‹ Histoire de le̓́glise de Corée précédée du̓ne introduction sur lh̓istoire, les institutions, la langue, les moeurs et coutumes coréennesChapitre 25 sur 39 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Persécution de 1860.— Terreur des Coréens à la nouvelle de la prise de Pékin;. — Enlnée de quatre missUnuiaires. ^ Mort du P. Tbomu Tioi.

La lettre suivante adressée par Mgr Bemeux au Cardinal Préfet de ia Sacrée Congrégation delà Propagande, le 7 novembre 1 859, résume l'histoire de la mission de Corée pendant cette année.

« Ëminence,

« J*ai reçu, au mois de janvier dernier, la lettre que vous m*avez fait Thonneur de m*écrire à la date du 2i juillet 1857, et la lettre de Sa Sainteté du 49 septembre même année. La bienveillance toute paternelle que le Saint- Père me témoigne dans cette lettre, ainsi qu'à tous les missionnaires et aux clirétiens de Corée, nous a tous remplis d'une joie impossible à exprimer. La pensée qu'au milieu de laiil de soucis et de sollicitudes, le Vicaire de Jésus-Christ ne dédaigne pas d'abaisser ses regards sur une mission si peu considérable, perdue h l'exlrémilé du monde, qu'il prie pour elle, la bénit et compatit à ses souffrances, celte pensée, dis-je, Eminence, en nous consolant, nous inspire un nouveau courage pour supporter avec constance les irava.ux et les tribulations qu'il plaît au Seigneur de nous ménager. La bénédiction de Sa Sainteté a attiré sur nous les bénédictions du ciel, et réalisé en partie les espérances que nous avions conçues, et que j'ai communiquées à Votre Eminence dans ma lettre de Fautomne 1858. Cette année, grâce au Seigneur, s'est écoulée sans persécution. Nous avons eu, à la vérité, beaucoup à souffrir de la part des païens ; des villages entiers ont été dépouillés de tous leurs biens et chassés au fond des montagnes. Hais le gouverne* ment est demeuré étranger à ces vexations ; des mandarins même ont pris notre défense, et le roi, en graciant plusieurs cbrétiens exilés pour la foi, a fait comprendre assez claireraenl que des sentiments plus bienveillants ont tait place aux dispositions hostiles qu'on avait autrefois contre notre sainle religion. A l'exception de quel(jiies villages où le mauvais vouloir des païens ne nous a pas permis de pénétrer, tout le vicariat a été administré; les chrétientés les plus recuit es, les cabanes isolées au sommet des montagnes les plus abruptes, ont toutes entendu la parole de vie ; tous ont puisé une nouvelle iorce dans la réception

des sacrenienls. Le chiffre des adultes baptisés et des catéchuniènos a haussé; un assez grand nombre d'enfants prodii^iios. que la perséculion tenait éloignés depuis dix ou vingt ans, sont venus les larmes aux yeux et le repentir dans le cœur, taire Taveu de leurs égarements et en solliciter le pardon.

« Afin de remédier h Pignorance de nos cbréiieDS, nous avons profité du temps de Télé, où les ioondatioDS ne permeuent pas aux missionnaires de voyager, pour composer de petits ouvrages ^nr le dogme et la morale ; une imprimerie, qui s'organise en ce moment, répandra ces livres, à peu de frais, dans toutes les pai^ tîes de la mission. Une pharmacie établie dans une des principales villes, nous procurera, je Fespère, les moyens d*ouvrir le ciel à un plus grand nombre d*enfants d*idolâtres, auxquels nous pourrons conférer le baptême à Tarticle de la mort.

« Enfin, intimement convaincus de la nécessité du clergé indigène, et pour obéir d'ailleurs aux ordres de laSacréeCongrégation, nous n'épargnons rien, ni travail, ni dépenses, pour recueillir et former (|uel(|iios jeunes gens que nous avons l'espoir de pouvoir élever au sacerdoce. Outre les trois élèves qui font maintenant leur cours de théologie à notre collège général de Pinang, nous en avons sept autres qui étudient la langue lalirie, dans la mission, sous la direction d'tin missionnaire; d'autre^ |)lus jeunes apprennent les lettres chiDoises dans deux étabiissemenls confiés à des maîtres laïques.

« Voici les comptes de notre administration pour 1859.

Confessions annuelles i 1 . i i 4

Confessions répétées 3 . ^2 9 8

Communions annuelles 7 , 1 6â

Communions répétées * 2,304

Baptêmes d*adultes 607

Baptêmes d*enfants de chrétiens 840

Baptêmes d'enfants de païens m articula tnortis, . 908

Enfants de païens morts après le baptême 701

Catéchumènes

Confirmations 605

Mariages 203

Exlrémes-onclions 205

Naissances 757

Décès 465

F^opulation chrétienne 1U,700

Orphelins nourris aux frais de la Sainte-Enfance. 43

« Votre Eminence trouvera sans doute que le nombre des communions ne répond pas à celui des confessions. Celle disproportion vient, en partie, de ce que beaucoup de chrétiens, appartenant à des lamillcs païennes, peuvent s'échapper le jour pour se confesser , niais ne peuvent assister à la messe que uous célébrons toujours la nuit.

« Tel est, Eminence, le résultat de nos travaux pendant le cours de cette année. Daigne Votre Eminence, par ses prières, attirer sur nous de nouvelles bénédictions, et agréer lliommage de la profonde vénération avec laquelle j'ai Thonoeur d*étre, etc. . . »

Comme on le voit par cette lettre, aucun changement impor* tant n*aTait eu lieu, ni dans l'état de la mission, ni dans les dispositionsdu gouvernement qui, non-seulement ne persécutait pas les chrétiens, mais souvent réprimait le zèle de ses agents inférieurs, animés d'intentions hostiles. Tantôt c'était un gouverneur de province qui, en réponse à une |)élilion contre les chrétiens, se contentait de dire : « Les chrétiens font-ils tort au roi ? — Non. — Font-ils tort aux mandarins? — Non. — Font-ils tort aupeujde ou aux satellites? — Non. — Eh bien ! puisijii'ils ne •font tort h personne, laissez-les tianijuilles et laissez-moi tranquille. » .\illeurs, un mandarin, devant lequel un chrélien aj)0stat accus'iit ses frères, ordonna qu'on saisit le délateur et qu'on le promenât ignominieusement autour du marché avec cette pancarte sur le dos : « Ainsi sera traité quiconque s'avisera de porter le trouble panni les montagnards » (terme sous lequel, dans plusieurs provinces, on désigne les chrétiens). Un autre mandarin faisait rendre gorge à ses satellites qui avaient pillé an hameau chrétien; un autre empêchait de fouiller la valise du' P. Tsoi arrêté dans une auberge. Enfin, lors de la grande amnistie accordée par le roi, dans toute Tétendue du royaume, à Foccasion de la naissance d'un prince héritier, on trouva moyen de comprendre dans cette grâce une dizaine de chrétiens exilés ou emprisonnés, sans leur parler d'apostasie, quoiqu'elle soit légalement e\ij;ée en pareille circonslanoe.

Tout cela «'lait d'autant plus sii^iiificatif (jue l'on savait fort bien (jn'il y avait dans le pays plusieurs Européens, et que l'on voyait les progrès de l'Evangile. De leur côté, les missionnaires, sans bien connaître la cause réelle de ces heureux symptômes d'une liberté prochaine, bénissaient Dieu et travaillaient il en proliter. Mais ils étaient trop peu nombreux, et leur santé se consumait dans un labeur bien au-dessus de leurs forces.

Me^r Berneux cruellement tourmenté par la gravdle, fut obligé de garder le lit pendant les mois de juin , juillet et août.

MM. Petitnicolas et Pourthié demcurèrenl plusieurs jours dans un état désespéré. Ils avaient été atteints du typhus, à la suite de fatigues excessives. M. Féron souffrait de fréquentes attaques de fièvre, et Mgr Daveliiy écrivait de lui-même : « Pour moi, je n'ai pas h me plaindre de vives souffrances, la bonté divine me les épargne. Cassé et usé avant l'âge, je n'ai plus la force d'avoir une maladie ; suis un jeune vieillard, dout la mémoire et toutes les facultés disparaissent. »

Et nonobstant tous ces obstacles, l'œuvre de Dieu avançait. Mgr de Capse, malgré ses infirmités, était toujours l'âme de la mission, donnant l'impulsion à tout, et se prodiguant avec un zèle sans limites. Outre les travaux ordinaires de l'administration des chrétiens, le P. Thomas achevait la traduction des principaux livres de prières, et préparait une édition plus complète et plus exacte du catéchisme ; une imprimerie s'organisait à la capitale ; M. Pourthié, dans les courts instants que lui laissait le soin du séminaire, continuait le grand dictionnaire commencé par Mgr Daveluy. Mgr Daveluy lui-même donnait les derniers soins à la publication de divers ouvrages importants pour llnstruction des néophytes. C'est dans cette année surtout qu'entouré de livres, de traducteurs et de copistes, compulsant des manuscrits précieux, et consultant la tradition orale, il put recueillir des documents du plus haut intérêt, ajouter cent cinquante pages aux annales des premiers martyrs, et rédiger des notes biographiques sur presque tous les confesseurs. Pour éclairer quelques-unes des obscurités, combler quehiues-unes des lacunes de l'histoire de la grande persécution de 1801 et des temps (jui l avaient précédée, il fit dans les parties les plus éloignées de la clirétienlé un voyage de trois mois, afin de retrouver et d'interroger en personne, sous la foi du serment, tous les témoins oculaires ou auriculaires encore vivants, qui pouvaient lui donner quelque renseignement utile. «Plaise à Dieu, » écrivait-il après cette expédition, «plaise à Dieu que ces travaux puissent bientôt se terminer pour sa plus grande gloire ! J'ai la conviction que Tliisioire des martyrs de Corée sera une véritable manifestation de la puissance et de la bonté divines. » Trois ans plus tard (octobre 1862), Mgr Daveluy écrivait à M. Albrand, supérieur du séminaire des Missions- Étrangères : « J'envoie cette fois à M. Libois, notre procureur à Hong-koog, pour vous les faire passer par la voie la plus sûre, tçntes mes notes sur l'histoire des martyre. Elles ne sont pas rédi-

gées, malgré toutes les prières que vous m'en avez faites ; mais c'est pour moi, ici, une impossibilité physique que vous ne me reprocherez pas. J'étais déjà usé, et privé pour ainsi dire de toutes mes lacultés. Les longues courses que j'ai été obligé de faire, dans ces derniers temps, m'ont réduit au point qu'une pa£^e d'écriture est maintenant pour moi un eilrayant labeur. Vous me dites qu'un peu de repos pourrait me disposer à essayer cette rédaction ; je réponds que la pensée même du repos ne peut me venir. Chaque année mes charges et mes occupations se multiplient. Dans notre position aetuelle en Corée, il n'y a pas de repos possible, pu même un lien oh on paisse se fixer. J'insiste sur ce point, parée que vos dernières lettres semblent me Ikirenn devoir de tout terminer moi-même, mais à l'impossible nnl n'est tenu. Je ne refuse aucun travail, surtout de ce genre, mais il faudrait avoir en main les moyens, et ils me manquent absolument. »

Cet envoi de la traduction française des documents recueillis par Mgr Daveluy fut une inspiration du ciel, car, au printemps de Tannée suivante, le feu prit h la maison épiscopale, en Tabsence du pi élat, et consuma une grande caisse oii étaient réunis, en sept ou huit volumes, les titres originaux et les récits détaillés de l'histoire des martyrs en chinois et en coréen, avec dittérents travaux sur riiistoire du pays, entre autres une liste chronologicjue des rois des diverses dynasties, et une quantité de livres coréens très-précieux. C'est avec les documents et les noies alors ejivoyés en France, qu'a été rédigée la plus grande partie de notre histoire. Pourquoi Dieu n'a-t-il pas permis qu'elle fût écrite tout entière par le saint évéque, avec son cœur d'apôtre et de martyr? Mais au moins noas répéterons comme lui : Plaise à Dieu que cette œuvre, si imparfaite qu'elle soit, serve à sa plus grande gloire, et suscite de nombreux missionnaires pour recueillir le glorieux et sanglant héritage de nos martyrs !

Revenons à notre récit. Vers la fin de septembre 1859, le choléra envahit soudain la capitale de la Corée et y fit d*afrreux ravages. Les païens mouraient par milliers ; en quelques jours, quarante chrétiens avaient été emportés par le fléau. Les néophytes oubliant le danger d'une persécution, et ne songeant qu'à se préparer h la mort, assiégeaient la demeure de Mgr Berneux, ou plutôt les maisons des divers quartiers de la ville où il administrait successivement les sacrements. Il était à peine remis de sa longue maladie, mais par un secours spécial de Dieu; dans cette nécessité extrême, les forces lui revinrent miraculeusement, et en quelques semaines il put entendre plus de quinze cents confes-

sioos. Puis, l6 flëaa gagnant la province, il sebâu de partir, an commencement de novembre, pour visiter plus de deux mille autres chrétiens dispersés dans les montagnes, et qui rappelaient à grands cris. Les missionnaires de leur cAlé, chacun dans son district,durent se multiplier, caria plus grande partie du royaume fut ravagée par l'épidémie, qui, diaprés les rapports officiels, fit plusde quatre cent mille victimes. Un grand nombre d'âmes durent leur salut h cette terrible épreuve <{iie Dieu leur envoyait dans sa miséricorde. Beaucoup de cliréliens faibles que la crainte du bourreau, la perspective de la pri^on ou de Texil tenaient éloignés depuis longues années, seniircnl l*'iir toi se réveiller, et accoururent au tribunal de la réconcilialion.

Comme luiijours, des conversions extraordinaires, des interventions visibles de la grâce divine, venaient ranimer et exciter le courage des missionnaires. Nous ne citerons (pi un lait, raconté par M. Féron dans le compte rendu de son administration à cette époque, et qui montre comment la Providence sait conserver et amener au salut les âmes simples et fidèles.

« Dans une petite cabane, presque au sommet d'une de nos plus hautes montagnes, on me présente une vieille catéchumène qui, en assistant au catéchisme, se met à fondre en larmes. Elle désespère d*arriver jamais à acquérir la somme d'instruction exigée, et pourtant elle a tant fait pour obtenir le baptême! Son grand-père était Tun des plus anciens chrétiens de la mission, et, dans le pays, on se souvient encore de sa ferveur. Mais à la persécution de 1801, le fils de ce brave néophyte, effrayé par la perspective des tortures et de la mort, abandonna la pratique du christianisme, à laquelle il ne revint que peu avant sa mort. lia petite fille n'avait reçu aucune instruction : jamais elle n'avait entendu prononcer le nom de Dieu. S( iilenient elle avait remarqué que, cliezson père, on ne faisait [)as de superstitions, et souvent elle avait surpris dans la bouche de ses parents rexclamation : Jésus! Maria! si familière à nos chrétiens. Elle en conclut qu'il fallait s'abstenir de toutes les cérémonies |)aïeiines, invoquer Jésus-Maria ; et, pendant {(uaranle-qualre ans, sa vie a été une lutte continuelle contre son mari, son beau-père, sa bellemère, son beau-frère, qui voulaient la contraindre ii participer aux superstitions habituelles. Dieu sait ce qu'elle a eu à souffrir, ne répondant aux mauvais traitements des siens que par la douceur et un redoublement de prévenances à leur égard ; mais enfin eUea tenu bon, et n'a pas cédé une seule fois. Sa délicatesse sur ce point était extrême. Sachant que le nom de Tannée de la

naissance sert dans les sapersUtions des funérailles, jamais elle n*a dit son âge, afin d^empêcher autant qu1l était en elle, qu'on en fit à son enterrement ; bien plus, elle a pris à tâche de Fonblier elle-même, et elle y a réussi. Quant au reste de sa conduite, elle mettait une attention extrême à éviter tout ce que sa conscience lui disait devoir déplaire à Jésus-Maria. Dieu me fasse la grâce un jour de porter h son tribunal une conscience aussi pure que celle qu elle a a|»portée au baplôme !

« Pendant ces quarante-rpiatre aiiuéos, elle Fj'avait pas roncon- Iréunseul rhn'iien, mais, à la lin, son heaii-père ci sa belN'-mère étant morts, son mari (piitla sa maison cl vint demeurer dans un autre villaiço. ï.à, elle entendit parler en très-mauvais termes des habitants d'une mais(m isolée du voisinaî^e. On les regardait comme des impies, des scélt-rals, et tout le monde les détestait, parce qu'ils ne faisaient pas de superstitions, o Oh ! se dit-elle, s'ils ne font i)as de superstitions, ils doivent connaître Jésus- Maria, » et, vite, elle alla les trouver. C'éiaieni des chrétiens. Dès ce moment elle n'eut plus qu'une pensée, celle de ^^e préparer au baptême; mais elle est si vieille, sa mémoire est si rebelle, qu*elley a déjh travaillé plusieurs années. Dans cet intervalle, elle n*a pas encore pu apprendre le catéchisme tout entier, mais elle a réussi à convertir son mari, son fils et sa bru. Le fils seul était prêt lors de mon passage. Quant h elle, si j*avais suivi la règle de la mission dans toute sa rigueur, je n'aurais peut-être pas dû la baptiser ; mais comment résister à ses larmes? comment résister à une bonne volonté si éprouvée? La refuser, c'eût été contrister le Saint-Esprit qui me ramenait de si loin et par un chemin si rode, yt

La lettre de Mgr Bernenx, citée plus haut, évaluait à |)lus de douze cents le nombre des catéchumènes au commencement de novembre 1859. Deux mois plus tard, ce cliitïre s'élevait à deux mille, dont près de la moilié all;iient recevoir [>rochainement le baptême. Le mouvement de eonveision était plus prononcé que jamais, lorsque, dans la dernière semaine de décembre, la jalousie de l'enfer iil éclater une violente persécution qui arrêta subitement ce progrès, et qui, sans rinlervention miséricordieuse de la Providence, eût pu aisément devenir fatale à l'Ëglise de Corée, en la privant de ses pasteurs.

Le juge criminel préposé à la police générale, se trouvait être un mandarin militaire, dont le père et le grand-père s'étaient signalés, dans les persécutions de 1801 et de 1839, parmi les plus acharnés persécuteurs. Pressé par la haine du nom chré-^

liai, israrent les ans, par le besoiB d'arp^ent pour nourrir ses nombreux saidlites, disent les autres, probablement par les deux motifs à la fois, il résolut de s'emparer des cbrétieiis aisés de la capitale. Uo de ses parents, ex-mandarin, ruiné par le jen et la dÀanche, fut associé par lui à ses projets, et obtint une troupe considérable de satellites, pour faire dans la province une expédition analogue. Dès le premier jour, un certain nombre de chrétiens influents furent saisisà Séoul, et des perquisitions d'une sévérité extraordinaire forent organisées pour découvrir ceux qui avaient échappé. En même temps, trois ou quatre chrétientés importantes do la province étaient envahies, et une trentaine de chefs (le tainiUe exjH'diés, pieds et poings liés, à la capitale.

Comme nous l'avons vu, Mgr Berneux se trouvait alors dans la partie montagneuse de son district, où le choléra faisait de nombreuses victimes. Trois courriers, expédiés coup sur coup, lui ait|)orlèrenl aussitôt la nouvelle (jue le gouvernement avait colin résolu d'anéantir les chrétiens, et de s'emparer des prêtres étrangers ; que la capitale et toutes les provinces étaient remplies de satellites, qui saccageaient, pillaient et détruisaient les mai* sons des chrétiens ; enfin que partout, les fidèles épouvantés ne savaient où fuir la fureur de leurs ennemis. Sa Grandeur écrivit à la hâte quelques lignes à Mgr Daveluy, et, fuyant la nuit à travers les montagnes couvertes de neige, dut se réfugier, de gtte en gtte, chez des chrétiens d'abord, puis chez quelques honnêtes païens, sans pouvoir, pendant huit jours, trouver un lieu de repos. De son côté, Tavis à peine reçu, Mgr Daveluy expédia des courriers dans toutes les directions, pour prévenir les missionnaires de se cacher le plus tôt et le mieux possible, en attendant les événements.

Le mal , sans être aussi grand (jue le représentaient les dépêches envoyées h Mgr Berneux, avait, dès l'abord, pris d'effrayantes j)orportions. En voyant leurs coreligionnaires arrêtés, chargés de chaînes et jetés dans les prisons, leurs maisons j)illées, des villages eniieis incendiés ou rasés, les chrétiens de la capitale et des provinces environnantes, cpii ne s'attendaient à rien de semblable, furent saisis de terreur, et la plupart prirent la fuite vers les montagnes. C'était un spectacle déchirant que celui de ces infortunés, qui, au plus fort de l'hiver, par un froid de quinze à vingt degrés, n'ayant plus ni argent ni provisions, cherchaient inutilement un abri. De pauvres femmes cheminaient péniblement à travers une neige épaisse, traînant par la main leurs enfants en étal de marcher, et portant sur le dos ou entre

les bras ceux d*un âge plus tendre ; des vieillards, les pieds

gelés, lombaienl pour ne plusse relever. Des centaines de familles mouniroiit de faim et de froid pendant ces terribles jours.

Cependant Mgr Bcrneux avait appris que l'affaire était suscilée, non point par le gouvernement, niais par un fonctionnaire isolé. Il résolut donc, malgré le danger imuiinenl, de gagner la capitale pour sauver, s'il en élail encore temps, quelques-uns des objets les plus précieux de la mission. Son arrivée ne pouvait être plus opportune. Les gardiens de la maison éidscopale avaient perdu la téte ; ils n'attendaient (|u une occasion de s'enfuir en abandoDDanl tout ce qui leur avail été confié. La présence de révèque parmi eux les retint un peu; néanmoins le maiire de la maison et sa femme disparurent peu de jours après, et cherchérent un abri loin de la capitale. Grâce à cette détermination audacieuse de Mgr Berneux qui demeura à son poste tant que dora le danger, la mission fut sauvée. Si cette maison eût été envahie, la présence des papiers, des ornements sacrés, et d*autres objets européens eût prouvé si clairement Texistence des missionnaires français dans le pays, qu*ii eût été impossible au gouvernement de fermer les yeux.

Le préfet de police s'était imaginé que la nation entière, roi, ministres, nobles et peuple, accueilleraient avec transport ses I igueurs contre les chrétiens. 11 se trompait, et quand il parla de faire juger ses prisonniers, personne ne voulut s'en charger. On assure que dans le conseil qui se tint alors au palais sur celle affaire, Kim IMong-kei-i, vieiihird qui avait souvent rempli avec honneur les plus hautes charges de l'État, donna son avis en ces termes : « Il n'est pas bon de persécuter cette leligion. Le roi Tsieng-tsong h commencé à poursuivre les chrétiens ; il est mort encore jeune. Son successeur Soun-tsong a suivi la même voie ; il a vu mourir sous ses yeux son fils unique, l'héritier de son trône, et il est mort lui-même à la fleur de l'âge. Le roi Han-tsong a permis lui aussi de tuer les chrétiens, et lui aussi est mort jeune et sans héritier. Non, il n'est pas bon de persécuter cette religion. » Quoi qu'il en soit, la cour parut peu satisfaite de ce qui s*était passé, et les ministres, sans oser infliger un blâme officiel au préfet de police , loi firent demander si lui, magistrat, ignorait que la loi portée par la défunte reine mère défend aucun pillage, aucune confiscation, avant que les coupables soient jugés et exécutés. Finalement, on lui signifia que les trihiinaiix supérieurs ne s'occuperaient point de ses prisonniers. D'un auUe côté, les excès des satellites étaient allés si loin, que

la popttlatioD paîenoe elle-même, ordinairement peo accessible à la pitié, se montrait iodigoée, et blâmait hautem^t Taoteor de lant de maux.

Le persôculeur se trouva alors dans on p^rand embarras. Relâcher ses prisonniers, cVlail se couvrir de honte, et avouer (|iril avilit, conim«; mai^istrat, commis et fait coininettre des crimes et des injustices dii;iies de mort ; les faire exécuter de sa propre autorité, c était violer les lois tuiidanieritales du royaume, et il v allait de sa tète et de ci lles de luiis ses ])arents. Restait, il est vrai, un moyen souvent employé en pareil cas : se défaire de ses victimes, soit en les étranglant secrètement dans la prison, soit en les faisant expirer dans les tortures. Mais leur nombre était trop considérable, et d'ailleurs tout le monde avait les yeux sur lui. Arrêté dans cette impasse, il changea de tactique, et prit le parti de saisir, à quelque prix que ce fût, un ou plusieurs des missionnaires étrangers, afin de forcer par là les ministres à prendre eux-mêmes en main la poursuite du procès des chrétiens. En conséquence, des bandes de satellites furent expédiées dans les diverses provinces. Elles avaient, officiellement. Tordre de ne rechercher que les étrangers, avec défense de piller ou torturer inutilement les chrétiens.

Cet ordre el celte défense tun nl exécutés avec plus ou moins de rigueur, suivant le caracléie et la disposition des mandarins locaux. Qut'l(|iies-uns de ceux-ci, sans s'irKjuii'tcr du préfet de police, interdirent dans leurs districts res|M'ctifs toute espèce de j)erquisitions. D'antres les tolérèrent, mais en surveillant les satellites de si près, qu'ils ne pouvaient se permettre aucune déprédation. Le plus grand nombre, malheureusement, profitèrent de Toccasion pour assouvir leur cupidité, et leurs satellites firent cause commune avec les agents du persécuteur. C'est alors que furent pillées et dévastées presque toutes les nouvelles chrétientés du sud-ouest. Les tortures arrachèrent aux malheureux néophytes bien des révélations malencontreuses; les noms coréens des missionnaires, leur signalement, leur manière de vivre, de voyager, d*administrer les chrétiens, tout fui minutieusement écrit, consigné dans les registres de la police, et communiqué aux ministres. Mais Dieu protégea ses serviteurs, et aucun prêtre ne toniha mjus la main des satellites. Ils saisiront (jnehiues chrétiens iulluents, (|uel<|ues catéchistes; mais ijuaiid ils les conduisirent à la capitale, ils ne reçurent du juéfet de police (jue des reproches sanglants pour leur maladresse, el des menaces terribles s iib ue rcussissaieul ù saiiiir au uioius uu Luropéeu, de sorte

que, vexés, humilii^s, déçus dans leurs espérances, ils finiront, sous un prétexte ou un aulrc, par refuser de înarchcr là ou il les envoyait. Ce mai^istrat persécuteur, puljliijueinenl honni, abandonné par le ijouvcrncment ((ui aft'eclail de se tenir à l écarl, se croyait perdu, quand [)ar le crédit de queKiues amis puissants, il obtint la permission de se démettre de ses fonctions.

Son successeur, homme habile, fil de son mieux pour laisser toute cette affaire s'éteiodre sans bruit. 11 défendit de continuer les perquisitions, puis, petit h petit, sans bruit el sans éclat, relâcha ceux des prisonniers chrétiens qui n*avaient pas péri dans les tortures, ou que la maladie n^avait pas emportés. Au commencement de septembre, tous étaient rendus à la liberté. Cette persécution,.dans la pensée des païens, était un véritable triomphe pour le christianisme, puisque non-seulement Topinion publique, mais le gouvernement lui-même avaient blâmé son auteur, puisque celui-ci avait perdu sa place, puisque tous les captif^ avaient été renvoyés chez eux sans autre forme de procès. Néanmoins, elle avait fait un mal incalculable ; ^rand nombre de chrétientés étaient conij)K'l(Mnent ruinées, beaucoup de cœurs se trouvaient refroidis, lelan (|ui se manifestait parmi les indigènes pour embrasser l'Evangile était eouiplétement arrêté, et ce (jui était plus triste encore, les ehréliens emprisonnés n'avaient pas tous fait honneur à la religion par leur constance. « En un mot, w écrivait Mgr Daveluy, « il nous reste à déplorer pertes sur pertes et niiiies sur ruines, et vous concevez facilement le deuil el l'amerlume oit nous nous trouvons plongés. Cibabis nos pane lacrymarum^ et potum dabis nûbis in lacrymis in mensurâ. Exurge Deus, adjumnos..,. ne forte dicant ingentibus: ubiest Deus earum ? Vous nous nourrirez d'un pain arrosé de larmes, et dans notre affliction, vous mesurerez Teau h notre soif. liCvezvous. Seigneur, aidez-nous, de peur que les païens ne disent : mais où donc est leur Dieu ? »

« Quant à moi, continue-t-ll, j'ai eu à souffrir peu de privations corporelles, j*en ai été quitte pour me traîner de taudis en taudis. Dès les premiers jours je fis mon sacrifice ; je m*attendais à voir les prisons sous peu de temps. Plus tard, Tespérance de la vie me revint, el divers accidents providentiels me firent penser que Dieu avait d'autres desseins. Le hasard m'empêcha de gagner une retraite que j'avais désignée et où j'avais déjà envoyé quelques effets; peu de jours après, les pa'iens tombèrent sur ce . village et firent une visite minutieuse de toutes les maisons. Si j avais pu y aller, selon mes désirs, je serais infailliblement

tombé entre leurs mains. N'ayant plus de demeure fixe, j'avais eacli*' la (M'incipale partie de mes effets chez un clnvlien, qui, demeurant dans un village païen, pouvait se flatter de ne pas être ioquiélé même en temps de persécution. Or, il fut dénoncé par on tnitre, et les satellites allèrent pour le saisir. Il se trouvait absent ; on prit tout ce qu'il avait, et on YOla deux cents francs que j*avais déposés chez lui. Sa mère, par reproches et par menaces, empêcha momentanément les satellites d^enlrer dans Tappartement des femmes ou étaient mes malles, et pendant que ceux-ci couraient à la piste du maître de la maison, Tarrétaient et le chargeaient de fers, arriva par hasard un chrétien éloigné, qui parvint à enlever immédiatement les malles, et h les transporter ailleurs. Quand les satellites revinrent, ils tirent main hasse sur tout ce (jui restait. Quelle providence veilla alors sur mon bajîapfe, qui eûi éii' |»rissans ce concours de circonstances, et dont la capture eût causé une perte irréparable? Car là se trouvaient réunis, outre mes ornements sacerdotaux, tous les originaux chinois et coréens de l'histoire des martyrs, tous mes travaux sur la langue, et une foule d'autres papiers. Quehpies jours plus lard, je gagnai la capitale, suivant, à la dislance de quelques lys, les satellites qui venaient de visiter inutilement mon district. J'eus à coucher dans une auberge, et le matin, malgré mes compagnons qui me priaient de ne me mettre en roule qu'après le déjeuner, je m^obstinai, sans trop savoir pourquoi, à partir avant le jour. Une heure après mon départ, les satellites, mal reçus du mandarin à cause de leur insuccès, revenaient sur leurs pas et s^installaient dans celte même auberge, où ils passèrent toute la journée. Conclusion : ce que Dieu garde est bien gardé, et pas un cheveu ne tombe de notre tète sans sa permission. »

La persécution terminée, les missionnaires se remirent à l'œuvre pour ré|)arer les maux qu'elle avait causés. C'était chose difficile; ils étaient tous épuisés de fatigue, cl l'éveil donné aux passions hostiles ne leur permettait pas de visiter les districts qui avaient le plus souffert. Au choléra avait succédé la lamine, et p^r une suite naturelle, des bandes de brigands ravageaient les provinces. De plus, les deux nouveaux confrères, attendus depuis si longtemps, avaient encore manqué cette année au rendezvous, quoiqu'une barque coréenne les eût attendus plus de quinze jours, et on était d'autant plus inquiet sur leur sort, que le printemps avait été très-orageux, et qu'une foule de navires chinois, jetés à la côte, avaient perdu la plus grande partie de leurs équipages.

Pendanl que pleins d^anxiéié et de tristesse, les deux évôqucs de Corée, et leurs courageux compagnons travaillaient à raffermir leur troupeau un instant dispersé, et à cicatriser les plaies de la persécution, des événements étranges se passaient en Chine, événements dont le bruit et lecontre^up ont ébranlé l'extrême Orient tout entier, et dont Favenir seul pourra faire comprendre toute la portée. Le 43 octobre 1860, les troupes françaises et anglaises entraient victorieuses dans Péking. Les motifs et les détails de ce brillant fait d armes sont généralement connus : nous nous contenlerons de les résumer ici en quelques lignes.

Aux termes de rarlicle 4:2 du traité sij^^né à ïien-tsin le 47 juin 1858, les ratifications devaient en être échangées à Péking. Eu consi'((ueuce, au mois de juin suivant, les ambassadeurs de France et d'Angleterre annoncèrent leur départ au commissaire du gouvernement chinois, et quittèrent Chang-hai pour se rendre dans la cnpitale du Céleste Empire. Tout faisait espérer qu'ils ne rencontreraient aucun obstacle sérieux, et qu'ils seraient reçus à Péking avec politesse, sinon avec bienveillance; mais on comptait sans la perfidie du gouvernement chinois. L'ambassadeur anglais avait pourtant pris toutes les mesures pour se faire respecter. Une brillante flottille, composée de douze canonnières et de plusieurs autres bâtiments de différentes dimensions, raccompagnait. La marinefrançaise était représentée parles deux vapeurs le Duchayla et le Morsagaray, Quand cette escadre prit son mouillage à Temboucbure du Peî-bo, le 16 juin, rentrée de la rivière se trouva fermée par une chaîne en fer et une ligne de pieux. Sommé d*ottvrir un passage, le mandarin répondit quil avait reçu de Tempereur des ordres formels, et que jamais navire européen ne pourrait pénétrer plus avant.

Quehjues jours s'écoulèrent en |)0urparlers, et pendant tout ce temps on n apercevait aucun mouvement dans les forts voisins du fleuve. Le silence y était complet, pas une bannière, pas un homme, de sorte (ju'on aurait cru ces forts déserts. Enfin, voyant qu'aucun messager n'arrivait de Péking et (|ue la passe demeurait fermée, les ambassadeurs donnèrent, le "IV) juin, ordre au.x canonnières de s'ouvrir un passage en forçant les estacades. L'amiral Hope se place au premier rang ; la flottille s avance, brise la chaîne, enlève quelques pieux, arrive à un second barrage qu*elle emporte de même, mais se trouve arrêtée devant un troisième. Pour comble de difficultés, deux ou trois canonnières, ayant touché, sont obligées de reculer un peu pour se dégager. A ce moment un coup de canon retentit, et un boulet tombe sur le

Phwerqm poriaillepavillouderamiral : c'était lesignal attendu. Aussitôt, les tentes qui cachaient les vingt batteries de» forU se replient, et une horrible grêle de boulets tombe sur les caDOo- DÎères les plus avancées qui répondent bravement, mais sans pouvoir causer à Tennemi de pertes sérieuses. Bientôt la position ne fut plus tenabie, trois canonnières coulaient^ Tamiral avail reçu deux blessures ; îl ordonna de débarquer les troupes afin de marcher à Tennemi, et par un assaut vigoureoi, de le déloger de ses positions. Mais la rive du fleuve k cet endroit est un terrain fangeux oiï les hommes enfonçaient jusqu'aux genoux ; (le plus, les Chinois y avaient creusé de larges fossés remplis de l'eau (lu fleuve, qu'il fallait passer à la nage, en sorte que les munitions furent bien vite avariées et qu'il ne resta plus aux soldats d'autre arme (|ue la baionnctto. Mais comnient s'élancc^r à la baïomiclle à travers un marais d'oîi l'on avail peine h se lirer? A neuf heures du soir, on avait perdu qnalre cent quatre-vingts hommes tués ou blessés, les canonniers avaient t puisé leurs munilions, et les iroupt's se rembarquèrent à la liâte. Les ambassadeurs ne pouvant soutenir une lutte aussi inéi^ale, avec des forces qui n'avaient été calculées que pour leur servir d'escorte, se retirèrent, et rentrèrent à Chang-hai le 9 juillet.

Le gouvernement chinois fut enivré de ce triomphe inattendu sur les diables d'Occident : mais pendant qu'il chantait victoire et menaçait les comptoirs européens de Chang-hai« de Canton* etc. et même Tile de Hong-kong, la France et l'Angleterre préparaient le châtiment de son odieuse perfidie.

L*année suivante, à la fin de juillet, les deux ambassadeurs, le baron Gros et lord Elgin, étaient dans le golfe de Pé-tché-ly, avec une flotte considérable qui portait les corps expéditionnaires français et anglais, et quelques jours après, la petite armée alliée entrait en campagne. Les Chinois attendaient à Tembouchure du Peï-ho; on les y laissa, et l'on alla débarquer à Peh-tang, trois lieues plus haut. Le 1i août, on enleva sans difficulté sérieuse, un camp retranché de troupes lariaics, ei le 21, le principal fort de Takou tut em|)orté d'assaut, après un bombardement de cinq heures. Les alliés eurent (jiiaire (cnis hommes hors de conibat, tués ou blessés. C'était beaucoup, vu leur petit nombre, mais il s'abaissait d'une position (jue le.> Chinois travaillaient depuis deux ans à rendre imprenable, et qui était défendue par l'élite des troupes lariares. Ce succès eut un effet prodigieux, et Ton crut un iustant pouvoir considérer la guerre comme finie.

Immédiatement le gouvernemeDt chinob entama dés négociatiODS. Après la prise des forts de Takou, les ambassadeurs alliés étaient remontés jusqu'à Tien-U^in. Ils y trouvèrent des • commissaires impériaux qui les amusèrent quelques jours, en acceplant toutes les conditions et faisant toutes les promesses possibles. A leur tète était Kouei-lianjif, le même qui avait signé le traité de 1858. Les conférences s'étaient terminées le 7 septembre, et Ton arrêta qu'une escorte d'honneur accompagnerait les plénipotentiaires h Péking pour la sic^nature définitive du traité. En consé(iuenc'e, mille Ani^lais et trois cents Français furent désignés pour former celte escorte. Mais au jour fixé pour le départ, les envoyés chinois avaient disparu. Leur but n'avait été que de gagner du temps; ils espéraient que l'armée battue sur le Peï-ho pourrait se rallier et détruire les barbares. Lord Ëlgin et le baron Gros indignés de cette mauvaise foi donnèrent immédiatement l'ordre de continuer la marche sur la eapitale. Lorsque les troupes arrivèrent près de Yang-tsoun, le 12 septembre, deux nouveaux plénipotentiaires se présentèrent. C'étaient le prineeTsa!-i, neveu de Fempereur, et Mon, président du tribunal de la guerre. Après quelques pourparlers, les conditions du traité furent de nouveau arrêtées, et Ton convint quMl serait signé à Péking.

Le secrétaire de Fambassade française, accompagné de plusieurs officiers français et anglais, se rendit, le 17 septembre, dans la ville de Tong-tcbéou pour s'entendre avec les autorités

chinoises, sur toutes les dispositions nécessaires aux besoins de l'armée, qui devait y arriver le lendemain, et sur l'emplacement que devait occuper le camp des alliés, pendant le séjour des ambassadeurs à Péking. Sa mission terminée, il revint, le 48, à la pointe du jour, laissant h Tong-tchéou ses compagnons, chargés de tout ori;aniser. Iniinédialcmenl après son déj)art, ceux-ci furent cernés et faits prisonniers. Quelques heures plus tard, au moment où les troupes arrivaient à Tchang-kia-wang, sur la limite indicjuée pour leur bivouac, elles se irouvèrenteu présence d'une force tartare de ([uinze à vingt mille hommes, qui démasquant soudainement soixante-dix pièces de canon, ouvrirent le feu contre elles. Malgré la surprise d'une attaque aussi inattendue et aussi odieuse, il ne fallut qu'une heure aux alliés pour enlever, avec des pertes très-minimes, tout ce qui était devant eux, et mettre dans la plus complète déroute l'ennemi, qui laissa quinze cents des siens sur le champ de bataille. Aucune explication n'ayant été envoyée par les commissaires chinois

T. II. — L'iGLUI Dl COKtB. 30

pendant les deux jours qui suivirent, les forces franeo-anglaises, laissant h leur droite Tong-lchéou qu'elles savaient complètement abandonné, résolurent de continuer leur marche sur Péking. Bientôt on apprit que Inrmt'e lartare, commandée par le vieux général San-ko-lin-lsin , l ennemi implacable des étrangers, vS'étail massée sur le canal de la capitale, près du pont de marbre (Pali-kiao\ h cinq milles en a\aut de Tong-tchéou, dans un camp retranché, préparé de longue main, et défendu par uue nombreuse artillerie. La lutte s'engagea, le 21 septembre, à sept heures du matin ; à midi le feu de l'ennemi était éteint, et h deux heures les troupes alliées étaient installées dans les tentes du général tartare, qui, après avoir fait des pertes considérables, avait pris précipitamment la fuite. Les deux journées de TcbaDg-kia-wang et de Pali-kiao valurent aux alliés plus de cent pièces de canon.

Le lendemain, le prince Kong, frère ainé de l'empereur, écrivit ans ambassadeurs que les deux autres plénipotentiaires étaient destitués, et que lui-même était nommé commissaire impérial pour conclure la paix. On lui répondit qu*il fallait avant tout renvoyer les prisonniers européens faits à Tong-tcbéou. Ceux-ci n*étantpar revenus au camp dans le délai fixé, Tarmée alliée continua sa marche, sans rencontrer d'obstacles sérieux. Le 6 octobre, Tarmée anglaise campa à un mille de la porte nord-est de Péking. Le même jour, les Français s'emparaient du palais d'été de l'empereur, le Yuen-min-yuen si célèbre dans la poésie chinoise, et livraient au pillage la quantité incroyable d'objets précieux qui y étaient entassés depuis des siècles. Le 8 octobre et les jours suivants, quelques prisonniers européens et une douzaine de ci payes indous furent mis en lil)erté et regagnèrent le camp, annonçant la mort de plusieurs Anglais et Français qui avaient succombé aux mauvais traitements. Ils ne savaient pas ce qu'étaient devenus les autres prisonniers. On l'apprit plus tard, quand, la guerre terminée, leurs cadavres iiorribiemeol défigurés furent rendus par les Chinois.

Enfin, le 13 octobre, Houng-keî, ancien mandarin de Canton, où il avait été en relation avec les Anglais, vient trouver les ambassadeurs. On lui déclaraquesi Péking ne se rendait pas avant midi, on donnerait Tassant. Les canons étaient déjà placés, et tout était prêt pour commencer le feu, lorsqu'à midi moins un quart, Houng-keî revint, et annonça que les portes étaient ouvertes, et que le gouvernement cbinois renonçait à une défense inutile. Les alliés s*emparèrent aussitôt d*une porte, et montè-

rent sur les remparts, qui ont soixante pieds de large et sont pavés de grosses pierres. Ils y dressèrent leurs tentes, et y installèrent leur artillerie.

L*empereur avait pris la fuite. Son frère, le prince Kong, ayant montré ses lettres de créance signées avec le pinceau vermillon, les conditions de la paix furent arrêtées avec lui. Les Chinois promirent d*observer le traité de 1858; la ville de Tien -tsin devait ôtreoccupéc jusqu à la pleine exécution des articles principaux. Les Anglais ot»tinrent la ville de Kao-Iong située sur le continent, en face de File de Hong-kong. Dans le (raiié français on inséra une clause portant que les églises et cimetières possédés autrefois par les chrétiens leur seraient rendus, et Ton commença immédiatement par la restitution de la grande église de Péking, construite sous le règne de Kang-hi. Les plénipotentiaires s'imaginaient naturellement avoir fait une paix détinitive ; les missionnaires et les marchands européens habitués h la perfidie innée des • Chinois, n'avaient pas une aussi grande confiance. Mais enfin, la leçon était si terrible, le prestige de la dynastie Urtare et de la ville impériale était si fortement ébranlé par ce coup inattendu, qu'il y avait tout lieu d'espérer qu*avant de chercher aux chrétiens ou aux Européens une nouvelle querelle, les mandarins intimidés y regarderaient à deux fois.

Vers la (ïn de Tannée 1860, on apprit en Corée les premières nouvelles de l'expédition européenne. « Les diables d'Occident, » disait^n, « sont venus sur de nombreux navires ; ils veulent avec des milliers et des milliers de soldats envabir TEmpire du Fils du Ciel. » La cour était très-inquiète, et un mandarin militaire, assez haut placé, présenta au conseil des ministres un mémoire sur les trois grands dangers que courait le pays, et sur les meUleurs moyens de défense.

■Le premier péril était que Tempereur, vaincu par les Européens, ne vint chercber un refuge en Corée, ou, du moins, ne passât par le nord du royaume pour se rendre à une forteresse tartare située sur la frontière du nord-est. L'auteur du mémoire examine par quels chemins il pourrait venir, et conclut qu'il faut fortifier tous les passages et y envoyer des troupes, afin que l'empereur, effrayé par cet appareil de guerre, nose pas mettre le pied sur le sol coréen. Le second danger, plus grand ([ue le premier, c'était l'invasion possible des bandits (jiii peuplent le Nasan-kouk, c'est-à-dire l'étendue considérable de forêts et de terres incultes qui sépare la Corée de la Mandchourie. Autrefois ce pays était soumis nominalement à la Corée, mais des conflits

graves ne cesMieot de s*élever entre les individus des deui

nations, les meurtres s'y multiplîaienl, et le pouvoir central ne

pouvait ni les empêcher ni les punir; ce que voyant, le gouvernement cori^en, vers la fin du dernier siècle, lit évacuer cette province et détendit à ses sujets d'v habiter. Depuis lors, les aventuriers chinois s'y sont établis en toute liberté; une luule de voleurs et d'assassins coréens, fuyant les tribunaux et les mandarins, les y ont rejoints, et tous efiscnible lorinent des bandes absolument indépendantes et pres([ue sauvages. Le mandarin en question indi(jue deux ou trois montagnes où il faudrait à tout prix élever des forteresses, pour l»arrer le passat^e à ces maraudeurs qui, à la première occasion, pourront mettre les provinces septentrionales de la Corée à feu et à sang.

Enfin il arrive au danger suprême^ à celui qui était la grande préoccupation de tous les esprits, Tinvasion des Européens. 11 dépeint en termes très-énergiques les malheurs qu*ils apportent avec eux partout où ils se présentent : ruine des royaumes^ destruction des plus florissantes cités, dépravation des mœurs, établissement d*une religion abominable et de coutumes perverses, etc... «Mais, » ajoute-t-il, « ib ne sont redoutables que sur mer. Leurs fusils sont, il est vrai, plus gros que les ndtres, mais ils n*ont pas même un arc dans toutes leurs armées. Gomment tiendront-ils devant nos archere? Ils peuvent avoir vaincu quelquefois dans les pays de plaine, où rien ne s'opposait à leurs évolutions; mais, dans notre pays montagneux, si noos avons soin d'organiser des soldats et de bâtir quelques forts sur les chemins qui conduisent à la capitale, nous les repousserons facilement. Fortifions au midi ïong-nai (chef-lieu du district le plus voisin du poste japonais); à Touesl, Nam-iang, Pou-pieng et In-lsiou, où ils se sont déjà montrés il y a ((uelques années. Elevons une citadelle sur la mofitagne (pii domine l'île de Kang-lioa, placée en travers du lleu\e, et si près de la capitale. Leurs vaisseaux sont trop grands pour remonter facilement le fleuve. Autrefois, ils n'avaient ([ue deux ou trois navires. Il parait qu'ils en ont maintenant au moins dix, mais quelques milliers d'hommes ne peuvent pas sérieusement nous mettre en péril. » En terminant, Fauteur fait remarquer que, la religion d'Europe étant trèsrépandue dans les provinces méridionales, il importe de prendre toutes les mesures indiquées à Tinsu des prêtres étrange», afin qu'ils ne puissent pas les faire connaître à leurs compatriotes.

Ce plan fut accueilli par les ministres et le public avec une foveur marquée. Le mandarin qui Tavait. rédigé obtint immédia-

tement la haute fonction de préfet général de la police, et chacun s'attendait à le voir mettre lui-même son plan k exécution quand, coup sur coup, se succédèrent les rumeurs les plus alarmantes sur des batailles où auraient péri des centaines de milliers de Chinois. Enfin, au mois de février 1861, par le retour de l'ambassade annuelle, on apprit, h n'en plus pouvoir douter, Tincendie du palais impérial, la {>rise de Pékiug, la fuite de l'empereur et le traité imposé par les alliés.

Cet Empire du Milieu, qu'une tradition de dix siècles représentait aux Coréens comme invincible, avait été envahi et vaincu; ses innombrables léi^nons avaient été mises en pièces par quelques réi^imenls européens; le Fils du Ciel lui-môme, dont la majesté, croyait-on, faisait trembler la terre, avait été obligé d'accorder aux barbares, maîtres de Pékini^, la liberté de religion et la liberté de commerce; on avait entre les mains des copies du traité. Dire la terreur folle, la consternation profonde, qui se répandirent de la capitale dans tout le royaume, serait chose impossible. Toutes les affaires furent suspendues, les familles riches ou aisées s'enfuirent dans les montagnes, et Fun des premiers à se cacher fut Fauteur du mémoire susdit, qui abandonna ses fonctions pour mettre sa vie en sûreté. Les ministres, n^osant eux-mêmes quitter leurs postes, firent partir en toute hâte leurs femmes, leurs enfants et leurs trésors. Des mandarins de haut rang se recomroandaienthumblementàla protection des néophytes, et faisaient des démarches pour se procurer des livres de religion, des croix on des médailles pour le jour du danger; quelques-uns même poilaient publiquement à leur ceinture ces signes de christianisme. Les satellites, dans leurs réunions, se disculpaient à qui mieux mieux de toute coopération aux poursuites dirigées contre les chrétiens, et aux tortures qu'on leur avait infligées. Le peuple tout entier semblait avoir perdu la tète.

Profondeur des desseins de Dieu ! Si à ce moment un navire français, une simple chaloupe, se fût présentée, exigeant pour la religion la même liberté qui venait d*étre stipulée en Chine, on .se fût empressé de tout accorder, heureux encore d'en être quitte à ce prix. Cette paix aurait été troublée peut-être comme en Chine et au Tong-king, par des émeutes populaires, par de sourdes intrigues, par des incendies d*églises ou des assassinats de missionnaires, mais elle aurait donné des années de tranquillité comparative, favorisé Fesser des œuvres chrétiennes et la conversion des gentils. Elle aurait fait une large brèche à ce mur de séparation qui existe encore entre la Corée et les peuples

chrétiens, et hâlé le jour où il tombera pour jamais. Dieu ne l'a pas voulu! Les navires qui, de la pointe du Clian-long oîi ils séjournèrent des mois entiers, n'étaient pas à quarante lieues des côtes de Corée, pariireai saos y faire même une courte apparition.

Quand on fut certain du départ de la flotte anglo-française, la paniqae générale se calma peu h peu, et le gouvernement, reTena de sa frayeur, songea à faire quelques préparatifs de défense pour le cas où les barbares d'Oecident seraient tentés de revenir. M. Pourtbié écriTaît à cette époque : « Ordre secret a été donné aux mandarins de revoir leurs arsenaux militaires et de compléter les rôles de conscription . Or, ces arsenaux sont, en beaucoup d'endroits, tout à fait vides ; il faut recourir à l'histoire ancienne pour savoir qu'il y a eu jadis, dans ces maisons, des armes appartenant à TEtat ; ou bien, s'il en reste quelque peu, ce sont la plupart des tronçons, des morceaux de fer informes, des pièces couvertes de rouille, le tout inservialde. Presque tous les mandarins ont, peu à peu, vendu, laissé vendre ou égarer ces armes. Cependant, le gouvernement ordonne de tout mettre sur un pied respectable, mais il se garde bien d'assigner des fonds pour couvrir ces dépenses. Dans notre pays, on j>arcil cas, un fonctionnaire public serait embarrassé et demanderait des fonds; mais il ne faul pas dire au gouvernement coréen qu'on n'a pas d'argent, ou que tel arsenal est vide ; de pareilles excuses seraient fort mal reçues. Nos mandarins, stylés aux roueries du système administratif de ce pays, s*en tirent sans difficulté. Ils font simplement appeler les plus riches de leurs administrés, dans la classe du peuple, et leur enjoignent de verser une certaine somme, s'ils ne veulent être maltraités; ceux-ci s'exécutent presque toujours, parce qu'un refus leur attirerait certainement de cruels supplices et peut-être la mort. C'est par de tels moyens que bon nombre de mandarins viennent, en ce moment, à bout de se procurer des lances, des fléaux en fer, des arcs et de mauvais fusibà mècbes.

t Vous allez me demander si ce sont là toutes leurs armes ? Ils ont encore en différents endroits quelques canons plus petits que nos petites pièces de campagne ; d'autres canons plus forts sont entassés, dit-on, dans une maison près des murs de la capitale. Ils ont même des bombes ([u'ils appellent Poullanfj-kui, terme dont la traduction littérale est ptèce /rançaise ; peut-être est-ce parce qu'ils auront pris quelque bombe des navires échoués du commandant Lapierre, et en auront fabriqué sur ce modèle.

Enfin, ils ont une pièce dont ils ont soin et qui est inconnue à rarlillerie européenne; c'est une énorme llèche en fer pesant trois ou quatre cents livres et qu'ils peuvent lancer surrennerai à la distance de trois cents pas. Mais il paraît qu'il est très-dangereux d'être près de cette machine lorsqu'on s'en sert, et cela se conçoit, paîsquMl faut deux ou trois hectolitres de poudre pour la lancer une fois. D'ailleurs, ils ne font presque jamais Texercice avec leurs canons, d'abord, parce que les généraux aiment mieux garder l'argent dans leurs bourses, que de le dépenser à brûler de la poudre ; en second lieu, il paraît que les pièces sont si mal fabriquées, qu'on ne peut foire rexercice sans que quelqu'une n'éclate et ne cause de fochenx accidents. »

Pendant que le gouvernement foisait des préparatife plus ou moins efficaces pour repousser les Européens, quatre nouveaux missionnaires français mettaient le pied sur le sol de la Corée. Nous avons vu que MM. Landre et Joanno avaient fait en 1859 et 1860 deux tentatives inutiles pour pénétrer dans la mission. Nullement découragés par leur insuccès, ils songèrent à en j)ré- |)arer une troisième, et comme les jon((ues de Chang-hai les avaient deux fois trompés, ils résolurent de partir cette fois du Chan-tong et se rendirent au petit port de Tché-fou. La veille de Noël 1800, ils y furent rejoints par deux jeunes confrères que le séminaire des Missions-Etrangères venait de destiner à la mission de Corée, MM. Ridel et Calais. Ce renfort inattendu les combla de joie ; ils ne doutèrent plus du succès. Voici comment ils racontent eux-mêmes leur expédition :

« Nous trouvâmes facilement à louer une jonque à Tché-fou, et le 19 mars, sous la protection du grand saint Joseph, patron de nos missions de Textréme Orient, nous fîmes voile pour la Corée. Après deux jours d*une heureuse traversée, nous étions à nie deMérin-to, au lieu du rendez-vous. Nous attendîmes quatre jours. Le 25, fête de TAnnonciation, une barque coréenne passa rapidement devant la nôtre, et son équipage voyant à notre mât un drapeau bleu sur lequel ressortait une croix blanche, se mit à faire de grands signes de croix. Quand on vint nous annoncer cette bonne nouvelle à fond de cale, oii nous étions blottis, nous récitâmes avec une joie indicible l'hymme d'action de grâces, et nous Times h la hâte nos petits préparatifs, bien convaincus que la barque reviendrait nous prendre pendant la nuit. .Mais Dieu voulait exercer notre patience. Une nuit, deux nuits, trois nuits se passent, point de barque. Nos Chinois commençaient à murmurer et à parler de retour, car il est défendu aux navires de

leur nation, sons des peines très-i^raves, de stijoiirner nlu«; d'un ou deux jours près de Mérin-lo. Nous avons su depuis qu'un accident arrivé à nos bons Coréens avait causé ce retard inattendu Eux aussi, tout en réparant leur barque à la bàle, avaient eil beaucoup d'inquiétude. Uurs si-nes de croix pouvaient n'avoir ëté compris que comme un salut adressé par eux à des frères chreiiens, dont le drapeau avec la croix leur avait fait connaître la rehij:mn. Aussi, par précaution, placèrent-ils sur une haute montagne d'où l'on apercevait notre jonque, une sentinelle qui a chaque instant, répétait ses si-nes de croix. L'intention était bonne, mais avec les plus fortes lunettes, il nous eût été impossible de voir cet homme et de comprendre ses gestes

« Enfin, le jeudi saint 28, à neuf heures du soir, leur petite barque vint accoster noire jonque derrière les rocher? de Mérin-to. Ils montèrent à bord et nous présentèrent une lettre de Mgr Berneux, signe auxquel nous devions reconnaître nos véritables guides. Le chef était un bon chrétien de Séoul fi ère des deux vierges martyres : Colombe et Agnès Kim. On nous transborda immédiatement, on hissa sans bruit les voiles et on mit le cap sur la capitale de la Corée. Cachés tous les quatre dans un comparument haut d'un pied et demi sur cinq ou six de Ion- et auUnt de large, nous revêtîmes des habits coréens- mais nous ne pouvions pas métamorphoser aussi facilement les traits de nos visages, aussi passâmes-nous tout notre temps consignés dans cette cage, les uns sur les autres, sous un tas de paille et de nattes destiné aeu mas-juer Teuirée. Cette précaution était nécessitée par le va-et-vient continuel des bar.jues païennes qui nous accostaient h chaque instant. Nous entendions les pécheurs qui montaient ceshariiu.-s chanter avec accompagnement de musique Mais (lu.'lle musKiue î une calebasse ou une moitié de coco placée dans un seau d'eau et sur laquelle on frappait à tour de bras. La poésie n'était guère plus riche, si nous en jugeons par le refrain qu'ils ne cessaient de répéter et dont nous avons su Je sens plus tard. Le voici : « Nous prendrons beaucoup de pois- « sons(6w), — c'est une bonne chose (bis). »

t Avant de passer la redoutable douane où fut arrêté jadis notre glorieux martyr André Kim, le capitaine ayant entassé sur notre trou toutes les nattes qu'il avait à bord, rassembla ses matelots, récita le chapelet avec eux, et confiant dans la toutepuissante protection de Marie, avança résolument On nous h, l , les douaniers vinrent à bord, mais Dieu nous gardait ils virent dans nos gens de simples pêcheurs incapables'de faire de la con-

trebande et, après avoir échangé quelques paroles insignifiantes, ils regagnèrent leur poste. Nous continuâmes notre route. Après huit jours de navigation, nous nnivàtnos sans accident à rentrée du fleuve qui conduit à la capitale. Un de nos matelots descendit à terre et, prenant un sentier à travers les montagnes, courut annoncer notre arrivée à Mgr Berneux. Le lendemain, nous arrivâmes au pied d*une montagne déserte et éloignée de tonte habitation. C^était le lieu où nous devions débarquer. Deux chrétiens déterminés, envoyés de Séoul par Sa Grandeur, nous y atlcndaiont. Nous descendîmes dans une toute petite nacelle, le samedi soir, veille de Quasimodo, et a|uvs avoir ramé cinq heures eonirc le iM)in'aiit, nous mimes j>ied à lern'. Il rtail plus de minuit, et il nous rcsiaii trois lieues à laire pour gagner la capitale.

« Chaussant à la hâte nos souliers de paille, passant adroitement l'orteil par le trou qui, dans les chaussures coréennes, lui est destiné, la téle couverte d'un grand chapeau de paille, nous suivîmes nos courriers. Le sentier était étroit et escarpé, nous marchions Tun à .la suite de l'autre, et dans la profonde obscurité, plusieurs d'entre nous mesurèrent de toute leur longueur le solde la nouvelle patrie. Un instant, nos conducteurs perdirent leur route, ce qui nous valut un surcroît de fatigues. Enfin, après bien des alertes, nous entrâmes vers quatre ou cinq heures du matin, dans la maison d*un catéchiste, où nous attendaient on hon potatçe coréen et un verre de vin de riz. Après avoir fumé la pipe de l'hospitalité, nous reprîmes notre route vers le palais épisci»pal. Le loiipî d'une étroite ruelle du faiihourg, nous rencontrâmes un individu dont le costume un peu extraordinaire n'annoneail rien de hon. Noire prcuiicr i^Miidc jut^ca prudent de ralentir le pas, et tout en suivanl ce personiiai^e à (piel((iies pieds de distance, il eut soin d'entretenir une eoiur'rsation bien nourrie avec le catéchiste, a(in d'oter à l'autre 1 envie de nous adresser la parole. Nous n'osions ni tousser, ni lever les yeux. Après environ dix minutes, cet homme prit une rue déserte et nous laissa continuer notre chemin. C'était un agent de police qui faisait sa ronde.

«Quelques instants après, nous franchissions la grande porte de rOuest et, après avoir traversé quelques rues sales et tortueuses, nous nous trouvâmes en face d*un portail qui s'ouvrit pour nous laisser passer, et se referma subitement derrière nous. Aussitôt des chrétiens, car il n'y avait pas h s'y méprendre, s approchèrent de nous, enlevèrent nos sandales et nos chapeaux de paille.

nous firent arrêter on instant dans ane chambre assez simple mais propre, puis nous conduisirent à travers une cour intérieore dans une salle oii nous attendaient deux personnages à la barbe longue et épaisse, aux traits vieillis parles fatigues plus encore que par Tàge. ^étaient Mgr Berneux et son coadjnteur Mgr Daveluy. Nous nous jetâmes à leurs pieds, et après quelques instants d'une conversation à vojx basse, portes et fenêtres hermétiquement closes, Mtrr Daveluy célébra la sainte messe, pour remercier Dieu de notre heureuse arrivée, et lui demander que les quatre nouveaux venus fussent bientôt «juatre véritables apôtres.

<f Après quinze jours délicieux j)assés dans la société de nos vénérables évéques, nous dûmes nous séparer, pour aller chacun de notre côté étudier la langue coréenne. Dès la iète de l'Assomption, Mgr Berneux étant avec nous, nous avons entendu chacun une dizaine de confessions, et au moment ou nous écrivons (octobre 1861), Sa Grandeur vient de nous assigner nos districts respectifs. La mission de Corée a été tout récemment dédiée à la très-sainte Vierge, et chaque district porte le nom d*une de ses fêtes. La ville de Séoul, capitale, ou demeure le vicaire apostolique, est le district de Tlmmaculée-Conception ; celui de Mgr Daveluy porte le nom de la Nativité ; celui de M. Féron est le district de TAssomplion ; le collège où résident maintenant MM. Ponrthié et Petîtnicolas , s'appelle le collège Saint-Joseph. Nous autres avons eu en partage : M. Ridel, le district de la Présentation ; M. Joanno, celui de FAnnonciation ; M. Landre, celui de la Visitation ; et M. Calais, celui de la Purification... »

De son côté, Mgr Berneux écrivait à M. Albrand, supérieur du séminaire des Missions-Etrangères : « Vous avez appris l'heureux succès de l'expédition de Mérin-to. Mon bateau a enfin rencontré nos quatre confrères. La joie de part et d'autre a été d'autant i»Ius grande que le mauvais succès des années précédentes nous taisait craindre encore pour cette année. Grâce à Dieu, nos craioles nese sont pas réalisées; les missionnaires sont entrés; le bagage a bien couru risque d'être confisqué, mais nous avons perdu seulement la valeur de 2,000 francs. Maintenant, que le travail vienne, les ouvriers ne manqueront pas. La seule difficulté est de trouver un gtte où chacun d'eux puisse être à peu près en sûreté. Nous ferons ce que nous pourrons, et abandonnerons le reste h la divine Providence.

t Ce renfort nous est venu bien à propos. Car, outre que le nombre de nos chrétiens augmente chaque année et que les forces

des aneiens ouvriers s'épuisent, la mon encore une fois a fait dans nos rangs comme dans nos affeciions un vide qui se remplira difficilement. Le P. Thomas T'soi, notre unique prêtre indigène, que sa piété solide, son zèle ardent pour le salut des Ames, et, chose infiniment précieuse, son bon esprit, nous rendaient si cher : le P. T'soi est mort au mois de juin dernier, lorsqiraprès une administration abondante en fï*Qits de salut, il venait à la capitale me rendre compte de ses travaux. M. Poiiillné, averti le premier du danger où se trouvait ce bon prêtre, arriva assez tôt pour lui donner les derniers sacrements; mais il avait perdu l'usage de la parole. Deux mots seulement trouvaient encore passage sur ses lèvres mourantes : c'étaient les saints noms de Jésus et de Marie. Le P. T'soi avait été envoyé h Macao avec le vénérable André Kim, en i837, par M. Maubant de sainte mémoire. Doué de talents peu ordinaires, quelques années d'étude lui suffirent pour parler et écrire très-correctement le latin. Ayant terminé ses études ihéologiques, il fut ordonné prêtre à GhaDg-haï en i 849. et réussit cette même année à pénétrer en Corée, où pendant douze ans il n'a cessé d'édifier par la pratique k plus exacte de tous les devoirs d*un saint prêtre, et de travailler avec succès-au salut des âmes. Sa mort me plonge dans un grand embarras. Le district qu*il administrait renferme un grand nombre de villages oh un Européen pourra difficilement pénétrer sans courir les plus grands dangers. Enfin, Dieu qui nous Ta enlevé pourvoira à nos nécessités.

« Vous avez a[)pris, Monsieur le Supérieur, riicureuse issue de l'expédition de Chine et la partie du traité qui concerne la religion. Dieu soit loué ! Quant à la Corée, elle a été mise entièrement de côté ; de cela encore que Dieu soit béni, puisfpie telle a été sa volonté sainte î Nous resterons les derniers sur le champ de bataille ; puissions-nous être destinés par le Seigneur à clore Tarène où ont si glorieusement combattu nos vénérables prédécesseurs.

«( Malgré la commotion causée par la dernière persécution et les défections qui en ont été la conséquence parmi les catéchumènes, nous aurons encore à enregistrer cette année au moins sept cent cinquante baptêmes d*adultes. Le chiffre sérait allé probablement jusqu'à huit cents, si la maladie et des dérangements de toute espèce ne m'eussent obligé à laisser de côté plus de trente villages qui n'ont pas été administrés. Le nombre actuel de nos chrétiens csi, d'après les listes de cette année, de dix-huil mille trenle-cioq. »

Par le même courrier, Mgr Berneax écrivit en son nom et au nom de tous ses confrères au Souverain Poniife Pie 1X« que la révolution italienne, aidée par la complicité du gouvernement impérial de France, venait de dépouiller de presque tons ses étals. 1/attachement filial an Saint-Siège se trouve infailliblement dans le cœur d*un vrai missionnaire. Plus son poste est éloigné, plus il est dangereux, et plus est vif Famour qu*il porte au Vicaire de Jésus-Gbrist. Voici la traduction de cette lettre qui est maintenant, dans le ciel, un des titres de gloire de notre vénérable évéque martyr.

« Très-Saint Père,

« Nous avons été accablés d'une douleur indicible quand, par les lettres récenimt'iu apportées de France, mes confrères et moi avons appris ce que des hommes aveugles, poussés |)ar une rage impie, ont osé contre Votre Sainteté et contre la Chaire Apostolique. Pardoiinez-nons la lii)erté (jue nous prenons d'écrire k Votre Sainteté dans un moment où elle est agitée de si terribles angoisses et abreuvée de tant d'amertumes. L'amour filial nous force de déposer à vos pieds l'expression de la tristesse qui remplit nos cœurs, et Tassurance des prières que sans cesse nous offrons à Dieu et à Tlmmaculée Vierge Marie. Du fond de ces régions lointaines, nous ne pouvons, comme Font fait unanimement, dit-on, tous les évêquesde France, élever la voix pour défendre les droits du SaintrSiége, mais [nous ne cessons d'élever vers le ciel nos mains et nos cœurs, priant que le Seigneur se lève, qu'il dissipe vos ennemis, et que dans sa miséricorde, il devienne votre bouclier et votre défenseur.

« Au milieu de toutes ses peines. Votre Sainteté aura oertai* nement éprouvé quelque consolation, en apprenant que la liberté absolue, non-seulement d'embrasser, mais même de prêcher publiquement la Foi, a été assurée dans l'empire chinois par le triomphe des années française et anglaise, de sorte (ju'à l'avenir il n'y a plus à craindre de persécution. Quant à la mission de Corée, personne ne semble s'en occuper ; mais le gouvernement de ce j)ays sait parfaiteuienl bien ce qui s'est passé en Chine, et comme il tremble de voir les Européens lui déclarer la guerre, nous avons pour l'avenir une espérance sérieuse de paix, de tran(iuillité , et par conséquent de succès abondants. La persécution qui s'était élevée Tannée dernière a complètement

cessé; le diamp que nous avons à cultiver fleurit de nouveau, et cette année nous avons donné le baptême à près de huit cents adultes.

(( Prosternés aux pieds de Votre Sainteté, les baisant avec un filial amour, le v icaire apostolique et les missionnaires de Corée demandeoi humblement la bénédiction apostolique.

« De Votre Sainteté,

« Le fils très-humble et très-soumis,

« Siméon-Prançois Bbanbux,

4 Evêque de Capse. »

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