CHAPITRE IV
■ort de Mgr Bruguiére. — M. Maubani péoëlre en Corée.
Mgr firugoière était arrivé aax portes de sa mission . Ce voyage de trois aos, ces fatigues, ces privations, ces contrariétés sans nombre, n^avaient fait que purifier son cœur et augmenter sa charité. Comme récrivait son hôte, M. Mouly, alors missionnaire a Sivang ou Si-ouen-tse, et qui fut depuis vicaire apostolique de la Mongolie : La pusillanimité des Coréens et les nombreux obstacles qui se sont successivement présentés, affligent Mgr de Capse, sans ralentir toutefois son zMe ni son courage. Il a fait, en traversant la Chine, un rude apprentissage de misères et de contrariétés; l'impéritie de ses courriers lui a fait subir infiniment plus que ne souffrent ordinairement les autres missionnaires ; il a donné les plus beaux exemples de patience, de pauvreté et d^obéissance à ses conducteurs. Des personnes respectables, du nombre desquelles se trouvent trois illustres prélats de ces pays^ci, peuvent désespérer de la réussite de sa noble entreprise; lui seul, comme un autre Abraham, sait espérer contre tonte espérance. Puisse le Dieu tout-puissant, qui bénit ordinairement les bonnes œuvres les plus traversées, bénir celleci et faire arriver heureusement le pasteur au milieu de son cher troupeau î »
Plusieurs autres causes encore avaient contribué à rendre le voyage de Mgr Bruguiére aussi pénible et à entraver ses efforts. 11 ne connaissait ni la langue ni les coutumes chinoises», et cette iporance, on peut facilement Timaginer, multipliait pour lui, k chaque pas, des difficultés que n eût pas rencontrées un missionnaire habitué à la Chine. De plus, Dieu, qui Tavait enrichi de si belles qualités du cœur et de l'esprit, ne les lui avait pas données toutes dans une égale mesure. Comme beaucoup d'hommes de grande science et de grand talent, il manquait un peu de celte fécondité de ressources, de ce sens pratique, que ni le courage ni la science ne peuvent suppléer. On peut ajouter <|u'à part de rares et nobles exceptions, les missionnaires, soit européens, soit chinois, qu'il rencontra sur son passade, devenus d'une timidité excessive à la suite de continuelles persécutions, craignant à chaque minute de voir la Chine eu feu et toutes les chrétientés ruinées à son occasion, ne favorisèrent pas assez son généreux dessein.
Mais le plus grand obslacle, sans contredit, fut Topposilion presque maaifesie du P. Yu, ce prêtre chinois envoyé directemeoi en Corée par la Sacrée Congrégation de la Propagande, pour préparer les voies au vicaire apostolique. Il désirait rester seul chargé de la mission de Corée sous la juridiction de Tévéque de Péking, et en conséquence avait projeté d*envoyer en Chine de jeunes Coréens pour y être instruits et promus aux ordres sacrés. Revenus dans leur pays, ils auraient pris soin de la chrétienté, sous sa propre autorité. De cette manière, on pouvait se passer de l'évèquc et des missionnaires français. Outre ces vues auibilicuses, le P. Yu avait malheureusement, comme nous le verrons, d'autres motifs pour retlouler la présence et la surveillance de 1 evêqiif. H s'efforça donc de faire goûter son plan aux néophytes coréens, leur représenta sous les plus terribles couleurs les persécutions, les désastres qu'entraînerait infailliblement la présence des Européens dans leur pays, persécutions et désastres qu'il devenait inutile de provoquer, puisqu'on pouvait avoir des prêtres autrement. Ces pauvres chrétiens, épouvantés à la pensée d'nn pareil danger, heureux d*ailleurs de posséder enfin un prêtre après Tavoir si longtemps demandé et attendu, entrèrent dans les vues du P. Yu. C*est ce qui explique les formules dilatoires et embarrassées de leurs premières leltreshMgr Bruguièrc. Mais bientôt, grâce à l éuergique insistance de ce dernier, la foi l'emporta sur la crainte ; ils entrevirent le péril où ils éuiieut de désobéir au Souverain Pontife, en refusant le pasteur {{u li leur envoyait, et |)romirent de venir à la oûzièiue lune de 1835 recevoir leur évêquc à la frontière.
Tous les obstacles étaient donc levés, et Mgr firuguière allait entrer enfin dans cette terre promise où, selon son expression, devaient couler pour lui des torrents de tribulations et de souffrances. Il fit ses adieux au bon M. Mouly, et quitta Sivang le 7 octobre. Mais Dieu, qui n'a besoin de personne pour Taccomplissement de ses desseins, se contente souvent de la bonne volonté des fidèles serviteurs qu'il appelle k l*honneur d*y coopérer. Le courrier qui devait apporter la nouvelle de l'entrée en Corée du vicaire apostoliipie, apporta en échange la lettre suivante de Mgr ûonato, coadjuteur de la mis.siou du Chang-si :
« Au Supérieur du séminaire des Missions-Étrangères.
« Kévérend Monsieur : C'est avec la plus vive douleur que je vous annonce la mort de Mgr Barthélémy Bruguière. Parti du séminaire de MM. les lazaristes français, en Tartarie, le
— ar —
7 octobre 1835, pour se rendreen Corée, il arriva le 19 do même mois à une maison de chrétiens, sor la route, pour se reposer et
y attendre des lettres de Mgr Févéque de Nanking, afin de se rendre au Léao-tong. Le 20, après dîner, il tomba soiidainemeiil malade. Un prêtre chinois, qui raccompagnait, lui donna rextrèinc-onclion. et une heure après il mourut. Deux messagers furent aussitôt expédiés : un pour le Chang-si, lequel nous apporta la fatale nouvelle; l'autre pour Sivang, afin de l'apprendre à MM. les lazaristes et à M. Maubant. Nous ne savons pas encore ce que fera ce dernier; nous nous attendons qu'Use dirigera vers la Corée. Mgr Bmguière avait prédit sa mort ; dans une de ses lettres, il nous écrivait : « Je mourrai dans une terre « étrangère, en Tartarie. Que la volonté de Dieu s*accom- « plisse ! » Il avait assez souffert pour Jésus-Christ : il méritait de recevoir sa récom|)ense. Nous avons la ferme espérance qu'il intercède maintenant dans le ciel auprès de Dieu pour la mission dont il était chargé.
« f A.LPHONSE DE DoNATO, évique de Caradre, »
I^e 1 novembre, vingt-quatre jours après le départ de Févéque de Capse, les courriers qui Pavaient accompagné revinrent à Sivang, et annoncèrent à M. Maubant la nouvelle de sa mort. Le missionnaire était resté dans ce Village pour attendre Toccasion Civorable d'entrer lui-même en Corée, car il aurait été trop dangereux poor deux Européens de voyager ensemble, et d'ailleurs, d*après les conventions faites par Mgr Bruguière avec les Coréens, ceux-ci ne devaient introduire (pfun missionnaire à la lois. Pénétré de douleur, mais habitué, en vrai missionnaire, à vouloir ce (jue Dieu veut, M. Maubant prit immédiatement sa résolution. Il était iro|) tard pour faire venir M. Chasian. 11 partit donc seul par le chemin qu'avait suivi l'évèque de Capse, afin d'aller se présenter à sa place aux frontières de la Corée. Arrivé à Pie-li-keou,. il se fit conduire aussitôt auprès du corps de Mgr Brnguière, qui n'avait pas encore été inhumé, et devant les dépouilles mortelles de ce saint évéque, il put répandre ses larmes et ses prières. Le Si novembre, jour de la Présentation de la sainte Vierge, assisté du P. Ko, prêtre chinois de la mission lazariste, qui avait fermé les yeux k Mgr Brnguière, M. Maubant célébra les funérailles avec toute la solennité possible. Tous les chrétiens du village et des environs y assistaient. Le corps du vicaire apostolique fut inhumé dans une fosse creu-
8ée 8or le venant méridional de la montage voisine, an milieu
des sépultures des chrétiens. On plaça sur eette tombe une pierre où fut gravé le caractère Sou, nom chinois de l'évéque de Capse. C'est là, dans une bourgade ignorée de la Tartarie occidentale, que repose, en attendant la résurrection glorieuse, le premier vicaire apostolique de la Corée.
Sa mission était remplie. Dieu l'avait suscité pour ouvrir la route de la Corée aux missionnaires : lorsque cette route fut ouverte, il alla recevoir sa récompense. L'évéque de Capse a tracé lui-même, sans y penser, son portrait dans une lettre adressée aux directeurs du séminaire de Paris. Parlant des qualités que devait avoir un missionnaire destiné à la Corée, il disait : « Ce doit être un homme solidement pieux, d*un caraotère ferme sans être enthousiaste, d*une constance h n^étre jamais rebuté par les difficultés, les dangers et les contradictions de tout genre dont il sera environné. Ce doit être un prêtre qui se condamne généreusement à tous les sacrifices, et qui ne voie que Dieu en tout. » Tel fut Mgr Rruguière. La prière et la mortification étaient ses vertus favorites. Il observait un jeûne prosijue continuel. Chaque semaine il récitait Toflice des morts. Chaque jour, à la récitation ordinaire du chapelet, il ajoutait le chapelet des sept douleurs, et plusieurs autres prières en l'honneur de la très-sainte Vierge. Chaque jour il réiûtait une prière particulière pour le succès de sa laborieuse entreprise et pour les charitables fidèles de France membres de Tassociation de la Propagation de la Foi, vivants ou morts.
Toutes les lettres de Mgr Bruguière respirent la simplicité et rhumilité apostoliques, et montrent qu'il possédait ces vertus dans un haut degré. « Quoique j'aie passé une partie de ma vie dans des grands et des petits séminaires, écrivait-il au supérieur du séminaire de Paris, je ne suis pas pour cela un meilleur directeur. Je n'ai j»as \v talent de connaître les élèves et encore moins celui de les diriger. » — « Si vous avez trouvé dans ma longue relation, dit-il ailleurs, ([uelque chose qui vous ait choqué, des termes inconvenants, des jugements téméraires ou quelque chose de semblable, daignez m'en avertir charitablement. Je tâcherai, avec laide de Dieu, de me corriger et de réparer le scandale. Je ne crains rien tant qu'un pareil malheur. J'attends de votre charité que vous me fassiez observer tout ce que vous trouverez de répréhensible dans ma conduite. » A cette humilité étaient jointes une douceur et une bonté parfaites qui lui faisaient toujours excuser les fautes du prochain. Lorsque les
actions d autrui étaient (évidemment mauvaises, il se rejetait sur l'intention qui, dans sa pensée, devait toujours être bonne. Et il agissait ainsi lorsque lui-même avait à souffrir de ces fautes qu'il excusait.
Mais la vertu qui brilla le plus dans Mgr Bruguière fut le zèle. C'est ce zèle ardent pour l'établissement du règae de Jésus- Christ qai le porta à se dévouer seul, sans ressource, sans savoir s'il serait suivi par d'autres missioDnaires, pour porter TEvaDgile en Corée, et qui lui fit supporter tant de fatigues. « Je ne sois étonné de rien, écrivaitr-il; je m'atteuds à tout. Quand j*ai demandé cette mission, et quand je Tai acceptée, j*ai prévu tons les travaux et tous les périls que j*aurais à essnyeî*. Josqnli ce moment j'en ai trouvé moins (jiie je ne croyais. Dieu est |)artout, il ne m arrive rien en ce monde que par ses ordres et i)ar sa permission. Ses desseins sont toujours justes et toujours adorables ; mon devoir est de m'y soumettre avec le secours de sa grâce. Je ne m'arrêterai que lorsque je serai abandonné de tout le monde, et qu'il me sera absolument impossible de continuer seul mon voyage. » Lorsqu'il se mit eu route pour la dernière fois, il était déj^ malade, de violents maux de téte le faisaient beaucoup souffrir ; son estomac épuisé rejetait presque toute nourriture ; il ne pouvait marcher qu*avec peine; le froid était très-rigoureux; mais son amour pour Jésus-Christ était plus fort que tous les obstacles, et la mort seule put l'arrêter. L'amour de Dieu, dit le livre de V Imitation, n'est lassé par au «uni' ialigue, resserré par aucune entrave, troublé par aucun ellroi ; mais comme la flamme inextinguible, comme le feu de la torche ardente, il passe et s'élève à travers tous les obstacles. Amor faHijatus mu lassalur, arctalus non roarctatur^ territus non conturbatur ; sed sicut vivcix flamma et ardens facula» sursum erumpit, wmrèquB pertransit .
Après avoir rendu les derniers devoirs à son évèque, M. Maubaot continua sa route. Arrèlons-noos un instant ici pour faire connattre le premier missionnaire français qui pénétra en Corée. Pierre-Philibert Maubant était né k Vassy, dans le diocèse de Bayenx, le^O septembre 1808, d'une honnête famille de paysans. Son j)ère se nommait Charles Maubant, et sa mt^'ie Catherine Ducheniin. Un digne ecclésiasti(|ue, iVappé des eNCt iiciiies cjualités (|u'il avait rem.irquées en lui, se cliargea <le son éducation et ne le perdit point de vue depuis sa preniièie couiniiinion. l.e jeune Maubant, en ellel, se distinguait des enfants de son âge par sa piété, sa candeur et son application à l'élude. Une
bonne femme lui ayant demandé un jour ee qu'il comptait gagner par ses continuelles lectures, il répondit : Je veux m'instruire, et quand je serai grand, j'irai jusqu'au bout du monde prècber les idolâtres. Il tint parole. Après son ordination, il exerça d'abord le saint ministère dans doux paroisses, en (iiialiiê de vicaire ; puis, ayant obtenu de son évêque la permission lonj?temps sollieilee de se consaci er à la vie aposloli(jiie, il enlra au séminaire des Missions-Etrangères le 18 novembre 1831, pour y éprouver sa vocation. La pénurie de missionnaires fut cause qu*on abrégea pour lui le temps ordinaire de cette épreuve, et, dès le mois de mars 183â, il s'embarqua au Havre pour Haeao. Le voyage fut heureux, et après une relâche de quelques semaines à Manille, il arriva en Chine, le il septembre de cette même année.
Destiné à la province du Su-ichuen, il se mît en route pour cette mission, et voyagea quelque temps en comi)agnie' de Mgr Bruguière. La vue de ce courageux évê(jiie, (jui s'en allait, tout seul, au secours des pauvres chréiieiis de (>orée, toucha vivement son coMir. Il s'otiril à raccompagner. M. Maubant n'dlait pas doué de ces qualités brillantes qui préviennent tavorablement au premier abord ; il était sérieux et grave et avait même quelque chose d'un peu rude dans le caractère. Mais le bon évéque de Gapse, considérant la piété, le zèle et le dévouement de son compagnon, Taccepta volontiers pour missionnaire de la Corée.
Nous avons vu, dans la relation du voyage de Mgr Bruguière, comment M. Maubant, après être demeuré quelques mois dans la
petite chrétienté de Hing-hoa, au Fo-kicii, s'était mis en route pour la Corée, avait traversé toute la Chine, et était entré à Péking, en plein jour, monté sur un àne. « Je ne puis revenir de mon éionnemcnt, écrivait alors même l'évéque de Capse, quand je pense qu'un missionnaire européen, sans aucune connaissance de la langue, et i)resque sans guide, a traversé toute la Chine, allant (antét àpied, tantôt monté sur un àne ou sur un chariot découvert, et est entré dans la ville impériale, sans avoir été reconnu. Il est pent-étre le premier Européen qui soit entré à Péking, sans un diplôme impérial. » La stupeur de Févéque, résidant à Péking, fut telle, qu'il mit M. Maubant au secret pendant deux mois : il le fit ensuite passer secrètement en Tarlarie. Le missionnaire se retira h Sivang, où il eut bientôt le bonheur de \()ir arriver son cher évèque. Il demeura avec lui dans cette solitude, une année environ, occupant ses loisirs à
]*ëlude de la langue chinoise. C'est de \k qu'après la mort de Mgr Bruguière, il partit pour se prtenler à la frontière de la
Corée.
Au moment de se mettre en route, î! écrivait aux directeurs du séminaire de Paris les lii,'nt's suivantes, (|ui feront connaître le fond de son cœur : « Moîi entrée eu Corée a été, je vous l'avoue, la matière d'une méditation bien infjuiétante pour moi, car je connais assez mou incapacité à remplir la difficile fonction d^admioistrer une mission; je tremble en y pensant, surtout en pensant an compte qu'il en faudra rendre à Dieu. Mais enfin, messieurs et trè»Àers confrères, j'ai toujours cru que je ne pouvais, sans crime, manquer l'occasion d'aller là où je crois que le Seigneur m'appelle. Si Jésus-Christ, qui, je le crois, nous envoie maintenant par votre ministère, avait voulu employer des hommes de science et de talents reconnus, pour publier le saint Kvaniîile, il n'aurait pas man(|ué d'adjoindre au j^rand ajiôtre, Gamaliel et Nathanael. Saint Aut,Misliii, cependant, nous dit (pi ils n'ont pas été admis à ra|)Ostolat, j)arce qu'ils étaient docteurs de. la loi. Avant de quitter la France, et bien des fois depuis, je me suis fait celte double question: es-tu digne? es-tu capable de remplir des fonctions si relevées et si difficiles? Il me semble, néanmoins, que j'ai obéi à la voix du bon Dieu, quoique j'aie reconnu toujours mon indignité et mon incapacité. Que faire encore dans cette difficile circonstance, où les mêmes pensées se présentent? Comme par le passé, je crois qu'il faut marcher là où l'obéissance appelle, reconnaître la volonté de Dieu dans les circonslaïues diverses qui se présenleut, et s'abandonner au secours et à Tassistance de la divine miséricorde, ('/est dansées scnlinienls, messieurs et très-cliers eofiCrrrcs, (jue je pars lundi <lc Sivang, par la route qu'avait i)rise Icu mou très-cher seigneur de Capsc, pour me présenter à Picu-men, au temps marqué par les Coréens.
t Je prie chacun de vous er) particulier de célébrer, pour voire serviteur et pour la mission de Corée, six messes votives : la première de la très-sainte Trinité, pour obtenir qu'elle seule soit adorée en Corée, et (pie le culte idolâtrique, et tout autre contraire à la foi catholique, y soit anéanti ; la seconde du Saint- Esprit, afin qu'il daigne éclairer et animer de plus en plus les esprits et les cœurs des missionnaires et des chrétiens de Corée, taire connaître et embrasser la foi catholique à ceux qui ne la connaissent pas; la troisième de la Passion, pour que Jésus- Chri;>l daigne nous apprendre à soulTrir, à sou exemple, avec
palience et résignation, tontes les peines qu*il Ini plaira de nous envoyer ou de permettre qui nous arrivent, à nous et à nos ebers
Coréens; la quatrième de la irès-sainte Vierge, afin qu'elle daigne nous prendre, nos chers Coréens et nous, sous sa protection maternelle; la cinquième en l'honneur des saints Anjjes, et particulii'remerjl «les ancres protecteurs de la Corée, pour les remercier et les prier de continuer à protéj^er ce pays avec un soin particulier; la sixième de la Propajçation de la Foi, pour obtenir du Sei^i^neur qu il daigne aplanir les difficultés, diminuer les obstacles, et faire croître et fructifier la semence du divin Evangile en Corée. «
Dieu, quiaimeàseservir, pourinstrumentsde ses miséricordes, des humbles qui mettent en lui leur confiance, bénit Fentreprise de son serviteur. Cinq mois plus tard, M. Maubant écrivait une nouvelle lelire aux directeurs du séminaire des Missions-Ktrangères. Elle cnnirnençnit par ces mots : (( Uciidons i^râces à Dieu, messieurs et très- chers cnulVéres, » et était datée de Han-iang 'Séoul\ capitale (lu royaume de Corée. Voici commeol le missionnaire raconte les péripéties de son voyage :
« Le lâ janvier 1836, vers minuit, je partis de Pien-men accompagné de cinq chrétiens coréens. Je devais passer trois douanes, la première à Pien-roen même, et les deux autres aux confins de la Corée. On m*avait bien indiqué ce que j'aurais k faire pour les passer, mais ce n*était pas en ces moyens que je mettais ma confiance. Je m'adressai au bon Dieu et à la trèssainte Vierge ; je priai cette bonne mère de tout mon cœur, et par fous les motifs imaginables, de me protéger et de m'obtenir la divine assistance de Jésus. Voici, selon (pie je puis l'exprimer, ce que je sentis et entendis dans mon âme : tu n'as rien à craindre, il ne t'arrivera aucun mal. Lorscjue nous eûmes passé, sans encombre, la première porte, je remerciai le bon Dieu et la sainte Vierge. Mon guide principal parlait chinois ; il me dit avec un transport de joie : en voilh une de passée. Les chrétiens se communiquèrent leur satisfaction cl on m'invita à monter à cbeval. Nous n'en avions qu'un. Je les remerciai et leur dis de se servir eux-mêmes de cette monture. Nous traversâmes les plaines et les forêts désertes qui servent de limites à la Mandchourie et à la Corée. Elles comprennent un espace d*environ douze lieues de large sur vingt de long. Le côté oriental est bordé par les trois brandies (run lleuve fameux, nommé en langue chinoise Va-lu-kianiî ; la branche la plus voisine de la Corée e<it la limite légale des deux Etats. Le fleuve est glacé pendant trois
ou quatre mois de TanDée, et c*e8t la seule époque à laquelle les mlsâoDoaires pourront entrer dans ce pays, jusqu*à ce que nous ayons trouvé d'autres voies.
« Deux lieues à peu près avant d ari iv* r a ce tleiive, deux de mes conducteurs |)artirent avec le cheval (jiii nous aurait embarrassés, et nous prolonfçeàmes noire niarclie de niani^M'e à n'arriver à la dernière branche du lleuve, sur la rive j^auche de laquelle se trouve la douane la plus redoutable, que sur les dix ou onze heures de la nuit.
« Lorsque nous eûmes fait environ une lieue, on me dit que nous approchions. Quelques Coréens venaient à notre rencontre. Aussitôt on me fit signe, je me laissai tomber et je restai couché par terre, gémissant comme un malade, justiu'au moment où ils ne purent plus nous voir. Ensuite on me fit relever pour traverser plusieurs groupes de marchands coréens arrêtés sur la roule pour prendre leur repas, car il n'y a an» une auberge entre Pien-nien et la t'ronlière de la Corée. Enfin nous traversâmes les deux premières branches du lleiiM' et nous arrivâmes à la troisième, bien latigués. Depuis minuit de la nuit précédente, nous étions en route, et presque toujours à pied, je u'avais pas fait deux lieues à cheval. Celui qui était désigné pour me porter, Pierre Som-pey, me prit alors sur son dos , et nous nous avançâmes à petits pas, en traversant le fleuve, jusqu'à une perche environ delà porte d*i-tchott (Ei-Tsiou), où se trouve la douane coréenne. Au lieu de nous exposer aux dangers de Tinspection et des questions que font ordinairement les préposés de cette douane k chaque voyageur, nous entilâmes un aciueduc constrnil dans le mur df la ville. Un de mes trois conducteurs était déjii |)assé, et >»• trouvait à une porter de fusil en avant, lorsqu'nn chien de la douane, nous apercevant sortir du tron, se prit à aboyer contre nous. Allons, pensais-je en moi-même, c'est lini. Les douaniers vont venir; ils vont nous voir en fraude et nous questionner longuement : ils me reconnaîtront infailliblement pour étranger. Que la volonté de Dieu soit faite ! Le bon Dieu ne permit pas cependant qu*il en arrivât ainsi ; nous continuâmes à avancer dans la ville et personne ne parut.
« Je pensais que nous allions entrer de snite dans quelque attber$^e ou dans quelque maison destinée à me cacher ; point du tout. iSous avions encore à passer une douane. 11 y avait un autre aqueduc dans les murs du ([uarlier oii nous nous trouvions ; nous nous glissons dans cet aqueduc. .\u moment où j'y entrai, j'aperçus à i autre bout un homme qui passait, une lanterne k la
main. Je pensai de nouveau au danger que nous courions, mais rien de ftcheux ne nous arriva. Enfin, à quelques pas (te là, on
m'introduisit dans un petit appartement qui avait la forme d'un grand four de boulanger. Trois chrétiens étaient venus auparavant le dis()oser pour recevoir mon très-cher seigneur de Capse, alin de n'être pas obligés d'entrer dans une auberge à une heure indue. J'y retrouvai celui de mes conducteurs qui était parti en avant avec le cheval. Nous primes une misérable collation de navets crus salés et de riz cuit h Feau, et nous nous étendîmes comme nous pûmes, au nombre de six, dans celte étroite enceinte, pour y passer le reste de la nuit. Deux ou trois heures après, il fallut prendre un second repas semblable au premier et se remettre en roule une heure avant le jour. Mes pieds étaient couverts d*ampoules ; mais ces sortes de peines n'arrêtent pas un missionnaire. Je rei)artis dune h pied comme la veille. A trois ou quatre lirues (ri-lehuii, je troii\ai deux autres chrétiens, avec deux chevaux : dès lors, je conliuuai mon voyage ordinairement à cheval.
" Il eût été jilus facile de me cacher, si j'avais voyagé en voilure ; mais les Coréens connaissent à peine ce moven de transport. Je n'ai pas vu dans toute ma route plus de trente voitures. Ce sont des espèces de grandeset larges échelles, garnies d'échelons d'un côté, jusqu'au milieu seulement, et .fermées de l'autre par une forte barre. Ces échelles sont montées sur deux roues, de la hauteur et de la dimension des roues de charrue ; on abat le bout dépourvu d*échelons sur le cou d'un bœuf, et on Vy attache avec une corde passée sous la gorge. Voilà toutes les espèces de voilures et d'attelages qu'il y a en Corée, l.es gi os fardeaux se transportent sur des bœulis, et les moins pesants sur des chevaux.
« Deux jours avant d'arriver à Han-iang, ca()itale de la Corée, je rencontrai cin(| chrétiens, que M. Yu avait envoyés audevant de moi. Nous nous trouvâmes douze hommes et nous avions trois chevaux : il n'en fallait pas tant pour attirer les regards et augmenter le danger. Les groupes les plus nombreux de voyageurs que nous avions rencontrés, étaient de cinq ou six personnes. Aussi Paul Ting (Tieng) et François Tchîo (Tsîo). mes deux principaux guides, voulurent-*ils nous diviser pour entrer dans la capitale. Un chrétien me précéda à cheval et deux autres me suivirent à pied. C'est ainsi (jue j'entrai dans la ville avec moins de danger. Les autres chrétiens restèrent par derrière. On me conduisit aux maisons que les Coréens avaient achetées
deux ans auparavant, avec la somme donnée par mon trèsHsher seigneur de Gapse. J*y trouvai M. Yu, avec une vingtaine de
chrétiens. »
A peine arrivé dans la caj)itale de la Corée, M. Maubant voulut saj»j)li(juer uuiciuemenl h rélude de la langue du pays; mais les chrétiens ne lui en laissèrent pas le loisir. Tous désiraient recevoir les sacrements : ils eraiî^naient de mourir ou de voir mourir leur missionnaire avant d'avoir pu se confesser et recevoir la sainte communion. Ceux qui connaissaient les caractères chinois, écrivaient leur confession; ceux qui ne les connaissaient pas, la faisaient écrire par d'autres. Ils priaient le missionnaire de vouloir bien leur permettre de se confesser par interprète. A la vue de cet empressement, M. Uauliant entreprit d*écrire une formule d'examen de conscience en chinois, pour la traduire ensuite en coréen. Dès lors, il fut moins que jamais maître de ses moments. « Ce matin, écrivait-il le samedi saint, deux mois a[)rès son arrivée, nos chrétiens élaiciii au comble de la joir. Ils n avaient jamais vu célébrer roltiee du samedi saint. Ils ont vu un seul prêtre le célébrer. Qu'auraient-ils dit s'ils avaient vu un oitice pontifical 1 La cérémonie a duré depuis cinq heures jusqu'à midi environ; je dis environ, car nous n'avons ni montre, ni horloge, ni aucune espèce de cadran. J'ai baptisé sept adultes. Le plus grand obstacle à la beauté de la cérémonie, après le défaut d*officiers, venait de Tappartement même. Nous avions ajusté une croix au bout d'un roseau, mais on ne pouvait élever an-dessus de sa téte ni la croix, ni le cierge pascal, ni le roseau. Ordinairement, on ne peut entrer dans les appartements des Coréens sans se eourbei" : un homme de cinq pieds et quelques pouces n'y est pas à Taise. »
.\prt\s Pâques, M. Maubant continua ses travaux apostoliques, d'abord à Séoul, ensuite dans les provinces de Kiang-ki-lao et Tchong-tching-tao, où il visita seize ou dix-sept chrétientés. Au mois de décembre, il avait baptisé deux cent treize adultes et entendu plus de six cents confessions, il établissait, partout oii il le pouvait, des catéchistes pour réunir les chrétiens aux jours de dimanches et de fêtes. Dans ces réunions, on prie en commun, on lit quelques passages du catéchisme, de FEvangile, de la Vie des saints, etc. ; puis le catéchiste, qui ordinairement est le chrétien le plus capable et le plus instruit du village, explique ce qu'on a lu.
In moment, on put craindre que la persécution ne vint troubler ces travaux à peine commencés. Après la mort de son
fils Ik-tsoog, qui avait été quelque temps associé au K<>"^''raement. Je roi Sîoun-tsoDg était resté seul en possessioo de» prérogatives royales; mais, accablé de chagrin et devenu presque imbécile, il ne survécut pas longtemps, et mourut en Tannée 1832, laissant pour héritier un autre fils âgé seulement de sept ou huit ans. Cet enfant fut proclamé roi, et le gouvernement se trouva confié à la reine Kim, sa grand'mère paternelle, assistée d'un conseil de régence composé de trois ministres. Ce conseil administrait TElal depuis plus de quatre nus, loi sque, dans le cours de 1836, deux traîtres, qui avaient tait semblant de se convertir, livrèrent entre les mains des satellites, l'un h Séoul, trois cliréliennes baptisées et cin(i citccliumènes, l'autre à An-iang, canton de la province de Tcliong-lchiug-lao, tous les chrétiens d'un village, réunis la nuit pour la prière. Les satellites n'en arrêtèrent que deux, qu'ils traduisirent au mandarin du lieu. Quatre des catéchumènes, arrêtées à Séoul, eurent la faiblesse d'apostasier devant le tribunal, mais la cinquième demanda et reçut le baptême dans la prison, et confessa sa foi au milieu des tourments, avec les trois chrétiennes ses compagnes.
« Le j)ersécutrur, raeonteM. Maubant, leur demanda qui leur avait enseigné la doclrine. J'avais, »iu«'l(|ue temps auparavant, entendu la eunfessiun des trois clnviiennes. Si elles avaient découvert toute la vérité, je serais peut-être déjà avec le bon Dieu et les saints dans le paradis ; mais il faut espérer que ce qui est dilTéré n'est pas perdu. Quand on annonça l'arrestation de ces chrétiennes et catéchumènes an premier des trois régents du royaume, il garda tout d'abord un morne silence : « On a mis autrefois à mort, dit-il au mandarin qui lui apportait cette nouvelle, un grand nombre de chrétiens, et il n'en est survenu aucun avantage pour la famille royale, au contraire ; allez donc et arranfçez celte affaire pour le mieux. » Ses deux collègues fireiil, dil-on, la même réponse. De ce moment, on n'a plus torturé ni questionné les chrétiennes captives, cependant elles sont gardées dans la prison. Le mandarin ou les réi^eiils firent revenir à différentes reprises les quatre catéchumènes qui avaient renié la foi, pour solliciter les fidèles chrétiennes à apostasier, comme elles rayaient fait elles-mêmes. Heureusement la voix de la grâce a été plus forte que celle du démon. J avais aussi entendu la confession d*un des chrétiens arrêtés à An-iang ; je ne connais pas Fautre : tous deux ont persévéré dans la foi. Le mandarin d*An>iang, indigné, dit-on, de la conduite du malheureux qui lui avait dénoncé les dirétiens, le fit appeler. « Gomment, lui dit-il,
misérable montagnard , tu oses ainsi usurper l'autorité des ajugislratsî et parle seul motif d'une noire malice, tu vas troubler de paisibles et fidèles sujets du prince!... » On assure que le maodarin a donoé du ftoiàs à cette réprimande en la faisant snîvre d*une vigoureuse bastonnade; quelques-uns ajoutent même que cet homme est condamné à l'exil. Je crois bien que les chrétiens, surtout ceux d*An-iang, ainsi que les parents des captifis, auront eu du mal, en apprenant cette nouvelle, à repousser de leur cœur des pensées de satisfoction peu charitables. »
Une autre cause de chagrin pour le missionnaire, c'était le spectacle tic la misère ii laquelle les pauvres chrétiens étaient réduits. « Toujours persécutés, écrivait-il alors, ils n'ont pas cessé de se cacher. Pour éviter de participer aux superstitions et aux idolâtries des païens, la plupart ont été obligés de fuir dans les montagnes, de se réfugier dans des lieux que personne n'avait jamais voulu habiter à cause de la stérilité. Lorsqu'ils savent ou soupçonnent que les païens les connaissent, ils disposent de leurs fonds le plus promptement possible. S'ils ne trouvent pas d*acheteurs, ils abandonnent tout et s*enfuient dans un autre lieu, oh ils espèrent pouvoir vivre quelque temps en sûreté ou avec moins de danger. Ces émigrations trop souvent répétées en ont déjà réduit un grand nombre h un état de dénûment audessous de la mendicité. Je ne puis vous doiiiKi iiiie idée véritable de la misère des pauvres en Corée. J ai vu au cœur de l'hiver, par uu froid de 10 à 12 degrés, des enfants presque euticrement nus, noirs de froid, gémir à la porte des intidèles. Des racines d'herbes sauvages, arrachées dans les forêts, et de l'eau, voilà la nourriture d'un grand nombre de nos chrétiens, à certaines époques. »
Mais la plus grande affliction de M. Maubant, pendant les premiers mois de son séjour en Corée, la plus terrible épreuve que la Providence lui ménagea, ce fut la conduite du P. Pacifique Yn. Nous avons vu ro[»position mal dissimulée de ce prêtre chinois, h toutes les tentatives, à tous les arrangements de Mgr Bruguière. En voici la cause et Texplication. Le P. Yu s'était, il est vrai, offert avec beaucoup de /Me à la Propagande, pour la mission de Corée ; son entrée daus ce pays avait comblé de joie les chrétiens (jui soupiraient après iiu pasteur; mais ce zèle tomba pres(|ue tout ;i coup, et celte joie des néophytes se changea en douleur. Le V. Vu, arrivé à la capitale, refusa d'apprendre la langue coréenne, rendant ainsi l'accès dt s sacrements à peu près impossible au plus grand nnm! re ib s
T. II. — k'tOUSB DI Goate. /
tidèles ; il s*enfernia à la capitale, sans vouloir vinîter aucune des clirélienlés des provinces ; il abusa de son minisltîre pour battre monnaie, et sut s'enricliir au milieu de ses ouailles (pii mouraient de faim ; il fit plus, il déshonora publiquement son sacerdoce par uno odit iise immoralité. On peut imaginer le scandale épouvantable que causèrent de si honteux désordres.
M. Maubant fut biealôt instruit de tous ces faius. En vain il tenta les voies de la douceur et fit au coupable de paternelles remontrances. Celui-ci fut sourd à ses avis, et à la fin, M. Maubant, en vertu des pouvoirs qu*il tenait du Saint-Siège comme supérieur de la mission de Corée, fut forcé de lancer l'interdit. Le P. Yu voulut résister; il essaya de se faire un parti parmi les néophytes, mais, î^râce à Dieu, leur foi simple et naïve triompha de ses insinuations, ils se séparèrcnl de lui ; de sorte qu'abandonné de tous, il fut forcé, après bien des tergiversations, de reprendre la route deChine pour retourner dans sa province natale du Chang-si. Terrible leçoïi, pour tous les chrétiens et spécialement i)our les ouvriers apostoliques, de ineilrc en Dieu seul leur contiance, et de se défier toujours des tentations de la chair et du démon ! Cet infortuné, qui avait Thonneur de succéder au glorieux martyr Tsiou, qui vivait sur la terre des martyrs, qui pouvait lui-même espérer à chaque instant Fhonneur de donner sa vie pour Jésus- Christ, ne sut, au milieu de tout cela, trouver que Taveuglement, rinfidélité et le crime.