‹ Histoire de le̓́glise de Corée précédée du̓ne introduction sur lh̓istoire, les institutions, la langue, les moeurs et coutumes coréennesChapitre 5 sur 39 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Suite du voyage de Mgr Bruguière. — U enlre en relaiiou avec les Coréens.

« L'année 183-4 ne s'ouvrit pas sons des auspices favorables; j'eus un presscnlinieni (prclle ne serait pas plus heureuse que les autres; cepeodaQi je m'occupai de mou affaire comme si j'étais sûr de réussir.

« Le 10 mars, Joseph renot de Péking sans avoir rien fait. Les Coréens chrétiens ne pararent pas; j*en connus la cause Fannée d*après. Celui qui allait à Péking avec les lettres de ses compatriotes, rencontra le P. Paciii [ lie aux frontières ; on crut quePon ne pourrait Tintroduire sans son secours. En conséquence, il revint sur ses pas. Joseph me remit une lettre de l'évèque de Péking qui portait en substance : « Les Coréens n'ont pas paru cette année-ci, ce qui n'est pas de bon auL^ure. L onirée du P. Pacifique sera probablement un nouvel obstacle à votre introduction. J'ignore si ce prêtre a pu entrer ou non. » Joseph apportait encore une lettre du P. Pacifique, datée du mois de novembre, lorsqu'il était sur le point de tenter d'entrer en Corée. Il y disait : « Je pense qu'il vous sera impossible de pénétrer en Tartarie et de rester avec les chrétiens du Léao-tong, car ils m'ont fort mal reçu. »

« Le 24 avril, je reçus une lettre de H. Maubant : il m'annon- (ait qu'il était arrivé à Péking le 1^ du même mois ; il me disait de lui mander oîi il devait aller et ce qu'il devait faire. Je me trouvais dans le cas de lui adresser la même question. 11 était

parti du Fokien vers la mi-décembre : après avoir fait naufrage

une fois, il arriva à la capitale, monté sur un âne. Les préposés à roctroi se contentèrent de lui enlever toutes ses sapèques, et le laissèrent passer ; ils étaient bien loin de croire que ce fût un Européen. 11 était en effet si défiguré et si couvert de poussière que Mgr de Nanking le prit pour un Chinois, quoiqu'on lui eiît annoncé l'arrivée d'un Européen ; il ne commença à le croire tel, que lorsqu'il se fut convaincu par lui-même que le voyageur ne savait pas parler chinois. Sa présence jeta la consternation dans le palais épiscopal ; on ne pouvait croire qu'un Européen eût pu entrer à Péking sans les passe^ports impériaux et sans Tescorte de

Sa Majesté; on trouvait encore plus de difliculté h le garder. Mgr de Nanking voulait l'expédier de suite pour la Tartarie occideoule; il lui accorda cependant un délai jusqu'à Tarrivéd du coarrier du Ghang-si. Mgr Févéque lui-même est prisonnier dans son palais, il est sous la surveillance du gouvernement ; on ne lui a accordé la permission de rester à Péking que sons pré* texte de maladie. Son église, la seule qui existe des cinq qu*il y avait autrefois, est toujours fermée. On y célèbre la messe, mais presque aucun cbrétien n*y assiste; on célèbre pour eux dans des oratoires particuliers. Le mandarin, ou plutôt le prince, à qui renipercur a donné le droit d'acheter l'église, le palais épiscopal et SCS dépendances, a promis qu'il nela ferait point driruirc. Ce sera un monument qui conservera en Cliine le souvenir des Européens. Après la mort de Mgr de Nanking, il n'y aura plus de missionnaires européens h Péking ; il paraît même d'après les mesures qu'a prises le gouvernement qu'ils ne seront jamais rappelés... A mon avisla religion a plus gagné que perdu à l'éloignément des Européens de la capitale. Les missionnaires qui sont dans les provinces seront moins recherchés, ils n'emploieront pas UD temps précieux à cultiver des arts et des sciences étrangères à leur vocation, pour complaire à un prince qui ne leur sait nul gré de leurs services, qui les regarde comme des barbares trop honorés d*ètre ses serviteurs, et tout cela sans que la religion en retire aucun avantage. J'ai bâte de revenir à mon sujet.

« A peine eus-je reçu la lettre de M. Maubant que Ton annonça l'arrestation de quelques rebelles dans la capitale. On avait commencé des visites domiciliaires dans le Chang-si ; je ne trouvai personne qui voulût porter ma réponse à Péking. Après un mois d'attente, je pus faire parvenir à M. Maubant un petit billet; je l'engageais à rester à Péking jusqu'au retour des Coréens, ou bien, s'il était impossible de tenir le poste plus longtemps, je lui conseillais d'aller en Tartarie auprès du P. Sué, lazariste chinois qui avait consenti de bon cœur à nous recevoir. M. Maubant partit donc pour la Tartarie. Ce fut le 8 juin qu*il se mit en route.

« Deux chrétiens s'étaient offerts pour me conduire jusqu'aux frontières de la Corée ; mais la route qu'ils eonnaissaient était trop périlleuse pour moi, et celle que je voulais prendre leur était inconnue. Tout ce que la renommée en publiait n'était pas propre d'ailleurs à leur inspirer le désir de l'explorer : tantôt c'étaient des montagnes qu'il fallait gravir, au risque de mourir de froid ; tantôt c'étaient des déserts, repaires de voleurs et de

bêles féroces, qu'il fallait traverser. Ce sinistre rapport était exagéré sans doute; il y avait cependant beaucoup de vrai. Après tout, comme je ne voyais aucun autre moyen d'avancer, je me décidai, à quelque prix que ce fût, à faire explorer cette route. Quelques voyageurs allaient à moitié chemin de notre destination ; je résolus d'envoyer au moins deux hommes avec eux : mais où trouver des gens qui voulussent s'aventurer ainsi ? Il n'y eut que Joseph qui se présentât, m assurant qu'il courrait volontiers les risques de ce voyac^e pour une si belle cause. Il partit donc seul, n'ayant d'autre guide et d'autre secours que la Providence pour un trajet de neuf cents lieues. J'aurais désire louero» acheter une maison sur l'extrême frontière de la Corée et de la Tartarie, près du lieu où se tiennent les foires entre les Coréens et les Chinois ; mais ce jeune homme partant seul, sa mission se borna à me tracer une route jusqu'aux frontières de la Corée.

« Le 31 mai, je reçus une lettre du procureur de la Propagande à Macao. Il me disait de donner cent piastres à M. Maubant, cent à M. Chastan, et quatre-vingt-cinq au P. Pacifique. J'étais de plus autorisé à en garder deux cents pour moi. Je n'avais qu'une légère somme à ma disposition, encore me l'avail-on prêtée. Le même courrier annonçait officiellement à Mgr du Chang-si et à ses missionnaires qu'il n'y avait point de viatique pour eux celte année : les dépenses que l'on avait été obligé de faire pour la Corée et pour Texpédition d'un jeune missionnaire italien, avaient épuisé les finances. Ce fut pour la troisième fois qu'ils ne reçurent point de viatique, et c'était toujours la Corée qui causait du déficit. Ces nouvelles n'étaient pas de nature à me faire plaisir; mais Mgr le vicaire apostolique ne fiiisait qu'en rire, il était bien éloigné de ftire paraître de l'humeur contre moi (1).

(1) Dans une ictlrc écrite à ses parents pondant son séjour au Chang-si, Mgr Bruguière raconte un lliH trop édifiant pour que nous le passions aous silence.

t Je m'occupe un pen à rélude de la langue de ce pays-ci. J*ai pour pré< ceptcur et quelquefois pour valet de chambre, un prince larlare de la famille impériale. Il a perdu son rang, ses dignités et sa fortune pour conserver sa foi. L'empereur, irrité de sa constance dans la profession du christianisme* ]*«dla dans le fond de la Tartarie, à mille lieues loin de sa pau*ie. Il a trouvé dans le lieu de son exil un prêtre chinois, confesseur de la foi romme lui, et condamné à la mémo poino. Ils ont passé dix-huit ans ensemble. Après ce terme, ils ont eu la liberté de retourner chez eux. Le prêtre est mort peu de temps après son arrivée ; le prince n'S point voulu revenir dans le sein de sa famille : il a demandé comme grâce à Monseigneur l'évôque du Chang-«i d'élre admis au nombre de ses catéchistes pour avoir la consolation d'entendre la messe tous les jours, et de fréquenter les sacrements. C cst un plaisir

a Le 29 août, je reçus deux lettres de la part des Coréens. La première de ces lettres portait en substance : n Nous espérons que le hoD Dieu, favorablemeDt disposé par les prières de la saÎDte Vierge et des Saints, vous ouvrira les portes de la Goré^. » Mais ils nHudiquaient aucun moyen pour réaliser leurs espérances. Dans la seconde, après un préambule qui exprimait avec toute Femphase orientale leur admiration, leur joie, leur reconnaissance, ils me disaient, avec toutes les précautions oratoires et toute la politesse tarlare, qu'il était très-difficile, c'est-à-dire impossible, de me recevoir, à moins que le roi ne voulût me permettre d'entrer publiquement. Ainsi, à leur avis, il fallait que le Souverain Pontife armât un navire à ses frais, qu'il envoyât un ambassadeur avec de riches prôsenis au roi de Corée, pour obtenir de ce prince l'exercice public de la relii^ion chrétienne. Si la première ambassade ne réussissait pas, le Pape devait en envoyer une antre avec de nouveaux présents, et successivement jusqu'à une parfaite réussite. Du reste, ils étaient disposés à suivre mes avis et ceux du P. Pacifique. Je regardai cette clause comme non avenue, comme une précaution et un détour adroit pour éviter le blâme d*un refus absolu. Quand on a vécu quelque temps avec les Orientaux, on sait apprécier dc'pareilles formules : Turbanité asiatique ne permet jamais à un inférieur de donner une réponse nëiçative à un supérieur ; c'est à celui-ci h découvrir une négation dans une proposition affirmative. Mais enfin les Coréens ont changé de sentiment ; l'apparition d'un navire anglais sur leurs côtes, et la terreur que ce navire a inspirée au gouvernement, les ont fait renoncer au projet d'ambassade.

« Le courrier qui m'apporta mes lettres m'apprit encore qu'aucun chrétien du Léao-tong ne voulait me recevoir : « Le P. Pacifique, dit-il, est entré; neuf ou onze Coréens ont été emprisonnés pour la foi, parmi eux se trouvaient trois femmes; tous ont généreusement confessé leur religion. « Nous vous prions, disaient-ils aux juges, de ne point user d*indulgenceà notre égard, nous désirons mourir pour obtenir la palme du' martyre. » Les

pour !ni do srrvir un prôtre. Je frissoniit^ quand je vois un prince, un pctilfils (le 1 empereur servir à table un pauvre missionnaire loi que moi, quj assurémenl n'ai pas les mOmes litres de noblesse ; mais je le laisse faire pour ne point le priver du mérite d*une bonne œuvre. Je n'ai pas pu obtenir <|a*il s'assit en ma î)r(^sonce. C'est ainsi qu'un homme qui aurait pu aspirer à l'un des premiers ironos de l'univers, s'il n'avait prôfcrô l'humiliation do la croix au sceptre impérial, tient à honneur de servir de ses propres mains un pauvre prêtre : la foi lui fait découvrir Jésus-Cbrist dans la perMmne de aes ministres. »

Digilized Ji^OQgle

femmes ont été mises en liberté, les hommes ont été condamnés à mort; mais le jeune roi, persuadé que la religion chrétienne ne nuit point à la sùrelé des États, leur a fait grâce, ils étaient encore en prison, quand les Coréens sont venus recevoir le P. Pacifique. A cette époque, il n'y avait que vingt-quatre d'entre eux qui sussent qu'ils avaient un missionnaire ; probablement il y en avait encore moins qui eussent appris qu'ils avaient on évêque. Il y a 40,000 chrétiens en Corée. »

« Tel fat le rapport du courrier qui avait conduit le P. Pacifique sur les frontières : il avait parlé aux Coréens eui-mémes. Cependant le nombre de chrétiens désigné me parait fort exagéré. Les Coréens qui sont venus celte année ont dit qu'il y en a plusieurs dizaines de mille, ou, pour le moins, plus de vingt mille. Mais, quand je leur ai fait demander si les calécliisics connaissaient à peu pr^s le nombre des chrétiens qui étaient dans leurs districts, ils ont répondu négativement. Ainsi il n'y a rien de certain sur ce point. Le jeune prince qui paraissait favorablement disposé pour le christianisme, est mort ; on en a nommé un second, qui est mort aussi. L'empereur de Chine vient d'en faire inaugurer un troisième; on dit que c'est un enfant : cela n'est pas de bon augure pour la mission. Sous un roi mineur, il faat nommer des tuteur^;, établir une régence; mais une malheareuse expérience a prouvé que le temps des régences est une époque désastreuse pour les néophytes.

« Par ce même courrier, j'appris les aventures de M. Chastan. Quand je partis pour la Corée, ce cher confrère, missionnaire de Siam, voulait me suivre ; je lui fis entendre qu'il n'était pas prudent de s'exposer deux à la fois, sans trop savoir si même un seul pourrait réussir. Je lui promis de l'appeler quand cette mission donnerait des espérances certaines. M. Cmpières, qui ne doutait point de la réussite, trouva à propos de le faire venir à Macao. Il lui écrivit et à moi aussi. Quand je fus dans le Cbé-ly, j*entrevis les difficultés insurmontables qui allaient s'opposer k mon voyage. J'écrivis à M. Maubant, que je croyais, d'après toutes les apparences, à Nanking, de s'arrèler dans cette province^ ou bien de tenter un passage au Léao-iong par mer. récrivis aussi à M. Chastan par la môme occasion, le priant de rester h Pinang s'il était encore dans cette mission, ou de s'arrêter à Macao s'il était déjà arrivé dans cette ville, jusqu'à nouvel ordre. Le bon Dieu neperniil pas qu'aucune de ces lettres parvint à son adresse. Peut-être la divine Providence a-t-elle voulu que M. Chastan allât exercer le saint ministère dans une province de Chine qui

avait grandement besoin du secours de larelii^ion. Je sais de science certaine que ce cher confrère y fait beaucoup de bien.

« Ce fut la lettre de Joseph qui donna lieu à tous ces contretemps. Ce jeune homme, trompé par les fausses espérances que lui avaient données les chrétiens du Léao-tong, écrivit à M. Um« pières <iae les Coréens étaient disposés à tout entreprendre pour m'introduire chez eux : mon entrée était fixée aux derniers jours de Tannée 1833 : J*avais de plus une maison en Tartane, et les chrétiens consentaient volontiers à me recevoir. Aussitôt M. Umpières, au comble de la joie, prépare une maison pour servir de séminaire aux jeunes Coréens qui allaient, croyait-il, arriver incessamment à Macao. 11 jeta un instant les veux sur M. Chastan pour directeur, mais celui-ci demanda avec tant d'instances d'être exposé au danger, qu'il oblint enfin son congé, non sans beaucoup de peine. La Ijanjuc du Fokien (|ui fait lu l'onction de paquebot de Macao au Fokien, et de Fokien à Nanking, était sur le point de faire voile pour Fougan ; on profita d'une si belle occasion. M. Chastan s*embarqua en septembre 1833, et arriva à Fougan en novembre. M. Maubant y était encore; il apprit cette heureuse nouvelle, que tout le monde regardait comme certaine. A Tinstant même on prit des mesures pour partir, et dans peu de jours M. Maubant et M. Chastan furent en route pour la Corée. Ce hnx rapport vint fort à propos pour débarrasser Mgr du Fokien de deux missionnaires européens, dans un temps où l'un de ses confrères venait d'être arrêté, et où il y avait lieu de craindre que cette arrestation ne causât une persécution générale dans cette province.

« Quand M. Chastan fut parvenu au Kiang-nnn, il s'aperçut qu'on l'avait induit en erreur. Alors il forma un autre plan de campagne; il s'embarqua, lui quatrième, sur la mer Jaune, et alla jusqu'aux frontières de la Corée, construire ou acheter une maison. Il se persuada qu*il pourrait bien rencontrer le P. Pacifique, et entrer avec lui. Quand il eut pris terre en Tartarie. deux de ses courriers, transis de peur à la vue d'une contrée inconnue et presque déserte, s'enfuirent; et ils remontèrent dans leur barque, pour revenir à Nanking. Ils voulaient même entrai nerM. Chastan avec eux; mais celui-ci tint ferme, il les paya, les congédia , et s'en alla ensuite à hi découverte avec un seul Fokinois, qui lui resta fidèle. Après un mois de temps employé k des courses hasardeuses et à des recherches inutiles, il arriva sur les frontières de la Corée ; il en contempla les montagnes à loisir ; comme Moïse, il salua de loin cette terre

promise ; et comme le législatear da peuple de Dieu, il ne pat point y entrer, il ne trouva personne qui voulût Tintroduire : il fut donc obligé de rétrograder sans avoir rencontré le P. Pacifique, et sans avoir préparé un logement à ceux qui devaient marcher sur ses traces. Il vint débarquer près de Péking ; par là, il évita une douane que les Chinois eux-mêmes franchissent difficilement. Deux interprètes latins, dont Tun est du Sutchiien cl ancien élève de Pinang, et l'antre du Fokien, furent instruits de. sa triste situation ; ils prirent sur eux de l'introduire dans Péking, au péril de leur vie; ils le tinrent cache chez eux, et fournirent généreusement à tous ses besoins. Ne pouvant faire mieux, je les remerciai par lettre. Mgr TEvêque de Nanking lui offrit alors ou de retouroer à Macao, ou d'aller dans le Chang-tong exercer le saint ministère sous la juridiction de M. Castro, son vicaire général ; il accepta ce dernier parti. 11 se mit en route vers la fin d'août pour sa nouvelle mission ; il y fut reçu en triomphe et au son des fanfares, on chanta des messes en musique et à grand orchestre, il y eut grand concert pendant son dtner, etc. Cette brilhtnte réception se fit à un quart de lieue du village où f avais été retenu prisonnier pendant trente-six jours.

« M. Chaslan est encore dans le Chang-tong; il est fort content de se trouver là, en attendant le moment où il sera appelé pour aller en Corée. Il croit pouvoir faire le trajet du Chang-tong en Corée en vingt-quaire heures, si le veut est favorable...

a Le 31 août, je reçus une longue lettre de M. Maubant. Il tâchait de me prouver dans une dissertation assez étendue qu'il fallait aller chercher les Coréens chez eux puisqu'ils ne venaient point à nous. D'après son plan, on devait aller s'établir sur les frontières et, après avoir bien observé les localités, il fallait emporter la place de vive force, si Ton ne pouvait la prendre par composition. Il s'offrait à monter le premier à Tassant. Il invitait If. Chastan à le suivre, mais celui-el ne se sentait pas le même courage. Son passage précipité en Tartarie, les dangers qu'il avait courus inutilement, et les désagréments qu'il avait éprouvés à son retour, lui avaient donné de l'expérience et modéré son zèle un peu trop ardent. « Je viens, lui répondit-il, des lieux où vous voulez aller ; je sais ce que je dois en penser. N'enjambons pas sur la Providence, pour me servir de l'expression de saint Vincent de Paul, attendons le retour des Coréens; ils doivent venir bientôt à Péking. S'il y a quelque

espoir de réussir, je serai le premier à nie remettre en marche. » Je coosuUai Mgr du Chang-si et un de ses missionnaires, pour connaître leurs senlimeots sur le plan proposé. Ce prélat me répondit que, dans une affaire de cette importance, il fallait suivre la voie ordinaire et qu*on ne devait employer des moyens exiraordinalres que lorsqu'ils étaient commandés ou approuvés par rautorité ecclésiastique, ou lorsqu'on se sentait évidemment inspiré de Dieu. Cet avis me parut sage : j'écrivis donc à Rome pour savoir ce quMl fallait faire dans une circonstance si critique. Les mesures proposées par M. Maubant me paraissaient être une résolulion désespérée, qu'on ne devait employer tout au plus que lorsque l'on aurait em[)loyé inutilement tous les moyens que dicte la prudence. Plus lard il m'a expliqué sou projet : il m'a paru praticable...

a Le 8 septembre, Joseph, que Ton croyait mort, arriva; il avait été cent vingt jours en route, il avait rempli sa commission aussi bien qu'il lui avait été possible. Voici son rapport : ce II y a un cliemin pour aller de la Tartarie orientale en Corée ; on peut passer la grande muraille, soit par les portes, quoiqu'elles soient toujours gardées, soit par les brèches que les injures du temps y ont feites. J'ai trouvé dans la Tartarie occidentale des lieux où vous pouvez être en sûreté; les chrétiens consenteiit à vous recevoir (ces districts appartiennent à MM. les lazaristes français); mais dans la Tartarie orientale (Léao - tonç^), je doute qu'aucun chrétien veuille agir de même. Dans la Tartarie occidentale, on trouve de grands déserts; ce sont des lieux presque inhabités et dangereux pour les voyageurs; ils courent risque d'être dépouillés par des bandes de voleurs (|ui infestent ces contrées. Deux petites caravanes qui nous précédaient ont été volées; le bon Dieu nous a préservés de ce malheur, ces maraudeurs ne nous ont point aperçus. On peut aller facilement jusqu'aux frontières de la Corée sans être reconnu, on peut même entrer furtivement dans ce royaume; j'ai parlé à des Chinois qui l'avaient fait. J'ai été jusqu'à la porte chinoise qui est à l'extrême frontière de la Tartarie; on peut tromper la vigilance des gardes. Entre cette porte et le premier poste coréen, il y a un désert d'environ douze lieues ; il est traversé par un grand fleuve, qui est gelé deux mois de l'année. Il est défendu à qui ([ue ce soit de former des établissements dans ce désert. Les Chinois et les Coréens peuvent pêcher dans le fleuve, c'est un moyen de plus pour s introduire. Il y a trois foires qui se liennenl régulièremeol tous les ans ; la première.

h la troisième lune; la seconde, à la neuvième lune ; ei la troisième, à la onzième lune. Ces loires se tiennent en deçà de la porte chinoise ; les deux Dations peuvent s y rendre, el trafiquer librement peadaut quelques jours. 11 y a encore quelques autres foires, mais le nombre et Tépoque n'en sont pas fixés; elles ne s'ouvrent que sur la demande du roi de Corée, agréée par le gouvernement chinois. »

a Joseph ayant passé par Péking à son retour, à rentrée de la ville on lui vola le peu de hardes (ju il apportait. Le 17, je le renvoyai h Péking. Le courrier qui avait accompagné le P. Pacifique jusqu'aux frontières, m'assur.i que les Coréens viendraient très-probablement à la neuvième lune, el non point à la on/icnie. Celle nouvelle et d'aulies raisons nrengagèrent à hàler mon départ pour Sivang en Tarlarie : là, j'étais plus près de Péking, et plus à même <ie traiier avec les Coréens.

« Le âS, je me séparai de Mgr du Chang-si et du révérend P. Alphonse, dont j*avais reçu des preuves signalées de charité et de bienveillance. Ce prélat voulait emprunter une somme considérable pour me la donner ; je n'eus garde d'accepter une offre si généreuse, de crainte d'augmenter encore l'état de gène où il se trouvait. Je lui dis seulemenl : « Quand je serai dans la nécessité, j'aurai recunis à Votre Grandeur. » Celle occasion s'e>t bienlùl présentée, el le digne prélat a tenu sa promesse. Autan ( mes précédents voyages avaient élé pénibles et fatigants, autant celui-ci fut agréable et facile. Je rencontrai sur ma route quelques chrétiens; ces bonnes gens firent un effort de cliarité, ils me donnèrent plus que je ne dépensai dans le trajet. Le 7 octobre, nous arrivâmes à la grande muraille, tant vantée par ceux qui ne la connaissent pas, et décrite avec tant d'empbase par ceux qui ne l'ont jamais vue. Ce mur et les autres merveilles de Chine ne doivent être vus qu'en peinture, pour que leur réputation reste intacte...

« Le 8 octobre, j'arrivai h Sivang, en Tarlarie, où je trouvai M. Maubanl, (|ne je n'avais pas vu depuis mon départ du Tokicn. Sivang est un \illage assez considéral)le el presque tout chrétien. Les néo[)hyles de Sivang sont pieux, ils aiment les prèlres, ils paraissent nous voir avec |)laisir... Le 13 novembre, Joseph arriva de Péking sans avoir rien fait. Cïiaii la quatrième ambassade coréenne qui était envoyée depuis le départ du P. Pacifique; aucun chrétien de cette nation n'avait paru.

«( Le 9 janvier 1835, je fus encore obligé d'envoyer Joseph à Péking pour traiter avec les Coréens qui devaient arriver avec

une autre ambassade, dans le courant de la douzième luae. Il était orgeDt de les prévenir avant qu'ils fussent circonvenus par quelques personnes peu disposées en notre faveur. Joseph seul pouvait traiter cette affaire avec succès, mais il était malade de froid et de fatigue. Le thermomètre se soutenait de 90 à 30 degrés au-dessous de zéro. Il n'hésita pas à se mettre en route par ce froid terrible auquel il n'était pas accoutumé. Je lui donnai des lettres de créance pour liailer eu mon nom ; je l'établissais mon plénipotentiaire. « Je vous envoie, disais-je aux Coréens, maître Joseph Ouan^% ne pouvant pas aller moi-même vers vous; traitez avec lui comme vous traiteriez avec moi en personne. Vous le connaissez, il mérite voire confiance; il est probable qu*il sera un jour votre missionnaire. Répondez clairement oui ou non à toutes les questions qu'il vous fera, déclarez franchement si vous voulez recevoir votre évéque, ou non. Je regarderai toute réponse équivoque ou conditionnelle, ou toute demande de temps pour délibérer encore, comme une réponse évasive et négative, et à Vinstant même j'écrirai au Souverain Pontife que vous ne voulez pas recevoir levèque que Sa Sainteté vous envoie, et que vous avez demandé vous-mêmes. Lisez et relisez atlcnlivcmcnt la longue lettre que je vous ai écrite; et donnez votre réponse de suite, avec clarté et simpliciié, sans circonlocutions et sans compliments. »

ce Je donnai à Joseph une série de questions auxquelles les Coréens devaient répondre par écrit, pour éviter l'équivoque ou la méprise. Les Coréens prononcent mal le chinois, mais ils récrivent pour le moins aussi bien que les Chinois euxmêmes. Je défendis à Joseph de parler d'autre missionnaire que de leur évèque. Cette |)récaution fut inutile : on leur avait d»''jà appris , dans le Léao-tong, qu'il y avait à Péking un aiiire prêtre européen, nommé Jacques, qui voulait aller chez eux; c'était M. Chastan. Cette nouvelle leur fil plaisir.

« Le 10, Joseph eut sa première conférence avec les Coréens. Dès Teoirevue, il leur présenta ses lettres de créance; puis il ajouta : a Me reconnaissez-vous pour le légitime représentant de Mgr de Gapse, voire évéque? — Oui. — Suis^je nanti de pouvoirs suffisants pour traiter définitivement avec vous? — Oui. — Voulez-vous recevoir votre évéque, Mgr de Capse? — Oui. » On en était là, lorsqu'un importun entre brusquement dans la salle des conférences, et, inierrompant les interlocuteurs ; «L'évèque de Capse, s'écria-t-il, ne peut point euirer

en Corée, il est EaropéeD. — Qui es-tn, pour te mêler de cette affaire? reprit Joseph d*un ton sévère et fronçant les

sourcils; retire-toi, tu n'as rien à faire ici. » Cela dit, on reprit les conférences. «Combien y a-t-il de chrétiens en Corée? — Il y en a plusieurs milliers, mais nous n'en connaissons pas exactement le nombre. — Sont-ils réunis ou dispersés? — Les uns sont dispersés, les autres sont réunis. 11 y a un bon nombre de villages cnlièrement cliréiiens. — Avez-vous, parmi vos compalriotes, des personnes consacrées à Dieu ? — Parmi les personnes du sexe, il y a beaucoup de vierges qui ont fait vœu de continence : parmi les hommes, il y en a moins. — Pourraiton trouver quelques jeunes gens propres à Tétat ecclésiastique?

— On en trouvera, mais le nombre n*en sera pas considérable.

— Avez-vous des oratoires? — Non, les chi^tiens prient en famille; il y a des catéchistes pour instruire les fidèles et les catéchumènes, et quelques vierges qui tiennent des écoles pour Finstruction des jeunes personnes de leur sexe. — Avez-vous les corps de ceux de vos frères qui sont morts pour la foi? — Nous en avons quelques-uns. — Quelle est aujourd'hui la disposition du gouvernement h l'égard des chrétiens? — Le gouvernement paraît mieux disposé maintenant qu'il ne l'était autrefois. — Le^P. Pacifique parle-l-il bien coréen? — Non, il n'entend les confessions que par écrit. — Combien y a-t-il de personnes qui sont instruites de l'arrivée du vicaire apostolique et du P. Pacifique? — 11 y a deux cents personnes qui savent que le P. Pacifique est entré, c'est-à-dire, les personnes qui se sont confessées. Six chrétien^ seulement, qui sont les chefe de la chrétienté, savent qu'ils ont un évêque; sur ces six, quatre opinent fortement pour son introduction, et deux paraissent être d'un avis contraire. »

« Le parti qui est pour l'évéque se compose d un homme de lettres, d'un soldat, d'un pauvre paysan et d'une religieuse (il paraît que cette vierge a de l'influence). Charles, c'est-à-dire le soldat, pense que le P. Pacifique (piittera bientôt la Corée. Il suit de cet exposé que, sur trente ou quarante mille chrétiens, six seulement savent que j'existe; et sur ces six, quatre sont pour moi : ainsi toutes mes espérances reposent sur les bonnes dispositions de trois ou quatre individus. Le même Charles dit à Joseph que Ton me préparerait un domicile dans la partie sud-est de la Corée, non loin du Japon.

« Le 26 janvier, Joseph revint de Péking ; il me fit part du

résultat de ses conférences avec les Coréens ; il ni\ipporta plusieurs lettres, et entre autres la suivante :

« Nous pécheurs, Sébastien et les autres, nous écrivons cette lettre :

« Le grand mai ne (révêque de Capso\ par la faveur du Seii^neur suprême et de la sainte Eglise, s'est chargé de prendre soin et de paître les brebis de la Corée ; il vient pour cela dans cette obscure mission afin de l'honorer et de lui accorder une faveur au-dessus de son mérite. SommesHious dignes d*un tel bienCût? Outre cela, voltigeant comme un étendard agité par les vents, et courant comme un char, appuyé sur un bâton, excédé de fatigue, il travaille avec activité depuis des mois et des années, mû seulement par un amour abondant, et par les sentiments d*une compassion miséricordieuse envers nous pécheurs. Mais nos ressources sont minces et modiques ; et, parce que les circonstances et les malheurs du temps ne nous j)ermetlenl point (faller le recevoir an lieu convenu , nous sommes brûlés de tristesse, nous sommes tout émus, agités et troublés; c'est pourquoi nous ne savons ce que nous faisons. Mais heureusement notre propre prêtre est venu ciiez nous, il a été reçu peu honorablement (cest une phrase orientale), il a répandu ses bienfaits et sa faveur, et aussitôt toutes les âmes ont repris une nouvelle vie; il a été pour nous comme un flambeau qui répand la lumière au milieu d'une nuit éternelle, et comme celui qui apporte de la nourriture à des malheureux affiimés. Nous pécheurs, semblables à des infortunés qui poussent des gémissements, nous avons obtenu ce spécial bienfait ; comment pourrons- nous même pai liellement reconnailre un seul bienfait des dix mille que nous avons reçus? Le temps nous ayant empêchés de venir Tannée précédente, prosternés h terre, nous sommes er) grande sollicitude, désirant savoir si le grand maître s'est toujours bien porté, s'il jouit de toutes les félicités, et si toutes les personnes qui sont à son service le servent avec joie et en bonne santé.

« Nous pécheurs, nçus avons obtenu une miséricordieuse compassion. Notre propre prêtre est nourri en paix, il est conservé avec soin dans la mission. Connaissant le bienfait de béné- - diction que nous avons reçu, nous en rendons des actions de grâces infinies.

« Quant à l'entrée du grand maître eu Corée, le prêtre (le P. Pacifique) a déjà exposé l'état des choses dans la lettre qu'il

T. 11. — L*ÉGLlâE DE CORÉE. 5

envoie. Nous pécheurs, nous sommes véritablement inca|Mibles de décider s*il est expédient quMl entre on non ; mais, outre notre avis, fruit d*nn génie borné, nous sommes obligés de faire connaître k Son Excellence une ou deux circonstances,

pour la met Ire h raôme de voir s'il lui est expédient d'entrer

ou de réliogradcr. Le grand nuiiire, ayant un visage et une couleur tout à fait diiïrrenls de ceux des Coréens, ne pourra point entrer secrètement. Sa forme et son langage le trahiront facilement au milieu de la fuule, dans la supposition même qu'il puisse entrer et prêcher la religion. Enfin il sera exposé au danger d'être reconnu. Voilà ce qui nous met dans de grandes angoisses...

« Nous n'osons pa^ vous forcer à venir à nous, ni chercher des prétextes pour nous dispenser de vous recevoir, dans la crainte de nous priver du plus grand bienfait de l'Eglise. Nous ne savons quelles actions de grâces rendre au grand maître pour sa grande charité, son zèle, ses chagrins, ses peines et ses travaux. Outre cela, nous le prions de voir ou d'imaginer un moyen quelconque pour éclairer notre cécité. Alors nous serons au comhle du bonheur, et nous ne pourrons jamais vous en rendre d'assez grandes actions de grâces. Cependant nous |)rions Dieu de combler le grand maitre de toute espèce de lélicilés. »

« Celte lettre est pour le moins aussi mauvaise que celle de Tannée dernière, elle manifeste clairement le désir de me voir revenir dans le lieu d*où je suis parti. Ils me font entendre qu*en prenant cette détermination, je les tirerai d*un grand embarras. Us ont trouvé, à ce qu'ils pensent, un excellent expédient pour se passer de moi. Us n'osent pas. me l'exposer eux-mêmes, de crainte de me faire de la peine, mais ils parlent plus ouvertement à Mgr de Nanking. Voici la lettre où ils exposent leur projet :

« Sébastien et les autres, pécheurs, donnent cette nouvelle : (( L'année dernière nous n'avons point envoyé de salutation, faute d'occasion. Prosternés à vos pieds, nous désirons avec toute la sincérité possible (pie notre grand seigneur (Mgr de Nanking) jouisse de toutes les lélicilés, et que tous les prêtres de 1 église de Péking prêchent la religion avec un continuel succès, et qu'ils se portent toujours bien, par une spéciale faveur du suprême Seigneur du ciel. Notre propre prêtre est venu parmi nous annoncer

rEvangile. Depuis Irenle ans nous pIcurioDS, nous gémissions^ plongés daos une nuit éternelle^ lorsqu'un matin le bienfait d*une lumière immense a brillé à nos yeux, et nos vœux ont été pleinement remplis. Or, nous n*avons reçu tous ces bienfaits que parce que notre grand seigneur (Mgr de Nanking) a exaucé les gémissements des brebis abandonnées, et a tout ordonné et tout disposé par sa sincère miséricorde. Nous pécheurs, nous lui rendons grâces, nous avons gravé dans nos cœurs la mémoire de tous ses bienfaits, et nous désirons vraiment lui êlre ohnssants de tout notre cœur, de toute notre àme, de toutes nos forces. Mais pour le moment, il y a bien des difficultés ; les fidèles sont pauvres, el ils manquent de ressources pécuniaires. Notre missionnaire loge dans une chambre grossièrement construite avec de l'herbe, et difficilement il peut se procurer quelques légumes et quelques plantes insipides pour se nourrir. Plusieurs chrétiens se réfugient dans les montagnes et meurent de faim. Tous les moyens que nous avons imaginés pour remédier à cet inconvénient ont été inutiles. Les circonstances ne sont pas favorables. Le missionnaire évangélise secrètement en Corée, et quoique pour le présent sa venue soit un bienfait au-dessus de nos mérites, cependant, comme il y a toujours quelques causes de danger, il est difficile que nous puissions jouir longtemps d'une constante tranquillité; s'il survenait quelque accident, nous ne saurions où aller. Non-seulement ce serait un grand malheur pour la Corée, mais encore pour l'église (de Péking), et de plus tout espoir d'avoir à l'avenir des missionnaires nous serait enlevé pour jamais. N'est-ce pas l)ien douloureux? Nous pécheurs, de concert avec notre missionnaire, nous avons trouvé ou imaginé un moyen de parera ce malheur. Le voici : nous ferons entrer en Chine un ou deu.\ jeunes gens, afin qu'après avoir été ordonnés prêtres ils rentrent en Corée, et succèdent à la prédication de la sainte grâce, c'est4idire, qu'ils prennent la place de notre missionnaire et continuent la prédication de TEvangile. Si ce projet est adopté, il sera avantageux à nous tous, et Ton pourra ainsi continuer successivement la publication de FEvangile. Ce plan avait été proposé autrefois par l'église (de Péking), et notre propre prêtre (le P. Pacifique} l'approuve beaucoup.

<( Nous demandons donc que Son Excellence prononce sur celle affaire, oi daigne nous manifester ses intentions. Si ce projet se réalise, ce sera un très-grand avanlai^e. Quand nous aurons conduit ces jeunes gens jusqu'aux frontières, il est nécessaire qu*il y ait la quelqu'un pour les recevoir. Alors tout sera bien.

— aimais comme cette affaire va causer des solliciludes et des chagrins h Tégiise (de Péking), noas eo sommes fort affligés.

« Quant à nous pécheurs, depuis le moment de noire naissance jusqu'à ce jour, depuis les cheveux du sommet de la tète jusqu'aux talons, nous sommes comblés des bienfaits de la protection de Dieu. Nous lui devons les aliments et même noire existence. En attendant, nous désirons qu'il daii^me nous l)énir du commencement jusqu'à la fin, (|u'il protège notre grand maître, et qu il le comble de toute espèce de félicités. »

« Ce projet, ce ne sont pas les Coréens qui l'ont imaginé : il leur a été suggéré par le P. Pacifique pour pouvoir se passer de moi. Ce prêtre chinois, bien loin de me préparer les voies et d'être mon précurseur, comme on me Favait fait espérer, est au contraire, pour divers motifs que je commence à soupçonner, le plus grand obstacle à Taccomplissement de ma mission. Il ne me regarde pas même encore comme son évéque , ainsi qu*il paraît par les lettres qu'il a adressées à Mgr de Nanking et à moimême. Dans la lettre à révi'([ue de Nankifig, il l'appelle son supérieur, son pasteur et son pi-re, il lui dernaii<iesa bénédiction, il j>arlede réreciiun d'un si-minaire coréen à Péking, où il veut envoyer des élèves que Son Excellence ordonnera prêtres, etc.. Il lui rend compte de son administration, et le consulte sur tout ce qui regarde la mission. Dans la lettre qu'il m'écrit, il se contente de me conseiller de revenir sur mes pas et de renoncer à entrer en Corée. Joseph donna à son tour aux Coréens une très-longue lettre que j'avais écrite dans les premiers jours de janvier. J'avais développé, dans celte lettre, tous les motifs qui devaient les engager k me recevoir ; je faisais valoir toutes les raisons tirées de la gloire de Dieu, de leurs propres intérêts et de ma propre position. Je leur disais, en terminant : « Quelle que soit votre détermination, je sois r^lu d*accomplîr la mission qui m'a été confiée parle Vicaire de Jésus-Christ. Je me rendrai aux Ironiièics de la Corée dans le courant de la onzième lune ; je frapperai à votre porte et je verrai par moi-même si, parmi tant de milliers de chrétiens, il s'en trouvera au moins un (jui ait assez de courage pour introduire rèvêijue iprils ont eux-mêmes demandé, et que le Ciel leur a envoyé dans sa miséricorde. »

(( Les Coréens lurent cette lettre avec beaucoup d'attention ; je ne saurais dire au juste quelle impression elle fit sur leur esprit ; ils dirent seulement qu'elle était forte. Ce qui les frappa le plus, ce fut un décret du Souverain Pontife qui menace d'ex-

eominuiiicatioii eocoorae par le seul fait quiconque empêchera,

d'une manière active, par parole ou par conseil, ou par tout autre moyen injuste, un vicaire apostolique d'entrer dans sa mission. Ils parurent épouvantés (juand on leur cita ce décret : cela prouve qu'ils ont la foi. La constance inébranlable qu'ils ont montrée jusqu'à ce jour h professer notre sainte religion, en est d'ailleurs une preuve sans réplique. Pour remplir la promesse qa'ils avaient donnée de répondre d'une manière précise sur mon admission, ils m'envoyèrent la lettre suivante :

« Les pécheurs Augustin et autres, saluant avec crainte pour la seconde fois, écrivent cette lettre au trône de Tévéque :

« Nous pécheurs, entièrement dignes, à cause de nos péchés et de notre méchanceté, d*étre frappâ d'excommunication, depuis trente ans nous n'avions eu aucun missionnaire; nous attendions avec jklaisir l'arrivée d'un prêtre, de même qu'un enfant soupire après sa mère. Voilà que tout à coup, contre notre attente, nous avons obtenu ce grand bienfait du suprême Seiiçneur. L'année dernière un pasteur est venujus((u'à nous, et a franchi la frontière sans danger. Cette année-ci nous avons encore obtenu un nouveau bienfait : Monseigneur s'est solennellement et courageusement engagé à venir en Corée pour sauver ses brebis, et ne point rendre inutile le prix du sang de Jésus-Christ répandu pour nous. Nous rendons de grandes actions de grâces à Dieu pour un si grand bienfait, à la sainte Vierge et à tous les saints du paradis. Nous remercions encore TEmpereur de la religion (le Souverain Pontife) etrévéque (de Gapse). Nous rendons aussi des actions de grâces à mattre Ouang (Josepb\ qui ne craint ni les dangers de la mort ni les travaux de la vie, voulant uniquement pour nous épuiser toutes ses forces, courir et travailler. Nous lie pouvons concevoir coniuient de si i^raiids pécheurs tels ipie nous sommes avons obtenu de semblables bienfaits; émus et attendris, nous versons des lorrenis de larmes,

« l'ne des raisons pour lesquelles nous ne sommes point venus l'aunée dernière recevoir l'évêque, est celle-ci : nous étions dans la persuasion que Monseigneur, différant beaucoup des Chinois par la forme et le visage, ferait certainement naître des soupçons à ceux qui ne leconnaitraientpas, et pourrait être cause indirectement de quelque ftcheux événement en Corée. C'est ce qui nous a engagés h inviter Monseigneur à venir en Corée sur un grand navire, et à aller aborder près de la ville capitale, disant publiquement : «Je suis de telle nation, né en tel endroit ; je suis venu

ici pour publier la religiou sainte, je désire prêcher dans votre royaume, etc. » Et comme une telle déclaration aurait certainement pris beaucoup de temps en conférences réciproques, alors nous aurions tu Tétat de choses, et nous aurions pris une dernière détermination. En adoptant ce plan, c'aurait été bien autrement que d'entrer clandestinement et à la dérobée. Voilk le motif qui nous a fait écrire cette lettre. Ce n'est point parce que nous ne voulons point recevoir Monseigneur, ou parce que non» voulons le rejeter, à Dieu ne plaise ! nous craignons trop la peine de la grande excoiniminication. Mais aujourd'luii, frappés de terreur comme d'un coup de foudre à la lecture de l'avis ou de l'ordre que Monsoigneur nous a envoyé, nous avons la confiance qu'il daignera examiner Télat des choses, (ils ont mal pris le sens de ma lettre, peut-être leur a-t-elle été mal expliquée.) Or, nous obéissons aux ordres que Monseigneur nous a envoyés par maître Ouang. L'année prochaine, à la onzième luoe, nous enverrons des chrétiens à Pien>menpourrecevoir Monseigneur, absolument delà même manière que nous reçûmes, Tannée dernière, le P. Pacifique. Monseigneur et maître Ouang se rendront au lieu convenu quelque temps avant le jour fixé ; ils prendront logement dans une boutir que. Les signes de reconnaissance seront les deux lettres ou caractères : Ouan, Sing (c'est-à-dire, dix mille félicités, ou bien, avoir une entière confiance). Ils tiendront à leurs mains les mouchoirs dont on est convenu, et tout ira très-bien. Nous recevrons d'abord Monseigneur, et ensuite, l'année prochaine, maître Ouang; ce (jui sera aussi bien. Nous vous rappelons l'état de notre pays: tous les chrétiens sont pauvres, ils n'ont pas de quoi vivre ; comment pourront-ils se procurer l'argent que nous pensons être nécessaire pour recevoir, loger et nourrir un évéque? Nous dépenserons pour cela au moins la somme de cinq cents taëls (environ 3,500 francs). Si Monseigneur désire que tout soit bien ordonné, en ce cas-là, il faudra mille ou même deux mille taëls (44,000 fr.}. Plus il y aura d'argent, mieux on arrangera tout. Mais pourronsnous ramasser une si grande somme? Il faut préparer tout selon nos forces et selon les circonstances du temps ; cela se fera peu à peu. Nous espérons que Monseigneur aura égard à Tétat misérable de notre pays, et qu'il ne se plaindra point : nous l'espérons et nous l'espérons.

« 11 y a, outre ce que nous venons de dire, bien d'autres choses que nous avons confiées h maître Ouang pour être rapportées verbalement à Monseigneur: c'est pour cela que nous ne les mettons pas par écrit. Qu'il donne promplement réponse.

«t Toutes les années on peut entrer à la neuvième lune, depuis le 6* ou 7* jour jusqu'au 12* ou 13® jour. La seconde fois on peut entrer à la onzième lune« depuis le 16* ou 17* jour jusqu*att 23* ou 24*. A cette dernière époque, on apporte à l'empereur les présents d'usage à roccasion de la nouvelle année. Nous viendrons probablement dans ce temps-là. Quand vous serez parvenus à la porte cbinoise, vous altciidrez pendant quelques jours. Mais pourrez-vous attendre sans danger? Nous espérons seulement que nous traiterons bien celle alfaire. Il faut prendre les précautions nécessaires, afin de ne point causer de soupçons.

« L*an de Jésus-Christ 1835, le 23 de la douzième lune. »

« Augustin Liéou, Gliarles Tcbao, François Kin (1). »

« D*après la teneur de cette lettre et les colloques qu'ils ont eus avec d*autres personnes, je crois avoir des preuves certaines que les Coréens désirent m'introduire chez eux, ainsi que les autres missionnaires européens. Us seraient au comble de la joie, s'ils pouvaient avoir et conserver un évéque sans danger, mais ils craiiçncnt de ne pas pouvoir surmonter les difficultés qui s'opposent à mon entrée, ils veulent me voir avant de s'aventurer, et de plus il me semble évident (ju'ils ont été inlluencés. Aussi n'ont-iis «lonné qu'une promesse conditionnelle. Cq peul-^lre de mauvais augure diminue beaucoup mes espérances.

« Pendant les trois jours que Joseph passa avec nous, je répondis au P. Pacifique à peu près en ces termes: a Vous trouverez dans celte lettre la solution de tous les cas que vous avez exposés à Mgr de Nanking. Je vous envoie cent taëls (environ 700 francs). J'entrerai l'année prochaine en Corée. Je ne veux point que les jeunes élèves qui sont avec vous sortent de la mission avant que je les aie examinés. Le soin de choisir un lieu propre pour ériger un séminaire, me regarde exclusivement. Tâchez de soutenir les Coréens dans leurs bonnes résolutions; réunis.sez vos efforts au.\ miens, pour les engager à remplir leurs promesses. »

« Je tâchai de ranimer encore le couraçjedes Coréens. Je leur disais en substance : « Je suis au comble de la joie de voir ((ue, fidèles aux lumières de l'Esprit-Saint, vous avez enfin ouvert les yeux sur vos propres intérêts. Mettez-vous sous la protection de

(r L'original de celle ieUre élanl on chinois, les .si:4naliircs sont ir.insrrilcs d'après la prouuiicialion chinoise. Ce sonl les iioiiis, bien connus de nos

tedeim, d'Augustin Niou, Charles et François Kim.

Digitizi

Dieu, implorez le secours de sa sainte mère, de vos anges et des saints, et exécutez avec cournge et confiance la généreuse résolution que vous avez prise. Il faut se confier en la Providence, mais il faut aussi Taider ; elle ne fera rien sans nous. Confiezvous entièrement à sa conduite, assurés que le bon Dieu terminera beureusement Tœuvre qu'il a lui-même commencée. Je vous envoie les cinq cents laëls que vous avez demandés, el les autres objets cjiio Joseph vous remplira. Quant aux deux jeunes gens qui sont coniiôs au P. Pacilique. je veux qu'ils rcstml encore, jusqu'à ce que je sois entré. C'est à moi de choisir le lieu convenable [)Our les préparer au sacerdoce. S'ils sortent de la Corée sans mes ordres, ils ne seront jamais prêtres. Si les chrétiens du Léao^tong vous disaient que l'évéque de Gapse ne pourra point entrer en Corée, parce que personne ne veut lui donner asile dans cette province, vous leur répondrez : Notre évèque n*a pas besoin de votre secours pour se rendre aux frontières, il saura se passer de vous. »

« Le 20 janvier, premier jour de Tan chinois, Joseph repartit pour Péking. Nous nous quittâmes, j*allais presque dire pour ne plus nous revoir. Peu s'en est fallu ([u il ne soit devenu victime de son dévouement, car il mit, à son ordinaire, un grand zèle et une activité singulière pour terminer heureusmicnl celte alVairc. 11 partit au ris((ue de ne trouver h se loger nulle part, car, à cette époque, personne ne se met en voyage, et toutes les hôtelleries sont fermées.

« Pendant son absence, je reçus des lettres de Macao, qui m^annonçaient la persécution du Toog-king et de la Cochinchine, et la mort du vénérable évèque de Sozopolts, Mgr Florent. Cette nouvelle aigrit encore la douleur que j^avais éprouvée quand je dus me séparer de ce respectable prélat, que je regardais comme mon père. Le souvenir de ses vertus et des bontés qu'il a eues |)Our moi me rendra sa niéuioii e toujours chère. Les chagrins (pie me causèrent tant de tristes événements arrivés coup sur coup, el rin(piiélude que me donnait une en! reprise (pji semblait presque désespérée, furent un j)eu adoucis par la nouvelle du glorieux martyre de notre confrère M. Gagelin, el par la réception du rescrit de la Propagande qui, daignant satisfaire vos vœux et les miens, confie définitivement la mission de Corée aux soins de notre Société.

<K Le 7 février, Taffaire fut entièrement terminée à Péking. Joseph remit entre les mains des Coréens Fargent convenu, avec quelques efTels ; et les Coréens lui donnèrent un habillement com-

plei, dont il devait se revêtir à la frontière. Le R. P. Saé, lazariste chinois, me prêta la somme dont je viens de parler. Elle a

été restituée au procureur des PP. Lazaristes à Macao. « Le 15, les Coréens m'écrivirent lu lettre suivante :

• (c Après avoir lu la lettre qui nous a été envoyée par maître Ouang à Péking, nous rendons grâces à Dieu (tour le bienfait spécial accordé à notre royaume. \ai Corée était autrefois une contrée couverte des ténèbres de Tinfidélilé. 11 y a un peu plus de quarante ans, la religion sainte commença à y pénétrer. Dans la suite, le P. Tcheou (Tsîou) vint en Corée, mais il fut martyrisé; depuis trente ans, le troupeau a été privé de pasteur. Contre notre attente, Fanoée dernière, le prêtre Yu vint pour lui succéder : maintenant encore, il y a un évéque qui a solennellement promis de venir en Corée pour procurer le salut de mille et mille personnes.

« Peut-on espérer un si grand bienfait des seules forces bumaiiics? Vraiment, il faut se presser de rintiodiiire ; mais le temps n'est pas encore venu; il laui attendre jusqu'à l'hiver de rannéc courante, alors nous irnilerons de celle affaire. Il n*cst pas nécessaire de prendre encore conseil à la neuvième lune; ce projet est ajourné certainemeni h la onzième lune, du 15*' ou 16® jusqu'au 23® ou ^4^^ jour de la même lune, et nous donnons cette époque comme probable et non point comme certaine, parce qu'il n'y a point de jour déteminé. Nous espérons que, d\après nos instructions, vous viendrez d*abord à la ville de Fong-hoang (la ville de Taigle) ; et là nous examinerons le temps et les circonstances favorables, et nous traiterons prudemment cette affaire suivant que les occasions Fexigeront. et ce sera pour le mieux.

<( Nous remettrons au P. Pacifique Yu les cent taëlsqu'on nous a donnés pour lui ; nous empoi lons avec nous les cin(j cents taëls que nous avons re^us pour préparer un lieu à l'évéquc et pour l'introduire. Quant aux marchandises chinoises, nous h's vendrons ([uand nous serons parvenus en Corée, et le j)ri\ sera employé à faire des achats pour l'évèque. Ne soyez pas en sollicitude sur tout cela. De plus nous avons reçu des missels, des livres et autres objets sacrés ; nous les remettrons à qui de droit, selon le catalogue qui nous a été donné par le maître Joseph Ouang. Nous espérons cependant que Monseigneur priera le bon Dieu qu*il daigne nous bénir et nous protéger dans tout notre voyage, dans tous les chemins et dans tous les lieux, et dans tous

les icnips que nous traiterons du moyen de vous introduire. Que le bon Dieu proléj^'e toutes les âmes de la Corée pour la gloire et la sanctification de son saint nom ! Pour les autres choses, nous ne pouvons point les rapporter en détail.

« S'il se trouve, dans la suite, des missionnaires européens qui veuillent venir en Corée, nous les recevrons volontiers, nous ne manquerons point à notre parole. Nous désirons que Monseigneur soit tranquiUe et en paii. Ce que nous espéronsmlUe et dix mille fois.

« L'an 1835 de l'Incarnalion, le 18*^ jour de la première lune, à Péking, dans l'église du midi.

(( Augustin Liéou (Niou), Charles Tchao (Tsio), François lîin (Kim). »

« Le même jour, ils écrivirent aussi une lettre au Pape, suivant le désir que j*en avais témoigné. En voici la traduction :

« Au trône du Souverain Pontife,

« Nous pécheurs, Augustin et les autres, osons en tremblant et en renouvelant plusieurs fois notre humble salutation, adresser

celte lettre au trône par excellence. Nous osons, peut-être avec trop de liberté, souhaiter à Voire Sainteté une heureuse et constante santé, et la félicité parfaite. Nous n'avons eu dans la Corée, pendant jilus de trente ans, aucun pasteur, depuis (|ue le P. Tcheouaétémisà mort. Durant ce temps, nous, brebis du souverain pasteur, n'avions point de pâturages, nous étions dans la tristesse et dans le deuil. Heureusement, par un effet de la miséricorde divine, Tannée dernière, à la onzième lune, le prêtre Vu est venu en Corée, et il est entré tranquillement et sans éprouver aucun danger ; depuis un an nous le conservons en paix.

« Et voilà que maintenant, par surcroit de bonheur, révêque Sou (1), par les mérites du précieux sang de Nolrc-Selgneur Jésus-Christ répandu sur la croix, bravant dix mille fois la mort (pioiqu'il n aii (pi une seule vie, s'exposant à mille travaux et à cent mnllitMirs, veut absolument entrer dans notre royaume, pour glorifier votre nom. Méprisant la vie et la mort, les dangers cl les périls, il a résolu de franchir les frontières. Il n'a d'autre but <|ue de remplir sa promesse. Son ardeur, son amour et son affection sont semblables à un feu ardent. Ëmus au-dessus de toute

(1) Num chinois de Mgr Bru^uièrc.

expression, nous sommes attendris jus([u*aux larmes, convaincus que nous sommes qu^un pareil bienfait ne nous est accordé que par une faveur spéciale de Dieu, qui veut sauver toutes les âiues de notre royaume.

« Le moyen que nous mettrons on usage pour inlroduîrerévéque sera le même que nous avons employé pour le P. Pacifique. Celte année-ci, à la onzième lune, nons attendrons aux frontières, nous ferons nos efforts pour le faire entrer heureusement. Si le bon Dieu nous protège, ce qui est difficile ne sera point difficile, et ce qui est dangereux ne sera point dangereux.

« Prosternés aux pieds de Votre Sainteté, nous avons la confiance qa*elle daignera avoir compassion de nous, pécheurs que nous sommes, qu'elle priera sans interruption pour la paix de la sainte Eglise, l'extirpation des superstitions et la gloire de son nom dans la Corée, prêtant son secours à nous tous, afin que tous ensemble nous monlions au rovaumc des cieux. Or, ne serace pas là le plus grand des bonheurs? Si, dans le suite, d'autres missionnaires europroiis désiraient venir en Corée, nous les recevrons volontiers pour gloritier ensemble votre nom. Nous serons fidèles h nos promesses.

« A Péking, dans Téii^lisc du midi (la cathédrale), le i9 de la première lune, Tan 1835 de l'inrarnation. Nous pécheurs, Augustin Liéou (Niou), Charles Tchao (Tsio), François Kin (Kim). »

« Quand mes affaires furent ainsi terminées, je m*occupai de

celles de mes confrères. J'aurais désiré que nous pussions entrer tous les trois dans la même année : l'un à la neuvième lune, l'autre à la ofizième, et le troisième à la troisième lune suivante ; ma demande ne fut pointagréée. Joseph, qui était mon interprète, me répondit ainsi : « Les Coréens promettent de recevoir tous les missionnaires européens qui leur seront envoyés, mais ils n'en recevront qu'un à chaque fois, et seulement à la onzième lune, pour les raisons suivantes : 1" parce qu'à celle épocjue, le grand fleuve qui sépare la Tartarie de la Corée est gelé ; on le passe sur la glace ; parce que c*esl le temps où Ton porte le grand bonnet de poil qui couvre presque tout le visage ; ^ parce que dans les grands froids on ferme la porte de Fappariement où Ton loge, quand les voyageurs sont entrés ; par là, on est moins exposé à la vue des curieux et des importuns. Je n'ai point fait d'instances, parce que vous m'avez recommandé de leur laisser pleine liberté; du reste, Mgr de Nanking m*a chargé de vous prévenir de ne

Oiyi;

point envoyer de courrier dans le Léao-tong sans avoir reçu une letirc de sa part. »

« Pendaut que j'étais an ChaDg-si,uD catéchiste qui a été longtemps au service de Mgr le vicaire apostolique de cette provioce, me promit d'aller, quaod je voudrais, louer une maison sur les frontières de la Corée. Quand je fus assuré de la bonne volonté des Coréens, je crus devoir accepter celte ofTre. Sans ce moyen, il me paraissait trop dangereux de passer quelque temps aux frontières, logé chez des païens.

« l.e 30 mars, j'envoyai donc un courrier au Cliaug-si pour avertir ce calécliistc et ranioiifr avec lui.

(( Pendant la nuit du au 3avril, (juelques séditieux d'un district du Cliang-si, peu éloigné du domicile de Mgr le vicaire apostolitjue, égorgèrent le mandarin du chef- lieu, sa famille, ses domestiques, sa garde, et après ce massacre ils mirent le feu à la maison ; deux individus seulement purent se sauver pendant Tobscurité. Bien des personnes sont persuadées que les meurtriers sont de malheureux Chinois poussés k bout par les exactions exorbitantes de leur mandarin. Les confrères de celui-ci, dont la conduite n*étail pas meilleure, craignirent d*élre recherchés ; ils firent courir le bruit que c*était une conspiration tramée par les Pe-lien-kiao, ou sectateurs du nénuphar blanc, société secrète dont le but est de renverser le srouvenicinciil et la dvnaslie lai tare. Le premier mandarin militaire du distriri lu aussitôt cerner la ville, plaça des corps de garde dans tontes les avenues, se saisit de tous les gens >uspcrls, et, comme c'est l'ordinaire, tit arrêter tous les chrétiêfjs qu'il put trouver. On sait ((u'il n'y a parmi eux aucun i*e-lien-kiao, que leur religion les oblige à rester lidèles à leurs princes et aux magistrats; mais n'importe, le christianisme est une religion prohibée par le gouvernement, il faut la persécuter: il n'arrive point de funeste événement dont les chrétiens niaient à souffrir. Parmi les chrétiens que ce chef militaire fit arrêter, se trouva un prêtre chinois. Ce malheureux accident mit le Chang-si et les districts voisins en rumeur : le gouverneur général publia unédit foudroyant contre les Pe-lien-kiao et contre toutes les sectes prohibées, parmi lesiiuelles il comprenait la religion chrétienne, (pi'il nommait expressémenl. Par une contradiction inexplicable, il défendait d iniiuiéter les bonzes, de quel- (jue secte qu'ils fussent, quoii^u'on en eût arrêté (|iielques-uns, comme convaiiicns d'être Pe-lien-kiao. Tout sembhiil présager une persécution générale dans lo Chang-si. A Ta-juen-fou, métropole de ia province, on avait commencé à procéder contre les

chrétiens : un eerlain nombre avait été conduit en prison. Mgr du Chang-si et ses prêtres prenaient des mesures pour détourner Torage qui grondait sur leurs têtes; il était k craindre que mon

courrier et ceux qui venaient de Macao ne fussent arréiés avec les effets et les lettres qu'on envoyait d'Europe. Un pareil malheur aurait compromis toutes les missions du nord de la Chine et do la Tartarie. Mgr du Clian^ç-si m'écrivit et me manifesta scscrainies ; mais le bon Dieu permit que l oras^e se dissipât au moment même qu'il commençait k éclater. Lïdit de persécution contre les chrétiens fut révoqué le second ou troisième jour aprîîs sa publication ; le missionnaire chinois et les autres chrétiens arrêtés en différents endroits fureul relâchés; mon courrier et ceux de 3Ionseigneur arrivèrent heureusement au Chang-si. Ce prélat, sachant que je n'avais point d'argent, m*en envoya par le catéchiste que j'avais fait appeler. Je lui ai restitué cette somme.

« Le 1 1 mai, mes gens arrivèrent à Sivaiig. Le 13, ce catéchiste et deux autres courriers, dont les talents et le mérite consistaient seulement dans leur bonne volonté, se mirent en marche pour la Tartarie orientale. Trois jours après leur départ, ils arrivèrent au chef-lieu de notre arrondissement. Ils \oulaient se munir d'un passeport pour passer librement un poste que les Chinois euxmêmes ne franchissent qu'avec peine, mais les circonstances n'é-^ taient rien moins que favorables. Le mandarin qui devait délivrer ce passeport venait de recevoir ordre du vice-roi d'examiner tous les voyageurs, principalement ceux qui venaient de Ghang-si, de garder exactement toutes les avenues qui conduisent à la grande muraille, de peur (jue (|uelqu'un d'eux ne s'échappât en Tartarie ; en un mot, de faire des visites domiciliaires dans tous les endroits suspects, principalement dans les hôtelleries. Mes gens hrent sonder les intmlions du mandarin. Celui-ci répondit (pi'il leur accorderait un passepori, mais il voulait au préalable connaître les voyageurs, leurs noms, leur patrie, etc. Comme il y avait parmi eux deux Chang-sinois, ils n osèrent point s'exposer àsubir cet examen, craignant d'obtenir, au lieud*un passeport, un mandat d arrêt qui les constituerait prisonniers. Us m'écrivirent pour me demaniler mon avis. « Si vous ne pouvez point obtenir de passeport, leur répondis-je, retournez sur vos pas et prenez votre chemin par le nord de la Tartarie. » 11 parait que cet expédient ne leur plut pas : ils partirent sans passeport. Tout semble annoncer qu'ils ont franchi sans danger et sans difficulté le poste dont je viens de parler. Si notre entreprise réussit, les hommes ne seront pour rien dans le succès; la divine Providence aura tout fait.

« Cependant, l'orage (jui s'était formé au Chang-si vint nousalteindrcenTarlaric. Le t^ouverneur du Cliang-si avait fait instruire le vice-roi du ïeliy-ly du mallieun'ux événement dont j'ai parlé et du sou|Hon qui pesait sur Ifs Pe-lien-kiao. Celui-ci montra un zèle aussi ardent, pour le moins, que son collèî]:ue : il parut bientôt UQ décret qui ordonnait aux mandarins ioférieura d'informer contre les Pe-lien-kiao et les dirétiens. Le mandarin de notre arrondissement méprisa cet ordre, et déclara à ses officiers qu'il n'entamerait aucune procédure contre les chrétiens : «Je connais, dit-il, par rexpérience de mes prédécesseurs, qu'il est dangereux d*inquiéter les chrétiens; de pareils procès ont toujours nui à ceux qui les ont suscités. » Un autre mandarin, duquel nous dépendons en premier ressort, a montré encore plus de fermeté ; il a résisté jusqu'à ce jour aux ordres réitérés plusieurs fois de |)roeéder contre les chrétiens ; il a même tait prévenir ceux (!♦* Sivan^' d»^ donner la hastouuadeà tous les satellites qui viendraicul les iu(|uiéler, parce (|u'ils seraient venus sans ordre. Cependant, à n'en juger (jue d'après les apparences, dans une persécution, Sivangdevrail être le plus exposé : les mandarins et tous les païens du voisinage savent que c'est comme la métro* pôle de tous les chrétiens du district; plusieurs mandarins n'ignocent pas qu'il y a une église, et qu'actuellement même on en construit une autre plus vaste et plus belle; ils connaissent les principaux habitants du bourg : on ne doute point qu'il n'y ait des missionnaires. Mais Dieu n*a pas permis qu'aucun malheur nous arrivât. L'affaire des Pe-lien-kiao n*aurait pas eu de suites fâcheuses, sans un autre accident qui faillit causeruo embrasement général.

« Le 17 juin, à sept heures du soir, message extraordinaire, dont voici le résumé: « Le vice-roi de la province, prévenu qu'il y a des niissiuiinaires européetis cachés à Sivang, a duiiué ordre au mandarin de rarrondissemeut de les laire prendre à l'instant. Prenez la fuite à l'heure même, et cachez-vous où vous pourrez ; peut-être que le mandarin et les satellites sont en chemin pour vous saisir. La nouvelle est certaine; les officiers du mandarin, instruits de cet ordre, ont averti le chef des chrétiens du district de se tenir sur ses garde;» et de prendre des mesures de sûreté. » Cette nouvelle, qui paraissait ofBcielle» jeta Talarme partout. On serra au plus vite dans de profondes cavernes tous les objets de religion, et ceux qui pouvaientdirectement ou indirectement faire soupçonner ou réveiller Tidée d'un Européen. Nous travaillâmes jusqu'à une heure après minuit. Gela fait, on nous relégua, à

petit bniii, dans une caverne. En attendant le cours des événements, on plaça des sentinelles à certaines distances, pour être prévenus à temps de Tarrivée de Tennenii : alors nous aurions gravi la montagne. Les deux chefs du bourg nous donnèrent de grandes marques de dévouement. J*admirai leur charité; ils oubliaient leur propre danger pour ne s'occuper que du uùtre; cependant ils étaient bien plus exposés ([ue nous.

« Le 18 et le 19, nouveaux niess.ii^es. Ce ne sont point les Européens qui sont Tobjet des poursuites du vice-roi ; on ignore même s'il y en a un seul dans toute la province: c'est un mandarin militaire qui est la cause de ce inallieureux événement. Cet officier, promu à un grade supérieur, est allé remercier le vice-roi ; celui-ci lui a demandé s il y avait des rebelles Pe-lien-kiao dans son district : « Non, Excellence, dit-il, il n'y a point de Pe-lienkiao, mais il y a beaucoup de chrétiens. » Ce méchant homme, ennemi secret des chrétiens, s'est plu par des rapports calomnieux à les rendre suspects et odieux au mandarin ; il a obtenu un ordre adressé au gouvernement de Sueng-ho-fou, pour informer contre eux et conire le missionnaire du lieu désigné. Le prêtre, averti à temps, s'était sauvé à la faveur de la nuit. Pour comble (le malheur, rotliciiT militaire, accusateur et ennemi personnel des chrétiens, a été chargé de faire les recherches : il a arrêté tout ce qu'il en a pu trouver, hommes et femmes, et lésa fait traîner à Sueng-lio-fou. Il a même dépassé les limites de sa juridiction , il s'est permis de faire des arrestations dans uu district étranger. S'il eût été question d*une affaire purement criminelle, il eût été sévèrement puni ; mais en Chine, comme ailleurs, lorsqu'il s'agit d*une incrimination contre la religion chrétienne, tout est permis ; on peut impunément se moquer du droit et de la justice, et faire violence aux lois. Cependant le mandarin civil, à qui il appartient de porter la sentence, indigné de la conduite irréguliére de rolficier militaire, a fait délivrer ton les les femmes et un bon nombre d hommes ; il n'a retenu prisonniers que dix à douze chefs de tamilles.

« Cette injuste inquisition a réveillé la cupidité de quelques autres mandarins civils et militaires. 11 y a eu plusieurs chrétiens persécutés en certains districts ; quelques-uns se sont rachetés à prix d*argent; d'autres ont été cruellement tourmentés, et condamnés à de fortes amendes. Nous apprîmes, il y a peu de jours, qu'un .saint vieillard connu de tous les missionnaires a été frappé d'une manière inhumaine. Ce vénérable confesseur, craignant de 2»uccombcr aux tourments, a offert envii on quatre mille francs au

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mandarin j)uur n être \yd> lournienlé (iaviuilai<e. Ce niini>ire de Fenfer lui a ré|>oiidu : « Non, tu aposlasieras, el de plus lu me donneras cette somme.» Lesaiotconfesscur atenu ferme. Plusieurs ont pris la fuite, aimant mieux perdre leurs biens que de s'exposer à perdre la foi. Quelques-uns se sont réfugiés chez nous. Le mandarin duquel nous dépendons immédiatement a encore refusé de faire des informations contre les chrétiens: Dieu veuille le confirmer dans sa bonne résolution !

« Le "23, le eatéehi^le de Sivant,', niù par un motif de compassion excessive, nous lit sortir de notre caverne et nous ramena à notre preniiei doniieile. Nous étions passablement bien dans cette habitation soulcriaine. Ces eavei nes ne ressemblent pas à celles que la nature a creusées dans les montaj^nes: ce sont des habitations ))réparées de main d'homme dans le llaoc d'une colline; on y trouve toutes les petites commodités qui sont dans les pauvres cabanes bâties en plein air ; il y a des familles entières qui passent leur vie dans ces obscures retraites. Cependant Tair y est humide et malsain ; comme il n*y a qu'une seule ouverture qui est souvent fermée, il circule difficilement. Le 26, une nouvelle alerte nous obli|,'ea de fuir une seconde fois ; nous allâmes chercher un asile dans une vieille baraque, sur une montagne. Le 3 juillet, un nouveau motif de euniitassion nous fil rapj)eler i» Sivani^ : peu s'en fallut que nous ne lussions obligés de fuir pour la troisième fois.

u Le 7, un nouveau message nous lit prendre de nou\elles mesures de sûreté. Depuis ce temps jusqu'à ce jour, nous sommes entre la crainte et l'espérance. Le vice-roi est fort mal disposé; il a répondu à la consultation du mandarin de Tarrondissement qu'il fallait continuer les recherches, ce qui signifie qu'il faut en venir à une persécution générale. Celui-ci a jusqu'à présent éludé cet ordre. . .

« Vers la fin de juin, j'envoyai un courrier pour aller chercher Joseph, dont je commençais à être fort en peine. Sur la route,

cet homme rencontra un prêtre chinois qui lui lit rebrousser chemin pour nous anuoueei" la prochaine arrivée de M. Mouly, lazariste français. Lu effet, ee missionnaire parvint à Sivani,^ le 1:2 de juillet. Il passa sans danger dans tous les lieux oii la persécution était le plus violente : le bon Dieu le protégea d'une manière particulière. Chemin faisant, il alla loger chez un chrétien qui avait été visité, ainsi que bien d'autres, par le mandarin du district ; peu après son départ, le mandarin revint et fit conduire en prison tous les chrétiens qu'il trouva dans cette maison et ailleurs. Un

pea plas tôt oa uo peu plus tard, M. Mouly était certainement arrêté, et un si grand malheur aurait donné à la persécution une intensité terrible.

« Le 6 juillet, j'envoyai, pour la seconde fois, le même courrier sur les traces de Joseph. I.e journal impérial avait, dit-on, annoncé que trente barques, du nombre de celles ([ui apportent le riz à l'omiuTCur, avaient été brûlées. Trois cents personnes avaient péri dans Tincendie ; on crut bientôt (jue Joseph était de ce nombre. Je ne pus me persuader qu'un tel malheur lui fût arrivé ; je ne pouvais point concevoir d'abord comment trente barques qui naviguent à une disunce plus ou moins grande les unes des autres, auraient péri par un même incendie : cependant Tannonce officielle d*un événement qui n*étaît contredit par personne, me causait les plus vives appréhensions.

« Enfin, le 8 septembre, il arriva à Sivang dans Tétat le plus pitoyable ; il était couvert de plaies et de tumeurs. Le froid qu'il avait supporté en Tartarie et sur la route de Péking, ajouté à l'humidité et aux vapeurs malsaines de sa barque, l'avaient mis dans ce triste état ; il est encore dans une inij)Ossibilité complète, je ne dis i)asde marcher, mais même de voyaf^er à cheval ou dans UQ chariot. Cependant son courage est toujours au-dessus de ses forces; il voit bien que, dans la circonstance actuelle, sa présence m'est très-nécessaire.

« Le funeste événement dont j'ai parlé plus haut s'est trouvé vrai, du moins en partie. Plusieurs barques du nombre de celles qui portent le riz à Tempereur, ont été brûlées dans le fleuve Yang ; un grand nombre de matelots et de voyageurs ont péri dans l'incendie ou dans l'eau, en s*efforçant de gagner le rivage. Ces barques étaient à l'ancre, et à côté les unes des autres. On attribue cet accident à la malveillance. L'é(juipai<c de plus de cent autres. barques s'est révolte contre ses chefs, ils les ont égorgés ainsi que bien d'antres personnes ; les uns sont morts dans cette rixe, les autres ont pris la fuite : ceu.x qui sont restés sont entre les mains de la justice ; eofin quelques autres barques ont été brisées parle courant, en remontant une cataracte on chute d'eau. Joseph s*est trouvé dans la bagarre, il a été témoin de tous ces funestes accidents ; mais le bon Dieu Ton a préservé comme par mirade, il en a été quitte pour son infirmité.

« La persécution contre les chrétiens de ce district eommence à se ralentir, mais elle n*a point entièrement cessé. Neuf de ces généreux confesseurs ont été condamnés à l'exil perpétuel en Tartarie. Pendant ({u'on les conduisait de leur canton au chef-lieu

T. n. — L'&GL18B db cor&e. 6

— aide rarrondissemeot, les archers se sont arrêtés dans une auberge paar se rafraîchir. Un prêtre chinois, qui attendait Foccasion favorable, a profité de la circonstance poar les confesser ; trois ont reçu la commonion. Le missionnaire aurait bien youIu les communier tous ; mais les satellites ont vonlii continuer leur marche, et il n'était pas prudent de se trouver avec les prisonniers à leur arrivée.

« II paraît (jne les premiers (jui furent arrêtés au mois de juin, au nomlire de douze, seront roiidamnés ii un exil de dix ans. On ignore quelle sera la destinée de ceux qui ont été cruellement fustigés dans une petite ville voisine. Le mandarin qui les a fait tourmenter a été appelé par le vice-roi de la proviuce ; on oe sait pourquoi.

(c Leshabitants de Sivang, et les missionnaires aussi, n*ont pas Tair de craindre. Quoique nous soyons presque au centre des endroits où la persécution est allumée, les chrétiens de ce pays-d n*ont point interrompu la construction de leur église : elle est enfin achevée; elle est belle pour un bourg si misérable; peut-être Test-elle trop. Un tel édifice, (jue Ton peut appelerà juste titre la merveille de cette partie de la Tartarie, pourrait bien attirer l'ailention de (juelque mandarin peu favorable au christianisme, et causer sa ruine et celle des chrétiens. Après Péking, Macao et le K<i-kien, je ne connais que Sivang qui ait un édifice public consacré au culte divin. Depuis quelques jdurs, nous nous trouvons huit missionnaires réunis à Sivang, savoir : un évéque européen, deux missionnaires aussi européens, cinq prêtres chinois, non compris bon nombre de catéchistes et quelques élèves du sanctuaire. En voilà plus qu'il n'en faut pour tenir un synode en forme.

« Aucun des courriers que j*ai envoyés au Léao-tong, pour me préparer un logement, n'est encore de retour; cependant, à moins de (luehiue fâcheux accident, Faffaire devrait être terminée depuis longtemps, et mes courriers devraient être arrivés

depuis plus de cinquante jours. L'argent qu'on m'avait envoyé

par le Cliang-si est parvenu heureusement entre les mains du vicaire a[)Os(oli(iiie de cette province. <>e prélat a eu la bonté de m'en prévenir ; il m'a fait dire de lui indiquer le moyen de me le faire remettre h Sivang. J ai eiivoyé des gens pour le prendre et me l'apporter. Personne ne parait encore. Un mois ou ([uarante jours auraient suffi pour aller et pour revenir : il y aura bientôt deux mois qu'ils sont en route sans que je puisse avoir de leurs nouvelles. Que la volonté de Dieu soit faite !

« Joseph va mieux, mais il n'esl pas enlièromfnt <^\iôv\ ; son courage ne Ta point abandonné. Nons parlons mercredi prochain, Tdumoisd'oclobre.Nousavons acheléun pet il chariot ijui ressemble assez u une brouette ; il nous coûte sept francs, y compris 1 attelage. Oq nous donne deux chevaux pour la somme de cent quarante francs, et un troisième pour rîeu : nous formons une petite caravane. Nos gens s'arment de toutes pièces; nous devons marcher pendant deux cents et quelques lieues à travers les montagnes et des déserts remplis de voleurs et de bétes féroces ; d'un jour à l'autre on nous annonce quelque nouvelle spoliation. Ordinairement ces voleurs ne tuent point, à moins (pi on ne fasse résistance ; ils se conlenlenl de dévaliser les voyageurs, quelquefois ils leur enlèvent jnsiju'à leurs babils. Or, dans la circonstance actuelle, une telle spoliation équivaut à un cruel assassinat ; car, quoique nous soyons encore dans le mois de septeml)re, il gèle néanmoins bien fort. Le pays que nous allons traverser est encore plus froid que Sivang. Après un mois de marche, nous entrons dans le Léao-tong ; dans cette province, la température est un peu plus douce, mais les habitants ne nous sont guère favorables. Je prévois d'avance qu'aucun chrétien ne voudra nous donner un asile, même en passant. Ils ont une peur terrible des Européens ; si nous ne pouvons pas vaincre leur opiniâtreté, il faudra, bon gré, mal gré, prendre logement chez les païens. Au commencement de la onzième lune, nous irons à Textréme frontière, oh se tiennent les foires ; alors nous serons nécessairement seuls parmi des milliei*s d'inlidèles, et entourés de la gendarmerie chinoise qui se trouve là tout exj)rès pour faire rançonner les commerçants et examiner les étrangers. Si nous itouvons, nous construirons une petite i):iraque ; nous aurons l'air de faiic le commerce, et nous attendrons avec résignation l'arrivée des Coréens. Quand ils seront venus, supposé encore ([u'ils viennent, nous entrerons si le bon Dieu le veut. Notre situation est bien critique; poor comble d'embarras, mes compagnons de voyage sont sans eoorageet sans capacité; heureux encore d*avoirpu trouver trois hommes qui aient voulu courir les chances d*un pareil voyage. Du reste, je m*inquiète peu des suites de cette périlleuse entreprise, j'ai remis ma destinée entre les mains de Dieu, je me jette entre les bras de la divine Providence, et cours téte baissée à travers les dangers, jusqu'à ce que je sols arrivé au terme de ma course.

« P. 5. — Bonne nouvelle î il me vient de l'argent du Changsiavec un excellent guide, qui cousent à uraccumpagnerju.squ'aux

portes de la Corée. Le Chaog-si a un nouvel évèque; Mgr le vicaire apostolique de cett^ province vient de sacrer pour son coa^juteur le révérend Alphonse, religieux franciscain, oé à Naples. G*est un excellent sujet, j'ai l'avantage de le connaître : il a toutes les qualités nécessaires à un grand évêque.

« Pour surcroît de bonheur, les chefo des courriers que j'avais envoyés au Léao-tong arrivent (4*^ octobre)* On m'a loué une maison assez spacieuse à une petite demi-lieue de Tendroit où se tiennent les foires entre les Chinois et les Coréens ; le prix du loyer est do cent cinq francs pour l'espace d'une année.

« Je termine ici cette longue relation, dont vous recevrez la suite par le prochain courrier.

« Sivaog, Tartarie oceidenlale, le 5 octobre 1835.

« f Bahthélemy, évéque de Capse et vicatrc apoëtolique de la Corée, »

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