CHAPITRE V
Troubles populaires. — Mort de MM. Joanno cl Landrc. — Arriv^'e de M. Aumalire. — Travaux cl succès des missionnaires. — Mon du roi Tchiel-taoDg.
La preuiit're impression de terreur causée par la prise de Pékîng ayant à peu près disparu, il fut facile de voir que rien n'était cliani^é en Corée. Presque aucun de ceux qui, dans leur eltroi, s'étaient rapprochés des chrétiens, avaient obtenu des livres de religion, et même commencé à apprendre les prières et le catéchisme, ne persévéra dans le dessein de se convertir. De son c6té, le gouverDement persista dans le système de neutralité qu'il suivait depuis longtemps déjà, n'abrogeant en aucune façon les lois iniipies portées contre les chrétiens, n'en poursuivant l'exécution par aucun acte officiel, et laissant chaque mandarin à peu près libre d*agîr, en cette matière, selon ses opinions et ses caprices personnels. Aussi, dans les derniers mois de 1864, les vexations, les avanies, les persécutions locales, les emprisonnements dont les chrétiens étaient babitueUement victimes, recommencèrent de plus belle dans diverses provinces et auraient continué sans iiilon liptiui), si, au mois de juin I 8(3:2, des émeutes populaires n'avaient pendant quelque temj)s attiré ailleurs l'attention des mandarins. Dans une de ses lettres, M. Pourlliié a fait de ces événements un récit rempli de détails cUrieux, et qui peint au vif plusieurs traits des mœurs coréennes.
« Vous ne sauriez croire dans quelle ignorance je suis ici de la marche du monde. Vous dites qu'en Europe on ne sait rien de la Corée; nous vous rendons bien la pareille. Tout, même ce qui se passe en Chine, nous est complètement inconnu. Dans les quelques lettres que nous recevons, on s*excuse habituellement de nous donner des nouvelles, en disant que nous les aurons apprises d'ailleurs. Quelquefois même, on a Taudace d'ajouter : les journaux vous apprendront tout cela ; comme si nous recevions des journaux, nous qui avons mille peines à recevoir chaque année quelques-unes des lettres qu'on nous envoie. D'un autre cAté, les nouvelles que le i^ouvernement coréen donne au public sont ou fausses ou insignilianles. L'ambassadeur annuel reçoit, à son retour de Péking, Tordre de parler dans tel ou tel sens, de taire ceci, de faire un long commentaire sur cela, cl la moindre
parole en désaccord avec les ordres quMl reçoit est punie de la dégradation et même de Texil.
« La Corée n*a qu'un journal manuscrit, et encore n*est-il que pour la capitale. Les nobles qui y sont abonnés le parcourent quelques instants, et le rendent de suite ! Testafettequi attend à la porte pour le recevoir et aller le communiquer aux autres souscripteurs. Dans ce journal il y a chaque année, au retour des ambassadeurs, une espèce de rapport sur ce qu'ils ont entendu dire en Chine. Autrefois, cette feuille officielle du j,'ouvcrnement ne pouvait nommer un peuple d'Kurope sans y accoler le mol barbare; des actes que d'ailleurs nous savions être justes et i![lorieux y étaient traités de vilenies, de cruautés; les succès européens étaient invariablement transformés en échecs et en désastres. Depuis le traité de Chine, le slyle de ce journal change peu à peu, on y voit plus de civilité, plus de réserve, et plus de justice rendue aux Européens. Cette année, on les a dépeints comme amis du Céleste Ëmpire, et même comme aidant le régent à se tirer d'embarras avec les rebelles. Mais ces rapports officiels sont très-courts, et surtout ne parlent pas de religion. Les ambassadeurs cependant en ont souvent causé dans leurs salons de réunion. J'ai vu une lettre du vice-ambassadeur qui rapporte an long la promulgation des édits concernant la liberté religieuse ; il insinue même que le régent de Chine et son pupille auraient rintention de se fairo chrétiens. Je ne crois pas que cette dernière nouvelle soit vraie ; mais qu'elle le soit ou non, dès le moment que les ambassadeurs en sont les porteurs, elle serait très-utile à nos néophytes, si elle était connue. Mais on se garde bien de la faire circuler dans le public.
« Quoi qu'il en soit, le gouvernement s'obstine toujours à agir comme par le passé. Il ne provoque pas de persécution générale, mais il voit avec assez d'indifférence que les mandarins, dans leurs districts respectifs, nous fassent la i^uerre. Si on (ail trop de bruit, il pourra conseiller d'agir plus iloucement, mais il se garde d'interdire toute poursuite ; au contraire, tant qu'il ne rapporte pas les lois qui condamnent les chrétiens à mort, la persécution est parfaitement légale. Si nous ne souffrons pas davantage, c'est parce qu'une grande partie des mandarins n'exécutent pas la loi ; mais du moment qu*un subalterne cupide et cruel arrive dans un district, la guerre contre les chrétiens com • mence dans ce lieu, sans que le gouvernemeut réclame, sans même qu'il en ait connaissance. L'hiver dernier a été encore signalé par plus d*une misère de ce genre, mais surtout deux
districte ODt été irès-maltraîtés. Dans le district de M. Calais, les ehrétieos de sept petits hameaax ayant été envahis par une troupe de satellites renforcés d*une horde de maraudeurs, nos néophytes ont perdu leur misérable mobilier, leurs vivres et leurs habits ; beaucoup de maisons ont été livrées aux flammes, les autres sont devenues inhabitables. Les perst^culeurs qui avaient envie de piller el non d'emprisonner, n'oni emmené que trois chrétiens qui, après six mois d'inearcéralion, ont eu le malheur de se délivrer par une apostasie formelle. Dans la province sud-est du royaume, la persécution a aussi ^^ronde dans plusieurs districts, pendant Tliiver et le printemps, jusqu'à la Trinité. Vers cette époque, une préoccupation plus sérieuse a imposé silence à tout le monde; païens et chrétiens, roi, miniblres, mandarins et peuple, tous ont été tenus en haleine par quelques démonstrations populaires assez insignifiantes, quelquefois même ridicules, mais qui ont cependant suffi pour faire trembler le gouvernement et toute la Corée.
« J'avais souvent pensé que le peuple coréen est incapable d*une insurrection qui puisse renverser son gouvernement, et cette pensée, je la puisais dans la connaissance de son égoîsme. Une conjuration se forme4*eUe f les conjurés semblent rivaliser à qui trahira le premier le secret, pour avoir une récompense du gouvernement. En outre, l'aulorilé royale est toujours vénérée des Coréens. On ne peut pas entendre le mol rebelle sans lire en même iem|>s, sur la ligui e de celui (jui le prononce, l horreur que provoque cette idée. Cela expli(jue pounjuoi ce pauvre peuple dévore en silence, el sans le moindre acle de résistance ouverte, de longues années d o|)pression, d'injustices el d'avanies que je ne vous rapporte pas, parce que vous n'y croiriez pas. Cette fois néanmoins, le peuple a semblé pendant quelques semaines se réveiller de sa léthargie, mais pour retomber plus bas, et rester plus docilement foulé aux pieds, car je doute que, dans deux ou trois mois, les mandarins pensent encore à la frayeur qu*ils ont éprouvée.
« Les causes de ces manifestations populaires ont été Tavi* dité insatiable et les vols monstrueux des fonctionnaires de toute
espèce et de tout grade. Depuis bien longtemps, les ministres, qui
sont en Corée de véritables innires du palais, percevaient de forts tributs sur la collation des di{,Miiiés ; les places étaient littéralement à rencan. L'abus allant toujouis en augmentant, on semble avoir introduit la coutume de faire avancer, par chaque dignitaire nouvellement nommé, une somme égaie a ses appoiutemeuti»
d'une année. Mais si le gouvernement spécule sur les fonctionnaires publics, ceux-ci à leur tour spéculent sur le peuple; on ne voit de toutes parts que vexations, qu augmentation des impôts, cl ([u'iiti infâme tralic de la justice. La loi exige bien que les mandarins lassent aj)prouver les augmentatioûs d'impôt par le gouverneur de la province, mais celle loi, comme toutes les autres, n est nulle part observée. Le gouvernement ne se mêle pas de ces minuties. Tous les actes des fooctioonaires inférieurs sont réputés justes, pourvu que de tempsen temps de grosses sommes produit de leurs exactions, viennent attester leur probité et leur adresse.Les impôts ont pris ainsi, dans le courant de quelques années, des proportions démesurées. Le taux légal des impôts est de sept sapèques par iehim (mesure qui équivaut à peu près à u n a re) mais maintenant il n'y a pas de district qui paye simplement lè toux légal. Dans le canton où je suis, Timpôt est actuellement fixé à quatorze sapèques par tchien ; d'autres localités payent jusqu'à quinze, dix-huit, vingt, ou même vingt-cinq sapèques, suivant le désintéressement ou lavidité du mandarin.
^« Or, au printemps dernier, le mandarin d'un très-grand district situé au sud de la presqu'île, assez près de la mer, porta les impôts au taux monstrueux de quatre-vini^t-cinq sapèques par tchien. Le peuple exaspéré usa de son droit en députant un lettré pour aller faire des réclamations à la cajwtale, près du conseil des ministres. Le mandarin ne pouvait ignorer que Tinjusiice de sa conduite était trop patente pour que le gouvernement n'en lût très-irrité ; il envoya le chef de ses prétoriens à la poursuite du député du peuple qui s'était déjà mis en route, en lui ordonnant d'en)pècher ce voyage ii quelque prix que ce fût. Le prétorien fil diligence, rejoignit le député, et ne pouvant, ni par prières, ni par promesses, ni par menaces, le détourner de son voyage', trouva moyen de lui faire avaler de l'arsenic. La victime expira la nuit môme, et le peuple apprit sa mort au moment oà l'assassin rentrait près de son maître. Aussitôt, on se porte en foule à la maison de ce chef des prétoriens, on se saisit de sa personne, on pénètre dans le prétoire où l'on saisit aussi le tsoasiou (petit digniuire des préfectures qui remplace le mandarin absent); on traîne ces deux hommes sur une place voisine et on les brûle vivants sous les yeux du mandarin. Le bruit même a couru qu'on aurait servi à ce misérable un moi ceau de la chair rôtie de ses deux employés. L'exaspération populaire loin de se calmer devint de plus en plus menaçante, si bien que le magistrat civil et le mandarin militaire prireul la fuite, et personne
T. II. — L'iOLISE DE COR&S. ^
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n'osanl pénétrer dans ce disiricl pour prendre leur place, le peuple s'est constitué en répuljli(jue pendant deux ou trois mois.
« Le mandarin voisin était le di^^ne émule de celui dont nous venons di- parler. Après avoir, pendant des années, sucé le sang do peuple, et épuisé toutes les ressources de son district, il imagina an nouveau et iogéoieux moyen de battre monnaie. Les Teuves forment dans ce pays une dasse assez nombreuse, parce que, surtout chez les nobles, la femme ne convole pas à de secondes noces ; leur condition est réputée misérable, digne de pitié et de protection. Notre mandarin ayant un jour lancé un décret qni invitait toutes les veuves à se rendre à la préfecture, celles-ci pensèrent que le magistrat, par pitié, voulait faire quelque chose pour améliorer leur état, et se rendirent toutes à son appel. Lorsque celui-ei les vit rassemblées, il écrivit le nom et le lieu d'habitation de chacune d'elles, et leur tint à peu près ce discours : « Sî vous étiez remariées, vous contribueriez de concert avec vos « maris à payer les impôts, et jtar conséquent vous serviriez le « gouvernement. Maintenant au contraire, étant seules chez vos « parents, vous êtes inutiles à l'Etat, et vous ne concourez en rien « à la prospérité publique. Afin de vous rendre de dignes sujets « du roi, j'ai pensé que je devais vous soumettre à un impôt par- « liculier. Ainsi, dès ce jour, vous payerez au mandarin deux « pièces de toile. Tune au printemps, l'autre àTaulomne » (ces pièces de toile ont plus de quarante pieds de long.) « L'assemblée féminine ébahie et interdite, fit entendre quelques chuchotements de surprise, mais personne ne se pressait de répondre : «t Nous payerons. » Alors le mandarin continua : « Que celles qui « promettent de payer l'impôt passent d'un côté; et celles qui « refusent de payer du côté opposé. » Elles obéirent, mais presque toutes se ran^rent du côté des récalcitrantes. Le mandarin renvoya les premières à leurs maisons, et ordonna d'incarcérer les autres. Mais une veuve en prison est une femme mise dans un lieu de prostitution publiquement connu comme tel. Les parents des veuves emprisonnées, pour ne pas se déshonorer, n'hésitèrent pas à faire un sacrifice, et, pour les délivrer, apportèrent au mandarin les pièces de toile demandées.
« Ces veuves, ainsi mises en liberté, résolurent de se venger d'une façon cruelle, mais qui vous fera bien connaître les mœurs du j)ays. La mère du mandarin était descendue depuis peu de la capitale pour voir son fils dans son district. Un jour donc, les veuves réunies en i^^rande troupe entrent au prétoire, demandant à haute voix l'honneur de parler à l'illustre dame, et disant que
eelle qui avait pu eoffendrer un tel fils devait être une créature bien étonnante, bien supérieure à toutes les autres femmes. Il était évident qu^elles ne voulaient rien moins que la dépouiller de ses babils ; le mandarin justement alarmé, mais ne pouvant, d api ès les mœurs coréennes, recourir à la force contre une foule de femmes désarmées et tout à fait inoffensives, fut, pour échapper à l'outrage, obligé d'en venir aux supplications, et à force de prières et de ruses, j)arvint, ce jour-là, ù les éloigner. La mère du mandarin, instruite de ce qui s'était passé, entra dans une furieuse colère et dit à son (ils : « Gomment, c'est lorsque je « descends en province pour te voir, que tu me fais recevoir un « outrage si sanglant ! et cela dans ta propre maison! Je pars dès « demain matin ; fais attention que tout soit prêt pour une heure « très-matinale. » Ainsi dit, ainsi fait, et la dame se mit en route avant le lever du soleil ; mais les veuves qui avaient eu connaissance de son projet rattendaient sur le chemin, et, se précipitant sur le palanquin, la mirent dans un état de nudité complète, en Taccablant des sarcasmes et des quolibets les plus grossiers. Le pauvre mandarin s'est enfermé dans sa maison pour y cacher sa honte ; mais Taffront qu*il a causé à sa mère, et par là à toute sa famille, ne sera Jamais lavé aux yeux des Coréens. C'est un homme déshonoré.
«c Dans un autre district du midi, le peuple, fatigué par les concussions de son mandarin, fit préparer un repas dans une maison particulière près du prétoire, et alla l'inviter à dîner. « Mais pourquoi ? » dit le mandarin surpris. — « Le peuple, » répondit-on, « désire traiter une fois son magistrat ; il n'y a pas a d'autre raison. » Le mandarin, étonné d'une pareille affaire, refusa longtemps, mais enfin, la foule s'opiniâtrant dans sa demande, il se rendit malgré lui. Il entra donc dans la maisou et, prenant place à table : « Mais enfin, ê s'écria-t-ii« « dites-moi à 0 quel titre et pour quelle raison vous me servez ce repas? » Un de la troupe répondit pour tous : « Notre mandarin mange bien « les sapèques du peuple sans Utre ni raison, pourquoi ne mangeai rait-il pas également son riz sans titre ni raison ?» La leçon était sévère, et le mandarin, couvert de honte, se hâta de quitter le district.
« Ces divers incidents, grossis par la renommée, furent bientôt connus dans tout le royaume, et, de toutes paris, le peuple se hâta de se venger de ses oppresseurs. Eu moins de six semaines, plus de quarante mandarins avaient été forcés, d'une manière ou duue autre, à déserter leurs postes ; des attroupements
populaires m formèrent sur plusieurs pointe ; les maisons d*nne infinité de nobles qui avaient tyrannisé et pillé leurs administrés furent livrées aux flammes, et dans quelques districts la foule ameutée fit des ravages considérables. Les prophéties coréennes annoncent que celui qui détrOnera la dynastie régnante s*appellera Tcheung. Or, un maître d'école nommé Tcheung Han-soun-i, ayant mis en fuite le mandarin, se trouva à la tète du mouvement populaire de son district. De là une grande alarme dans tout le royaume. Des commeiitaiies sinistres delà tameuse prophétie circulaient de toutes parts, annonçant l'incendie de la capitale, et un massacre général des nobles. Le gouvernement tremblait. L'un des principaux ministres, Kiin Tchoa-keun-i, homme très-borné, mais respecté pour son intégrité relative, tout en avouant que dans sa maison on avait malheureusement gagné de très-lortes sommes en vendant les dignités, présenta à Sa Majesté un projet de loi pour interdire sévèrement à Tavenir un pareil abus ; mais le beaupère du roi s'opposa h cette loi en disant que, pour sa part, il recevrait toujours l'argent qui lui viendrait de cette source. Le roi donc désapprouva le projet, et par une conséquence toute naturelle, le ministre qui en était Tauteur fut disgracié, ainsi que son fils Kim Piong-ku-i, jusqu'alors tout-puissant à la cour. Kim Piong-kouk-i, cousin de la reine et de Kim Piong-ku-i, resta seul en possession du pouvoir. Cependant, tout le royaume était dans une perplexité inexprimable; chaque courrier annonçait la défection de quelque district. Les fausses rumeurs, de plus en plus nombreuses, rapportaient les courses des révoltés, leurs propos provocateurs, leur nombre fabuleux, leur route tracée jusqu'à la capitale. Au milieu du tumulte, le ministre Kim Piong-kouk-i, homme aussi lâche que slupide, était toujours pâle de crainte ; la tristesse rempèciiait de manger, et cependant il répondait à ceux qui rengageaient à consentir à la loi proposée : « Jamais; il « faut bien que je vive; Je ne veux pas me coodamuer à la men- « dicilé. M
« La vérité était que le peuple, en maints endroits, avait poursuivi les nobles voleurs, et chassé beaucoup de mauvais mandarins; mais nulle part on n'avait songé à faire une insurrection générale et à détréner le roi. Le gouvernement vit bientôt qu'on ne songeait pas à envahir la capitale ; les courriers des diverses provinces le rassurèrent sur ce point. Alors on envoya, pour réta« blir Tordre compromis, deux délégués extraordinaires, dans les deux provinces du midi oit il y avait eu le plus de troubles. Ces délégués, que Ton désigne sous le nom à"anaik-9a, munis de pleins
pouvoirs, ont pour mission de consoler 1p peuple, de n'-tormer les abus de l'administration, et de rendre aux lois leur vigueur. Mais depuis loncjiemps un anaik-s;i, en Corée, ne peut satisfaire le gouvernement (pf en épouvantant le peuple, et en tuant beaucoup de monde. L'un de ces deux délégués ayant voulu agir par les voies de douceur, fut de suite révoqué, envoyé en exil, et remplacé par un monstre de cruauté. Les deux anaik-sa, par ruse, par flatterie, par promesses, par menaces, et [)ar trahison, ont peu à peu dissipé les attroupements; leurs satellites ont à la dérobée, et pendant la nuit, saisi quelques personnes de tons les districts soulevés, et les ont mises à mort sans distinction et sans jugement.
« Le gouvernement, satisfait, a porté an compte du budget le prix de toutes les maisons brûlées par le peuple. On a ordonné nne révision du cadastre aux frais des propriétaires. Ceux-ci ont été écrasés de dépenses, TËtat n'y a pas gagné une sapèque, les prétoriens seuls en ont profité. De toutes parts, ils ont trouvé des champs qui n'étaient pas soumis à Timpôt, mais ils gardent pour eux cette connaissance, et perçoivent cet impôt h leur propre compte. Les mandarins n'ignorent pas cette mallôte, mais la race prétorienne est si puissante, qu'ils n'essayent pas de leur enlever le produit de ces vols. Le ministre Kim Piong-ku-i est rentré au pouvoir; son cousin Kim Piong-kouk-i est incapable de gérer les affaires, et il lèsent bien ; aussi laisse-t-il le premier reprendre la puissance pour ne j)as èlre renverse lui-même. Lue dernière loi vient d'être proposée pour augmenter l'impôt annuel d'au moins cinq millioas, ce qui est énorme pour ce pays, et le peuple, plus £iible que jamais, souffre et paye en silence.
« On a découvert ou prétendu découvrir, au mois d'août, une conspiration qui aurait eu pour but de mettre sur le trône un parent éloigné du roi. Le chef du complot. Ni Ha-tchon-i, homme petit, difforme, et sans aucun talent, a, dans les supplices, présenté un billet au premier ministre interrogateur ; celui-ci, après ravoir lu. Ta de suite brûlé sans rien dire. On prétend que, dans ce billet, Ha-tcbon-i disait qu*il avait été engagé à conspirer par la reine Tcho, femme du roi précédent. Cette femme, que tout le monde connaît comme très-violente, a déjà plusieurs fois tenté d'empoisonner le roi ; néanmoins, on ne peut ni la tuer ni même l'exiler, parce qu'elle est le nœud de légitimité de succession entre le roi actuel et le roi précédent. La faire disparaître, serait, d'après les uueurs coréennes , abolir la légitimité el déclarer le roi actuel usurpateur du trône. Ni Ha-tchon-i a été
con(lamn(^ h avaler une potion em)toisonnée. Le principal de ses complices. Kim le-saing-i, cet odieux apostat qui, en 1830, a trahi et livré aux s.itclliles Mgr Inihoi i, ses deux missionnaires, et un i^rand nombre de chrétiens, a été décapité. Son corps, coupé en six morceaux et salé pour empêcher la corruption, a été promené dans toui le royaume, afin d'inspirer de l'horreur contre les rebelles. Plusieurs chrétiens ont vu ce cadavre voituré de vîlla|;een village, et Ton criait devant lui les trois chefs d'accusation : « Il a trahi son maître spirituel (Mgr Imbert), il s'est « révolté coDtre le roi, il a été impie jusqu'à lever la main sur « son père. »
Pendant ce temps, que devenaient les chrétiens et les missionnaires? Mgr Bemeux« dans son compte rendu d*adminis(ration pour 18dt, raconte, comme il suit, leurs travaux et leurs souffrances.
« Cette année-ci s*est passée péniblement. Quoique le goovernement semble prendre à tAche de ne pas s*occuper de nous et de nos chrétiens, nous ne laissons pas d*avoir à souffrir beaucoup. Le sang ne coule pas sous la hache du bourreau ; mais on réduit nos néophytes à mourir de misère. La haine des païens contre le nom chrétien, et la cupidité des saielliles nous ont poursuivis, dans ces derniers temps, avec un achariienieiu satanique. La province de Kicug-sang, cette belle province où nous comptions un millier de catéchumènes, où l'Évangile se répandait si rapidement et avec tant de succès, est bouleversée de tond en comble. Le |)enple s'est ameuté contre les chrétiens, et a adressé aux mandarins des pétitions tendant à les faire cha.sser hors de leur territoire. Ces démarches, inspirées par l'enfer, ont presque partout été accueillies favorablement, et aujourd'hui, nos pauvres chrétiens ne sachant où se hxer, errent de cdté et d*autre, sans ressources, sans moyens de subsistance. Dans une pareille extrémité, ne pouvant ni recevoir les sacrements, ni même se rencontrer entre eux pour se consoler et s*affermir mutuellement, le découragement s^empare des esprits ; ils perdent le goôt de s'instruire, tombent dans le relâchement, pratiquent mal ou négligent tout à fhit leura devoirs, et ne s'occupent plus guère de révangélisation des païens. Voici quelques lignes du rapport que m*a adressé Mgr Daveluy, mon vénéré coadjuteur, k qui, depuis la mort du P. Thomas T'soi, j'ai confié l'administration de ce district aussi important que difticile. Vous pourrez, en les lisant, vous taire une idée des obstacles que l'œuvre de Dieu rencontre dans ce pays.
<c Att district de Tsii-kok se trouve, (rë^-isolé et à
mi-côte d*uDe énorme montagne, un village où environ quaranie personnes reçoivent les sacrements. Dans le kongso (maison qui, à Tarrlvée du missionnaire dans un village, se convertit en oratoire et où Ton administre les sacrements), je reçus une lettre m*annonçant la persécution au district de Niang-san ; sepi chrétiens venaient d'être accusés, et le mandarin le» avait jetés en prison. C'était au fond une affaire d'argent ; et les accusateurs contents d'avoir pillé leurs victimes, n'avaient plus de plaintes à formuler. Le mandarin cependant voulait pousser l'affaire, et en référer au gouverneur. 11 en fut heureusement détourné par un de ses parents de la capitale, alors près de lui, et se contenla d'ordonner de brûler deux kong-so, et de chasser les chrétiens de deux villages de son arrondissement. Les prétoriens brûlèrent non-seulement les deux kong-so, mais encore toutes les autres maisons de ces deux villages. Dès lors, je ne pouvais plus songer a faire l'administration de ce district. £n môme temps, les nobles de Kim-hai faisaient entre eux une convention écrite pour mettre tous les chrétiens au ban de la société, et ce district encore me devenait fermé. Les chrétientés de Tarrondissement de Kei-tsiang étaient aussi tracassées par les païens. Enfin deux accusations furent présentées contre les chrétiens an mandarin du Tong-nai • qnî ne les reçut pas, détourné qu'il en fut par une esclave de préfecture qui a sur lui l)oaucoup d'influence. Mais les accusateurs ne se tinrent pas pour battus ; ils prirent eux-mêmes leur affaire en main, chasseront les chrétiens loin de leurs villages, et brûlèrent leurs maisons »
« Ces avanies se produisent contre tous les chrétiens de la province de Kieng-sang. Dans celle de Kitng-kei, où se trouve la capitale du royaume, six ou sept villages ont été envahis par les satellites, sans ordre du mandarin. Les maisons ont été pillées ou brûlées, les habitants cruellement battus on traînés en prison ; d'autres ont pu se racheter en donnant des sommes d*argent qu'il leur a fallu emprunter à gros intérêts, dont ils seront grevés pendant bien des années. Tant de vexations découragent, non pas seulement ceux qui en sont les victimes, mats tous nos chrétiens en général, parce que tous, d*un jour à Tantre, peuvent en éprouver de semblables, dans un pays où personne ne les réprime. Pour peu que ce genre de persécution continue, la mission de Corée, qui, avec un peu de paix, offrirait tant de ressources à la prédication de l'Evani^Hle, cessera de prospérer, et finira par périr entièrement. Priez donc pour que le temps de ces épreuves soil abrégé t
« Tous les missionnaires sont cxcessivemenl fatigués et plusieurs malades. M. Landie a failli mourir au printemps. MM. Féron et Hidel ont souffert de la fièvre pendant tout Télé. Mais c'est l'état de M. Joanno qui m'inquiète le plus, je crains bien que sa poitrine ne soit attaquée, et qu'il ne tienne pas longtemps contre les privations inévitables qui accompagnent en Corée l'exercice du saint ministère. Pour moi, j'ai passé un été assez difficile ; j'ai pu néanmoins, tant bien que mal, faire face à toutes mes occapations, mais combien cela durera-t-il encore? Je n*ai
plus aucune activité, aucune force, aucune énergie »
Vers la fin de mars 1868, un nouveau missionnaire, M. Aumaitre, jetait Tancre près de Ttle de Hérin-to, accompagné de deux élèves coréens qui avaient fait à Pinang une partie de leurs études. La mauvaise volonté des matelots chinois ayant retardé son départ de quelques jours, il ne put trouver la barque coréenne envoyée à sa rencontre ; l'on sut plus tard que celle-ci, après avoir, pendant quinze jours, louvoyé autour de Tile, fouillé tous les coins et recoins de la côte, était repartie quelques heures seulement avant l'arrivée du missionnaire. Une seconde expédition, tentée trois mois plus tard, eut un meilleur succès, et à la tin de juin, M. Aumaîlre put chanter son cantique d'action <le grâces, agenouillé sur la terre de Corée, (ju'il devait bientôt arroser de son sang. M. Pierre Aumaitre, né le «S avril IHîi", à Aizecq, canton de Kurfec, diocèse d'Angoulème. était entré au séminaire des Missions-Etrangères le 18 août 1859; il y pa.ssa trois ans pour achever ses études théologiques. Ordonné prêtre le 30 mai 1862, il fut destiné à la mission de Corée, et partit de France le 18 août suivant pour se rendre à son poste.
« Vous savez sans doute, » écrivait Mgr Berneux quelques mois plus tard, « que mon bateau, dans la seconde expédition, a rencontré M. Aumaitre au rendez-vous ; j'ai retenu ce cber confrère près de moi dans ma maison pendant un mois, pour le façonner un peu au genre des Coréens, et lui faire préparer tous les habits nécessaires ; après quoi, je Tai mis en nourrice, si vous permettez Texpression, dans un village chrétien où il apprendra la langue bien mieux que s'il était chez moi, où nous parlerions toujours français. Étant seul avec des Coréens, il faut, bon gré, mal gré, qu'il se débrouille ; c'est là le seul moyen d'apprendre une langue. Comme les jeunes missionnaires sont exposés pendant qu'ils étudient la laui^ue à se laisser allei' au déi(oùt et à la tristesse, * j\'M (àché (le le prémunir conlrcceile tentation ; et pour m'assurer qu'il avait profilé de mes avis, et lui remettre les esprits eu place
si besoin était, je suis allé, au mois de septembre, passer une nuit avec lui. 11 était content et bien portant. C est un charmant con* frère; soyez remercié mille fois de me Tavoir envoyé. »
Avant que M. Âumaitre eût pu rejoindre Mgr Berneux, les tristes prévisions du prélat sur la santé de M. Joaono s^élaient réalisétô. Ce jeune missionnaire, d'un zèle constant et éclairé, d'une régularité parfaite, en un mot, comme le disait Mgr Berneux en annonçant sa mort : l'un de ces hommes que Dieu donne aux peuples dans sa miséricorde, s'en alla, le 13 avril 1863, après deux ans de travaux, recevoir au ciel la récompense de ses • vertus. 11 fut assisté jusqu'à la fin par M. Ridel qui raconte ainsi ses derniers moments : « Je devais terminer mon administration vers le dimanche des Rameaux. M. Joanno se trouvait alors dans un j)oint de son district assez ra[)proché de ma résidence, et nous nous étions entendus pour nous rencontrer chez moi. Je me disposais à tout préparer pour la tète de Pâques, atin que notre entrevue fut aussi agréable que possible, lorsque je reçus une lettre qui nrapprenaii qu'il était à trois lieues de là, très-malade. Je courus aussitôt aujjrès ik lui ; il ne semblait pas excessivement fatigué, et cependant 1 état de la poitrine me fit craindre dès lors quelque catastrophe. Nous causâmes assez longtemps ; deux fois, je fus obligé de le quitter pendant quelques heures pour aller administrer des malades, je revenais immédiatement. La veille de Pâques, je le trouvai tellement abattu que je lui donnai rextrémeonction, et je passai la nuit avec lui. Pendint tout ce temps il ne cessait de prier ; de ses lèvres s*écb a ppaient de fréquentes oraisons jaculatoires, et de chaleureuses aspi rations vers son Dieu. Le danger augmentant, je résolus de dire la sainte messe immédiatement après minuit ; il reçut avec une ferveur peu ordinaire la sainte Eucharistieen viatique ; ensuite il s*assoupit, et ne recouvra plus entièrement sa connaissance pendant une longue agonie qui dura neuf jours entiers. Le lundi, i3 avril, vers midi, deux fois il leva les yeux et les bras vers le ciel, et se mit à sourire ; que voyait-il ? 11 eut, vers deux heures, une crise très-grave, je récitai les prières des agonisants ; enlin, le soir vers sept heures et demie, il rendit doucement et sans aucun mouvement sa belle âme à Dieu. »
A celte lettre, datée des i»remiers jours de septembre se trouve joint le posl-scriptum suivant : « Je rouvre ma lettre sous Timpression de la plus vive douleur. Notre pauvre mission est cruellement éprouvée. Les ouvriers ne suiHiscnt pas au travail, et ils ' nous sont enlevés coup sur coup. Que la sainte volonté de Dieu
soir ûûte ! que son saint nom soit béni ! M. Landre, ce confrère si boo, si zélé, si ptenx, est parti poar un monde meillear. J'avais été appelé auprès de loi une quinzaine de jours auparavant, à cause d*une forte fièvre dont il avait été attaqué, mais au bout de
quelques jours, la fièvre ayant disparu , je le laissai en pleine convalescence el commençant à reprendre ses forces. Il élait convenu
qu'il viendrait me joindre le ;20 septembre ; mais, le 16, un chrétien vint m'appreiidre ([u'il était mort la veille, emporté en quelques heures par une maladie épidémique. Je me mis en roule • aussitôt, el je rencontrai près du corps Mgr Daveluy qui h la première nouvelle du dani^er était accouru, mais n'avait pu arriver que deux ou trois heures après la mort de ce cher ami. Nous confondîmes nos larmes, adorant les impénétrables desseins de Dieu sur notre pauvre Corée. Priez et faites prier beaucoup pour nous et nos chrétiens. »
En même temps que le nombre des missionnaires diminuait, celui des chrétiens allait en augmentant. Chaque année, en moyenne, près de mille catéchumènes étaient régénérés dans les eaux du baptême, et s^efforçaient à leur tour de communiquer à d*anlres1a grâce qu*ils avaient reçue. Gomme nous l'avons souvent remarqué dont le cours de cette histoire, les rigueurs injustes exercées contre les chrétiens, en les forçant h des émigrations continuelles, devenaief)t danslesdesseinsdela Providence, un puissant moyen d'évani^élisation. La persécution de 1 KOO, les tioul)les, les vexations, les in(piiéludes des années suivantes, avaient dis- |)ersé iK'MUcoiip de néophytes dans toutes les directions. Celait l'orage qui emportait la divine semence aux quatre vents du ciel. Presque partout, ces pauvres chrétiens perdus à de grandes distances, au milieu des païens, réussissaient h former autour d'eux un petit noyau de catéchumènes. La lettre des prières et de quelques chapitres du catéchisme formait toute leur science, mais leur ferveur, leur simplicité, leur zèle à chercher le baptême ou à se préparer aux sacrements, attiraient sur eux la miséricorde de Dieu. Les missionnaires, trop peu nombreux, ne pouvaient les visiter tous; ils passaient quelques jours dans chaque centre un fieu important, et repartaient à la hftte. Un séjour trop prolongé efii tout compromis en attirant Tattention des païens; d'ailleurs 1»^ temps manquait. Néanmoins, dans ces halles si courtes, ils trouvaient toujours, préparés au baptême, qnehpies adultes amefiés à la toi tantôt parla rencontre fortuite d'un livre de religion, tantôt par quel([ue pai ole ou par quelque acte des chrétiens qui vivaient dans leur voisinage. C'est surtout dans le sud-est.
et dans les provinces septentrionales que se manifestait ee mouvement de conversion.
Voici quelques extraits des lettres où Mgr Daveluy rendait compte de ses deux voyages sucoessife dans le sud, dont il était chargé depuis la mort du P. Thomas.
« ... Dans ces provinces éloignées, les choses ne se passent point en secret, comme autour de la capitale. Un chrétien errant plante sa tente quelque part ; en moins de huit jours, on connaît sa religion. Les voisins arrivent. « Tu es sans doute chrétien?— « Oui. — Alors, va-l'en d'ici ; (u ne peux vivre dans notre village « et demeurer avec nous. — Pourquoi? — Parce que ta religion « est mauvaise. — Pas le moins du monde, au contraire. » Et l'on discute, et le chrétien expose du son mieux ce qu'il sait de la religion. Les avis se partagent, les uns trouvent la chose raisonnable, les autres la rejettent. En tin de com|)te, si le chrétien trouve un peu d'appui, il demeure, et petit à petit se lait quelques compagnons; s'il n'a personne pour lui, il faut qu'il aille chercher fortune ailleurs. Voilh comment nos chrétiens qui, au moment de la persécution, étaient renfermés dans trois ou quatre districts, sont aujourd'hui répandus dans seize ou dix-sept districts différents, et font partout des prosélytes.
« Les persécutions locales qu'ils ont à essuyer viennent presque toujours du peuple lui-même ; rarement c*est le mandarin qui en prend l'initiative. Le caractère du peuple étant, par ici, plus tenace et plus fier, les luttes sont plus obstinées; tout le monde y prend part, pour ou contre, ce qui amène assez souvent de grandes difficultés ; je crois que nos chrétiens sauront y tenir tête. Ce qui me fait surtout espérer pour l'avenir, c'est que dans ces chrétientés nouvelles, la plus grande partie des baptisés sont des hommes, c'est-à-dire des chefs de famille; leurs femmes ou enfants se tout (|uel(]iielois longtemps prier j)Our se convertir, mais j>ar la force rialurelie des choses tous viendront petit à petit. Et d'ainciirs, mieux vaut cent lois (ju'ils ne se fassent chrétiens que par une conviction personnelle ; ce sera plus stable que s'ils suivaient aveuglément leurs chefs sans savoir pourquoi. Les lieux de réunion manquant de toutes parts, force fut de m'en aller sans avoir pu administrer tous les chrétiens.
« Restait à voir le district de Tong-nai où se trouvent les Japonais, non pas h la ville même, mais h trente lys delà, sur la côte. Cette chrétienté qui ne date que de deux ans, est due à la foi vive d'un vieillard dont Dieu sans doute voulut récompenser les vertus ; elle donne passablement d'espérances. J'aurais dû m*y
rendre un peu plus loi, mais des ciiconsiances qui naériieni d'èlre rapporiées m'oni fait retarder celle administration. Dans ce district, deux villages païens s'étaient, peu de temps auparavant, ligués contre les chrétiens, et les avaient dénoncés au mandarin. Celui-ci reçut les dénonciateurs assez froidement, et, persuadé par les paroles d'une esclave de la préfecture, célèbre par son esprit et sa capacité, il refusa d'accepter Taccusation. Quand je pris jour pour me rendre dans ce pays, le bruit s*en répanttit dans toute la ville. On y parlait de mon équipage, de mon costume et de mes suivants ; grand nombre de personnes se promettaient de venir voir nos cérémonies, et disaient publiquement : « Cette fois-ci, ce n'est plus un prêtre du pays (le P. Thomas y est allé une fois), u c'est un étranger, et, de plus, c'est un évèque; il « faut absolument (|ue nous le voyions, ne manquons pas l'occa- «sion. » Quoique les intentions de ces curieux ne fussent nullement hostiles, la rumeur devint si grande que le catéchiste effrayé m'envoya !in exprès, la nuit avant mon départ, pour me prier de ne pas me présenter. Tout peiné que je tusse, il fallait bien m'en tenir à son dire, et je fis route pour une autre chrétienté, située dans une direction tout opposée.
« Quelques heures aprbs mon départ, arrivaient deux nouveaux courriers pour mMnviter à venir de suite. Quelle était la cause de ce changement subit ? A peine le premier courrier m*eut-il été expédié, que la ville entière apprit que je n'arriverais pas. Aussitôt un païen, assez influent par sa position et la petite dignité dont il est revêtu, se rend chez notre catéchiste et, après les premières civilités, lui dit : « On prétend qu'après avoir tout préparé pour « recevoir Tévêque, vous Tavez fait prier de ne pas venir, est-ce « vrai? — Oui. — Mais pourquoi donc? — C*est que le bruit de « sa visite s'est répandu partout, et que beaucoup de curieux « veulent venir le voir. Telle et telle famille, telles et telles per- « sonnes, se promettent publiquement d'assister h nos cérémo- « nies. Or, devrais-je me priver de voir révê(jue, je ne puis me « décider à le mettre dans nue position si fâcheuse. — Ah î » reprend le païen, « vous êtes bien bon de vous inquiéter pour «de telles gens; soyez sûr que personne ne viendra porter le « trouble chez vous, et si par hasard quelqu'un le faisait, aver- « tissez-moi et je .saurai bien le mettre à la raison. Vous qui êtes « chrétien, comment pourriez-vous vous décider à manquer à « votre devoir annuel ? Cette occasion passée, il n*y aura plus pour « vous moyen de 1 accomplir. Croyez-moi; envoyez de suite un « exprès à Tévéque pour le prier de venir sans crainte. »
t Je fus aussi étonné que satisfait en entendant cette histoire, mais j'étais déjà parvenu dans d*autres parages, et je ne pouvais me rendre immédiatement à cet appel. Je promis seulement qu'après le jour de Tan, je fixerais un jour, ce qui eut lieu, et
protégé par ce brave païen, je fis la visite épiscopale sans la moindre difficulté, (juoique tous les habitants à peu près fussent instruits de ma présence. La pauvre esclave dont j'ai parlé plus haut voulut se cliarijfer elle-même de faire quelques a[iprovisionnements. J'ai su depuis qu'elle eût bien voulu venir me saluer, mais qu'effrayée par ce que les chrétiens lui dirent de ma sévérité de manières, elle n'osa pas se présenter. 11 y a \l\ un bon nombre de catéchumèoes, parmi lesquels plusieurs hommes capables.
« L'année suivante, je recommençai mon pèlerinage, j'allai même deux journées plus loin du cété de l'est. Je retrouvai tous mes chrétiens en bon état. Ils sont pauvres, les vexations et les avanies sont leur pain quotidien ; mais ils demeurent fermes dans la foi, fervents, assidus à s*instruire et à pratiquer leurs devoirs. Dans quelques localités même, il est nécessaire de modérer leur zèle. Ainsi, depuis la publication en coréen des prières et cérémonies d*enterrement, beaucoup d*entre eux se sont mis à les faire publiquement sans s'inquiéter des païens. Vous imaginezvous ici, en Corée, un convoi funèbre défilant en plein jour dans les rues, la croix en tête, les assistants chacun un cierge à la main, et récitant des psaumes à haute voix? Dans quelques localités, il s'en est suivi des rixes et des querelles ((ui heureusement n'ont pas eu de conséciuences trop graves ; dans d'autres endroits au contraire, les païens se sont accordés à trouver nos cérémonies très-dignes et très-belles, et ce spectacle a amené quelques conversions. Ah ! pour([uoi nous est-il impossible aujourd'hui d'avoir un prêtre fixé dans ce pays î quelle abondante moisson il pourrait recueillir! Pendant trois mois de courses, j'ai baptisé plus de deux cent trente adultes.
« La religion ayant pénétré dans un nouveau district, on me pria de m'y rendre ; je devais y trouver trois chrétiens et bon nombre de catéchumènes. J*en rencontrai plus de quarante; je ne pus en baptiser que sept, les autres n*étant pas suffisamment préparés, mais leur ferveur promet pour Tavenir. Deux mois api^ ma visite, les satellites saisirent deux de ces nouveaux baptisés, et les traînèrent devant le mandarin qui, sur leur refus d'apostasier, les fit fustiger cruellement, puis les dénonça au gou« vemeur de la province. Celui-ci, d'aprl» la pratique actuelle du
gouvernement, apj)ruiiva par une lettre publique la conduite du nia£?istrat subalterne et ordonna d'employer les supplices ; mais en même temps, dans un billet particulier, il dit au mandarin qu'il était un sot, et lui défendit de poursuivre l'affaire. Le mandarin, bien embarrassé, eSsSaya à plusieurs reprises d'ébranler les confesseurs par des menaces. N'en pouvant venir à bout, il ordoona sous main de laisser ouverte la porie de la prison. Mais Us se gardèrent bien de fuir, malgré les iosUgations des geôliers. Le mandarin envoya le chef des satellites leur dire de sa part qu'ils étaient libres de se retirer chez eux. Ils feignirent de croire qae c*était un mensonge et répondirent : « G*est par Tordre du « mandarin que nous avons été incarcérés : il nous est impossible « de sortir sans son ordre, c*est à lui seul quMl appartient de nous « délivrer. » Toute la ville connaissait ces détails et riait de Tembarras du magbtrat qui, à la fin, tout honteux, envoya un ordre de mise en liberté, bien en règle, signé de sa main et muni de son sceau. Sans doute ces néophytes ne seront pas à Tabri de nouvelles misères, mais leur fermeté est pour nous une grande consolation. »
De son côté, Mgr Berneux écrivait, en novembre 1863 : « Nous faisons des prot^nès ; Dieu nous bénit plus que jamais. Partout on se remue, on veut connaître notre religion, on lit nos livres, et les conversions se multiplient. Les hautes classes n'ont plus autant de mépris pour ceux qui embrassent le christianisme ; on s'attend à ce qu'il soit prochainement autorisé comme il l'est en Chine. Le district le plus remarquable pour les conversions est celui de Mgr Daveluy, ou nous avons eu deux cent trente adultes baptisés. Vient ensuite le mien, où j'ai baptisédeux cent trois personnes. La capitale m'en donne chaque année une centaine. Depuis quelque temps les provinces du Nord, qui jusqu'ici avaient peu ou point de chrétiens, s*ouvrent k FÉvangile. Il n'en restait plus qu'une où le bon Dieu n'eût pas d'adorateurs, quand, au mois de mai dernier, sans que j'eusse reçu à l'avance aucune nouvelle, huit hommes de cette province éloignée m'arrivèrent à la capitale, ayant bien appris les prières et le catéchisme ; je leur ai donné le baptême. Ils travaillent maintenant à convertir leurs voisins.
If La province de Hoang-haï qui, depuis sept à huit ans, n'avait que quelques femmes chrétiennes, et dans une seule ville, s'est remuée plus que toutes les autres; une quarantaine d'individus pres(pie tous hommes très-remarquables par leurs talents ou leur position, ont été baptisés. 11 y reste encore une centaine
de catéchamènes. Le brait de toutes ces conversions devait natorellement exciter des persécatioos contre ces néophytes ; un certain nombre, en effet, ont été chassés de leur district par le mandarin ; d*autres ont vu leurs maisons démolies par les païens. Ces vexations nuisent un peu au progrès de la foi en effi^yant les catéchumènes encore peu solides. J*aurais bien des faits édifiants, admirables, h vousciier, mais le temps me manque. Pour ne pas obliger tous ces chrétiens à venir se confesser à la capitale, et leur éparf^ner la fatigue et les dépenses d'un voyage de cent lieues, je leur avais promis de leur envoyer un missionnaire. Au printemps ce fut impossible ; M. Féron et M. Calais attaqués du typhus, n'étaient pas encore suflisamment rétablis, M. Joauno se mourait, tous les autres étaient occupés dans leurs districts ; il fallut ajourner à l'automne. Au mois de septembre, tout mon monde était harassé. Ne voulant pas compromettre leur santé, j'y suis allé moi-même. Ce voyage de cent lieues tout en pays païen, où il faut loger dans les auberges, était dangereux pour moi surtout, à cause de ma figure anticoréenne. Mais comme personne autre ne pouvait faire cette expédition, et que, d'ailleurs, je ne pouvais laisser ces chrétiens sans sacrements, je jugeai que la volonté de Dieu était que je prisse ce travail pour moi. J'ai visité ces chrétientés naissantes; ensuite, reconnu par les païens, j*ai été arrêté, injurié, retenu prisonnier dans une auberge, puis relâché moyennant une quarantaine de francs, et me voilà. Il y a trois ans, on m*eût conduit au mandarin, et de là à Téchafaud.
« Ces conversions, qui se déclarent chaque jour sur tous les points du royaume, multiplient le travail et les fatigues et nous prennent un temps considérable, en sorte que nous sommes débordés sans pouvoir faire face à tous les besoins. Obligé de prendre moi-même l'administration d'un assez vaste district, occupé par la corres[)oiidance avec les confrères, les nouveaux surtout dont l'inexpérience rencontre h chaque pas des diflicultés, par la cori cspondance avec les chrétiens, et [)ar toutes les affaires de la mission, les vingt-quatre heures de chaque jour ne me suflisent plus. Je m'agite, je m'embarrasse dans celte multitude d'occupations, et rien ne se fait, et c'est au moment oii dix nouveaux missionnaires ne seraient pas de trop que les miens me sont enlevés coup sur coup. La nature de la maladie de xM. Joanno ne laissait aucun espoir, et m'avait préparé à ce sacrifice. Un autre m^était réservé, d'autant plus pénible qu'il était moins prévu. A mon retour de Hoang-haî, j'ai appris que M. Landre, dont j'arrose le nom de mes larmes, qui làisait tant de bien, est
mort presque subitement. Que le bou Dieu soit béai des épreuves auxquelles il nous soumet ! De grâce, envoyez-moî au moins quatre confrères, six même si c*est possible. Je désire envoyer quelques enfants au collège de Pinang, mais je suis arrêté par la difficulté de les faire conduire k Hoog-koog. »
Dans cette lettre, Mgr Berneux n*oubliait qu'un détail ; c'est qu^au moment de son arrestatioo, il avait été cruellement mal* trailé et avait reçu, en pleine poitrine, plusieurs coups de pied dont il souffrit longtemps. Le saint évéque, heureux de participer au calice d amerlunie du Sauveur Jésus, passait cette circonstance sous silence ; mais les lettres de ses confrères ont révélé ce que son humilité voulait cacher.
A la vue de ce mouvement qui, dans toutes les provinci-s à la fois, se mauil'eslaii en laveur de la religion, à la vue de ces conversions importantes qui semblaient le prélude d'une mullilude d'autres, les missionnaires bénissaient Dieu, et leur cœur s'ouvrait aux plus magnifiques espérances. Mais les desseins de la Providence divine sont impénétrables. Âu commeDceroeot de Tannée 1864, survint un événement, de peu d^imporlance en luimême, qui néanmoins eut pour la religion, en Corée, les suites les plus funestes, et prépara les voies à cette épouvantable persécution qui dure encore maintenant, et a fait déjà d'innombrables victimes. Le roi Tcbiel-tsong mourut le 15 janvier, après un règne de quatorze ans, et à sa mort, une révolution de palais fit passer le pouvoir dans les mains d'une famille qui avait toujours été trte-bostile aux cbrétiens.
M. Pourthté écrivait, en novembre 1863 : « Aujourd'hui, en Corée, grands et petits, mandarins et peuple, tous sont préoccupés; un souci agite (oui le monde, notre roi paraît être sur le point de mourir. Ce n'est pas lui (jui règne, mais c'est la famille Kim, à laquelle apj>artionl la reine sa première femme, qui gouverne sous son nom. Néanmoins, comme toutes les fois que nos fantômes de rois disparaissent de la scène, les partis sont plus disposés à élever des prétentions et à luller contre les familles au pouvoir, l inquiétude puhliijuc est parfaitement légitime. Le roi actuel ne sera, je crois, guère regretté. Quand il fut appelé au trône en 1849, à Tâge de dix-neuf ans, les grands personnages qui allèrent le saluer roi dans son exil à Kaog-hoa, le trouvèrent avec des vêtements couverts d'ordures, les mains sales, le visage tout barbouillé du jus d'un melon qu'il mangeait à belles dents. On le lava, et on Tamena à la capitale. Installé dans son palais et reconnu pour roi, il n*a pas fait du mal au peuple, car il n*a rien
fait. La famille Kim a toujours eu Tautorité en main, elle a disposé de tout comme elle a voulu ; le roi a signé les décrets qu'on lui a présentés, souvent même sans le savoir, car il est conslamment ivre. Chaque jour, il avale une t^rosse cruche de \in de riz ; des centaines de femmes sont là, pour roccuper le reslc du temps. On prétend (jue lorsqu'un jeune roi de Con-e montre de la fierté, de la fermeté et de l'indépendance de caraetère, les grands lui font secrètement boire une potion qui le rend imbécile et inhabile à toutes les affaires. Je ne sais pas si cet on-dit général est vrai, mais je crois qu'une telle précaution est inutile, car ne pouvoir passer sa vie qu*au fond d'un harem , n'avoir d'autres oecupations que de manger, boire, dormir, et se vaptrer dans une perpétuelle débauche, me semblent des moyens plus que suffisants pour abrutir rapidement Thomme le mieux doué des facultés du corps et de l'esprit.
« Quoi qu*il en soit, tous les Coréens savent que le jeune roi est maintenant sur le bord de la tombe. Il y a quelques semaines, nn grand nombre de lettrés étaient réunis à la capitale pour la session d*examens du baccalauréat ; les bruits les plus étranges couraient parmi eux, on allait jusi|u'à dire que le roi était mort, quelques-uns même ajoutaient : depuis longtemps. Pour faire cesser ces rumeurs, la cour voulut que le roi se produisit devant les lettrés selon l'usage. Le palanquin royal vint donc s'arrêter à l'extrémité de la vaste enceinte où ils étaient rassemblés, mais personne ne sortait de ce palanquin, et l'on commençait à crier que les ministres voulaient tromper le peuple, et qu'ils avaient envoyé un palan(|uin vide. Enfin, après bien du temps et des efforts, on produisit à la vue de tous les spectateurs ce pauvre prince démesurément endé et ne pouvant remuer aucun de ses membres. Les lettrés se dispersèrent dans toutes les directions, en criant : Deuil du royaume ! Deuil du royaume! Ces cris ont beaucoup iàcbé les ministres, parce qu'on semblait annoncer la mort du roi lorsqu'il était encore vivant. Quelques jours après, pour la consolation du malade, tous les grands lui ont fastueusèment décerné les titres suivants : illuminateur des relations sociales, administrateur intègre, prince d*une vertu parfaite, sage d*une sainteté consommée. Pauvres gens ! En attendant, comme le roi a va mourir jeunes tous ses enfonts, légitimes ou naturels, et qu'il n*a pas d*héritier direct, les intrigues vont leur train. On pense que la famille Kim, aujourd'hui toute-puissante, lui fera adopter un de ses parents, enfant de treize ans, lequel épouserait une fille du ministre Kim Pioug~kouk-i. »
T. 11. — L'BGLU»£ de COREE. 33
Une autre lettre du môme missionnaire, écrite quelques mois plus lard, raconte la mort du roi et les curieuses scènes qui la suivirent : « A la fin de l'automne dernier, la maladie du roi fit des proj^rès effrayants ; les facultés intellectuelles étaient à peu près éteintes, les parties inférieures du corps pourrissaient rapidement, et dans tout le royaume on attendait à chaque instant la nouvelle de sa mort. Ce prioce voulait alors se choisir un héritier, mais la famille Kim, pensant qu'au dernier momeDt elle pourrait elle-même désigner plus facilement ce successeur, et se maintenir ainsi au pouvoir, cette famille, dis-je, s'opposa à ce dessein, et le roi dut en passer par la volonté de ses maîtres.
« Pour bien comprendre ceci, il faut observer que le roi, en Corée, nomme toujours ou du moins est censé nommer son successeur, parmi ses enfants s'il en a, et dans ce cas c*est ordinairement Talné qui esi préféré, ou, à défaut d^enfants, parmi ses plus proches parents. Si ce choix a lieu le roi étant en bonne santé, il est annoncé à tout le royaume par une grande cérémonie ; mais lorsqu'il n'a lieu qu'au lit de mort, un ministre est nommé exécuteur testamentaire du roi, sous le titre d'ouon-sanc}. Quehjuefois le ministre, qui domine et le palais et le roi, laisse mourir le roi, puis, nomme lui-même ouon sang et roi qui il veut, mais il faut toujours que le décret soit sous le nom du roi mourant ou mort. Le trône se livre par la tradition du sceau royal que reçoit immédiatement rélu, s'il est majeur. S'il est encore trop jeune pour gouverner, on confie le sceau et par conséquent la régence à la reine que choisit le roi mourant, mais c'est ordinairemeut la plus ancienne des reines qui a ce privilège. Or, maintenant le palais royal de Corée compte quatre reines veuves, savoir : la reine Tcho,mère du roi qui en 1839 h suscité une si cruelle persécution, c'est une ennemie personnelle des Kim : les reines Hong et Pak, femmes de ce même roi : et la reine Kim, femme du roi qui vient de mourir.
« Au commencement de janvier, un mieux sensible 8*était manifesté dans la santé du roi, il commençait à marcher un peu. Le 15 de ce mois, se sentant la poitrine plus oppressée que de
coutume, il se lève et veut aller se promener dans le jardin du palais. Après ([uclques minutes de promenade, il crie qu'on lui apporte du vin ; une bonne rasade bue, il essaye encore de se promener, mais bientôt, n'en pouvant plus, il se traîne avec peine jusqu'il sa chambre où il tombe mourant. Le miuislie Kim Tchoakeun-i, son fils Piong-ku-i, ses parents Piong-kak-i, Pioi)£jkouk-i ei Pioog-pir-i, sont bieniôi rassemblés autour du mouraiit
el délibèrent beaucoup, maïs sans savoir à quel parti tf*arréter. Pendant ce temps-là, le neveu de la reine Tcho, jeune hmnme âgé de vingt ans, se promenait devant la cbambre du roi, cher* chant lui aussi à profiter de la circonstance pour Favantage de sa tante et de sa famille. Voyant le trouble et l'air empressé des niinisircs Kim, il comprit ce qui se passait, el courant à la chambre de sa lanie, il lui dit : « Que faites-vous ici ? le roi est mort. — « Que faire? — Emparez- vous du sceau royal, nommez le second « ministre ouon-sang, élisez tel enfant pour roi en le déclarant « fils et iiériiier de votre déïunlraari, le roi Ik-tsong^. » La reine Tcho se rend en diligence dans les appartements du roi. Il venait d'expirer ; les ministres di'libéraient, le sceau royal était déjà dans un pli des jupes de la reine Kim. « Qu on me donne le sceau, » crie la reine Tcho. — « Pourquoi vous le donner ? — Qu'on me « donne le sceau ; ne suis-je pas le chef de la maison ? dans toute « famille il faut obéir au chef. » Ce disant, elle se jette sur la reine Kim, et lui arrache le sceau. La jeune reine, soit respect, soit étonnement, n'ose pas résister; les ministres terrifiés par la voix impérieuse et colère de la reine, et ne pouvant porter la main sur une femme, restent ébahis et immobiles.
« La reine Tcho, une fois en possession du sceau, dit àPiongkouk-i : « Écris ce que je vais te dicter. » Ce ministre qui croyait rêver, se met machinalement en devoir d'écrire, et la reine lui dicte les mots suivants : « Le roi dit : Le sceau royal sera remis «r à la reine Tcho : le trône est dévolu à Miong-pok-i, deu.xième fils « du prince Heung-song-koun : le minisire Tchong est nommé u ûuon-sang : le ministre Kim est chargé d aller chercher le roi. » A peine Piong-kouk-i a-t-il écrit d'une main tremblante ce décret foudroyant pour sa famille, ((ue la reine le lui prend des mains; le ministre Tchong, mandé à la hâte, entre sur-le-champ, el remplissant ses nouvelles fondions, lit à haute voix et promulgue le décret censé provenu du roi mort. La révolution était faite ; la reine Tcho était régente, elle avait adopté un fils, et les ministres Kim, à qui leurs tergiversations imprudentes avaient fait perdre le pouvoir, s enfuyaient tremblants, pour cacher leur honte et se mettre en sûreté.
« Maintenant nous voici sous un enfant de douze ans, gouvernés nominalement par la reine Tcho, et, en réalité, par le père du nouveau roi, qui a eu Tadresse de s'emparer de tout le pouvoir sous le nom de la reine. Ce prince et le roi son fils ont un caractère brusque, entier, violent, avec un corps petit, frêle et cependant robuste ; tous deux ont des yeux farouches qui roulent
la population païenne elle-même, ordinairement peo accessible à la pilié, se montrait indignée, et blâmait haalement Faoleur de tant de maux.
Le persécuteur se trouva alors dans un grand embarras. Relâcher ses prisonniers, c'était se couvrir de honte, et avouer qu*il
avait, comme magistrat, commis et fait commettre des crimes et des injustices dignes de mort ; les faire exécuter de sa propre autorité, c'était violer les lois londanientales du rovaunie, et il v allait de sa tète et de celles de tous ses parents. Restait, il est vrai, un moyen souvent employé en pareil cas : se «h'faire de ses victimes, soit en les étranglan! secrètement dans la j)ri>on, soit en les faisant expirer dans les tortures. Xais leur nombre était trop considérable, et d'ailleurs tout le monde avait les yeux sur lui. Arrêté dans cette impasse, il cliangea de tactique, et prit le parti de saisir, à quelque prix que ce fût, un ou plusieurs des missionnaires étrangers, afin de forcer par là tes ministres à prendre eux-mêmes en main la poursuite du procès des chrétiens. En conséquence, des bandes de satellites furent expédiées dans les diverses provinces. Elles avaient, officiellement. Tordre de ne rechercher que les étrangers, avec défense de piller ou torturer inutilement les chrétiens.
Cet ordre et celle défense furent exécutés avec plus ou moins de rigueur, suivant le caractère et la disposition des niandarins locaux. Quelques-uns de ceux-ci, sans s'in(juiéter du prélel de police, interdirent dans leurs disiricts respectifs toute espèce de per(|uisitions. D'autres les loléièjeiii. mais en surveillant les satellites de si près, qu'ils ne j)Ouvaienl se permettre aucune déprédation. Le plus grand nombre, malheureusement, protiièrent de Toccasion pour assouvir leur cupidité, et leurs satellites firent cause commune avec les agents du persécuteur. C'est alors que furent pillées et dévastées presque toutes les nouvelles chrétientés du sud-ouest. Les tortures arrachèrent aux malheureux néophytes bien des révélations malencontreuses; les noms coréens des missionnaires, leur signalement, leur manière de vivre, de voyager, d'administrer les chrétiens, tout fut minutieusement écrit, consigné dans les registres de la police , et communiqué aux minisires. Mais Dieu protégea ses serviteurs, et aucun prêtre ne tomba sous la niiiin des satellites. Ils saisirent (juel<iues chrétiens iullucnts, (|U(.'lipies caléchisles ; mais (juand ils les condiii>irent à la cajjilale, ils ne reçurefit du préfet de police (juc des reproches sanslanis pour leur maladresse, et des menaces terribles s ils ne rcussissaieul à saisir au moins un Européen, de sorte
qne, vexés, humiliés, déçus dans leurs espérances, ils finirent, sous un prétexte ou un autre, par refuser de marcher là ou il les envoyait. Ce magistrat persécuteur, publiquemeot honni, ai)andonné par le gouvernement qui affectait de se tenir à Técart, se croyait perdu, quand par le crédit de quelques amis puissants, il obtint la permission de se démettre de ses fonctions.
Son successeur, liomme habile, fit de son mieux pour laisser tOLUe CL'lte alTaiie s'iîieindre sans bruii. Il défendit de continuer les perquisiiions, puis, pciit ,i p*'lit, saiishruilel sans écla!, relâcha iciix (Il s prisonniers cliréliens qui n'avaient pas péri dans les tortures, on (jue la maladie n'avait pas emportés. Ai; rnmmencement de septembre, tous étaient rendus h la liberté. Oiie persécution, dans la pensée des païens, était un véritable triomphe pour le christianisme, puisque non-seulement l'opinion publique, mais le gouvernement lui-même avaient blâmé son auteur, puisque celui-ci avait perdu sa place, puisque tous les captifs avaient été renvoyés chez eux sans autre forme de procès. Néanmoins, elle avait fait un mal incalculable ; grand nombre de chrétientés étaient complètement ruinées, beaucoup de cœurs se trouvaient refroidis, Télan qui se manifestait parmi les indigènes pour embrasser FÉvangile était complètement arrêté, et ce qui était plus triste encore, les chrétiens emprisonnés n^avaient pas tous fait honneur à la religion par leur constance. « En un mot, » écrivait Mgr Daveluy, « il nous reste à déplorer pertes sur perles et ruines sur ruines, et vous concevez facilement le deuil et l'amer! urne où nous nous trouvons plongés. Cihahis nos pane Incrf/mamm, et pohun ddbis nobis in hicri/mis in mensurà.
Ej ui'fjc Deus, ndjuva nos ne forte dicant in (jent^bus: ubiest
Deus eorum ? Vous nous nourrirez d'un pain arrosé de larmes, et dans notre affliction, vous mesurerez Teau k notre soif. Levezvous, Seigneur, aidez-nous, de peur que les païens ne disent : mais où donc est leur Dieu? »
« Quant à moi, continue-t-il, j'ai eu à souffrir peu de privations corporelles, j*en ai été quitte pour me traîner de uudis en tandis. Dès les premiers jours je fis mon sacrifice ; je m*attendais à voir les prisons sous peu de temps. Plus tard, Tespérance de la vie me revint, et divers accidents providentiels me firent penser que Dieu avait d'autres desseins. Le hasard m*empôcha de gagner une retraite que j'avais désignée et où j'avais déjà envoyé quelques effets ; peu de jours après, les païens tombèrent sur ce village et tirent une visite minutieuse de toutes les maisons. Si j'avais pu y aller, selon mes désirs, je serais mfailliblemeut
tombé entre leurs mains. N'ayant plus de demeure (îxe, j'avais caché la principale pariie de mes effets chez un chrétien, qui, demeurant dans un village païen, pouvait se flatter de ne pas être inquiété même en temps de persécution. Or, il fut dénoncé par an traître, et les satellites allèrent pour le saisir. 11 se trouvait absent ; on prit tout ce qu'il avait, et on vola deux cents francs que j*avais déposés chez lui. Sa mère, par reproches et par menaces, empêcha momentanément les satellites d'entrer dans Tappartement des femmes oh étaient mes malles, et pendant que ceux-ci couraient h la piste du maître de la maison, l'arrêtaient et le chargeaient de fers, arriva par hasard un chrétien éloigné, qui parvint à enlever imniédiatenienl les malles, et à les transporter ailleurs. Quand les satellites revinrent, ils firent main basse sur tout ce qui restait. Quelle providence veilla alors sur mon ba^'age, (jui eût été pris sans ce concours de circonstances, et dont la capture eût causé une perte irréparable? Car lii se trouvaient réunis, outre mes ornements sacerdotaux, tous les originaux chinois et coréens de Thistoire des martyrs, tous mes travaux sur la langue, et une foule d'autres papiers. Quelques jours plus tard, je gagnai la capitale, suivant, à la distance de quelques lys, les satellites qui venaient de visiter inutilement mon district. J*eus à coucher dans une auberge, et le matin, malgré mes compagnons qui me priaient de ne me mettre en route qu'après le déjeuner, je m^obstinai, sans trop savoir pourquoi, à partir avant le jour. Une heure après mon départ, les satelliies, mal reçus du mandarin à C4iuse de leur insuccès, revenaient sur leurs pas et s'installaient dans cette même auberge, où ils passèrent toute la journée. Conclusion : ce que Dieu garde «'st bien gardé, et pas un cheveu ne tombe de notre tête sans sa jierniission. »
La persécution terminée, les missionnaires se remirent à l'œuvre pour réparer les maux qu'elle avait causés. C'était chose difficile; ils étaient tous épuisés de fatigue, et l'éveil donné aux passions hostiles ne leur permettait pas de visiter les districts qui avaient le plus souflert. Au choléra avait succédé la famine, et pigr une suite naturelle, des bandes de brigands ravageaient les provinces. De plus, les deux nouveaux confrères, attendus depuis si longtemps, avaient encore manqué cette année au rendesvous, quoiqu*une barque coréenne les eût attendus plus de quinze jours, et on était d'autant plus inquiet sur leur sort, que le printemps avait été très-orageux, et «ju une foule de navires chinois, jetés à la côte, avaient perdu la plus grande partie de leurs équipages.
Pendant que pleins d^anxiété et de tristesse, les deux évéques de Corée, et leurs courageux compagnons travaillaient à raffermir leur troupeau un instant dispersé, et h cicatriser les plaies de la persécution, des évriioments étranges se passaient en Chine, événenienls dont le bruit cl le contre-coup ont éiiranlé l'extrême Orient tout entier, et dont l'avenir seul poui ra faire comprendre toute la portée. Le 13 octobre 1860, les troupes françaises et anglaises entraient victorieuses dans Péking. Les motifs et les détails de ce brillaul fait d'armes sont généralement connus : nous nous contenterons de les résumer ici en quelques lignes.
Aux termes de rarlicle 42 du traité signé à Tien-tsin le Tl juin 1858, les ratifications devaient en être échangées à Péking. En conséquence, au mois de juin suivant, les ambassadeurs de France et d'Angleterre annoncèrent leur départ au commissaire du gouvernement chinois, et quittèrent Ghang-haï pour se rendre dans la capitale du Céleste Empire. Tout faisait espérer quilsne rencontreraient aucun obstacle sérieux, et quMls seraient reçus à Péking avec politesse, sinon avec bienveillance; mais on comptai! sans la perlidie du gouvernement chinois. L'ambassadeur anglais avait pourtant pris toutes les mesures pour se faire respecter. Une brillante nouille, composée de douze canonnières et de i)lusicurs aiitros bâtiments de différentes dimensions, l'accompagnait. La marine franraise était représentée parles deux vapeurs le Duchaijla et le Norzaguray. Quand cette escadre prit son mouillage à Terabouchure du Pei-ho, le 16 juin, rentrée de la rivière se trouva fermée par une chaîne en fer et une ligne de pieux. Sommé d'ouvrir un passage, le mandarin répondit qu'il avait reçu de Tempereur des ordres formels, et que jamais navire européen ne pourrait pénétrer plus avant.
Quelques jours s'écoulèrent en pourparlers, et pendant tout ce temps on n'apercevait aucun mouvement dans les forts voisins du fleuve. Le silence y était complet, pas une bannière, pas un homme, de sorte qu'on aurait cru ces forts déserts. Enfin, voyant qu'aucun messager n'arrivait de Pcking et que la passe demeurait fermée, les ambassadeurs donnèrent, le 25 juin, ordre aux canonnières de s'ouvrir un j)assai,T en forçant les estacades. L'amiral Hopc se place au premier rang; la tlottilie s'avance, brise la chaîne, enlève quelques pieux, arrive à un second barrage qu'elle emporte de même, mais se trouve arrêtée devant un troisième. Pour comble de difficultés, deux ou trois canonnières, ayant touché, sont obligées de reculer un peu pour se dégager. A ce moment un coup de canon retentit, et un boulet tombe sur le
Plowerqiïï portait le pavillon delamiral : c était Icsignal attendu. Aussitôt, les tentes qui cachaient les vingt batteries des forts se replient, et une horrible grêle de boulets tombe sur les canonnières les plus avancées qui répondent bravement, mais sans pouvoir causer à l'ennemi de pertes sérieuses. Bientôt la position ne fut plus tenable, trois canonnières coulaient, Tamiral avait reçu deux blessures ; il ordonna de débarquer les troupes afin de marcher h Tennemi, et par un assaut vigoureat, de le déloger de ses positions. Mais la rive du fleuve à cet ciuiroit est un terrain fangeuvoù les hommes enfonraieiii jus({ii'au\ geiiou\ ; de plus, les Chinois y avaient creiisr de larges fossés remplis de l'eau du fleuve, qu'il fallait passer à la nai(e, en sorte (juc les munitions furent lui ii vile avariées cl qu'il ne resta plus aux soldats d'autre arme (|ue la baïouuetie. Mais comment s'élancer à la baïonnette h travers un marais d'où Ton avait peine h se tirer? A neuf heures du soir, on avait perdu qnatre cent quatre-vingts hommes tués ou blessés, lescanonniers avaient épuisé leurs munitions, et les troupes se rembarquèrent à la hàle. Les ambassadeurs ne pouvant soutenir une lutte aussi inégale, avec des forces qui n*avaient été calculées que pour leur servir d'escorte, se retirèrent, et rentrèrent à Ghang*-haî le 9 juillet.
Le gouvernement chinois fut enivré de ce triomphe Inattendu sur les diables d'Occident : mais pendant qu'il chantait victoire et menaçait les comptoirs européens de Chang-hai, de Canton, cic. et même l'Ile de llong-koni?, la France et l'Auglelerre préparaient le chàiimcnl de son odieuse perfidie.
L'année suivante, à la fin de juillet, les deux ambassadeurs, le baron Gros et lord Elgin, étaient dans le goHé de Pé-tclié-ly, avec une Hotte considérable qui portail les corps expéditionnaires français el anglais, et ipielques jours après, la petite armée alliée entrait en campagne. Les Chinois attendaient à Tembouchure du Peï-ho; on les y laissa, et I on alla débarquer à Peh-lang, trois lieues plus haut. Le iA août, on enleva sans difficulté sérieuse, un camp retranché de troupes tartares, et le 21, le principal fort de Takou fut emporté d'assaut, après un bombardement de cinq heures. Les alliés eurent quatre cents hommes hors de combat, tués ou blessés. C'était beaucoup, vu leur petit nombre, mais il s'agissait d'une position que les Chinois travaillaient depuis deux ans h rendre imprenable, el (jui était défendue par Télile des troupes lai lares. Ce succès eul un eilel prodigieux, et l'on crut un instant pouvoir considérer la guerre comme finie.
Immédiatement le ^(ouvornement chinois entama dés négociations. .\|»i'os la prise des torts de Takou, les ambassadeurs alliés «'taieiit remontés jusqu'à Tien-lsin. Us y trouvèrent des commissaires impériaux (\m les amusèrerit (jneiques jours, en acceptant toutes les conditions et faisant toutes les promesses possibles. A leur léte était Kouei-lianiç, le raême(iui avait signé le traité de 1856. Les cooféreoces s'étaient termioées le 7 septembre, et Ton arrêta qu'une escorte d^honneur accompagnerait les plénipotentiaires à Péking pour la signature définitive du traité. En conséquence, noilie Anglais et trois cents Français furent désignés pour former cette escorte. Mais au jour fixé pour le départ, les envoyés chinois avaient disparu. Leur but n*avait été que de gagner du temps ; ils espéraient que rarmée battue sur le Pei-bo pourrait se rallier et détruire les barbares. Lord Elgin et le baron Gros indignés de cette mauvaise foi donnèrent immédiatement Tordre de continuer la marche sur la capitale. Lorsque les troupes arrivèrent près de Yang-tsoun, le 42 septembre, deux nouveaux plénipotentiaires se présentèrent. (Tétaient le prince Tsaï-i, neveu de l'empereur, et Mon, président du tribunal de la guerre. Après quelques [jourparlers, les conditions du traité lurent de nouveau arrêtées, et l'on convint qu'il serait signé à Pékini;.
Le secrétaire de l'ambassade française, accompagné de plusieurs officiers français et anglais, se rendit, le 17 septembre, dans la ville de Tong-tchéou pour s'entendre avec les autorités chinoises, sur toutes les dispositions nécessaires aux besoins de Tarmée, qui devait y arriver le lendemain, et sur remplacement que devait occuper le camp des alliés, pendant le séjour des ambassadeurs à Péking. Sa mission terminée. Il revint, le 18, à la pointe du jour, laissant à Tong-tchéou ses compagnons, chargés de tout organiser. Immédiatement après son départ, ceux-ci furent cernés et faits prisonniers. Quelques heures plus tard, au moment où les trou|)es arrivaient à Tchang-kia-wang, sur la limite indicjuée pour leur bivouac, elles se trouvèrent en présence d'une force tartare de quinze à vingt mille bommes, qui déinasijuant soudainement soixante-dix pièces de canon, ouvrirent le feu contre elles. Malgré la surprise d'une a!ta(jue aussi inattendue et aussi odieuse, il ne fallut (|u'une heure aux alliés pour enlever, avec des pertes très-minimes, tout ce qui était devant eux, et mettre dans la plus complète déroute l'ennemi, qui laissa quinze cents des siens sur le champ de bataille. Aucune' explication n'ayant été envoyée par les commissaires chinois T. 11. — L'iOLin Di coati. 80
pendant les deux jours qui suivirent, les forces franeo-anglatses,
laissaiu ii leur droite ïong-lchéou qu'elles savaient complètement abandonné, résolurent de continuer leur marche sur Péking. Bientôt on aj)()rit que l'armée tarlare, commandée par le vieux général San-ko-lin-tsin , l'ennemi implacable des étrangers, s'était massée sur le canal de la capitale, près du pont de marbre (Pali-kiao), à cinq milles en avanl de Tong-tchéou, dans un camp retranché, préparé de longue main, et défendu par une nombreuse artillerie. La lutte s'engagea, le 21 septembre, à sept heures du matin ; à midi le feu de renncmi était éteint, et h deux heures les troupes alliées étaient installées dans les tentes du générai tartare, qui, après avoir fait des pertes considérables, avait pris pr^pitamment la fuite. Les deux journées de TchaDg-kia-wang et de Pali-kiao valurent aux alliés plus de cent pièces de canon.
Le lendemain, le prince Kong, frère ainé de Tempereur, écrivit aux ambassadeurs (|ue les deux autres plénipotentiaires étaient destitués, et que lui-même était nommé commissaire impérial pour conclure la paix. On lui répondit qu'il fallait avant tout renvoyer les prisonniers européens tails à Tong-lcliéou. Ceux-ci n'étant par revenus au camp dans le délai fixé, l'armée alliée continua sa marche, sans rencontrer d'obstacles sérieux. La G octobre, l'armée anglaise campa à un mille de la i)orte nord-est de Pékific^. Le même jour, les Français s emparaient du jialais d'été de l'empereur, le Yuen-min-yuen si célèbre dans la poésie chinoise, et livraient au pillage la quantité incroyable d'objets précieux qui y étaient entassés depuis des siècles. Le 8 octobre et les jours suivants, quelques prisonniers européens et une douzaine de cipayes iodous furent mis en liberté et regagnèrent le camp, annonçant la mort de plusieurs Anglais et Français qui avaient succombé aux mauvais traitements. Ils ne savaient pas ce qu*étaient devenus les autres prisonniers. On Fapprit plus tard, quand, la guerre terminée, leurs cadavres horriblement défigurés furent rendus par les Chinois.
Enfin, le 43 octobre, Houng-keî, ancien mandarin de Canton, oh il avait été en relation avec les Anglais, vient trouver les ambassadeurs. On lui déclaia(|ije si Péking ne se rendait pas avant midi, on donnerait l'assaut. Les canons élaicFit déjà placés, et tout était prêt j)Our commencer le leu, lorsciu'à midi moins un quart, Houng-keï revint, et annonça que les portes étaient ouvertes, et que le gouvernement chinois renonçait à une défense inutile. Las alliés s'emparèrent aussitôt d'une porte, et montè-
rent sur les remparts, qui ont soixante pieds de lar^e et sont pavés de grosses i)ierres. Us y dressèrent leurs tentes, et y installèrent leur artillerie.
L'empereur avait pris la fuite. Son frère, le prince Kong, ayant montré ses lettres de créance si-nées avec le pinceau vermillon, les conditions de la paix furent arrêtées avec lui. Les Chinois promirent d'observer le traité de 1858; la ville de Tien -tsin devait être occupée jusqu'à la pleine exécution des articles principaux. Les Anglais obtinrent la ville de Kao-long située sur le continent, en face de i'tie de Uong-kong. Dans le traité fiançais on inséra une clause portant que les églises et cimetières possédés autrefois par les chrétiens leur seraient rendus, et Ton commença immédiatement par la restitution de la grande église de Péking, construite sous le règne de Kang-hi. Les plénipotentiaires s'imaginaient naturellement avoir fait une paix définitive ; les missionnaires et les marchands européens habitués à la perfidie innée des • Chinois, pouvaient pas une aussi grande confiance. Mais enfin, la leçon était si terrible, le prestige de la dynastie tariare et de la ville impériale était si fortement ébranlé par ce coup inattendu, qu'il y avait tout lieu d'espérer qu'avant de chercher aux chrétiens ou aux Européens une nouvelle querelle, les. mandarins intimidés y regarderaient h deux fois.
Vers la fin de Tannée 1860, on apprit en Corée les premières nouvelles de l'expédition européenne. « Les diables d'Occident, » disait-on, «sont venus sur de nombreux navires; ils veulent avec des milliers et des milliers de soldats envahir 1 Empire du Fils du Ciel. » La cour était très^inquiète, et un mandarin militaire, asseï haut placé, présenta au conseil des ministres un mémoire sur les trois grands dangers que courait le pays, et sur les meilleurs moyens de défense.
•Le premier péril était que Tempereur, vaincu par les Européens, ne vint chercher un refuge en Corée, ou, du moins, ne passât par le nord du royaume pour se rendre h une forteresse tartare située sur la frontière du nord-est. L'auteur du mémoire examine par quels chemins il pourrait venir, et conclut qu'il faut fortifier tous les passages et y envoyer des troupes, afin que l'empereur, effrayé par cet appareil de guerre, n'ose pas mettre le pied sur le sol coréen. Le second danger, plus grand (jue le premier, c'était l'invasion possible des bandits qui peuplent le Nasan-kouk, c esl-à-dirc l'étendue considérable de forêts et de terres incultes qui sépare la Corée de la Mandchourie. Autrefois ce pays était soumis nominalement à la Corée, mais des conflits
gnfeft oe ewiieat de s élever eoire les iadhite des émi Bâtions, les meortres s> BialtiplûiieDi, et le pooroirceMnl mt fKNiTait oi les empêcher ni les pinir; ce qoe ToyiBt, le goa- ? emeoieot coréen, rers la fia do dernier siècle « fil évacaer celte proTÎBce et déiendit à ses sojets d'j habiter. Depais lors, les aYeotahers chinois s*y sont établis en loate liberté; aae foole de Toleurs et d'assassins coréens, faTant les iribanaiix et les maodarins, U-s y oui rejoiras, et tous ens^ mblf furineril des haodes absolunjt rit indépendantes et presc|ue sauvages. Le mandarin en question indiqn»' deux ou trois montagnes oîj il faudrait à tout prix élever d« s lortere>sé>, pour barrer le passage à • maraudeurs qui, à la pr»*miJ're occasion, pourront meure les provioces septentrionales de la Corée à b-u et à sang.
Enfin il arrive au danger suprême, à celui qui était la grande préoccupation de tous les esprits, l'invasion des Européens. Il dépeint en termes très-éoergiqaes les maibenrs qn*ils apportent arec eux partout où ils se présentent : niîne des royaames, destruction des plus florissantes cités, dépravation des flMsars, établissement d*nne religion abominable et de contâmes perverses, etc... «Mais, » ajoate-lHl, c ib ne sont redoatables qoe sar mer. Lenrs fusils sont, il est vrai, plos gros que les nôtres, mais ils n*ont pas même un arc dans tontes leurs armées. Gomment tiendront-ils devant nos archers? Ils peuvent avoir vatnca quelquefois dans les pays de plaine, où rien ne s'opposait à leurs évolutions; mais, dans notre pays montagneux, si nous avons soin d'organiser des soldais et de bâtir quelques forts sur les ebeuiins qui conduisent à la capitale, nous les repousserons facilement. Fortifions au midi Tong-nai (elid-liou du district le plus voisin du poste japonais); h l'ouest, Nam-iaui(, Pou-pieng et In-tsiou, où ils se sont déjà montrés il y a quelques années. Klevons une citadelle sur la montagne qui domine l'ile de Kang-hoa, placée eo travers du fleuve, et si près de la capitale. Leurs vaisseaux sont trop grands pour remonter facilement le fleuve. Autrefois, ils n'avalent que deux ou trois navires. Il parait qu'ils en ont maintenant au moins dix, mais quelques milliers d'hommes ne peuvent pas sérieusement nous mettre en péril. » En terminant, Tanteur fait remarquer que, la religion d*Europe éUnt trèsrépandue dans les provinces méridionales, il importe de prendre toutes les mesures indiquées à Finsu des prêtres étrangers, afin qu'ils ne puissent pas les faire connaître à lenrs compatriotes.
Ce plan fut accueilli par les ministres et le publie avec une faveur marquée. Le mandarin qui lavait rédigé obtint iiumédia-
tement la haute fonction de préfet général de la police, et chacun s'attendait à le voir mettre lui-même son plan à exécution quand, coup sur coup, se succédèrent les rumeurs les plus alarmantes sur des batailles où auraient péri des centaines de milliers de Chinois. Enfin, an mois de février 4861, par le retour de l'ambassade annuelle, on apprit, à n'en plus pouvoir douter, Tincendie du palais impérial, la prise de Pékiug, la fuile de l'empereur et le traité imposé par les alliés.
Cet Empire du Milieu, qu'une tradition de dix siècles représentait aux Coréens comme invincible, avait été envahi et vaincu ; ses innombrables légions avaient été mises en pièces par quelques régiments européens; le Fils du Ciel lui-même, dont la majesté, croyait-on, faisait trembler la terre, avait été obligé d'accorder aux barbares, maîtres de Péking, la liberté de religion et la liberté de commerce; on avait entre les mains des copies du traité. Dire la terreur folle, la consternation profonde, qui se répandirent de la capitale dans tout le royaume, serait chose impossible. Toutes les affaires furent suspendues, les familles riches ou aisées s'enfuirent dans les montagnes, et Tun des premiers k se cacher fut Fauteur du mémoire susdit, qui abandonna ses fonctions pour mettre sa vie en sAreté. Les ministres, n^osant eux-mêmes quitter leurs postes, firent partir en tonte hâte leurs femmes, leurs enfants et leurs trésors. Des mandarins de haut rang se recommandaient humblement àla protection des néophytes, et faisaient des démarches pour se procurer des livres de religion, des croix ou des médailles pour le jour du danger; quelques-uns même portaient pul»li(iuenieiii à leur ceinture ces signes de christianisme. Les satellites, d.ms leurs réunions, se disculpaient à qui mieux mieux de toute coopération aux poursuites dirigées contre les chrétiens, et aux tortures qu'on leur avait infligées. Le peuple tout entier semblait avoir perdu la tête.
Profondeur des desseins de Dieu ! Si à ce moment un navire français, une simple chaloupe, se fût présentée , exigeant pour la religion la même liberté qui venait d*être stipulée en Chine, on se fAt empressé de tout accorder, heureux encore d'en être quitte à ce prix. Cette paix aurait été troublée peut-être comme en Chine et au Tong-king, par des émeutes populaires, par de sourdes intrigues, par des incendies d'églises ou des assaitsinats de missionnaires, mais elle aurait donné des années de tranquillité couipaiative, favorisé l'essor des œuvres chrétiennes et la conversion des gentils. FJle aurait fait une large brèche à ce mur de séparation ([ui existe encore cuire la Corée et les peuples
chrétiens, et hâté le jour où il tombera pour jamais. Dieu ne l'a pas voulu! Les navires qui, de la pointe du Chan-tong oii ils séjournèrent des mois entiers, o'étaient pas à quarante lieues des côtes de Corée, partirent sans y faire même une courte apparition.
Quand on fut certain du départ de la flotte anglo^ançaise, la panique générale se calma peu à peu, et le gouvernement, revenu de sa frayeur, songea à faire quelques préparatifs de défense pour le cas où les barbares d'Occident seraient tentés de revenir. M. Pourthié écrivait à cette époque : « Ordre secret a été donné aux mandarins de revoir leurs arsenaux militaires et de compléter les rôles de conscription. Or, ces arsenaux sont, en beaucoup d'endroits, lout à fait vides; il faut recourir à l'histoire ancienne pour savoir qu'il y a eu jadis, dans ces maisons, des armes appartenant à l'Etat ; ou bien, s'il en reste quol([ue peu, ce sont la plupart des (ronrons, des morceaux de fer informes, des pièces couvertes de rouille, le tout inserviable. Pres(|uo tous les mandarins ont, peu à peu, vendu, laissé vendre ou égarer ces armes. Cependant, le gouvernement ordonne de tout mettre sur un pied respectable, mais il se garde bien d'assigner des fonds pour couvrir ces dépenses. Dans notre pays, en pareil cas, un fonction naire public serait embarrassé et demanderait des fonds; mais il ne faul pas dire au gouvernement coréen qu'on n*a pas d'argent, ou que tel arsenal est vide ; de pareilles excuses seraient fort mal reçues. Nos mandarins, stylés aux roueries du système administratif de ce [)ays, s*en tirent sans difficulté. Ils font simplement appeler les plus ricbes de leurs administrés, dans la classe du peuple, et leur enjoi^ent de verser une certaine somme, s'ils ne veulent être maltraités; ceux-ci s'exécutent presque toujours, parce ((u'un refus leur attirerait certainement de cruels supplices et peut-être la mort. C'est par de tels moyens que bon nombre de mandarins viennent, en ce moment, à bout de se procurer des lances, des ûéaux eu fer, des arcs et de mauvais fusils à mèches.
c Vous allez me demander si ce sont là toutes leurs armes ? Ils ont encore en différents endroits quelques canons plus petits que nos petites pièces de campagne; d'autres canons plus forts sont entassés, dit-on, dans une maison près des murs de la capitale. Us ont même des bombes qu'ils appellent PouUang'kuù terme dont la traduction littérale est pièce française ; peut-être est-ce parce qu'ils auront pris quelque bombe des navires échoués du commandant Lapierre, et en auront fabriqué sur ce modèle.
Enfin, ils ont une pièce dont ils ont soin et qui est inconnue k rariilierie européenne ; c'est une énorme tlèche en fer pesaol trois ou quatre cents livres et qu'ils peuvent lancer sur rennemi à la distance de trois cents pas. Mais il parait qu'il est très-dangereux d'être près de cette machiDe lorsqu'on s'en sert, et cela se conçoit, puisqu'il faut deux ou trois hectolitres de poudre pour la lancer une fois. D'ailleurs, ils oe font presque jamais Texercice avec leurs canons, d*abord, parce que les généraux aiment mieux garder Targent dans leurs bourses, que de le dépenser à brûler de la poudre ; en second lieu, il parait que les pièces sont si mal fabriquées, qu'on ne peut faire 1 exercice sans que quelqu*une n'éclate et ne cause de fâcheux accidents. »
Pendant que le j2:ouvcriienient faisait des préparalils plus ou moins efficaces pour repousser les Européens, quatre nouveaux missionnaires français mettaient le pied sur le sol de la Corée. Nous avons vu que MM. Landre et Joanno avait'ni fait en 1859 et 1860 deux tentatives imiiiles pour pénétrer dans la mission. Nullement découragés par Itnii' insuccès, ils songèrent à en préparer une troisiènae, et comme les jonques de Chang-hai les avaient deux fois trompés, ils résolurent de partir cette fois du Chan-tong et se rendirent au petit port de Tché-fou. La veille de Noël 1860, ils y furent rejoints par deux jeunes confrères que le séminaire des Missions-Etrangères venait de destiner à la mission de Corée, MM. Ridel et Calais. Ce renfort inattendu les combla de joie ; ils ne doutèrent plus du succès. Voici comment ils racontent eux-mêmes leur expédition :
« Nous trouvâmes Eicilement à louer une jonque à Tcbé-fou, et le 49 mars, sous la protection du grand saint Joseph, patron de nos missions de rexlréme Orient, nous fîmes voile pour la Corée. Après deux jours d'une heureuse traversée, nous étions à Tile de Méi in-to, au lieu du rendez-vous. Nous attendîmes quatre jours. Le :25, fèie de rAnnoncialion, une liarquc coréenne j)assa rapidement devant la nùlre, et son é(|uipage voyaiil à notre mât un drapeau bleu sur lequel ressorlait une croix Maiiclie, se mil à faii'e (le grands signes de croix. Quand on vint nous annoncer cette bonne nouvelle h fond de cale, où nous étions blottis, nous récitâmes avec une joie indicible l'hymme d'action de grâces, et nous fîmes à la hâte nos petits préparatifs, bien convaincus que la barque reviendrait nous prendre pendant la nuit. Mais Dieu voulait exercer notre patience. Une nuit, deux nuits, trois nuits se passent, point de barque. Nos Chinois commençaient à murmurer et à parler de retour, car il est défendu aux navires de
leur nation, sous des peines très-graves, de séjourner plus d*uii ou deux jours près de Mério-to. Nous avons su depuis qu'un accident arrivé à nos bons Coréens avait causé ce reurd inattendu. Eux aussi, tout en réparant leur barque à la h&te, avaient eu beaucoup dinquiétude. Leurs signes de croix pouvaient n'avoir été compris que comme un salut adressé par eux à des frères cbrétiens, dont le drapeau avec la croix leur avait fait connaître la religion. Aussi, par précaution, placèrent-ils sur une haute monlagne d oii Ton apercevait notre jonque, une sentinelle qui, à chaque inslaut, répétait ses sij^nes de croix. I/iiiieniion était bonne, mais avec les plus fortes lunoltes, il nous eût été impossible de voir cet lionime et do. comprendre ses t^estes.
« Enfin, le jeudi saint 28, à neuf heures du soir, leur petite barque vint aciosier notre jonque derrière les rochers de Mérin-to. Ils montèrent à bord et nous présentèrent une lettre de Mgr Berneux, signe auxquel nous devions reconnaître nos véritables guides. Le chef était un bon chrétien de Séoul, frère des deux vier,Q:es martyres : Colombe et Ai^nès Kim. On nous transborda immédiatement, on bissa sans bruit les voiles et on mit le cap sur la capitale de la Corée. Cachés tous les quatre dans un compartiment haut d'un pied et demi sur cinq ou six de long et autant de large, nous revêtîmes des babils coréens; mais nous ne pouvions pas métamorphoser aussi facilement les traits de nos visages, aussi passâmes-nous tout notre temps consignés dans cette cage, les uns sur les autres, sons un tas de paille et de nattes destiné hen mas([uer Tenlrée, Cette précaution était nécessitée par le va-et-vient continuel des barques païennes (pii nous accostaient h chaque instant. Nous entendions les pécheurs ([ui montaient eeshanpics chanter avec aceomj)agnement (h* iniisi([ue. Mais quelle musiijue î une ealel)asse ou une moitié de coco, jdacée dans un seau d eau et sur la(|uelle on frappait à tour de bras. La poésie u était guère plus riche, si nous en jugeons par le refrain quils ne cessaient de répéter et dont nous avons su le sens plus tard. Le voici : « Nous prendrons beaucoup de pois- (c sons (6m), — c'est une bonne chose {bis), »
« Avant de passer la redoutable douane oii fut arrêté jadis notre glorieux martyr André Kim, le capitaine ayant entassé sur notre trou toutes les nattes qu'il avait à bord, rassembla ses matelots, récita le chapelet avec eux, et confiant dans la toutepuissante protection de Marie, avança résolûment. On nous héla, les douaniers vinrent k bord, mais Dieu nous gardait ; ils virent dans nos gens de simples pécheurs incapables de faire de la con-
irebande et, apr^savoii' <Vliangf^ quel(|ii»'s pnroles insijjnifianles, ils rop^as^nt'rent loiir poste. Nous roiUinuâincs noire route. x\près huit jours de navigation, nous arrivâmes sans accident à l'entrée du fleuve qui conduit à la capitale. Un de dos matelots des« cendit à terre et, prenant un sentier à travers les montagnes, courut annoncer notre arrivée à Mgr Berneux. Le lendemain, nous arrivâmes au pied d une montagne déserte et éloignée de tonte habitation. G*était le lieu oii nous devions débarquer. Deux chrétiens déterminés, envoyés de Séoul par Sa Grandeur, nous y attendaient. Nous desoendimes dans une toute petite nacelle, le samedi soir, veille de Quasimodo, et après avoir ramé cinq heures contre le courant, nous rotmes pied à terre. Il était plus de minuit, et il nous restait trois lieues à faire pour gagner la capitale.
« Cliaussaiil ii la liàlc nos souliers de paille, passant adroitement l'orteil par |t* (ION (jui, dans les rhanssiires coréennes, lui est destiné, la lôie couverte d'un grand cha()eau de paille, nous suivîmes nos courriers. Le sentier était étroit cl escarpé, nous marchions Tun à ja suite de l'autre, et dans la profonde obscurité, plusieurs d'entre nous mesurèrent de toute leur longueur le sol de la nouvelle patrie. Un instant, nos conducteurs perdirent leur route, ce qui nous valut un surcroit de fatigues. Enfin, après bien des alertes, nous entrâmes vers quatre ou cinq heures du matin, dans la maison d*un catéchiste, où nous attendaient un bon potage coréen et un verre de vin de riz. Après avoir fumé la pipe de Thospitalité, nous reprimes notre route vers le palais épiscopal. Le long d'une étroite ruelle du faubourg, nous rencontrâmes un individu dont le costume on peu extraordinaire n'annon».ail rien de bon. Notre premier p^uide jugea prudent de ralentir le pas, et tout en suivant ce personnaj^e à (pielqucs pieds de distance, il eut soin d'entretenir urje coiu'ersation bien nonrl ie avec le catéchisie, alin d oter h l'autre Tenvie de nous adresser la parole. Nous n'osions ni tousser, ni lever les yeux. Apr^s environ dix minutes, cet lioninie prit une rue déserte et nous laissa continuer notre chemin. C'était un agent de police qui faisait sa ronde.
« Quelques instants après, nous franchissions la grande porte de rOuest et, après avoir traversé quelques rues sales et tortueuses, nous nous trouvâmes en face d*un portail qui s*ouvrit pour nous laisser passer, et se referma subitement derrière nous. Aussitôt des chrétiens, car il n'y avait pas à s'y méprendre, s'approchèrent de nous, enlevèrent nos sandales et nos chapeaux de paille,
nous firent arrêter un instant dans une chambre assez simple mais propre, puis nous conduisirent à travers une cour intérieure dans une salle où nous attendaient deux personnages à la barbe longue et épaisse, aux traits vieillis par les fatigues plus encore que par Tai^e. Celaient Mgr Reriieux et son coadjuteur Mgr Daveluy. Nous nous jetâmes à leurs pieds, et après quelques instants d'une conversation à voix basse, portes et fenêtres hermétiquement closes, Mgr Daveluy célébra la sainte messe, pour remercier Dieu de notre heureuse arrivée, et lui demander que les quatre nouveaux venus fussent bientôt quatre véritables apôtres.
(( Après quinze jours délicieux passés dans la société de nos vénérables évéques, nous dûmes nous séparer, pour aller chacun de notre côté étudier la langue coréenne. Dès la fête de TAssomption, Mgr Bemeux étant avec nous, nous avons entendo chacun une dizaine de confessions, et au moment ou nous écrivons (octobre 4864), Sa Grandeur vient de nous assigner nos districts respectifs. La mission de Corée a été tout récemment dédiée à la très-sainte Vierge, et chaque district porte le nom d'une de ses fêtes. La ville de Séoul, capitale, où demeure le Nicaire apostolique, est le disiricl de rimmaculéc-Gonceplion ; celui de Mgr Daveluy porte le nom de la Nativité ; celui de M. Féron est le district de rAssoni|)lion ; le collège où résident maintenant MM. Pourthié et Petitnicolas , s'appelle le collège Saint-Joseph. Nous autres avons eu en partage : M. Ridel, le district de la Présentation ; M. Joanno, celui de l'Annonciation; M. Landre, celui de la Visitation ; et M. Calais, celui de la Purification... »
De son côté, Mgr Bemeux écrivait à M. Albrand, supérieur du séminaire des Missions-Etrangères : « Vous avez appris l'heureux succès de Texpédition de Mérin-to. Mon bateau a enfin rencontré nos quatre confrères. La joie de part et d'autre a été d'autant plus grande que le mauvais succès des années précédentes nous faisait craindre encore pour cette année. Grâce à Dieu, nos craintes ne se sont pas réalisées; les missionnaires sont entrés; le bagage a bien couru riscjuc (l'être confisqué, mais nous avons perdu seulement la valeur de 2,000 francs. Maintenant, que le travail vienne, les ouvriers ne niaininoront |)as. La seule difticulté est de trouver un gite où chacun d eux puisse être à peu près en sûreté. Nous ferons ce que nous pourrons, et abandonnerons le reste à la divine Providence.
t Ce renfort nous est venu bien à propos. Car, outre que le nombre de nos chrétiens augmente chaque année et que les forces
des anciens ouvriers s'épuisent, la mon encore une fois a fait dans nos rangs conime dans nos affections un vide qui se remplira difficilement. Le P. Thomas T'soi, notre unique prêtre indigène, que sa piété solide, son zèle ardent pour le salut des Ames, et, chose infiniment précieuse , son bon esprit, nous rendaient si cher : le P. T'soi est mort au mois de juin dernier, lorsqu*après une administration abondante en fruits de salut, il venait à la capitale me rendre compte de ses travaux. M. Pourthié, averti le premier du danger oh se trouvait ce bon prêtre, arriva assez tôt pour lui donner les derniers sacrements; mais il avait perdu l'usage de la parole. Deux mots seulement trouvaient encore passage sur ses lèvres mourantes : c'étaient les saints noms de Jésus et de Marie. Le P. T'soi avait été envové à Macao avec le vénérable André Kim, en 1837, par M. Maubant de sainte mémoire. Doué de talents peu ordinaires, quehiues années d'étude lui suttirent pour parler et écrire très-correctement le latin. Ayant terminé ses éludes ihéologiques, il fut ordonné prêtre ii Chang-haï en i849. et réussit cette même année à péiaétrer en Corée» où pendant douze ans il n'a cessé d édifier parla pratique la plus exacte de tous les devoirs d'un saint prêtre, et de travailler avec succès*au salut des âmes. Sa mort me plonge dans un grand embarras. Le district qu*il administrait renferme un grand nombre de villages où un Européen pourra difficilement pénétrer sans courir les plus grands dangers. Enfin, Dieu qui nous Ta enlevé pourvoira à nos nécessilés.
« Vous avez a|)pris, Monsieur le Supérieur, riieureuse issue de l'expédition de Chine et la partie du traité qui concerne la relii^ion. Dieu soit loué î Quant h la Corée, elle a été mise entièrement de côté ; de cela encore que Dieu soit béni, puis(|ue telle a été sa volonté sainte ! Nous resterons les derniers sur le champ (le bataille ; puissions-nous être destinés par le Seigneur à clore l'arène où ont si glorieusement combattu nos vénérables prédécesseurs.
« Malgré la commotion causée par la dernière persécution et les détections qui en ont été la conséquence parmi les catéchumènes, nous aurons encore à enregistrer cette année au moins sept cent cinquante baptêmes d^adultes. Le chiffre séralt allé probablement jusqu'à huit cents, si la maladie et des dérangements de toute espèce ne m'eussent obligé à laisser de côté plus de trente villages qui n'ont pas été administrés. Le nombre actuel de nos chrétiens est, d'après les listes de cette année, de dix-huit mille trente-cinq. »
Parle mémo coiinipr. Mç^rBerneux écrivit en son nom et au nom de tons ses confrères an Souverain Pontife Pie IX, que la révolnlion italienne, aidée i)ar la complicité du gouvernement impérial de France, venait de dépouiller de presque tous ses étals, l/attachement filial au Saint-Siège se trouve infailliblement dans le cœur d*un vrai missionnaire. Plus son poste est éloigné, plus il est dangereux, et plus est vif Tamour qu*il porte au Vicaire de Jésus^hrist. Voici la tradoctiou de cette lettre qui est maintenant, dans le ciel, un des titres de gloire de notre vénérable évéque martyr.
« Très-Saint Père ,
<c Nous avons été accablés d'une douleur indicible quand, par les lettres récemment apportées de France, mes confr^res et moi avons appris ce «juedes hommes aveugles, poussés par une rage impie, ont osé contre Votre Sainieié et contre la Chaire Apostolique. Pardonnez-nous la liberté (|ue nous prenons d'écrire à Votre Sainteté dans un moment où elle est agitée de si terribles angoisses et abreuvée de tant d'amertumes. L'amour filial nous force de déposer à vos pieds l'expression de la tristesse qui remplit nos cœurs, cl l'assurance des prières que sans cesse nous offrons à Dieu et à l'Immaculée Vierge Marie. Du fond de ces riions lointaines, nous ne pouvons, comme Font fait unanimement, dit-on, tous les évèques de France, élever la voix pour défendre les droits du SaintrSiége, mais ^nons ne cessons d'élever vers le ciel nos mains et nos cœurs, priant que le Seigneur se lève, qu'il dissipe vos ennemis, et que dans sa miséricorde, il devienne votre bouclier et votre défenseur.
« Au milieu de toutes ses peines, Votre Sainteté aura certainement éprouvé quelque consolation, en appienanl que la liberté absolue, non-seulement d'embrasser, mais même de prêcher publiquement la Foi, a été assurée dans rem[)ire chinois par le triomphe «les armées française et anglaise, de sorte (ju'à l'avenir il n'y a plus à craindre de persécution. Quant à la mission de Corée, personne ne semble s'en occuper ; mais le gouvernement de ce pays sait parfaitement bien ce qui s'est passé en Chine, et comme il tremble de voir les Européens lui déclarer la guerre, nous avons pour Tavenir une espérance sérieuse de paix, de tranquillité, et par conséquent de succès abondants. La persécution qui s'était élevée Tannée dernière a complètement
cessé; le champ que nous avons à cultiver fleurit de nouveau, et cette année nous a?on8 donné le baptême à près de huit cents adultes.
« Prosternés aux pieds de Votre Sainteté, les baisani avec un filial amour, le vicaire apostolique et les ruissionnaires de Corée demandeui humblement la bénédiclioa apostolique.
« De Votre Sainteté,
« Le fib très-humble et très-soumis,
« Siméon-François Bbihibux,
4 Evêque de Capse, »