JEAN DE MÉDICIS A ROME. —MORT DE LAURENT
ArrlTéc ât Jean de MédicU à Rome. — II est rcçn par le pape. — Sa lettre à non père. — Les cardinaux romains, la Rovère, Piccolomini, Borgia, et If ur caraclèrc.
— Rotuc et Florence poursuircnt également l'affranchissement de la pensée.— Travaux archéologtqnes de Pnmp* Leto, avec lequel se lie le cardinal de Médicis.
— L'Académie romaine un moment dispersée par Paul II, et pourquoi. — Aqullano, P. Cortese. — Plan de conduite que Laurent trace i son fils. — Mort de I^urent.
Le cardinal avait un devoir k remplir , c'était de porter aux pieds d'Innocent YIII l'expression de sa reconnaissance et de celle de son père : le pape, qui aimait les Médicis, avait dit k Pierre Alamanni , ambassadeur de la république : f Reposez-vous sur moi du soin de la fortune de messire Jean, que Je regarde comme mon fils (1). » Innocent favorisait les lettres, et si, dans le cours de son pontificat, il ne put les honorer comme il l'aurait voulu, c'est qu'il en fut empêché par des soucis domestiques qui abrégèrent son existence.
Jean de Médicis quitta Florence et partit pour Rome; en s'éloignant de son père , il ne put réprimer ses larmes. Laurent , de son côté , .se séparait avec chagrin de son fils ; l'avenir l'eflfrayait, il redoutait l'humeur des Florentins, l'ingratitude de la noblesse , la faiblesse de Pierre , et pardessus tout l'éloquence de Jérôme Savonarole. Le prieur de Saint-Marc avait en chaire l'audace d'un tribun : il attaquait la forme du gouvernement, les institutions nouvelles, les
(I) Ms8» Flor. — Fabrenl , Vita Laur., App. et Adn., p. 50!. — Roscoê, t. 1, p. 30, 31.
mœurs des Médicis ; il prêchait upe religion de pauvreté , de macération, de silence; le peuple Técoutait et applaudissait aux colères de l'orateur. Les esprits pratiques estimaient que cette parole de moine , secondée par les mauvais instincts de la populace , Jetterait tôt ou tard la société dans lé désordre et mettrait le pouvoir en péril. Ils avaient fait part de leurs craintes k Laurent, qui s'était contenté d'en rire. Le philosophe avait laissé prêcher le frère, soit qu'il se méprit sur la puissance du dominicain , soit qu'il se fiât trop aveuglément a sa bonne étoile , ou , comme le pensent la plupart des historiens , que les mesures énergiques convinssent peu à cette nature, amoureuse de plaisirs et de repos.
Jean était accompagné dans son voyage k Rome par Philippe Valori , André Camino et Delfino le camaldule , que son père avait voulu lui donner pour compagnons de route , hommes de bonnes mœurs et de savoir; quelques nobles citoyens s'étaient joints au cortège. Il coucha le soir k l'abbaye de Passignano ; le lendemain il visita Sienne. La ville le reçut avec toutes sortes d'honneurs : t Si je voulais raconter ici, dit l'auteur delà relation latine de l'itinéraire, les hommages dont notre cardinal a été l'objet, un jour ne suffirait pas (1). » Par ordre du sénat, les boutiques et tavernes avaient été fermées ; personne au logis ; les ouvriers, les magistrats étaient répandus dans la ville et hors des murs : on eût dit de l'entrée d'un pape. Sienne voulut faire ks frais du voyage jusqu'à San-Quirico. Jean ^coucha le lendemain k Acquapendente et traversa Viterbe , oii François Cibo, son beau-frère, l'attendait pour l'accompagner jusqu^k Rome, oii il arriva le 22 avril. Un peuple nom-
(I) Si hk referre particulatim voluero quo fuerit honore à Senensibus cardinalis noster exceplus, quâ totius urbis congratulatione , quibus deliciis, non sufflcit dies. Ex monuraentis Ang. Fabr. ad vitam Laur. Med. — Guidoni priori Angelorum,
breux rattendait, malgré la pluie battante qui tombait depuis plusieurs heures. Il descendit dans le couvent de Sainte-Marie , après avoir fait une courte prière k la chapelle du monastère. Le lendemain il reçut la visite des cardinaux, qui le conduisirent au palais du souverain pontife. Le pape l'embrassa affectueusement, et lui adressa quelques paroles pleines de grâce. La pluie n'avait pas cessé : le cardinal et sa suite retournèrent au palais Médicis au milieu d'un véritable déluge (1) : le carrosse alors n'était employé que dans les cérémonies papales , et le parapluie était presque un meuble de luxe. Au consistoire, les cardinaux remarquèrent la tenue modeste , la parole brève , l'air digne du fils de Laurent; dans la rue, ce qui frappa le plus, ce fut sa figure.
A cette époque oii la forme allait être réhabilitée en Italie, on comprend que Jean de Médicis dût attirer les regards. Il ressemblait alors k quelques-unes de cas belles statues dans la fleur de l'âge que Pomponio Leto trouvait fréquemment dans Rome souterraine.
Les peintres , les sculpteurs , les artistes en général, qui le regardaient passer, ne pouvaient se lasser de contempler cette taille souple, cette harmonie dans les traits, cette jambe droite et nerveuse, cette main de neige, cette figure grecoromaine , cet œil bleu de ciel , cette tête forte reposant sur deux épaules évasées, cette lèvre légèrement enflée, et toutes ces belles proportions dont le type semblait être perdu. Ils rêvaient je ne sais quelle divinité traversant les mers pour s'abattre k Rome. Il faut pardonner, k ces hommes de chair, cet enthousiasme pour la forme. L'adoles-
(t) Miratus suai, ait Pet. Delphinas, qaod prœ se tulit civitas quia nlmbpso cœlo, ac perpétua comitante nos pluvià, ubique per vicos et plateas adeo frequentissima eft'undebatur virorum et mulierum mulUtado ut vix pertransiri possct*
os JEAN 1)E lUÉDICIS A ItOMF,.
cent avait Tait une étude sérieuse de la langue italienne , qa parlait avec un charme particulier : sa phrase était légërem^ cadencée, son accent tout a fait siennois; on eût dit deij musique (1). |
A peine a-t-il été présenté à Sa Sainteté , que , tout j^ de son bonheur, il se hâte d'en faire le récit h son père. C'a le premier acte de la vie privée du jeune homme; il fautl recueillir soigneusement , pour y surprendre , a côté d'aj joie qui n'a rien de fastueux , l'élan de l'amour filial. I
t Bonne santé, mon père... J'ai fait mon entrée k Roa vendredi matin, accompagné, depuis Sainte-Marie m qu'au palais pontifical, et depuis le palais jusqu'au Caiuj di Fiore, de tous les cardinaux et de toute la cou et d'une grande pluie. Notre saint-père m'a reçu très-gri cieusement; je ne lui ai adressé que peu de mots. Le pafl m'attendait le lendemain en audience particulière. Sa S^ lelé m'a parlé on ne peut plus tendrement. Je ne puis riS vous dire de plus , sinon que je m'ciïorcerai de me readl digne de vous : De me prohqui nlleriiis nefas. Je me H commande a vous : Non allro. Jean , votre fils (2). . |
(1^ Erat eniin Lco cùm rurmA, lùin specW, lùm elntiirâ drnld a|ipD9ltâ el omni ai vcnerullooem. Procerllns illl , qualem heroiH rere pidurcg airingiint, exci'Isa vunslabal. Haliiliia corporis Buecid potius, qiiAm pinguis, et quidern gier artus singulos gralA proportljl dliruaus, tei'etla dlrcclaquo cmra , manus candure, Qguraque nlvM pt quasi tornutiE, iina capltis ampliliido cxicra mpoibi'a enornit prd FXuessu, nec tnmcn nllUr quim vellcs euperabat. Ex ore guaT» ninabatur tunta , nlhU ut ultra; ïccsU ocull cl ad tnodum ndultl , niH lenitcr decljvls, lurgidata labra.— Tri^mesistus Mediceus, sItc Léo X J 0, M- trlbua nrallonibua In annivenario Iriennil funcre laadaliu j Jaeobo Albano Gtilbbeslo , mcdIcliiEB durtore, alque In Roniâ eloqaenH prarcesore. 1
(ï) Hagnlfico Tlro Laurentio de Medlcls pniri optimo , Florenlla. 4
Salvu) tii. Se e' nnn vl havosal {mnncanie) dare advlM*
qiialehe cosn. lo venerdl mallina fui ricevulo in puiillco, accompagnai dD S. M. dul populo insino a palazzo, o du palaizo In fîno In campa 4
Parmi les cardinaux qui formaient son cortège , quelquesuns étaient sans signification personnelle; d'autres, au contraire , étaient comme des symboles vivants des instincts de l'époque. François Piccolomini, neveu de Pie H , représente les lettrés ; Roderic Borgia , le peuple ; Julien de la Rovère , l'Église. Piocolomini ne se mêle guère aux mouvements des affaires temporelles, il ne recherche que la conversation des savants. Pape, si Dieu lui donne de longs jours, il marchera sur les traces d'iEneas Sylvius , et comme lui il avancera le règne des lumières. Borgia , nouveau Louis XI, n'est dominé que par la pensée d'affranchir le peuple de l'oppression des grands : s'il arrive k la tiare , on peut être sûr qu'il sera sans pitié pour tous ces feudataires qui tiennent Rome en captivité ; homme d'Etat qui h de grandes qualités unit des passions dont il a puisé le germe en Espagne; àme énergique qui ne reculera , pour briser ses tyranniques vassaux , ni devant la ruse ni devant le sang ; parent dévoué jusqu'au fanatisme aux intérêts de sa famille , son auxiliaire contre l'aristocratie romaine. Julien de la Rovère sait les besoins politiques et intellectuels de son époque ; il aime les
Fiore da tucti questi cardinali , e da quasi tqcta la Gortc e da una
grande piova. Fui visto da Nostro Signore molto grntiosamente, non gll
parlai quasi niente. El d) seguenti li oratori visitarono N. S. : hebbono
gratissiraa audicntia. El papa mi riservô il dï sequente per udirmi ,
ch' è oggi. Sonci ito et la S. S. ml ha parlato tanto amorevolmente,
quanto è posFihiie : hami ricordato e confortnto a fare qualche cosa in
qucste visitazloni de cardinali, che le ho cominciate a fare In questi
che ho Tisitati : che tucti , che \'i scriverô un altra volta chl sono ,
dlmostrono molto di esser volti behissimo verso vol. Délie cose passate
so ne siete suto advisato. Di me non h« da dirvi altro , se non che lo mi
sforzerô di farvi honore. De me proloqui ulierius nefas, lo ho avuto
molto caro l'adviso del vostro stare molto megiio, et non ho altro
desiderio se non di sentirlo spesso et di questo per insino a hora ne rin-
gratio Ser Plero. lo ml raccomando a voi. Non altro.
lo. FiMUS.
RonuB , die 35 martii H92.
(Ex orig. in Archiv. reip. Florent. ) V. Roscoé, Vita di Leone X.
letlrcs, mais d'un amour in léressé, et il s'en servira, quand Dieu l'aura fait roi , comme d'un instrument de gloire ou de puissance nationales. A la vue de ce prélat, qui monte rin cheval comme un retire , qui porte la cotte de mailles comme Sickingen , (jui manie Yéfée en vdriuble condotiere, il est aisé de deviner que Julien saura protéger les droits temporels de l'Église , et que si jamais puissance ultramonlaine traverse les Âlpespour envahir l'Italie, il défendra son pays en soldat. Si vous le visitez, vous ne trouverez chez lui aucune de ces figures , toutes marquées d'un type commun de famille, comme celles qui se pressent dans l'antichambre de liorgia ; la Rovère Ji'a pas de parents : servez l'Ë^ise, vous screï son fils bien-aimé. Il est facile de juger le earaclÈre de ces trois hommes par leur entourage personnel : le cardinal du titre de Saint-Pierre es liens a pour favori un pauvre moine ; l'archevêque de Valence a pour courtisan César Bot^ia ; François Piccolomini a pour ami Pomponio Leto. .fean s'attacha de prédilection \ Julien delà Rovère. A Rome et à Florence, à l'heure oii nous parlons, od poursuivait également la rédemption de la pensée humaine , mais par des voies diverses. Florence la cherchait dans Platon , Rome dans la pierre ; l'une et l'autre , par des chemins différents, tendaient au même terme : l'antiquité. A Vloreiice, la route où s'était jeté Ficin était peut-être plus lumineuse, mais plus longue 3s.suTément; l'imagination était sa seule compagne à travers ce mystérieux passé oii il poussait ses auditeurs : elle seule avec ses rêves dorés devait adoucir les fatigues du voyage, ranimer les forces épuisées , enchanter les heures de nuit et de jour. Rien qui réveillât dans l'âme des élèves de Ficin le sentiment national , qui surexcitât la pensée , qui peuplât l'espace d'êtres connus. Ficin, leur guide, chantait pour eux des hymnes qui parlaient k l'oreille comme un doux concert, mais dont
JEAN D£ MÉBIGIS A BOME. 71
les sons étaient fugitifs comme ceux de la musique ; tandis que Pomponio Leto, avec les grandes ombres dont il trouvait les noms écrits sur la pierre , faisait assister Tâme à un drame vivant, ou , a chaque inscription , elle pouvait lire le récit de quelque exploit militaire , de quelque grande pensée matérielle , d'un antique triomphe de la civilisation sur la barbarie , et quelquefois d'une belle création intellectuelle. Ficin n'avait pour auditeurs que des esprits distingués. Le peuple refusait de s'associer k ses admirations, faute de le comprendre ; tandis qu'il pouvait se mêler en corps et en âme k ces évocations archéologiques oii tous les matins le conviait Pomponio Leto. Une frise , une corniche , un fragment de statue étaient autant de livres ouverts oii le savant faisait lire k ses disciples les gestes du passé. Comme Ficin, il avait aussi sa petite lampe qu'il allumait longtemps avant le lever du soleil pour aller k la recherche d'une vieille inscription. A cette époque, notre antiquaire n'avait pas besoin de fouiller bien avant dans la terre ; un coup de pioche au Campo-Yaccino , et l'inscription apparaissait : il h sciait, l'enveloppait dans les plis de son manteau troué et se hâtait de regagner le Quirinal , oh l'attendaient ses élèves. Pomponio plaçait la pierre sur une petite table, et alors commençait une scène de nécromancie. L'ombre dont la pierre avait conservé le souvenir , évoquée par la voix du professeur, ressuscitait, et Pomponio, en poëte bien plus qu'en archéologue, racontait la vie du revenant. Si dans son existence terrestre l'ombre avait revêtu le manteau du philosophe , il faisait l'histoire de la secte k laquelle elle avait appartenu ; si elle avait manié la lyre , il récitait quelques-uns des vers qu'elle avait laissés ; si elle s'était assise dans la chaire du magistrat , il donnait une idée de l'œuvre de juriste k laquelle elle avait travaillé; si elle avait tenu l'épée , il faisait le récit des batailles ou elle s'était
72 JEAN DK HEDIGIS A ROME.
trouvée : son cours embrassait k la fois l'histoire , la philosophie, l'archéolûgie et la morale.
QuelquefcHs on le trouvait au fond de l'un de ces grands cimetières , où la pioche n'avait point encore pénétré , dans l'attitude d'un homme en extase, le cœur suffoqué parles sanglots , la poitrine haletante , l'œil mouillé de larmes (1 ). Au bruit des pas de l'étranger, Pomponio se levait ; ou eût dit un spectre , à la vue de cette tète blanchie avant l'âge , de ces joues amaigries par l'étude, de ce corps dont un habit rapiécé couvrait à peine la nudité. La science a des reproches à faire ^ Pomponio : quand , dans ses courses k travers les ruines , il n'avait rien trouvé , qu'il rentrait au logis le manteau vide , alors sa tête se montait, et pour ne pas être obligé de confesser qu'il avait perdu sa journée , il inventait une inscription et improvisait le testament de Lœtus , Cuspidius et l'épilaphe du poêle Claudien (â) , que Rabelais faisait réimprimer i Lyon, chez Gryphe, en 1582, et dont Barnabe Brisson , en ses Formules , et Antoine Augustin , en ses Dialogues , n'oni pas eu de peine k démontrer la fausseté (3).
Barthéiemi Plalina, tout-puissant 'a la cour ponliJicale, avait fait obtenir à son ami Pomponio une petite maison sur la déclivité de ce mont qu'on appelle Quirinal. Cette habitation, toute rurale, ressemblait un peu à celle quePolitien a chantée, reposant dans une corbeille de verdure, et abritée du soleil par des bosquets de lauriers , et du bruit de Rome par d'épaisses murailles. On ne croirait pas , si le fait n'était
(1) Andavaal spesso aggirando pensleroso c solo (ra quelle nnticai;lle,
arreslaadoal a qualunque cosa nuova gli desse sott' occhlo , rlmaneva a
gulsa d'eslatico e ne plnngeva sovcnte pcr teoer? ua.— TirnbnschI , t, vi,
(i) A. Zenu, Disseilaiionl Vossiane , I. ii , p. !40'2MI<
(SjRaph. Volt.,Com. urboaa, t. xxi. — Tiraboscbi, t. vi , p. GIS.
lEAN DE MÉDIGIS A ROME. 73
atteste par tous les historiens , qu'un jour cet asile de la science fut envahi par une populace armée qui se mit k briser, dans sa fureur aveugle , tout ce qui en faisait Tornement , c'est-k-dire les débris antiques que Pomponio y rassemblait depuis tant d'années. On n'épargna ni la verdure qui reposait l'œil du maître , ni le bois de lauriers k l'ombre desquels il s'asseyait le soir. Le printemps, en revenant, fit reverdir le parterre , et quelques gouttes d'eau rendirent la vie aux lauriers , mais les marbres furent plus difficiles k retrouver. Il eût été impossible k Pomponio de les remplacer k prix d'argent, lui qui , au témoignage de son ami Plalina, était si pauvre , c que s'il eût perdu deux œufs , il n'aurait pas eu de quoi s'en procurer deux autres (1). > Ceci se passait en 1484, dans une révolution dont Rome fut le théâtre : heureusement le professeur avait autant d'amis qu'il comptait d'élèves ; ses disciples se répandirent dans la campagne, et bientôt eurent retrouvé de nouvelles pierres, de nouvelles statues, de nouvelles inscriptions, et le professeur reprit ses leçons sur la Rome souterraine, un moment interrompues (3). Marc-AntoineSabellico, Conrad Peutinger et André Fulvio continuèrent les travaux de leur maître (3). Le vieux Pomponio , avec sa barbe mal peignée et ses vêtements troués , craignait de se montrer aux visiteurs qui venaient frapper k chaque heure du jour k sa demeure du Quirinal ; il était si heureux dans son musée lapidaire! — Dites que je n'y suis pas, faisait-il répondre k l'un de ces importuns ; me prend-on pour un ours ou pour un lion (4) ?
(0 Platina, dans son traité De honestà voîuptaie , cité par Baillet, Jugement des savants. Amst., 1. 1, p. 127, fn-4o.
(2) Maratori , Script, rerum Ital., t. v, pars 2, p. 1 1G3.
(3) Tiraboschi , t. vi , p. 210.
(4) Mich. Ferno, App. ad vol. vr, Bib. mcd. et inf. aet. — Fab., p. 6 et suiv.
L'ours avait trop d* obligations a Laureut de Médicis pour éconduire le cardinal ; Jean était d'ailleurs l'élève dePoIitieh, avec lequel l'archéologue entretenait un commerce épistolaire , el il savait aussi que l'adolescent aimait les lettres latines. Or Pomponio, le maître de William Lilly (1), tout en s'occupant de ressusciter la pierre, s'était attaché h reproduire quelques classiques latins : Silius Halkus^ qu'il avait publié h Rome en 1471 ; Terentius VarrOy a Venise en 1474 ; Quintus Curtius , etc. (2) : comment lui refuser sa porte? Jean vit donc et fréquenta Pomponio.
Ce fut ce savant qui le premier, k Rome, eut l'idée de fonder un cercle littéraire, sous le nom d'Académie, oîi se réunissaient chaque semaine tous ceux qui s'occupaient d'arts, de science ou de philosophie; il avait pris pour modèle l'institution platonicienne formée à Florence sous les auspices des Médicis. A Rome, ceux qui s'associèrent a l'œuvre de Pomponio étaient des âmes folles de paganisme, qui renoncèrent k porter le nom qu'elles avaient reçu le jour de leur baptême pour prendre celui de quelque personnage antique : Philippe Buonaccorsi s'appela Callimaque; Marc le Romain , Asclépiade ; Marino le Vénitien , Glaucus ou Glocco (5); comme si le nom, dit l'Arioste ^ ftnsait le poëte :
E che quel mcglio 1* abbia a far poeta Che'l studio c i'csercizio di niolt' anni.
A tout prendre, c'était un innocent caprice dont la papauté ne dut guère s'effrayer; mais il paraît que les Muses n'étaient pas seules fêtées dans cet institut littéraire, et qu'on y
(1) Grundiing , Geschichte der Gelerhtheit , p. 2740. — AUg. Lex. ii , p. 189.
(2) Roscoë , t. I , p. 48-49, note.
(:J) Quirinf, Paull II Vit., et Vindic. Romae , 1740, t. ii , p. 78.
évoquait parfois des souvenirs qui ne pouvaient plaire au saint-siége : on y rêvait la restauration de la république romaine, et peut-être des superstitions païennes (1). Paul II lit arrêter quelques-uns des académiciens, entre autres Plalina et Pomponio Leto. On reproche au pontife d'avoir usé contre les coupables de rigueurs trop sévères ; on veut que dans sa haine contre les lumières il ait inventé des crimes afin d'exiler quelques fanatiques dont il avait peur. Paul a trouvé dans Platina , Fun des membres de cette association (2), un ardent accusateur , dont le protestantisme n'a fait que reproduire les plaintes , sans oublier surtout celle que l'historien a formulée contre l'intelligence du pape (3); mais un écrivain moderne a fait ressortir tout ce mié ce reproche d'ignorance avait de mensonger. Il n'e^r guère plus possible de croire , quand on lit les preuves amassées dans la dissertation de Mgr Quirini, li l'imbécillité d'un pape qui lit les historiens antiques , qui de sa bourse aide les jeunes gens de famille dans leurs études, qui paye généreusement les professeurs, et qui conçoit surtout l'idée d'un collège
(1) M. Ph. Chasies, Revue deParU, I8i3, 19 mars, p. 104. On sait qu'on a accusé Gémiste Pléthon d'avoir voulu reconstituer le paganisme ; on trouve touchant cette tentative quelques détails dans une dissertation de Boivln sur la querelle des philosophes du xv*^ siècle, t. ii des anciens Mémoires de TAcadémie des inscriptions et belles-lettres, p. 775 etsuiv. Allatius l'a défendu chaleureusement (Fab., p. 98 et 99. ) M. À. J. H. Vincent, au sujet de documents qu'il a recueillis touchant la musique ancienne, a, dans les séances des 32 et 27 avril 1842, appelé l'attention de l'Académie des inscriptions sur un rituel païen , sous le nom de Pléthon , et qui semble ne laisser aucun doute sur le. projet que le néoplatonicien forma de faire revivre la théologie d'Orphée et de ressusciter les dieux du paganisme. — Voy. l'Institut, journal général des sociétés et travaux scientifiques de la France et de l'étranger, Paris, no 76, avril 1842.
(2) Platina', Vila di Paolo II.
(3) Koscoë dit de ce pape qu'il était aussi orgueilleux qu'ignorant, t. 1, p. 47.
JKAIN bK MKDTCIS
d'abréïiateurs au nombre de soixaiHe-dix, dont roccupalion principale sera de reviser et de corriger les actes publics publiiisen lalin (1).
Quoi qu'il en soit, les débris de cette acadc^mic, dis]>ersés en diverses contrées, se retrouvèrent à Home U l'exallalion de Sixte IV. Buonaccorsi, après un long exil , reparut au Quirinal , portant toujours le nom de Calliinaque, qu'il faisait suivre cette fois de l'épithète à.'ej:periens , par allusion aux fortunes diverses qu'il avait éprouvées dans ses longs voyages (2). A la cour de Pologne, il avait trouvé dans Casimir un généreux protecteur; au moment oii nous parlons, , il était ambassadeur de ce prince auprès d'Innocent VIU à Rome. Il retrouva son aini Poinponio , usé par l'âge, mais toujours Hdéle k ses pierres, qu'il aimait comme ^ vingt ans. La mort avait moissonné quelques-uns de leurs anciens collègues, mais les vides s'élaient bien vile remplis; on recommençait h cultiver les lettres. Paul Corlese, le nouvel bote de Pomponio , achevail , ii vingt-trois ans, son dialogue célèbre de Hominilius doctis, et rassemblait l&s matériaux de SCS quatre livres de sentences (5), recueil d'hoinélies dans le genre des Poslilles du docteur l.ulber. Un des grands reproches que le réformaleur a faits U nos moines , c'est d'être restes embarrassés jusqu'h l'époque de la réforme dans les langes de Scot. Corlese cependant, dans ses Discor^i volgari , a répudié la niéiliode aristotélicienne ; il ne procède pas par syllogismes, mais expose simplement le ' sujet, qu'il développe k l'aide de l'autorilé et de la raison (i).
(I) MuiMtori, Scriplor. rer. U., t. m, pars 2, p. 988. — Quirini, ele.
(î) Aposl. Zeno, Dit!s. Vos;., I. ir, p. 3iG.
(3] In IV llb. senl- Pei. Lomb. Comm. Ronio! , 1503.
(4] Opéra che poco sa dl stobiplico fi in cul non al fn usodl ailloglsmi, ' ill obbieiioni, ill repliche, ma si propone sempllcemeolp, esleiamina ; rarsofnenlo, e si consiunge uislcme l'autorilS e la ragione senza \mi yerla nella baibarii' iisalnllmilloi- [iuIIebcuoIc. — Tirabosrh1,t.vi,p. 3(
JËAf< DE MEBICIS A ROME« 77
Ainsi donc , c*est Tltalie qui devait la première échapper k ]a barbarie de l'école. A quoi donc se réduisent les plaintes éloquentes de Luther?
Il parait que Paul Cortese , dans son zèle pour les lettres, voulut que Rome eût une double tribune d'oU rayonnerait au loin la lumière. Il essaya de fonder un autre cercle académique, mais qui n'eut pas de succès (1); toutefois rien ne prouve qu'il déserta la maison de Pomponio Leto. A cette époque, la poésie italienne commençait k fleurir k Rome: elle avait pour représentant Séraphin Aquilano, que protégeait le cardinal Ascagne Sforce. Aquilano avait fait une étude particulière de Dante et de Pétrarque. Un des premiers , il imagina de s'accompagner sur le luth en improvisant ; musicien habile , il cachait sous les sons de son luth les défauts de sa versification. Ses succès firent éclore une multitude de poètes qui , bien moins inspirés encore que Séraphin , la lyre en main , chantaient de pittoyables vers : rapsodes nomades qui employaient, pour séduire le peuple, la langue vulgaire, réveillant ainsi le culte de la muse nationale (2).
Poète, musicien, archéologue, philosophe, Jean de Médicis devait se plaire k Rome. Il fut longtemps un des habitués des .réunions de Pompouio. A Rome , il continua le genre de vie modeste qu'il menait k Florence : il se levait de bonne heure, cherchait quelque église écartée pour faire sa prière du matin , et rentrait k son palais , oii ne tardaient pas k venir quelques amis dévoués. U n'avait oublié ni son père , ni ses frères , ni les lettrés , ni ses professeurs , avec
(1) Mencke, Vita Polit. — Scrip. rer. It., vol. xxiii , p. 185.
(2) Ex eo tanta imUantium auledorum muUitudo manavit , ut qoidquid in hoc génère Italiâ totà cani videatur, ex ejus appareat carminuin et modorom praeseriptione natura.-^Paol, Corteslus, de Cardfnalata , Hb. H , p. 74.
lesquels il entretenait une correspondance suivie. Florence tenait toujours une large place dans ses affections. Il était heureux quand, accompagné de Pomponio, il avait découvert quelque beau marbré dont il pouvait faire présent k sa ville natale. Sa table était frugale comme celle de son père : pendant le repas , il se faisait lire quelque histoire des temps passés ; après le dfner, il aimait h se promener dans la vieille Rome ; point de recherche dans ses vêtements , qui étaient demeurés d'une propreté exquise. Ses serviteurs l'aimaient , car il était bon, doux et affable; les pauvres ne l'imploraient jamais en vain ; Innocent YIII l'entretenait souvent. Jean obéissait aux conseils de son père.
Peu de temps avant sa mort, Laurent avait tracé pour son fils un plan de conduite qui semble l'œuvre de quelque sage retiré du monde.
€ Mon premier désir est que vous n'oubliiez jamais h qui vous devez les faveurs dont vous avez été comblé: ce n'est ni votre prudence ni votre mérite qui vous ont fait cardinal, mais Dieu seul dans son admirable bonté. Le meilleur moyen de vous acquitter eilvers Dieu est de mener une conduite exemplaire... II serait honteux pour vous, et pour moi bien douloureux , qu'a l'âge oii l'on songe a former sa raison et sa conduite, vous démentissiez les espérances que vous aviez données. Tâchez donc d'alléger le fardeau que vous portez , en persévérant dans ces études qui conviennent si bien k votre état de vie. L'an passé , j'éprouvai une bien douce consolation en vous voyant souvent approcher du tribunal de la pénitence et de la sainte table : persévérez , c'est le moyen de rester dans les bonnes grâces du ciel. Vous voilk donc k Rome : il vous sera bien difficile de suivre les conseils de votre père ; outre les mauvais exemples, vous allez trouver des courtisans de corruption. Vous ne pouvez vous dissimuler que les faveurs que vous avez obte-
JEAN DE MEDiCIS A ROME. 79
nues k votre âge ont excité Tenvie : ceux qui n*ont pu vous arrêter dans la voie des honneurs n'oublieront rien pour vous perdre dans Testime publique , en vous faisant choir dans cette fosse où ils sont eux-mêmes tombés; votre âge ne les servira que trop. Vous devez d'autant plus chercher h éviter cet écueil, que la vertu est assez rare dans le sacré collège : pourtant il y a parmi les cardinaux des hommes de doctrine et desainteconduite; voilkceux que vous devez prendre pour modèles. . . Fuyez, comme on fuit Charybde et Scylla, Thypocrisie ; point de folle ostentation ni dans votrecouduite ni vos discours.... Vous le savez , rien n'est si difficile que de savoir converser avec des hommes de caractères divers : à cet égard , que vous recommander ? Avec les cardinaux et les autres personnes de condition , vous serez décent et réservé. Que votre conscience interrogée soit toujours en état de vous rendre ce témoignage : que jamais vous n'avez eu i'iutention d'offenser personne. A Rome, du reste, mou avis est que vous devez plus souvent ouvrir l'oreille que la
bouche
-» Vous êtes le cardinal le plus jeune du sacré collège, et peut-être de tous les cardinaux créés jusqu'à ce jour ; vous devez donc vous montrer le plus empressé , le plus modeste, et ne jamais vous faire attendre a la chapelle du consistoire ou dans les députations. Vous saurez bientôt ceux dont la vie est le plus ou le moins exemplaire. Fuyez ceux dont la conduite est décriée, dans l'intérêt des mœurs d'abord, et par respect pour l'opinion. Dans votre train de maison , cherchez la décence plutôt que l'éclat ou la richesse... Point de bijoux ni de soie ; cela ne convient pas k des gens de votre sorte; mais des livres et des antiques, un domestique décent et peu nombreux. Recevez plutôt que d'être reçu; qu'on ne voie k votre table que des mets simples et communs. Faites de l'exercice : dans votre état, Tinfirmité
arrive bien vite quand oo ne sait pas la prévenir. . . Une habitude que je vous recommande surtout , c'est de vous lever de bonne heure : cela fait du bien d'abord a la santé ; puis cela est nécessaire dans votre profession , oii vous êtes obligé d'assister k Toflice , de vous livrer k l'étude , de donner audience, etc. Autre conseil : le soir, en vous couchant, pensez au travail du lendemain ; c'est le meillenr moyen de n'être pas pris au dépourvu. »
Quelques jours après avoir écrit celte lettre, que Fabroni appelle avec raison le chant du cygne (1), Laurent rendit le dernier soupir.
Un moment, il avait cru que Dieu lui permettrait de quitter les affaires, et, loin de Florence, de vivre quelques années encore, dans l'une de ses villas, au milieu de tout ce qu'il chérissait le plus sur cette terre , ses enfants , ses amis et ses livres. Mais sou heure était arrivée : k quarantequatre ans il se mettait au lit pour quitter a jamais ce monde dont il était la gloire. Une fièvre, dontPolitien a décrit le funèbre caractère , ne lui laissa plus de repos. Les médecins accoururent : d'abord, Leoni de Spolète, qui essaya vainement les remèdes ordinaires ; puis Lazare le Tessinois , dont la renommée était grande , et qui , dans un mélange de substances minérales et végétales, crut avoir trouvé une héroïque formule; mais sa science devait être impuissante. Dès qu'il sentit les approches de la mort, Laurent voulut se réconcilier avec Dieu. Il fit appeler son confesseur , le vieux Bosso , qui ne le quitta plus. Le lendemain , autour d'une petite table recouverte d'une nappe blanche, et sur laquelle s'élevait, entre des chandeUers d'argent, limage du Christ, ses serviteurs k genoux atten-
(1) Hœc tanquam cygnea fuit prudentisslmi ac sanotissimi hominis yox et oratio. —Fabroni , Vita Leonis X, p. 13. La lettre est entière aux Annotations de l'ouvrage, no 7, p. 252, 255.
JEA?« DE MEDIGIS A ROME. 81
daient l'heure où le prêtre apporterait au malade le corps de Jésus-Christ. Quand il parut, tenant dans ses mains la sainte hostie, Laurent se leva sur son séant, et, les mains jointes, murmura ces mots de tendre piété : < Non, je ne souffrirai jamais que celui qui me créa , qui me racheta de son sang, vienne k moi; c'est k moi d'aller k lui : levez-moi, je vous en prie , que j'aille a mon Sauveur (1). » Le prêtre et les assistants prièrent longtemps , après quoi Laurent reçut le viatique. Pendant cette suprême cérémonie, les lèvres du moribond ne cessaient de s'ouvrir pour prier : c Mon Dieu , disait-il , ayez pitié de moi , pauvre pécheur ; que le sang que vous avez offert k votre père sur l'autel du sacrifice, pour la rédemption des hommes, me compte dans l'éternité (2). > Quand il eut rempli ses devoirs de chrétien, il voulut entretenir son fils en particulier : les assistants s'éloignèrent. Laurent resta seul avec Pierre , auquel il fit ses dernières recommandations. L'enfant écoutait en silence ; il promit d'obéir aux ordres du mourant. Laurent étendit ses mains défaillantes sur la tête de son héritier et le bénit. Un moment après , on annonça Politien , qui , k la vue de ce corps passé en quelques heures a l'état de cadavre, ne put réprimer un mouvement d'effroi, et tourna la tête pour pleurer, c C'est toi , Ângiolo , dit le moribond a son ami en tâchant de sourire; approche donc. > Et il agitait convulsivement la main pour l'attirer k lui : Politien la prit et la baisa dévotement , puis la posa sur le lit , çt passa dans
' (1) Procul à me hoc absit patîar ut Jesum meum qui me ûnxit, qui me redemit, ad usque cubiculum hoc veniat : toUite hinc, obsecro, me quamprimùm tolUte ut Domino occurram. •— Polit. Ëpist., ep. Jacobo Antiquario soo.
(2) Valeat in causa meà sanguis iile tuus, Jesu, pretiosiâsimus quem pro aaserendialn libertatem homioibus in ar& illà sublimi nostrae salutis effadi&li. Ib.
raBUchaud)re afin âe donner un libre cours k ses sanglots. Il revint bientôt.
Laurent, d'un omI inquiet, eherchait dans Tappartemeot une figure dont Tabsence lui faisait mal. c OU donc est Pic? munnura-t41 avee un profend soupir ; est-ce qu'il n'est ps» Ik ? — Il a craint de vous importuner, répondit Politien. — Oh ! qu'a vienne , reprit l'agonisant , je veux le voir. » Pic, averti , vint bien vite et se précipita sur la main de son ami^ pendant que PoliUen, courbé sur le lit, hii étreignait les genoux. Laurent interrompit cette scène muette, en s'adressant k Pic : t Mon ami , lui ditril d'une v(hx défailkmte, j'ai voulu vous voir pour la dernière fois; je mourrsâ content maintenant. » Et changeant aussitôt de conversation : c J'aurais bien voulu que Diat m'eût laissé vivre jusqu'au jour où j'aurais pu compléter votre biblio-' thèque... (1). » E^ ce moment, parut Savonarole.
*-- Ite void , dit le dominicain , je viens pour vous exhorter k demeurer ferme dans la foi catholique.
— C'est bien ma résolution , dit Laurent.
— Promettez^moi de mener une vie toute chrétienne si Dieu vous rend la santé.
— (Ml ! je vous le promets.
— Et de supporter la mort avec courage , s'il veut que vous mourriez.
-^ Que sa volonté soit faite ! Gomme le moine s'éloignait , Laurent le rappela. — Mon frère, hii dit-il, je vous {ordonne, donnez-moi votre bénédiction.
Savonarole ]e bénit. C'est Politien qui nous a donné tous ces détails. Son récit diffère de celui où quelques historiens nous représentent le moine de Saint-Marc s'éloignant sans
(>) VeHem dtotuRiset me saltem m»n hmc ad emadem d^em (fin» testram plané bibliothecaœ absolviseem.
vouloir absoudre le malade qui refuse de rendre la liberté k Florence. Si cette scène, conanae on l'a dit, s'est passée sans autres ténaoins que le prêtre et le pénitent, que penser de Savonarole qui divulgue les secrets de la confession ? Heureusement pour la mémoire de frère Jérôme, la narration de Jean-François Pic, neveu du glorieux Pic, n'est qu'une fable (1).
La dernière heure approchait : Laurent perdit l'usage de la parole; ses lèvres s'ouvraient pour prier, mais aucun son n'arrivait a l'oreille des assistants. Sur un signe qu'il fit de l'œil, on approcha de sa bouclie un crucifix qu'il embrassa tendrement, puis il pencha la tête et rendit le dernier soupir.
Jamais , dit Machiavel , k Florence , ni même en Italie , n'était mort un homme aussi sage et qui fût plus digne de regrets. Ce trépas, qui devait être la source de tant de calamités, fut marqué dans le ciel par des signes noer-» veilleux (2).
Machiavel fait allusion k ces prodiges physiques dont parlent les contemporains : la chute du tonnerre sur le temple de Santa-Reparata , les feux nocturnes qui illuminèrent la villa Careggi , la lutte d'ombres d'une grandeur extraordinaire , les voix qu'on entendit dans l'espace , les éclairs k travers une atmosphère lucide , et le suicide du médecm, Pierre Leoni, qui se jeta dans un puits (3).
(1) Voyez à ce sujet Roseoê, Vie de Laurent, t. ii , p. 194» note.
(2) Ne mori mai alcuno non solamente in Fireûze, ma in Italie, con tanta fama di prudenza, ne che tanto alla sua patria dolesse. E cerne dalla sua morte ne dovesse nascere grandissime rovine , ne mostrô il cielo moiti evidentissimi segni. Fuochi i quali in lungo si distendeano sopra la villa di Careggi , per più sere neii' ultimo della sua Infermità; ombre di mirabii grandezza contender insieme , ed udite voci orrende e confuse ; coruscazioni ncir aère quando era più lucido e più sereno; il tempio di Santa-Reparata tocco dal fulmine. — Valori» p. 49.
(3) Petrus Crinitus, de Honestâ disciplina, lib. m , cap. 9, de Honii- Dibus qui se ipsos in puteum jaciunt, in-fol. Paris, 1520.
86 JEAN J>£ ME0lGtô A ROME.
les vivants. Du moins , pas une de ces natures ingrates n'appartenait au parti des lettrés. La poésie fut admirable k cette heure; elle se ressouvint que Laurent lui avait donné en abondance de l'ombre et des livres , elle le paya en beaux vers; c'était son or, k elle! Le plus généreusement récompensé par le prince , Politien fut aussi celui qui chanta le plus haut les vertus de son ami. Pendant qu'on menait le corps a sa dernière demeure » il disait : c Qui pourra prêter k mes yeux une source intarissable de larmes, afin que je pleure la nuit, que je pleure le jour; ainsi se lamente le ramier séparé de sa colombe , et le cygne qui va mourir , et le rossignol (1). >
Lorsque le peuple, excité par Savonarole, chassera ses maîtres, il ne respectera, dans son aveugle colère, ni la colombe , ni le rossignol , ni le cygne du poète ; on enlèvera k Politien jusqu'k ses livres (2).
(i) Quis dnbit capiti meo
Aquam? Qots ocuils mêla
Fontcm lachrymarum dabit ,
Ut nocte fleam,
Ut lucefleam?
Sic turtar vlduus solet,
Sic cygaus moriens solet ,
Sic luscinia conqueri.
(2) Outre les biographies de Laurent écrites par Valori , Fabroni et Roscoë, on consultera, si l'on veut connaître ce prince: PoUtlaai Epistolae. — Ficini Epistolœ. — William Parr Greswel, Memoirs of A. Poiizianus, 1801, Manchester. — Pauli Jovii Eiogia. — Varillas , Anecdotes de Florence. — Hentzner, Itinerarlum Gerinaniœ, Galli», Ângliœ, Italiœ, scriptum... Norimbergœ , cniocxii, in-4o.