famille, espérant la convenir loin entière, el il a promis de venir nous voir l'été prochain. Vous comprenez quelles heureuses conséciuences aurait la réussite de sesefforts. Celle île, qui est fort peuplée, n'a sans doute jamais entendu la bonne nouvelle. N'est-ce pas un coup de la Providence que le retour de ce naufragé converti en apôtre ?
« Je ne puis me refuser à vous tracer ici une ébauche du bien merveilleux qui s'opère aujourd'hui dans une chrétienté perdue au fond de la province, du sud-est. C'est absolument le grain de sénevé jeté en terre par la main de la Providence. En 1801, un chrétien fut envoyé en exil dans cette contrée lointaine, que d'énormes montages isolent des autres districts. C'était un néophyte fervent et capable. Sa conduite digne et régulière lui gagna tous les cœurs, et toutefois on ne cite qu'une famille convertie alors par ses soins. Plus tard, une seconde famille fut amenée par la première, mais les fruits ne se hâtaient pas de mûrir. Aussi,
quand nos confrères y firent Tadministnition en 1837 et i838, le
peu (le chréiitMis qui se trouvaient là, trop éloli^nés des aiilres pour joiiii- racileiiient des secours relii^ieux, éniigivrent pour se rapprocliei' de la niasse des lidcles. Ku {H'A9, la jteisccnliou ne faisant grâce nulle pari, tout fut dispersé; ne saciianl alois où planter sa lenle, une de ees taniillcs clirétienues retourna au jtays natal et y trouva le câline. Fidèle à ses devoirs, et plein»' de la ferveur que les sacrements lui avaient conférée, elle ne cacha passa religion ; d'ailleurs on avait bien deviné le motif de son émigration. Ëlle parla de Dieu aux parents, puis aux amis, et un nouveau groupe se fonua presque aussitôt. Les rapports avec d'autres chrétiens ne pouvaient avoir lieu que de loin en loin; mais Dieu seul ne suftlt-il pas à celui qui le cherche d*UD eœur droit ? Chaque jour le petit troupeau croissait en nombre et en ferveur; et quand nous y arrivâmes en i845. Il y avait déjà environ cent cinquante catéchumènes, sans compter beaucoup d*autres qui avaient émigré pour se rapprocher des centres chrétiens. Huit et dix jours de marche n^effrayèrent pas ces fervents néophytes. N'ayant pu me rendre dans leurs montagnes, j'en vis arriver vingt ou trente dans Thiver de 1846, et parmi eux (pielipies femmes. Les impressions que j'éprouvai à la vue de ces frères, venus comme d'un aulie monde, étaient plus fortes encore dans leurs àines attendries. Ces braves gens, d'une simplicité aduiinlilc (jui est, ce me semble, le eaiaeiére pro|>re de cette contrée lointaine, joignent à cette heureuse disposition une foi profonde et une grande fermeté. Ils ne voyaient en moi que l'envoyé de Dieu, et des pleurs continuels témoignaient de leur bonheur : aurais-je pu rester les yeux secs? Je promis de faire tous mes efforts pour aller bientôt les visiter, et de retour chez eux, l'ardeur de leur prosélytisme, doublée par la grâce des sacrements, échauffa leurs voisins et augmenta le nombre des catéchumènes.
« En 1847, je partis pour ce pays ; mais j'en étais encore bien loin, quand un accident impossible à réparer m*empécha de continuer mon voyage. Même tentative en 4848, et cette fols encore obstacles insurmontables. Ces pauvres délaissés, en voyant leurs courriers revenir seuk, se réunirent à Toratoire, et tournés vers Tautel que surmontait un crucifix, poussèrent de longs gémissements. Ce ne fut qu'au commencement de 4850 qu'ils purent enfin recevoir chez eux le P. Thomas T'soi. Qui i)ourrait décrire le spectacle louchant qu'il eui sous les yeux pendant le peu de jours qu'il put leur accorder?
« Cependant, chaque année de nombreuses émigrations sortent de CCS montagnes, le mouvement prend un accroissement rapide, et le prêtre, à chacune de ses visites annuelles, conlere le baptême à beaucoup de nouveaux frères. Notre culte est un fait publie ; le catéchiste est connu comme tel par tous les habitants, et chaque jour quelque idolâtre vient lui demander ce que c'est que l'Ëvaogile. Loin de désigner ici notre foi par an terme de mépris, comme on le fait ailleurs, on ne rappelle que la sainte RêH^ion ! Le gouverneur a connaissance de ces faits ; mais comme il croit que presque tout le peuple y prend part, et qa*i! ne pense pas pouvoir arrêter le mouvement, il se tait ; d'ailleurs les prétoriens sont pour nous, et savent par leurs rapports aux mandarins prévenir les mesures rigoureuses. Il y a bien quelques vexations île la part des païens, mais jusqu'à présent on a pu leur tenir tête. Ainsi, il y a trois ans, un j;rand village, poussé par son chef, tint conseil et décréta do chasser tous les chrétiens établis sur son territoire. Sur ce, le chef étant allé pas.ser quelques jours riiez un j)aïen de sa connaissance, leur entrelien roula sur la relii;ioii. I/ami en parla favorablement, et dit que surtout il fallait bien se garder de loucher aux chrétiens, parce que ce serait s'exposera de graves accidents. Noire homme revint donc au village, bien décidé à révoquer le décret d'expulsion ; mais pendant son absence. Tordre avait été déjà intimé aux fidèles de déguerpir, ef, sur leur refus, des dommages commis et un néophyte blessé. Le chef, dont les idées étaient changées, se mit en colère de ce qu'on avait fait cette démarche sans lui, punit sévèrement ceux qui avaient molesté les chrétiens et se posa en protecteur de la religion, qui continue de faire des prosélytes.
« Vers la même époque, un païen de la capitale va passer un mois ou deux dans ce pays pour ses affaires. Le bruit public lui apprend que tels et tels sont chrétiens ; il les fréquente el, les trouvant d'une rare probité, leur demande h connaître la religion. Son désir est aussitôt satisfait ; il lit nos livres de prières, devient l'ami des chrétiens, avoue ([ue leur loi est bonne, et, touché de la misère de ces jiauvres gens qui ne pouvaient se bâtir un oratoire convenable, il leur donne cent francs pour aider à la construction d'une église.
« 11 y a deux ans, un de nos néophytes a été exilé dans le chetlieu de ce district. Chrétiens, païens, prétoriens, lous lui sont favorables, et il vit Ih beaucoup mieu> qu'il n'eût pu faire dans son pays. 11 a appelé près de lui sa famille, et pratique fort tranquillement son culte. Quelques personnes influentes, gagnées sans
T. II. — LlftOUai Dl CORtl. tt
doute par Texample de si vertu, ont reçn le baptême. Cette chrétienté est âojourd'hni dansuD état bien consolant : Tadministration y a eu lieu, rautomne passé, dans huit stations différentes. Le prêtre D*a pas à se cacher des païens, qui s'informent de loi avec intérêt : c*est vraiment la liberté. On parle de dix on douze stations pour Fan prochain. Un village de treize maisons, tout récemment converti, a envoyé une députation pour solliciter la visite d'un prêtre. N'est-ce pas admirable, que toos ces fruits de salut soient l'œuvre d'un seul exilé? Puisse ce petit coin de terre, qui doit sa tranquillité à son isolement, nous amener encore bon nombre d'adorateurs du divin Maiire ! »