‹ Histoire de Léon X et de son siècleChapitre 35 sur 53 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

MORT DR PIERRE DR iVIËDfGIS. 1498-1503.

Deuxième teiitatlT« de Pierre de Médlel». — Il échoue. — Le cardinal à la cour d'Urbtn. — Il voyage en dlirérentes parties de l'Barope. — Il retourne en Italie , et retrouTe Julien de la Rovère à Satooe. — Il arrive à Rome, et a'oceope d'arta et de leltrcfl. — Se» réunions. •*- Troisième tentative de Pierre de Médicis , qui est trahi par César Borgls. -^ Il s'engage dans l'arniée frasçalae, et meurt devant Gaëte.

La mort de Savonarole délivrait les Médicis d*un implacable ennemi. Tant que le moine aurait régné dans Florence , « le grand rebelle » de Machiavel n'avait aucune chance de retour au pouvoir. Le moine de Saint-Marc était un de ces hommes qui ne regardent pas k une tête de plus ou de moins : si cette tête les embarrasse , ils la font tomber, sauf ii invoquer, pour se justifier, la nécessité , celte loi suprême du peuple. Pierre , s'il eût été pris lors de sa tentative contre Florence , serait mort k cette heure , comme ses partisans Tornabuoni, Ridolfi , et le gonfalonier del Nero. Il semble que contre un homme de cette trempe toutes les armes eussent été bonnes pour les Médicis : il faut reconnaître , toutefois, qu'ils ne trempèrent pas dans le complot , s'il y eu eut un , des compagnacci contre le religieux : innocent ou coupable, le sang de Savonarole ne saurait retomber sur les proscrits.

L'exilé , qui soupire après une patrie dont il fut injustement privé , aime k se repaître d'illusions ; il mourrait s'il devait cesser d'espérer. Cette, espérance, qui ne l'abandonne

jamais , il la met , pauvre malade , jusque dans les astres : c'est que , comme Pierre le disait poétiquement , « pour un banni , il n*est pas de nid plus doux que celui oii il naquit (1). »

Les Médicis croyaieot Theure venue de leur retour h Florence (2). Qui pouvait désormais leur en fermer l'entrée? Le moine qui veiUait à la p(H'te de la ville était mort , et ses cendres avaient été jetées dans TAmo par la main du bourreau. La ville était en proie a la faim , h la misère , aux haines domestiques. Charles YIIl , obligé de quitter cette Italie, dont Savouarole, au nom de Dieu , lui décernait Tempire, venait de rentrer en France et d'y mourir. Pendant qu'au Château-Neuf, k Naples, il s'amusait a jouer Alexandre VI et ses alliés dans des comédies (3) qu'il achetait de quelque poëte affamé , le pape signait , avec Maximilîen, l'empereur d'Allemagne, Ferdinand et Isabelle , le roi et la reine d'Aragon et de Castille , la république de Venise et le duc de Milan, une ligue offensive et défensive contre la France (4). Son cousin , le roi Louis XU , n'était point encore en état de repasser les monts. Venise, oii la tête d'un proscrit était sûre de trouver un lit de repos, avait k venger les traitements que Paul Vitelli , général florentin , avait fait subir tout récemment aux canonniers qui défendaient le château de Buti , et auxquels il avait fait couper les poings (5).

Après qu'il eut enterré ces tristes trophées pour cacher

(1) D*aver diletto mai più non ispero

In alcun nido corn' in quel ch' io nacqui.

(2) FabroniJ. c.,p.25.

(3) Burchard , Diarium, p. 35. — Gordon , Vie d'Alexandre Vf , 1. 1 , p* 307.

I (4) Tommaso Tommasl , p. 139. — Guicc. , I, iv. — P. Jov., I. lu, -

— Comines, ch. xv.

(6) NardI , ht. Ffor., p. 88.

MORT DE PlEaaE tE MEDiGIS. SSS

sa cruauté * Vitelli s'était acheminé vers Pise la rebelle, dont il pressait le siège (1).

C'est dans ce moment que les trois frères Médicis vinrent demander k Venise de faire rentrer Florence sous leur(d)éissance, La proposition fut acceptée. Deux corps expéditionnaires devaient attaquer la ville , après avoir soumis les places qu'ils rencontreraient sur leur passage ; l'un allait longer l'Apennin et descendre dans la plaine d'Arezzoet de Cortone (2) ; l'autre prenait le chemin deMarradi. Les chefs des deux corps étaient des condottieri renommés : on citait surtout le vieux Gui4lubaldo , Baglioni , Paul des Ursins et Barth. d'Alviane.

Marradi fut emporté, au mois de septembre 1498, presque sans coup férir; mais le château résista.

Il était défendu par un homme de cœur, Donato Goccbi , qui ne voulut écouter aucune proposition. On essaya le canon ; l'artillerie ne fut pas plus heureuse que la séduction. Alors l'armée vénitienne prit le parti d'attendre l'arme au bras , certaine que la garnison, qui manquait d'eau fraicbe , finirait par capituler ; mais une pluie d'orage , comme celle que nous avons vue tomber quand Pierre apercevait déjh la coupole du Dôme , vint déjouer les calculs des assiégeants : il fallut lever le siège (5).

Alors les confédérés se répandent par pelotons ,. les uns dans le pays de Faenza , les autres a travers le territoire de Forli, pillant, brûlant sur leur passage les propriétés des alliés de Florence. Yitelli , en ce moment , faisait une guerre de partisan aux soldats des Médicis , les harcelait , leur coupait, les vivres , enlevait leurs caissons , tuait leurs traînards;

(1) Guicc. làt. d'il., 1. IV. — Roscoé, 1. 1 , p. 306.

(2) Nestor, Le, p. 115,

(3) Nardi , 1. c, p. 90.

234 HOAT DE PIERRE DE MEDIGIS.

de sorte que, refoulés a Bibbîena, qui les avait reçus avec enthousiasme , ils furent trop heureux de trouver dans le général ennemi un soldat généreux qui leur permît de se re- . tirer après avoir mis bas les armes. L'épée de Yitelli faisait l'effet de la parole de Savonarole. Quelques mois plus tard, le vainqueur était arrêté k Cascina , conduit k Florence , jugé et décapité pour avoir laissé échapper Pierre de Médicis (1). C'est ainsi que Florence payait la gloire.

Pierre s'éloigna sans se laisser abattre par ce nouveau coup du sort. Il savait maintenant qu'il pouvait compter sur des amis dévoués ; qu'a Florence les préventions contre la maison de Médicis s'affaiblissaient chaque jour ; que l'exil ne serait pas perdu pour ses deux frères Jean et Julien : c'était une école de malheur oii tous deux faisaient l'apprentissage de vertus qui honoreraient la pourpre. Tout ce qui portait une âme d'artiste k Florence regrettait les bannis ; Politien était mort du chagrin que lui avait causé la chute de ses bienfaiteurs. Élève de Ficin, il restait k Pierre des consolations que personne » Savonarole lui-même , s'il eût vécu y n'aurait pu lui ravir. Il revint aux muses pour apaiser ses chagrins ; il leur disait , en jetant un dernier regard sur cet horizon oii semblait flotter l'image de sa ville bien-aimée : « Me voici loin de mon beau jardin ; mais une douce voix vient murmurer k mon oreUle : A qui n'est pas mort le chemin du retour n'est jamais fermé (2;. »

Pour échapper aux noires idées qui l'obsédaient » le cardinal résolut de quitter l'Italie, et, sur la terre étrangère , d'aller, en oubliant l'ingratitude de ses concitoyens , étudier les mœurs , les institutions , la culture intellectuelle des

{I) Nerll ,Gomm., I. iv, p. 84.

(3) lo son fuor dei mlo orto,

Dice il provei'bio : tkli parola adorna , Che chi non muor qaaiche volta ritorna.

autres peuples (1). Il se rappelait Pic delà Mirandole, dont rame s'était formée dans les voyages ; Érasme , dont le nom commençait a retentir en Italie , et qui , pour féconder son imagination , parcourait la France , TÂngleterre et rAlIemagne ; Rodolphe Agricola , qu'il avait vu souvent aux leçons de Poiitien et de Ficin : il résolut d'imiter ces belles intelligences.

C'est k Urbin , ou il s'était un moment retiré , que Jean conçut le projet de son voyage littéraire. A cette époque , Urbin ressemblait k la petite ville de AYeimar sur la fin du dernier siècle , oii tout ce qui brillait alors dans les lettres allemandes, Herder, Gœthe, Schiller, AVieland , ambitionnait de passer quelques heures (2). Sur le sol granitique oîi s'élève Urbin , le duc Frédéric avait fait construire un palais , ou plutôt une ville , oii il avait réuni avec un goût exquis tout ce qui pouvait réjouir l'artiste ou l'humaniste : des statues de marbre et de bronze, des tableaux de l'école ombrienne^ des instruments de musique, et surtout des manuscrits grecs, latins, hébreux, qu'il avait enfermés, comme de véritables reliques , dans des couvertures d'or et de nacre ; beaux trésors au milieu desquels il s'éteignit doucement k l'âge de soixante-dix ans (3). Le soin amoureux des livres avait gagné jusqu'aux écoliers , qui employaient l'argent qu'ils recevaient de leurs parents pour étudier k Bologne ou k Paris , et faire rehausser de lettres d'or quelque curiosité bibliographique (4). Le fils de Frédéric, Guidu-

(n Âmmlrato , Ritratti d'uomini illustri di casa Medici. Op., vol. m, p. 66.

(2) Rafaël von Urbino , von J. D. Passavant , p. 98 , 1. 1.

(3] Raldassare Gastiglione , il libro del Gortegiano , vol. i , p. 4. Mil., 1803, in-80. ^

(4) Vade Parisios vel Bononiam , et mittam tibi annuatim centum Ijbras. Iste quid fecitPIvit Parisios et fecit libres sues babuinare de

226 MOBT DE PIERRE DE. MBDICiS.

bald» enrichit l'héritage paternel de merveilles nouvefles qu'on venait visiter, en pèlerinage» de tous les points de ritalie. Pendant six ans, cest-a-dire de 1498 k 150$, (Jrbin fut le rendez-vous et comœe Thôtellerie de toutes les gloires du monde latin. Un écrivain allemand, M. Passavant, dans son Histoire de Raphaël (1), a mis fort habileoient en scène ces figures diverses qui viennent passer tour h tour dans les salons du prince : André Doria, le Géuois célèbre qui reçut du duc, en qualité de feudatairi^, le château de Sascorbaro; Octavien Frégose, homme de guerre aussi habile qu'audacieux; Frédéric Frégose, son frère, que Jules U fit archevêque de Saleme , et que Paul III décora de la pourpre romaine ; le comte Louis de Canosse , d'abord évêque de Triçarico , puis de Bayonne sous Françofe I*'; le comte Baltb. Castiglione, l'auteur du Libro del CorUgiano, œuvre qui , sous le rapport littéraire, vivra tant que la langue italienne sera parlée ; Pierre Bembo , qui faisait les vers comme Pétrarque, philosophait comme Platon, écrivait en latin comme Gicéron , et qui a tracé un ravissant tableau de la cour dont il faisait Tomement (2) ; Bernard Bibbiena, ce beau jeune homme, fou de gaité, qm, dans sa Calandraj rappelle la mamère de Plaute , et qui aurait été le premier auteur comique du siècle , si I^on X n'eut jeté sur les épaules du poète la robe rouge de cardinal ; César Gonzague de Mantoue, qui commentait Polybe; Alexandre Trivulce, un des mâlleurs capitaines de son siècle , et qui mourut en héros sous les murs de Reggio ;

]itterisauTei8.->0dorred., lectar. ad i\U de SctoMaced : Dixit pater lllio.... — Voir Friedrich Blam , Iter italicum , 1. 1 , p. 38.

(1) Rafaël von Urbino , t. i, p. 100.— B. Baldl , délia Vita e de' faUi di Gaidobatdo da Montefeltro , duca d'Urbino ; Milano, 1821.

(2) De GnidoUbaldo, deqne Elisabethâ Gonz., Ub. duclbus.^ liber, Veoet. 1560.

Jean Cristofano Romano, qui posait le ciseau du sculpteur pour prendre la plume et prouver que le groupe du Laocoou n'est pas d'un seul bloc (1); Bernard Accolti, surnomme' VVnico^ k cause de son talent d'improvisation ; l'Allemand Pries, qui, selon Bembo, écrivait en italien comme un Sîennois; Emilia Pia, sœur d'Hercule Pio, seigneur de Carpi , femme du comte Antoine de Montefeltro, et dont le savoir e'galait la beauté; Éléonore Gonzague, ange de grâce et d'esprit, attirant a elle tous les cœurs (2). Séjour charmant que cette ville d'Urbin , oii le temps se passait a disserter sur le néoplatonisme, sur la peinture, la sculpture, la musique et l'histoire !

Le cardinal ne s'arrêta que quelques semaines k Urbin , assez de temps toutefois pour y gagner l'amitié des hôtes illustres qui s'y trouvaient alors. Les compagnons de voyage dont il avait fait choix étaient tous connus par leur dévoûment k la maison de Médicis : on pense bien qu'il ne pouvait oublier Dôvizi Bibbiena, le secrétaire de Laurent et de Pierre (3). Avant de partir, le cardinal dressa le plan de son itinéraire scientifique. La caravane se proposait de visiter l'Allemage , les Pays-Bas , la Hollande , l'Angleterre, la France, et peut-être l'Espagne, si l'étoile k la lueur de laquelle elle comptait marcher ne l'abandonnait pas. Ils voyageaient de conserve , comme des vaisseaux qui vont k la recherche de terres lointaines : point de marques extérieures de dignités , point de préséance de rang, de fortune

(I] Lett« pitt., t. m, no 196.— Carlo Fea , Notizle intorno Raffaele,

(2) Che se mai furono in uno corpo solo congiunti sapere, grazia, bellezza , Ingegno , manière accorte , umanità ed ogn! altro gentil costume, in questa tanto sono uniti , che ne résulta una catena che ognl 800 movimento di tutte queste condizionl insieme compone ed adoma, — CastlgUone , p. 1 1 4 , vol. ii.

(3) Roscoé , 1. 1 , p. 320,

OU d'âge (1). C'était une république nomade, où chacun tour k tour exerçait les fonctions de chef , c'est-li-dire de guide. Aujourd'hui qu'on s'embarque avec un sac de nuit seulement pour faire le tour du monde , nous sommes tentés de rire de cette charte fastueuse de voyage , improvisée par le cardinal : mais nous avons la vapeur, Tes chemins de fer, la poste , trois modes de locomotion inconnus an seizième siècle , oii le pèlerin n'avait pour cheminer qu'un mulet de montagne qui posait le pied sans trembler sur les angles des rochers, mais qui devait se coucher longtemps avant le soleil, dormir douze heures, et se reposer au moins deux jours entiers par semaine.

Il fallait avoir quelque maladie dans le cerveau , ipielque vœu pieux k remplir, quelque amour désordonné du grand air ou de la science , pour entreprendre une excursion lointaine. La grande route voyait tout et ne disait jamais rien. Ici c'était un retire, galopant k cheval pour détrousser, au nom de Dieu , le voyageur ; plus loin , un condottiere qui , n'ayant rien trouvé dans son chemin , se dédommageait de sa mauvaise fortune sur la défroque d'un pauvre pèlerin ; ailleurs, des bandes de Bohème^ qui faisaient métier de dire l'avenir, dont le passant était obligé de se faire découvrir quelque voile au prix de sa bourse tout entière; plus loin, des barons qui épiaient l'étranger du haut d'une tour, tendaient des chaînes de fer jusque sur le sentier, et demandaient pour péage les meilleures bardes du voyageur. Hutten , Beatus Rhenanus, Rodolphe Agricola nous ont raconté les mille tribulations que devait subir celui qui ne se contentait pas de l'horizon de son clocher. Malheur au voyageur qui, comme Érasme, aime un bon gîte, un vin vieux (2), une mule au

(1) Fabroni, p. 31.

(2) Epist.Erasmi, ep. 20, 1. ix, — Ep. 460, app, — De Barigni, Vie d'Ërasme , t. i , p. 70, Paris , 1757 , in- 12.

pas mesuré , une chaude couche quand l'heure du repos est venue : il faudra que , semblable au Batave , il dorme sur la paille ou dans des draps de toutes les couleurs ; qu'il boive d'un vin qui fait sauter la cervelle, qu'il enfourche une monture boiteuse » qu'il enfonce dans la poussière , qu'il soit brûlé du soleil , dévoré par les insectes voltigeant autour de lui; qu'il descende dans une auberge, ou plutôt dans un bypocauste où il risquera de périr asphyxié ; et , si sa monture meurt sous lui , qu'il loue ^ grands frais une mauvaise charrette qui mettra deux jours et deux nuits a faire le trajet d'Amiens k Paris (1). De Douvres, traverse-t-il le détroit , il tombera dans les mains de douaniers , qui allégeront sa bourse, bien légère déjk, de toute monnaie au coin du souverain étranger, sous prétexte que l'édit du prince prescrit qu'elle ne peut contenir qu'un certain nombre d'angtlots (2) h la figure du monarque dont le voyageur vient de quitter les États.

La caravane prit le chemin de Venise, traversa les montagnes du Tyrol, visita les villes, les églises, les bibliothèques, les monuments de l'art qu'elle trouvait sur sa route. Le nom des Médicis était connu dans toute l'Allemagne, oii leurs malheurs récents avaient excité les plus vives sympathies. Dès qu'on connut k Âugsbourg l'amvée du cardinal , le peuple vint en foule aux portes de la ville pour le saluer (3). Â Uim, le soldat de garde, ayant avisé cette escouade aux vêtements italiens, conçut quelques craintes, lui barra le chemin , et refusa de la laisser passer outre. Le gouverneur , n'osant relâcher les voyageurs» prit le parti de les faire conduire sous escorte jusqu'k Inspruck ,

(0 De Burigni , Vie d'Érasme , 1. 1, p. 78.

(2) Erasm., Ep. 173 ; ep. 38, 1. yi,

(3) Fabroni , Vita Léon X , p. 31.

230 MORT DE PIEBBE DE MEDIGIS.

OÙ se trouvait Tempereur. Maximilien P' était un prince qui portait glorieusement son épée , et attirait k sa cour les lettrés allemands ; c*est lui qui devait donner a Ulricli de Hutten, pour unpoëme, 400 ducats (1) et une couronne d'olivier ; au poète toscan Inghirami» le titre de comte palatin (2) et l'aigle d'Âutricbe pour armes (5). Il reçut nos voyageurs avec toutes sortes d'égards et de distinction , le cardinal surtout, dont il admirait le courage. Il connaissait les malheurs de Pierre , il en parla le cœur ému. Au moment de se séparer , il remit au prélat un passe-port revêtu du sceau impérial, et une lettre de recommandation pour Philippe, gouverneur des Pays-Bas.

Philippe eut pour ses hôtes les bons soins qu'avait eus son père. Après quelque temps de séjour dans l'abbaye de St-Berlin , a St-Oraer , oîi l'abbé les reçut gracieusement (4), ils résolurent de passer en Angleterre; mais, la mei* étant grosse , ils eurent peur des flots et partirent pour la France. Arrivés a Rouen (5) , ils inspirèrent quelques craintes au gouverneur de la ville, qui les fit enfermer dans la citadelle, malgré les protestations du cardinal (6). Qu'étaient devenus ces beaux rêves que Jean de Médicis formait avant de quitter Venise ? Son odyssée ne ressemblait guère a celle que lui avait si souvent contée Pic de la Mirandole. Prisonnier dans une forteresse où , pour tromper les ennuis de la captivité, il n'avait pas même la ressource de la lecture, car les livres ne faisaient que de naître, il dut attendre une lettre de

(i) V^Teisllnger, Huttenus delarvatus. Augsburg, 1730, in-12, p. 7. . (2) Elog. Tosc, t. 11 , p. 282.

(3) Rafaël von Urjjino, 1. 1 , p. 213.

(4) De Burignl , Vie d'Érasme, 1. 1 , p. 84.

(5) VarUIas , dans son Mss. des Anecdotes de Florence ( Paris, Bib. de l'Arsenal ), place l'arrestation du cardinal au Uavr6.

(6) Fabroni, I. c, p. 31.

MORT DE PIEBRE BE HÉDIGIS. 251

Pierre, son frère, pour recouvrer sa liberté. Cette lettre fut longtemps en chemin : elle arriva enfin du canop des Français , oii Pierre se trouvait avec Louis Xll , et le (ordinal put reprendre cette vie des champs , qu'il semblait aimer si vivement. Il visita le long espace qui s'étend de Rouen k Marseille, s'arrétant de préférence dans ces cités prbvençales ou il retrouvait l'air , les mœurs , les costumes et presque le langage de son Italie. Il semblait que le ciel prit k tâche d'éprouver la constance des voyageurs : ils avaient k peine quitté la rade de Marseille, qu'ils furent assaillis par une violente teinpéte et obligés de relâcher k Savone (1).

Nous nous rappelons le cardinal de la Rovère , qui , le jour de l'élection d'Alexandre VI , quitte Rome et va se jeter dans Ostie , tant il a peur du pontife. Depuis, il n'a cessé d'errer en Italie, II ne peut trouver sur son chemin une image, un souvenir, uneomtoe de Borgia, qu'il ne se hâte de fuir. Ce n'est pas du reste la colère , mais les ruses d'Alexandre YI qu'il redoute ; jamais deux hommes , nés sous un ciel ardent , n'eurent moins de ressemblance. Le cardmal de la Rovère est brusque, impétueux, irascible, mais franc comme un soldat. Ses emportements sont de la nature de l'éclair ; ils ne laissent pas de trace : c'est Michel- Ange en robe rouge. Il ne cherche que la nature tourmentée, que les grands blocs de marbre, que les couleurs chaudes et transparentes. Aussi le trouvez-vous presque toujours dans un arsenal , au milieu des canons , en pleine mer sur un vaisseau, caracolant sur la rampe d'une montagne, et dans ses voyages portant une cotte de mailles sur la poitrine : belle figure toute rayonnante de lumière, et qu'eût

(1) Pabroni , p. 31.~Roseoé, 1. 1 , p. 323.— > Ammirato, Elt., t. m,

aimée Rembrandt. Julien de la Rovère reçut splendidement Jean de Médtcis : ni Tun ni l'autre ne se doutaient alors que le sort réunissait à la même table trois exilés qui ceindraient un jour la tiare : la Rovëre , sous le nom de Jules 11 ; Jean de Médicis , sous le nom de Léon X ; Julien de Médicis , sous le nom de Clément \II (i).

Le cardinal , après un court séjour k Gènes, qu'habitait sa soBur Madeleine de Médicis, femme de François Gibo, prit le chemin de Rome.

La ville éternelle avait changé d'aspect. La main de fer d'Alexandre \I s'était appesantie sur ces brigands titrés qui faisaient des rues désertes de certains quartiers autant de repaires d'où vous les voyiez fondre en plein jour sur les marchés publics pour rançonner, piller, ou tuer vendeurs et acheteurs, et quelquefois même sur les palais des cardinaux, qu'ils dévalisaient en toute liberté (â). Alexandre avait été sans pitié ; les galères , la corde ou le couteau avaient fait prompte justice de ces bandits. Les rues étaient presque aussi tranquilles la nuit que le jour. Les marchés étaient libres, les greniers abondants : on ne redoutait plus la famine, et l'herbe avait cessé de croître sur les places publiques. Par ordre du pontife , des rues avaient été percées , l'université agrandie (5), les écoles multipliées, des hospices richement dotés, d'anciens aqueducs restaurés, quelques glorieux restes d'antiquité relevés. Si la paix avait régné en Italie , il est certain qu'Alexandre aurait le premier produit une partie des merveilles qui signalèrent les règnes de Jules II et de Léon X.

Gastiglione , Bembo , l' Arioste ont célébré la protection

(1) Roscoë , 1. 1 , p. 322. — FabronI , 1. c, p. 31-32.

(2) RayD., adann. 1503.

(3) And. Fulvio, de AntiquUatibus Urbis, 1. ii. — Paul Gortese, de Cardinalatu , 1. ii.

MORT DE PIERRE J>E HiDIGIS. 233

que ce pape accordait aux lettres (1). Ingbirami, envoyé comme nonce , en 1494 , k la cour de Maximilien , empereur d'Allemagne , avait été nommé chanoine de Saint^Pierre par le pontife, et décoré du titre de prélat (2). Thomas Inghi* rami , qui devait sa fortune littéraire k Laurent de Médicis, accueillit avec empressement le fils de son bienfaiteur, et contribua sans doute k effacer de l'esprit d'Alexandre YI les préventions que le pape avait conçues contre Jean de Mé* dicis. De son côté, le cardinal évita soigneusement de se compromettre et réussit k se faire oublier, en se mettant k Tétude de l'antiquité avec une ferveur toute juvénile. Amoureux du vieux monde latin , il se levait , le matin , avec le soleil, et, après avoir entendu la messe, venait frapper k la porte de son secrétaire endormi , qu'il réveillait au bruit de ces vers d'Ausone :

Mane Jam clarum reserat fenestras, Jarn strcpit nidis vigilax hirundo :

Tu yelat prlmara , mediamque noctem , Parmeoo, dormis.

£t tous deux s'acheminaient vers quelques-unes de ces vignes qu'on fouillait alors, attentifs k toutes les bonnes fortunes que la pioche réservait aux explorateurs. La statuette qui reparaissait k la lumière était saluée par un double cri de joie , et célébrée souvent , le soir, par le cardinal et son secrétaire. Après l'avoir généreusement payée, ils la lavaient soigneusement de ses souillures séculaires et la transportaient comme une relique dans le cabinet du prélat, où bientôt arrivaient, avertis, une foule d'archéologues,

(1) Uberto Foglietta, Clarorum Ligurum elogia, p. SS.^Oldoin., Add. ad Giaccon , t. m , p. 249.— Tommaso Inghirami , Orat., p. 82.

(2) Roscoc , Vie de Laurent de Médicis , 1. 1 , p. 176.— Vie de Léon X, t. IV, p. 154.

234 JIIOBT M FtERU M ttÉMOra.

d'humanistes» de sculpteurs, desavants, qui cherchaient son nom f le trouvaient qudquefois , lui en donnaient un le plus souvent, et chantaient sa r^urreciion ea vers grecs ou latins. Douces jouissances qui ne pouvaient inquiéter Alexandre YI ! Le pape avait fini par s'attacher au car* dinal ; il avait raison , car l'adc^cent était un modèle de vertus (4).

Nous avons dit comment, à l'expulsion des Médicis, la beUe biUiothèque fSormée dans le palais de la Via Larga par Laurent le Magnifique fut dévastée ou dispersée; Bernard Ruccellaï, témoiu oculaire, a pleuré la perte de tous ces beaux trésors comme celle d'une fiUe bien-aimée (â). Quelques manuscrits, échappés par une sorte de miracle à la fureur du peuple , furent transportés au couvent de Saint- Marc. Mais, en i496, la république ait besoin d'argent et les mit en vente. Les moines les rachetèrent au prix de cinq mille ducats ; c'est une bonne action : mais les livres avaient encore d'autres dangers k courir. Savonarole, k chaque grande colère d'Alexandre , en choisissait un des plus beaux dont il faisait présent au favori de Sa Sainteté; la colère revenait, et les manuscrits s'en allaient de Florence. Alors quelques jeunes gens de famille se constituèrent gardiens de la bibliothèque, et prirent le parti de transporter les livres au palais de la Seigneurie, pour les mettre k l'abri de

(l) Cùm eoim vltam moresqae taos ab ineunte sBtate considero; cùm casiisslmè superatam adolescentiam , juventutem actam gravissimè «tque sanctiBSimè ; cùm prœtereà )ntU6or quanta animi fortitadioe atqoe constanttà paupertatem diuturnamqaeexiHum toleraveris; quà pradentift, errore fortassè aliquo, gravent tibl adverearium pontificem maximum Alexandrum deduxeris facilitale lu& et Buairissimis moribus , ut non modo odium dfssimulare Tellet , sed etiam ad decllnandam inyidiam se tibi cuperet habere amieisaimura, etc.— Oreg. Gortesli Episi. fam., ep. ad Léon. X. Ven., 1573.

W De bello Itallco. — Alclonius , de exUio.

JIÛBT DE FIE&RE US «ÉDIGIS. 23S

Teuvie et de l'iiisulte. Après la mort de Savooande » ils rentrèrent an couvent de Saint-Marc, quand les dominicains, pressés par le besoin , résolurent de s'en défaire. Le cardinal^ pour ne pas effi?ayer le gonfolanier, les racheta , mais un k un : Soderini eût pu les voir passer sous ses fenêtres ; il fermait les yeux.

Le cardinal eut donc sa bibliothèque peu nombreuse , mais bien choisie , et qu'il enridiit de toutes les belles éditions jd'auteurs grecs et latins publiées m Italie depuis l'invention deTimprimme. Bibbiena eu fut nommé conservateur : il fal*lâit bien récompenser la fidélité de ce bon jeune homme , qui depuis dix ans servait au cardinal de compagnon de route , de secrétaire, de copiste, de lecteur, de camérier; qui se connaissait en peinture, improvisait, sténographiait, faisait des sonnets et des odes, et, au besoin, remplissait la charge de dief d'office quand son maître domtait k dtner (1).

Médicis eut bientôt sa petite cour k Rome, formée d'àmes d'élite, ne vivant et ne parlant que de ruines , d'antiquités, d'arts et de lettres.

Pendant qu'il assiste aux fouilles du Campo Yaccino, qu'il rassemble dans -son musée ses conquêtes archéologi* ques de chaque jour; que le soir, fatigué de ses longues courses k travers les ruines de Rome , il relit , pour se délasser , quelques-uns de ces poètes latins que ses précepteurs lui apprirent k vénérer ; qu'il écoute dans une douce extase les vers d'Inghirami , il rêve au rétablissement de sa maison. Il n'a qu'une pensée, c'est de rentrer dans le palais de laYiaLarga, construit par M ichelozzi. Jamais enfant n'aima son père avec une plus ardente tendresse : comme il serait heureux le jour oii il pourrait entendre crier dans la Via Larga : PaWe/Paf/e/ Pierre, son frère, est tourmenté du

(1) GasUglione, il librode] Corteglano, passim.

256 MORT DE PIERRE BE KEDIGIfl.

même désir. Il a beau chanter» et quelquefois même en grand poète , l'image de sa chère Florence est toujours Ik qui Texcite, le presse, et le pousse a tenter de nouveau la fortune. Cette fois il a su mettre dans ses intérêts le plus grand capitaine de Tépoque, César Borgia. Pauvre fou, qui ose se fier k un homme tel que le Valentinois! César, au commencement de 1500, s'avançait donc vers Florence pour y rétablir les Médicis (1). Il était k la tête de 7,000 hommes d'infanterie et de 1,000 chevaux environ (â). A Barberino , Bentivoglio l'attendait avec 200 hommes d'armes et 2,000 fantassins (3). Mais, au lieu d'attaquer la ville, qu'il aurait pu facilement emporter , il se mit k négocier.. Pierre Soderini comprit que César vjoulait se faire acheter : il lui donna de l'or , et César s'éloigna (4).

Mais, l'argent dépensé. César reparut (1502) avec une armée plus nombreuse que la première , oii tout ce qui savait manier la lance en Italie s'était empressé de s'enrôler. Chaque jour amenait sous les drapeaux de Borgia des capitaines renommés : c'étaient Yitellozzo Yitelli, François des Ursins , Pandolfe Petrucci , Jean-Paul Baglioni , Oliverotto da Fermo (5). Ces chefs de condottieri éblouissaient les regards , tant leurs yêtemeuts étaient brillants : ils montaient des chevaux napolitains qui fendaient l'air , et leurs épées étaient d'un acier trempé k Damas même. On eût dit qu'ils allaient k quelque partie de plaisir , et c'en était une pour eux que de voir les villes , k leur approche , empressées de se soumettre. Cortone, Anghiari, Borgo San Sepolcro,

(1) Aug. Vespacci , ep. ad Nie. Mach. apad. Band. Coll. Vet. Mon., p. 62.

(2) Gaîcc, lib.v.

(3) Masse, Hist. de César Borgia, p. 192.

(4) Nerli , 1. c, I. v.

(5) Roscoê , 1. 1 , p. 346.

Arezzo , n'osèrent pas même se défendre. Jamais Florence n'avait couru de si grands dangers. Pierre pouvait espérer d'être enterré près de son père dans l'église de Saint- Laurent.

Mais Soderini veillait. Tout récemment louis XII avait promis sa protection \i la république (i) : le moment était T^u de rappeler au monarque ses engagements, et Soderini se chargea de cette mission. Il devait réussir, car , si Borgia s'emparait de Florence , le sort de l'expédition de Louis XII était compromis. Supposons que, comme Char* les VIII j il soit obligé d'abandonner l'Italie ; le Yalentinois , avec ses condottieri , pouvait lui barrer le chemin des Alpes. Le roi , qui se trouvait k Milan , sur-le-champ détache un corps de troupes qui reçoit l'ordre d'attaquer Borgia s'il refuse de quitter la Toscane (2). Le Yalentinois , cette fois , ne demande pas qu'on lui fasse un pont d'or pour s'éloigner; une simple menace du monarque suffit. Alors Florence , dans l'ivresse du double succès obtenu par Soderini, lui décerne le titre de gonfalonier k vie , c'est-k-dire qu'elle se donne de plein gré un autocrate.

Soderini représentait le parti de la laine , c'est-k-dire la bourgeoisie ; c'était un homme modéré , qui aimait les lettres sans les cultiver (3) , et qui habitait alors une petite chambre toute modeste près du pont alla Garraja. On lui donna pour représenter la république cent écus d'or par mois , environ douze cents francs de notre monnaie.

Quelques mois après , Alexandre YI mourait. N'interrompons pas notre récit pour quelques pages qui restent k l'histoire de Pierre de Médicis.

(1) Lanig , CkMlex Italiœ diplomaticus , 1. 1 , p. 1 1424 f2] Ammlrato, Nardi, Roscoê, (3) Nerli , 1. c, 1. v»

258 MORT BE PIEREE DE MéoiGlS.

Par pitié, qu'on nous dise le parti que doit prendre le malheureux banni? Tornabuoni, del Nero, ont péri d'une mort ignominieuse pour avoir conspiré en sa faveur ; Yitelli a payé de son sang un mouvement de compassion pour le proscrit ; le ciel a par deux fois arrêté aux portes de Florence le prétendant que Borgia vient de trahir indipement. Du moins, s'il est malheureux , il a montré dans sa mauvaise fortune du courage et de la constance. Il n'y a plus que la mort qui puisse le délivrer; il la veut, mais une mort de soldat. Il s'engage donc, le 29 décembre 1505 (1) , dans l'armée française , oii pendant quelque temps sa place est aux avant^-postes. Sur les bords du Garigliano , Âlviane était venu attaquer la Trémoille; l'action fut chaude et longtemps disputée , mais les Français durent céder.

Enveloppé dans la fuite de la Trémoille , Pierre frète une galère qui va le transporter avec quatre pièces d'artillerie k Gaëte , qu'il veut empêcher k tout prix de tomber dans les mains de Gonzalve, général espagnol; mais le bâtiment sombre et s'abîme dans les flots. Le lendemain , la mer jeta sur le rivage le corps du proscrit, que quelques m<nnes déposèrent dans une tombe solitaire, où rien ne rappellera le souvenir du fils de Laurent , pas même la devise que Politien, en des jours plus heureux, avait composée pour son élève et son ami :

In viridi tcneras exarit fiamma medullas (3).

Ainsi finit misérablement , en face du château de Gaéte , Pierre de Médicis, que Valériane (Bolzani) a. bien eu raison de placer parmi les lettrés malheureux (S). S'il filit mort

(1) Maratori , Ann. d'il., t. x , p. 25.

(2) Ammirato , Ritratti , ec., in Op.^ t. m, p. 62.

(3) Val. De litter. infelicitate, lib. il , p. 1 13.

dans le palais de ses ancêtres , au milieu de ces beaux livres qu'il aimait et lisait, entre les bras de quelques humanistes, mnme son père , l'histoire aurait été moins sévère envers lui; elle flatte ceux qui meurent sur le trône, et n'a pas même de pitié pour qui finit obscurément dans l'exil.

Page 1