‹ Histoire de Léon X et de son siècleChapitre 26 sur 53 · DE LAURENT · texte numérisé non relu

DE LAURENT

ÎTkUM. vounQUBK Milan «t mi does. — Uutt Stoirce âpp^Ut Cb«rloi VIII en Italie, — Veofse. Gènes, Florence au moment de Tinvaslon. — Pierre de Médieie Isca* pable d'arrêter le mouveinent rérolationnalre dont est monacéela Toscane. — iTALiB i:.rrraaAXfiB. VenUe, Aide Manoee, Kraame, Aleaod ro. * Ferrare. Math. Marie Bejardo , l'Artoafte , Fr. Gieco. — ' Mmiom, Franc, de Gomagae , Sp«* gnuoll, ArriTabène.—JVopJtff. Sannazar. Pontano.^ilf iton. BelUncloni. MeniU.— Bologne. Urceo Codro. — Protection qu'accordent eux lettres, versia fln d« xv« siècle , les papes , les cardinaux , le clergé , les princes, s

U nous faut étudier l'état politique et intellectuel de l'Italie en 1492, pour comprendre ce que peut coûter au monde la mort d'un grand homme.

L'Italie compte trois sortes de gouvernements ; k Naples , une monarchie héréditaire ; k Rome , une royauté élective ; dans les autres États , des républiques oîi le peuple ne joue qu'un rôle secondaire, et oîi dominent quelques familles qui tantôt se sont enrichies dans le commerce , comme k Florence ; tantôt se sont fait un nom dans les armes , comme k Milan ; tantôt exercent sur les lettres un patronage héréditaire , comme k Ferrare.

Giacomuzzo Attendolo , las des mauvais traitements qu'il recevait dans la boutique d'un cordonnier, se fait un beau jour laboureur (1). H travaillait aux champs, quand le son d'une musique militaire vient frapper son oreille : il regarde,

(j) M. Macé , Cour» d'hlstoîre des temps modernes , 1. 1 , p. 307. — Tiraboschî, t. VI, p. 12.

et voit venir k lui une troupe de condottieri , qui parcouraient la campagne, prêts k vendre leur service au premier manant ou bourgeois qui voudrait Tacheter k deniers comptants. Giacomuzzo est saisi d*une fièvre guerrière; mais il faut que la voix de Dieu parle : Si la hache qu'il tient en main, et qu'il lance de toute sa force , atteint Tarbre voisin , il sera soldat ; si elle s'arrête en chemin , il restera laboureur. La hache frappe le but, le voila condottiere, sur la grande route , dans le camp de Yisconti , bon et preux soldat, dépensant gaîment son argent et son sang. On le proclame le fort , et c'est sous le nom de Sforza qu'il acquiert bientôt la réputation du premier partisan du royaume napolitain. D mourut, en 1447, comme il avait vécu, bravement. Son fils François hérita de sa hache, de ses titres et de sa valeur ; seulement , au lieu de débuter dans l'échoppe d'un cordonnier, il épousa Blanche Visconli, fille naturelle de Philippe-Marie Yisconti , duc de Milan. François s'apprêtait k faire valoir ses titres d'héritier au duché, que quatre compétiteurs lui disputaient en même temps : le duc de Savoie, le roi de Naples, la république de Venise et Charlesd'Orléans, petit-fils du duc Jean-Galéas Yisconti (4), quand les Milanais , irrités des folies sanglantes de leur dernier maître , s'insurgent et proclament leur liberté. François Sforce se fiait sur l'inconstance du Milanais , et il avait raison. Cette fièvre d'indépendance passa bien vite. Le peuple révolté finit par demander un maître , et choisit Sforce, Pendant seize ans , le fils du cordonnier Attendolo gouverna Milan en politique habile : il mourut duc après avoir donné une de ses filles au fils du roi de Naples , et Marie-Galéas , son fils, k la sœur de la reine de France, femme de Louis XI (2).

(1) Ragon, Abrégé de l'histoire générale des temps modernes.

(2) Macé, Cours d'histoire des temps modernes , t. i, p. 304 et suiv.

Gsdéas hërita d'une belle couronne ; car c'en était une que ce duché de Milan, qui comprenait les provinces de Milan, de Crémone, de Parme, de Pavie, de Côme, de Lodi , de Plaisance , de Novare , d'Alexandrie , de Tortone, de Bobbio, de Savone , d'Albenga, de Yintimille, de Gènes; des montagnes , des plaines , des fleuves , et une mer de plus de trente lieues de long. Malheureusement il vivait k Milan comme un soldat , faisant sa proie de toute jeune fille qui excitait sa convoitise (1). Quelques nobles, dont il avait deshonoré les familles , s'armèrent un jour et vinrent dans la cathédrale prendre son sang, en invoquant saint Ambroise et saint Etienne (â). Colas de Montani, son professeur, s'était enrôlé parmi les assassins. Le peuple , qui rarement demande compte k ses maîtres de leurs mauvaises mœurs , si ces mœurs ne le privent ni de son pain ni de sa liberté , vengea l'assassinat du prince en tuant les con* jurés. Jean-Galéas, fils de l'impudique, fut proclamé duc aux acclamations de la multitude : le peuple et les assassins ont trouvé des apologistes (3). Galéas avait huit ans: on lui donna pour tuteur son oncle Louis le More (Ludovic), âme ambitieuse, qui, maître une fois du pouvoir, ne recula, pour le garder, ni devant le cri de sa conscience, ni devant les clameurs de l'opinion , et n'eut peur ni de Dieu ni des hommes. On le vit employer les revenus de l'État . c'esl-adire plus de 600,000 ducats annuels , pour gagner des soldats et corrompre des chefs (4) , et , comme si For n'eût pas suffi , livrer k Charles YIII son pays , afin de garder qnel-

(1) Donato BosRi, Chronique latine, citée par Roscoê, t. i , p. 143, note.

(2) Rotteck, Histoire générale, t. Ji, p. 796, in-S». Paris, 1935.

(3) Sismondi , Hist. des Rép. ital., t. xi , ch. 84. — FantuzEi , Scr. Bol., t. VI.

;4} Corio , Storia di Milano , lib. vu , p. 499.

00 1TAI.IE POLlTIfiUE*

quesj<mrs déplus rhermine ducale. Galbas, en attendant, grandissait ; il avait épousé Isabelle , filie d'Alphonse , duc d'Aragon» c femme courageuse , dit Comines(l), quieust volontiers donné crédit k son mari si elle eust pu , mais il n^estoit guères sage et révéloit ce qu'elle lui disoit. > A peine si Tun et l'autre osaient murmurer contre le More, qui ne leur donnait pas même de quoi vivre (â). Sommé par le roi de Naples de restituer l'autorité souveraine k Galéas , Louis Sforce avait répondu k Ferdinand I^' en dépêchant Charles Belgiojoso k la cour de France , pour inviter Charles YHI k descendre en Italie, afin d'y soutenir, comme héritier de la maison d'Anjou, ses droits k la souveraineté du royaume de Naples , en même temps qu'il contractait une alliance offensive et défensive avec le pape et la république de Venise, Ainsi Charles VIII en Italie , Ferdinand ne pouvait iqquiéter Louis Sforce, qui n'avait rien k craindre non plus de Charles ; car , pour le mettre k la raison , il avait Venise et le pape : cela était habilement combiné, comme le remarque Machiavel (S).

Du reste , ce Ferdinand si zélé pour les intérêts de Galéas régnait k Naples en vertu d'une légitimité fort douteuse : Mainfroi (Manfredi), son aïeul , était usurpateur de haute lignée (4) ; mais il avait pour lui un protecteur puissant , le pape, qui s'était prononcé en faveur de la maison d'Aragon. Toutefois, en France, l'autorité pontificale n'était pas aussi grande qu'au delk des monts. Une famille qui, pendant quelque temps , avait gouverné le royaume , subsistait en-

(0 Mém. de Gomiaes • liv. vu , p. 1 f 8.

(2) Ed in tal forma fu ristretta la corte ducale che a fatica Giovanni Galeazzo ed Isabelia sua meglie potevano avère il vitto Ioro« — Corio , Storia di Milaoo, iib. vu , p. 499.

{'i) Haratori, Ann. d'IU, t. ix , p. 568.

(4) RosGOê, Vie de Léon X, t, i, p. 165.

ITALIE POLlTiQU^. 91

core. René, 4m d'Anjou et de Provence» obUgë de quitter riiadie , n'avait emporté de ses conquêtes que le titre de roi de Nsq[>les que lui avait conféré le pape Eugène lY (1). A la cour 4e Ferdinand, son parti se composait d'une foule de mécontents. En France , Louis XI n'avait pas abandonné des prétentions que le testament de René seinUait justifier. Fief de l'Église sous Galixte lU, sa vassale sous Pie II, héritage contesté de deux grandes maisons, patrimoine à cette heure d'un prince qui , plus d'une fois , avait mécontenté ses sujets, Naples, avec sa position magnifique sur la Méditerranée , son double rang de montagnes abruptes , ses citadelles que l'art pouvait rendre imprenables , ses salines , ses poissons et son soleil , était une proie qui devait exciter la convoitise de ses voisins et de l'étranger.

Venise devait jeter un œil d'envie sur tous ces trésors » elle, k cette heure, qui donnait k ses fiUes, suivant 1 expression de lord Byron , la dépouille des nations , et recevait dans son sein, en pluie étincelante, les perles de l'Orient (S). II n'y avait pas un siède que, sous le dogat de François Foscari , elle avait réuni k son territoire Brescia , Bergame , Crème et Ravenne : tout récemment, c'est-k-dire en 1490, elle s*était emparée de File de Chypre, dont la reine envoyait de si beaux manuscrits au cardinal Piccolimiui (5) , et, par caresses ou par menaces, avait fait signer k Mahomet II un traité ou le sultan jurait par les. quarantecinq prophètes , par son épée , par sa barbe , de respecter les comptoirs de la seigneurie (4). Mais Venise, trop confiante dans sa flotte , trop fière de ses richesses , avait voulu

(t) Ragon, Cours é'hUtoire moderne, t. i, p. 220. — Guieclardini , Storia d'Ital.. 1. 1.

(2) ChiIdeHarold*s Pilgrimage, c. iv, st. 1, 2.

(3) Friedrich Blum, Iter Italicam, Halle, 1830, in-B», t. m , p. 32.

(4) Macé, Cours d'histoire des temps moderoes, 1. 1, p. 301.

plus d'une fois humilier ses rivales. Si donc Dieu donne jamais k ces républiques, vaincues ou abaissées par elle, l'occasion de se venger , il est sûr qu'elles se hâteront de Secouer le joug de la Rome des mers. On les voit qui épient le moment oh elles pourront s'enrichir à ses dépens, mettre un frein k son ambition, et un terme a ses conquêtes. Saint- Marc, trop certain d'avoir toujours le vent en poupe, n'avait pas craint de ruiner ses alliés ou ses ennenois :

Sun Marco , impetuoso ed importuno ; Credendosi aver sempre il vento in poppa , Non s! curù di rovinare ognuno (1).

Le vent est inconstant ; les républiques italiennes ont l'oeil levé sur la mer.

Le temps était passé ou Gènes aurait pu disputer l'empire a Venise, sa rivale. Autrefois elle ne regardait pas au sang qu'elle répandait : le portefaix se battait a côté du noble, et qui avait reçu une plus large blessure avait le mieux mérité de la p<itrie. Ses vaisseaux rentrés dans le port, alors une vie nouvelle commençait pour Gènes. Son peuple si brave le jour du combat, l'heure des élections venue , se vend sans rougir k celui qui veut acheter son suffrage. Ce suffrage donnait le pouvoir dans cet Etat démocratique : or on pense bien que les acheteurs ne manquaient pas. Trois grandes familles , depuis des siècles , se disputaient les voix avec des chances plus ou moins heureuses, suivant que l'or était plus ou moins abondant dans leurs coffres-forts : c'étaient les Fregosi , les Adorni et les Fieschi. La lutte ne finissait pas avec le triomphe ; k la famille vaincue restait une grande ressource : l'étranger, auquel elle donnait ou vendait Gênes. C'est ce qui arrive en 4396, ou la ville se

(I) Mach. Asino û*wo , cap. v.

réveille un matin avec un maître de plus : Charles VI, pauvre fou , qui se repose , pour faire valoir ses droits , sur répée de Boucicaut, l'un de ses mardchaux. Cette épée, dans les mains d'un pareil soldat, fit des merveilles; mais quelques patriotes surent la briser , et Gênes reprit son indépendance. Elle ne sut pas garder sa conquête : un condottiere» Carmagnola , qui savait aussi bien manier l'épée que Boucicaut, assiège la ville, qu'il soumet k Pbilippe^Marie Yisconti, duc de Milan. Pendant deux siècles, Gênes offre un triste spectacle : vous la voyez qui se couche génoise , se réveille milanaise, fait sa sieste française, et se rendort napolitaine, jusqu'k ce qu'en 1490, après s'être prêtée, vendue, livrée k une foule de maîtres divers, elle, la superbe , est déclarée fief de la couronne de France , sous la garde du duc de Milan , vassal de Charles VIII (1).

Florence avait ressemblé longtemps k Gênes. Son poète, assis a sa place accoutumée , sur l'un des bancs de pierre extérieurs de la cathédrale, versait des larmes au souvenir de ces folles nouveautés auxquelles courait sans cesse sa ville bien-aimée. Il lui disait :

c Que de fois je t'ai vue changer tes lois, tes monnaies , ton gouvernement : si tu as bon souvenir et que ton œil s'ouvre k la lumière, tu verras que tu ressembles au pauvre malade qui change de place dans son lit de plume , pour tromper sa douleur (2). *

(1) M. Macé, Cours d'histoire , 1. 1, p. 303.

(2) Quante voile del tempo che rimembre , Leggi, monete, uflcii , e costume Hai tu mutato, e rionovato membre?

E se ben ti ricordi e vedi lume Vedrai te simigliante a queli' iaferma Che non pu6 tro var posa in au le piume , Ma con dar volta suo dolore scherma.

Purg., c. VI,

!)i ITALIE POLITIQUE.

Après divers essais de gouvernement, heureux ou sanglants , Florence finit par se réfugier dans la monarchie; car c'en était une , moins le nom peut-êire , que l'administratiQn des Médicis. Machiavel remarque c|ue> dans les combats des partis qui font agitée, jamais elle ne mérita le titre de république (1). Elle était lasse des luttes de ces familles aristocratiques qui troublaient chaque matin se6 mes; eHe aspirait au repos , peut-être même h une servitude tempérée qui rendît impossible le retour des anciennes factions qui l'avaient si souvent déchirée. A force de malheurs domestiques , elle était arrivée a préféi'er la tyrannie d'un maître îi la tyrannie du grand nombre. Elle voulait de la servitude, • parce que, » dit Machiavel, t tout le temps qu'elle avait été dans la dépendance, elle n'avait pas songé un seal instant a la liberté (a). >

Les Médicis lui donnèrent, pendant près d'un siècle, un rang honorable parmi les autres Etats de l'Italie, un commerce florissant, une belle organisation militaire, des alliances avec les républiques voisines et les princes étrangers , un sénat populaire , un conseil admirablement organisé pour lutter contre l'aristocratie , un dictateur qui pouvait prendre des mesures de salut public , si la noblesse levait la tête , si quelque grande conspiration menaçait le repos de l'État, si l'ennemi , enfin , mettait en péril l'indépendance nationale. Que pouvait-elle désirer de plus? Ses maîtres s'étudiaient h flatter sa vanité : Cosme abaissait les impôts , dépensait l'or à pleines mains (3) pour êmbelUr la ville,

(1) Traita de la République, ch. xv\vi[i, p. lOf. Purle, ISlî,

(2) Traité de In République, p. 33.

(31 Siaoïondl , HIbI, de» Rép. lia'., IX , ch. M i îl , 74 j X, ch. 78.

-Hnilani, l'Europe au nioïtn ftge, l. ii, p. Î05 et auiï. — Macé, .&'' leçon.

i^erchait k Flar^nce des partis pour ses enfants, reftisait les allianees que lai proposaient des téCes couronnées, etmoiH rait emportant dans la tombe le titre de Père de la patrie. Laurent continuait l'œuvre de son aïeul : il élevait des palais qui rivalisaient de splendeur avec ceux de Gènes, des dtadefles pour ccmtenir l'étranger, des jardins où il rassemblait des marbres antiques, une bibliothèque qu'il remplissait de manuscrits en toutes langues , un musée qu'il dotait de chefs-d'œuvre de peinture , une académie oii Marsile Ficin expliquait Platon, des chaires où professaient Ghalcottdyte et Politien. Frédéric III, l'empereur, le consultai! ; Jean II , roi de Portugal , entretenait avec lui un Gonmierce épistolaire ; Louis XI lui envoyait des ambassa* des (1); le sultan de G(»)stantinople lui faisait fréquemment des présents (â).

A un peuple comme le florentin il fallait un mattre tel que Laurent : mais , cet homme mort , h peuple revenait h sa nature inconstante. Pour lui , vivre c'est changer. Même sous Laurent, il allait, tourmenté d'un besoin de nouveautés, écouter Jérôme Savonarole, son grand orateur , son prêtre, son tribun. Les rôles étaient changés : le malade dont Dante nous parlait tout k l'heure se tournait sur son lit pour chercher quelque diversion k ce repos mortel pour ses sens où ft était plongé depuis près d'un demi-siècle. Malheur donc k Florence , si , sous le successeur de Laurent, té peuple ne trouve pas un aliment k son inquiète activité. D a besoin d'émotions de toute sorte, de spectacles hors de h vie réelle, s'il n'en a pas sur la scène ordinaire de la

(1) On conserve au Palazzo-Vecchio, fllza Lix , une lettre autographe de Louis XI à Laurent.

(2) Ua bel cavaUo bajo , anfmafi strani , montmil e pécore d( varj colori con orecchi lunghl sino aile spalle» e code in terra grosse quasi quanto il corpo ; una grande ampolla di balsamo , 1 1 corni di zibetto longivi , e legno aloè quanto pu6 portare una persona. — Pietro da Bib* biena a Clarice dl Hedici , a Roma.

république , c'est-k-dire la place publique , les tribunaux , la maison du gonfalonier, le palais du prince. Malheureusement Pierre ne saura pas occuper le peuple : on doit donc s'attendre au réveil des factions. En passant devant le Palazzo-Vecchio , l'aristocratie florentine peut encore apercevoir la trace du sang des Pazzi. Laurent n'avait pas eu besoin de laver la muraille : ce sang n'avait pas une seule fois crié durant son administration ; personne , du reste , n'en eût écouté la voix. Il n'en est pas ainsi aujourd'hui. Qu'un lansquenet attaché au service des Français soit «aperçu du côté de Pise; que quelque république voisine laisse échapper contre Florence une parole insolente ; que la voix de Savonarole tonne dans la cathédrale plus haut que de coutume; que ces Médicis, par la mort d'Innocent VIII, perdent un de leurs plus solides appuis , alors la noblesse humiliée relèvera la tête, les gonfaloniers et les prieurs redemanderont leur ancienne autorité, le conseil voudra ressaisir ses vieux privilèges , et le peuple , dans la nàain des grands , sera le premier instrument dont l'aristocratie se servira pour renverser la famille desMédicis : plus le peuple doit aux Médicis, plus il se montrera ingrat.

Ce n'étaient pas Ta de vaines terreurs, car un de ces événements s'accomplissait déjà : Innocent YIII venait de mourir. Gomme prince temporel, point de vue sous lequel nous devons le considérer ici , Innocent n'était pas sans reproche : toutefois on ne saurait sans injustice lui contester de belles qualités. Il essaya de tenir en respect les factions qui s'agitaient hors de Rome ; il aima la paix , il cultiva la justice , il veilla assidûment sur le bonheur matériel du peuple romain , et sut préserver ses Étals de ces disettes fréquentes qui tuaient le corps , et jetaient souvent l'âme dans le désespoir (1).

(i) Coustanti»simus Justitise cultor, pacis studiosissimus amator, et

Sur la fin de son pontificat, quand Innocent allait succomber aux maux de toute nature , dont Tart ne pouvait triompher , parce qu'ils affectaient encore plus l'esprit que le corps , la Romagne commençait a être infestée de bandes armées , et jusque dans les rues de Rome les chefs de familles illustres vidaient leurs sanglantes querelles (1). Qui lui succéderait? on ne savait. Mais, sans être doué du don de divination , il était aisé de pressentir a combien de périls la malheureuse Italie allait être livrée, si ses princes ne restaient unis. Or cette union était impossible, a cette heure que Florence était veuve de son grand citoyen. Laurent était l'arbitre que toutes les républiques eussent choisi en cas de division ; il n'y avait que lui qu'elles pussent opposer, avec des chances de succès , k l'étranger qui se serait hasardé k traverser les Alpes pour troubler leur repos. A la voix de son maître bien-aimé , Florence aurait fourni de nombreux soldats : marchand toujours heureux dans ses spéculations, Laurent aurait trouvé en Orient plus d'un négociant qui eût cautionné sa signature : la papauté pouvait compter sur lui, si les Ëtats de l'Église étaient menacés. En cas de danger, le peuple qui donne son sang, les grands qui fournissent leur or , les lettrés qui chantent les dévoûments et les font passer k la postérité, n'auraient formé qu'un seul homme. Le De profundis chanté sur les restes de Laurent, dans l'église de son patron k Florence, était comme l'oraison funèbre de l'Italie.

Voyons ce que cette mort devait coûter aux lettres.

eiaberantis annonse vigilantlsalmus instructor.— • Lconellus , Ep. Con- Gordiensis , in oratione coram cardinalibua bivbitft. Raynaldus, Aofi. Eccles.'ad ano. 1492.

C(l) Turbatas est ager romanus, urbs Ipsa quotîdiè caedibua et rapinis, qaoriimdam temeritate cupiditateque fœdatur. — Leonellus , epi-

scopus... Ibid.

Venise , que Byron nous représentait tout k Theure recevant dans son sein les perles de l'Orient, en versait aussi , et de plus belles que toutes celles qu'on trouve dans les mers ou que le soleil fait naître (1). Elle jetait sur des feuillets préparés selon la méthode de Guttenberg des trésors de sagesse et de raison , semblables a ceux dont parle l'Écriture , et qui ne craignent ni la rouille, ni les vers, ni les voleurs. Quelle place Platon aurait-il réservé dans sa République au pauvre ouvrier qui aurait osé lui dire :

f Je veux , vous allez rire de mon projet , je veux , vous direz que c'est une conception insensée , je veux , malgré vos hochements de tête , que je vois aussi bien que si j'étais près de vous; oui , je veux écrire, d'une seule application de main , d'un seul mouvement de doigts, d'un seul effort de bras , en un seul instant et par un seul jet de ma pensée , tout ce qu'une grande feuille de papier peut recevoir de lignes, de mots , de lettres, par le travail du clerc le plus diligent, pendant une journée , pendant plusieurs journées ; ne riez pas (2). »

Platon aurait peut--être éconduit le Mayençais , mais sans le couronner de fleurs comme il couronnait Homère.

Cependant cela arrivait tout ainsi que l'avait dit notre ouvrier allemand; et, k celte heure, Aide Manuce mettait en œuvre le procédé nouveau ; et Platon , le philosophe incrédule , n'était pas un des derniers dont un mouvement de bras, d'un bras inintelligent, voilk ce qui est le plus étonnant, devait jeter dans le monde les songes merveilleux. Ces son-

(1) En 1469, Venise avait déjà une imprimerie dirigée par Jean de Spire, qui publia à cette époque les Épitres familières de Cicéron.

(2) Histoire de l'Invention de rimprtmerie par les moauments. Paris, 1840, grand in-40.

ges, emportés sur des navires, dans la sacoche d'un voyageur, sur une charrette traînée par des mules, allaient se répandre en Italie , en France , en Allemagne , en Angleterre , partout où se trouverait un homme ayant appris a lire. En Italie, le successeur de celui auquel le Christ avait dit : c Vous êtes Pierre , > le pape , sous les noms divers de Sixte IV, d'Innocent YIII , de Pie lil , favorisait Tinvention de Guttenberg.

C'est près de Rome, dans le monastère de Subbiaco, dont presque tous les frères étaient d'origine allemande , que fut établie une des premières imprimeries connues en Italie : les épreuves étaient portées du couvent k Giannandrea de' fiussi, élève de Yittorino de Feltre. Giannandrea gagnait a ce métier à peine de quoi se faire la barbe , comme il s'en plaint, en tête de l'édition d'Aulu-Gelle qu*il avait corrigée (1). Le prêtre devint évêque d'Aléria , en Corse , et resta k Rome , oii l'imprimerie de Subbiaco avait été transportée; c'est Ik que nous le trouvons sous le pontificat de Sixte lY, s'occupant toujours , avec le même soin , de la révision des épreuves; mais , grâce a Dieu , cette fois k l'abri du besoin.

Yenise , k cette époque , était le port oii venaient descendre la plupart des Grecs qui fuyaient Constantinople. Assis sur le rivage. Aide Manuce et ses doctes amis épiaient chaque voile qu'ils voyaient dans le lointain. Aussitôt que le vaisseau avait touché les eaux du canal , ils sautaient dans une gondole , abordaient le navire , et recueillaient dans leur barque les proscrits ; leur logement était tout prêt. Presque toujours l'Hellène payait l'hospitalité vénitienne par le don de quelque manuscrit antique. Manuce ras^mblait le lendemain

(1) Auli GelUi éd. an. 14C9. Dans le Memoriale dédié à Sixte IV, Sweinheim et Pannartz, deux ouvriers venus d'Ailemagne, afllrment avoir, en i472, imprimé déjà plus de 1276 voi urnes.— V. surGiannan^ drea de' Bussi , Mazzuchelli , Scrit. It., t. i , par. 2 , p. 702 } Galuso, Piemontesi illustri , t. ii , p. 38 1 «

ses amis : on ouvrait le livre ; on scrutait le texte ; on notait les variantes ; on comparait les leçons diverses ; et , après de lentes investigations, on mettait l'œuvre sous presse. Alors commençait un autre travail , plus patient encore : chaque page mouillée passait sous les yeux de chacun des membres de Taréopage, qui marquait du signe accoutumé les distractions de l'ouvrier, les fautes du copiste , chargeait les marges de notes , de notules , de variantes , de gloses que le prote reportait ensuite sur une seconde épreuve ; et la feuille corrigée était lue et relue jusqu'à ce que Manuce mit au bas son bon a tirer. Aide avait adopté la devise de Vespasien : c Hâte-toi lentement; > il ajoutait : c et fabrique k bon compte ; > et il a résolu ce double problème. Ses volumes , bijoux typographiques , oîi l'élégance du type le dispute h la correction du texte , coûtaient environ deux francs de notre monnaie (1). Qu'on se peigne la joie d'un écolier qui, pour quelques ducats , va se procurer une bibliothèque composée d'Homère, de Virgile, d'Horace, de Démosthèhes ; bibliothèque portative qu'il pourra , k l'instar de Bias , mettre tout entière dans un sac de voyage, car le vieil Aide a renoncé au format atlantique de l'Allemagne pour adopter l'in-8° (2) !

Parfois il arrive qu'un homme k la recherche de la science part des bords du Rhin ou de la capitale du monde chrétien , pour venir k Venise étudier le réveil de la pensée qui s'y manifestait longtemps avant la chute de Constantinople. 11 est le bienvenu; Aide le reçoit dans son palais, c'est-k-dife dans son imprimerie. A la vue de cette ruche littéraire oîi tant d'ouvriers travaillent sous l'œil d'une intelligence reine du logis , l'étranger veut se mêler k cet essaim

(1) Erasmi, Âd. Cbil. 3. Cent. 1. Prov. 1, p. 402.— De Barigni, Vie d'Erasme, t. i,p. 134.

(2) Annales de l'imprimerie des Aides, par Renouard , 3e édit. la-8<>9

1834 , p. 376 et 8Ui?,

et apporter k l'œuvre commune ud peu de ce miel qu'il a recueilli dans ses longs voyages. Manuce le coiffe en souriant du bonnet de papier, et dès ce jour il appartient à l'imprimerie en qualité dé correcteur, comme Érasme de Rotterdam , cet astre de la Germanie, ou bien Jérôme Aléandro, qui n'avait pas encore de nom , mais qui devait bientôt s'en faire un magnifique dans la république chrétienne. Aléandro comptait parmi les plus beaux jours de sa vie, même après avoir triomphé de l'hérésie luthérienne h la diète de Nuremberg , celui oii il corrigeait les épreuves d'Aide Manuce ; tandis qu'Érasme, k cette question d'un de ses ennemis, c s'il n'avait pas travaillé pour de l'argent h l'imprimerie Aidine , > répondait avec humeur : c A la boutique d'Aide j'ai rendu des services, mais je n'en ai pas reçu (1). • A quoi J . Scaliger, dont on connaît l'âpre caractère, répliquait : c En travaillant comme proie k l'imprimerie de Manuce, tu n'as tenu la place que d'une moitié d'homme ; comme buveur, tu valais Géryon (2). >

Et ce n'était pas seulement des ouvrages grecs , latins , hébreux, qu'Aide Manuce s'attachait k reproduire : il n'oubliait pas sa chère Italie, qui tenait une si belle place dans ses affections. Encore aujourd'hui c'est une bonne fortune pour un bibliophile que la trouvaille de l'un de ces poèmes en langue toscane imprimés par Aide avec un soin si correct, et qui, avant d'être livrés au public, avaient été revus par Bembo, André Navagero, Daniel Ranieri, Marin Sanuto, Benoit Ramberti , Baptiste Egnazio , Jean-Baptiste Ramu-

(1) An lUe ministcr est officinse qui proprio operj ? Neque enim aliam operam AIdo addixeram. Oflicina mihi potiùs rrat ministra.

(2) lllum semihominis saltem operam In Aldi ofQcinâ legendo prœstitisse, poiando auteni tergemini Geryonis. — Oratia pro Cicérone contra Erasmum. Érasme, dit-on , reçut quarante ducats pour sa révision du texte de Piaute. Le philologue assure n'en avoir reçu que vingt : viginti coronati. — Ep. 53 , lib. xvin.

sîo (1). Marc Musurus, le révi.aur des livres grecs, préparait en ce moment une édition des œuvres de Platon , qui devait paraître sous le pontificat de Léon X. Ces lettrés vivaient heureux chez Âlde, presque tous mangeant k sa table , dont quelques courges trempées dans du vinaigre faisaient Tornement ordinaire (2). De Venise ils ne connaissaient que la place de Saint-Marc, oii le soir ils se promenaient, après une journée de travail, pour rafraîchir leur cerveau aux brises de l'Orient. Quelques-uns d'eux avaient écrit comme Aide sur la porte de leur chambre de travail : € As-tu quelque chose k me dire ? entre, fais vite, et vat'en (5). »

Si Venise est la ville des imprimeurs, Feri^are est la ville des poètes : h Ferrare , les poètes sont presque en aussi grand nombre que les grenouilles dans les marais du voisinage (i) .

Protégés parla maison d'Esté, ils chantent dans toutes les langues , et surtout en italien. Nulle part ils ne sont plus heureux. Us logent oii ils veulent : tantôt dans un de ces palais de marbre dont la ville est remplie, s'ils aiment le bruit; tantôt, si la solitude leur plait, sur l'une des collines voisines, oîi, de leur fenêtre, ils peuvent apercevoir les clochers de la cité; tantôt près d'une église, si prier pour eux est un bonheur. Les hommages les suivent partout : ils sont de toutes les fêtes, de toutes les réceptions; ils prennent place k la table du prince, ils le suivent a la chasse , ils ont une place marquée au théâtre ducal , k la première repré-

(1) Roscoê, 1. 1, p. 130.

(2) N. Ph. Chasies , Revue de Paris, 1843, p. 199.

(3) Quisquis es, rogat te Aldus etiam atque etiam ut, si quidquid est qaod à se velis , perpaucis agas , delnde actntùm abeas.

(4) Nam tôt Ferraria va tes Quot ranas telius ferrariensis habet.

— Barth. Pag. Prignani.

sentatioD d'une comédie imitée de Plaute ou d'Aristophane. £n échange de tant d'attentions , on ne leur demande que de rfôter fidèles a leur nature, c'est-k-dirè de chanter : les poët^ obéissent. Après leur mort , ils sont surs d'avoir une belle tombe dans la cathédrale, comme Mathieu- Marie Bojardo, comte de Scandiano(l), savant helléniste, qui revoit en ce moment sa traduction d'Hérodote ; latiniste qui , dans ses églogues , est le rival de Politien ; écrivain comique dont le Timone^ vieille farce, atteste, suivant Grescimbeni (3) , un esprit fin et railleur tout rempli de Lucien.

Son Orlando innamorato est un délicieux caprice d'artiste. On ne lui reprochera pas d'avoir imité servilement les anciens : il est original jusque dans les noms de ses héros , qu'il ne dérobe point h l'Olympe des Grecs , non plus qu'au ciel des Latins, mais qu'U invente, ou peut-être qu'il a trouvés sur son chemin , comme on le crevait alors. Son Rodomont est le type des natures vaniteuses , et l'apparition d Angélique k la cour de Charlemagne, qui ouvre son poëme, une des plus magnifiques expositions qu'ait imaginées la muse épique (3). Mais le plus bel ouvrage , sans contredit, de Bojardo, c'est l'Arioste; car il paraît certain que les éloges donnés k Y Orlando innamorato décidèrent l'Arioste a composer son Orlando furioêo (4).

Noble maison d'Esté, qui met son bonheur k cultiver les lettres , et sa gloire a les proléger ! Princes , ministres ,

(1) Tirab., Stor. dell. lett. It., t. vi , p. 862.

(2) Mazzuchelli, Scrit. It., t. ii, p. 1443.

(3) Histoire de la littérature de l'Europe pendant les xv<?, XVK et xvii« siècles , par Hallam , 1. 1 » p. 229.

(4) Sommi furono gli applausi che riscosse a que* lerapi il Bojardo coll* Orlando innamorato . c vuolsi che l'eco di tall clogi vivamente vôcasse Tanimo delP Ariosto per fargll comporrc il suo Furioso. — Giov. Andres, ])eir origine, progressi e stato attuale d'ognl letteratara. Parma , 1782 , în-4o, 1. 1 , p. 310.

chambellans , ambassadeurs , employés , k la cour de Ferrare tout le monde étudie. C'est que l'étude porte bonheur ; k Pandolfe Colenuccio de Pesaro, l'auteur de la comédie de TAufitrione, elle donne la place de professeur de belles-lettres et de droit civil ; k Celio Calcagnini , une maison princière; a Jean d'Arcoli, professeur de médecine, une pension viagère; k Antoine de' Leonardi, le géographe, 100 scudi d'or ; k Nicolas d'Allemagne , qui apporte un manuscrit de Ptolémée, 100 florins (1). Il y a même des lettrés qui demandent au prince, comme François Filelfe, une dot pour leurs filles , et qui l'obtiennent (2). Soyez historien, archéologue, numismate, philosophe, poëte surtout , vous aurez de beaux jardins , une retraite pour vos vieux jours , des livres en abondance ; rien ne vous manquera, pas même une tombe en marbre dans quelque chapelle splendide, quand vous aurez quitté le monde. Aussi Ferrare est-elle une véritable académie ; tous les genres de httérature y sont cultivés : la comédie est représentée par Pandolfe Colenuccio , la poésie latine par les deux Strozzi , l'élégie par Guarini, la satire par l'Arioste et par Bojardo. Chose étonnante , dit ici Patrizi , Ferrare, grâce a la protection de ses princes, compte sept poëmes épiques, merveille qui ne . s'est répétée ni k Rome, ni k Athènes , ni dans aucune ville d'Italie (3) ! A cette Ijeure, elle en avait deux : l'Orlando et le Mambriano de François Cieco. Elle possédait même un théâtre magnifique, dont le duc Hercule faisait l'ouverture par la première représentation des Ménechmes de Plante ,

(1) Tirab., Storîa , etc., t, vi , p. 28.

(2) 1d.,ibid.,p.29.

(3) In una città sotto la protezione de' principi suoi , Tuno segueote air altro , sei poeti di sette poemi eroici sono stali corapo&itori ; di che nlun' altra città , non Roma antica , non Attene, si puô dar vanto, non quasi Italla tutta.— Francesco Patrizi , Deçà Istorlale délia Poetica.

ITALIE LITTÉRAIRE. l(Ki

qu'il avait , dit-on , traduits lui-même en italien : belle journée pour Ferrare, qui vit arriver une partie de la population de Bologne , les princes mantouans , les habitants des rives de TArno et des collines euganéeunes , des cavaliers , des magistrats, des chœurs déjeunes garçons et déjeunes filles, ainsi que le décrit si poétiquement Guarini (1).

Mantoue, qui venait assister aux fêtes scéniques de la cour de Ferrare , avait alors un grand prince et un grand poète : le .prince s'appelait François de Gonzague ; le poêle, Spaguuoli.

François de Gonzague, vaillant homme de guerre, avait ' rhumeur entreprenante d'un condottiere; il donnait tête baissée dans Tescadron le plus épais , frappant d'estoc et de taille, comme un parvenu qui voudrait gagner ses éperons. Personne ne savait , de son temps , porter de plus beaux coups d'épée. 11 aimait passionnément les chevaux de race, qu'il lirait de l'Espagne, de l'Irlande et de la Numidie (2). De retour de ses expéditions, oii, s'il ne fut pas toujours heureux, il se montra toujours brave, il se dâassait k faire des vers (3) que l'Arioste admirait.

Il avait épousé Elisabeth d'Esté. C'était un beau couple qui faisait honneur a Mantoue; l'un était digne de l'autre :

Di lel degno cgti , e degna clla di lui , Ne meglio s'acropiaro uiiqoe altri dul (4).

Elisabeth avait des goûts littéraires. Dans son palais elle avait rassemblé toutes sortes d'antiquités , que l'étranger

(1) Venit et ad magnos populosa BoDonia ludos ,

Et cam finltimis Mantua prineipibas; Euganeis juncts properftruni coliibus urbes

Qaiqae bibunt lymphas , Ame vadose , tuas ; Hinc plebs, hinc équités plauserunt , inde senatus ,

Hinc cum virgineo nupta caterva choro.

(2) Paul. JoYius, Elog. v^ror. bell. virt. lU., p. 234.

(3) Quadrlo, Storia délia poesia , t. ii, p. 212.

(4) Orat. fur.,cant. xxxvii, st. il.

dispersa malheureusement. Elle aimait les médailles (1), et quelques-uns de ses camées étaient si beaux, qu'ils ont mérité d'être chanjtés. Son favori était Spagnuoli, qui écrivait en latin.

Le latin , a l'époque de la renaissance, était la langue de toutes les intelligences d'élite. Romolo Araaseo soutenait en 1529, en présence du pape et de l'empereur, que l'italien ne devait être que le jargon des boutiques et des marchés (i). Cela ne doit pas nous étonner. Les papes , ces grands apôtres de l'humanité , propageaient de toute leur puissance l'usage de cet idiome , qui devait servir efficacement k l'affranchissement des esprits. L'ItaHe est heureuse que ses lettrés se soient passionnés pour cette belle langue. H est facile, en étudiant les poètes qui ont écrit en italien au xv® siècle , de deviner celui qui s'inspira des modèles de la vieille Rome ; il sait, beaucoup mieux que celui qui malheureusement a négligé cette source inspiratrice, donner du relief k sa pensée , colorer son style , animer son récit. C'était, du reste, un grand instrument de civilisation. Grâce à cette langue universelle , le philosophe , l'historien étaient sûrs de communiquer intellectuellement entre eux. Le latiniste était compris en France , en Angleterre , en Allemagne ; son livre traversait les Alpes, et dans ces contrées diverses allait servir k réveiller les esprits. Quand les lettres furent ressuscitées, l'usage du latin resta, mais seulement dans l'Église, dont la parole doit être immuable comme la doctrine.

Spagnuoli a donc écrit en latin , et si bien qu'on ne l'appelle plus Batista, comme c'est la coutume en Italie, oîi le nom qu'on reçoit au baptême reste le plus beau ; mais le Mantouan, en souvenir du Cygne qui naquit sur les rives du Miucio. Érasme, ce prince des lettres, a sérieusement

(0 BettineJli, Délie lettereedarti Manlov., p. 87. (2) Tirab., t. Il, p. 1669.

ITALIE tlTTÉRAIEE. i07

ëcril c que, si l'augure ne le trompe, Spagnuoli ne sera pas de beaucoup inférieur en lumière, en célébrité , k son compatriote (4). > Ces lignes sont signées, le témoignage est authentique : les Italiens ont répété le mot du philosophe batave; et qui connaît aujourd'hui le nom de Spagnuoli? Mais en 1492 on le lisait, on l'aimait, on l'admirait, on s'arrachait les vers que sa muse facile laissait tomber chaque matin , et ces vers parcouraient le monde. Aujourd'hui ce serait un rude châtiment infligé k l'humaniste le plus pasr sîonné, que la lecture d'un seul de ces poëmes qui avaient au xv« siècle le privilège d'occuper jusqu'aux loisirs des femmes (2).

La Gonzagidos, poëme en quatre chants, composé par P. Arrivabène , disciple de François Filelfe , fit beaucoup de bruît quand elle parut. Le nom de Louis Gonzague vivra dans l'histoire , tandis que l'œuvre destinée k le célébrer est morte k jamais; et pourtant, au dire de juges experts, il est dans ce poëme des descriptions de batailles admirables d'entraînement (3).

Naples aussi , k cette heure , cite avec orgueil quelques beaux talents. Qui la voit assise dans celte baie toute brillante de verdure et de soleil , ne s'étonnera pas des poètes nombreux qu'elle a produits : chanter, c'est sa joie, c'est sa destinée, c'est sa récompense, et quelquefois aussi son châtiment , elle qui n'interrompt pas même ses airs de fête quand l'étranger entre en vainqueur dans ses murs.

(1) Et nisi me fullit augurium, erlt, evit aliquando Baptista suo concivi gloriâ celebritnteque non \tiy multô inferior, simul inyidlam anni detraxerlnt. — App. ad Er. Ep., ep. 395.

(2) Calogerà, Raccol. d'opusc, t. xxvi , p. 174.— J. PIci opéra, cpist. var.— Ambr. Carmel, Vita, etc., in-4o, Turin, 1786.

(3] Mazzuch., t. i, p. 3, pag. 1138. — Leopol. Camm. Volta, Race. Ferrar. d*op., t. ix , p. 83.

108 IT4LIE LITIÉKAIBE.

fiannazar est le type du NapolilaiD. Dans cette odyssée d'événements divers, oii nous le trouvons riche comme Grésus , ou pauvre comme Job (1) ; homme de cour . c'està-dire emprisonné dans le palais de son maître , ou vivant de celte vie des champs qui plaisait si fort k Pic de la Mirandole; assis dans sa villa du Pausilippe, d'oiisa vue plonge jusque sur le Vésuve, ou bien ^ cheval, dans une expédition guerrière; pas de jour qu'il n'écrive; gai, querelleur, vaniteux , mais ami dévoué. Il avait changé son nom de Jacopo contre celui d'Actius Syncerus : sou poète était Virgile, dont il célébrait chaque année la naissauce avec quelques-uns de ses amis (2). Il en avait beaucoup : éire aimé de Sannazar ou de Pontano, c'était être sdr de l'immortalité.

< Pontano, favori d'Apollon et des sœurs Aonides, dont la langue verse un fleuve d'or, parle de moi; que je sois peint dans les œuvres immortelles de mon beau Sannazar, qui mérite bien le nom de Syncerus, et j'irai jusqu'aux étoiles (5) , * dit Cariteo , dans sa Réponse aux méchaols.

Sannazar travaille en ce moment b son Arcadie, qui, dans l'espace d'uu siècle , doit avoir plus de 60 éditions (4) : œuvre où il prend tous les tons , et descend quelquefois, sans cesser d'être inspiré, jusqu'à la moquerie; rapide, abondant, fleuri, et, c'est la son plus beau mérite, reproduisant toute la pureté du style de Pétrarque (5).

(1) Crescimben

IsLorla de[la voEgar pctesia , Vcarila , t

(î) Creeclmben

,lb.

(3)PBrIidl

me il Pontan , quel bel lesoro

D'Apoll

e délie AonlUesorelle,

CheccD

la lingua sparge un nume d'nro.

Diplnlo

n Kla neir (ipie eterne e belle

Delmio

bel Sannazar, vcro Slncero,

Cb' atlora lo giugnerâ Qdo aile aielle.

;4) Tirab., t. v

1 , parle 3 , p. 74.

(&] SalQ, Hisl.

Itl. d'Ual., coDl.de GInguené, t. x,p

Sannazar possédait, près de Naples, une maison de campagne qu'il a célébrée dans son élégie k Grasso. C'est Ik qu'il aimait k inviter ses amis. L'auteur des Dies geniales {i \ Alessandro-Àlessandri nous a laissé le tableau de l'un de ces repas champêtres oii l'on voit figurer la vieille courge hachée avec des laitues arrosées de verjus, la pomme odorante préservée des rigueurs de Thiver, et la figue sèche (2). A cette table , oii les heures s'envolaient si vite , venaient s'asseoir le jurisconsulte Âlessandro , dont le livre longtemps classique fournit de curieux détails sur les mœurs , la législation , les coutumes , la vie intime et publique du peuple romain; Cariteo, qui diantait en son style hétérodoxe cette âme humaine formée par le divin Créateur, k laquelle rien de ce qui se passe dans le ciel n'est caché dès qu'elle est séparée de sa ténébreuse enveloppe, mais qui revenue ici-bas, et tombée dé quelque étoile dans un corps humain , ne garde plus aucun de ses anciens souvenirs (3) ; André-Mathieu Acquaviva, qui descendu de son cheval de bataille , prenait la lyre et buvait

(1) L'auteur a donné à son ouvrage le titre de Dies genialeM , jours de Japiler ou jeudis, parce que ce jour, en Italie, était férié au barreau et aux écoles, ou peut-être parce que, jurisconsulte, il ne travaillait à cet ouvrage que ce jour-là. Coupé, dans ses Soirées littéraires, t. m , ^n-8o, p. 159, 175, a donné quelques fragments de la compilation d*Alexander ab Alexnndro.

(2) Alex, ab Alexandre, Géniales dies, Lugd. Batar., tC73,t. i, p. 236.

(3) L'Aima formata in cielo

Da l'almo creator délia natura ,

Ogni cosa nel ciel chiaro comprende.

Che la substantia pura

Separata dal nostro ombroso velo ,

Quanto si fa là sa vede et intende.

Ma poi che per destin qua giù discende ,

Et per nécessita d'alcuna Stella ,

Se 'nvoie nelle umane e gravi membra

01 nulla si rimembra* Camzone*

410 ITALIB LITTERAIRE.

f aux eaux de l'Hippocrèue ; * iérôme Carbone , qui , au latin , l'idiome ^ la mode , préféra le toscao , et dont les vers sont pour l'oreille une véritable musique ; Pontano. enfin , le maître de Sannazar (1), le restaurateur de l'académie napolitaine fondée par Panormita (ï!).

Pontano n'était pas seulement , comme PoHtieo , un rhé> teur; comme Pomponio Leto, un archéologue; comme Sannazar , un poète : c'était encore un astronome qui disait en vers ses découvertes , et un philosophe qui dissertait sur la morale.

Bailly prétend que notre Napolitain a , le premier, dans les temps mcdenies, fait revivre l'idée de Démocriie, qui attribuait la lumière de la voie lactée à une myriade de petites étoiles dont elle estsemée^S).

Les repas de Sannazar étaient presque toujours suivis de lectures. Pontano récitait quelques fragments de sw Urauie ou de scua Jardin des Uespérides ; J . Sangrio , des épigrammes ; Sannazar, quelques scènes de l'une de ces farces populaires qui , sur les théâtres eu plein vent dont Naples commençait à se couvrir, allaient exciter le rire fou des lazzaroni de la Chiaja. Alors, dit l'Arioste, les Muses quittaient le mont sacré pour écouler le poète :

Jiicopo Snnncizur ch' nlle Camene [jiaciur fa I munll ed Bbllar l'arcoe (4).

Ce qui vraiment est merveilleux dans l'oi^anisation des hommes comme Sannazar, c'est la fécondité : ils ressemblent au sol de cette terre heureuse de Naples , oii les Heurs nais-

(1) Erga Jovinnnm Pontianm, qaoBtudlorum suoram in JuTentute DBUS erat, Ita eemper BDimatus fait aterga Mmetlpsam.— Sannaiarl) Vila , i JotiDne Vulpto.

(2) Tirab., 1. vi , p. 6S3.

(3) Hl«[.del'nBlronomlenioderne, l.l.p.ei.

(4) Orl. fur., tant, xlvi, si. 17.

ITALIE LITTÉRAIRE. lit

sent sans culture. Ce n'est pas seulement au monde physique qu'ils demandent des inspirations; ils en cherchent dans l'Évangile et dans Platon, dans la fable et dans l'histoire, dans la vie réelle et dans les mondes imaginaires. L'œuvre achevée, Pontano l'oublie; s'il revoit son travail, ce n'est pas pour le corriger : il reste amoureux de ses défauts mêmes, et, comme le remarque Scaliger, en épargnant ses vers, il n'épargne pas sa réputation (1).

A Milan , le cerveau italien n'est pas, comme k Naples, soumis k l'influence inspiratrice du soleil : aussi l'imagination y semble-t-elle nK)ins féconde. Le seul poète que Milan puisse opposer k Ferrare, k Mantoue, k Naples , est un Florentin nommé Bernard Bellincioni , lauréat de la cour de Louis Sforce (2). La postérité a bien effeuillé cette rose d'or que le duc avait donnée k son favori ; nature d'artiste, vive, impressionnable, qui sait jeter de la couleur dans ses récits , mais qui réussit surtout k peindre des scènes de tabagie ; espèce de Téniers, qui gronde et s'irrite dès qu'on s'avise d'attaquer son œuvre. Un de ces critiques, qui avait éprouvé la mauvaise humeur de Bellincioni , se vengea, quand l'écrivain n'était plus, des coups qu'il en avait reçus, en improvisant une épitaphe ou le passant est averti de ne pas approcher de la tombe du mort , de peur d'eii être mordu [Z).

La postérité n'a pas voulu sanctionner les éloges exagérés que ses concitoyens décernèrent k Gaspard Yisconti , qu'ils égalaient k Pétrarque (4).

(0 Qus prima qu&que inventiune arrisissent» lis plura postea dutn recognosceret addita, atqueipftis potius carmioibus qaàm sibi peperciflse.-^Scal.y De re poet.

(2; Saxius , Hist. t.vpog. Mediol , p. 355. — Mazzuchelli , Sent. \U, t. Il , parte 2 , p. 680.

(3) Noa t'accoatare a questa tomba oacura Se tu non sei di liagua empia e mordace ; Cbè qui Bernardo BcUtnzona giace, Cbe in morder altrl pose ogni 8ua cure* (4) Tirab., t. v, parte ii , p. I5!>.

H2 [TALIE LITTÉHilHE.

Toutefois, il Faut le recoonailre, le Milanais fait autf chose qut> de beaux vers. Cornazzano, dans son livre De f militari, suit les Iraces de Vëgècc, et donne d'exc:!lenl préceptes de stratégie ; Piiilothée Acliillini est un antiquau qui va Touillant la terre pour y découvrir des statues dont forme un musée ; Jacopo Antiquario entretient avec Politîfl une correspondance où il fait preuve d'une vaste érudîtioiil Iternardino Corio, dans son Histoire de Milan, retrace les ot gînes de sa ville natale avec atilaut d'intérêt que d'exad tude; Denis Nestor, en composant son dictionnaire de 1 langue latine , imprime h Milan en 14S5 , rend aux ëtuA classiques un service inappréciable; Merula s'attachea repW duire les hauts faits des Visconli dans un récit qui ne manqt ni de chaleur ni de mouvement : c'est une des gloires i siècle; il est poète, orateur, historien, linguiste, et pd dessus tout homme de vanité; malheur à qui ne s'incline^ devant sa renommée , Merula veut qu'on l'admire. Son p(i fesseur, le vieux Filelfe, s'avise de lui reprocher d'avfl écrit lurcos au lieu de lurcas; c'en est assez pouréprouTi la colère du Milanais (t).

Si Bologne , pendant longtemps , semble être restée H dehors delà révolution intellectuelle qui agite les autres vi italiennes, c'est que, déchirée par les divisions intestines, portée k chaque instant dans des débats où se joue indépendance , elle n'a pu suivre ses instincts naturels , plus qu'une autre c'est une ville de progrès. C'est h un pa] Nicolas V, qu'elle est redevable de son académie de sique, qui, dans ce moment, a pour professeur Rai Pereira de Salamanque [2], Bessarion, légal du saiut-sit

[I) Equealo b!isli> (dit Tiralioschi ) perché due songuinose lell publlcasee l'nnno 14B0 coolro la stesso. — St. d^lla Icit. it., t. p. 7Î7-7Ï8.

(î) Arleaga, Rivol. del lenlro miiîin. ital., 1. i, p. 301. — Pe est Buleur d'une Théuric sur ta musique. Hlliin, H92. — Tlrab., d porte r,p. f!7.

ITALIE LITTÉRAIKE. 113

k Bologne de 1450 k 1455 , avait beaucoup contribué k y ranimer l'amour des lettres. Platina nous montre ce prélat aidant de sa bourse les jeunes gens dont il avait deviné les talents. L'université était l'objet de ses prédilections; il appela sur les professeurs les faveurs de la papauté. Nicolas Y, dans diverses bulles , accrut les privilèges et les honneurs des maîtres de cette institution (1).

A Bologne vit encore un poète dont le nom revient soU'vent sous la plume des lettrés de l'époque. Sous ses frais ombrages de Fiesole, Politien est heureux quand Urceo Godro Fapplaudit, l'écoute et lui obéit : belle àme qui resta fidèle k la mémoire de ses protecteurs , les Bentivogli , et qui ne craignit pas de les louer en face de la robe rouge d'un cardinal légat, au moment oii le pape leur déclarait la guerre.

Comme Ficin , il avait sa petite lampe qui restait allumée une partie de la nuit; lampe antique d'un beau travail , et dont le pied portait pour devise : c l'œuvre qui sent l'huile sent toujours bon. >

Stodia lucernam olentia , optimè oient.

La flamme de cette petite lampe a éclairé toutes sortes d'inspipations : des sylves , des églogues » des épigrammes et des épitres oii Fhumeur de Godro s'exhale en charmantes boutades (2). Il en voulait k Manuce, qui lui vendait les livres où Âristote traite des animaux dix fois plus cher que n'auraient coûté dix des meilleurs auteurs latins ; il se plaint du papier, il se plaint des marges , il se plaint des caractères ,

(1) Vita di Nicol. y, p. 55.

(2) la hoc Godri volumine continentar oratlones sen sermones, at ipee appel la bat, «ptXoitf, selve^ satyre, egloge, epigr, Venundantar Parisiis a Joanue Parvo, in vico Sanct. JacobI , sub Lilio aureo. In-40y

il 86 plaint des trauspositions et des barbarismes , et des solécismes qui déshonorent les éditions grecques, du vieil Aide (1). Godro s'est peint tout entier dans Tépitaphe qu'il avait demandé qu'on plaçât sur son tombeau : elle était plus courte encore que celle du Tasse :

Codrus eram ,

disait la voix du mort aux passants.

Terre heureuse que l'Italie, où les écrivains, au quinzième siècle, sont aussi nombreux que les étoiles sur un ciel de Naples ! A qui voudrait juger en connaissance de cause l'état intellectuel de cette contrée à partir de la moitié du quinzième siècle jusqu'à la mort de Laurent de Médicis, il faut autre chose que l'incomplète nomenclature que nous venons de tracer. Tiraboschi est la, qui peut seul faire comprendre, avec sa science de bénédictin , tout ce que cette époque enfanta de glorieux dans les lettres, dans les sciences et dans les arts. 11 n'est pas de cité oîi le biographe n'ait cherché , dans son amour filial , k ranimer les cendres des hommes illustres qui l'habitaient alors. Suivez-le ; a Sienne, il vous montrera François Contariui , qui est k la fois rhéteur, helléniste et antiquaire (2j ; k Pistoie , Antoine Agostini , qui vient d'achever l'histoire du siège de Piombino (5) ; k Rome, Giannozzo Manetti , ce docte hébraïsant qu'a tiré de l'obscurité Nicolas V (4) ; k Murano, dans le couvent de Saint-Michel, Malerbi, qui traduit en langue vulgaire la Bible tout entière, un demi-siècle avant Luther (5) ; k Volterre, le pro-

(1) Eplst. Godrl Baptist. Pal mario. — Voyez la Notice sur Go4ro, insérée dans le t. i^*^ des Mémoires littéraires. La Haye, in- 12, 1716.

(2) Uomo versato neir eloquenza , nella lingua greca, nelle antichltà dl cul era amantissimo.— Tirab., t. vu , p. 695.

(3) Muratori , Scrit. It., t. xxv, p. 319.

(4) Tirab.,t.vi,p. 775.

(5] Paitoni, Bibl. degU Aut, ant. voIgariz2., t. V, p. J.

fesseur du pape Paul II, Anioniû Agli , qui s'occupe d*écrire la vie des saints (1); a Milan, Bonnino Uombrizio, qui cherche les actes véritables des martyrs , et qui a mérité Fâoge des BoUandistes (2) ; k Ferrare, Guarino, dont Tritheim a célébré la science historique (3), et qui , d'après les conseils de Nicolas Y, son protecteur, va traduire du grec &à latin la géographie de Strabon (4).

N'est-ce pas un beau spectacle que cette grande conjuration des lettrés de la renaissance contre l'ignorance ! Sainte ligue où viennent s'enrôler des papes , des cardinaux , .des évéques, des prêtres , des rois , des ducs , des nobles , des huma* nisies ; chacun se servant des dons qu'il reçut du ciel pour combattre l'ennemi commun. Les papes , k l'avant-garde de cette croisade, donnent des bulles, des mitres, des chapeaux rouges ; voilk l'œuvre de Pie II , de Nicolas V, de Sixte lY, d'Innocent YIII. Les cardinaux appellent sur ceux ([ui cultivent les lettres les faveurs du saint-siége , comme font Bessarion , Grimani , Piccolomini et tant d'autres dont nous dirons les noms. Les prêtres refusent souvent des dignités pour vivre en paix dans un couvent et y travailler en silence k l'amélioration des mœurs ; c'est la tache que poursuit Mathieu Bosso, leconfesseur de Laurent de Médicis. Les princes ont des couronnes d'or qu'ils posent euxmêmes sur la tête des grands penseurs ; c'est l'exemple que donnent au monde Louis Sforce, François Gonzague, les Bentivogli, les d'Esté, les Médicis. Les lettrés font mieux encore, ils produisent et versent la lumière.

L'homme de lettres est alors une véritable puissance ; il a compris le rôle qu'il doit jouer. Pour voir ce qu'est Thuma-

(1) Maratori , Scrit. It.» 1. 1 , parte 1, p. 185.

(2) Prœf. ad Act., p. 21.

{Z) Ann. Eccl., p. 807.

(4) Tirab.,t. VI, p. 927.

niste k cette époque, ne choisissons pas une de ces natures admirablement organisées, et qui, dans tous les temps, auraient le privilège et les bénéfices du génie; mais un écrivain dont le nom ne réveille aucun souvenir de gloire extraordinaire, Jacopo Antiquario : voyez toutes les sympathies qu'il excite : il correspond avec Ammanati , connu sous le nom du cardinal de Pavie; avec Bar. Calchi, qui l'appelle k Milan ; avec Ange Politien , le professeur de Jean de Médicis et le favori de Laurent ; avec Pic de la Mirandole, ce cerveau encyclopédique du quinzième siècle ; avec Philippe Béroalde, le grand humaniste ; avec Augustin Giustiniani , l'éditeur d'un psautier en quatre langues; avec MarsileFicin, le néoplatonicien; avec Pomponio Leto, l'archéologue romain; avecFr. Gafurio, le musicien. Louis Sforce, son neveu, son frère, le comblent de présents. Milan lui donne des fêtes , et Aide Manuce vient le visiter. N'est-ce pas Ik une véritable souveraineté (1)?

Tel était donc l'état des lettres en Italie quand mourut Laurent de Médicis. Il avait puissamment contribué k leur splendeur en maîtrisant les rivalités jalouses des républiques

(0 Poar connaître l'état des lettres en Italie à la fin du xvc siècle, on consultera en outre des écrivains cités dans ce chapitre :

Giornaie de* letterati d'Itaiia, in Venezia, 1716. — Bibiioteca Sarra- 2iana, HagœCom., 1715, in-8o. — Mencke , Bibiioth. virorum militlà œque ac scriptis illust., Lipsiœ, nSI.— Dissertazioni Vossiane di Apost. Zeno, Yen., 1753, in-4o.— RaCf. Soprani, Scrittori délia Liguria, Genova, 1667, in-4o. — Augustinus Oidoinus, Athenseum Ligusticam, Perusiœ, 1680, in-4o. — Michèle Giustiniani , Scrittori Liguri, Rom., 1667.^Sa\ius, Hist. litterario-typographica Mediolanensis, 1er vol. de la Bibliotheca Script. Mediolanensium, à Phii. Argelato, Mediol., 1745, in-fol. — r^ardin. QuirinI , Spécimen variœ lltteraturae quœ in urbe, Brixiâ paulô post typographie incunabula florebat, P. 1, Brixise, 173^, in-^40.— .Girolamo Ghilinl, Teatro d*uomini letterati , in Yen., 1647, in-4o.— Filippo Picinclli, Ateneo dei letterati milanesi , Mil., 1670, in-4o.— Glullo Negri, Sloria degU scrittori florentin! , Ferrara , 1722, In- fol.

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voisines. Il est certain que » s'il eût vécu quelque temps encore, Charles YIII n'aurait pas conçu l'idée d'envahir k main armée l'Italie : Dieu lui avait donné une forte tête et une bonne épée ; il se serait servi de Tune et de l'autre pour déjouer les projets de l'ennemi commun.

Les guerres qui vont désoler cette terre de lumière après la mort de Laurent de Médicis devront nécessairement faire tort aux lettres ; écoutez la prière d'Aide Manuce : c Mon Dieu ! mettez fin k ces guerres pernicieuses qui troublent le repos de mon pays et l'éloignent de l'élude des saintes sciences (1). •

Si donc vous entendez dans une chaire chrétienne un prédicateur applaudissant k l'invasion de l'Italie ; quand il parlerait comme un ange, ne l'écoutez pas , car jamais lances ni canons ne seront des instruments de civilisation. Tant que vous verrez flotter sur l'Apennin un seul drapeau étranger, soyez sûr que l'esprit de l'homme ne pourra se développer dans la plaine; il s'arrêtera dans sa marche, et, pour Imtelligence , s'arrêter c'est reculer. Gloire donc k qui tentera de délivrer l'Italie , il aura bien mérité de la pensée :

k la papauté ce rôle glorieux !

(I) Oeus perdat perniclosa hxc bella quœ te perturbant , qusete tamdiu avertunt à sacris studiis litterarum.

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