ANGE POLITIEN
soufirir de ces ardeurs pour le symbole , mais la plastique y gagnera. Pour s'en convaincre, il suffit de jeter un regard sur quelques-unes des peintures de Fra-Angelico, si ravissantes d'expression , m^is oii la vie se réfugie tout entière dans la tête; et sur les reliefs d'Orcagna, oîi l'on dirait qu'il n'y a dans l'être humain qu'un élément , au lieu de cette double individualité , l'âme et le corps , que Dieu lui donna en le créant.
Supposons k la place de Léon X un homme doué d'ailleurs d'éminentes vertus, mais de race germanique, comme Adrien d'Utrecht qui , k tous ces artistes accourus pour le fêter lors de son entrée a Rome, eût préféré, ainsi qu'il le disait, un cortège de paralytiques. Alors notre petite lampe de Ficin serait morte faute d'aliments, et Platon aurait traversé les mers pour retourner en Orient ; et une portion notable de l'humanité, l'Allemagne, qui aspirait, de tous les élans de sa nature , vers les phénomènes visibles , aurait accusé Rome de vouloir l'arrêter dans cette voie nouvelle de transformation (1).
Toutefois soyons justes envers Adrien VI : avec le temps les besoins de la société changent ; l'art en possession de formes nouvelles , il fallait un homme du Nord qui l'arrêtât sur le penchant de ce naturalisme oii il menaçait de se précipiter.
(]) On trouvera dans Meiners, Lebensbeschreibangen , etc., t. ii, p. 111, 220, d'amples détails sur Politien, et Tappréclation de cet écrivain* comme poète latin , comme rhéteur, comme grammairien , comme poète italien. Roscoè, Vie de Laurent de Médicis; Sismondi, LiUérature du Midi , t. ii , p. 43, ont donné quelques fragments de sa Giostra di Giuliano, le tournoi de Julien de Médicis.— M. Villemain, dans le tome ii de son Cours de littérature, a parfaitement jugé le caractère poétique de Politien. — M. Alexandre Bonafous a publié une belle thèse sur ce savant : De Angeli Politiani vltà et operibus disquisitiooes. Parisiis, 1847, in-8o.
JEAN DE BlÉDiaS A PISE. N89— (492.
Cbtlcondn*. — Mibkiia. — AindaHMIchéludlcliDiiulqiie — llparlpiHirPlir.
— L'uili(en>ll« de celle «llle eil proltgéc par l« pop», el rcsiaurtï par Ici MMlcb. — LeiprolSiKun Philippe Derlo et Bank. Soecino — Progrètde l'ieolicr,
— Il wailenln UiàK t Floreme. où II ul reçu doctcnr ea «Irait oago. — PhlhmuiprMIt (lue HMICli aéra pape.
Jean poursaivait le cours de ses «études; k douze ans il connaissait le grec, le latin , et lisait h livre ouvert Ilomëre et Virgile : c'était l'orgueil de ses maîtres. Le vieux Chalcondyle, obligé de qiiilier la chaire de Ulleralure grecque autour de laquelle , depuis l'apparition récente de Politien , ne se pressaient plus que de rares écoliers (i), avait trouvé dans le palais des Médicîs un asile oii les caresses de Jean le consolaient de l'injustice de ses anciens élËves. Jean n'avait pas voulu l'abandonner. Ou reprochait îi Chalcondyle une phrase incolore, une parole sans vie, une diciion sans jet ni flamme : on le comparait a un rhéteur a jeun (2). L'écolier florentin, de sa nature si mobile, l'avait un beau malin, quand il s'apprêtait k discourir sur Platon, brisé eomme un musicien brise un violon qui ne rend plus de sou. Le vieux professeur, les larmes aux yeux, avait été contraint de s'exiler de cette chaire si souvmt témoin de ses triomphes, et d'aller se cousoler dans la demeure de ses maîtres, ou du moins i) ne pouvait plus entendre les ap-
(0 puai. JoTluB, Elog. cap. xxix.
(3) un aridu) atque }e]iiiiiie, —P, JoT.
plaudissements qu'on prodiguait k son rival, qui resta tou* jours son ami (1). Ses souffrances venaient d'avoir un terme: il trouva dans la Via Larga un enfant dont les embrassements lui firent oublier l'ingratitude de tout ce qu'il est au monde de plus capricieux , après les rois peutrêtre, l'écolier des grandes cités, qui ne voit dans son maître qu'un acteur qu'il abandonne quand sur sa tête un cheveu commence k grisonner. Dieu, soyons-en sûrs, n'oubliera pas le baiser de l'enfant : devenu grand , Jean éprouvera l'inconstance des hommes, et il sera trop heureux de trouver dans le malheur un ami fidèle : Bibbiena payera la dette de Chalcondyle.
Laurent de Médicis avait pris k son service Bernard Dovizi , si connu sous le nom de Bibbiena , en avait fait son secrétaire (2) d'abord, puis l'avait adjoint aux professeurs qui donnaient leurs soins k son fils bien-aimé. C'était un beau jeune homme, qui ne gardait rien sur le cœur, qui disait tout ce qu'il pensait , qui parlait peu , qui étudiait Thomme , non pas dans les livres si souvent trompeurs , mais sur la physionomie , miroir plus fidèle ; une de ces âmes d'or que la Providence accorde si rarement aux princes, parce qu'ils n'aiment ni leur franchise , ni leur dévoûment , ni leurs conseils, et dont elle fit don k Jean de Médicis, qui sut apprécier ces belles qualités. Un jour nous verrons le peuple florentin , qui ne peut voir passer dans la rue un des rejetons de cette noble famille sans battre des mains , chasser indignement les Médicis. Nous regarderons alors autour de nous, cherchant quelqu'un assez courageux pour suivre dans l'exil l'homme qui hier encore était l'idole de la cité,
(1) Mencke, Vit. Polltianl, p. 66 et suiv. — Tiraboschl , t. vi, p. SOI et suiv. Chalcondyle de Florence passa à Milan , où il enseignait encore en 1494.~Bandini , Coll. voter, monum., p. 22.~Saxius, Hlst. Typograp. Mediol., p. 692. A Milan il eut pour écolier Jean Reuchllo,
(2) Roscoé , Vie de Léon , 1. 1 , p. 26.
52 IGIN DE MEDICIS A PISR.
et an coin de ia rue del Giglio nous trouv^'ODs un professeur de vingt ans attendant son élève proscrit , connue une mère attend son Aïs : ce sera Bibbiena.
Au milieu de ses occupations toutes diplomatiques !i la cour de LaurHit , Bibbiena trouvait moyen de penser aux lettres, il rêvait la résurrection de la comédie en Italie, et s'amasail à griffonner quelques scènes du drame qui, sous le non) de Calandra, devait illustrer h la fois et son nom et la scène italique, mais qne le moraliste a dû blâmer sévèrement (1).
A cette époque, nous voyons rarement Médicis à Flo- FMice, parce qu'il fuit le tumulte de la cité pour étudier plus tranquillement. Quelquefois il va surprendre Marsilc, et, au feu de la lampe de Cosme, ils discourent de matières philosophiques. Ficin a enseigné a son élève le secret de calmer les ardeurs de tète , de ranimer une Imagination lasse d'un trop long travail , de chasser les insomnies. Il lui répète souvent son adage favori : La médecine guérit le corps, la musique l'esprit, la théologie l'âme (S). Jean imite son maître ; il fait de la musique , el retourne au travail avec UD charme nouveau. Toutes les intelligences d'élite du seizième siècle ont reconnu le pouvoir dé la mélodie sur les sens; mais l'Italie, longtemps avant l'Allemagne, l'appliqua dîms les maladies del'esprii. J'aime ce tableau ravissant oii Mattiesius nous représente son enfant chéri , Luther, exilé de la maison paternelle, et le soir, de retour au logis, essayant sur saflùtequelques modulations tristes ou joyeuses, selon que les groschen du bon Dieu sont tombés rares ou iibondanls dans sa casquette de cuir. Mais Ficin, Politien, Pic et Jean de Médicis se servaient de la musique longtemps
(1) Voyei le ch. su, %n, de ce volume.
(ïjHedlcini corpus, mualcn iplritam, tlieologla RDlmani eatiat. —
IBAN 0£ MSDlCtS A FlâB. SS
avant le réformateur, pour béoir ou pour prier. Car il ne faut pas croire, comme ou le lit dans quelques-uns des livres écrits en Allemagne après la réforme, que tous les écrivains de la renaissance florentine eussent oublié, dans ces songes oii les berçait Platon , l'eau sainte qu'une main catholique avait répandue sur leur front le jour du baptême. Nous avons vu déjk l'un d'eux, le plus brillant peutrétre , Pic de la Girandole , s'effrayer, comme d'une tache honteuse, du soupçon d'hétérodoxie qu'une susceptibilité théologique, qui n'était pas de la science, voulait faire peser sur sa pensée. Si nous entrions , en ce moment , dans l'église de Santa- Reparata de Florence, nous verrions, prosterné au pied des autels , Marsile Ficin , qui mourra sous l'habit de chanoine, en protestant de sa soumission k l'Ëglise ; et Politien , au sortir de cette chaire oii il a ravi ses auditeurs, qui improvise ce cantique en l'honneur de Marie :
Tu stellis cornam dngerts ; Tu lanam premis pedibus ; Te soie amictam candido Cbori ^topent a Dgeliei (i),
Jean sut rester pur dans cette atmosphère de corruption, peut-être plus épaisse k Florence que dans les autres villes de l'Italie , parce qu'elle était le rendez-vous d'une foule d'exilés qui y apportaient bien souvent des mœurs équivoques. Nous n'avons pas besoin heureusement de chercher dans l'âge , la naissance et la position de l'écolier, l'excuse de fautes contre la morale évangélique. Paul Jove, dont le penchant k la médisance est assez connu, nous le repr&ente méritant par la pureté de ses mœurs la louange de tous ceux qui le connaissaient (â).
(1) Politiani opéra.
1*2) Constat enim quôd à prima adolescentià opioione omnium continentî» laudem fuisset adcptus. — Vita Léon. X, p. 129.
Bayie ajoute, d'après le témoignage du même historien , que Médicis avait dès son enfance renoncé a Tusage du vin et des liqueurs (1).
Innocent YIII, en conférant à Jean de Médicis la dignité de cardinal , voulut qu'il n'en revêtit les insignes qu'après trois ans d'étude. Les prières paternelles ne purent abréger les jours de cette épreuve dont il avait fixé le terme ; cette initiation était toute scientifique : le pape exigeait que l'écolier allât k Pise étudier la théologie et le droit canon (2). . Pise était toujours cette cité chantée par Carolus de Maximis (3) , oii le soleil ne laisse tomber que des rayons dont la chaleur est tempérée par la brise maritime ; oii l'air arrive embaumé par le parfum des fleurs des collines environnantes; oii l'oranger fleurit en plein hiver; oîi l'atmosphère toujours pure n'est jamais troublée par le sirocco : ville d'étude et de plaisir y asile des Muses et des malades. Au nioyen âge, quand toutes les autres cités italiques sont visitées chaque année par la peste , Pise seule est k l'abri des atteintes de l'épidémie. Nul endroit au monde n'était plus propre a recevoir une université (4).
Les papes, de tout temps, s'étaient montrés les protecteurs de son école : c'était leur fille bien-aimée. En 1543, Clément VI, dans une bulle rapportée par Fabrucci (5), veut que tout clerc qui vient y étudier jouisse en paix du revenu de
(1) Bayle, Dict.» art. Léon X.
(2) Roscoê, Vie et Pontificat de Léon X, t. i, p. 39. — Fabroni, VitaLeonisX,p. 10.
(3) De studio Pisans urbis et ejus sitûs raaximâ felicitate , ad Laurentium Medicem.
(4} Vallis erat Titreas ubi formosisslma serval
Nais aquas, densisque expellens frondibus œstus, Brumam nympha sibl facit, etnunc roscida musco Strata tegit, tremulosque lucos nunc flore coronat Narcissi , aut foliis , casus qui luget amaros. (5) Fabrucci, Raccolta d'opus. scient., t. ii. Raccoita Galogeriana.
ses bénéfices et les touche iotégralement. Comme les autres universités d'Italie , Pise eut ses jours de gloire : c'est en 1386, quand Francesco di Bartolo da Buti monte dans la chaire qui porte le nom de Dante (1) pour expliquer k ses auditeurs les mystères de la philosophie du poète florentin. Dante avait laissé dans Pise d'impérissables souvenirs : on l'y vénérait comme un dieu ; sa statue reposait couronnée au milieu de la grande salle, et les écoliers en passant se découvraient le front en signe de respect. A la suite de diverses révolutions , l'université était devenue déserte. Alors les Médicis songent k lui restituer sa splendeur primitive : l'école pisane se relève de ses ruines ; les routes se couvrent de nombreux pèlerins qui viennent y entendre la parole de maîtres célèbres , et abandonnent Florence , oh le bruit des affaires , les joies du théâtre , et les charmes trop décevants du sexe« détournent l'àme de pensées tranquilles (â). C'est encore un pape qui favorise ces pèlerinages scientifiques : Sixte IV, dans un bref qui porte la date de 1475 , permit, dans l'mtérét de l'université, de prélever sur les biens des ecclésiastiques 1,000 ducats par an (3). Florence avait choisi, sur la proposition de Laurent, cinq de ses pins illustres citoyens pour dresser les statuts de l'académie nouvelle : c'étaient Tommaso de' Ridolfi, Donato degli Acciajuoli, Andréa de' Puccini, Alamanno de' Rinuccini, et Lorenzo de' Medici. La grande salle fut restaurée, l'édifice embelli; on alla chercher dans le palais quelques tableaux de vieux maîtres pour en décorer les murs; le salaire des professeurs fut augmenté : désormais chacun
(1) MazzuchcMi , Scrit. U., t. ii » pars 4, p. 246S.
(2) ÂggiuQto e diletti pjaceri deila città di Firenze che agli studii del tutto sono contrarii. — Décret de la Seigneurie (1472) cité par Fabrucci ^ 1. c, t. XXXIV. — Tiraboschi , t. vi , p. 86.
(3) Tiraboschi , t. vf , p. 85. — Fabrucci , I. cit.
56 JEAN DE MEDIGIS A PISË.
d'eux reçut 600 florins de traitement. U ne manquait plus que des écoliers , et ils ne tardèrent pas k venir quand on apprit que Jean de Médicis devait bientôt arriver a Pise pour étudier sous Philippe Decio et Barthélemi Soccino (1).
Il n'y avait pas alors dans toute l'Italie de professeurs de législation et de droit ecclésiastique et civil plus habiles.
c Quand j'assiste aux leçons de Soccino, disait Politien, il me semble entendre ua autre Papinien (2). »
Barth. Soccino, fils de Mariano, célèbre eanoniste , eut pour professeurs Alexandre d'Imola, Thomas Dotti le Siennois , et André Barbazza le Boulonnais (3). C'était un coureur d'aventures, qui quittait la plume pour l'épée , et qui , lorsque l'argument logique, l'exploit judiciaire ou la crainte de la geôle étaient impuissants k faire restituer k un débiteur de mauvaise foi une somme prêtée, conseillait sérieusement k son client d'employer, pour l'y contraindre, deux pouces d'une lame fine de Brescia. La chaire de droit canon n'était pas ce qui convenait k ce Gracque affublé d'une toge. U était bien plus sur de lui quand, s'élançant sur un cheval qu'il maniait avec une rare dextérité , et suivi d'arbalétriers , il venait , k Sienne , renverser la Balia populaire pour lui substituer une autre forme de gouvernement (4). On aimait k Pise sa verve caustique , sa parole poignante , son sourire satirique, et sa phrase qui tombait enflammée sur la tête de son adversaire. Il se plaisait aux luttes de la parole : malheur alors k qui se trouvait sous ses coups , car il ne
(1) FabroDi, dans sa Vie de Laurent de Médicis, pages 50 et suiv., est entré dans de longs détails sur l'histoire de Tacadéoiie de Pise.
(2) Eritopus omnino Bartolomaei Sozzini senensis doctoris excellentis, imô verè plane singularis, operâ nobis et consilio. Quem Papinianum alterum videor audacter posse appellare sœculo nostro. — L. V., Ep. ultlma.
(3) Fabrucci , Ap. Calog., Race, d'op., t. xxxiv.
(4) Scrip. Rer. It., vol. xxiii , p. 822.
respectait rien , pas même le triple laurier dont le iront de son rival était couronné. On accourait de loin pour l'entendre parler. Un jour , Laurent de Médicis voulut le voir plaider contre Gfasone del Maino. La lutte durait depuis une heure, quand Giasone, acculé dans une impasse, n'a rien de mieux k faire que d'inventer un texte pour sortir de prison. Soccino a l'air de se frotter le front pour chercher une réponse à l'argument de son adversaire , et il forge un texte auquel il n'y a plus rien k répliquer, et les écoliers d'applaudir.
— Mais, dit Giasone en dominant tout ce bruit joyeux de voix , oii donc as-tu trouvé ce texte?
— Eh, mon Dieu ! reprend Soccino , k la page même oii tu as rencontré le tien (1).
Giasone s'avoua vaincu.
Et Soccino , au sortir de la dispute , allait chanter victoire k table avec quelques joyeux convives de ses amis, francs buveurs comme lui, et déterminés joueurs de cartes. Le cabaret était le logis ordinaire oii il recevait ses nombreux clients. Du reste, admirable dans l'improvisation, possé» dant k fond tous les légistes anciens , d'un jugement sain , d'une perspicacité merveilleuse : c'est l'éloge que ses ennemis eux-mêmes étaient obligés de faire de notre jurisconsulte (2).
Philippe Decio ne ressemble pas tout k fait k Soccino : c'est un jeune homme de bonne maison , qui n'aime ni le vin, ni les cartes, ni l'orgie, et qui ne se platt que dans la société des doctes , des vieillards et des ecclésiastiques. Il était fils de Decio le Milanais, et frère de Lancellotto, dont
(1) Presso a quello che ta hai or ora recato. •— Tiraboscbi , t. yi, p. 55S.
(2) Fabroni, Vita Laur. M., t. ii, p. 78 et suiv. •— Roscoê , Vie de Laurent de Médfcis, 1. 1 , p. 181, note. — Facclolati , Fasti gymn. Pat. pars 2 , p. 67 et suiv.
58 JEAN DE «émois X PISE.
le nom est si connu des juristes. Eu 1475, il étudiait kPise, SG faisait remarquer par son amour du travail , et était l'idole (le SCS maîtres. Bartolini , Corneo , Soccîno , Zanettini , 1< citaient comme un modèle de subordination (1). Seulement j on lui reprochait une humeur guerroyante qui s'épanchait ea''j rcjs es amers : ie rire était son argument favori , cl inal--| 1 u a ju 1 irritait. En 147G, nommé professeur de droit, ! t e^pl qud t les Institules de Justinieu. Quand il quittait sa | cl 1 brc 1 était suivi d'une foule d'élèves qui se rangeaient'. en lia e a bas du perron de l'école, cl, la léte découverte, i laissaient passer le professeur. Un jour, c'était eu 1479, li ■ Pistoie, oii l'universilé de Pise avait été transférée (2), Soccino publia des thèses qui déplurent h Laurent Pucci ,' cicvc depuis au cardinalat. Pucci élait disciple de Decio. UO' élève de Socoioo se présente pour défendre son maître: la lutte s'engage, et Decio survient pour soutenir Laurent.-, Toute la ville était dans l'émotion : on s'attendait à l'un dft: ces drames oii le dernier acte coûtait au vaincu sa robe w son bonnet, quand Uanieri Guicciardini intervint et défenr dit k Decio , sous peine de prison , de monter en chaire. Le recteur redoutait la parole du professeur , et par-dessus tout; l'an avec lequel il poétisait sa colère. Une fois en cliaire , Ic^ juriste ressemblait au démon de Luther, qui va, vient, est. calade monts et vaux , franchit les buissons , et l'ait rouler les rochers. Decio, qui avait étudiél' antiquité, n'avait garda (le s'enfermer dans le cercle de Popilius , où sou adversaire voulait l'emprisonner ; mais, agrandissant le cliamp de ha? taille, il appelait, comme seconds, Homère ou Virgile, Platon ou Cicéron , Démosthènes ou Térence , qui l'aidaient , avec leurs Ilots d'images , a confondre son rival. Surtout II
(I) FdhruMi, Ap. Culogera, Itaoc. d'op., t. \xxvii, p. !i. (!) Tirabusehi, i. vè, p. 5"7.
JEAN D£ MËDIGIS A P1S£. 59
était admirable quand il reprenait un k un les arguments d'un adversaire , dans les termes mêmes dont il s'était servi , lui déniant la compréhension des textes cités : alors sa mémoire était aussi merveilleuse que sa logique était implacable. Quelquefois, comme dans la dispute de Gancellieri, son élève , la salle universitaire n'était pas assez grande pour contenir les spectateurs : alors on indiquait l'église de Saintr Michel in Borgo , dont les nefs et les tribunes se remplissaient, dès le matin, d'une foule avide d'entendre Decio. Le bruit de ses triomphes arriva jusqu'en France. Lors de la conquête de Milan par les Français , Louis XII réclama comme son sujet le jurisconsulte. Les Vénitiens , qui s'étaient attaché le professeur k force d'argeut, résistèrent au monarque. D y eut entre les ambassadeurs des deux puissances des notes échangées : le roi de France parlait en conquérant; la république , en maîtresse des mers : un moment on craignit une rupture. Decio fut sur le point de faire couler des flots de sang ; il finit par rester en Italie (1).
Jean passa plusieurs années k Pise. C'était un bon écolier, assidu anxleçons deses maîtres , passionné pour l'étude, excellent camarade ; quand il était interrogé, il répondait avec une facilité , une grâce et un choix d'expressions qui plus d'une fois lui valurent les applaudiwssements de ses professeurs et de ses condisciples. On aimek voir le fils de Laurent le Magnifique, le protégé d'Innocent VUI, mêlé comme un enfant du peuple k tous ces écoliers venus pour écouter Decio , et rentrant après la leçon en son logis pour repasser dans son souvenir les doctes paroles qu'il vient d'entendre. Pise fut une école oîi il apprit k parler en public , k écouter, k délaisser ces sphères oli Politien l'avait peut-être
(1} lo potrô raccontare in Firenze che per il solo Filippo Decio ho veduto contcndere caldaraente insienie il re di Francia e la repubblica venela. — Rucellai. —Tiraboschi , t. vi, p. 866.
trop longtemps retenu, pour passer dans un naonde où la logique est reine. Il était parti de Florence poëte , il revint de Pise dialecticien. Il est aisé de s'apercevoir de la révolution qui s'est opérée dans Tintelligence du fils de Laurent. Les hommes dont il recherche l'entretien sont presque tous aristotéliciens ; cependant il n'a pas renoncé à Platon : seulement c'est l'idée qui l'occupe à Pise plus sérieusement. Le droit canonique est encore en Italie la règle des puissances : il l'étudié avec ferveur, et telle est la réputation de gravité qu'il s'est faite k l'université, qu'Alexandre Farnèse lui écrit de Rome , en lui recommandant Tévêque de Pampelune , qui vient k Pise pour étudier le droit civil (1).
Il soutint sa thèse de doctorat en droit canon avec beauconp d'éclat, k Florence, dans le palais archiépiscopal. Le docteur Thésée de Pinis, de la ville d'Urbin, vicaire général dé Renaud des Ursins, archevêque de Florence, avait été chargé d'examiner le candidat : il s'était adjoint Dominiq^ue de' Bonsi et Ângelo de' Miccolini , qui jouissaient l'un et l'autre d'une réputation de science. L'épreuve fut sévère : l'aspirant s'en tira avec honneur , et répondit magistralement, suivant le procès-verbal du temps, aux questions qu'on lui adressa. L'argumentation des juges fut tout k la fois serrée et subtile, et le candidat montra une sagacité qui étonna l'assemblée. L'épreuve achevée, il reçut solennellement les insignes accoutumés du doctorat : le vicaire général plaça d'abord dans les mains de l'élève, mais fermé, le livre du Digeste , qu'il ouvrit ensuite , puis sur sa tète le bonnet
(1) Extant latinœ litter» Alexandri Farnesii datas RomsB vi Id. decembris, an. 1491, ad Joannem, quitus illl de ingeuioet diligentifi gratulatur» necessitudinem , quse sibi cum Laurentio pâtre intercedebat, commémorât, atque vehementef illi commendat Pamptooensem episGopum qui Pisas studloram causa concedebat. — Fabroni , p. 10. L'autographe est aux arch. des Médicis, à Florence, filza i.xvii.
docloral et k son doigt l'auneau d'or, signe de ses fiançailles canoniques; ensuite il le baisa au front et le proclama maître en droit canon, et, comme tel, ayant pouvoir de lire, d*enseigner, de gloser, d'interpréter, de consulter, de monter en chaire , de faire tous les actes attachés au titre qu'il venait d'obtenir. Il déclara le lauréat en possession désormais des honneurs, immunités, privilèges, prérogatives, grâces et indulgences que possède tout docteur en droit canon (1)«
(0 On sera bien aise de trouver ici les détails ofllciels de la réception d'un candidat an grade de doctear , telle qu'elle se pratiquait, à la fin du xv« siècle , en Italie. Nous citons textuellement :
« Cunctis tenore prssentium innotescat qualiter ?enerabills et circumspectus Tir ac eximius Decretornm Doctor Dominus Teseusde Finis de Urbino Révérend issimi in Christo Patris et Domini Domini Raynaldi de Ursinis Dei et Apostolicœ Sedis gratia dignissimi Archiepiscopi Fiorentifil in Spirituaiibus Vicarius generalis virtute priviiegii et Indulti olim per feiicis recordationislllustrissimum Princlpem Carolum quartum divina favente clenientia Roinanorum Imperatorcm Revercndo Patri domino Petro tune Episcopo Florentlno suisque successoribus bénigne concessi sub datum Prags nnno Domini millesimo trecentesimo sexagesimo quarto Indictione secunda quarto nouas januaril , regnorum suorum anno decimo octavo, Imperii vero nono, Rev. in Christo Patrem et Dominum Dominum Jofaannem Laurentii de Medicis Glericum Florentinum in DiaconatAs ordine constitutum ac Protonotarium Apostoiicum coram eodem Domino Vicario ut gradum doctoratûs in Jure Canonico consequatur légitime prœsentatum una cum famosissimis utriusque Juris Doctoribus Dominis Dominico de Bonsis , et Angelo de Niccolinis de Florentia per eumdem Dominum Vicarium in Gollegam assumptis diligenter examinatum quia puncta sibi assignata magistraliter legit et recitavlt declarando et interpretando , ac diflUcillima et subtilissima argumenta contra se facta per dictos clarlssimos doctores optime reassnmendo perspicacissimis responsionibus solvit et ita et taliterse habuitquod omnes admirarentur, etplusquam idoneus reputaretur ad doctoratûs gradum in Pontiûcio Jure promovendum duxit atque promovit de consensu et voluntale eorumdem dignissi* morum doctorum itidemque suis, sclentia , probitate , doctrina, et roeriUs exigentibns in eadem facultate Ganonici Juris de caetero legendi, docendi , glosandi , et interpretandi , consulendi , eathedram magistralem ascendendl ««terosque doctoreos aetus publiée faciendi et excrcendi ublque locorum licentiam , et omnimodam potestatem eoncessit , sibique însignia consueta tradidlt , videlieet librum Canooici
62 JEAN DE MEDlCiS A PISE.
Enfin arriva le jour où Técolier devait prendre place parmi les princes de FÉglise. Jean se rendit a Fiesole , au couvent des saints Barthélenai et Romolo , oii Tabbé Matth. Bosso , chanoine de St-Jean-de-Latran, le reçut au nom de Laurent de Médicis, dont il était le confesseur (1). Bosso avait été chargé par la cour de Rome de conférer au docteur les insignes du cardinalat : la barrette et Tanneau. Le lendemain, Pic de la Mirandole, Jacques Salviati, mari de
Juris primo clausum, deiode apcrtum in manus suas consignavlt, birretum quoque doctorale capiti suo Imposait , ejusque digitum anulo aureo cinxit, ac scientis praedictae nomine ipsum aiiulo hujusmodi desponsavit et ad pacis osculum , ut moris est, bénigne recepit; benedictionem vero Summu Deo reiiqoit , qui sibi et cunctis per jnûnita sœcula benedicat. Deciaravit quoque eumdem Dominum Johannem omnibus et siogulis honoribus, immunitatibus, privilegiis, prcrogativis , grattis, indulgenliis, et facultatibus deinceps nti et gaudere debere, quitus aiii in dicto Canonico Jure doctorati utuntur et gaudent, et sea quomodoiibet uti et gaudere consueverunt : De et super quibus omnibus etsingulispraefatus Dominus Vicarius mandavit ; dictus vero Domi nus Johannes de Medicis petiit a me Nolario infrascripto unum et plura, publlcum et publica sibi conûei instrumenta.
» Acta fuerunt haec omnia Florentise, in Palatio Archiepiscopaii , sub anno, indiclione, die, et pontificatu prsdictis; prssentibus ibidem honorabiiibus et circumspectis viris dominis IMathœo Joannis de Gascia et Gregorio Andres Angeli de Spuleto Fiorentise commorantibus tcstibus ad prsmissa vocalis babilis , et rogatis.
» Ego Dominions Antonii Johannis de Fighino Imperiali auctorilate Notarius Judexque ordinarius ac Notarius publicus et civis Florentin as quia prsmissis omnibus et singulis suprascriptis per alium mihi fldum me aliis mcis gravibus occupato ncgotiis ûdeiitcr scriptis dum sic ut prsmittitur iierent et agerentur una cum prsnominatis testibus rogatus interfui eaque sic fleri vidi etaudivi et in notam sumpsi, exqua prssens publicum instrumentum cxinde confeci , idcirco in fidem et testimonium prsemissorum me cum soiito sig^o subscripsi rogatus et requisitus. » Fabroni , App., p. 243, 250. Textuel,
(1) Bosso est auteur de divers ouvrages philosophiques : De salutaribas animi gaudiis; De instituendo sapientiâ animo; De tolerandis adversis; De gcrendo magistratu justitiâque colendâ; De immoderato mullerum cuUu. — Voy. Maffei , Verona illustrata, t. ir, p. 181 , édit, des elass. ital., ia-8<>; Mazzacheiii > t. ii, pars 3, p. 1862,
Lucrèce, Siméon Staza , notaire , Taccompagnèreut k Téglise. C'était! un samedi, jour consacré à Marie. On chanta l'office de la Vierge. Jean s'approcha de la sainte table, et reçut la communion de la main du célébrant avec des témoignages d'une vive piété. La messe achevée, Bosso bénit les vêtements, et prenant la bulle pontificale : — t Jean de Médicis, dit-il , ô jour trois fois heureux pour la sainte Église, pour votre pays, pour votre famille ! le temps de l'épreuve fixé par notre saint-père est accompli : ïegant qui volunt. Siméon , les ordres du saint-siége ont été ponctuellement remplis, prenez acte de la déclaration, i II revêtit alors le cardinal du pallium eu adressant k Dieu celte prière : t Que Dieu te revête du nouvel homme qui a été créé dans la justice et la sainteté. > Puis il lui remit la barrette, le chapeau et l'anneau avec la formule ordinaire : f Voici les ornements de votre nouvelle dignité dont le siège apostolique vous a décoré ; portez-les tant que vous vivrez en l'honneur du Seigneur. » Alors les moines entonnèrent le Veni creator Spiritus. L'hymne achevée, le cardinal bénit l'assemblée, et, en vertu des pouvoirs pontificaux, accorda une indulgence aux assistants, et le cortège gagna le couvent (1).
En ce moment, Pierre gravissait la rampe qui conduit à Fiesole, monté sur son cheval de bataillé tout caparaçonné d'or , pour embrasser et féliciter son frère. Depuis la porte San-Gallo , la route était couverte d'une foule de curieux k pied et k cheval , impatients de voir le cardinal , qui descendit bientôt du couvent , traversa le Mugnone , fut reçu auprès du pont par le protonotaire, les prélats, le clergé et les principaux magistrats de Florence , et accompagné jus-
(t) Epistol. Malh. Bossi Veroncnsis canonici ad Archangelum VicC' tlnum collegam suum.— Fab.» Vit. Léon. X, App., 250-251.
qu'au palais par de grands cris de joie. A la porte de Yéglise de la Nunziata , il descendit de sa mule et alla s'agenouiller au pied de r autel; il pria également dans l'église de Santa-Reparata. Les rues que le cardinal traversa étaient remplies de spectateurs , H les maisons décorées » suivant la coutume de l'époque , de tableaux représentant les hauts faits des Médicis (1). C'était un jour d'heureux augure pour les humanistes florentins ; les poètes surtout étaient dans l'enivrement; un d'eux, dans un délire prophétique, se mit k chanter l'exaltation future du noble enfant. Il lui disait :
c Enfant issu de race illustre, courage, grandis , deviens homme , un jour tu porteras les insignes sacrés du Christ... Un jour tu ceindras la tiare : quelle joie pour ton père ! et pour le iK)ëte quel sujet d'inspiration (2) ! •
Le poëte devinait l'avenir ; mais pourquoi se cachait-il sous le pseudonyme de Pbilomùs?
(t) Del Rosso , rOsservatore florentino, t. v, p. 23. (2) Egregià de stirpe puer , jam concipe dignos
His meritis aniinos , sensus jam sume senties ;
Ghristi sancta tuo stabunt sub cardine signa ;
Te patriae, virtutis amor succendat, alantque
Egreglos mores laudis monumenta paterns :
Ut quandoque etiam possis majora mereri
Eximiumque capal sacra redimire tyarâ
Pontlûcis summi ; proh gaadia quanta parenti
Tum dabis , et quantus mihi tune spirabit ApoIIo !