CHAPITRE XIV
Enfance de Jules II, qui appreod k connaitre MIolieUAnge k Florence , et le fait appeler à Rome. — Entrevue du pape A de Tartitte. — Tombeaa de Jules II. — Michel-Ange se brouille avec Sa Sainteté et retourne à Florence.^ Effroi de Soderinl, qui tâche d'apaiser son compatriote. —Michel-Ange se réconcilie avec le saint-père. — 11 est chargé de faire la s'.atue de Jules 11 , puis des travaux de la chapelle Siztlne. — Bramante commence l'église de Satot-Plerre et meurt. — Caractère de cet artiste. — Protection que Jules 11 accorde aux arts. — Rome soosce pontife.
Albizzola est un village délicieusement situé dans TËtat de Savone, moitié sur le penchant d'une coUine (i), moitié dans une plaine, l'une et l'autre diversement ferliles. Sur la déclivité de la colline s'étendaient autrefois des vignes , remplacées aujourd'hui par des oliviers ; dans la plaine étaient des arbres fruitiers , des plantes légumineuses, toutes sortes de beaux végétaux. C'est d'une ferme , habitée au xv® siècle par de riches cultivateurs, que partait, deux fois la semaine , au lever du soleil , un pauvre enfant qui conduisait au marché voisin , et souvent jusqu'à Gênes , un batelet chargé de provisions. Quand la monture du fermier ne pouvait porter jusqu'à la mer la récolte de la
(f) Giulio secondo ponteflce, ancorchè di bassissima gente fosse dlsceso , e non si vergognassc spesse flate dirp, che egli da Ârbizuola , villa del Savonese , havesse con una barchetta piû volte , quando era garzone , menato de le cipoUe a vender a Genova ; fu non di meno aomo di grandissimo ingegno e di molto elevato spirito.-^ Bandel., Dovella XXXI.
journée, Teufant prêtait docilement ses épaules. Souple, obéissant, jamais il ne faisait entendre un seul murmure : tout son bonheur était de revenir de Gènes les poches pleines de testoni , qu'il remettait fidèlement a ses maîtres. Ce jourla on souriait k Tenfant ; k dîner, après la soupe, il avait un peu de légumes , quelquefois du pain blanc , un sourire de la maîtresse, et des paroles d'encouragement du fermier. Si par hasard il n'avait pas vendu sa diarge, alors il trouvait des figures chagrines ; trop heureux quand on ne lui faisait pas expier par de rudes châtiments les torts d'un acheteur que rien n'avait attendri : ni les prières, ni la douce voix, ni les pleurs peut-être du petit messager.
Érasme, d'après un historien qui prétend avoir étudié sûr des documents inédits les premières années de Julien , nous le r^présenle, au retour du marché, faisant le métier de rameur sur une barque pour gagner sa nourriture quotidienne (1).
Cet enfant, c'est notre Jules II. On voit que la Providence ne l'a pas traité comme Médicis. A Julien du pain noir, un sommeil interrompu, de la paille pour dormir, pour maître un véritable geôlier , point de joie d'intérieur , point de doux regards paternels, point de mère pour lui sourire. Jean de Médicis , au contraire , a tout le bonheur que l'enfant peut rêver en cette vie : un père qui l'aime avec passion, une mère qui l'embrasse et le caresse sur ses genoux , des livres pour hochets , un palais bâti par Miche-
(1) Famaest hune juvenem ad stipem scalmum remo sobigere so- Jituin , et taroen à remulco non solum ad tribunal , veruoi etiara ad summum illud rerum humanarum culmen evectos est.
Er., Adag. Cbll. HI , cent, iv, no 86.— Had. Junius, A4ag., cent, vi, no 43. — Opinion de -Bap. Fregose , Volaterran , Corio , Machiavel.
Conti-edite par Anastase Germonio , archev. de Tarentai^ (Hopiothecn) , p. 304.
lozzi pour berceau, un jardin plein de fleurs pour école. Dans cette répartition inégale de ses dons , la Providence avait ses vues sur l'avenir de ces deux enfants. Julien avait besoin d'être naené rudement , parce qu'il avait de grandes tribulations k supporter. S'il n'eût pas appris k souffrir, jamais il n'aurait pu tenir tête aux Français. A des soldats qui n'ont peur ni des neiges , ni des glaces , ni des fleuves , ni des montagnes , il fallait pour adversaire un pontife qui eût CQuché sur la pierre , qui se fût accoutumé k se lever k toute heure de la nuit, qui ne reculât ni devant le bruit du canon ni devant l'odeur de la poudre, qui, en face d'une coalition contre le saint-siége formée de presque toutes les puissances du monde chrétien : de la France ,>de l'Espagne , de r Allemagne, de Naples, de Venise, de Ferrare,de Bologne, de Florence, ne désespérât jamais de la Providence, et qui fût toujours prêt k verser son sang pour le triomphe de l'Église. Car , ne nous y trompons pas , c'est pour cette Église , qu'il appelle son épouse , que Jules II luttera toute sa vie ; c'est pour la parer d'or et de diamants , comme U le dit , qu'il s'est fait soldat (1). Son patriotisme prend sa source dans la religion ; voilk pourquoi Jules est grand jusque dans ses faiblesses , car il ne pouvait point échapper k la loi commune de l'humanité. C'est de lïtalie que la lumière doit se répandre en Europe; il importe donc que l'Italie vive, car l'esclavage c'est la mort. Qu'eUe soit libre , et nous verrons alors cette semence intellectuelle , déposée dans les esprits par les Grecs de Constantinople et les Médids de Fbrence , se développer sous Léon X. U fallait deux choses k l'Italie : un bras et une tête ; le bras pour préparer le sol , la tête
(1) GhrisU Ecclesiam JuUus sponsam appellabat «uam ; sponsam OFDare moDilibas, et sponeam quocumque modo dttare studebat ille , nullâ propinquorum aul neccssariorum habita ratione.— Peirl Martyr. Angl. Ep., ep. 577.
306 JULES H, PROtECTEUR DES ARTS.
pour le féconder. Or, Jules eut Tun et l'autre. Daus toutes nos histoires, c'est toujours le cavalier de la Mirandole qu'on nous montre : Jules , cependant , fut plus qu'un guerrier.
Au moment oii le sacre collège décerne par acclamation au cardinal de Saint-Pierre-ès-Liens la plus belle couronne qui puisse ceindre une tête humaine , la première image qui se présente au pontife, ce n'est pas les rayons dont elle est entourée, mais la poussière mémedont elle est formée. Quand Rome se prosterne k ses pieds , il rêve k ses obsèques; il mourra bientôt , il lui faut donc un tombeau.
11 se rappelle alors que, pendant son séjour k Florence, il voyait qudquefois un artiste qui semblait avoir été abandonné de la Providence ; qui avait lutté contre les préjugés de sa famille et les mauvais traitements de son père (i), et qui seul, k l'aide d'un peu de mortier ramassé dans les jardins de Laurent , ' était devenu l'égal des plus habiles sculpteurs de l'Italie. A Michel-Ange , il n'a pas fallu de maîtres , non plus qu'k Jules II de livres pour trouver, l'un les proportions anatomiques de l'homme, l'autre l'art de mener son siècle. Souvent, k Florence, de la Rovère s'est arrêté dans l'atelier du sculpteur, admirant avec quelle fougue l'enfant traite le marbre , sur lequel il ne s'amuse pas , k l'imitation des ouvriers vulgaires , k tracer des lignes et des contours que le ciseau suivra docilement ; mais qu'il attaque , qii'U fouille et fait voler en éclats , et qui , dans moins de quelqifês heures , va prendre des traits , une figure , un eorps , se mouvoir , vivre et respirer (â). U
(1) Essendo e dal padre e da' suoi maggiort gridato e talvolta battiito. — Vasarii.Yita dt Michelagnolp Buonarotti, t. ii, p. 977.
(2) BlaUe de Vlgenero, Images ou tableaux de PbiIo3trate»anapU» p. 855, représente MIchel-Ânge à soixante ans faisant voler dans un quart d'heure plus de marbre que trois jeunes gens dans trois heures.
s'est exilé de Rome , et sa patrie , cette Italie qu'O aime avec passioD, est envahie, mutilée, déchirée par les factions; la dalle des rues de Florence retentit du bruit des pas de chevaux flamands, espagnols, allemands et français. Que Dieu rappelle un jour k la papauté , il traitera l'étranger, qu'il eut le tort de favoriser d'abord, cooune Michel- Ange traite la pierre; pour délivrer son pays, il ne s'amusera pas k faire de la finesse, k recourir k la ruse, k se servir des armes ordinaires k la diplomatie ; il marchera droit k l'ennemi , il ceindra le baudrier , il endosswa la cuirasse , il prendra Tépée , il fera jouer le canon ; et le pays sera sjaiuvé.
Il n'y avait en ce moment qu'un jeune Florentin qui pût comprendre Jules II , c'était Michel-Ange Buonarotti , justement celui sur lequel le pape avait jeté les yeux : Jules II venait de l'appeler k Rome.
L'artiste partit de Florence après avoir pris congé de son protecteur le gonfalonier Soderini , qui lui recoomaanda bien de ne pas brouiller la république avec Sa Sainteté. Soderini connaissait son compatriote, qui n'était pas disposé k se courber même devant la tiare ; dont le cœur était aussi bon que la tête était mauvaise, et qui était fier de son ciseau autant que Pierre de Navarre de son artillerie.
Michel-Ange n'avait pas des goûts de grand seigneur comme Raphaël ; au lieu de se présenter au Vatican escorté d'une foule de pages , il vint dans un accoutremait modeste, seul , comme un pauvre ouvrier qui débuterait en sculpture. Au palais pontifical, personne ne se détourna pour le voir passer; et quand l'huissier annonça Michel-Ange^ aucun
— U 86 mettait à l'œuvre avec une telle furie, qu'on tremblait pour le marbre; le ciseau et l'artiste.— Observations de Pierre Mariette sur la Vie de Michel-Ange, par Gondivi.
murmure de surprise ue se fit entendre : probablement pas un des solliciteurs assis dans la pièce d'attente ne se doutait que cet étranger aux formes un peu rustiques était l'auteur de cette statue de David qui avait k Florence inspiré tant d'hymnes en prose et en vers , et que , dans son enthousiasme irréfléchi , Yasari devait mettre au-dessus de toutes les statues antiques (i).
Cette première entrevue entre le pape et le sculpteur liit ce qu'elle devait être : courte et vive. Jules, après avoir relevé l'artiste qui s'était agenouillé , lui dit le motif pour lequel il l'appelait k Rome.
c Je te connais, ajouta Jules, car il tutoyait ceux qu'il aimait ; c'est pourquoi je t'ai fait venir ici : je veux que tu fasses mon tombeau.
— Je m'en charge, dit fièrement Michel- Ange.
— Un magnifique tombeau , reprit le pape.
— Il coûtera cher, dit en souriant Buonàrotti. -^ Et combien.»*
— Cent mille scudi.
— Je t'en donnerai deux cent mille (2). »
Il n'y avait rien k répondre : l'artiste se contenta de se jeter k genoux , de baisser la tête , et de recevoir la bénédiction du pape.
c Deux cent mille scudi ! i avait dit le pape k haute voix. Ces mots avaient été entendus dans la salle d'attente ; en sorte que, lorsque l'artiste sortit de la chambre pontificale , les solliciteurs , les officiers , les prélats , se rangèrent sur deux lignes pour laisser passer le Florentin , k qui Sa Sainteté jetait ainsi l'or k pleines mains.
(1) David toise il grido a tutte le statue moderne ed antiche» greche o latine ch* elle si fossero.— Yasari.
(2) Cento mila scudi.— Sieno dugenio miia.— Âscacio Gondlvi , Vita di Michel-Âgnolo Buonàrotti , Pisa , 1823, in-8o, p. 27.
Michel-ÂDge , eu allant au Vatican , était instruit dëjk , k ce qu'il parait , du projet de Sa Sainteté, et d'avance il avait arrangé le plan du mausolée : ce plan était grandiose , et , sans Yasari , le croquis même , tracé de la main de Tartiste, ne nous en eut donné qu'une incomplète idée (1).
c Le monument devait avoir pour base un massif parallélogramme de dix-huit brasses de longueur sur douze de largeur. I/extérieur aurait été orné de niches séparées par des termes drapés supportant l'entablement. Chacune de ces figures aurait tenu en chaîne un captif. Ces prisonniers représentaient les provinces conquises par le pape Jules II , et réduites k Tobéissance des Ëtats de TËglise. Outre les emblèmes d'art, l'entablement aurait supporté quatre statues colossales : la Vie active , la Vie contemplative , saint Paul et Moïse , entre lesquelles se serait élevé le sarcophage, surmonté de deux statues, l'une représentant le Ciel qui reçoit l'âme de Jules II , l'autre la Terre qui pleure sa mort. En somme , le monument aurait été composé de quarante statues, sans compter les figurines et les ornements (2). >
De ces quarante statues , l'artiste n'en a terminé que trois : les deux Esclaves qui sont maintenant au Louvre k Paris , et dont il avait fait don k Robert Sforce , et le Moïse qu'on admire k Saint-Pierre-ès-Liens k Rome , magnifique création qui , suivant Cicognara, n'a de modèle chez aucune nation de l'antiquité (3).
c C'est bien Ik Moïse , dit le poète Zappi , quand il des-
(1) La gravure en a été donnée dans le xiv« volume de Vasari , publiée à Milan dans l'édit. des classiques, 1811.
(2) Deléclose, rArtiste, 19 décembre 1841, p. 389, «ote.— Pierre Mariette , Observations sur la Vie de Michel- Ange. Cet artiste possédait le dessin original du sarcophage.
(3) La statua del Mosè non ha esempio in lutte le produzionl deU' arte che l'banno preceduta presse gli antichi.— Cicognara, Stoiia délia scultura , Prato, 1833, t. ii , p. 136.
JiiO JULES il, PROTECTEUR DES ARTS.
eend de la montagne , le visage resplendissant d'une lumière céleste ; quand il apaise les flots mugissants ; que la mer a sa voix referme ses abtmes et engloutit les ennemis du Dieu d'Israël (1). •
Il est aisé de s'apercevoir, quand on connaît la figure de Jules II , que l'artiste florentin a voulu représenter le pape sous les traits du législateur des Hébreux (2) : c'est le même œil creusé profondément dans une orbite osseuse , la même barbe qui tombe en flots épais sur la poitrine , le même front , baut et lumineux , et largement plissé par l'exercice continu de la pensée (3).
Micfiel-Ânge s'était mis au travail avec son ardeur ordinaire ; il voulait se montrer digne de la confiance du pontife : faire bien et aller vite. Jules II aimait ce jeune bomme , qui dédaignait de se ployer aux exigences de l'étiquette romaine , qui ne demandait jamais d'audience et se contentait, quand il venait au Vatican, de jeter sou nom au maître des cérémonies. Il riait de tout ce qu'on lui racontait des bou-
(1) Questi è Mosè, ben mel dimostra H folio Oaor del mento , e il doppio raggio in froote ; Qaesti è Mosè , qaando scendea dal monte E gran parte del Name avea nol volto.
Tal era allorchè le sonanti e vaste Acque ei sospese a se d'intorno , e taie Quando il mar chiuse e ne fe' tomba aitrui !
Giov. Ba^ista Zappl.
(2) Gicognara, liv. v, p. 140.
(3) Milizia, dans son traité Deirarte di vedere, p. 8, Venise, 1787, paraît ne pas avoir compris le Moïse du grand artiste. Voici ce qu'il a osé en dire : « La testa . recisole quel barbone è più che barbone di quello di Rauber , è una testa da satiro con capelli di porco. Tutto com' ô , è nn mastino orribile , ?estito come un fornaro , mal situato , ozioso. » Le critique , en blâmant la chevelure , la position de Moïse, fait preuve d'une grande ignorance des procédés de Fart. l\ aurait dû savoir que i Ja statue devant s'élever à plus de quinze pieds au-dessos du sol , ce qui lui paraissait exagéré n'aurait été que naturel.
JUL£8 U, PROTECTflUR DES ARTS. 511
tades vaniteuses » de rhumeur guerroysuite , des scènes burlesques de son sculpteur, dans le cabaret de la rue des Banchi, plus tard le théâtre des exploits de Benvenuto Celliui , et où la garde pontificale avait dû plus d'une fois descendre pour rétablir la paix conapromise par les saillies , les bons mots, les eoncetti et les satires des convives. A cette époque , la terre fouillée enfantait presque k chaque Jieure de la journée quelque statue nouvelle. JuJes U se plaisait à consulter Buonarotti sur le mérite de l'œuvre. Ce sculpteur était une nature merveilleuse : non-seulement il savait travailler le marbre , mais il connaissait Tanatomie comme un médecin , peignait en maître , et au besoin composait en italien aussi bien que Laurent de Médicis (1).
Un jour donc, c'était au mois de janvier, en 1506, des ouvriers qui travaillaient k la vigne de Felice de Fre^'is, sous l'inspection du propriétaire , au-dessus des thermes de Titus (2), trouvèrent un bloc de marbre engagé profondément dans une niche (3), et enveloppé d'une couche de terre, suaire de plus de quinze siècles. A mesure qu'on dégage le marbre, l'œil ravi reconnaît une tète d'homme dont le regard tourné vers le ciel exprime la souffrance ; deux enfants sans voix comme sans mouvement, et des serpents s' enroulant autour des membres nus de ces trois corps qu'ils déchirent de leurs morsures et souillent de leur
(I) Sur le dos de la plupart de ses dessins, Michel-Ange s'amusait à griffonner des vers. Sur la feuille où il avait jeté la première esquisse de son David , il avait écrit :
Al dolce mormorar d*un arboscello Gh' aduggia di verd' ombra un chiaro fonte.
'—Pierre Mariette, Observations sur la Vie de Michel-Ange , par Condivl.
(3) Dum arcum diu obstructum recluderet. — Volaterran. Gomm. urb.» 1. V4, col. 190.
(3) Notizie intorno Raiïaele Sanzio da Urbino, dall' avvocûto D. Garlo. Fea , p. 22. Roma , 1822 , in-8».
bave. Un des spectateurs s'émeut k cette scène de douleur muette, sans qu'il en connaisse les acteurs, et se hâte d'aller chercher Sadolet, qui arrive et retrouve le Laocoon tel que Pline Ta décrit. Bientôt avertis par Sa Sainteté, accourent Julien deSanGallo, Jean Ghristiano Romano et Michel- Ange. — C'est le Laocoon, s'écrie Julien (1), le Laocoon dont parle Pline ; mais Buonarotti refuse de reconnaître le groupe original qui n'était formé que d'un seul bloc , tandis que la copie porte les signes habilement dissimulés de sutures et de raccords ; et son opinion semble avoir prévalu dans le monde savant (S).
Quoi qu'il en soit, le groupe qu'on venait de découvrir était un véritable chef-d'œuvre ; le sculpteur avait vaincu le poète : en effet , son drame est plus beau que le drame décrit par Virgile. La douleur de Laocoon, remarque M. de Bonâld(5), est toute chrétienne. Il ne jette pas, comme dans rËnéide, d'épouvantables cris, clamores horrendos. Sa bouche reste fermée , son œil seul parle en regardant le ciel , et ce langage paternel déchire le cœur et fait couler les larmes. Schelling, k ce sujet, fait une observation bien
(1) Subito mio padre disse : Questo è Laocoonte, di cui fa raeozioae IMinio.— Lettera di Francesco da San Gailo , citée par C. Fea , Miscellanea , t, i , p. 329.
Jolius Pontifex insignem Laocoontis statuam ex unico marmoreo lapide olim sculptam, cum ûliis anguibusve, ut in iËneide Virgilius , januario proximè elapso effossam casu , a quodam cive repertam , apad locum Belvédère nuncupatum locare fecit.— Sigismondo Tizio, cité par G. Fea , Notizie intorno Raffaelc , p. 22.
(2) D'après César Trivulce, Julien de San GalIo aurait partagé Tavis de Michel-Ange. U écrivait à Pomponio Trivulce : Negano che la statua sia d'un sol marmo, e mostrano circa a quattro committiture, macongiuute in luogo tanto nascosto , e tanto bene saldate e ristuccate, che non si possono conoscere faciimenle, se non da persone peritissime di quest' arte. — Lett. pitt., t. m, no 196 , p. 32^.
(3) Perennès , Principes de littérature mis en harmonie avec la morale chrétienne, Besançon, 1837, in-8o, p. 166.
JULES li, PROTECTEUR DES ARTS. 313
juste : c'est que Tart ne doit pas exprimer complètement la passion , autrement l'imagination du spectateur serait condamnée k rester oisive ; tandis que , devant toute représentation matérielle, die doit conserver son activité, et pouvoir s'élancer hors de la sphère oii s'est jdacé l'artiste (1).
Ne nous étonnons donc pas de tout ce bruit mélodieux que fit nattre la découverte du Laocoon : les poètes , en le célébrant dans de beaux vers comme ceux de Sadolet (2), ne tombaient pas cette fois dans le culte grossier de la matière. 11 y a Ik plus que du marbre travaillé de main de maître ; il y a une douleur ineffable de père , une résignation sublhne, une beauté calme qu'aucun sculpteur n'a jamais pu reproduiro, un idéal enfin que l'esprit seul peut comprendre. Aussi personne ne s'étonna quand le pape, pour récompenser de Fredis d'une semblable bonne fortune , lui donna une partie du revenu des droits de gabelle imposés aux marchandises qui entraient k Rome par la porte de Saint-Jeande-Latran (3). Le présent était magnifique, mais il ne valait pas celui que donnait k de Fredis dans sa tombe la voix des âmes artistes : l'immortalité (4).
Michel- Ange était une de ces natures fécondes , mais mobiles , qui se passionnent pour une œuvre qu'elles délaissent aussitôt que le germe en est créé. Le premier coup de ciseau
(1) Du Laoooon, ou des limites respectives de la poésie et de la peinture, traduit de raliemaud de Lessing par Ch. Vanderbourg, Paris, 1802, in-8o, p. 22 et suiv.
(2) Quid primum , summumve loquar , miserumve parentcm Et prolem geminam ? An slnaatos flexibus angues Terribill aspectu ? Caudasque , irasque draconum, Volneraque et veros , saxo moriente , dolores?
(3) Introitûs et portionem gabellœ portœ Sanctœ Joh. Laieranensis. — Fulvio, Antiq. urbis, lib. ii, p. 149. Romae, 1545.
(4) On grava sur la tombe de de Fredis : Qui , ob proprias virtutes et repertum Laocoontis divinum, quod in Vaticano cernes fcre rcspirans, simulacrum, immortalitatem meruit. Anno 1528.
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dooûé au bloc d'où devait jaillir le sarcophage du pape , Buoûarotti parut avoir oublié son marbre et sa promesse. Condivi, témoin un peu suspect, affirme que Bramante, parent de Raphaël , mit k profit rinsouciance paresseuse du sculpteur pour le perdre dans l'esprit de Jules II. II y avait un moyen infaillible d'irriter Michel-Ange : c'était de lui refuser les scudi qu'on lui avait si libéralement offerts. Sur la foi de la parole du pape, le sculpteur avait fait venir de Carrare des marbres qu'on débarquait a Ripetta, sur le Tibre , et qu'on transportait ensuite k Saint-Pierre. La place en était k moitié remplie : il y en avait le long de l'église de Sainte-Catherine, et jusque dans les corridors du Vatican (i). Les ouvriers attendaient leur salaire. Michel-Ange monte au Vatican : le pape n'est, pas visible. L'artiste rentre k son logis, cherche, fouille, trouve quelques scudi qu'il a rap«portés de Florence et paye ses manœuvres , certain que le lendemain Sa Sainteté le fera rembourser de ce qu'il a dépensé. Le lendemain , il se présente de nouveau et demande k parler k Jules II. « Pardon , dit un huissier, je ne puis pas vous laisser entrer. — Tu ne connais donc pas cet homme- Ik ? dit un prélat k l'huissier. — Si bien , monseigneur, mais j'obéis aux ordres que j'ai reçus. — En ce cas, dit l'artiste, tu diras k ton maître que, s'il veut me parler, il me cherche ailleurs (2). > Et il s'éloigne , descend précipitamment Tescalier du palais , rentre chez lui , charge ses domestiques de vendre ses meubles k des Juifs , fait louer trois chevaux de poste , part k toute bride pour Florence , et arrive de nuit k Poggibonzi , château de la république , k dix-huit milles de Rome. C'est Ik qu'il s'arrête pour prendre du repos et dormir jusqu'au lendemain.
(1) Vasari, I. c, p. 983.
(2) E voi direte al papa che se da qui innanzi mt vorrà , mi cercherà allrove. — Condivi, p. 29,
JtLEfi II, PROTECTEUR DES ARTS. S15
U est plus aisé d'imaginer que d'exprimer Tirritaiion de Jules U. GeUe belle barbe blaoche qu'aimait tant Midbel- Ange s'épanouissait sur une poitrine juvénile. A peine l'artiste entrait k Poggibonzi , que cinq sbires descendaient de cheval, pénétraient dans l'appartement du sculpteur, auquel ils enjoignaient de retourner k Rome.
Ils parlaient haut et insolemment ; mais Buonarotti , jeune, robuste, plein de courage, avait k ses c6tés une bonne épée , k son service deux domestiques dévoués , et au besoin, pour le soutenir, les gens de l'auberge. U menaça les sbires de les jeter par la fenêtre s'ils usaient envers lui de violence; les sbires se radoucirent, et le prièrent poliment de prendre connaissance de la lettre dont ils étaient porteurs,
Jules U l'avait écrite k la hâte ; elle ne contenait qu'une lipe : < Reviens , ou je^ te chasse. >
Michel-Ange s'assit , prit de l'encre, et répondit au saintpère, en quatre lignes, c qu'il ne retournerait point k Rome ; que , serviteur fidèle et dévoué , il n'avait pas mérité d'être chassé du palais de Sa Sainteté comme un malotru. »
Les gens du pape reprirent le chemin de Rome, et Michel-Ange, le lendemain, se mit en route pour Florence.
Nous connaissons assez Soderini pour nous figurer la frayeur dont il fut saisi , quand Michel-Ange lui raconta la scène de Poggibonzi; le gonfalonier était aussi peureux qu'Érasme. Chaque jour c'était un nouveau courrier apportant des dépêches de Rome ; une lettre en suivait une autre ; le pape voulait absolument qu'on lui rendit son artiste; mais son langage , bien loin , comme on le prétend, d'être empreint de colère , était plein de douceur et de modération. • Michel-Ange , disait-il dans une dépêche adressée aux prieurs de la liberté et au gonfalonier, a peur de revenir;
il a tort, uous ne lui en voulons pas, car nous eonnaissons les artistes. Promettez-lui, en notre nom, s'il revient, l'oubli du passé et nos bonnes grâces apostoliques d'autrefois (1). •
Soderini fit appeler Michel-Ange : • Sais-tu bien, lui dit-il en lui montrant la dernière lettre de Sa Sainteté, que tu as fait au pape une insulte que le roi de France luimême n'aurait osé se permettre. Il ne s'agit plus de te faire prier. Â Rome ! mon enfant ; car pour toi je ne veux pas me mettre le pape sur les bras, et compromettre la république : à Rome ! i
Michel-Ange, qui ne voulait pas contrarier son protecteur, ne répondit rien ; mais le lendemain, sans bruit, il fit ses préparatifs de départ. Il allait en Orient , oii le Grand Seigneur l'appelait pour jeter un pont qui devait réunir Gonstantinople a Péra.
Ce jour-lk , Soderini pressait affectueusement la main de son ami et lui disait : < Mais tu n'y penses pas ! en Orient, au service du Grand Turc ! J'aimerais mieux trouver la mort en retournant k Rome , que d'aller k Gonstantinople. Le pape n'est pas méchant; s'il te rappelle, ce n'est pas pour te punir ; c'est qu'il t'aime et qu'il a besoin de toi ; et puis tu partiras avec le titre d'ambassadeur : voilk qui doit te rassurer (2). » Michd-Ange se sentait ébranlé.
(1) Julias II dllectis ûliis Prioribus libertatis et Vexillifero justitia populi florentini.
Dilecti flJil , salutem et apostolicam benedictionem. Michael Angeius sculptor, qui a nobis leviter et inconsultè discessit, redire, ut acccpimuB, ad nos timet, cui nos non succensemus , novimas hujusmodl hominum ingénia. Ut tamen omnem suspicioDem deponat, devotionem yestram hortamur velit ei nomine nostro promittere qaod si ad DOS redierit, iJJœsus inviolatusque erit, et in eà gratiâ apostolicà oo9 habituros quâ habebatur ante discessom. Dat. Romae, 8 julii 1&06» pontifie. Dostri ann. III.
(2) Vasari , l. c, p. «86.
Sur ces entrefaites, Bologne se soulève et secoue Fautorite du pape , et Jules II part de Rome pour mettre k la raison la ville ingrate, qui devait ses franchises , ses splendeursy ses libertés au saint-srége , et que le pape vainqueur allait exonérer de cet impôt immoral connu sous le nom de dazio délie cordicelle , en vertu duquel on prélevait â 1[2 p. 0|0 sur la dot de la mariée, et 16 soldi sur l'épargne du mari, si la jeune fille n'apportait aucun douaire (i).
— La conquête de Bologne , pensait Michel-Ange, plus encore que le temps, doit avoir calmé le saint-père : il partit pour Bologne.
Un matin qu'il entendait, suivant la coutume de la plupart des artistes, la messe k San Petronio, il fut reconnu par les palefreniers de service , qui , moitié par force , moitié par persuasion , le conduisirent au palais des Seize , oii le pape était k table en ce moment. Â la vue de Tartiste , la figure de Jules se couvrit d'une rougeur subite, c Te voilk donc, lui ditril; au lieu de venir nous trouver, c'est nous qui venons te chercher. » Michel-Ange était k genoux, demandant humblement pardon k Sa Sainteté. Le pape, la tête baissée , regardait de côté le suppliant sans mot dire, quand un prâat, k l'instigation du cardinal Soderini, le frère du gonfalonier, s'approcha , et haussant l'épaule : < Très-saintpère, dit-il, il faut lui pardonner, ces gens-lk n'en savent pas davantage (2). » Le pontife releva la tête , et d'un air de pitié, s'adressant au maladroit personnage : c Fi donc !
(1) E se alcQD poTer' buomo si maritava senza dote, era coBtretto di pagare sedici Boldi.— Antonio di Paolo Masini, Bulogna perillustrata, in Bologna, 1666, in-4o, parte seconda , p. 467.
(2) Che tali uomini sono ignorant! e che da qaell' arte in fuera non valivano in altrO.— Vasari , p. 585.
dît-il , VOUS lui dites 1^ une sottise que je ne lui aurais pas adressée, moi; allez-vous-en (1) ! >
U fallait une victime an pape ; elle venait Tort heurrase- Dient de s'offrir en sacrifice. Le pape content bënh l'artiste, et la paix fut faite entre les deux puissances.
Pour sceller la récondli^tion , le pape voulut que Mîiàel- Ange élevât au vainqueur des Bolonais une statue en bronze qui serait placée en face du palais des S^e. Qudques semaines s'étaient h peine écoulées, que le sculpteur présentait au pontife le modèle en terre cuite de la statue. 11 avait besoin de consulter Sa Sainteté. La main droite du ponUfe s'étendait pour bénir : < Mais que fera la main gaufre, très-saÎDt-père? demandait l'artiste à Jules ; que mettre dans cette main?... un livre? — Un livre! ^ moi!... Je ne suis pas un écolier. Je veux une épée (2), répond Jules II , qui se rappelait sans doute cette antique mosaïque de Saml- Jean de Florence , où le Sauveur, le jour du jugement dernier, de la main droite semble dire aux justes : < Venez, les bénis de mon père; * et aux réprouvés, de la main gauche : < Allez, maudits, au feu étemel. > On connaît le sort de cette statue, que l'épée dont l'avait armée le grand artiste ne put préserver des insultes de la populace, qui la mit en pièces au mois de mai 1511,. lors du retour des Bentivo^i k Bologne (5).
(1) TugUdi' villania,che naa diciamo no). Lo ignotaote sel lu
Leratiml dinanii in tua malorn.— Condivi , p. 33.
(!) Annotazloni del tignor Domenlco Maria Harîni alla Vita di Hi- ■ chelagnolo Buonarottl serltta dal Condivi , p. 98 , A la suite de la Vie da grand sculpteur, édition de 1323, in-So.
(8) Huratori, Aon. d'it., sn lâll, dit qu'elle avait coûté cinq raille dDcatu d'or i Xasafi , qu'elle pesait dix-sept mille cinq txols livres , qu'elle était hagtede neuf pieds et demi , et que l'artiste avait mis nn an t la If
JULES II, PROTECTEUR DES ARTS. 3i9
Après l'ioaugoration de la statue, k la fin de décembre 1507 (1), Michel-Ange prit le chemin de Rome, oii le pape Tavait précédé. Quelques mois plus tard, en 1508, Raphaël^, appelé par Jules II , entrait dans la capitale du monde chrétien, qu'il devait orner de tant de chefs-d'œuvre (2).
Nous essayerons de les décrire en racontant la vie du peintre sous Léon X (3).
Le nombre des étrangers qui se rendaient k Rome chaqile année aux cérémonies de la semaine sainte croissait incessamment ; la chapelle qu'avait fait construire Nicolas V était insuffisante pour les recevoir. Sixte lY eut Tidée d'en faire un sanctuaire que la peinture et la sculpture devaient orner kTenvi; il voulait une oeuvre magnifique. Baccio Pintelli, architecte florentin, fut chargé d'exécuter les travaux de cette chapelle, qui prit dès lors le nom même du fondateur, qu'elle a conservé de nos jours. Baccio Pintelli appela , pour la décorer, les plus grands peintres de l'époque : Sandro Botticelli, Dom. Gfairlandajo, Cosimo Roselli, Luca Signorelli. Derrière l'autel, sur ce vaste espace où se déroule la scène du jugement dernier, le Pérugin avait peint k fresque , avec son admirable talent, la naissance de Jésus, celle de Moïse, et l'assomption de Marie (4').
Jules II n'était pas content; il voulait une œuvre d'une seule main , grandiose , qui couvrît la voûte du sanctuaire. Michel-Ange était Ik.
Or, c'est k peine si notre Florentin connaissait la méthode
(1) JqUus statuam suam omnibus conspiciendam mense decembris pro foro locavit publlco. — Pftris de Grossis , anno 151 1 .
(2) Carlo Fea, Notizie , ec, p. 27.
(3) Voir , dans le tome ii de cet oavrage , les chapitres xv, xvi et XVII, consacrés à Raphaël.
(4) L'Observateur du Rhin, revue catholique de l'Est, 16 juillet
3â0 JULES n, PROTECTEUR DES ARTS.
de peindre à fresque (1). Aussi , après quelques jours de réflexion , se hàta-t-il de se présenter au Vatican pour supplier Sa Sainteté de jeter les yeux sur un autre artiste. Jules II fut sans pitié ; il lui fallait des fresques de Michel- Ange.
L'artiste prend son parti , écrit k Florence , et bientôt voit arrivera Rome, dans son atelier, quelques peintres qui se mettent aussitôt k l'œuvre : pauvres ouvriers que Buonarotti renvoie bien vite , et dont il efface avec la brosse les malheureux essais ! Il travaillera seul ; le voilk qui dresse les échafauds, qui gratte les murs, qui fait tomber les anciennes peintures, qui prépare sa palette, qui prend son pinceau et commence quelques figures dont il paraît assez content ; mais , eu se confondant , les couleurs s'écaillent et se détachent. Qu'on juge de sa douleur et de la joie de ses ennemis !
Alors , le désespoir dans Tàme , il retourne au Vatican ; mais le pape est plus que jamais inflexible. Heureusement Julien de San Gallo vient au secours de Buonarotti , en lui donnant un procédé pour prévenir la formation de ces bulles qui tantôt restaient sur le mur comme autant d'ombres disgracieuses, tantôt, en se brisant, formaient comme autant de taches sur la muraille. Maître de ce secret, Mi(4iel- Ange se remet k l'œuvre, sûr cette fois de lui-même (2).
Quelquefois, le pape impatient voulait connaître les progrès de l'œuvre du Florentin ; il arrivait sans se faire annoncer, posait le pied sur l'échelle, et en gravissait les marches soutenu par la main de Michel-Ange (3). Debout sur l'échafaud , il restait quelques minutes en contemplation devant
(1) Vasari, 1. c, t. ii , p. 986.
(2) L'Observatear da Khin , I, c.
(3) Gonâiv4, I. c, p. 30-40.
des peintures dont aucune école n'avait encore offert le modèle. Créations exagérées, fantasques, désordonnées, mais pleines de flamme, et comme Jules II en aurait produits! Dieu l'avait fail peintre. On eût dit que le pape craignait de mourir avant l'achèvement de cette œuvre colossale. Un jour que, du bas de l'échelle, il disait k l'artiste : < Quand finiras-tu donc? > Michel-Ange, sans quitter son pinceau, répondit froidement : t Quand je pourrai. — Quand je pourrai, reprit le pape ; tu veux donc que je te fasse jeter en bas de ton échafaud? » Le peintre continua son travail sans s'inquiéter de la menace du souverain pontife ; et il avait raison, car k peine Jules s'élait-il touché le front, que sa colère s'apaisait, et qu'il se mettait k sourire comme un doux enfant : tout était oublié. Il est vrai qu'il ne s'agissait pas cette fois de celle qu'il nommait son épouse. Ou peut l'offenser personnellement, comme ont fait Borgia, Maximilien , Baglioni ; dire qu'il s'enivre , ainsi que Louis XII le raconte ; il sourira , et montrera la carafe d'eau pure qu'il vide deux fois dans un de ses repas qui durent le temps de dire un Pater et un Ave. Mais qu'on n'imite pas Carvajal , qui s'est révolté contre l'Église, car il attendrait l'heure du repentir pour pardonner.
Si Jules II obéissait aux sympathies de sa nature en attirant k lui Michd-Ânge , il n'oubliait pas les artistes doni l'Italie s'enorgueillissait k si juste titre k cette époque. Presque tous , en apprenant l'exaltation du cardinal de la Rovère, avaient deviné que le pape nouveau, une fois sa grande mission accomplie , la délivrance de l'Italie , voudrait illustrer son règne par de merveilleux monuments. Us arrivaient donc en foule k Rome, où tous trouvaient du travail et de h gloire.
Raphaël, chargé de peindre les chambres du Vatican, avait montré dans la dispute du Saint-Sacrement que, sans
rival comme coloriste, 9 pouvait disputer k Michel-Ange la palme du dessin (1).
Bramante avait reçu du souverain pontife Tordre de démolir une ancienne basilique et d'édifier a la place un temple qui devait effacer en splendeur toutes les églises connues. Jules II conçut Tid^ de Saint-Pierre; il en rêva les proportions gigantesques , malgré , dit un historien contemporain (2), l'opposition de presque tous les cardinaux , qui ne pouvaient sans douleur voir tomber cette vieille église de Constantin , sanctifiée par les ossements de tant de bienheureux , vénérée dans toute la chrétienté , et le siège de si hauts faits catholiques.
A gauche de l'antique basilique s'élevait jadis une colline qu'on nommait la colline des Devins, parce que le peuple , après l'expulsion des Etrusques, était venu , dit-on , y consulter l'oracle sur les destins de Rome (3). C'est près de Ik qu'étaient le cirque de Néron, les temples d'Apollon et de Mars, la voie Aurélienne, le pont triomphal, orné de statues, de trophées et d'insignes militaires. Le pont, que seul
(1) Mengs, Réflexions sar la beauté en peinture, ch. i, § 2, no 18, p. 102.
(2) Quâ in re adversos penè habuit cunctorum ordinum et prœsertim cardinales; non quôd noTam non cuperent basilicam magnificcntissimam exstrui, sed quia antiquam toto terrarum orbe venerabilem, lot sanctorum sepulcJiris augustissimam , toi celeberrimis in eâ gestis insignem, funditùs delere ingemtscunt. — Panvinius,De rébus ant. memorabilibus et de praestantiâ basilicœ S. Pétri , apostolorum principis, Vaticanae, lib. vu, cap. 1. Mss. Chigi , G. m, 74.
(3) Viene chiamato Vaticano de Vaticiniis che ivi in antichi secoli ricevevano i popoli dagli indovini chiamati vati. — Il tempio Vaticano 6 sua origine... descritto dal cav. Carlo Fontana , in Roma, in-fol., 1694, p. 19.
Vaticanus collis appellatns est qu6d eo potltus sit populus romanus vatum responso , exputsis Ëtruscis. — Festus , fol. 303. — Ant. Gell., fol. 90S , I. V , -- Cicero ,1. i , De div. — S. Aug., De civit. Dei , 1. IV, c. 2.
pouvait traverser celui qui avait eu les houneurs d'une vie* toire sur rennemi , fut livré au peuple lorscpie Constantin tran?iféra le siège de l'empire k Constantinople, et détruit a rinvasion de Rome par les Goths sous Totila (1).
La basilique constantinienne avait reçu toutes sortes de beaux noms. Léon le Grand la nommait la couche glorieuse de la principauté de Saint-Pierre (2) ; Grégoire IX , l'astre de cette terre (3) ; Nicolas III , la tête de l'Église catholique (i). Bramante fut sans pitié pour l'œuvre impériale ; tout tomba sous les coups de son marteau : colonnes d'albâtre» bas- reliefs rehaussés d'or, statues de marbre, mosaïques grecques. Des peintures de Giotto une seule fut conservée.
Après trois ans de travaux préparatoires, on posa la première pierre du nouveau temple. Une messe solennelle fut célébrée; trente cardinaux y assistèrent. Jules II, en habits pontificaux , descendit dans les fondements de l'un des piliers de la coupole, de celui oii se trouve la statue de sainte Véronique , et bénit un bloc de marbre sur lequel était gravée cette inscription :
Mdem priocipia apostolorum
In Vaticano vetustate et situ
Squalentem a funâamentis
Restituit Julfus Ligar.
Pont. Max. An. MDVI.
Bramante était alors âgé de soixante-deux ans. II avait achevé les quatre piliers de la coupole , et cintré les arcades qui les lient entre eux ; il se préparait k commencer l'entablement circulaire qui sépare le tambour de la coupole des
(1) Jofi. Hi!^t., 1. vii,c. 36.
(2) Sacrum divi Pétri dominatûs torum.
(3) iEdes in terris , tanquam sol In aethereis regiombus , emicans.
(4) Fidei et ecclesiœ caput.
524 JULES II, PROTECTFOn DES ARTS.
arcades sur lesquelles il porte, et allait lermiuer la branche occidentale de la croix , quand il mourut et fut inhuuaé dans Fëglise même de Saint-Pierre. Il est malheureux qu'aucune inscription ne rappelle la place oii sont. ensevelis les restes du grand architecte. U emportait avec lui le secret de son plan, car c'étaient de simples maçons qu'il avait pris pour 1 aider dans des travaux dont il ne voulait partager la gloire avec personne. En mourant , il désigna pour le remplacer Raphaël d'Urbin, auquel furent adjoints Julien deSanGallo et frère Joconde. A peine les nouveaux architectes eurent-ils jeté un coup d'œil sur l'œuvre de Bramante , qu'ils signalèrent des disproportions évidentes entre la coupole et les piliers destinés k la supporter. La coupole, qui égalait en volume le Panthéon d'Agrippa , était surchargée de colonnes et couronnée d'une lanterne; les piliers travaillaient et menaçaient de s'ouvrir ; il fallut plus tard modifier le plan de Bramante (1 ) .
C'est Bramante qui, k l'inspiration de Jules II , éleva la grande chancellerie et l'église succursale de Saint-Laurent in Damaso (2), les deux corridors qui unissent les jardins du Belvédère au palais pontifical, la loggia ou galerie de douze cents pieds de longueur, et qui, dans le principe, devait s'harmonier avec d'immenses édifices dont il avait jeté
(0 L'histoire de la basilique de Saint-Pierre a été tracée dans les Mémoires de Trévoux, juillet, septembre, novembre et décembre 1760.
Voici l'opinion de Michel-Ange sur le plan de la basilique de Sl-Pîcrrc par Bramante :
Non si puô negare che Bramante non fosse valente neii' architettura quanto ogni altro che sia stato dagli antlchi in que. Egli pose la prima pietra di S. Pietro , non piena di confasione , ma chiara c schietta , e laminosa , ed isolata , attorno in modo che non noceva a cosa nessuna del palazzo; e fu tenuta cosa bella come ancora è manifesto; in modo che chinnque si è discostato da detto ordine di Bramante, come ha fattoSan Gallo , si è discostato dalla verità. — Lett. pitt., t. vi , p. 26.
(?) Foglietta , Clar. Ug. Elogia, p. 197.
les fondisments , et que la mort ne lui permit pas d'achever (i).
firamaute était une de ces natures vigoureuses formées sur le type de Michel-Ange et de Benvenuto Cellini. Parfois vous le voyez qui laisse le ciseau pour monter k cheval , couvert d'acier de la tête aux pieds, et pour suivre k la guerre son maître Jules II. Au camp, lorsqu'il ne se bat pas, il s'amuse k faire des sonnets (2). L'expédition terminée, il retourne k Rome avec son protecteur, se remet k l'ouvrage , peint , sculpte et construit.
Jules II voulait que Rome n'eût pas de rivale dans le monde. Il fallait donc lui donner ce qui manquait alors k toutes les villes : de l'air. Il fit détruire des édifices , élargir des places et tracer des rues. C'est k lui que Rome doit la rue qui porte le nom du pontife, sirada Giulia (3), qui s'ouvrait devant le pont des Triomphes, qu'il avait le dessein de réédifier.
La rue des Banchi, en face du pont Saint-Ânge, fut construite sous son règne (4).
(1) Roscoë, t. IV, p. 232.
(2) Quelques-uns de ces sonnets unt été inip limés dans la Raccolia (Vopuscoli , Milano, 1750.
(3) Martinelli, Roina , ricerc. giorn. 3, p. 61. — Cancellieri , il Mercato,$ 20, p. 69.
(4} L'inscription gravée sur la fontaine de cette rue rappelle en beau style lapidaire l'époque où la rue fut ouverte :
Julio II , pont. opt. max., quod tinibus
Ditionis S. R. E. prolatis Italiaque
Liberata urbem Roinam occupatœ
Similiorem quam divisœ patefactis
Dimensisq. viis pro majestate
Imperii ornavit
Doniinicus Maximus
Hieronimus Picus.
.édiles F. C.MDXn.
3â6 JULES H, PROTECTEUR DES ARTS.
Oa lui doit le canal souterrain qui , de S. Antonino, con« duit Veau k plus de cinquante palmes de profondeur au jardin du Vatican , le long du Vignato, au Belvédère, au Fomo, au Gortile de San Damaso (1) ; la restauration de l'aqueduc delV Acqua Vergine; la Monnaie , rue des Banchi, oii fut frappé, en i506, le premier giulio (2); l'agrandissement du musée du Vatican , ou fit placer le Laocoon, l'Apollon, le torse d'Hercule , l'Ariadne endormie , l'Hercule Commode, la Sallustia Balbia Orbiana, femme d'Alexandre Sévère , sous la figure de Vénus (3) ; diverses chapelles k saint Pierre es liens , aux douze saints apôtres, k sainte Agnès , hors des murs, dans la Santa Casa de Lorette ; la citadelle de Civita Vecchia (4), sur les dessins de Michel -Ange, et celle d'Ostie (5). U protégea Balth. Peruzzi, Raphaël, Jean Razzi (Soddoma) , Jules Romain. Il établit au Vatican une imprimerie d'où sortirent , sous son règne, un grand nombre de belles éditions d'auteurs classiques.
Quand Thomas Inghirami (6), en face du sacré collège, en racontant la vie de Jules 11 , s'écria : t Cette ville , naguère si pauvre et si mesquine, il en a fait quelque chose de grand , de magnifique, de splendide, digne en tout du nom qu'elle porte , » un murmure approbateur circula parmi les cardinaux.
Th. Inghirami était conservateur de la Vaticane. Jules II
(1) Carlo Fea , Varietà di notizie , p. i62 e segg.
(2) Vettori , Il Fiorino d'oro , cap. 26, p. 254.— Garampi, Saggi di osserv. sul val. délie mon. ant., p. 241. — Cancellieri, I Possesai, p. 59.
(3) Mercati , Metalloth., p. 368. — Fabroni , p. 306. — Carm. quinque ill. poet., t. ii, p. 64.
(4) Paris de Grassis, Dlarium, mss. — Frangipane, Ist. di Gività Vecchia, p. 131.
(ô) Carlo Fea , Relazione d'un vlaggio a Ostia , p. 19. (6) Thom. PhaPdri Inghiramii Orat., p. 92 et seqq.
lui avait donné cette place si justement enviée » pour le ré* compenser de tous les beaux manuscrits qu'il avait découverts , en l^GS, dans la bibliothèque du monastère de Saint- Colomban, k fiobbio (1). C'est là que Carlo Fea soupçonne qu'existait la république de Cicéron , que le cardinal Mai trouva dans des palimpsestes oii notre conservateur ne l'aurait pas cherchée sans doute (S). Inghirami avait d'autres titres k la faveur d'un pape que l'art de rassembler ou de découvrir des manuscrits. Il logeait dans son cerveau ce qui manquait k une bibliothèque (3). On peut en dire autant de mofiseigneMr Mai.
Le monde avait alors les yeux sur Rome. A la lueur de cette lumière qu'elle a fait lever, les peuples étrangers commencent k se mettre en route pour visiter l'Italie. C'est l'Allemand qui , le premier, entreprend ce docte pèlerinage. Mais k peine a-t-il franchi les Alpes, qu'il se met k regretter son pays. Ce sont d'autres mœurs, d'autres habitudes, une autre langue, auxquelles il s'accoutume avec peine. La nature nouvelle qu'il a devant les yeux ne dit rien k son cœur. Oii sont les chênes séculaires , les ombreuses forêts , les cascades qui tombent de mille pieds de haut , les neiges, les préoipices? Il n'aperçoit plus sa petite violette croissant au pied d'un glacier, ni son rhododendron que le vent agite sur la cime d'un rocher. Fleurs, verdure, v^étation, tout vient, passe et meurt vite en Italie. Sa vue s'égare k travers l'espace sans trouver oii se reposer. Le jour, la chaleur est étouffante; la nuit, l'air humide et froid. S'il
(0 Volaterranas, Gomm. urb., lib. iv, in flae. — Muratori , Ant. inedii aevl,t. m, p. 817.
(2) Carlo Fea, Varietàdi notizie , p. 19 et 12G.
(3) Quidqiiid in quaternia capitibus blbliotheca desideraverat , Thomas Inghiramius^abundè compensât.
descend daus une auberge, le vin que Thôtelier lui sert monte k la tête , et , quand il se remet en route , il faut engager une longue dispute avec F aubergiste qui veut le rançonner. A-t-il soif en chemin, il ne trouve pas, comme dans son pays natal , des fontaines rustiques improvisées k l'aide d'une branche d'arbre ; le soleil a verdi l'eau qu'il puise dans le creux de la main pour la porter k ses lèvres. Qu'est devenue cette petite Vierge , taillée grossièrement par le pâtre, placée a l'angle du chemin dans un buisson d'églantiers, et devant laquelle il s'agenouillait quand il était fatigué? S'il entre dans une église , il voit l'or et le marbre étinceler de toutes parts ; mais plus de verre coloré qui porte sur la dalle cette douce lumière si propice k la méditation. Voilk les plaintes qu'exhale notre Allemand , et que Luther n'a cessé de reproduire. Mais l'homme du Nord est injuste : parce qu'il ne comprend pas la nature méridionale , il la calomnie. C'est bien autre chose quand il arrive k Rome. Il cherche autour de lui ; ses yeux se mouillent de pleurs , et il s'écrie douloureusement : « Voyez donc, parmi les prélats et les cardin.nux, pas une figure allemande ; il n'y a des Allemands que parmi les valets d'écurie , les porteurs d'eau et les muletiers (1). » Alors le mal du pays le prend ; il quitte Rome , mécontent , irrité ; Rome qu'il n'a vue qu'k travers un oculaire infidèle ; et, de retour dans sa Teutonie , il jette aux ultramontains ces insolentes paroles : c Oui, le jour luira bientôt oii nous ferons expier aux Italiens leurs grossiers dédains, où nous leur apprendrons si nous sommes des barbares , des igno-
(]] Sehet , ich bitte each , seht auf die Cardinale und Prâlaten io Rom, ob ihreinen Deutscben darunter flndet , und dann anfdie StaUknechte, Wassertrâger und Mauieseltreiber , ob sie nicht alie Deutsche sind ? — Ulrich von Hutten , cité par Âdolf Mûller , Leben des ErasmusTon Rotterdam. Hamburg, 1838 , in-8o, p. 158.
rants, des muets ; notre pays se latinisera, et deviendra latin plus que le Latium lui-même (1). » Voyons si nous trouverons dans uu autre enfant de la Germanie inférieure ^ qui vient visiter k son tour l'Italie , (dus de calme et de raison.
(t) Hoc aoum tlbi alBrmo , fore aliquando ut priBcam insolent! Italie et propemodùm occapatam bene dicendi gloriam extorqaeamus vindicemusque nos, et ab ignaviâ quâ nos barbares Indoctosque et elingaes , et si quid est his iocultias , esse nos jactitant , exsolvamus ; futuramque tam doctam et iitteratam Germaniam nostram ut non latinius Tel Ipsum sit Latium. — R. Agricola, cité par Eichhorn, Geschiclite der Litteratur, 2e partie, p. 157.