CHAPITRE XI
Origine de la puissance temporelle des papes. — État de Rome à l'avéncment d'Alexandre 'VI.— Il est certain que le pape s'opposa à Texpédltion de Charles Vlll.— • Len barons romains s'allient à l'étranger. — Avec leur existence politique. Boom ne pouvait plus être gouvernée. — Guerre que leur déclare Alexandre. — Borgia est l'instrument dont le pape se sert pour se défaire de ses vassaux rebelles. — Exécution de Sinigaglla. — Mactilavel auprès de Borgia. -^Conduite de i'^bistoricn.
— État de Rome après la destruction des barons. — Caractère et polllique d'Alexandre VI. — Examen critique de quelques-unes de ses actions. — Conduite du cardinal de Médiols sous le pontificat d'Alexandre. — Ses occupations littéraires.
— Mort d'Alexandre. — Vie IIJ.
Si quelques actes de la politique d'Alexandre VI out été justement condamnés par l'histoire , il eu est d'autres qui doivent obtenir ses sympathies, pour peu que, dans l'appréciation d'un fait , elle sache tenir compté des mœurs de l'époque oii ce fait s'accomplit. D'abord , ce fut une belle idée que conçut Borgia , k son élévation au pontificat , d'arracher le patrimoine de l'Ëglise aux factions diverses qui en compromettaient le repos.
Alors , comme aujourd'hui , il y avait dans le pontife romain deux royautés soumises Tune et l'autre a une double mission dont il doit poursuivre le triomphe par des moyens d'ordre spirituel et d'ordre temporel. Quand éclate une de ces grandes révoltes de l'esprit , connues sous le nom d'hérésies , le pape , pour la combattre , a des armes que le Christ même lui donna. Si la vérité est une , il doit exister dans le monde des intelligences un pouvoir souveram constitué de Dieu pour la faire triompher. De la ces foudres
doDt la papauté s'est souvent servie pour sauver l'unité , et connues sous le nom d'anathème , d'interdiction , d'excommunication. L'histoire, quand elle ne ferme pas les yeux k la lumière , est Ik qui témoigne des services que la papauté rendit k la civilisation , dans ces luttes contre la force brutale , représentée au moyen âge par quelques mains portant l'épée impériale. II faudrait nier le soleil pour ne pas reconnaître que y dans les longues disputes de l'Empire avec le saint-siége , le progrès , la liberté , l'idée en un mot , ont été glorieusement soutenus par le souverain pontife. Si le droit n'a pas succombé, c'est que le pape, dans son héroïque résistance, le tenait abrité sous sa triple couronne. Quand on étudie sans esprit de parti le long antagonisme de l'Empire et de la papauté , il est impossible de nier que si l'aigle impériale l'eut emporté, c'en était fait de la nationalité non pas de l'Italie seulement , mais de bien d'autres Étals. Le protestantisme , quand il a pour organes des intelligences comme Muller et Ranke, ne fait pas difficulté de convenir qu'au moyen âge l'opprimé qui voulait échapper k la tyrannie d'un mattre impitoyable allait se mettre en sûreté k l'ombre de la tiare ; et Ik , dit l'auteur de l'Histoire des Hohenstaufen, la colombe ne craignait plus ni l'œil ni les serres de l'aigle. Âleandro, k la diète de Nuremberg, a merveilleusement éclairci la question touchant l'origine de la souveraineté temporelle des papes. Le thème de quelques-uns des plus beaux chapitres du livre de M. de Maistre se trouve dans le discours du nonce apostolique. Âleandro prouve que cette royauté est une institution populaire , qu'elle est le prix d'une insurrection de l'esclave contre un despote, qu'elle est une conquête toute sociale. Il fallait que le pape eût une royauté terrestre , autrement le monde serait retombé dans la barbarie, sous un histrion lombard qui eût gouverné l'Église ; alors Rome^ remarque MuUer, eût cessé
S42 AUSXAMimE VI.
d'exister (1) » et serait allée , soivaat l'expression da poëte » où vont les nations destinées a mourir :
Pet me si va ira la perdata gente.
M. de Maistre a dit que la souveraineté ressemble » de sa nature, au Nil, qui cache sa tête (2). Du moins la papauté montre la sienne. Il n'est pas besoin de l'œil de la foi pour l'apercevoir distinctement k travers cette atmosphère de corruption et de bassesse, de sang et d'iniquités que les empereurs grecs répandent sur leur passage en Italie , eux ou leurs lieutenants. Un jour, il arriva que le peuple se lassa de ces maîtres barbares qui l'opprimaient ou le vendaient , et qui , le danger venu , se cachaient honteusement et l'abandonnaient aux fureurs d'un soldat. Alors, en levant les yeux, il aperçut k ses côtés le monarque spirituel que lui avait donné le Christ en mourant. Il le vit écrivant k Léon : • L'Occident a les regards tournés vers notre humilité , venez venger les injures de vos sujets ; » une autre fois : — • que votre clémence impériale , comme elle l'a si souvent promis , défende et sauve l'Italie (3). > Et Léon iie venait pas. Or le pontife nourrissait ce peuple dans les temps de disette , le défendait contre les agents du fisc impérial , prenait soin de la moisson du pauvre , veillait sur l'orphelin , apprenait k lire k l'enfant , protégeait la veuve, et payait les dettes du débiteur malheureux (4). Dans un élan admirable de reconnaissance , le peuple dit k son pasteur : Sois mon maître sur cette terre. Estrce que l'origine
(1} Voyage des papes.
(2) Du Pape , liv. ii , cb. vi.
(3) Deprecana iroperialem cleraeotiam ut , Juita id qdod et sspiùs scripserat, cum exercitu ad tuendas has Itatis partes, modis oamibua adVehiret.— Cité par M. de Maistre , Uv. ii , cb. vi , du Pape.
(4)0rsi,deU Origine del' dominio de' Romani ponteûci. Rôma,
ALEXANDEE VI. 343
de cette royauté temporelle n'en vaut pas une 'autre ? Elle n'a coûté ni sang ni larmes ; c'est le verset du Magnificat mis en action : Deposuit patentes de sede^ et eœaltaviî humiles : les puissants qui l'oppriment , lui pauvre peuple» le faible qui le sauve du despotisme. Constantin abandonna Rome et son patrimoine au pape , c'est-k-dire qu'il reconnut la souveraineté déléguée par le peuple. Qu'on dispute sur l'authenticité de cette donation ; qu'on cherche sur l'autel de Saint-Pierre , sans le rencontrer , le parchemin où elle fut écrite ; que le poète en retrouve les titres dans la lune » parmi les prières des méchants, les soupirs des amoureux » les couronnes des souverains dont la mémoire s'est perdue » les vers composés k la louange des grands, et qu'il chante :
Di varj fiori ad un gran monte passa , Ch* ebbe già buon odore , or patia forte ; Qoesto era H donc , se perô dir lece, Che Costantino al baon Silvestro fece (1).
Que nous importe , si Lombards , Hérules , Grecs , Francs , Italiens, tous ces peuples d'origine diverse, rassemblés k Rome , comprirent la nécessité de déposséder des fantômes d'exarques, lâches ou imbéciles, que le hasard leur avait livrés pour maîtres , et de se donner en corps , comme ils l'étaient en âme, au pontife de Rome, depuis longtemps leur souverain de fait? Est-il une plus sainte légitimité? Prétextât disait k Damase , pape : c Fais-moi évéque de Rome , et je me fais chrétien. » (Hier. Ep.)(2).
Or, k l'époque où Borgia prit le nom d'Alexandre VI , cette royauté temporelle , délégation spontanée du peuple ,
(1) on. far., cant. 34 , st. 80.
. (2) Bl. de Saint-Priest, Histoire de la royauté eonsid. dans ses origines, in-8o, t. l,p. 294.
n'existait presque plus que de nom. Quelques familles patriciennes avaient fini par usurper le patrimoine de Saint- Pierre ; mais cette fois l'usurpation ne ressemblait pas au Nil, elle montrait sa tète : reine capricieuse, despote , inhumaine, qui changeait la ville éternelle en un repaire de brigands , ob, en plein soleil , elle rançonnait l'étranger et le regnicole.
Dans l'oraison funèbre d'Innocent VIII , Tévêque Leonelli disait aux cardinaux : c Hàtez-vous de choisir un successeur au pape décédé , car Rome est k chaque heure du jour le théâtre de meurtres et de rapines (1 ) . >
Quelques semaines s'étaient k peine écoulées depuis la mort d'Innocent , que déjk, d'après le témoignage d'Infessura , plus de deux cents homicides avaient été commis dans les murs de Rome (2), par deux ou trois familles qui avaient le privilège du sang et de l'impunité; car Rome leur appartenait. Le séjour prolongé des papes k Avignon , le schisme qu'on vit éclater lors de leur retour en Italie , les débats scandaleux des Pères de Bâle, avaient admirablement servi les intérêts des grands vassaux du saint-siége. A l'abri du châtiment, feudataires ils s'étaient constitués souverains indépendants. C'est ainsi que les Malatesta s'étaient approprié Césèue ; les Riarii , Imola et Forli ; les Manfredi , Faenza ; les Sforce , Pesaro ; les Bentivogli , Bologne; les Baglioni, Pérouse. Quand Charles VIII descendit en Italie, la plupart de ces grands seigneurs vinrent offrir leurs services au vainqueur. Ce n'est pas la faute d'Alexandre
(1) Pap. Masson. libri sex^de Epiecopis arbis qui romanam Eeclea* rexerunU Paris, in«4o, 1686. — Rayn., Ann. ceci., t. xix, p. 412.— Colod., 169a , in-folio.
(2) A die extremâ inflrmitatis lonoceotli , usque ad ejus (Âlexandrl) coronationem , plus quam ducenti et viginti homines diversis locis et temporibua interfecti (uerunt.— Infessura, Ann. eccl. Raynaldi, p. 414,
t. XIX.
si Charles franchit les Alpes. Nous savons aujourd'hui , grâce aux savantes recherches de M. Rosmini, que le pape essaya y mais vainement, d'empêcher l'alliance de Louis le More avec Charles VIII. Il proposait k Sforce une triple alliance entre Rome, Milan et Naples, qui certainement eût rendu l'invasion impossible (1). Deux maisons puissantes hâtèrent , par leur défection , l'occupation de Rome : c'étaient celles des Colonne et des Ursius, qui livrèrent ainsi, par une lâche trahison, le patrimoine du saint-siége. Au besoin , les Ursins et les Colonne étaient sûrs de trouver un refuge dans les États de Venise , car la politique de cette république était intéressée k ce que Rome n'eût jamais qu'un pape débile et infirme (â). Alexandre VI dissimula son ressentiment , et attendit patiemment le moment de la ven« geance. César Borgia fut l'instrument dont il se servit pour châtier la félonie de ses vassaux.
Quand on a vu dans la galerie Borghèse , k Rome , le portrait de César, peint par Raphaël , on devine aisément
(0 Voici ane lettre citée par M. Rosmini, dans sa Vie de Trivulcd ( magDo Trivulzio ] , qui ne laisse aucao doute sur les intentions d'Alexandre VI.
• Duc! Bari. — III. Etc. slgnore Mi ha parlato in questa sen-
tentia, che essendo sempre stato el desiderio suo de conservare la quiele, è continuamente stato di parère che la unione del re de Napoli con la Exceilentia vostra conjuncta con la Beatitudlne sua avesse a portare questi eflTecti... Et perd la Beatitudlne sua voleva ne scri- Tessi a la Exceilentia vostra et da sua parte la confortassi stretta* mente a questa unione, et a considerare le provision! opportune per impedire la venuta del Francesi In Italla. — Romae , 29 Janv. 1494. Frater et fliius , Ascanius Maria cardioails Sfortia, vicecomes S. R. E. Yicecancellarius. •
(2) 1 Venitianl si servivano de' baroui dl Roma , Il quall , essendo dlvisi in due factlonl Orsini et Colonnes!, sempre v' era cagione di scandaio tra loro , et stando con l'arml In mano In su gii occhi del ponteflce, tenevano il pontiÛcato»debole et Inferrao.^Macch., il Principe , cap. XI.
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que cette trahison ne restera pas impunie. C'est bien là le héros de Machiavel , portant avec grâce Tépëe et la cotte de mailles : on dirait m de ces vieux Suisses qui frappaient si rudement k Morat les Bourguignons de Charles le Téméraire. Ce front large oii serpentent quelques rides précoces , cet œil noir voilé par des cils qui se dressent comme les défenses du p(H*c^pic » cette barbe rousse et chétive , ces deux angles faciaux qu'une peau transparente accuse énergiquement » dénotent , s'il faut en croire la science de Lavater» une àme qui joint la ruse k la prudence , la vigilance k l'activité, le courage k la cruauté : serpent et lion.
La devise de Borgia est magnifique : Aul Cœsar aut nUiil.
Les Colonne , qui y les premiers , avaient trahi les intérêts du saint^iége , furent les premiers châtiés. En vain, pour échapper au ressentiment du pontife, avaient-ils placé leurs fiefs sous la protection du sacré collège; Alexandre avait lu Tacite, et savait le secret de ne jamais trembler. Aussi les Colonne furent-ils obligés de venir en suppliants déposer dans le bassin d'or du saint-père les clefs de leurs forteresses. Pendant que le cardinal , leur parent , rachetait son salut par l'abandon de la riche abbaye de Subbiaco , les Savelli, alliés des Colonne, obtenaient leur pardon k la même condition, en se dépouillant de leurs richesses en faveur du pape (1).
Puis vint le tour des Ursins , ces feudataires de l'Eglise , serpents au dard plein de venin, comme les nomme le poëte (2). Eux, leurs parents, et leurs confidents, le duc
(1) Galerie uniyerselle des hommes qui se sont illastrés dans l'empire des lettres , depuis le siècle de Léon X Jusqu'à nos jours , art. Alexandre VI, p. 4 1, in-4o, Paris , 1787.
(2) Qu^sU serpenti ,
Di yelen pieni. Magh., Deo^d., I, i.
ALEXÀmRB VI. 247
deGraviàn, Yitellozzo Vitdli, P. Baglioin» Oliveretto da Ferino, rëupis k Péronse, sougeaieot k secouer le joug du vieux pouûfe , k se déclarer indépeadants , k recommencer cette existaice de grande route qui leur convenait si bien. César Borgia , abandonné de ses soldats , trahi par ses lieutenants , pour la première fois de sa vie , sentit un frisson de frayeur (i), quand un mauvais ange , le poète même dont nous venoos de paorler, Machiavel , alors secrétaire de la répid)Uque de Florence , vint le tnmver k Imola. Que se passa-t-il dans cette entrevue? L'historien n'en a dit mot. Seulement on sait , k n'eu pas douter, que le Yalentinois reprit courage , et conçut sous l'œil , et peut-être sous Tinspiration du FlorenUn (2) , le drame de Sinigaglia , oii la plupait des conjurés de Pesaro allèrent sans armes , comme de véritables enfants , se livrer aux lacets du bourreau , que César menait dans toutes ses expéditions.
Madiiavel a consacré k cette sanglante exécution de Sinigaglia un chapitre auquel il a donné pour titre : c Des particuliers que la fortune , la faveur ou la force âève au pouvoir souverain (3). > Assurément on ne devinerait pas , k ce titre , qu'il va déa*ire une scène si {deine de douloureuse émotion. Du reste il eo parle comme il eût fait d'une expédition des Vobques » sans aucun battement de cœur : pas une parole d'indignation contre César; pas une larme aux victimes ! Des morts , il dit — qu'ils furent assez dupes pour se noettre entre les mains du Yalentinois; du Yalentinois , — qu'ayant exterminé les chefs de la iaction des Ursins, et fait ses amis de leurs partisans , il créa de solides fondements k
(1) Pieno di paura. — Roscoê , 1. 1 , p. 3&6 , note.
(2) PolUico ràffinato che è forse Btato complice di alcanl di qoefttl deUtti, o almeno d' è stato la cagione in fonadei pervenl tuoi priocipj. — Luigi Boflsi , Vita di Leone X , trad., ec.« t. m , p. 31| nota.
(3) Du Prince , ch. v.
sa puissance (i). D y a id iin mystère psyehologiqoe qui semble d'abord inexplicable. Cherchez on coeur qni ne balte de pitié ou de colère au rédt d'une si horrible trahison ; un œil qui ne se voile de larmes? vous n'en trouverez pas. Un jour il prend envie k Machiavel de donner le récit complet de ce qui s*est passé k Sinigaglia , et il écrit vingt pages oii vous ne surprendrez pas » chez le narrateur , un mouvement de pitié (â). Une semblable insensibilité chez Machiavel luimême n'est pas naturelle. Si sa narration est sans coolenr , c'est qu'il a pris part , comme conseiller, au drame qu'Q raconte.
Florence se hâta d'envoyer k Borgia Jacques Salviati , un de ses plus grands citoyens , pour le féliciter. Du moins ici Machiavel nous vient en aide pour commenter la joie de la république, en nous rappelant ce que nous savions déjk, — que la plupart de ces condottieri , sacrifiés avec une si froide cruauté, étaient perdus de débauche, souillés de toute espèce de crimes , et la terreur de Florence (3). L'un d'eux, Oliveretto , un an auparavant , jour pour jour , avait invité son oncle Jean Fogliani k un repas du soir , et , le repas fini , l'avait conduit dans une chambre voisine de la salle k manger, où des soldats armés l'avaient poignardé. Le crime commis , Oliveretto monte k cheval , parcourt Fenno , force le palais du gouverneur , tue les partisans de son oncle , et arbore son étendard sur les murailles de la ville (4). \itel-
(0 Mach., Ib.
(2) Descrizione del modo tenoto dal daca Valentino nello ammaizare Vitellouo Vitelli, Oliveretto da Fermo, il signor Pagolo, et il duea di GraviDa Orsini.
(3) Razxi, ViU di Pietro Soderini, p. 7, Padova, 1787.— Les historiens avouent que ce meurtre réjouit les habitants de Florence : « Reslô allora la città, morli cosloro , molto sicora da quelli suoi nemicl , che tante e sispesso la travagliatano. • — Nerli , Gomm., lib. rv, p. 85.
(4) Machiavel , du Prince , ch. vi.
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lozzo , ëtranglé par Borgia , était, au témoignage du même écrivain , le mattre d'OIiveretto dans l'art de la guerre et de l'homicide (4). Le titre du chapitre oii l'homicide d'OIiveretto est raconté dit quelque chose au moins ; il est ainsi conçu : c De ceux qui arrivent au trône par des crimes. > On voit bien que Machiavel n'assistait pas au repas de Fermo.
Si , comme cet historien fataliste , on n'appréciait un fait que par ses influences heureuses , on devrait applaudir sans murmure k ces grands coups dont César Borgia frappa quelques membres de la famille des Ursins ; mais le crime « qu'il profite ou non k la société, est toujours une violation des lois divines. II est certain que ces vicaires du saint-siége, si misérablement assassinés , étaient un obstacle k cette unité dont l'Italie avait un si pressant besoin pour chasser l'étranger ; qu'ils contribuèrent par leur révolte contre Alexandre a l'envahissement du pays ; qu'ils prêtèrent aide et protection au monarque français ; qu'enchaînée par eux, la papauté , ni comme reine spirituelle , ni comme reine temporelle, ne pouvait accomplir ses devoirs, gênée qu'elle était dans chacun de ses mouvements et de ses actes par des feudataires qui s'étaient constitué une souveraineté indépendante. La plupart de leurs fiefs, ils les tenaient de la bienveillance du souverain de Rome , et ils se servaient de ses dons pour le vendre et le trahir. Quand ils le voulaient , ils pouvaient affamer le pape , les cardinaux et les habitants de la Romagne. A peine Alexandre VI a-t-il pris les rênes du pouvoir, que l'abondance renaît dans Rome, que de la Sabine on peut y venir vendre sans crainte ses denrées ; que personne n'a plus peur de mourir de faim comme autrefois* Avec l'existence de tous ces demi-monarques , aux portes
(I) Machiavel , du Prince , ch. vi. — Gulcc, 1. v»
méœe de la capitale , toute justice était devenue impossiUe ; il suffisait à ces exarques d acheter, au prix de quelques miUiers de ducats , la omsci^ce des juges pour s* assurer d'avance Timpunité de ces grands méfaits qui attristaient rhumanité. Ce n*est pas la bonne volonté qui manquait a bnocent VIII, mais la santé; Yisoe était belle, mais le corps débile. Sous Alexandre VI , le pauvre comme le riche put trouver des juges a Rome ; peuple , soldats , citoyens se m(»)trèrent attachés au pontife, même après sa mort, parce qu'il avait des qualités vraiment royales.
La nuit, Alexandre dormait k peine deux heures; il passait k table comme une ombre (1) , sans s'y arrêter ; jamais il ne refusait d'ouïr la prière du pauvre ; il payait les dettes du débiteur malheureux , et se montrait sans pitié pour la prévarication.
Pour juger une vie oii l'ombre trop souvent se mêle a la lumière , il faut bien se garder de s'en rapporter aux pasquinades d'un poëte de cour comme Sannazar , dont l'épigramme , du reste , est aujourd'hui contestée ; au témoignage de Guicchardin , qui ne dissimule pas sa haine toute florentine pour les Borgia ; encore moins au journal d'un Allemand qui , en véritable Teuton , cherche toujours k prendre en défaut l'homme du Midi : on risquerait de s'égarer. Temps affreux que ceux oii vécut Alexandre, oii l'épigramme fait souvent l'office du poignard, et la poésie, de l'histoire. La postérité a fait justice de plus d'une accusation dont on a flétri la mémoire de ce pape. Voltaire l'absout, dans sa dissertation sur la mort de Henri IV, de l'empoisonnement du cardinal Gometo , que luf impute Guicchardin. L'auteur de la Galerie universelle (2), malgré
(1) Ne andava motto tardi la notte in letto, era dl pochissimo sonno e di manco cfbo. — Panvinio.
(2) Art. Alexandre VI.
se£i penclunts philosophiques, s'est permis de rire de ces soupers de Trimaldon auxquels Burcbard le fait trop souveot assister. Roscoë, l'anglican , refuse de croôre, par de bonnes raisons, au coounerce incestueux que le grand jour* naliste de l'époque lui prête avec la belle Lucrèce (1). Mura* tori a démontré , d'après une autorité décisive, celle de l'anobassadeur de Ferrare k Rome , que la mort du pontife ne fut point occasionnée par le breuvage qu'il destinât , suivant Gordon , k quelques cardinaux. Et , tout récenunent, un critique romain, M. de Mathias, a mis a nu l'absurde mensonge de Giannone qui lui fait empoisonner Gem , le frère 4u sultan Bajazet, mort dedyssenteriekCapoue, dans le camp même de Charles VIII (2).
Qu'on nous donne un Iiomme de lettres d'une vie irré<* procbable , et k l'aide de quelques pages en vers écrites k Florence ou bien k Naples , il nous sera facile de prouver que cet ange de pureté ressemblait k l'un de ces moines allemands que Luther , dans un moment de verve ou d'humeur, chargeait de tous les péchés du monde. Qu'on ne s'y trompe pas pourtant, ce n'est point une réhabilitation d'Alexandre VI que nous tentons ici. Il y a deux personnalités en lui , le pape et l'homme : le pape a fait des œuvres adaiirables, nous les revendiquons comme historien au nom de la vérité ; l'homme est tombé souvent de bien haut ; cooime catholique, nous pleurons amèrement ces chutes.
A la cour du pontife vivait un maître de cérénK>nies du nom de Burchard ou Burcard , Procope d'antichambre , qui
(1) Roscoë. Di88erti|tioii sur le caractère de Lucrèce Borgia.— Vte de Léon X, t i»p.373.
(2) Difesa di Àiessandre VI, spagnaolo, sul punto di accusa diretta a fer credere di aver eglt cooperato aU' ayvelenameDto di Gem , prio^ dpe ottomaoo. — Ann. di scienie rellgiose , comp. da Mons. de Luca , Roma , 1 842 , luglio-agosto, ^, ^
353 ALEXANDRE Yl.
a tenu registre de tout ce qu'il a vu, entendu, deviné, et le plus souvent imaginé (i). Â le lire, on croirait qu'il n'a pas quitte le pape un seul instant : il le suit k la chapelle , au consistoire, k table, au lit; la nuit n'a pas d'ombres dont il n'ait percé l'obscurité. C'est un être qui ne croit pas k la vertu, et qui, k l'aide d'un ducat, explique ordinairement une bonne pensée, une bonne action. Jamais romancier ne se joua avec une naïveté si bouffonne de la crédulité de ses lecteurs. D'Alexandre VI , la dissimulation personnifiée , il a fait un héros de mélodrame qui vient afficher ses débordements aux yeux de Rome tout entière. Qu'un cardinal meure, il regarde dans le breuvage du malade, et presque toujours il y trouve des traces de poison. Pourquoi ce poison? C'est parce qu'Alexandre voulait s'emparer des dépouilles du prélat. Voltaire s'est spirituellement moqué, en sa qualité de poète tragique , de cette violation des premières règles de l'art dramatique, c On prétend, dit-il, que, dans un pressant besoin d'argent, Alexandre voulut hériter de quelques cardinaux ; mais il est prouvé que César Borgia emporta cent mille ducats d'or du trésor de son père après sa mort : le besoin n'était donc pas réel. D'ailleurs, comment se méprit-on k cette bouteille de vin empoisonné qui, dit-on , donna la mort au pape? Si , quand le pape mourut , cette cause de sa mort avait été connue , elle l'eût été par ceux-lk mêmes qu'on avait voulu empoisonner ; ils n'eussent point laissé un tel crime* impuni ; ils n'eussent point
(1) Le Journal de Burcard ou Burchard est écrit en latin. Le Z>tarium concernant Alexandre VI fut trouvé dans la bibliothèque de Berlin en 1707 par la Croze, et imprimé par J.-G. Eccard à Leipsig » en 1723, dans le tome ii de son Corpus historieum medii œvi, in-fol. Leibnitz a donné un abrégé du Journal de Burcard dans son Uisioria areana, ieu de vUd Mex, Vl^ Han., 1696, in-4o. Voyez, pour ce qui concerne l'auteur et ses différents ouvrages , Notice des mannscrlU de la bibliothèque du Roi, 1. 1, p. 68-130, in-4o.
souffert que César Borgia s'emparât paisiblement des trésors de son père II n'est pas difficile d'inventer quand
on accuse. > Si l'on pouvait croire k la narration de Burcbard, Alexandre VI aurait été vraiment frappé d'idiotisme. Ce serait un Cassandre de comédie , cherchant exprès le grand jour pour rendre une ville , un pays » un monde entier témoins de ses folies; un crétin de la Maurienne étalant sur le grand chemin ses dégoûtantes infirmités. Jamais bonne femme ne fit , comme le mattre des cérémonies , des contes k dormir debout. On dirait que , pour remplir ses pages de chaque jour, il faisait le métier de facchino, courant les rues , les hôtelleries , les marchés publics , les boutiques et les étalages ; et de tout ce qu'il avait entendu de la bouche de valets déplace» de servantes d'auberge» de palefreniers, de barbiers, formant le soir un récit qu'il appelait son journal. C'est dans l'œuvre posthume de ce fouilleur d'égouts, qui n'était pas destinée k voir le jour (1) , que beaucoup de nos historiens et de nos romanciers sont allés puiser , pour peindre Alexandre , des récits qu'ils nous ont donnés comme des documents officiels. Nous voudrions bien savoir comment ou doit s'en rapporter aveuglément au protestant qui s'est chargé de déchiffrer ce journal, véritable grimoire écrit, selon Paris de Grassi, par la griffe du diable, plutôt que par une main d'homme (2). Il y a quelques perles pourtant dans ce fumier de Burchard ; mais on prend bien garde de les en retirer. Ainsi ne dit-on rien de cet appel d'Alexandre
(1] NoUce des manascrits de la Bibliothèque da Roi, t. i, p. 121.
(3) Non solum non humanus , sed supra omnes bestias bestialissi» mua, Inhumanissimufl , invidiosissimus. Ëgit libros quos nemo intel* ligere potest, nisi diabolus, assertor ejus, aut saltem sibylla ; sic enimgifaris, id est characteribus obscurlssimis plnxlt, aut litterisalteraUs et obiitis flguravit , ut credam ipsum habuisse diabolum pro rapislA talis scripturs. 267. -r- Paris de Grassis, ex Diario ad annum
SSiA ALEX4NME Tl.
k la durëtientë t<mt entière pounr repousser le Turc qui menaçait rOeddent , et dont le triomphe eût entraîné la perte des lettres. C'est là eepoidant une noUe et glorieuse pensée ! Dans sa rigoureuse justice, le pape mit à contribution les trésors de ses cardinaux. Ascagne Sforce , riche de 50,000 ducats de rente , fut obligé d'en vser 3,er000 dauis la caisse instituée par le pape ; le cardinal de Médicis 600 seulement, le dixième de ses revenus annuels; Comaro ne dut rien payer, parce que, dit le journal de notre Allemand, il n'a pas de revenus : t Nullos habel reddiliis (1). » Or, ce Cornaro était un des cardinaux qu'Alexandre VI voulait empoisonner !
Le cardinal de MédicLs étudiait attentivement la politique d'Alexandre dans ses rapports avec les populations soumises a l'autorité du saint-siége, avec les princes alliés de la cour de Rome , avec Louis Xil , maître d'une partie de l'Italie ; de graves enseignements ressortaient de cette étude , qui ne devaient pas être perdus pour notre Florentin. Une chose certaine, c'est que les deux ou trois grandes familles qui tenaient captive la papauté mettaient en péril le pouvoir du souverain; que restituer h ces feudataires toutes les forteresses dont ils avaient été dépouillés , eût été pour les successeurs d'Alexandre une faute qui aurait compromis la fortune , et peut-être même le salut de leur royauté temporelle. L'esprit républicain s'était glissé dans Rome ; les lettrés en avaient hâté le développement ; l'existence de tous ces souverains campés autour de la ville éternelle en aurait provoqué le triomphe. Médicis pouvait juger de ses yeux les conséquences des coups portés, trop souvent dans l'ombre, h ces vicaires turbulents ; leur châtiment avait ramené la paix dans la cité , l'abondance dans les marchés , l'équité
(1) Roynaldl , Ann. eccl., t. xix , p. 489*
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dans les tribunaux , Tordre dans les finances : amâioratiras qne le prince n'aurait pu tenter sous l'œil de vassaux indisciplinés.
D'un autre côté, l'étude de la politique des Borgia, dans leurs relations avec les gouvernements de l'Italie , lui fournissait des leçons également utiles. Trop souvent le souverain temporel avait eu recours k la ruse : le temps des finesses diplomatiques était passé ; il fallait que le prince pût avouer ouvertement chacun de ses actes. Que si la nécessité le forçait de recourir aux armes , il devait la subir comme une loi imposée par l'esprit de conservation personnelle, mais dans un intérêt de nationalité, et jamais de famille. Alexandre laissait k son successeur , débarrassé d'ennemis intérieurs , une glorieuse tâche : la délivrance du pays. Le jour oii le sol serait libre, commencerait pour l'Italie une ère nouvelle. Rome était appelée k frayer au monde un sillon de lumière oii la suivraient bientôt toutes les autres nations 4 Cette œuvre de rénovation , les Médicis y avaient glorieusement travaillé ; mais Rome seule pouvait l'accomplir , si le ciel voulait lui donner pour souverain un prince ami des lettres.
£n attendant que le doigt de Dieu tirât de la foule rhomme de son choix , Jean de Médicis , enfermé dans sa bibliothèque, faisait sa cour k toutes les grandes intelligences que Laurent, son père, lui avait appris k révérer. Pas une seule fois vous ne le verrez se mêler de ces querelles oii s'est engagé le pape Alexandre. 11 s'abstient soigneusement de paraître au Vatican , car la politique de Borgia n'est pas la sienne ; mais il sait remplir tous ses devoirs de fils et de sujet : il a blâmé hautement la désobéissance de Savonarole. Dans un beau mouvement de zèle évangélique , Alexandre fait-il un appel aux membres du sacré collège pour venir au secours de la croisade que la
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papauté , depuis iSnéas Sylvius , prêche contre les Turcs , le cardinal vient offrir la dîme demandée, et, sans murmure , se dépouille , quand il a déjk fait de si grands sacrifices dans rintérét de sa famille , afin de subvenir aux frais de cette guerre contre l'ennemi du nom chrétien.
Après la mort d'Alexandre VI , le conclave élut pape le cardinal de Sienne , François Piccolomini , qui prit le nom de Pie III. Médicis lui donna sa voix. C'était le neveu d' J!néas Sylvius , ce grand homme qui fut à la fois poëte , historien et orateur (1). Le neveu allait faire revivre le savoir et les vertus de l'oncle ; mais , après un règne de quelques semaines, Dieu le retira de ce monde. 11 fallait que la tiare fût un fardeau bien lourd k porter , puisque le meilleur ami de Piccolomini , Pierre Delfini , le camaldule dont le nom revient si souvent dans notre récit , était presque tenté de remercier la Providence de ce trépas imprévu. Il disait dans son style aux couleurs mythologiques : c Quand j'en aurais le pouvoir, je ne voudrais pas le rappeler de ce séjour où maintenant il se nourrit d'ambroisie et de mets célestes , oii , sans voile énigmatique , il contemple face k face la majesté divine (2). »
Presque tous les artistes portèrent le deuil de Pie III.
A Sienne, vivait un peintre, maître Bernard de Pérouse, si connu sous le nom de Pinturrichio , dont Piccolomini aimait le talent. Quelque temps avant sa mort , le cardinal l'avait chargé de retracer les actes principaux de la vie d'iEnéas Sylvius sur les murs de la Libreria de la cathé-
(1) Non V' era chi fosse piû dolce in pocsia , più preciso nella storia, più coploso neir eloqaenza.— PaaIoCortese.
(2) Ex eo loco abi ounc cibo regio et ambrosià vescUur, ubi non jam per spéculum In snigmate, sed facle ad faciem divinam illam contemplatnr majestatem, si revocare mihi ipsum liceat , nanquam facerem.— Pet. Del., lib. VII, ep. 8.
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drale. Bernard s'était mis k Tœuvre; c'était un coloriste, mais sans beaucoup d'imagination. II eut recours à Raphaël, qui fit pour lui plusieurs dessins , entre autres , celui du groupe où le jeune iEnéas Sylvius , accompagné du cardinal Dominique da Capranica , se met en route pour le concile de Bâle, et que Florence conserve dans sa galerie (1). Seulement , il est faux que Raphaël ait mis la main aux fresques ; on y trouve des fautes de goât qu'il n'aurait pas commises.
Un moment le Pinturrichio craignit que la ukori de son protecteur n'interrompit des travaux auxquels la gloire de l'artiste était intéressée. Mais le cardinal de Sienne « infirme et malade , avait dans son testament chargé expressément ses héritiers de remplir les conditions du contrat signé avec le peintre (2). Jacques et André , frères de Pie III , remplirent fidèlement les engagements du pape , après avoir obtenu de Ferdinand, roi d'Aragon, et de Henri, roi de Gastille, que les armes de ces deux maisons parussent réunies h celles des Piccolomini (3) dans les peintures murales.
(1) Rafaël von Urbino, etc., von J.-D. Passavant, t. i, p. 71.
(2) Item, quîa nriagislro Bernard ino, pictori Perusino, vocalo il Pînturicchio, locavimus depingendam historiam sanctœ mémorise domioi Pli in iibrerjà nostrà, cam pactis et candiUonibus , ut in qaâdam cedulà mana nostrâ et suâ subscriptà continetur, et voluimus qu6d si nobis decedcntibus non fuerit perfccta , haBredes nostri curam perflciendi et satisfaciendi suscipiant, ju\ta nostram voluntatem in dicta cedulâ expressam. — J.-D. Passavant.
(3] Notizie spettanli ai beneûci e preeminenze onoritlche di patronato della famigiia Piccolomint originaria, o sia délia etlrpe dl Pk) III. Siena , t746, in-fol., tit. vili.
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