CHAPITRE Vm
p^nf ancedeSavonarolc. — Il entre et prêche au courent de Safnt-Marc. — Il commente l'Apocilypse en chaire. — Belles images qu'il en tire. — Ses rapports arec Laurent de Médicis. — Passe pour prophète. — Sa visite à Charles YIII. — Ascendant qu'il prend sur les euprits A Floreuce. — Rédige un projet de constitution pour la république. — MerTeilles qu'il opère par ses prédications. — Sa guerre au paganisme. — Comment il en triomphe. — Idées csthéliquea du moine.
Le jouroîi Charles VIII quittait Florence, le 17 novembre 1494, pour poursuivre sa grande expédition, mourait Jean Pic de laMirandole, assez heureux, du moins , pour ne pas avoir été témoin des outrages prodigués h ses bienfaiteurs. Pic, depuis longtemps, comme nous l'avons dit (1), ne cherchait plus la vérité dans le vide des grandes routes ; il l'avait trouvée dans une église, au pied d'une croix. Ce n'était plus le savant qui jetait, de Rome,. ses fastueux défis aux intelligences de tous les pays ; il disait aujourd'hui, comme Tritheim , c aimer c'est savoir, > et il aimait vivement.
A cette triste nouvelle , Savonarole, le moine du couvent des dominicains, monte en chaire pour rassurer ses auditeurs sur le sort de cette âme qui avait fait tant de bruit eu ce monde.
€ Je veux vous révéler, leur dit-il, un secret céleste, que je n'ai voulu dire encore k personne, parce que je
(!) Voyez le chapUre II, qui a pour titre : Les maîtres de Jean de Médicis.
SAVON AROLE. 161
n'étais pas sûr de ce qui m'était annoncé , comme je lésais k cette heure. Vous connaissiez tous le comte Jean Pic de la Mirandole, qui demeurait parmi vous h Florence , et qui vient de mourir. Je vous annonce que son âme , grâce aux prières de nos frères et a quelques bonnes œuvres que Pic fit sur cette terre , est en purgatoire : priez pour sa délivrance (1). »
Benivieui , le chanoine de Santa-Maria del Fiore , croit au salut de son docte ami , sur la parole de Savonarole. c Dieu , dit-il , a dû le révéler eu songe k son grand serviteur , frère Hieronimo (2). >
Le merveilleux philologue repose k côté du poëte » dans la même tombe, k Santa-Maria Novella (5). Jamais deux âmes ne s'étaient si tendrement aimées.
Nous allons étudier un homme dont l'influence sur les destinées de la maison de Médicis fut immense. Savonarole est leur mauvais génie. Depuis la mort de Laurent, il n'est pas de jour oii le domiuicain, du haut de l'une des chaires de Florence, n'ait excité les esprits contre Pierre, leur héritier. Pierre, tant que Savonarole vivra, tentera vainement de ressaisir le pouvoir ; toujours il rencontrera le moine k
(1) Dicovl chc ranima sua pcr le oralioni de' frnti, ed anche per alcune sue bonc opère che fece In questa vita , e per altre oralioni , è nel purgalorio. Orale pro eo. — Mss. Vat. OU.
(2) Compendium révélation u m fratris Hleronyntii Savonarolae Ferrarlensis, ordinis prœdicatorum. — Au Vatican, coll. Cit., est un exemplaire manuscrit de cet abrégé des Révélations du dominicain; il formerait un volume de la grosseur de nos quatre Évangiles.
(3) Voici l'épitaphe que Benivieni composa pour son ami :
loannes iacet hic Mirandula, cetera norunt Et Tagus , et Gânges, forsan et antipodes.
Obiit anno sai. M CCGG IXXXXUU. Vi\it ann. 7CXXIII. Hleronymus Benivenius, ne disiunctus post mortem locus ossa teneret quorum in vita animos coniunxit amor , bac humo supposita ponend. cur. Obiit anoo M D XXXX II. Vixit LXXXIX,
son poste, veillant comme Fange k la porte du temple, et prêt a frapper de verges le nouvel Héliodore qui tenterait d'y pénétrer de force. Longtemps Florence n'aura pas d'autre roi que le dominicain : sa robe blanche apaise ou soulève le peuple; a l'église, on monte jusque sur l'autel pour l'écouter ; dans les rues, il a pour cortège des enfants, qui annoncent par leurs cris de joie la venue de leur père bienaimé ; k la seigneurie, ses volontés sont des ordres ; au couvent, on se lève la nuit pour voir si sa cellule n'est pas éclairée de quelque lumière surnaturelle; les femmes malades touchent les franges de sa robe de bure et se disent guéries; le|s poètes eux-mêmes, gens de peu de foi au moyen à^e, sont séduits et croient k ses visions. Il n'est pas dans l'histoire de problème plus mystérieux : Savonarole a fait de véritables passions ; il a des ennemis et des apologistes fanatiques; pour les uns, c'est un bienheureux; pour les autres, un factieux. Mais tous confessent que ce fut une des plus grandes lumières de son siècle ; que jamais parole humaine ne fut plus séduisante que la sienne; que jamais moine n'eut, aux yeux du monde, de plus admirables vertus ; que jamais prédicateur ne fit couler autant de larmes ; que jamais martyr, au milieu des tlammes, n'eut une figure plus radieuse.
Jérôme Savonarole naquit k Ferrare le 21 septembre 1452 (1). Enfant, il aimait l'étude et la prière, les couvents, et surtout la blanche soutane des dominicains, les grands prédicateurs de l'époque. Quand l'un d'eux montait en chaire, on était sûr de trouver Jérôme debout en face de l'orateur, dont il suivait tous les mouvements. Un jour qu'il assistait au sermon que pi*êchait un frère , il se sentit troublé jusqu'au fond du cœur par les paroles de l'orateur, et réso-
(1) Del Rosso, rosservatore florentinO| t. m > pi 1.
lut d'abandonner le monde et de s'ensevelir dans la solitude d'un monastère : il avait alors vingt-deux ans. Sans rien dire k ses parents , il quitte Ferrare le 24 avril , prend la route de Bologne, et vient frapper k la porte du couvent de Saint-Dominique. Quelque temps après, il recevait l'habit religieux, et écrivait k son père : t M'aimez-vous ou non? Si vous m'aimez, comme j'en suis convaincu, vous savez bien qu'il y a en moi deux substances, l'âme et le corps. Préférez-vous le corps a l'âme ? Vous direz non : parce que , sans cela , vous ne m'aimeriez pas réellement ; vous aimeriez en moi la plus vile partie de moi-même : mais si vous préférez en moi Tâme au corps, vous approuverez le parti que j'ai dû prendre (1). »
Ses supérieurs comptaient en faire un professeur, car il avait la parole facile, le geste magnifique, l'œil d'une rare beauté. Savonarole enseigna donc la métaphysique k Ferrare (2) ; mais il s'ennuya bientôt de la langue qu'il était obligé de parler : Âristote le fatiguait par sa sécheresse. Pour trouver un aliment k son imagination rêveuse , il se mit a étudier l'Écriture. La parole, de Dieu le charma : il n'eut plus qu'un livre , qu'il lisait la nuit et le jour, l'Ancien et le Nouveau Testament. Ferrare, pressée par les Vénitiens, fat obligée de faire évacuer le couvent des dominicains ; Savonarole, regardé comme une c bouche inutile (3), > prit le chemin de Florence.
A Florence, au couvent de Saint-Marc , il partagea son temps entre la confession et la prédication : par goût, il
(1) Vita del P. F. Glrolamo Savonarola , scritta dal P. P. Burlamacchi , inLucca, 1660, ia-8o, p. 8.
(3) Delftosso, 1. c, p. 3.
(3) CoaveDne sgravare il convento daUe bocche superflae, e tocc6 (ra gli altri a partfrsene a Fra-filrolaino. — Del Rosso » 1. c, p. 5.
quitta bientôt le tribunal de la pénitence pour la chaire : il comprenait sa vocation.
C'est dans l'intérieur du cloître qu'il annonça d'abord la parole divine; le site était admirablement choisi : pour temple, un jardin tout plein de beaux rosiers de Damas (Ij; pour pavillon, le ciel; pour auditeurs, des frères aux robes blanches : comment l'orateur u'aurait-il pas été inspiré?
Des jardins de Saint-Marc il passa d'abord k Santa- Maria Novella , cette église que Michel-Ange appelait son épouse, puis k Santa-Maria del Fiore, le chef-d'œuvre de Brunellesco. 11 aimait k commenter l'Apocalypse (â), parce qu'il trouvait dans le livre de l'Apôtre des images toutes matérielles, telles que le cheval blanc, la coupe de vin empoisonnée, la clef de l'abîme, dont il se servait pour effrayer ses auditeurs. €e qu'il cherchait surtout , c'était k réveiller de leur sommeil toutes ces âmes de chair réunies autour de lui. On voit qu'il connaissait admirablement son auditoire. A des hommes comme Florence en offrait alors, commerçants enrichis par la fraude , usuriers qui spéculent sur la faim, jeunes seigneurs qui courent les tabagies, le jeu et les femmes ; k des courtisanes qui affichent publiquement leurs désordres; k des artistes qui cherchent leurs inspirations dans l'Olympe païen ; a des âmes amollies par le luxe, la bonne chère et la débauche ; k des philosophes qui préfèrent k l'Évangile le Criton de Platon, il fallait des épouvantements tout charnels, des menaces sensuelles, des images prises dans le monde visible. L'orateur avait raison de s'armer d'une lanière , d'une épée , d'une coupe empoi-
(0 Sotlo i rosaii di rose damaschine a frati di S. Marco.-- Vita, morte del vcnerando pâtre , etc., c. xi. Mss. Vat., coll. Ott., n» 3163. (2) Barlamacchi.
SAVONAROLE. i6o
soDoée : ie Christ se faisait pas autrement sur le perron de ce temple d'oii son fouet chassait les^ vendeurs.
La voix sourde et caverneuse du prédicateur, sa figure où , de chaque côté , deux os en saillie semblaient percer la peau y son teint blême, ses doigts décharnés k travers lesquels pouvait passer la lumière, ses yeux azurés (1) surmontés de longs sourcils roux, étaient autant d'instruments de terreur (2). Souvent, en descendant de chaire, on le voyait essuyer son front humide de sueur. Rentré dans son couvent , il se jetait k genoux pour prier. Bientôt on entendait frapper k la porte du monastère : c'était une Madeleine enveloppée de sa mantille noire , qui demandait k se confesser ; un vieillard qui venait livrer , pour qu'on la brûlât, une peinture lascive; un usurier dont les poches étaient pleines d'or qu'il offrait de restituer; des paralytiques qui demandaient k toucher la ceinture du dominicain. On affirmait que sa robe avait plus d'une fois rendu la vie k des moribonds. Gosme l'orfèvre et le noble Strozzi avaient voulu s'en revêtir; mais on la leur avait refusée (3).
Le soir, Savonarole retournait k l'église pour prêcher. Il montait en chaire et continuait son commentaire sur l'Apocalypse : c'étaient d'autres images tout aussi saisissantes que celles dont il effrayait son auditoire du matin. Quand , après trois siècles , nous lisons les discours du moine» nous comprenons l'enthousiasme de la multitude : nous aurions fait comme elle; nous aurions accompagné notre père jusqu'k l'église , nous aurions essayé de toucher un pan de sa robe, de baiser la poussière de ses pieds ; peut-être même que nous aurions cru tout ce qu'on racontait de lui : ses visions
(1] Corne qaéi che dai fllosoflsono chiamati glauci.— Vita, morte, etc. Mss. Vat. Ott.
(2) Délia statura e forma di P. Girolamo. — Mss. Vat. Ott. (a) Do Verdier Vaaprivas, Prosopographie, t. m, p. 2233 et 2234.
lob SATOKAtOLE.
nocttinies, le don qu'il avait rec" àt guérir les s un simple attoacbemeot, son ialmtkn de l'aïcair, et son cocnmerce avec les anges. A dire Traî , qurique e^ose de Pterveilleux nous aorait attirés vers lui : celait sa parole, sal qu'il reproc'lie aux Florentins de bout dans la coape des réprouvés (1), c'est-à-dire aox eaux cofrompoes de l'antiquité païenne ; soit qu'il menace tous ces savants qui crient : Vive la voie de Bersabé! c'est-à-dire le dionin qui n'est éclairé par d'antre lumière que c^e de la raison (2); soit qu'il s'indipe que les Florentins, comme autrefois les Juifs , préfèrent à la manne du désert les piMssons d'Egypte. c'est-à^ire à l'or de la partie divine le plomb vil du rhéteur (5) ; soit qu'arrachant à l'artiste un [HDCeau tout troopé de couleurs païennes , il lui dise : Je ne reconnais plus ma vielle de BeUiléem dans celte jeune fille vêtue comme nue courtisane , ma vierge qui ne paraissait jamais ea public que sous les habits d'une pauvre petite qui cadie jusqu'à sou visage (4); soit que , frappant sur la poitrine de tous ces philosophes amoureux, jusqu'à l'idolâtrie, de l'antiquité, il la trouve dtu'e comme de la pierre (5) ; soit qu'il se lamente sur l'ingratitude de Florence , et prêt à pleurer sur elle dans le désert comme les filles de Sion , il s'éoie douloureusement : • Florence ! tu ne détruiras pas mon œuvre , ar c'est l'œuvre du Christ. Que je meure ou que je vive , la semence que j'ai jetée dans les cœurs n'en portera pas
(I) Vlnum damoaloram biberuDt.
(ï)SermonduyendrediiBint.— M. Rio, Poésie chrélienoe.in-So.p. SIS.
(3) Sermon du mardi de lawmalne aalnle. — M. Rio, p. 3 15-3 IG.
(4) lo v1 dico cil' ella Andava veetlta corne povprella semplicemenlc, e appena te le vedeva li vIm>.— Serm. du mercredi aptte le ir dimanclie. — H. itlo.p. 326.
(&] Guarda tutll coloro che oggi eegultan la doltrinadl quelll ûlosoll, gll traverai tutll duri corne pietra. — Serm, du samedi après le 4< di> maoctae dtcaiéme. — H. Rio, p. 311.
S.4V0NAR0LE. i67
moins ses fruits. Si tes ennemis sont assez puissants pour me chasser de tes murs, je n'en serai point affligé ; car je trouverai bien un désert où je pourrai me réfugier avec ma Bible (4). .
N'est-€e pas la de la véritable éloquence, ce doux reflet des rayons de TétemeHe lumière (2) ?
Quand le coeur de l'auditeur résiste , Savonarole a des paroles qui le remuent bien vite et lui arrachent des larmes , comme le samedi de la seconde sanaine de carême, k Santa- Uaria del Fiore.
L'orateur n'avait pas obtenu son succès ordinaire ; de sa chaire il n'avait entendu aucun sanglot : il lui fallait des pleurs.
Il reste un moment silencieux, puis se tournant vei^ Tautel : « Je n'en puis plus , s'écrie-t*il , les forces me manquent. Seigneur, ne dors plus sur la croix, exauce mes prières , respice in faciem Christi lui. glorieuse Vierge ! ô saints! ô bienheureux du paradis ! 6 anges ! ô archanges ! ô céleste milice ! priez le Seigneur qu'il ne tarde pas plus longtemps k nous écouter. Ne vois-tu pas, ô mon Dieu! que les méchants se réjouissent, qu'ils se moquent de nous. Ici chacun nous tourne en dérision, nous sommes devenus l'opprobre du monde. Nous avons prié ; que de larmes nous avons répandues , que de soupirs ! Qu'est donc devenue ta providence? qu'est devenue ta bonté? que sont devenues tes promesses? Seigneur, reftpice in faciem Christi tut. Ah! ne tarde pas, afin que le peuple infidèle ne dise pas : Oii est leur Dieu? oh est le Dieu de ceux qui ont fait pénitence et jeûné? Tu vois que les méchants deviennent pires de jour
(0 Sermon da mardi après le Z^ dimanche de carême. — Trad. de M. Rio, p. 318-319.
(3) Est verè eloqnenUa semen cœli et ex seterni luminis delibatus radiis. — Caassinus.
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en jour, et qu'ils semblent désonnais incorrigibles ^ étends ta main, et montre ta puissance. Je ne sais plus que dire, je n*ai plus que des larmes : qu'elles éclatent dans cette chaire. Je ne dis pas, Seigneur, que tu nous entendes ï cause de nos mérites , mais par l'amour que tu poctes a ton Fils : respice m faciem Christi tui. Prends pitié de ton pauvre troupeau ; ne vois-tu pas son affliction, ses souffrances? Ne l'aimes-tu plus, mon Dieu ! ne t'es- tu pas incarné pour lui ? n'as4u pas été crucifié , n'es-tu pas mort pour lui? Si ma prière n'est pas écoutée, ôte-moi la vie. Seigneur. Que t'a fait ton troupeau? il ne t'a rien fait ; il n'y a que moi de pécheur. Mais, Seigneur, ne regarde pas a mes iniquités; regarde plutôt k ton amour, regarde k ton cœur, regarde a tes entrailles, regarde k ta miséricorde : miséricorde! ô mon Dieu (4) ! »
f i] lo non posso più : le forze mi mancano : non dormir piO, o Signore, su queila croce; esaudisci, Signoro, queste orazioni , et respice in faciem Christi tui. Yerglne gloriosa, o sanli, o beati del paradiso, o angeli , o arcangeli , o corte tutta del cielo, pregate per noi il Signore che più non tardi ad esaudire. Non vedi tu , o Signore , che questi cattivi uomini si diieggiano» si fanno beffedi noi , non lascian far bene a' tuoi servi? Ognun ci si volta in deriso, e siam divenuti Tobbrobrio del mondo. Noi abbiamo fatta orazione : quante lagrime si sono sparse, quanti sospiri? Dov' è la tua provvidenza , dov* è la bontà tua , la tua fedeltà. ^gcyfac. Domine , et respice in faciem Christi tui. Deh, non tardate perô , o Signore , acciocchè il popoio infedele e tristo non dica : Ubi est Deus eorum, doV è il Dio di costoro, che tante penitenze han faltOytanti digiuni...? Tu vedi che li cattivi ogni giorno divengon peggiori, o sembrano ornai divenuti incorreggiblli. Stendi, stendi dunque la tua mano , la tua potenza. lo non posso più, non se più che mi dire, non mi resia più altro che piangere. lo mi vogiio sciogliere in lagrime su questo pergamo. Non dico , o Signore , che tu ci esaudisca pe* nostri meriti » ma per la tua bontà , per amor del tuo flgiio : respice in faciem Christi tui,., Abbi compassionne délie tue pecorelie. Non le yedi tu qua tutte afllitte , tutte perseguiltate ? Non le ami tu , Signore mio? Non venisti tu ad incarnarti per loro? Non fosli tu croclAsso, e morlo per loro? Se a quest* elTecto io non son buono e a quesl' opéra,
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Il fallut bien que les larmes éclatassent.
Mamtenant comprend-on qu'un moine , qui avait visité ritalie , ait osé dire en lace du soleil que personne , avant lui , ne savait ce qu'était l'Evangile » ce qu'était le Christ , ce qu'était la rémission des péchés (1)? Mais les sermons de Savonarole étaient imprimés depuis longtemps, quand Luther proférait ces étranges paroles ! Toutes ces belles images de salut, de rémission, de rédemption, de résurrection dès cette vie , que le dominicain trouvait en chaire , c'était la Bible qui les lui fournissait. Dans ses sermons, rien n'a la voix haute et ne parle librement comme le sang du Christ. Si , par intervalles , son cerveau semble s'épuiser, comme sa voix s'éteindre , c'est dans les bras de la croix , au pied d'un autel, que notre moine va les rafrafchir et les raviver!
Celte parole qui allait saisir toutes les supériorités intellectuelles ou sociales, auxquelles le peu{rie ne pardonna jamais , les magistrats dans la chambre du conseil, les juges au prétoire, les marchands d'argent an milieu de leurs coffres-forts, les grandes dames dans leurs boudoirs, les artistes dans leurs atdiers, valait à l'orateur d'ardentes sympathies. Malheureusement trop souvent le prêtre s'effaçait devant le tribun ; trop souvent Gracchus se cachait sous la robe du dominicain . Dans un État républicain , on peut pardonner au prieur ses emportements contre la tyrannie ; mais dénoncer Laurent de Médicis comme un tyran , c'était outrager l'Esprit de vérité, qui de ses ailes couvrait la chaire
toile animam meanit toglimi di mezzo , o Signore , e mi leva la vita. Ghe han fatto tutte le tae pecorelle? Esse non han fatto nulla. lo sono il peccatore ; ma non abbi rlgnardo , o Signore , ai miel pcccati , abbi riguardo una volta alla tua dolcezza, al tuo coore, aile tue viscère e
fa' provare a nof tutti la tua mlserleordie. Mlsrricordia , Signor mio
(1) Niemand habe geiwusrt was das Evangelium sey, 'was Christus sey, was Vergebung der Sundcn sey.— Cité par Weislinger : Frisz Vogel , oderstirb! p. G. XLllI.
du prédicateur. Nous lisons, dans une bistove manuscrite , que Laurent fit un jour prier le père, par cinq des principaux citoyens , de modérer son langage : le prêtre répondit fièrement qu'il continuerait de parler. Laurent le laissa dire. £t quelques jours après, c'était en i 490, le dominicain annonça, en termes couverts, la mort prochaine du pécheur (1). Laurent laissa prophétiser le moine.
Savonarole en voulait aux Médicis , dont Yor , disait-il , avait corrompu la population florentine (2). Lorsqu'il eut été élu prieur de Saint-Marc, on lui conseilla d'aller remercier Laurent.
« Et pourquoi? » demanda le père. « Qui m'a nommé prieur, Dieu ou Laurent? Dieu, n'est-îl pas vrai (3)?... Je n'irai pas au palais. >
Laurent prit le parti de venir au couvent. « Père , » dit un frère à Savonarole , < c'est une personne de distinction qui se présente au monastère.
— > Son nom?
— > Père , c'est Laurent de Médicis.
— » Et qui vient pour prier? Laissez -lui faire ses dévotions : je ne veux pas qu'on l'interrompe. »
c II faut que je le voie cependant , > disait Laurent à Politien, « et que je. lui parle. » Il imagina de faire déposer , par son secrétaire , un grand nombre de pièces d'or dans le tronc du couvent. Le frère , en l'ouvrant , jette un cri de surprise et de joie , et court raconter sa trouvaille au prieur. Il ji'y avait qu'un Magnifique qui pût faire des
(f ) Egli perè non solo non obbedi, ma anzi , ia termini perô molto equivoci, anounziô al popolo che presto sarebbe successa la morte di esso Lorenzode' Medici.—Del Rosso, rOsservatorc florentfno, t. m, p. 9.
(2) Vita Hier. Sav., auth. Fr. Rico Mlrand., t.i. Parlsils, 16T4, p. 158.
(3) A qaaii rispose : Chi m' ha eietto priore, Dlo o liorenzo?— Vita, morte de! venerando , etc. Mss. Vat. Ott., cb. xii.
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dous semblables. Laurent pensait : € Le prieur sera forcé de venir me remercier. > Il se trompait : Jérôme , eu prenant une a une ces belles pièces , disait : t Ceci pour les besoins de notre couvent , ceci pour les pauvres de Saint- Martin , ceci pour faire dire des messes pour le salut du donateur. > Ce fut la tout ; il ne prononça pas même le nom de Laurent (1).
On risquerait de méconnaître Savonarole, si Ton ne voyait en lui qu'un des plus merveilleux artistes en parole qui jamais aient existé : son éloquence n'expliquerait pas suffisamment Tascendaut qu'il exerça si longtemps sur le peuple de Florence. Machiavel a dit qu'il fut un homme de science» d'habileté, de courage (2) , qualités dont l'orateur pourrait au besoin se passer » mais que doit posséder quiconque veut gouverner l'opinion. Savonarole aurait pu choisir toute autre condition que celle du cloître : il eût manié le ciseau aussi bien que la plume, le pinceau aussi bien que la parole ; s'il l'avait voulu , il aurait été plus grand philosophe que Ficin , rhéteur plus habile que Politien , et poète phîs^dmirable que Sannazar. En lisant ses sermons , on voit qu'il a sondé toutes les sources littéraires connues de son époque ; qu'il s'est inspiré du Christ, de Moïse, d'Homère, de Platon , d' Aristote ; qu'il connaît ce qu'on nommait alors la doctrine d'Alexandrie; qu'il a étudié l'astronomie, la physique , la mécanique et les sciences naturelles , et surtout qu'il a médité longtemps sur les lois et les constitutions de la Grèce et de l'Italie antiques.
C'est a l'aide de ces lumières toutes naturelles que, plus d'une fois , il lut dans l'avenir comme dans un livre ouvert : l'étude lui révélait ce que le peuple croyait que
(1) M88. Vat. ou., ch. xii.
(2) Traité de la République , ch. x\xv.
l'Esprit saint lui soufSait k Toreilie. Longtemps avant l'inYasion des Français , il avait annoncé ou prédit , si Ton veut croire au récit de ses panégyristes , la venue de Charles , la chute des citadelles italiennes > et le trot du cheval royal du nom de Savoie , que Dieu devait conduire par la bride jusqu'à Naples. Dès que le Florentin , avec son imagination amoureuse du merveilleux, vit l'armée française franchir les Apennins, il ssdna du nom de prophète le moine de Saint-Marc (1). £t vraiment il pouvait croire que Dieu se communiquait a cette créature d'âtte, véritable ascète dé la Thébaide, qui prie la nuit et le jour; k cet ange de pureté • qui n'a jamais levé les yeux sur une femme ; k ce docteur évangéiique qui pratique si bien tout ce qu'il prêche. A mesure que l'armée royale s'avançait, il semblait que riUuminatiou céleste devint pour Savcmarole plus ab<mdante ; sou langage était aussi plus transparent. Il disait aux Florentins : < N'essayez pas de résista , vos murailles vont tomber ; > et en ce moment les forteresses de l'&at ouvraient leurs portes auconquâ'ant. Quelques âmes. moins enthousiastes que ceHes qui se pressaient dans l'église de Santa-Maria del Fiore pensaient avoir le secret de l'accomplissement de ces prédicliœis : c'étaient notre historien Comines, qui connaissait les relations intimes dii moine ave&Ies membres de la seigneurie (2) ; J. Burchard , qui savait que les frères de Saint-Marc , ces grands confesseurs de l'époque , venaient raconter au prieur certaines confidences qu'ils avaient reçues de leurs pénitents (5), en dehors du saint
(1) Fulura enim prsdicare veluti divino adflatunf namine credebant. — Volai., 1. V, p. 181.
(2) Comines, Mém., ch. xxix, p. 596.
(3) Hubuit intelligentiam cum pluribas fratribus in ciYitate Fioreotis , et extra eam per muita milliaria, residcntibus. — Eicerpta ex diario L Burchardi , Han., 169G , p. 55.
tribunal ; et les cousins de Pierre de Mëdicis , qui , chassés de Florence , s'étaient réfugiés k la cour de Charles YIII , dont ils faisaient connaître les projets h Savonarole. Mais le peuple s'obstinait k voir un prophète dans le grand prédicateur.
Avouons qu'il en avait le courage. Quand il se trouvait en face des rois, il leur parlait un langage qu'ils n'étaient point accoutumés k entendre, et les rois devenaient peuple et se laissaient subjuguer.
Il y a, dans la Vie manuscrite du frère, une magnifique scène dont la peinture aurait pu s'emparer ; mais il faudrait, pour la retracer, le pinceau de Salvator-Rosa (1).
Charles YIII avait imposé Florence k cent mille écus d'or, dont il avait besoin pour marcher en avant. Il avait donné vingt-quatre heures pour qu'on lui comptât cette somme : les vingt-quatre heures expirées sans que la ville eût payé sa rançon , il menaçait de la mettre k feu et k sang. Les heures s'écoulaient, et les marchands de la rue de* Banchi ne voulaient ni prêter ni donner. Le peuple, répandu dans les rues, criait : Miserieordia ! Miser icordia I
Alors une voix se fit entendre du milieu de la foule : < Allez , disait-elle , allez k fra Girolamo. > Ce fut une inspiration céleste.
On va frapper k la porte du moine : « J'irai trouver le prince, > dit Savonarole au messager. Suivi de deux de ses frères, il se présente en effet k la demeure du roi ; mais les officiers refusent de le laisser passer. Le prieur se retire , entre dans l'église de Santa-Maria Novella, prie longtemps , et prenant k la sacristie un crucifix , qu'il cache sous
(t) Mss. Vatic— Savonarole fait éTidemment allusion à cette entrevue, dont ne parlent pas ses biographes , dans son 1 1*" sermon du premier dimanche après l'Epiphanie • p. 15, édition de Venise , 1540,
174 SAVON AROLG.
sa robe, suit, mais seu], le chemin de la Via Larga.
Cette fois on le laisse entrer ; on lui permet de parler k Charles \IU. Le moine et le roi sont en présence. Savonarôle , entr'ouvrant sa robe , saisit le christ qui reposait sur sa poitrine, et le promenant lentement devant Tœil du prince : < Sire , lui dit-il , connais-tu cette image I C'est rimage du Christ mort pour toi, mort pour moi , mort pour nous sur la croix , et qui , en mourant , pardonnait k ses bourreaux. Si tu ne m'écoutes pas , tu écouteras, du moins celui qui parle par ma bouche et qui créa le ciel et la terre , le Roi des rois, qui donne la victoire aux princes ses bienaimés, mais qui punit ses ennemis et renverse les impies. Il t'humiliera dans la poussière, toi et les tiens, si tu ne renonces k tes projets homicides ; si tu veux , comme tu Tas dit, réduire en cendres cette malheureuse cité, oii il y a tant de serviteurs de Dieu , tant de pauvres innocaits qui crient et pleurent devant sa face la nuit et le jour. Ces lar- \
mes désarmeront la majesté de mon Dieu ; elles seront plus puissantes que loi et tous tes canons. Qu'importe au Seigneur le nombre et la force? Connais-tu l'histoire de Sennacbérib? Sais-tu que Moïse et Josué n'avaient besoin , pour triompher, que de quelques mots de prières? Nous prierons si tu ne pardonnes : veux-tu pardonner? >
En achevant, le dominicain agitait, devant la figure de Charles YIll , l'image du Christ.
Le prince , comme si e^tte image eût été de feu , essayait de tourner la tête, mais il était vaincu : il fit signe qu'il pardonnait (Ij. £t au sortir du palais, Savonaroie annonçait au peuple réuni le succès de son ambassade , et criait aux riches : c Apportez-moi des grains , du vin , des vêtements ,
(1} Ce récit cbI tiré da manuscrit du Vatican , n» 3I&3, Ottoboni*
pour ce pauvre peuple qui souffre de la faim , de la soif et du froid (1 .) »
Tout est prodigieux dans Thisloire du moine. Les Mëdicis citasses , Florefiee a besoin d*un autre maître ; car, comme nous Fa dit déjk Machiavel , de république , Florence n'a pas même ridée. Un peuple fou de spectacles» de musique, de chevaux , de carnavals , veut k toute force qu'on satisfasse ses goûts : il lui faut donc un roi. Mais comment empêcher ce mafire de tomber dans la tyrannie? C'est le problème que cherchait Florence en ce moment , et que devait résoudre le frère de Saint-Marc. Ce n'est pas , du reste, la première fois qu'on frappe k la porte d'un cloitre , et qu'on demande k qui l'habite l'aumône d'une charte pour protéger le peuple contre I les mauvaises passions d'un despote.
I Savouarole renonça pour quelques jours k la chaire , se
f mit à l'œuvre, et improvisa , pour Florence , une constitu- \ lion.
j La ville, jusqu'k présent, avait été gouvernée par des
conseils formés d'éléments divers : le peuple avait le sien, la
j commune aussi. Laurent de Médicis, en 1482, avait créé
I le conseil des Soixante-Dix, véritable sénat k vie, ou il avait
fait entrer ses partisans, et dont la chute de Pierre devait
amener la dissolution.
Savonarolc avait pris Venise pour modèle. Il proposait un grand conseil général qui posséderait l'autorité souveraine , mais dont ne pouvait faire partie que le bénéficié , c'est-kdire celui de qui l'aïeul, le grand-père et le père avaient été admis aux charges de l'État. Comme il était difficile que le grand conseil , formé de mille citoyens, pût s'assembler et /bactionner incessamment , Savonarole imaginait un second
(2) Vita del Padre Girolamo Savonarola , deir ordine de- predicator! , in-8o, Ginevra, 1781, p. 27.
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ooDseO , appdé des Qaatre*Viiigts , ^ pris dans le grand cx)nscil(l)-
c Les Qaatre-YiDgts ou rtcftîetlt , âgés de quarante ans au moins ,» dit ici Fantenr d'une Histoire récente de Flo* r^ee , < étaient élus de six mois en six mois. Les sei* gneurs , les ooU^es , les Huit de garde et balie , les Dix de guerre , les capitaines du parti guelfe, et quelques autres magistratures , devaient en faire partie.
i A ce conseil appartenaient l'approbation des lois ( qui devaient aller ensuite au grand consdl), l'âection des eom^ missaires généraux , des ambassadeurs ; la décision àe la guerre et de la paix , les jugements sur la ccNiduite des capitaines et condottieri , et les affaires les plus importantes de l'État. Le grand conseil n'adoptait ou ne perfectionnait les lois, et ne recevait les pétitions privées qu'après qu'elles avaient été approuvées du conseil des Quatre- Vingts (2). »
Notons cette belle mesure d'ordre public que Savonarole fit passer comme une loi d'État : c Que tout citoyen qui au* rait été condamné pour délit politique pourrait en appder au grand conseil. »
Cette charte fut lue par le dominicain , a la cathédrale ^ devant le peuple et les magistrats (3).
Savonarole^ comme il est aisé de le voir dans son projet de constituticm (4) , dont les dispositions principales lurent
(1] Del Rosso, rOsserTatore fiorentino, t. m, p. 11.
(2) Hort. Allard , Hist. de la république de Florence , p. 370. — Nardi, lib. n.
(3) Del Rossa , t. m , p. 11. — Pour avoir une idée exacte des constitutions diverses qui régirent Florence jusqu'à la mort de SartH narole, on consultera l'Histoire de Florence, par Henri Léo, t. ii et division iv.
(4) Trattato circa il reggimento e goverao délia cUtà dl Firenie. ^ Mss, Vat., coll. Ottoboni , no 1868,
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adoptées par la commune , est ici républicain et non pas démagogue. C'était la bourgeoisie , ce qu'on nommait à Florence le grosso popolo , et non la populace , minulo popolo, qui avait renversé les Médicis : aussi est-ce la bourgeoisie quil introduit surtout dans les conseils de la république. Le mode d'élection qu'il adopte est en tout favorable k la propriété. Ce qu'il cherche, c'est une sage liberté s'appuyant /comme il le dit , sur l'ordre , la probité , la religion, l'intelligence, véritables éléments de conservation et de progrès (1).
Pierre est tombé sous les coups du grosso popolo ; Savonarole tombera sous ceux du minulo popolo.
Dès ce moment, le rôle de Savonarole grandit : le frère de Saint-Marc est prêtre, magistrat , juge et législateur (S). On le consulte k la seigneurie comme au confessionnal ; c'est l'homme de tous. Il faut le dire a sa louange; il est vraiment digne d'admiration. Si vous l'entendiez en chaire demander k Dieu de prendre pitié de ce peuple florentin qui refuse de se convertir , vous vous sentiriez ému jusqu'au fond du cœur.
t Italie ! ô princes de l'Italie ! ô prélats de l'Église d'Italie ! je voudrais que Dieu vous eût tous rassemblés ici ; je vous montrerais qu'il n'est d'autre remède k vos maux qu'uneconversionsincère.Ëttoi, Florence! ne te souviens-tu plus que jadis je t'annonçais que tes grandes citadelles tomberaient, que tes grands murs s'écrouleraient, et que Dieu prendrait le cheval du vainqueur par la bride et le mènerait ici? Crois-moi , crois-moi ; je te dis qu'il ne te servirait de
(I) Henri Léo, Histoire d'Italie, traduite de Tallemand par M. Dochez; 3 vol. in-8o» Paris, 1838 , t. Ii , p. 448.
(2] Regnabat , non in concionibus taotùm , sed in curiâ , sed in comitiis, et rare publiée, imô privaUm , majus aliquid sine ejus arbltrlô Çestum.— Just. Lipsius , MonUa et Ex. politica , in-fol., 1637, t. iv.
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rien de l'appuyer sur tes grands roes et sur tes hautes murailles; je te dis, Italie» que tu n'as d'autre moy^ de salut que de te convertir au Seigneur «.... Florence, tu devrais bien croire en nK)i, et. tu n'y crois paî». Fais pâiiteoee, je t'en em)\lft; autreoieai, gare k toil gare k U>i> Florence (i) ! >
VLm Flor^ce r^istait encore. Ville de plaisirs sensuels , de joies mondaines , de spectacles bruy^ts , on la voit étaler les robes de ses courtisanes , les chevaux espagnols de ses nobles , les bijoux e'maillés de ses orfèvres , la soie de ses inarchauds ; elte ne veut ni jeûner ni £aire pénitence : elle restera païenne. Mais le frère ne perd pas courage : il recommence ses prières, ses adjurs^cms, ses menaces. Il se jette aux pieds de ce crucifix oii toujours il trouve de nouvelles consolations, et quelquefois des inspirations poétiques qu'il confie 'a la marge du premier voluwe que le hasard place k ses côtés (2). Il a de nouveau recours à ses lamentables images , et , pour attaidrir , il se met m scène , comme le fera plus tard notre Bossuet.
€ ingrate Florence ! 6 peuple ingrat , ingrat envers tm
(0 Predica ii, fatta a xi di Genaio, i494, la prima domenica dopo rEplpfaania , p. t3 bis., in Venet, 1540.
(2) Gomme ce commeneement d'tiymnc éerît de la main du frère sar son bréviaire :
Quando il suave e mio fldo eonforto ,
Per la pietà délia mia stanca vlta ,
CoB la sua delce c^lhara fornita
Mi trahe dalle onde al suo béate porto ,
lo sente ai core un ragionare accorto
Dal résonante et inflammato legno ,
Che mi fa si benegno
Che di fuor sempre laiitiriinaf vorrei ;
lia , lasso 1 gli oecbl miei
Degni non son délia suave ploggia
Che deUft stiiia deve amor s'aHoggla.
Dieu! J'ai fait pour toi ce que je n'aurais pas voulu faire pour mes frères charnels. Pour eux je n'aurais pas daigné parler k un seul de ces princes qui m'en priaient dans des lettres que je conserve au monastère. Pour toi , je suis aile à ia rencontre du roi de France, et quand je me trouvai au milieu de ses soldats je crus être tombé dans les profondeurs de Tenfer ; et je lui dis des choses que tu n'aurais pas osé lui dire, et il s'apaisa; et je lui dis des choses, k lui grand prince, que je n'aurais pas osé te dire, k toi, et il m'écouta sans colère. Et ce que j'ai fait pour toi , Florence ,
m'a valu la haine des religieux et des séculiers Mais
que m'importe? Convertis-toi, Florence.... Fais ce que je t'm dit : crudfie-moi , lapide-moi , mais fais ce que je t'ai dit ; tue^moi , je mourrai content. J'ai tout fait pour toi , parce que je t'aime k la folie, parce que je suis fou de toi. mon Dieu l 6 mon Jésus cnicifié ! oui , je suis fou de ce peuple : pardonne-le-moi, Seigneur (1). »
Florence était entraînée ; c'est que cette fois , comme le disait l'orateur dans sa langue pittoresque , < le prédicateur était le cheval du Christ (2). »
Et alors une révolution s'accomplit qu'on ne peut humainement expliquer. Florence finit par écouter la voix de son père : elle fait pénitence dans les larmes ; on dirait d'une ville aux purs temps du christianisme , oh tout ce qui frappe l'œil ou l'oreille exalte la foi et nourrit la piété. Le sok , quand la journée du travail est achevée , on voit de longues files d'ouvriers s'acheminer vers l'église, en chantant sur le chemin, de peur de distraction , des cantiques doikt le Hioine a retouché les paroles et la musique. Les paroles an-
(1) Predic. II, dl Gen. xi.p. 15.
(2) Cosi fa il predicatore , quando è cavallo di Chrlsto.— Feffâ V CfneftuA i sérnr. sesto^ p. 64, lo Venct. 1540.
ciennes étaient trop mondaines , leur mélodie trop profane ; toutes deux parlaient trop vivement k l'imagination. Savonarole aimait avec passion nos vieux airs , comme celui du Pange lingua , de Y Ave maris Stella , du Veni crealor; il préférait le plain-chant aux accords trop souvent passionnés de la musique moderne (1). Toutes ces jeunes âmes peuvent prier maintenant au pied de Tautel , sans crainte que leur regard soit souillé par les nudités qu'étalait hier encore le temple chrétien. Jérôme est sans pitié pour ces peintures de Vierge , faites trop souvent k l'image de quelques jeunes femmes de Florence renommées par leur beauté : il lui faut , k lui , un peintre qui prie avant de commencer son œuvre , et qui cherche au ciel son idéal, c Car , disait le père , il n'y a pas de beauté sans lumière , et de lumière sans Dieu (2). » Le soir, avant de se coucher, on récitait le rosaire dans chaque famille. Savonarole avait la plus tendre dévotion k la sainte Vierge , qu'il appelait de toutes sortes de doux noms.
C'est dans la jeunesse qu'il trouva l'instrument le plus actif de sa propagande réformatrice. Il avait conçu Tidée d'une congrégation formée de jeunes gens appartenant aux diverses classes de la société. Qui voulait en faire partie devait observer les commandements de Dieu et de l'Église , se confesser et communier une fois chaque mois ; assister , les dimanches et les fêtes , k la sainte messe , k vêpres , au sermon ; fuir les mauvaises compagnies , les jeux , les spectacles , les feux d'artifice, les mascarades ; porter des vêtements sans poches de côté , de petits chapeaux rabattus sur l'oreille ; ne pas Ure de romans ; ne jamais se montrer
(1) 11 disait , dans son sermon du samedi après le deuxième dfmanche de carême : a Lasclate andare i canti flgurati , e cantate i canU fermi ordinati dalla Chie&a. » •— Rio , i , c, p. 334.
(2) Vendredi après le troisième dimanche de carême. ^ Rio , p. 338.
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aux concerts» ni sur les places publiques aux exercices des acrobates (1). Sa république chrétienne était admirablement organisée (â).
 chaque quartier appartenait un capo ou magistrat suprême , qui exerçait ses fonctions sous la surveillance de quatre conseillers. 11 y avait, dans la confrérie, des pacieriy chargés de maintenir la paix dans les familles ; des ordinatori , qui réglaient Tordre et la marche des procès* sions; des correitori^ qui réprimandaient les pécheurs ; des limoêinieri , qui , Tescarcelle en main , demandaient l'aumône, qu'ils versaient ensuite dans le tronc des pauvres honteux ; des lavoranti^ qui , la semaine de carnaval, devaient construire sur la voie publique des chapelles ornées de fleurs et de lumières , oii le passant s'arrêterait pour implorer Dieu en faveur des âmes folles qui Toffensaient en se masquant. On leur recommandait bien d'empêcher qu'on n'élevât dans les rues des stili et des capannucci. Les slili étaient des poutres qui traversaient une rue dans toute sa largeur , et sous lesquelles une dame ne pouvait passer sans donner quelque pièce de monnaie qu'on allait ensuite dépenser au cabaret. Les capannucci étaient de grands arbres dont le pied était entouré d'étoupes, qu'on enflammait, le soir, aux cris de milliers de spectateurs qui souvent en venaient aux mains. Les lustratori étaient occupés, le soir, k chercher, dans les immondices des rues , quelques perles précieuses qu'on y perd souvent , c'est-k-dire des croix , des reliques, des images saintes, qu'ils devaient religieusement rapporter au couvent de Saint-Marc. Mais la dignité la plus importante, dans cette association religieuse , était celle des inquisilori.
(1) Che saltano in banca.
(2) Vita del P. F. Girolamo Savonarola , scritta dal P* F. Pacifico Burlamacchi , in Lucca » 1660 , in-8o, p. 106.
L'inquisiteur, pendant toute l'année, le dimanche, parcou* rait les rues, après vêpres, pour confisquer les cartes, lesdës et tous les instruments de jeu qu'il pouvait trouver : au besoin » il réclamait l'intervention d'un connuissaire nommé spécialement pour l'aider dans son ministère. Chemin faisant, l'in* quisiteur rencontrait-il une jeune fille vêtue avec trop de coquetterie , il l'arrêtait et lui disait : < Au nom du Christ, roi de cette ville ; au nom de la Vierge Marie, sa mère ; au nom des saints anges , quittez ces beaux habits, ou vous vous attirerez la colère du ciel. > La pauvre enfant ordinairement ne soufflait mot, et, toute honteuse , retournait au logis pour changer de robe. L'inquisiteur allait frapper k la porte des riches, des usuriei*s , des banquiers , des marchands , en disant : € Me voici : donnez-moi vos anathèmes (1), c'est-kdire vos cartes, vos tables de jeu, vos harpes , vos partitions de musique profane , vos sachets , vos poudres odorantes , vos miroirs, vos nattes et vos frisons , au nom de Dieu et de la sainte Vierge Marie. > Si la maîtresse de la maison apportait aussitôt ces trésors de vanité mondaine , l'inquisiteur lui disait : c Soyez bénie. > Si elle refusait , l'inquisiteur lui disait : c Dieu vous maudira. > Mais rarement il avait besoin d'appeler k son aide la colère du ciel ; les femmes donnaient souvent jusqu'k leurs bijoux. Un moment , le couvent de Saint-Marc fut transformé en bazar oriental , oii l'on voyait rassemblées toutes les futilités de la mode : des essences de Naples , des parfums de Florence , des miroirs de Venise , des poudres de Chypre , et jusqu'k des faux tours en cheveux (2).
Savonarole voulait offrir en holocauste k son Dieu toutes ces frivolités d'un monde sensuel.
(1) L'Anatema, che cosi chiamavano simili cose lascive e disoncste. — Nardi , p. 56.» Oel Bosso, 1. g., p. 14.
(2) Buiflamacchi , Vita , etc., p. 108.
Un joar M fit élever, sur la plaee de' S^Dori , un eapanr nuedo M mai de irente brasses de haateur » autour duquel étaient disposées but pyramides , divisées cbaeane en quatorze étages dont le plus large occupait la base inférieure.
La première pyramide contenait « sur divers gradins , des modes étrangères offensant la pudeur ;
La deuxième , les portraits des belles Florentines , œuvres de pdntres de la renaissance paifenne : la Bencina , la Mondla, la Maria de' Lanzi (i);
La troisième, des instruments de jeu, comme cartes, dés , triomphes , osselets ;
La quatrième , des partitions de musique profane , des harpes , des luths , des guitares , des cymbales , des violes, des cornets;
La cinquième, des pommades, des cosmétiques, des parfums , des poudres de Chypre , des miroirs , des nattes , des tours;
La mième, les oeuvres de poètes erotiques anciens et modernes, tels que Tiballe, Catulle, Properce, Pétrarque, Boocaee;
La septième, des travestissements^ des barbes posti*ches, des masques.
Sur le sommet du eapannuecio était assise la figure grimaçante du carnaval (â).
A dix heures du maUn, on vit s'avancer, k travers les rues de Florence , deux ligues d'eofants vêtus de blanc , la tète couronnée de guirlandes d'olivier , tenant U la main des CTO'x pdntes en rouge (3), et chantant des hymnes et des
(1) Del Rosso , 1. e., p. 16.
{%) Bnrtamacchi, p. IIS et wiv. ^ Mss. Vat., Oit. 2S0e.
(3) Nardi,!. c, p. 57.
laudes de la composition de Savonarole. Les fenêtres étaient tendues de tapisseries , les pavés cachés sous des fleurs. Les fronts se découvraient a la vue d'un petit Jésus , œuvre admirable de Donatello , qui reposait couché sur un lit d*or, et d'une main bénissait la multitude, et de l'autre montrait les instruments de son supplice, la croix , la couronne d'épines et les clous. La procession se rendit d'abord a l'église de Saint-Marc , ensuite a la cathédrale , oh Ton dis* tribua aux pauvres les aumônes recueilUes par les limosi" nieri (i). Puis la foule fit silence, et un frère entonna une hymne pleine de sainte colère contre le carnaval , et toutes les voix crièrent k la fois : c Vive Jésus ! > C'était comme le prélude des vengeances que les Frali allaient exercer contre la monstrueuse image arborée sur le capannuccio. Les chants finis, la procession se dirigea vers la place de' Sigiiori , où devait avoir lieu le supplice du carnaval. Tout autour du mât on avait amassé des sarments , de la poudre et des étoupes. Quatre capi vinrent , au signal donné , mettre le feu k toutes ces matières (2). L'arbre s'enflamma et s'écroula bientôt, emportant dans sa chute toutes les pyramides d'ana(Aém6s, au son des fanfares, du canon, des trompettes , et de la voix joyeuse du peuple qui domi* nait tous ces bruits divers (3).
Le paganisme était vaincu , et frère Jérôme allait s'agenouiller au pied des autels pour rendre grâces k Dieu.
Cherchez dans l'histoire du christianisme une scène plus merveilleuse !
L'art seul protestait en restant dans les voies du naturalisme. Savonarole défendait au peintre et au statuaire
(1) Nardi, 1. c, p. &7.
(3) Id., ib.
(3) Ra7zi , VUa , etc., di Padre Girolamo, etc., in-4o, Mss. de la bU>liothèqae du grand-duc, à Florence.
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d*étudier là nature humaine sur la forme vivante, ou sur l'image sans voile que nous avait léguée l'antiquité. L'artiste devait ressembler k Fr. Ângelico da Fiesole, qui priait avant de prendre ses pinceaux , et trouvait ses modèles dans les visions que Dieu lui envoyait pendant le sommeil. Un seul peintre se convertit aux théories du dominicain , ce fut BacCio délia Porta , si connu sous le nom de Fra Bartolommeo di Sau-Marco (i).
(]} Vasari, Vita di Fr. Bart., 1. 1 , p. 475.