CHAPITRE il
Persécution de 1866. — Martyre do Mgr Berneux et do MM. de Brelcnières, Fieaiiliou et Dorie. — Martyre de MM. Pourthié et Pctitnicolas. — Martyre de Mgr Daveluy cl de MM. Aumaltre et Huiu. — Martyrs indigènes.
Depuis phisieui's années, les Uusses laisaieiii en Tartaiie des progrès inquiétants pour la Corée. D'annexions en annexions, ils étaient arrivés jus(}u'à la frontière nord de la provioce de Ham-kieng, doat un petit fleuve seulement les sépare. Eo janvier 1866, an navire russe se présenta à Ouen-san« port de commerce sur la mer du Japon, et de là adressa au gouvernement coréen une lettre par laquelle il demandait, d'une manière assez impérative, la liberté de commerce et le droit pour les marchands russes de s'établir en Corée. En même temps, assure-t-on, quelques troupes passaient la frontière du Ham-kieng pour appuyer cette réclamation. Suivant l'usage asiatique, on les paya de paroles. On leur répondit que la Corée, étant vassale de la Chine, ne pouvait traiter avec aucune autre nation sans la permission de l'empereur, el qu'on envoyait imiiicdiatement à cet effet un ambassadeur extraordinaire à Péking.
Cependant l'émoi était grand h la cour, et les minisires ne cachaient point leurs perplexités. Quelques nobles de Séoul, chrétiens assez lièdes d'ailleurs, et dont les familles avaient été disgraciées pendant les persécutions antérieures, crurent trouver dans cette démarche des Russes une occasion excellente d'obtenir la liberté religieuse pour leurs coreligionnaires, et de s'acquérir en même temps une grande renommée d'habileté et de patriotisme. C'étaient Thomas Kim Kei-bo, Thomas Hong Pougtsiou, le maître de la maison qui servait de résidence habituelle au vicaire apostolique, et Antoine Ni. Ils composèrent entre eux une lettre, pour expliquer que Tunique moyen de résister aux Russes était de faire une alliance avec la France et TAngleterre, ajoutant que rien ne serait plus facile, par le moyen des évéques européens présents en Corée. Cette pièce rédigée avec toute la maladresse qu'on pouvait attendre de gens aussi peu instruits, fut présentée au régent par le beau-père de sa fille, nommé Tio Kei-tsio-i. Le régent la lut et la relut, puis, sans rico dire, la
tombé entre leurs mains. N'ayant plus de demeure fixe, j'avais caché la principale partie de mes effels chez un chrétien, qui, demeurant dans un village païen, pouvait se flatter de ne pas être inquiété même en temps de persécution. Or, il fut dénoncé par nu traître, et lea satellites allèrent pour le saisir. Il se trouvait absent ; on prit tout ce qu'il avait, et on vola deux cents francs que j'avais déposés chez lui. Sa mère, par reproches et par menaces, empêcha momentanément les satellites d*entrer dans Fappartement des femmes oii étaient mes malles, et pendant que ceux-ci couraient à la piste du mattre de la maison, Tarrètaient et le chargeaient de fers, arriva par hasard un chrétien éloigné, qui parvint à enlever immédiatement les malles, et à les transporter ailleurs. Quand les salellilos revinrent, ils firent main basse sur tout ce qui restait. Quelle providence veilla alors sur mon bapge, qui eûl été pris sans ce concours de circonstances, et dont la capture eût Ciiusé une perle irréparable? Car là se trouvaient réunis, outre mes ornements sacerdotaux, tous les originaux chinois et coréens de l'histoire des martyrs, tous mes travaux sur la langue, et une foule d autres papiers. Quelques jours plus lard, je gagnai la capitale, suivant, k la distance de quelques lys, les satellites qui venaient de visiter inutilement mon district. J*eu8 à coucher dans une auberge, et le matin, malgré mes compagnons qui me priaient de ne me mettre en route qu^après le déjeuner, je m'obstinai, sans trop savoir pourquoi, à partir avant le jour. Une heure après mon départ, les satellites, mal reçus du mandarin à cause de leur insuccès, revenaient sur leurs pas et s'installaient dans cette même auberge, oii ils passèrent toute la journée. Conclusion : ce que Dieu garde est bien gardé, et pas un cheveu ne tombe de notre téte sans sa permission. »
La persécution terminée, les missionnaires se remirent à l'œuvre pour ré|)arer les maux (ju'elle avait causés. C'était chose difficile; ils étaient tous épuises de fatij^ue, el l'éveil donné aux passions hostiles ne leur (lermeltait pas de visiter les districts qui avaient le plus souffert. Au choléra avait succédé la famine, et pî^r une suite naturelle, des bandes de brigands ravageaient les provinces. De plus, les deux nouveaux confrères, attendus depuis si longtemps, avaient encore manqué cette année au rendezvous, quoiqu'une barque coréenne les eût attendus plus de quinze jours, et on était d'autant plus inquiet sur leur sort, que le printemps avait été très-orageux, et qu'une foule de navires chinois, jetés à la côte, avaient perdu la plus grande partie de leurs équipages.
Pendant que pleins d'anxiété et de tristesse, les deux évèques
de Corée, et leurs courageux compagnons travaillaient à raffermir
leur troupeau un Instant dispersé, et à cicatriser les plaies de la persécution, des événements étranges se passaient en Chine, événements dont le bruit cl le contre-coup ont ébranlé l'extrême Orient tout entier, et dont l'avenir seul pourra faire comprendre toute la portée. Le 13 octobre 18(50, les troupes françaises et anglaises entraient victorieuses dans Pckiiig. Les motifs et les détails de ce brillant fait d^irmes sont généralement connus : nous nous contenterons de les résumer ici en quelques lignes.
Aux termes de rarticle 42 du traité signé h Tien-tsin le 27 juin 1858, les ratifications devaient en être échangées à Péking. En conséquence, au mois de juin suivant, les ambassadeurs de France et d* Angleterre annoncèrent leur départ au commissaire du gouvernement chinois, et quittèrent Ghang-ha! pour se rendre dans la capitale du Céleste Empire. Tout faisait espérer quilsne rencontreraient aucun obstacle sérieux, et quils seraient reçus k Péliing avec politesse, sinon avec bienveillance; mais on comptait sans la perfidie du gouvernement chinois. L'ambassadeur anglais avait pourtant pris toutes les mesures pour se faire respecter. Une brillante llotiille, composée de douze canonnières et de plusieurs autres bâtiments de dilférentes dimensions, l'accompagnait. La marinefran(,aise était représentée par les deux vapeurs le Duchayla et le Norzagaraij. Quand cette escadre prit son mouillage à remboucbure du Peï-ho, le 10 juin, l'entrée de la rivière se trouva fermée par une chaîne en fer et une ligne de pieux. Sommé d'ouvrir un passage, le mandarin répondit qu il avait reçu de l'empereur des ordres formels, et que jamais navire européen ne pourrait pénétrer plus avant.
Quelques jours s écoulèrent en pourparlers, et pendant tout ce temps on n'apercevait aucun mouvement dans les forts voisins du fleuve. Le silence y était complet, pas une bannière, pas un homme, de sorte qu*on aurait cru ces forts déserts. Enfin, voyant qu'aucun messager n'arrivait de Péking et que la passe demeurait fermée, les ambassadeurs donnèrent, le 85 juin, ordre aux canonnières de s'ouvrir un passage en forçant les estacades. L'amiral Hope se place au premier rang; la flottille s'avance, brise la chaine, enlève quelques pieux, arrive à un second barrage qu'elle emporte de même, mais se trouve arrêtée devant un troisième. Pour comble de diflicultés, deux ou trois canonnières, ayant louché, sont obligées de reculer un peu pour se dégager. A ce moment un coup de cunoa relealil, et un boulet tombe sur le
Ploiverqm porlait le pavillon delamiral : c était lesignal attendu. Aussitdt, les tentes qui cacliaient les vingt batteries des forts se replient, et une horrible grêle de boulets tombe sur les canonnières les plus avancées qui répondent bravement, mais sans pouvoir causer à l'ennemi de pertes sérieuses. Bientôt la position ne fut plus tenable, trois canonnières coulaient, Tamiral avait reçu deux blessures ; il ordonna de débarquer les troupes afin de marcher à Tennemi, et par un assaut vigoureux, de le déloger de ses positions. Mais la rive du fleuve h cet endroit est un terrain fangeux où les hommes enfonraieiit jiis([u'au\ genoux ; de plus, les Chinois y avaient creusé de larges fossés remplis de l'eau du fleuve, qu'il fallait passer à la nage, en sorte (jue les munitions furent hicn vili' avarices cl (ju'il ne resta plus aux soldats d'autre arme que la i)aïonm'lt('. Mais comment s'élancer à la baïonnette à travers un marais d'où l'Oii avait peine h se lirer? A oeuf heures du soir, on avait perdu qnalre cent quatre-vingts hommes tués ou blessés, iescanonniers avaient épuisé leurs munitions, et les troupes se rembarquèrent à la hàie. Les ambassadeurs ne pouvant soutenir une lutte aussi inégale, avec des forces qui n'avaient été calculées que pour leur servir d'escorte, se retirèrent, et rentrèrent à Gbaug*haî le 9 juillet.
Le gouvernement chinois fut enivré de ce triomphe inattendu sur les diables d'Occident : mais pendant qu'il chantait victoire et menaçait les comptoirs européens de Ghang-baî, de Canton, etc. et même nie de Hong kong, la France et l'Angleterre préparaient le châtimenl de son odieuse perfidie.
L'année suivante, h la fin de juiliet, les deux ambassadeurs, le baron Gros et lord Elgin, étaient dans le golfe de Pé-lché-ly, avec une lloltc considérable qui porlait les corps expéditionnaires français cl ani^lais, et (jiiebiues jours ai)rès, la petite armée alliée entrait en campagne. Lcn (Chinois attendaient à l'embouchure du Peï-ho; on les y laissa, et 1 on alla dcbarquer ;i Peh-lang, trois heues plus haut. Le 14 août, on enleva sans dillicullé sérieuse, un camp retranché de troupes tariarcs, et le âl, le principal fort de Takou fut emporté d'assaut, après un bombardement de cinq heures. Les alliés eurent quatre cents hommes hors de combat, tués ou blessés. C'était beaucoup, vu leur petit nombre, mais il s'agissait d'une position que les Chinois travaillaient depuis deux ans à rendre imprenable, et qui était défendue par l'élite des troupes tartares. Ce succès eut un effet prodigieux, et Ton crut un instant pouvoir considérer la guerre comme finie.
InuiiLHlialement le gouvernement chinois entama des n(^gociations. \\)rH la prise des forts de Takou, les ambassadeurs alliés étaient rcniuitlés jusqu'à Tien-tsin. Ils y trouvèrent des commissaires impériaux (pii les amusèrent (pieltim's jours, en acceptant toutes les conditions et faisant toutes les promesses possibles. A leur tète était Kouei-liang, le même qui avait signé le traité de 1838. Les conférences s'étaient terminées le 7 septembre, et Ton arrêta qu'une escorte d'honneur accompagnerait les plénipotentiaires à Péking pour la signature définitive du traité. En conséquence, mille Anglais et trois cents Français forent désignés pour former celte escorte. Mais au jour fixé pour le départ, les envoyés chinois avaient disparu. Leur but n*avait été que de gagner du temps ; ils espéraient que Farmée battue sur le Peî-ho pourrait se rallier et détruire les barbares. Lord Elgin et le baron Gros indignés de cette mauvaise foi donnèrent immédiatement l*ordre de continuer la marche sur la capitale. Lorsque les troupes arrivèrent prèsdeYang-tsoun, le septembre, deux nouveaux plénipotentiaires se présentèrent. C'étaient le prince Tsaï-i, neveu de l'empereur, et Mon, président du tribunal de la guerre. Après quelques pourparlers, les conditions du traité furent de nouveau arrêtées, et Ton convint qu'il serait signé à réking.
Le secrétaire de l'ambassade française, accompagné de plusieurs officiers français et anglais, se rendit, le 17 septembre, dans la ville de Tong-tcliéou pour s'entendre avec les autorités chinoises, sur toutes les dispositions nécessaires aux besoins de Tannée, qui devait y arriver le lendemain, et sur remplacement que devait occuper le camp des alliés, pendant le séjour des ambassadeurs à Péking. Sa mission terminée, il revint, le 18, à la pointe du jour, laissant à Tong-tchéou ses compagnons, chargés de tout organiser. Immédiatement après son départ, ceux-ci furent cernés et faits prisonniers. Quelques heures plus tard, au moment où les troupes arrivaient à Tchang-kia-wang, sur la limite indiquée pour leur bivouac, elles se trouvèrent en présence d*une force tartare de quinze à vingt mille hommes, qui démasquant soudainement soixante-dix pièces de canon, ouvrirent le feu contre elles. Malgré la surprise d'une attaque aussi inattendue et aussi odieuse, il ne fallut (ju'une heure aux alliés pour enlever, avec des pertes très-minimes, tout ce qui était devant eux, et mettre dans la plus complète déroute l'ennemi, qui laissa quinze cents des siens sur le champ de bataille. Aucune explication u'ayanl été envoyée par les commissaires chinois
T. 11. — L'iOLItl DB CORÉI. 30
pendant les deux jours qui suivirent, les forces franco-anglaises, laissant à leur droite Tong-lchéou qu'elles savaient complètement abandonné, résolurent de continuer leur marche sur Péking. Bienlùl on apprit que l'armée tartare, commandée par le vieux général San-ko-lin-tsin , l'ennemi implacable des étrangers, s'était massée sur le canal de la capitale, près du pont df marbre (Pali-kiaO', h cin(( milles en avant de Tong-tchéou, dans un camp retranché, préparé de longue main, et défendu par une nombreuse artillerie. La lutte s'engagea, le 21 septembre, à sept heures du matin ; à midi le feu de rennemi était éteint, et à deux heures les troupes alliées étaient installées dans les tentes du général tartare, qui, après avoir fait des perles considérables, avait pris précipitamment la fuite. Les deux journées de Tcbaog-kia-wang et de Pali-kiao valurent aux alliés plus de cent pièces de canon.
Le lendemain, le prince Kong, firère atné de l'empereur, écrivit aux ambassadeurs que les deux autres plénipotentiaires étaient destitués, et que lui-même était nommé commissaire impérial pour conclure la paix. On lui répondit qu'il fallait avant tout renvoyer les prisonniers européens faits à Tong-tchéou. Ceux-ci n'étant par revenus au camp dans le délai fixé, Tarmée alliée continua sa marche, sans rencontrer d'obstacles sérieux. Le 6 octobre, l'armée anglaise campa à un mille de la porte nord-est de Péking. Le même jour, les Français s'emparaient du palais d'été de l'empereur, le Yuen-min-vuen si ci'lèbie dans la poésie chinoise, et livraient au pillage la quantité incroyable d'objets précieux qui y étaient entassés depuis des si^cles. Le H octobre et les jours suivants, quelques prisonniers européens et une douzaine de cipayes indous furent mis en liberté et regagnèrent le camp, annonçant la mon de plusieurs Anglais et Français qui avaient succombé aux mauvais traitements. Us ne savaient pas ce qu*étaient devenus les autres prisonniers. On l'apprit plus tard, quand, la guerre terminée, leurs cadavres horriblement défigurés furent rendus par les Chinois.
Enfin, le 13 octobre, Houng-keî, ancien mandarin de Canton, oà il avait été en relation avec les Anglais, vient trouver les ambassadeurs. On lui déclara que si Péking ne se rendait pas avant midi, on donnerait Tassant. Les canons étaient déjà placés, et tout était prêt pour commencer le feu, lorsqu'à midi moins un quart, Houng-keï revint, et annonça que les portes étaient ouvertes, et que le gouvernement chinois renonçait à une défense inutile. Les alliés s'emparèrent aussitôt d'une porte, et monlè-
rent sur les remparts, qui ont soixante pieds de large et sont pavés de grosses pierres. Us y dressèrent leurs tentes, et y installèrent leur artillerie.
L'empereur avait pris la fuite. Son frère, le prince Kong, ayant montré ses lettres de créance signées avec le pinceau vermillon, les conditions de la paix furent arrêtées avec lui. Les Chinois promirent d'observer le traité de 1858; la ville de Tien -Isin devait être occupée jusqu'à la pleine exécution des articles priiici|Niux. Les Anglais obtinrent la ville de Kao-long située sur le contînent, en face de l'Ile de Hong-kong. Dans le traité français on inséra one clause portant que les églises et cimetières possédés autrefois par les chrétiens leur seraient rendus, et Ton commença immédiatement par la restltation de la grande église de Péking, construite sous le règne de Kaog-hi. Les plénipotentiaires s'Imaginaient naturellement avoir fait une paix définitive ; les missionnaires et les marchands européens habitués à la perfidie innée des • Chinois, n*avaieDt pas une aussi grande confiance. Mais enfin, la leçon était si terrible, le prestige de la dynastie tartare et de la ville impériale était si fortement ébranlé par ce coup inattendu, qu'il y avait tout lieu d'espérer ([u'avant de chercher aux chrétiens ou aux Européens une nouvelle querelle, les iiiaudarins iulimidés y regarderaient à deux fois.
Vers la lin de l'année 1860, on apprit en Corée les premières nouvelles de rexpédition européenne. « Les diables d'Occident, » disait-on, « sont venus sur de nombreux navires; ils veulent avec des milliers et des milliers de soldats envahir l'Empire du Fils du Ciel. » La cour était très-inquiète, et un mandarin militaire, assez haut phicé, présenta au conseil des ministres un mémoire sur les trois grands dangers que courait le pays, et sur les meilleurs moyens de défense.
■Le premier péril était que Tempereur, vaincu par les Européens, ne vint chercher un refuge en Corée, ou, du moins, ne passât par le nord du royaume pour se rendre à une forteresse tartare située sur la frontière du nord-est. L'auteur du mémoire examine par quels chemins il pourrait venir, et conclut qu'il faut fortifier tous les passages et y envoyer des troupes, afin que Fempereur, effrayé par cet appareil de guerre, n*ose pas mettre le pied sur le sol coréen. Le second danger, plus grand que le premier, c'était l'invasion possible des bandits qui peuplent le Nasan-kouk, c'est-à-dire l'étendue considérable de forêts et de terres incultes qui sépare la Corée de la Mandchourie. Autrefois ce pays était soumis nominalement à la Corée, mais des conflits
graves De cessaieot de s^élever entre les individus des deux Dations, les meurtres s*y multipliaient, et le pouvoir central ne pouvait Di les empècber ni les punir; ce que voyant, le gouvernement coréen, vers la fin du dernier siècle, fit évacuer cette province et défendit à ses sujets d'y habiter. Depuis lors, les aventuriers chinois s*y sont établis en toute liberté ; une foule de voleurs et d'assassins coréens, fuyant les tribunaux et les mandarins, les y oui rejoints, et tous ensemble forment des bandes absolument in(lé[)endantes et j)res(|ue sauvages. Le mandarin en question indique deux ou trois nionlagiies oii il faudrait ii tout prix élever des forteresses, pour barrer le passage à ces maraudeurs qui, à la première occasion, pourront meltre les provinces septentrionales de la Corce à feu et ii sang.
Enfin il arrive au danger suprtMne, à celui qui était la grande préoccupation de tous les esprits, l'invasion des Européens. Il dépeint en termes très-énergiques les malheurs qu'ils apportent avec eux partout où ils se présentent : ruine des royaumes, destruction des plus florissantes cités, dépravation des mœurs, établissemeni d'une religion abominable et de coutumes perverses, etc... «Mais, » ajoute-t-il, « ils ne sont redoutables que sur mer. Leurs fusils sont, il est vrai, plus gros que les nôtres, mais ils D*ont pas même un arc dans toutes leurs armées. Gomment tiendront-ib devant nos arcbers ? Ils peuvent avoir vaincu quelquefois dans les pays de plaine, oii rien ne s'opposait à leurs évolutions; mais, dans notre pays montagneux, si nous avons soin dVganiser des soldats et de bâtir quelques forts sur les chemins qui conduisent à la capitale, nous les repousserons facilement. Fortifions au midi Tong-nai (chet-lieu du district le plus voisin du poste japonais) ; h l'ouest, Nam-iang, Pou-pieng et In-tsiou, où ils se sont déjà niunln's il y a quelques années. Illevons une citadelle sur la montagne ([ui domino l'ile de Kang-lioa, jdacée en travers du fleuve, et si j)rcs de la capitale. Leurs vai.sseaux sont trop grands pour remonter facilement le fleuve. Autrefois, ils n'avaient que deux ou trois navires. Il parail (ju'iis en ont maintenant au moins dix, mais quelques milliers d hommes ne peuvent pas sérieusement nous mettre en péril. » En terminant, 1 auteur fait remarquer que, la religion d'Europe étant trèsrépandue dans les provinces méridionales, il importe de prendre toutes les mesures indiquées à Tinsu des prêtres étrangers^ afin qu'ils ne puissent pas les faire connaître à leurs compatriotes.
Ce plan fut accueilli par les ministres et le public avec une faveur marquée. Le mandarin qui Pavait. rédigé obtint immédia-
tement la haute fooction de préfet général de la police, et chacun s'attendait à le voir mettre lui-même son plan à exécution quand, coup sur coup, se succédèrent les rumeurs les plus alarmantes sur des batailles où auraient péri des centaines de milliers de Chinois. Enfin, au mois de février 1861, par le retour de l'ambassade annuelle, on apprit, à n*en plus pouvoir douter, Tincendie du palais impérial, la prise de Péking, la fuite de l'empereur et le traité imposé par les alliés.
Cet Empire du Milieu, qn iine tradition de dix siècles représentait aux Coréens comme invincible, avait été envahi et vaincu; ses innombrables lés^ions avaient été mises en pièces par quelques réi(iinenls européens; le Fils du Ciel lui-même, dont la majesté, croyait-on, faisait trembler la terre, avait été oblis^é d'accorder aux barbares, maîtres de Péking, la liberté de rclii^non et la liberté de commerce; on avait entre les mains des copies du traité. Dire la terreur folle, la consternation profonde, qui se répandirent de la capitale dans tout le royaume, serait chose impossible. Toutes les affaires furent suspendues, les familles riches ou aisées s'enfuirent dans les montagnes, et Tun des premiers à se cacher fut Tauteur du mémoire susdit, qui abandonna ses fonctions pour mettre sa vie en sûreté. Les ministres, n*osant eux-mêmes quitter leurs postes, firent partir en toute hâte leurs femmes, leurs enfants et leurs trésors. Des mandarins de haut rang se recommandaienthumblementàla protection des néophytes, et faisaient des démarches pour se procurer des livres de religion, des croix on des médailles pour le jour du danger; quelques-uns même portaient pul)liquement à leur ceinture ces signes de christianisme. Les satellites, dans leurs réunions, se disculpaient à qui mieux mieux de toute coopération aux poursuites dirigées contre les chrétiens, et aux tortures qu'on leur avait infligées. Le peuple tout entier semblait avoii perdu la tête.
Profondeur des desseins de Dieu ! Si à ce moment un navire français, une simple chaloupe, se fût présentée, exigeant pour la religion la même liberté (jui venait d'être stipulée en Chine, on se fût empressé de tout accorder, heureux encore d'en être quitte h ce prix. Cette paix aurait été troublée peut-être comme en Chine et au Tong-king, par des émeutes populaires, par de sourdes intrigues, par des incendies d*églises ou des assassinats de missionnaires, mais elle aurait donné des années de tranquillité comparative, favorisé Tessor des œuvres chrétiennes et la conversion des gentils. Elle aurait fait une large brèche h ce mur de séparation qui existe encore entre la Corée et les peuples
chrétiens, et hâté le jour où il toinl)era pour jamais. Dieu ne l'a pas voulu! Les navires (jui, de la pointe du Clian-tong où ils séjournèrent des mois entiers, n étaient pas à quarante lieues des côtes de Corée, partireoi saos y faire même uoe courte apparition.
Quaod CD fut certain du départ de la flotte anglo-française, la panique générale se calma peu à peu, et le gouvernement, revenu de sa frayeur, songea à faire quelques préparatifs de défense pour le cas où les barbares d*Occident seraient tentés de revenir. M. Pourthié écrivait à cette époque : « Ordre secret a été donné aux mandarins de revoir leurs arsenaux militaires et de compléter les rôles de conscription. Or, ces arsenaux sont, en beaucoup d'endroits, tout à fait vides ; il faut recourir à l'histoire ancienne pour savoir qu'il y a eu jadis, dans ces maisons, des armes appartenant à l'Etat ; ou bien, s'il en reste quelque peu, ce sont la plupart des tronçons, des morceaux de fer informes, dos pièces couvertes de rouille, le tout inserviable. Presque tous les mandarins ont, peu à peu, vendu, laissé vendre ou égarer ces armes. Cependant, le gouvernement ordonne de tout mettre sur un pied respectable, niais il se garde bien d'assigner des fonds pour couvrir ces dépenses. Dans notre pays, en ])areil cas, un fonctionnaire public serait embarrassé et demanderait des fonds; mais il oe faut pas dire au gouvernement coréen qu'on n*a pas d'argent, ou que tel arsenal est vide ; de pareilles excuses seraient fort mal reçues. Nos mandarins, stylés aux roueries du système administratif de ce pays, s*en tirent sans difficulté. Us font simplement appeler les plus riches de leurs administrés, dans la dasse du peuple, et leur enjoignent de verser une certaine somme, s*ils ne veulent être maltraités; ceux-ci s'exécutent presque toujours, parce qu'un refus leur attirerait certainement de cruels supplices et peut-être la mort. C'est par de teb moyens que bon nombre de mandarins viennent, en ce moment, h bout de se procurer des lances, des lléaux en fer, des arcs et de mauvais fusils à mèches.
« Vous allez me demander si ce sont là toutes leurs armes ? Ils ont encore en différents endroits quelques canons plus petits que nos |)etites pièces de campagne ; d'autres canons plus loris sont entassés, dit-on, dans une maison près des murs de la capitale. Ils ont même des bombes (pi'ils appellent PouUatifj'kui, terme dont la traduction littérale est pièce /ra/içatse ,• peut-être est-ce parce qu'ils auront pris quelque bombe des navires échoués du commandant Lapierre, et en auront fabriqué sur ce modèle.
Enfin, ils ont une pièce dont ils ont soin et qui est inconnue à Fartillerie européenne ; c'est une énorme flèche en fer pesant trois on quatre cents livres et quMls peuvent lancer sur rennemi à la distance de trois cents pas. Mais il parait qu'il est très-dangereux d'être près de cette machine lorsqu'on s'en sert, et cela se conçoit, puisqu'il faut deux ou trois hectolitres de poudre pour la lancer une t'ois. D'ailleurs, ils ne font presque jamais l'exercice avec leurs canons, d'abord, parce que les généraux aiment mieux garder l'argent dans leurs bourses, que de le dépenser h brûler de la poudre ; en second lieu, il paraît que les pièces sont si mal fabriquées, qu'on ne peut faire l'exercice sans que quelqu'une n'éclate et ne cause de fâcheux accidents. »
Pendant que le gouvernement faisait des préparatifs plus ou moins efficaces pour repousser les Européens, quatre nouveaux missionnaires français mettaient le pied sur le sol de la Corée. Nous avons vu que MM. Landre et ioanno avaient fait en 1SS9 et 1860 deux tentatives inutiles pour pénétrer dans ,1a mission. Nullement découragés par leur insuccà, ils songèrent à en préparer une troisième, et comme les jonques de Ghang-ha! les avaient deux fois trompés, ils résolurent de partir cette fois du Gban-tong et se rendirent au petit port de Tciié-fou. La veille de Noël 1860, ils y furent rejoints par deux jeunes confrères que le séminaire des Missions-Etrangères venait de destiner à la mission de Corée, MM. Kidel et Calais. Ce renfort inattendu les combla de joie ; ils ne doutèrent plus du succès. Voici comment ils racontent eux-mêmes leur expédition :
« Nous trouvâmes facilement à louer une jonipie à Tclié-fou, et le 19 mars, sous la protection du grand saint Joseph, patron de nos missions de l'extrême Orient, nous fîmes voile pour la Corée. Après deux jours d'une heureuse traversée, nous étions à nie de Mérin-lo, au lieu du rendez-vous. Nous allendimcs quatre jours. Le !25, fête de l'Annonciation, une barque coréenne passa rapidement devant la nôtre, et son équipage voyant à notre mât un drapeau bleu sur lequel ressortait une croix blancbe, se mit à faire de grands signes de croix. Quand on vint nous annoncer cette bonne nouvelle à fond de cale, oii nous étions blottis, nous récitâmes avec une joie indicible Thymme d*action de grâces, et nous fîmes à la bâte nos petits préparatifs, bien convaincus que la barque reviendrait nous prendre pendant la nuit. Mais Dieu voulait exercer notre patience. Une nuit, deux nuits, trois nuits se passent, point de barque. Nos Chinois commençaient à murmurer et à parler de retour, car il est défendu aux navires de
leur nation, sous des peines très-graves, de séjouraer plus d'uo ou deux jours près de Méria-to. Nous avons sa depuis qu'un accident arrivé à nos bons Coréens avait causé ce retard inattendu. £ux aussi, tout en réparant leur barque à la h&te, avaient eu beaucoup d'inquiétude. Leurs signes de croix pouvaient n'avoir été compris que comme un salut adressé par eux à des frères chrétiens, dont le drapeau avec la croix lenr avait fait connaître la religion. Aussi, par précaution, placèrent-ils sur une haute montagne é'oh Ton apercevait notre jonque, une sentinelle qui, à chaque instant, répétait ses signes de croix. L'intention était bonne, mais avec les plus fortes lunettes, il nous eût été impossible de voir cet homme et di* comprendre ses j^estcs.
(( Enfin, le jeudi saint ^28, à neuf heures du soir, leur petite barque vint accoster notre jonque dei'ricrc les rochers de Mérin-to. Us montèrent à bord et nous inésiMiièrent une lettre de Mgr Berneux, signe auxquel nous devions reconnaitrc nos véritables guides. I.e chef était un bon chréiie!i de Séaul, frère des deux viennes martyres : Colombe et AurnèsKim. On nous transborda immédiatement, on hissa sans bruit les voiles et on mil le cap sur la capitale de la Corée. Cachés tous les quatre dans un compartiment haut d'un pied et demi sur cinq ou six de long et autant de large, nous revêtîmes des habits coréens; mais nous ne pouvions pas métamorphoser aussi facilement les traits de nos visages, aussi passftmes*nous tout notre temps consignés dans cette cage, les uns sur les autres, sous un tas de paille et de nattes destiné àen masquer l'entrée. Cette précaution était nécessitée par le va-et-vient continuel des barques païennes qui nous accostaient à chaque instant. Nous entendions les pécheurs qui montaient ces barques chanter avec accompagnement de musique. Mais quelle musi(|ue ! une calebasse ou une moitié de coco, placée dans un seau d'eau et sur b^pielle on frappait h tour de bras. La poésie n'était guère plus riche, si nous en jugeons par le refrain qu'ils ne cessaient de répéter et dont nous avons su le sens plus tard. Le voici : « Nous prendrons beaucoup de poisce sons - c'est une bonne chose (^/v\ »
a Avant de passer la redouiable douane où fut arrêté jadis notre glorieux martyr André Kim, le capitaine ayant entassé sur notre trou toutes les nattes qu'il avait à I)ord, rassembla ses matelots, récita le chapelet avec eux, et contiant dans la toutepuissante protection de Marie, avança résolument. On nous héla, les douaniers vinrent h bord, mais Dieu nous gardait ; ils virent dans nos gens de simples pécheurs incapables de faire de la con-
trebande el, après avoir échangé quelques paroles insignifiantes, ils regai^nÎTent leur posle. Nous conlinuàmes notre roule. Après huit jours de navigation, nous arrivâmes sans accident à Pentrée du fleuve qui conduit à la capitale. Un de nos matelots descendit à terre et, prenant un sentier à travers les montagnes, courut annoncer notre arrivée à Mgr Berneux. Le lendemain, nous arrivâmes au pied d'une montagne déserte et éloignée de tonte habitation. C'était le lieu où nous devions débarquer. Deux chrétiens déterminés, envoyés de Séoul par Sa Grandeur, nous V attendaient. Nous descendîmes dans une toute petite nacelle, ie samedi soir, veille de Quasimodo, et après avoir ramé cinq lieurcs contre le <'()iii;nil, nous mimes \nc(\ i\ terre. Il était plus de minuit, et il nous reslail trois lieues ù taire pour gagner la capitale.
(( Chaussant à la liàtc nos souliers de jiaille, passant adroitement l'orteil par le trou (jui, dans les eliatissnres coréennes, lui est destiné, la tète couverte d un grand cliapeau de paille, nous suivîmes nos courriers. Le sentier était étroit et escarpé, nous marchions l'un h ja suite de l'autre, et dans la profonde obscurité, plusieurs d'eutre nous mesurèrent de toute leur longueur le sol de la nouvelle patrie. Un instant, nos conducteurs perdirent leur route, ce qui nous valut un surcroît de fatigues. Enfin, après bien des alertes, nous entrâmes vers quatre ou cinq heures du matin, dans la maison d'un catéchiste, oit nous attendaient un bon potage coréen et un verre de vin de riz. Après avoir fumé la pipe de l'hospitalité, nous reprîmes notre route vers le palais épîscopal. Le lon^ d'une étroite ruelle du faubourg, nous rencontrâmes un individu dont le costume un peu extraordinaire n'annonçai! rien de bon. Notre premier guide jugea prudent de ralentir le pas, et tout en suivant ce personnage à quelques pieds de dislance, il eut soin d'entretenir une coiuersation bien nourrie avec le catéchiste, afin d oter à l'autre l'envie de nous adresser la parole. Nous n'osions ni tous.ser, ni lever les yeux. Après environ (li\ minutes, cet homme prit une rue déserte et nous laissa continuer oolre cliemio. C'était un agent de police qui faisait sa ronde.
(( Quelques instants après, nous franchissions la grande porte de l'Ouest et, après avoir traversé quelques rues sales et tortueuses, nous nous trouvâmes en face d'un portail qui s'ouvrit pour nous laisser passer, et se referma subitement derrière nous. Aussitôt des chrétiens, car il n'y avait pas à s'y méprendre, s'approchèrent de nous, enlevèrent nos sandales et nos chapeaux de paille.
nous firent arrêter un instant dans une chambre assez simple mais propre, puis nous conduisirent à travers une cour intérieure dans une salie où nous attendaient deux personna^^es à la hai he longue et épaisse, aux traits vieillis parles faiii^ucs plus eiRore que par l'âge. CVlaicnt Mgr Bornoiix et son coadjuleur Mgr Daveluy. Nous nous jelànies à leurs pieds, et après quelques instants d'une conversation à voix basse, portes et fenêtres hermétiquement closes, Mgr Davclny c»''lfhra la sainle messe, pour remercier Dieu de notre heureuse arrivée, et lui demander que les qualre nouveaux venus fussent bientôt quatre véritables apôtres.
(( Après quinze jours délicieux passés dans la société de nos vénérables évéques, nous dûmes nous séparer, pour aller chacun de notre côté étudier la langue coréenne. Dès la féte de TÂssomption, Mgr Berneux étant avec nous, nous avons entendu chacun une dizaine de confessions, et au moment ou nous écrivons (octobre 1861), Sa Grandeur vient de nous assigner nos districts respectifs. La mission de Corée a été tout récemment dédiée à la très-sainte Vierge, et chaque district porte le nom d'une de ses fêtes. La ville de Séoul, capitale, où demeure le vicaire apostolique, est le district de l'Immaculée-Conception ; celui de Mgr Daveluy porte le nom de la Nativité ; celui de M. Féron est le district de rAssoni|)lion ; le collège où résident maintenant MM. Pourtliié et Petitnicolas , s'appelle le collège Saint-Joseph. Nous autres avons eu en partage : M. Ridel, le district de la Présentation ; M. Joanno, celui de l'Annonciation; M. Landre, celui de la Visitalion ; et M. Calais, celui de la Purification... »
De son côté, Mgr Berneux écrivait à M. Albrand, supérieur du séminaire des Missions-Etrangères : « Vous avez appris l'heureux succès de Texpédition de Mério-to. Mon bateau a enfin rencontré nos quatre confrères. La joie de part et d'autre a été d'autant plus grande que le mauvais succès des années précédentes nous faisait craindre encore pour cette année. Gràce à Dieu, nos craintes nesesont pas réalisées ; les missionnaires sont entrés; le bagage a bien couru risque d*étre confisqué, mais nous avons perdu seulement la valeur de 2,000 francs. Maintenant, que le travail vienne, les ouvriers ne manqueront pas, La seule (litticnlté est de trouver un gîte où chacun d'eux juiisse être à peu près en sûreté. Nous ferons ce que nous pourrons, et abandonnerons le reste à la divine Providence.
« Ce renfort nous est venu bien à propos. Car, outre que le nombre de nos chrétiens augmente chaque année et que les forces
des anciens ouvriers s'épuisent, la mort eneore une fois a fait dans nos rangs comme dans dos affections un vide qui se remplira difficilement. Le P. Thomas T'sol, notre unique prêtre indigène, que sa piété solide, son zèle ardent pour le salut des Ames, et, chose infiniment précieuse, son bon esprit, nous rendaient si cher : le P. T*soi est mort au mois de juin dernier, lorsqu*après une administration abondante en firuits de salut, il venait k la capitale me rendre compte de ses travaux. M. Pourlhié, averti le premier du danger où se (roiivail ce bon prêtre, arriva assoz tôt pour lui donner les derniers sacrements; mais il avait peidu l'usage de la parole. Deux mots seulement trouvaient encore passage sur ses lèvres mourantes : c'étaient les saints noms de Jésus et de Marie. Le P. T'soi avait été envové à Macao avec le vénérable André Kim, en 1837, par M. Maubant de sainte mémoire. Doué de talents peu ordinaires, quelques années d'étude lui suffirent pour parler et écrire très-correctement le latin. Ayant terminé ses études théologiques, il fut ordonné prêtre à Chang-hai en 1849. et réussit cette même année à pénétrer en Corée, où pendant douze ans il n'a cessé d'édifier par la pratique la plus exacte de tous les devoirs d*un saint prêtre, et de travailler avec suceès*au salut des Ames. Sa mort me plonge dans un grand embarras. Le district qu*il administrait renferme un grand nombre de villages oiii un Européen pourra difficile* ment pénétrer sans courir les plus grands dangers. Enfin, Dieu qui nous Ta enlevé pourvoira à nos nécessités.
t Vous avez appris, Monsieur le Supérieur, TheuriMise issue de l'expédition de Chine et la |)arlie du traité qui concerne la religion. Dieu soit loué ! Quant à la Corée, elle a été mise entièrement de côté ; de cela encore que Dieu soit béni, puisque telle a été sa volonté sainte ! Nous resterons les derniers sur le champ de bataille ; puissions-nous être destinés par le Seigneur h clore l'arène où eut si glorieusement combattu nos vénérables prédécesseurs.
« Malgré la commotion causée par la dcroièire persécution et les délections qui en ont été la conséquence parmi les catéchumènes, nous aurons encore à enregistrer cette année au moins sept cent cinquante baptêmes d'adultes. Le chiffre séraitallé probablement jusqu'à huit cents, si la maladie et des dérangements de toute espèce ne m'eussent obligé à hiisser de côté plus de trente villages qui n'ont pas été administrés. Le nombre actuel de nos chrétiens est, d'a|)rès les listes de cette année, de dix-huit mille trente-cinq. »
Par le même courrier, Mgr Berneox écrivit en son nom et au nom de tous ses confrères au Souverain Pontife Pie IX, que la révolution italienne, aidée par la complicité du gouvernement impérial de France, venait de dépouiller de presque tous ses états. 1/attachement filial au Saint-Siège se trouve infailliblement dans le cœur d'un vrai missionnaire. Plus son poste est éloigné, plus il est dangereux, et plus est vif Famour qn*il porte au Vicaire de Jésus^hrist. Voici la traduction de cette lettre qui est maintenant, dans le ciel, un des litres de gloire de notre vénérable évéque martyr.
« Très-Saint Père,
« Nous avons été accablés d'une douleur indicible quand, par les lettres récemment aj»portées de France, mes confrères et moi avons appris ce (jue des hommes a\ eiii;les, poussés par une rage impie, ont osé contre Votre Sainteté et contre la Chaire Apostoliiîue. Pardounez-nous la liberté que nous prenons d'écrire h Votre Sainteté dans un moment oii elle est agitée de si terribles angoisses et abreuvée de tant d amertumes. L'amour filial nous force de déposer à vos pieds Texpression de la tristesse qui remplit nos cœurs, et Tassurance des prières que sans cesse nous offrons à Dieu et à Tlmmaculée Vierge Marie. Du fond de ces régions lointaines, nous ne pouvons, comme Tout fait unanimement, dit-on, tous les évéques de France, élever la voix pour défendre les droits du Saint-Siège, mais |nous ne cessons d'élever vers le ciel nos mains et nos cœurs, priant que le Seigneur se lève, qu'il dissipe vos ennemis, et que dans sa miséricorde, il devienne votre bouclier et votre défenseur.
« Au milieu de toutes ses peines, Votre Sainteté aura certainement éprouvé (|uel(|ue consolation, en apprenant que la liberté absolue, non-seulement d'embiasser, mais même de préeher publiquement la Foi, a été assurée dans l'empire chinois par le triomphe des armées française et anj^laise, de sorte (ju'à l'avenir il n'y a plus à craindre de persécution. Quant à la mission de Corée, personne ne semble s'en occuper ; mais le gouvernement de ce pays sait parfaitement bien ce qui sest passé en Chine, et comme il tremble de voir les Européens lui déclarer la guerre, nous avons pour Tavenir une espérance sérieuse de paix, de tranquillité, et par conséquent de succès abondants. La persécution qui s*était élevée Tannée dernière a complètement
cessé; le champ que nous avons h cultiver fleurit de nouveau, et cette année nous avons donné le baptême à près de huit cents adultes.
« Prosternés aux pieds de Voire Sainteté, les baisant avec un filial amour, le vicaire apostolique et les missionnaires de Corée demandent humblement la bénédiction apostolique.
« De Votre Sainteté,
« Le fils très-humble et très-soumis,
« Siméon-François Bbrnbux,
A Evêque de Capse. »