‹ Histoire de Léon X et de son siècleChapitre 33 sur 53 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Chute du crédit de Savonarolc. - Il eât déDoncé au pape Akxandre. quf refuse d'abord de lui interdire la chaire. - Parti nombf«y> w te itomlntcaUi «acile à Florence. - Pierre, à l'aide de ces dlTl>lons, tente de rentrer dana sa patrie, et échoue devant la vigilance du moine de St-Marc. - Arrestation et supplice de cinq citoyens accusés de conspiration en f.rear de Pierre, et qui en appellent au peuple. - Refus de SaTonarole de porter l'appel au grand conseil. - i^s haines éclatent. - Saronarole est de nouveau dénoncé à Alexandre, qui le cite A Rome. -Le moine refuse d'obéir A Sa Sainteté. - Savonarole . excommunié , continue a prêcher. - Dominique de Pcscla propose le Jugement du feu pour prouver ia vérllé de la doctrine de Savonarolc. - Le défi est accepté par Fr. de la Pouille : conduite des deux champions. - Le peuple se soulève contre Savonarolc et attaque le couvent de Saint-Marc. - Jugement «t mort de Savonarolc. — Quelle opinion on doit se former du moine.

Les joies de Savonarolc allaiecl être bientôt cruellement atteintes. Sa parole commençait k effrayer l'archevêque de Florence : non pas qu'elle eût jusqu'à ce jour offensé le dogme catholique; mais parce qu'elle prenait contre Rome des libertés que messer VioUi , qui les recueillit, et que frère Luca Bettini, qui plus lard les fit imprimer (1), n'ont pas même pris soin d'adoucir ou de voiler. Déjà plus d'une fois Alexandre VI s'était plaint du moine, et avec raison , car, quand il montait dans sa chaire, Savonarolc n'épargnait personne, pas même le pontife romain. Trop souvent il soulevait, comme la fille de Loih, le pan de la robe de son père , pour découvrir aux yeux de ses auditeurs les nudités

(I) Epist. di Bart. di Messer Franco Guallerolti a Dom. di Ant. Bruni : Prediche,ec., inVenetia, 1540.

SAVONAROt£« 187

quelle cachait (1). Des moines noirs, qui assistaient au sermon du frère, avaient , eu Técoutant, recueilli des propositions qui » isolées de leur encadrement , paraissaient blâmables aux théologiens. C'est ainsi qu'on pourrait trouver le germe de la doctrine de Luther sur l'oeuvre , dans ce passage de l'un des discours du prieur de Saint-Marc :

« Confessons donc qu'en cette vie nous n'avons jamais pu opérer le bien : tout acte humain est un péché, parce que toute bonne œuvre, qui nous semble produite par l'homme, n'est, k dire vrai, produite que de Dieu. Et comme le marteau ne peut se glorifier aux dépens du foi^eron , en disant : C'est moi qui ai fait ce dou , parce que ce n'est pas l'ouvrage du marteau , mais bien du maître ; ainsi ne peux-tu te glorifier aux dépens de Dieu , en disant : J'ai fait de bonnes œuvres, parce que ce n'est pas toi qui les as faites, mais Dieu par toi (2). i

En 1494, ses supérieurs, justenoent alarmés de la hardiesse de son langage , avaient cru prudent de lui retirer la permission de prêcher le carême , qu'il avait obtenue d' A-

(1) Ma il campo di battaglia dove il suo zelo feceva dal pulpito la plù fréquent! escursioni , era il costame degli ecclesiaatici , di queglt specialmente della corte di Roma , e nominatamente del capo stesso délia Chlesa nllora régnante, Âlessandro Seslo. — Del Rosso, l'Osservatore florentino, t. iii ,. p. 11-12.

(2} In verità possiamo confessare chc non abbiamo mai fatto alcun bene In questa vita; ma tutte le nostre operazioni sono peccati : perché le buone operazioni che pare che facciamo noi, Lui le fa per noi.Onde cosi corne il martel io non si puô gloriare contro al fabro dicendo : lo ho

fatto questo chlodo perché lui non l'ha fatto» ma il fabro per lui,

corne per instrumento : cosi non cl possiamo gloriare contro a Dio dicendo : lo ho fatto moite buone operazioni , perché tu non le bai fatte , ma Dio per te.....— Discorso dcl Rev. Frate Ambrogio Catharino Polito , vescovo de' Minori , contra la dottrina et le profetie di Fra Gir. Savonarola , Yenezia ^ 1548 , ia-l2«

lexandre YI (1); ce pape, dit ici Violli, qui protégeait si vivement ceux qui se distinguaient dans la chaire catholique (2). Plus tard, un moine d*un beau nom, qui longtemps avait étudié k Florence la parole de Savonarole , fra Mariano da Genazzano, de Tordre des augustins, dans un sermon qu'il prêchait k Rome devant le sacré collège, s'était tourné vers le pape en s'écriant : « Abscinde^ abscinde Iwc monsirum ab Ecclesià Dei (3) ! > Le pape n'avait point écouté les conseils de l'orateur.

Mais le grand reproche qu'on lui faisait, c'était de transformer trop souvent cette chaire, oii il était si beau quand il ne s'occupait que d'annoncer la parole de Dieu , en tribune oii il frappait de ses anathèmes ceux qui ne partageaient pas ses idées politiques. Homme d'État plus encore que prêtre, il cherchait a mettre ses opinions sous la sauvegarde de celui qui n'a cessé de dire que son règne n'est pas de ce monde, t Plusieurs citoyens honorables, dit un contemporain , le reprindrent pour ce que desvoiant de la religion contemplative , il vaquoit trop ambitieusement aux affaires de la

(1) Havendo avuto la elezione del predicare per la seguente quaresîma , mediante ud brève apostolico , per ordine dei suoi superiori ne fu privato , e mediante quello costretto di partire di Firenze e andare a predicare altrove. — Nardi , 1. c, p. 32.

(2) Violli, Prediche di Savon., ec.

(3) Voici comment M. Carie , dans son Histoire de Savonarole , in-8o, Paris, 1842, p. 117, a traduit les pciroles du moine : « Saint-père, brûlez , brûlez l'instrument du diable, brûlez, vous dis-je. » Fra Mariano n'a jamais prononcé de semblables paroles.

« Ce qui est fort à l'avantage de cet orateur est de le trouver grandement loué par Ange Politien et par Jovicn Pontan , deux savants du premier ordre , doués d'un goût exquis et point du tout bigots. » — Cette réflexion est du traducteur protestant de l'Histoire de la littérature en Italie, par Tiraboschi, Berne, 1784, t. m , p. 269. Voyez, sur Mariano da Genazzano , la lettre de Politien à Calchi de Milan , datée de Florence , le 26 avril 1489, et le dialogue de Pontano, intitulé jEgidius,

république (1). » Quand ou le voit, au sortir de cette cellule où longtemps il est resté en prière, monter en chaire, sa voix pénètre jusqu'au fond du cœur, parce qu'entre l'orateur et celui qui l'écoute il n'y a de place que pour une image, celle de Dieu même ; mais quand de la seigneurie il s'en vient a l'église, alors ses accents, quelque beaux qu'ils soient, n'arrivent pas k l'âme, parce qu'entre le prédicateur et l'auditoire on ne voit plus qu'une figure humaine , armée de pied en cap, et qui se nomme Valori , un des tenants du frère dans son duel avec Pierre de Médicis le prétendant. A Dieu ne plaise que nous voulions amoindrir le rôle que le prêtre peut jouer dans la société ; mais k l'homme d'Etat écrivant, avec la plume de Machiavel , un projet de constitution , il nous est bien permis de préférer l'humble ermite commentant Amos ou Ëzéchiel sous ses rosiers de Damas.

11 est certain que Savonarole était l'âme des Fraleschi^ parti puissant dans le gouvernement de Florence, et auquel appartenaient des hommes de foi , de cœur et d'intelligence. Fr. Valori et P.-Ant. Soderini , qui passaient pour en être les chefs visibles, ne prenaient aucune mesure d'ordre public sans avoir consulté le dominicain (â). Les frateschi étaient des démocrates qui avaient pris la place, aux divers conseils, des créatures des Médicis. Après la chute de Pierre, de nombreux partis s'étaient formés dans le sein de la république. Les An^abbiali (3) ou enragés , que frère Jérôme a désignés sous le nom de c aboyeurs dont les jappements

(1) Nestor, I. c, p. 112.

(2) Léo, Jtist. d*Itane , 1. 1 , p. 461. — Guicliardln ,1. ii , a exposé la politique de ce parti dans un discours qu*il prête à Soderini.

(3) Arrabbiati, perché non fanno aitro tutto il giorno che abbaiare el dire cose tanto sciocche, che in fine i fanciulli si ridooo délia ioro stuitizia. — Ep. di Fr. Ilierouimo a uno amico. — Gulchardin a développé (es vues politiques de ce parti dans un discours qu'il prête à Gaid. Antonio di Vespucci , I. li.

190 gAVONAROLE.

fimreDtp»r amiisar josqu'aax petits enfants, t étaient en général des jeunes gens defannile, amoureux des plaisirs, gais compagnons , Compagnacci , comi&e on les appelait , dépensant assez follement leur santé et leur or k tal)le, au jeu et chez les femmes , et réduits trop souvent pour vivre à veconrir aux usuriers , qui ne leur prêtaient qu'à de gros intérêts. Les Bigi ou les gris, qu'on nommait ainsi à cause de la couleur de leurs armes , rêvaient dans l'ombre aux moyens dé rappeler les Médieis , dont ils étaient les partisans. Les six fèves (1) ou les Vingt, auxquels était remise la création des seigneurs , des gonfaloniers , des compagnies du peuple , et contre qui Savonarole invoquait l'emploi du bâl(H), étaient des hommes de l'ancien régime, qui pen^ cbaient pour la forme monarchique et se moquaient des révélations du moine de Saint-Marc. Juliai Salviati, un des Vingt, abdiqua le premier sa magistrature ; les autres finirent par suivre son exemple.

Savonarole, quelle que fût sa puissance, n'était pas assez fort pour étouffer tous ces partis , expression de passions souvent matérielles , et que la populace , du reste , prenait sous sa protection comme un contre«poids k la menaçante théocratie du mwne , et comme une garantie contre la tyrannie des frateschi. Il était impossible que ces diverses factions, presque chaque jour en présence , ne donnassent pas quelques-uns de ces spectacles tristes ou ridicules, dont la nberté a trop souvent k gémir.

Les enfants mêmes étaient divisés et se battaient k coups de pierres dans la rue du Gocomero. Parfois des hommes

(1) On votait aux conseils par fëTe noire (oui } et fève blanche (non). Incapables de composer aucune majorité, ces conseils nommaient tel selgnenr ou tel magistrat qui n'avait eu dans son parti <|ue quatre ou six fêtes noires. De ià les invectives du moine contre les Vingt. — HoFt» Allard , Hist. de Florence , p. 367.

SAVONAMLE. 191

graves, des doeteiirs, des magistrats, venaient prendre part a ee& querelles. Cb jour on vit Baptiste Ridolfi sortir de» LerÎDi, le baudrier sur l'épaule , criant : Vha Chislo (1 ) ! et frappant comme un furieux , du bout de sa lance , sur le dos des fuyards , qui jetaient leurs armes en criant , de leur côté : Pazzo ! Pazzo !

Les frateschi se faisaient gloire de ce titre de fous que leur donnaient les arrabiati imberl)es.

i Devenu fou par amour de Jésus , disait Dominique Beaivieni , le chanoine , c'est un bonheur ineffable. ÂUons ! criez comme moi : Toujours fou, fou, fou (2) ! t

De Rome , où il était ak^ , Pierre de Mélicis épiait ces luttes intestines , dont il allait profiter pour tenter de reprendre le pouvoir.

On était au mois de février 1496. Bernard del Nero venait d'être nommé gonfalonier. C'était un honmie de probité » qui ne cachait pas ses sympathies pour l'exilé, et qui avait pour amis quekpies jeunes arrabiati dévoués aux Médicis. L'occasion était favorable; mais tout dépendait d'une prompte détermination : il fallait se pr&enter avec une force

(0 NerlU Gomm., lib. iv» p. 74.

(2) Non fu mai M plù bel solazzo ,

Pjù glocondo ne mnggiore ,

Che per zelo , c per amore

Di Gerà , diteotar paae.

Ogouo gridi corn' io gcido :

Sempre pazzo , pazzo , pazzo !

(Op.diBenIvreni,p. 143.) Il ne Eaot pas confondre Dominique et Jérôme Benivieni.— Dominique, chanoine de la catbédraie de Florence, est un écrivain ascétique : on a ^ lui Scala délia virtù spirituale, et Scala délia virtù spiritiiale soprt el nome Maria; Traltato ki defensione et probatione delta doctrina et pro*> phetie da Hlcronymo da Ferrara ; Dialogo délia verUà délia doetrina predicatade Frate Hieronyrao.— Jérôme ilenlvieni est un poète plato« nicien , auteur de sonnets et caDioni*— Repeitariam blbliographicum , Âul. Haio , Slnttgard , 182G , ia-So, 360, 361 .

suffisante aux portes de Florence, que le gonfalonier aurait ouvertes. Malheureusement Pierre perdit un temps précieux : on devina ses projets ; on sut que Nero avait rassemblé secrètement des armes dans sa maison , et l'on se tint sur ses gardes. A Nero succéda , Tannée suivante , comme gonfalonier, Pierre degli Alberti .

Pierre résolut de tenter la fortune. Au mois d'avril 1497, un an trop tard (1), il se mettait en marche pour Florence , emmenant avec lui quelques centaines de cavaliers , dont il avait remis le commandement k d'Alviane. Arrivé près des Tavernelles, k seize milles de la ville (2), il fut surpris par une pluie d'orage qui l'obligea de faire mettre pied a terre k ses hommes d'armes. Pendant cett« halte, un paysan gagnait Florence k travers des sentiers détournés et venait donner l'éveil k la seigneurie.

Benivieni avait épousé., avec toute l'ardeur d'une âme poétique , les intérêts des frateschi. Au bruit qui se répand k Florence de l'apparition du proscrit, il se hâte d'aller trouver Savonarole.

Le frère était en prière. « Qu'y a-t-il? » demande-t-il k Benivieni.

— € Pierre est aux portes de Florence , » répond le chanoine effrayé.

— « Eh bien ! reprend Jérôme , modicœ fidei , quid dtibitasti (5)? Dites de ma part k la seigneurie que je vais prier Dieu pour la ville, et que Pierre s'avancera jusqu'aux portes et n'ira pas plus loin. »

(1) E Piero de* Medici, per venir tard!, perde qoell' occasione di poter vincere. — Nerli , Commentari de' fatti civili occorsi dentro la cKlà di Firenze; in Augusta , 1728, p. 7t.

(2) Nardi , I. c, p. 59.— Roscoê ^ 1. c, 1. 1 , p. 297. . (3) Nardi , 1. u. —Roscoê , 1. 1 , p. 297, note.

SAYONAROLE. .193

L'historien ajoute : < L'événement justifia la prophétie (!).•

Il est permis de croire qu*eri ce moment Savqnarole était illuminé de lumières toutes naturelles ; qu'il connaissait les projets du prétendant, dont Rome entière parlait, et qu'avec ses amis il avait tout disposé pour les déjouer. £n effet , Pierre, après être remonté k cheval, avec sa suite, était k deux heures du matin m monastère de San Gaggio, puis s'était avancé jusqu'à la porte de San Pier Gattolini , qu'il avait trouvée fermée et garnie d'artillerie , grâces aux soins de Paul Y itelli , général dés troupes florentines, arrivé la veille au soir'.

Pierre n'avait plus k prendre ^d'autre parti que de 3.'éleigner : il s'enfuit k Sienne.

La comédie devait 'finir en drame, c'est-k-dire dans le sang. ' '

Deux mois après la folle tentative du c grand rebelle (â), > Lambert dell' Antella, exilé florentin dont on avait remarqué les fréquents voyages dé Romek Sienne et de Sienne k Rome, est saisi et mis en prison. Le gonfalonier réunit la praiica pour l'interroger. Lambert a' peur des tourments, et révèle les noms des conspirateurs. Aussitôt on arrôte Berujtrd del Nero, Nicolas Ridolfi, Laurent Tornabuoni , Jean Cambi ,* Giannozzo Pucci. La justice va vite : interrogatoire, torture, condamnation k mort, c'est l'affaire de quelques jours (3). Une ressource restait aux malheureux, l'app:! au conseil général , consilio grunde, en vertu d'une disposition

(ij Nardi , lib. ii. — Carie, Histoire de Savonarolc , p. 249. (2) E quel cundusi^e in le vp^^tre mura Il vostro gruii libello ,' onde ne nacque Di cinque cittadln la septfltuia.

(Mnch., Decenn. i.) (3) Nestor, I. c, p. 113.— Hurt. Allard, 1. c, p. 387-379.

de la loi que Savonarote avait fait adopter en 1494. Mais Valori eut la triste gloire, dans une harangue k la sei-* gneurie, d^étouffer la voix des condamnés, sous prétexte que lé salut public criais encore plus fort. Ce eonrilio grande était Tœuvre du moine de Saint-Marc, qui mettait, il y a peu de temps, sur le compte des anges, la prodigieuse rapidité avec laquelle la salle ou bient6t on devait se rassembler avait été construite (I ). En vain les parents des condamnés se jetèrent- aux genoux de Savonarole et de Yalori, pour demander l'appel au peuple ; le frate et le magistrat furent inexorables (2). Et le soir même on décapita dans les prisons les cinq conspirateurs , dont les corps , le lendemain , furent exposés aux regards' de; passants (3) ; mais le sang, m coulant , laissa sur la soutane du dominicain une tache que trois siècles n*ont point effacée. L'4)istoire a flétri , par la bouche de Guichardin , cette < monstrueuse iniquité d'un ' prêtre violant une loi par lui faite, peu d'années auparavant, comme fort salutaire et presque nécessaire pour le salut de la liberté (4). » Pour nous , nous voudrions , au prix de tous ces prodiges d'éloquence, de piété et de conversion qu'il opéra dans Florence , au prix même d'un de ses plus beaux titces de gloire cbrétieniie , son Triumphus Crucis , pou* voir arracher cette page de la biographie de Savonarole ! Pauvre del Nero , vieillard de 7S ans I pauvre Tomabuoni (^), helléniste dont Politien a vanté lès belles qualités !

(1) Che gll angk))i a qaeir opéra s\csercUasscro , in laogo di muratori ed opérai, perché più presto fosse finita. — Burlamacchi. — NerU ,

(2) Aat. Mar. Gratiani Episc. Arael., De casibus viror. illust., Par., 1680, p. 133.

(3} Nestor,!, c, p. 113.

(4) Guicc, liv. III , fol. »24 , Irad. de Chomedey.— Machiavel , Traité . de la- république , p. 93. Paris /in-12 , 1842.

(5) Voir le sonnet que Bernard Accoiti a consacré à cet infortuné. — Olpere d'Accolti , Firenw , 1614.

SATONAROLE. 195

pauvres jeunes gens k la fleur de l'âge, qui ne peuvent trouver grâce devant leurs juges terrestres I Sans doute , quand Q repoussait cette mère qui venait implorer la justice humaine, celle qu'il avait faite, lui le législateur de Florence , Savonarole fermait l'oreille k la voix de ces anges c qui s'étaient faits maçons , » in luogo di muratori^ pour édifier plus vite, sa grande salle du conseil (1).

Ne nous étonnons pas que Taspect de ces cinq corps fixés sur des pieux , comme k Constantinople ; que cette transgression da lois protectrices de la société ; que cette insensibSiié pour les larmes de femmes demandant la grâce de leurs enfants , aient soulevé les esprits , et irrité la justice divine (â). Machiavel a fait un chapitre tout exprès pour blâmer Savonarole (3).

Et voyez comme la violation des lois de la logique est bientôt suivie d'une chute éclatante. Savonarole vient de se désobéir k lui-même , il va désobéir k celui qui , aux yeux de tout catholique, est le représentant de Dieu sur cette terre, qu'il s'appelle Alexandre VI , Nicolas V ou Innocent VIII , car le chifire ne fait rien ici , pas plus que le nom.

Cette fois ce ne sont pas des usuriers , des banquiers , des vendeurs d'or et d'argent , des marchands de laine, des compagnacci enfin , qui se plaignent de Savonarole ; c'est l'archevêque de Florence , ce sont ses grands vicaires , c'est le clergé, ce sont tous les ordres religieux de la ville. On l'accuse de jouer le rôle de prophète en chaire, de parler

(1) M. Carie, dans son Histoire de Savonarole (chapitre xsx), n'n pas dît an mot de ce refus d'appel au peuple, dont ne parlent presque pas les apologistes du moine.

(2) Nestor, I. €.» p. 1 13.

(3j Discours sur Tite-Uve. liv. i , ch. 49 , Sur les mauvais exemples qo'ofl donne en n'observant pas une loi (kite, surtout si on est soimême aateur de la loi.

i96 SAVONAROLE.

de ses visions, de se vanter de révélations célestes (1).

On lui reproche , dans ses invectives contre Rome , d'offenser k la fois et la pudeur (2) et la vérité : on dit même ' qu'il enseigne des erreurs contre la foi catholique ; et c'est de toutes les accusations, il faut l'avouer, celle que le frère repousse avec le plus d'indignation (3).

Des plaintes nombreuses arrivent de tous côtés au pape. Le pape veut faire taire le moine : il le cite h comparaître à Rome (A).

Nous nous rappelons la conduite que tint autrefois Pic de la Mirandole , ce beau jeune homme de vingt-quatre ans , qui avait reçu du ciel les dons les plus merveilleux. Lui aussi était accusé , et il part sans murmurer pour aller se justifier.

Savonarole n'imita pas son ami. A la lettre d'Alexandre, il répondit par un refus,

(1) AlTermando non predicare qu^ste e moite altrc cose, le quali continuamente predicava, per discorso arnano, ne perscienza di scvitlure, ma sempiicemente per divina rivelazione..— Guic, 1. ii , fol. 44 verso.— Gravissimum crimen objiciunt qu6d se à Deo futuroruin moneri cœlestique jussu ea populo enuntiare mentitus.— Gratlanus, Episcop. Amel., De caslbas vir. ill., p. 140.

(2} Voir le sermon 12« , AudUe hcpc, Venise , 1544 , in.^8o, p. i24. Là se trouve une phrase commençant par <i Ma che dire » et finissant par « tu mi intendi bene , » que nous n'oserions pas reproduire, même en latin.

(3) Catharin ( Ambroise ), dans son « Discorso contra la dottrina e le profezie di Fra Girolamo Savonarola , Vinegia , pel Giolito, lô48, in 4o,» dédié au cardinal del Monte , depuis Jules III , a rassemblé quelquesunes des propositions extraites des livres où sermons de Savonarole, qu'il croit offensantes pour le dogme catholique. On lit dans la préface du Discorto : « Si dichiara di oppugnar in questa opéra non il Savonarola giudicato piuttosto degno di compassione che di vituperlo; ma la dottrina e gii errori di lui che ancora viveano nella riputazionc di coloro , che non senza scandalo e pericolo dellc loro anime a lui prèstarono fede. »

(4) Alexander papa dilecto fliio. Raynaldua , Ânn. eccles., Lucœ, infoI.| t, xi,p. 287,

Il disait au pape : « J'ai reçu votre lettre avec tout le respect qu'elle mérite ; elle atteste le zèle dont Votre Sainteté

est animée pour TÉglise et le salut des âmes Mais je

suis malade , infirme , et vraiment je ne pourrais sans dan-* ger de mort me mettre eu route (1). >

£t Savonarole reste en chaire. Le pape le somme encore une fois de comparaître a Rome ou devant le vicaire général de Bologne : le moine refuse en. invoquant les mêmes raisons» pour colorer sa désobéissance. Alexandre VI lui défend alors de prêcher. Savonarole obéit d'abord; mais il s'aperçoit bientôt que la chaire , c'est pour lui l'air , la parole » la vie« et que sans la chaire il meurt » et avec lui son œuvre ; et le voila qui remonte sur son trépied.

Le pape alors l'excommunie; le 18 juin 14979 la sentence est lue dans six églises , il Duomo , Santo Spirito» Sauta Maria Novella , la Badia , lÂnnunziata , San Fran« eesco al Monte. Au Dôme, la lecture a eu lieu au son des cloches , l'autel tout illuminé » en présence du clergé » des frères de Santa Croce, de Santa Maria Novella, de Santo Spirito , de la Badia et d'Ognissanti (S).

Il faut voir Savonarole, sous le coup des foudres du Vatican, entrer en lutte avec le pontife romain. Il rapetisse cette grande image papale devant laquelle tous s'inclinent , et s'amuse k jouer avec ellecomme avec une figure monacale.

(1) Quas litterasbono animo et quâ dccuit reverentiâ suscepimus, dumSanctitatem vestram de statu Ëccledise et de salute aDimaruin nostrarum soliicitam ostendunt^ .... Litteras nostras tamen ad eam transmis! , rationabiles addoccns causas quibus adiré non posslm , juxta iUud cap. Si quando de rescrip, : prima fuit quia inflrmus et valetudtnarius eram , et periculo mortis me exposuissem.— Responsio fratris Hieronymi Savonaroi» ad Alex. pap. VI, Rayn. , I. c, 287-291. — Gordon , Vie d'Alex. VI, t. i, p. 431.

(2) Vita del Padre Girolamo Savonarola, deU' ordine de' predicatori , in-8o, Gincvra, 1781,p.7ô.

c U y avait k Brescia un singulier podestat : un créaueier venait k lui avec son débiteur, en disant : c Seigneur, cet homme me doit , et refuse ^ me payer. » Et le podestat de se tourner vers le débiteur : « Allons, paye, et tout de suite. > Le débiteur répondait : c Mais , seigneur , je ne dois rien. > £t le podestat de se tourner vers le créancier : c Mais que me dis-tu donc? il ne doit rien. > Le créancier réiriiquait : c Smgneur , je vous jure qu'il me doit. » Et le podestat de se tourner vers le débiteur : c Yeux-tu bien payer , maraud ! t Et le débiteur répétait : c Je vous jure que je ne dois rien. » Et le podestat de se tourner vers le créancier : t II ditquil ne doit rien. > Ainsi fait le pape, donnant toujours raison k qui lui parle le dernier (1). >

Du reste , il traite T excommunication tout comme il a traite le pontife.

< Quoi donc! dit-il ailleurs, un mauvais pape a son gré pourra bouleverser TEglise , et ses excommunications injustes vaudront quelque chose (2) ? On sait le prix qu'dles valent aujourd'hui k Rome, ou, pour quatre livres, vous pouvez vous donner le plaisir d'excommunier qui bon vous semble ; on trouve k ce prix-lk de ces excommunications tant qu'on en a besoin. »

En vérité , cela est aussi faux qu'insolent. Pourquoi n'être pas juste, même envers Alexandre VI? De tous les papes, c'est celui qui certainement a fait le moins usage de l'excommunication.

(Ij Domenica in Sessagesima , Serm. segondo , p. 21, lâ40.

(2J Dunque un cattivo papa potria guastare tutta la Chiesa sel YoJessi, e le sue sentenzie injuste havessino a TalereP * .. . . Quesie escomuniche sono pggl a buona derrata , ed ognuno per quattro lire pu6 fare escomunicare cbe gli piace e se ne dà a quel ne vuoie di queste escomuniche. — Dom. in Quinquag., Serm. m , 36 feb. 1497, p. 41, in Venet.,

Ailleurs il veut excuser sa désobéissance au pape , et il ifflagine, entre TËglise et rhomme qui gouverne l'Église « 086 distinction dont un janséniste eût été js^oux au dix* septième siècle.

f Une parole maintenant k TÉglise romaine, k l'Église eatholique. Je parle ainsi : Tu es Petrus , et super hano fêtram œdifieabo Eeclesiam meam^ etc.... Par Ik j'entends que l'Ëglise catholique est gouvernée par l'Esprit saint , et que l'Esprit saint ne lui manquera pas jusqu'au jour du jugement ; mais quelle est cettç Église catholique ? Les théologiens ont Ik-dessus diverses opinions ( son ira kologi diverse opinioni ). Mais laissons-les débrouiller ces qnerelles, et disons, nous, que l'Église catholique se corn* pose proprement de tous les chrétiens qui vivent bien et qui ont la grâce de Dieu. Cette Église-Ik ne faillira pas jusqu'au jour du jugement. Mais quelle est cette Église catholique? Je m'en rapporte , pour le savoir , au Christ et k TÉglise

romaine Donc, tout ce que j'ai prêché , je le soumets

k la censure de l'Église romaine. Je l'ai dit k Rome : Si j'ai jamais écrit ou prêché quelque chose d'hétérodoxe , et qu'on me le montre, je suis prêt k m'amender ici publiquement; mais, comme on n'a rien trouvé, on ne m'a rien répondu. ... Je me soumets k tous les commandements de l'Église romaine , et je soutiens qu'il est damné celui qui u'obék pas k l'Église romaine. Tu diras : c Comment, frère, n'as-tu pas prêché contre le commandement du pape? » Moi , je te dis que je n'ai reçu aucun commandement. — Oh comment ! —Mais mm : s'il en est un, ce n'est pas k moi qu'il s'adresse; tu t'es trompé, c'est k un autre portant le même nom que jnoi; — a celui-lk, est- il dit, qui a semé la zizanie et le trouble, enseigné des hernies et affligé la société. Or, moi , je n'ai rien fait de tout cela : que la bulle aille k son adresse, elle ne me regarde pas. Donc, comme je te l'ai

âÛO SAVONAKOLE.

dit y je suis prêt k obéir k TÉglise romaine , quand pourtant elle ne D»e commandera pas quelque chose contre Dieu ou la charité. Je ne crois pas qu elle le fasse jamais ; mais si elle le faisait , oh ! alors je lui dirais : Tu n'es pas l'Église romaine, tu es uu homme, tu n'es pas le pasteur Ainsi

je me soumets k tout ce que pourrait me commander l'Église romaine , excepté k ce qu'elle pourrait me commander contre Dieu ou la eharité , chose que ne peut pgs faire l'Eglise romaine, mais bien un homme de l'Église romaine. Sais-tu bien que je qe suis pas obligé d'obéir au pape , s'il me commande quelque chose de contraire a ma profession? verbi graliâ , si le pape m'ordonnait de posséder des terres, je ne serais pas tenu de lui obéir , ayant fait vœu de pauvreté. Sais-tu bien que s'il voulait pour cela me donner des dispenses, je ne serais pas forcé de les accepter, parce qu'il ne peut pas m'en donner si je n en veux pas? De même, si mon évéque me commandait quelque chose de contraire a nos règles , je ne serais pas tenu dé lui obéir. Ainsi disent tous: les docteurs. .Je suis donc prêt k déférer k l'Église romaine : soyez- en tous témoins.

> Assez parlé a l'Église romaine ; un mot au pape maintenant; qui eo est la tête :

> On a écrit k Romiî que je parlais mal de Sa Sainteté : cela est faux. Il est dit: Principi popûli tui non maledices. toi qui as écrit cela k Rome, ajoute ces mots de ma part \ Le moine dit qu'un tléau terrible menace Rome, que celui qui fuira une épée en rencontrera une autre , et que le pape seul peut .éloigner le fléau par ses prières et ses bons exemples (1). »'

Mais le dominicain n'attaque pas seulement Alexandre YI; il lui faut d'autres victimes , et , dans un autre sermon , il

(!) 48« et dernier seriuoa de carême , p. 496, Venise, I5i4.

SÀVONAUOLE. 201

ne rougit pas de mettre en scène le diable et Boniface YIII : le diable qui dit h Boniface : c Je veux que tu détruises Tordre des prédicateurs , » et le pape qui l'essaye et meurt comme un chien (1).

11 y a ici une allusion , dont le sens, caché ^ celui qui lit ce sermon après trois siècles, était facilement saisi par les fra-* teschi. Ils savaient qu'Alexandre venait tout récemment d'in- . corporer la congrégation des frères dominicains de Florence a la congrégation des frères de la Lombardie, qui ne devaient plus former qu'un ordre sous la conduite du père Turriani de Rome, que le pape élevait a la dignité de général de Tordre (2).

Maintenant on comprendra Témotion que la parole de

(1) Bcnifacio Ottavo, che fu un papa cattivo , al quai disse 11 démonîo : lo Toglio che tu guasti que-to ordine de'frati predicatori... e mori corne UQ cane.— Feria VII Cinerum , p. 78, in Venez., 1540.

(2j Voir les plaintes de Savonarole au sujet de cette mesure dans sa lettre à Alexandre V! , du i9 septembre 1497.

Savonarole ne se défendait pas seulement en chaire, mais il avait recours à la presse pour soutenir ses doctrines. Voici la liste de quelques-uns de SCS écrits :

Epistolaad Alexandrum papam, Florentiœ , die x mali 1497.— Raynaldu9,ad an., 1497.

Epistola ad Alex. VI, Flor.^die xxix oct. 1497, sive responsio ad Brevia Alex. VI. Roms, diexvi ejusdem mensis, ad priorem sodalesque eancti Marci contra se data.— Raynaldus, ib.

Epistola a tutti 11 eletti di Dio e' fedeli Christian! , data a di viii di maggio l497,in-4o, FIrenze.

Epistola a certe personc dévote perseguitate per la VQrità da lui predicata. Fir., 1497.

Epistola a tutti il christianl e diletti di Dio : « Scrive in charità e desidera sainte , » scritta il di xix giugno 1497.

Epistola ad quemdam ordinis : « Quseris a me , frater charlssime, an excommunicatio quam proximis his diebus injustam esse monstravlmus, in publico observari debeat, etc. » Flor., 1497.

Epistola ad un suo amlco ma vacillante per le persecutionl , >to. Fir., in-4o.

Epistola ad Atex. papam VI. Flor., die xiii mali 1498, data»

3M SlVOmiOLE.

SaTooanrie jetait dantt les esprits; les larmes de i'arcbevèque, qui voyait sod troupeau divisé; les emportements des moines uoirs , les meuaces du Vatican et la peur de la seigneurie. Pierre Delfiiii, cecamaldule d'une vie si pure, jadis Gutbousiaste de SavcHiarole , disait h Gaid. Antonio , religieux augustia de Florence : < Vraiment! comment, quand on se dit édairé de l'espiit de Diea , désobéir an vicaire de J&us-Glirist? Âh ! quand je rencontrerai frère Jértoie , je ne lui dirai plus Ave{i). >

Il nù trouva qa'uQ pauvre moine, à Flormce , Toulut être plus puissant que le pape , et faire taire cdui qu'Alexandre n'avait pu réduire au sileuce. Ce moine, de l'ordre des fratidscains , s'appelait Fr. de la Fouille. Un jour qu'il prêchait a Sainte-Croix , il dit h ses auditeurs : < La doctrine que vous annonce frère JérAme est une doctrine mortelle pour l'àme: au nom de Dieu , je vous dis que Jérâme ment et vous trompe. Frère Dominique de Pescia a dit en chaire que , pour prouva* la vérité des enseignements de frère Jâ^me , il était prêt k entrer dans le feu : eh bien ! moi aussi je suis prêt !i y entrer , mais avec Savonarole. >

(1} Peirut Delphtnus, maglsler Camaldulenîlum.ad GniLonem rellglMum. — Qui* tul6 non obediat Kummo Mcerdolt? Vlderlt ipse quoBlini ductot iplrltj hoe facial ut Tlcarlum Cbrlsll non tiroeal , née mandala ejus obtervel. Ego mlnlniË , si mibl occurrercl, oeo ave e\ dicercm. — ttajnsldus. Annal, eccl. , t. si, Luc», Id-M., p. !SI.

Un écrlTHiQ espagnol , un trète de l'ordre àes dominicains , qui u pris clialeureusenienl la défense de Savonarole , veut que CelDnl ail JOSÉ le moine de Salol-Uarc eur de simples rapporta ; c'est une er* reur. t>eianl avait longicmpi habité Florence, puis Flesoie, puis enDn Fante-Baono , abbaye située à eelie milles de cette ville, et dont il était le supérieur. ■ I>elIlao do eslando â Florcneis , ni eoti larga lesidcncia en clla , no podla etcriUr stoo aegun .lo que enlendla por inulliludde perse n as que le paretetlan fldedlgnaj. • — laclnlo Segura, VlnJicias hlsloriciis par la inoceacia de Fr, Geronimo Savonarola. En Valcncia, 1135, in-l".

5AY0NAK0U. âOS

Deux jours après, Dominique de Pescia montait en chaire, k son tour , k Saint-Marc , et disait h ses auditeurs : c Frère Franc, delà Pouiile veut en appeler au jugement de Dieu : amen , ecco io. > Alors, malgré la sainteté du lieu , le peuple cria d'une seule voix : c Amen ! eceo io ; > et le soir , les dominicains , au nombre de trois cents , des hommes , des femmes , des enfonts , des jeunes filles , des prêtres et des moines , allaient frapper a la porte du prieur , rédamaitt l'honneur de monter sur le bûcher (1).

Savonarole mettait une condition k ce duel en plein feu : c'est que ses adversaires, ceux de Rome surtout, déclare* raient prendre pour second le franciscain ou tout autre moine. La condition acceptée, il était prêt h tenter l'expérience , k s'asseoir dans la fournaise ardente comme Sidrac, Misach et Abdenago , certain qu'il en sortirait vivant sous le bouclier, non pas de ses mérites, mais de la providence divine (2) .

Du reste , il indiquait un autre moyen pour disceiner le véritable serviteur de Dieu ; c'était de ressusciter un mort. Le comte de la Mirandole, certain qu'une tombe allait s'ouvrir , demandait sérieusement k Savonarole de dire k Jean

(1) Del RosBO» rOsfiervatore fiorentioo, t. m, p. 17. — Esaendosi offerU un itamente tutti i miei fratelli che sono circa 300, «t moiU altri religiosi de* quali ho la sottoscrizione , e similmente molti preti seeolari , moltl cUtadini , tutte le raonachc nostre , motte cittadinc e faoclulle. — Burchard , Dlariam, p. AS et seq.

(2) E per6 io mi gonofferto e ml oflTeriftco di nuovo di far io proprio isperienza , ogni volta che gU avversarii di quella nostra dottrioa , e massime quel dl Roma e lor aderenti , vogliano coromettere la causa in questo padre o in altri , e mi conQdo nel nostro Saivatore Jesù Christo, e non dubito punto ch' io andrè per il fuoco corne fece Sidrac, Misarh et Abdenago nella fornace ardente , non per miei raeriti o virtù , ma per virtù di Dio, il quaie vorrà conArmwe la sua verità e manifeatare la sua gtoria in questo monde.— Burcb.» p. 4â et seq.

soi èAVONAROLE.

Pic, décédé quelque temps auparavant : t Lève-toi et marche (1). •

Le feu fut préféré. Dominique de Pescia tenait k jouer le premier rôle dans ce drame funèbre : Savonarole dut céder. François de la Pouille, qui n'acceptait pour second que le prieur, relira sa parole et fut remplacé par André Rondinelli. Qu'on ne s'inquièle pas : André était une âme d'un merveilleux courage , car il savait le sort qui l'attendait. « Je brûlerai , disait-il ; mais qu'importe , si je sauve les âmes qu'a séduites la parole du dominicain (2)? >

Voici quelles étaient les thèses posées par Savonarole, et dont la flamme devait prouver la vérité ou le mensonge :

L'Eglise de Dieu a besoin de réforme.

Elle sera fustigée;

Elle sera renouvelée.

Florence sera fustigée et renouvelée.

^ Les infidèles se convertiront.

La conversion approche.

L'excommunication de Jérôme est nulle (5) .

L^. peuple , qui se faisait un jeu d'assister a un jugement de Dieu, car c'était Dieu lui-même qu'on mettait en cause, n'avait qu'une peur , c'était que la seigneurie refusât l'épreuve; mais die l'accepta, et nomma quatre commissaires pour la représenter k l'expérience : Jacques Salviati et Alex. Acciaîuoli , du parti de Savonarole ; Pierre Albeni et Benoît Nerli, du parti de Rondinelli. La seigneurie consentait à l'épreuve pour se débarrasser de Savonarole, si le dominicain mourait dans les flammes , ou pour avoir raison du

(1) Razzi, Mss. Bibl. du grand-duc.

(2) fiench' io creda ardere , ma per salate deir anime son roollo contento ch* ardi.— Burch., p. 48.

(3) Burchard , p. 46. — Cffrie, p. 298,

pape et crier au miracle , si la flamme Tépargnait. Lors de cette judaïque décision , dit Burlamacchi , Savonarole aperçut le de'mon au palais de la seigneurie. Le 7 avril fut choisi pour le jour de Tëpreuve , la place du Palais pour le lieu du sacrifice , et Rondinelli le franciscain et Dominique de Pescia le dominicain pour champions. Des deux côtés , dans les couvents de Saint-Marc et de Saint- François , les pauvres moines , k genoux matin et soir , demandaient k Dieu de changer en douce rosée ces flammes qu'un de leurs frères allait défier.

Mais , pour Florence la païenne, c'était un spectacle qui lui donnerait des émotions nouvelles, que cette vaste fournaise 0(1 s'apprêtaient k descendre des moines noirs et des moines blancs. Avant l'épreuve , il est certain que ses sympathies étaient pour la robe des dominicains. Donc le peuple, jeunes et vieux , femmes et enfants , était avant l'aube du jour k son poste , huche sur les toits, grimpé sur les cheminées , suspendu sur la plate-forme des fenêtres , collé k quelques colonnes, afin de ne perdre aucun incident de cette tragédie qui devait finir par un peu de cendres ; car il comptait bien sur la combustion au moins de l'un des deux rivaux.

Les ouvriers travaillaient depuis deux jours au théâtre funèbre : par ordre de la seigneurie , ils avaient construit , sur la place du Palais, une plate-forme haute de quatre brasses, large de six, longue de quarante, .qu'ils avaient pavée en briques et recouvertes de matières (1) enduites de poix , de soufre , d'huile et de résine. En avant du bûcher étaient deux loges , l'une pour les frères , l'autre pou^r la seigneurie, communiquant de l'une k l'autre par un couloir. Â l'heure convenue , le frère Rondinelli vint avec un

(1) Raui , M88,

906 SAYONAlOifi.

de ses compagnons s'asseoir sur le tabouret qui leur airatt été désigné (1); puis on vit descendre du palais les seigneurs, juges du tournoi , qui prirent place dans la loge réservée. Bientôt on entendit le bruit de voix d'hommes blancs chantant en chœur le psaume Exsurgal Dominus , magnifique insulte qu'ils jetaient en passant aux arrabiati. Le cortège s'avançait lentement , précédé de Dominique de Pescia , qui portait un crucifix h la main , et de Jérdme Savonarole, qui tenait une boite d'argent où reposait la sainte eucharistie. Il y eut en ce moment, parmi les spectateurs, un silence d'angoisse.

André Rondinelli se leva , et s'adressant k la seigneurie : c Magnifiques seigneurs, dit-il, me voici prêt, comme je l'ai promis, k entrer dans les flammes qui me dévoreront, pécheur que je suis ; mais je vous en prie , quand mon corps aura brûlé , que frère Dominique ne chante pas victoire, mais qu'il entre aussi dans la fournaise. Si le feu l'épargne, qu'il soit proclamé vainqueur; aliàs non (â). »

Les juges se consultèrent et répondirent k Rondinelli qu'il serait fait comme il le demandait.

Mais comme quelques-uns des magistrats craignaient que , sous la robe des moines , on n'eût pu cacher quelque charme qui les préservât des flammes, on apporta deux robes dont devai^t se revêtir les frères (3).

Le franciscain ne fit aucune difficulté de changer de vêtement ; le dominicain tenait k conserver le sien.

c Qtt'k cela ne tienne , > dit Rondinelli k Dominique en souriant : c Votre robe est de bure , elle brûlera comme le corps. »

(1) Nardi , 1. c, p. 76.-*NerU,]. c, p. 78.— Raynaldas, ad anoum ]498.

(2) Burchard , excerpla ex Diario , p. 46 et suit.

(3) Burchard, ibid.

SAVONAROLfi. 907

Le dominicain gardait dans sa main le crucifix : on voulut qu'il le quittât ; il s'y refusa.

Les juges se consultèrent.

€ Qu'il le garde , » dit le franciscain impatient ; c il est de bois , il brûlera comme la robe et le corps. »

Dominique prit alors des mains de Savonarole la botte d'argent.

Mais André l'arrêta, en disant que la combustion de la sainte hostie pourrait scandaliser les faibles (i).

Là seigneurie tout entière, et ce qui se trouvait Ik de prêtres et de dignitaires de l'Église criaient : < Il y aurait scandale, profanation; point d'hostie. » Savonarole résistait, et déclarait que Dominique n'entrerait point dans le feu sans les divines espèces.

Le peuple, impatient, commençait h murmurer; des groupes se rompirent, et vinrent heurter le banc de la seigneurie : gestes, paroles, figure, tout exprimait la menace. Alors Salviati , tirant son épée, et traçant un cercle autour de Savonarole , jura de tuer quiconque oserait toucher au moine : la foule s'arrêta en grondant. Heureusement Dieu fit son miracle : par nn temps clair et serein , un orage épouvantable, accompagné d'éclairs et de tonnerre, éclata sur Florence , et la flamme du bûcher s'éteignit sous une pluie abondante (2).

Le ciel n'avait pas voulu que l'homme lui fit violence.

Arrêtons-nous ici un moment pour saluer Rondinelli. L'historien , qui ne doit faire acception pas plus de couleur que de personne , a besoin de déclarer que frère André , ce jour-lk , fut digne de la robe qu'il portait.

(1) Ne Beguirebbe gran cagione di scandaliaare le menti degli uomini deboli e ignorantL — Nardi , 1. c, p. 75.

(2) Nardi , I. c, p. 76. — Burcbard.— Burlamacchi.

208 SAVONAAOLE.

Désormais la cause dé Savonarole était perdue : il ne pouvait plus compter sur les sympathies du peuple floren* tin, qui, au lieu de ces prodiges qu'on lui promettait depuis si longtemps, n'avait été témoin que d'une misérable comédie dont quelques gouttes de pluie avaient mis en fuite les acteurs : il faut avouer que la déception était grande.

Gé qu'il lui faut a ce peuple, c'est un drame, et il l'aura le lendemain dimanche , oii tous les moines sont au cloître h prier; Le trouble commença k la cathédrale, après vêpres, t Aux armes! crie-t-on , a Saint-Marc! » Les magistrats , émus de pitié , et se rappelant tout ce que Florence devait k Savonarole , voulurent l'arracher k la fureur populaire , en le forçant de quitter le couvent; mais la foule entourait le monastère, demandant qu'on lui livrât le prieur, mort ou vivant. Pendant que la voix du peuple grondait ainsi , Savonarole, impassible , les saintes reliques en main, faisait processionnéllement le tour de l'intérieur du cloître , et venait ensuite s'agenouiller au pied des autels. En ce moment , la cloche de Saint-Marc sonaa pour appeler du secours (1) : cet appel fut entendu.

Un grand nombre d'hommes courageux , entre autres Valori, s'introduisirent dans le couvent pour prêter secours aux frères , quand un ordre de la seigneurie enjoignit aux séculiers d'en sortir sur-le-champ. Valori obéit^; il gagnait son habitation , lorsqu'il fut reconnu par quelques parents ou amis de Tornabuoni : Luc Pitti et Vincent Ridolfi , qui se mirent a crier : A l'assassin ! en dégainant l'épée ; et Valori tomba mort sur les marches extérieures de San Brocolo (Procolo). Les apologistes de Savonarole ont raison de déplorer l'assassinat de Valori, noble et pieux vieillard , vic-

(1) Mfts. fl., Magl, cl. XXV, cod. 197,

dAVONAROLC. 209

lime de son dévoûment héroïque ; mais pourquoi restentils froids ou muets quand la mère du malheureux jeune homme vient se jeter aux pieds de Yalori (1), non pas pour implorer un pardon , mais pour demander que la voix de son enfant soit , comme le veut la loi , entendue au conseil géne'ral, et que Yalori la repousse sans pitié? Sang pour sang , telle est la loi monstrueuse des partis. C'était un jeune homme de cœur que Tornabuoni , qui , lui aussi , était resté fidèle au malheur, qu'il avait appris k vénérer k l'école de Politien , son ami et presque son mattre.

Le sang est de la nature du vin , U porte au cerveau. Aux assassins de Yalori il fallait d'autres tètes ; ils étaient retournés en chercher au couvent. Les portes du monastère furent bientôt attaquées et brûlées ; le peuple , k l'aide d'échelles, escalada les murs. Les frères, abandonnés, prirent le parti de se défendre ; mais ils ne savaient pas aussi bien manier i'épée que la prière. S'ils eussent suivi les conseils de Savonarole , ils seraient morts k leur poste , au pied de quelque crucifix , d'une image de la Yierge , ou du grand saint patron du monastère ; mais Dominique de Pescia , k ses frères accourus pour lui demander s'il fallait qu'on fft usage des armes , avait répondu : « Défendez-vous. (2) > Dominique regardait les assaillants comme des assassins , et il avait raison : on se battit pendant plusieurs heures.

Parmi ceux qui avaient répondu k la cloche d'alarme de Saint-Marc pour voler au secours de Savonarole, était un jeune artiste, peintre de son état, qui s'appelait Baccio délia

(1) Nardi, 1. c. p. 77. — Nestor, 1. c, 114-15.— Varchi, Storie florentine, p. 18-87.

(2) Del solo fra Domenico da Pescia si legge cfae ad atcuni quall domandavano se doveasi far uso délie armi contra nemici , rispondesse : Dlfendetevi. — Istoria detl* arcivescovo S. Antonino , coll' apologia di GIroI. Savonarola, di Gugl. Bartoli, domen., In Firenze, 1784, in-4«, p. 384. — Burlamacchi , 1 . c. p. 1 37 .

Porta , parce qu'il travaillait dans un atelier situé près de la porte San Pierre Gattolini« U était armé de toutes pièces comme un véritable chevalier , prêt k donner son sang pour le frère Jérôme , qu'il révérait comme un saint : mais, quand il entendit le bruit des détonations, il eut peur , s*agenouilld, et fit vœu , si Dieu lui conservait la vie , de prendre Tbabit de dominicain. Le ciel Tentendit et l'exauça, etBaccio délia Porta revêtit bientôt la robe blanche , et devint le premier coloriste de son siècle (1).

Cependant Savonarole, la tête couverte de son capuchon, les mains jointes , priait, avec Dominique de Pescia, dans la salle de la bibliothèque, oii ils s'étaient réfugiés , quand la porte s'ouvrit. Trois commissaires délégués par la seigneurie venaient leur intimer l'ordre de les suivre.

Us ol)éirent, À la porte extérieure du couvent étaient deux compagnies armées de piques et de lances , qui devaient les conduire au palais et les protéger contre les insultes de la populace.

Us avaient besoin de cette protection armée, car le peuple faisait entendre sur leur passage des cris de mort : les deux prisonniers continuaient de prier.

A dix heures du soir , le silence le plus complet régnait dans le couvent : les frères avaient balayé le sang qui souillait les dalles intérieures , et , après s'être recommandés a Dieu, étaient allés se coucher. Le père Sylvestre Maruffî s'était caché pendant l'attaque du monastère. Quand il sortit de sa cachette, et qu'il apprit que Savonarole n'était plus au monastère : < Et moi aussi , dit-il , je veux être de la fête; » et il alla se constituer prisonnier : àme candide qui croyait k Savonarole comme k un saint , et voulait monter au ciel I avec lui; car c'était le martyre qu'il cherchait»

(1) Vasarl , VUa di F. Bartoiommeo dl San Marco, 1. 1 , p. 476-477.

SATONAROLB. 214

Le Inndi saint 1498, commenta TiDlerrogatoire des accusés, en présence de douze examinateurs. On dit qu*au premier tour de corde, Savonarole sentit son courage faiblir (1), et qu'il fit les plus complets aveux , qu'on recueillit soigneusement pour montrer aux incrédules que Florence avait été le jouet d'un faux prophète. Ambroise Gatharin , dominicain, et depuis évéque , dit avoir vu de ses yeux cette confessiou signée de la main même du frère ; il donne jusqu'à la formule dont le prisonnier s'était servi (2). Ce n'est pas la première fois, du reste, qu'une àme qui accepterait sans sourciller le feu ou l'épée comme juges de la vérité de sa doctrine , aurait pâli devant quelques liens destinés k lui briser les membres.

On n'a rien dit de plus beau contre la torture que les trois mots de l'évêque Scanarolo : Torquere est exlorquere {S).

Les commissaires avaient été pris dans les divers pouvoirs du gouvernement : dans les gonfaloniers de la compagnie du peuple, on citait Charles Canigiani et Gianozzo Manetti; parmi les douze buoni tu)mini, Jean-Ant. Canacci et Bernard Brunetti ; parmi les dix nuovi di liberià e pace, Pierre degli Alberti et Ben. di Tanai de' Nerli; parmi les huit nuovi , Dosso d'Agnolo Spini. Il y avait deux chanoines de la cathédrale , Simon Rucellai et Th. Arnoldi (4). De ces juges, quelques-uns étaient des hommes

(1) Ma alla fine corne fu manomesso, at prirao tratto di corda cedô :eâ airviii di tal maniera...— Nerli, l..c., p. 80.

(3) lo fra Hieronimo di Nicolô Savonarola da Ferrara , deU' ordlne de' predicatori , sponle confesâo esser vero quanto di sopra é scritto nella présente carta , ed altre Tonti tre scritte d*una mano, e in fede dl cid mi sono fcottoecriUo di mia propria mano. — Dlscorso del Rev. Prate Ambrogio Catharino, ete., p. 49.

(3) Joannts BapfifttaB Scanaroli Motinensis, Sidoniomm episcopt, De vi&itatiooe carceratoruin , libri très , in-fol.

(4) Ambrogio Gatbarino , I. c. — Carie , p. 8t3.-* Barlam4

212 SAYONAROLE*

de probité , coinme les deux chanoines; d'autres des hommes de désordre , comme Bemardo Brunetti ; d'autres des ennemis jurés du frère , comme Tanaî de ' Nerli (1).

Le 19 avril , l'instruction terminée, les accusés comparurent , pour entendre la lecture du procès , devant une assemblée formée des juges , des vicaires généraux de l'archevêque de Florence » de plusieurs chanoines de la cathédrale (â), des principaux citoyens de la cité et de six religieux de Saint-Marc. La lecture achevée , Gioni , notaire public , demanda k Savonarole si tout ce qu'il venait d'entendre était vrai: « Ce que j'ai écrit, répondit le frère, est vrai. • Ou ne put en obtenir d'autre réponse. Les six religieux de Saint-Marc signèrent le procès-verbal. On reconduisit les accusés en prison , et le soir même la sentence fut rendue. Les trois frères étaient condamnés k mort : sentence inique, s'il faut en croire les apologistes de Savonarole ; sentence rigoureuse , mais juste , s'il faut ajouter foi au témoignage de ses adversaires. Et parmi ceux qui condamnent ou absolvent sa mémoire , il est des noms chers k la religion (3).

On vint annoncer aux condamnés qu'ils eussent k se préparer k mourir ; la veille de l'Ascension était fixée pour le jour du supplice. Dès ce moment, ils appartenaient aux

(1) Del Rosso , rOsservatore fiorentino , t. m, p. 31 .

(2) Mss. de la Magltabecchiana. .

(3) Justi rerum observatores Hieronymi mortem , non ob hsresim J qaèd se prophetam falsô jactarit, sed solius poUticœ ratlone illi inflictamcensent.— Qaétif et Echard, Script, ordinls praedicatorum, Lot. 1719, t. i,p. S85.

— De doctrine sqâ , deque Dei femiliaritate , quà se ad eolloqaiam Qsque dignatum palam profltebatur, Ûdem aeqao perUnacius ttieri persévérât , mendacitatls et tmpostorse demum convictua, impietatisque damnatuft, In urbis qnam deceperat medio cum alIlB allquot concrematur.— Pet. Valerianus ,de Ut, infeilcitato, p. 78, 70.

8AV0NAR0LE. 3i5

membres de la confrérie du temple « qui ne devaient plus les quitter.

Savonarole et ses compapons, qu'on avait séparés » implorèrent l'assistance d'un prêtre , qui leur fut accordée.

Après la confession, Jérôme demanda, comme une grâce, qu'il lui fut permis de passer quelques instants avec ses deux amis.

Le prêtre s'en vint k la seigneurie porter la prière du prisonnier.

— f Que vous en semble» lui dit-on.

— f Seigneurs » répondit le confesseur» les condamnés» avec les fers aux pieds et les mains liées» n'ont aucun moyen d'échapper. Je crois que, par pitié, vous pouvez leur accorder la triste consolation qu'ils réclament (1).

— > Eh bien donc ! dirent les seigneurs , faites ce que la prudence vous dictera. >

Le geôlier alla chercher frère Dominique, frère Sylvestre et frère Jérôme, qu'il conduisit dans une petite salle a peine éclairée.

Tous trois restèrent un moment sans pouvoir parler : Savonarole rompit le silence.

c Frère , dit-il h Dominique de Pescia , il m'a été révélé que vous désiriez mourir dans les flammes pour souffrir plus longtemps. Vous ne savez donc pas qu'il n'est pas permis de se choisir son genre de mort : il faut recevoir avec soumission et joie celui que Dieu nous prépare. »

Dominique baissa la tête.

c Et vous , frère Sylvestre , continua Savonarole , il m'a été révélé que vous vouliez parler au peuple , et lui crier que

(i) Rfspose egU cbe ritrovandosi i meschini con 1 pfedi in ceppi , sehtenziati alla morte , con le mani legate e perô non potendo fuggire, che quanto a lui non giudicava se non bene dargli questa consolazione avant! la morte. — Perasinns , in Add. ad Vitam R. P. F* H. Savon., a Pico Mirand., Par., 1674, t. n, p. 407.

314f. SAT0N4R0LE.

VOUS moarez injustement. Gardez-vous-eti bien ; vous pécheriez grièvement : Jésus-Christ sur la croix n'a pas voulu proolamer son innocence, t

Sylvestre baissa la tête.

Tous deux se jetèrent aux genoux du père, lui denaandâot sa bénédiction . On les sépara après qu'ils se fur^t donné le baiser d'adieu (1).

Alors Savonarole eut soif et demanda a boire ; le geôlier lui apporta un verre qui n'était pas nettoyé (2), et que le frère repoussa du coude : un citadino le prit , alla le laver, et l'offrit au prisonnier plein jusqu'aux bords d'une eau fraîche. Savonarole le but d'un seul trait, et remercia l'âme compatissante de la voix et de l'œil. Pas un historien n'a pu nous dire le nom de ce bon chrétien : qu'il soit k jamais béni dans cette vie, car, dans l'autre. Dieu ne l'aura pas laissé sans récompense.

Ces gouttes d'eau firent sur le corps brisé du pauvre moine l'effet de l'opium : elles l'endormirent. Pendant quelques moments il sommeilla, après qu'il en eut obtenu la permission, sur les genoux de son confesseur. Il s'appelait Jacques Niccolini. En se réveillant, Savonarole se tourna tendrement vers le prêtre : « Merci, mon Jacopo, dit-il; cda m'a fait du bien. >

Le lendemain , les prisonniers entraient dans la cbapellé du palais, pour assister encore une fois au saint sacrifice avant de mourir. Tous trois communièrent. Savonarole avait obtenu la grâce de prendre dans ses mains le pain de vie qu'il avait si souvent administré. Au moment ou ses doigts touchèrent la^sainte hostie , une prière d'ineffable parfum s'exhala de ses lèvres ; il y avait dans cette oraison tout ce qui peut sauver une âme : la foi , l'espérance , la charité.

(t) Mes. d€ la Magliabeccfaiana.— Carie.— Burlamacchi. (2) Molto schifo e fetente.

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Qaatid il eut fini , il se tourna vers les assistants et leur dît : c Je vous demande pardon a tous ; priez Dieu qu'il me fasse miséricorde aussi , qu'il m'accorde la force nécessaire au dernier moment, afin que l'ennemi du genre bumain n'ait aucune puissance sur mon âme. »

Alors , les yeux noyés de larmes, il approcha ses lèvres de la sainte hostie et communia. Le chef de garde lui dit qu'il fallait partir.

Comme il descendait les degrés du palais , il rencontra Sébastien Buontempi , prieur de Santa Maria Novella , des cotiventicules , qui l'arrêta en lui disant : t Par ordre du père général , je dois vous dépouiller de votre scapulaire. — Le voici , dit Savonarole. saint vêtement que j'ai conservé pur de toute souillure jusqu'à cette heure, adieu, puisqu'on veut que je me sépare de toi ! Adieu ! »

L*agonie des patients n'était pas finie. Avant de mourir, ils devaient paraître devant trois tribunaux dressés sur la place de* Signori : le premier, près de la porte du palais, et oii siégeait Mgr l'évêque Benoît de Pagagnoti ; le second, au milieu de la colonnade, oîi se trouvaient Fr. Roraolîno, clerc espagnol, et qui depuis fut cardinal de Sorrente (1), et Joachim Turriani, général des dominicains (2); le troisième, h côté du Lion d'or, occupé par les Huit dits de garde, vêtus d'écarlate (5).

(i) Qui tune eiat minister Romani gubernatoris. -- Picus Mir., Viia Sav., t. Il , p. 85.

(5) Le^ënérai des dominicains n*a pas été ménagé par quelques historiens , dévoués beaucoup plus à Savonarole qu*à la vérHé. Mais voici ce qu'on lit au sujet du père dans la chronique de l'ordre : « Hic paler dulcissimus et humanissimus in benignitate et charitate ordinem gubernnvit annis 13 , mensibus duobus; nulii moicstus nisl malis, omnibus bonis bonus. «—Chronicon magistrorum ord. mag. gen. Romas, 1690, in-8", p. 76, c. xiv. — C'était , du reste , nn homme fort docte , ainsi qu'on le lit dans TépUaphe de son tombeau â la Minerve à Rome.

(3) La signoria tutta parata di scariatto chc si doveva più tosto dl

La dégradation sacerdotale devait avoir lieu sur la dernière marche du premier tribunal : un prêtre les revêtit d*babits ecclésiastiques , dont il les dépouilla , pendant que révêque, tenant par la main Savonarole, prononçait la formule : c Sois retranché de l'Église de Dieu militante et triomphante (1). »

Jérôme leva la tête, et regardant fixement son juge : t Militante? oui, révérendissime seipeur; mais triomphante, non : vous n'en avez pas le droit. »

Ils montèrent les marches du second tribunal , oii Rome-

lino dit aux patients : t II a plu k Sa Sainteté Alexandre YI de vous libérer des peines du purgatoire et de vous accorder pleine et entière rémission de vos péchés : l'acceptezvous? »

Tous trois inclinèrent la tête , et dirent : Oui.

Alors on les conduisit au tribunal des Huit , oii le secrétaire fit lecture de la sentence de mort : l'agonie était terminée; le bourreau parut.

La veille , le bourreau de la ville , assisté de ses valets , de femmes , d'enfants du peuple , qui voulaient l'aider , et de frateschi même, qu'on arrêtait quand ils passaient sur la place , avait dressé un bûcher, formé de couches diverses 'de combustibles, jusqu'à la hauteur des loges. Au milieu s'élevait, semblable a nos mâts de vaisseau, une énorme pièce de bois que surmontait , en forme de croix , une poutre oîi les corps des trois condamnés pouvaient être accrochés sans se toucher. Derrière se dressaient trois escabeaux liés l'un k l'autre par une large planche; c'était la place du bourreau. En face s'allongeait un escalier k jour,

lelpanera. — Fr. Leop. Migliore, Firenze, città nobilissima illustrata; Fir., 1684,in-4o,p.222.

(1) lo ti privo e separo dalla Chiesa d'iddio militaDte e trionfante.— Peruslnus , In Add. ad Vit. Sav., p. 4 14.

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OU qudques enfants du peuple parvinrent k se loger « armes de pointes de bois effilées au couteau , dont ils s'amusaient a percer la jambe des patients (1). Le père MarufB monta le premier , Tœil humide de larmes qu'il ne pouvait ni réprimer ni cacher ; le père Dominique gravit le second l'édielle, le front haut , l'œil serein, la figure impassible.

Au moment où Savonarole mit le pied sur le premier échelon , une voix cria : < Père , c'est le moment de faire un miracle! » Savonarole, pendant qu'on lui attachait le collier de fer, récitait le Credo. On entendit un craquement , c'était le pied du bourreau qui poussait le corps du pendu dans les flammes; puis les ràlements d'une voix étouffée qui murmurait Gesù ! G au I c'était celle de Savonarole qui vivait encore quand il tomba dans le brasier.

La veille du supplice , Dominique de Pescia , prieur des dominicains de Fiesole , écrivait k ses frères : < Mes bienaimés dans les entrailles du Christ , comme la volonté de Dieu est que nous mourions , vous qui nous survivez , priez pour nous. N'oubliez pas nos recommandations : vivez dans l'humilité , dans l'amour , occupés sans cesse k de pieitx exercices ; priez pour nous dans les jours de solennité, surtout quand vous serez tous réunis au chœur. Vous ensevelirez mon corps , non pas dans l'église , mais k la porte.

Vous célébrerez pour nous la messe Embrassez nos

frères de Saint-Marc , et ,. pour moi particulièrement , nos frères de Fiesole, nos chers frères, dont les noms sont gravés dans mou cœur. Adieu. Prenez les sermons de fi*ère Jérôme , qui sont dans ma cellule ; faites-les relier : un exemplaire restera dans notre bibliothèque , l'autre au réfectoire, oii vous le lirez pendant le repas, t

La seigneurie , qui connaissait la dévotion superstitieuse

(1) Perusinas , in Add. ad Vit. Sav., p. 417.

âlS^ SAVONAROLE.

d'un grand nombre de citoyens & Savonarole , donna Tordre de jeter dans TAmo tout ce que le feu n'aurait pu dévorer du corps des trois suppliciés. Pic delà Minuidole, le neveu du polyglotte, se promenait sur les bords du fleuve , prêt k recuallir les restes qui pourraient échapper aux fureurs de la populace. Le flot apporta quelque chose qu'il prit pour le cœur du martyr , car il croyait k Tinnocence de son glorieux ami ; a l'entendre , l'Esi)rit saint , sous la forme d'une colombe , était venu plus d'une fois se poser sur l'épaule du prisonnier (1). Benivicni , chanoine , rassemblait pendant le supplice tous les prodiges attribués k Savonarole , qu'il jetait plus tard dans le monde incrédule de Florence , en disant k son livre : « Va, pauvre petit , affronter les rires, les morsures et les sifflets, t

Tel est le résumé , décoloré sans doute , mais impartial , de l'histoire de Savonarole. La vie du moine a deux époques remarquables k divers titres : l'une qui se passe au couvent, l'autre k la seigneurie. Quand Jérôme évangéUse ses frères sous les rosiers de Saint-Marc, qu'il monte en chaire pour s'attaquer au paganisme; quand, de retour de ses prédications , il écrit en face du crucifix quelques-unes^ des pages de son Triumphus Crucis, il est d'ime angëlique beauté, et nous concevons l'enthousiasme qu'il excite alors, et qui dure encore après trois siècles écoulés. Mais quand il dit un éternel adieu k ces roses de Damas dont sa parole a presque le parfum , qu'il descend sur cette terre , qu'il se mêle parmi les hommes de la seigneurie, que de prêtre il devient homme d'Etat, tribun peut-être , alors il a beau

(I) Silvestei' afflrmavit columbsB/ speciem qu% saneti Spiritûs prœsentiam gratiamqiie indicaret, 8cmel atquc iterum se vidlsse Hieronyml huinero insidentem , argenleis aureisque coruscantem pennis redimltam, etrostroinaurem ipsius porrecto insusurrantem. — J. F. Picus Mir., Vit.Sav., p. 123.

SAVOMAROLK. 3f9^

faire du bruit « ce bririt ne vaut pas le Amx silence ob il cherchait et trouvait le Seigneur; on ne pleure plus en l'écoutant ; ou Tadmire encore, mais ou n'est plus attendri. Le voilk législateur, splendide encore dans ses misères , mais par la parole seulement : sa chute ne tarde pas a venir. Il fait des lois qu'il viole sans remords ; il répudie la logique pour écouter je ne sais quelle voix qu'on nomme nécessité » et qui n'est en vérité que ce faintn du paganisme qu'il a si glorieusement vaincu. La ville , la chaire, les consciences, l'Ëglise, il trouble tout. Son maître après Dieu, Dieu plutôt dans son vicaire sur la. terre , veut lui imposer silence, il lui désobéit; on l'excommunie, il rit de la foudre. Voilà de grandes taches qu'il n'est permis k personne de laver : Savonarole seul en avait le pouvoir, et c'est ce qu'il a fait du haut de son bûcher. Que des âmes prévenues ou passionnées posent sur sa tête une couronne, nous y consentons, pourvu que ce ne soit pas celle du martyre. 11 a dit ont, quand'onlui demandait s'il acceptait l'absolution du pape(l);

(f) Nous savons qa'un dominicain de Florence, dont nous regrettons d'avoir oublié le nom , s'occupe d'une histoire complète de Savonarole. ~ M. Audi n, libraire à Florence , possède quelques poésies inédites du frère qu'il voulait imprimer, mais que la censure a refusé de laisser publier.— Nous avons vu pendant longtemps annoncer dans les catalogues de la maison Friedrich Perthes, à Hambourg, une vie de Savonarole en allemand. Nous croyons qu'elle n'a pas paru. — Mgr. Mansi , dans sa grande édition des Miscell. Baluz., imprimée à Lucques, in-fol., a donné dans le t. iv le procès du dominicain, et dans le t. i deux lettres écrites par le moine à l'empereur et au roi d'Espagne, pour convoquer un concile où il se fait fort de prouver per ragione natU" raie e sopra naturale que le pape Alexandre VI n'est pas chrétien. — Nous citerons un Mss. de la Magliabecchiana , cod. xxvii , no 203 ; les actes originaux et authentiques de la procédure n'existent plus. Dans une corniche de la galerie du cloître de St-Marc à Florence est le portrait du dominicain avec cette légende : • Hieronymus ferrariensis , ord. praedïc, prophela, vir et martyr. » C'est l'ouvrage d'un peintre contemporain , Giov. delle Corniole, un des protégés de Laurent de Médicls,

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