CHAPITRE XV
Érasme se décide à partir poar Rome, où il est appelé par le eardlnal Dom. Grimani.
— Portrait du pbllosoplie , tracé par Beatus Bbenanus — Sa haine pour les moines.
— 11 arrive à Rome : accnell qu'il reçoit de Grimani. — Son entrevoe avec Jules II. — Il fréquente le cardinal de Médicis. — Après un court séjour à Rome , il part pour T Angleterre , et , en route , conçoit ridée de son Éloge de la Folie. — 11 regrette l'Italie , et finit par en dire du mal. •« Versatilité du philosophe.
Il était une ville , Rome , qu'Érasme désirait impatiemment visiter; mais chaque fois qu'il se préparait k partir pour la capitale du monde chrétien , les lettrés de Padoue venaient a son logis, et l'empêchaient de se mettre en route. Alors un pèlerinage de Padoue k Rome était un véritable voyage. On disait au philosophe que sa santé était trop faible , son estomac trop débilité , et son cerveau trop fatigué (1). Marc Musurus, qui préparait la première édition grecque des œuvres de Platon (2), le Cretois qui savait Démosthènes par cœur, l'humaniste merveilleux, usque ad miraculum (3) , que Léon X décora plus tard de la pourpre (4), citait k son ami toutes les prophéties néfastes qu'il trouvait dans Horace ; Scipion Carteromachus , ce Latin , dit Alcyoni (5) , qui surpassait les Grecs dans la connais-
(1) Ep. Er., ep. 69, 1. xxix.
(2) Roscoê , t. II , p. 246.
(3) Ep. Er., 29,1.x.
(4) A Leone episcopatum jam nactus. — Beat. Rhenanas.
(5) Tametsi LaUhus est , attamen vel Graeci ipsi in linguae cogoîtione et sQbtilitate, primas deferunt. — P. Alcyon., de Exsilio, ap. Zeno, Giorn. d'Italia, t. xx, p. 282.
saDce de la langue hellénique , et qui , lors de son premier séjour k Rome, avait eu la tête troublée par la mala aria , jouait k h fois le rôle de médecin et de prophète ; et le fils de Jacques, roi d'Ecosse, versait dans un verre de cristal un vin d'Alexandrie , vino di paglia , qu'aimait le professeur bataye, auquel il disait : Maître, au Capitole, des couronues, mais jamais , croyez-moi, une liqueur de cette couleur dorée. Érasme , qui se réjouissait d'un voyage en France pour boire du vin de Bourgogne (1) , balbutiait et restait k Padoue.
Mais les tentations ne tardaient pas k revenir, et toujours plus vives : il finit par y succomber, et partit pour Rome , accompagné des regrets de ses amis. La veille, il avait reçu une lettre de Bembo. Le noble Vénitien n'avait fait que tenir la plume ; c'était le cardinal Dominique Grimani qui dictait la lettre.
Or , Grimani avait une bibliothèque de plus de 8,000 volumes (2), toute pleine de manuscrits grecs , hébreux , syriaques , latins , d'éditions aldines , dont il était amoureux et qu'il voulait montrer k Érasme (3). Le Batave était quelque peu bibliomane : il aimait les livres aux belles images , aux lettres rehaussées d'or, aux larges marges , et comme il le dit , avant d'entrer dans le chœur, il s'étudiait k contempler l'édifice. Il est facile de comprendre maintenant comment il résolut de s'arracher aux caresses des Padouans,
(1) M. MuUer, Leben des Erasmus , p. 205.
(2) Ciaccon.i Vitaeet res gestsBpont. et card. in Âlexand. Vl.
(3) Domlnicus Grimanus collectis ex miserabili naufragio pretiosissimis libris qui toto orbe terrarum dispeisi, vel in tenebris delitescebant , vel proximum eorum ab igné vel allô casu Impcndebat exitium, magnâque eorum ex omnibus Ilnguis factà catervà praeclaram bibliothecam erexit. — Steuco, dans la dédicace de son Pentateuque au card. Marino Grimani.
de braver les présages de ses hôtes, d'affronter la mala aria et de voir Rome.
II se mit en route. D avait ce jour-là une cape noire que Jules II lui avait permis de porter; seulement il devait garder sous son vêtement un scapulaire blanc , signe distinctif du chanoine régulier (1).
Beatus Rheuanus , dans une épitre k Charles-Quint , a tracé le portrait du philosophe. Figurez-vous, dit-il, un corpuscule aux formes grêles et tendres , d'une complexion maladive, qui souffre du moindre changement de température , qui a besoin pour vivre du même vin , de la même nourriture, du même ciel ; le teint blanc , la peau blanche , les cheveux blonds, l'œil teuton, d'un bleu changeant, la voix d'une jeune fille , la parole fleurie (2). Lavater aurait complété le portrait. Dans le nez aux fines inflexions, dans la lèvre plissée, dans l'œil clignotant du philosophe , il eût trouvé les signes caractéristiques de la médisance passée dans le sang^ de la suffisance doctorale , et de la morgue vaniteuse du pédant de collège.
Érasme montait une mule dont le pas cadencé lui permettait de composer en voyageant ; de chaque côté de l'animal pendait une poche de cuir enfermant un Plante et un Térence dont il avait donné récemment une édition , et qu'il s'amusait k relire, quand par bonheur il apercevait devant lui une de ces longues lignes blanches dont l'extrémité semble se perdre dans l'espace.
Sur cette belle route italique , le soleil se lève et se couche sans remuer son âme ; les montagnes dressent inutilement leurs sommets verdoyants , il passe sans les voir ; et , dans le lointain, le hêtre balance vainement son feuillage : Erasme
(1) Ëp. Servatio. *— Ep. Rhenani.
(2) Âd. MuUer , Leben des Erasmus , p. 108.
a tout oublié , jusqu'à sou Virgile. Mais voici venir un moine mendiant; aussitôt qu'il l'aperçoit, vous êtes sûr qu'il va se hâter de serrer dans sa sacoche son comique romain ; l'ironie faite homme ne veut perdre aucun de ses droits de maligne curiosité.
D l'interroge, et c'est pour en rire plus tard avec ses amis. Erasme a fait la guerre k tous les ordres religieux ; il ne comprenait pas le célibat monastique : aussi en a-t-il dit un mal horrible , jusque dans ses notes sur le Nouveau Testament (1). Il est facile toutefois de mettre le philosophe eu contradiction avec lui-même. OËcolampade l'avait consulté lorsqu'il voulut prendre la robe : • Je n'ai garde, mon frère, lui répondit Érasme, d'empêcher personne d'entrer dans un saint institut, surtout vous, qui êtes en âge de vous connaître et qui n'ignorez pas quel est le genre de vie que vous embrassez. l'heureuse philosophie! philosophie vraiment évangélique, qui nous enseigne k dégager notre âme de toutes les cupidités du monde, afin qu'elle s'envole pure et libre vers le trône du Christ (2)! >
Il en voulait surtout aux ordres mendiants, qu'il a poursuivis de ses sarcasmes. Dans une note sur le sixième chapitre de saint Jean , il en fait une peinture qui ne devait guère plaire k Rome , où ces ordres avaient été solennellement approuvés (3).
Si l'homme de l'ironie eût arrêté sa monture k la porte de cette chaumière que le frère mendiant venait de quitter, il aurait trouvé une pauvre femme que le religieux nourrissait
(1) Ghap. 19 , xiie verset de saint Matthieu.
(2) Epist. E^asmi , ep. 27 , 1. xui.
(3) De Burigni, Vie d'Érasme, t. ii, p. 525.— F'oyez Desiderii Erasmi respoosio adversusfebricitantiscujusdam libellum. — Epistola ad quosdam impudentissimos Graculos. — Apologia de loco taxato et publlcâ professione per Nicolauin Ed monda nu m theologum etcarmelitam Lovaniensem.
du pain deTaumône, et alors il se serait rappelé cette belle parole d*uo moine, Tabbé de Spanheim, c aimer c'est savoir. »
Il n'y a pas longtemps qu'il a visité Florence : comment ne s'est-il pas fait raconter l'histoire que tout le monde connaît, de ces frères de l'Humilité qui apportèrent en 1239, dans la Toscane, l'art de frabriquer la laine , et dont la manufacture prit un si grand accroissement , que l'évéque Jean Mangiadori leur accorda l'église de Sainte-Lucie, afin, dit l'acte de douation , t qu'ils pussent exercer leur métier, fabriquer et vendre des draps, et vivre de leur travail manuel, puisqu'ils ne demandaient pas l'aumône (1)? > Nous aurions voulu qu'attardé dans son chemin , il n'arrivât que de nuit à Florence; le premier enfant lui aurait indiqué l'hôpital des frères de Jeau-de-Dieu (2), oii il aurait passé la nuit, et oii, le lendemain tout entier, il aurait été nourri par ces pauvres moines , qui, non plus que les frères de THumilité , ne savaient parler grec ni latin , mais qui connaissaient mieux qu'Erasme la belle langue du Christ.
Mais de moines lettrés , de moines érudits , de moines hellénistes, de moines humanistes, de moines poètes, il y en a pai*tout en Italie. Si , pendant son voyage, Érasme s'amuse k lire Plante ou Térence , c'est que de pauvres reli-
(1) Nos itaque attendentes , quôd jpsi fratres ad ecclesiam sancti Donati ad TuiTim,quae dudumper felicis memoriae antecessorem nostrum qaondam episcopuni florentinum eorum fuerat usibus deputata , exercere non possint coraniodë artem suam, videlicet lanificiam, texere pannes et vendere , ac nlia operari , ex quibus possint alimenta percipère, cùmqae de labore manaum saarum vivant, non peténtes eleemo- , synas, sed dantes eas indigentibus afiQuenter, pro eo quôd locus iUe distat à civitate non modicùm, unde minorem faabent frequentiam civium morcatoram : deliberavimus ad eorum supplicationem et instantiam illos propecivitatem reducere, etc.— Novell. Iftterarie del 1766, col. 30. — Richa, Ghiese florentine , t. iv, p. 307.
(2) Del Rosso, Osservatore florentino , t. v, p. 53.
gieux les ont conservés ; il ne se rappelle donc plus ce Cassiodore qui , k quatre-vingt-dix ans , occupait ses frères k transcrire les manuscrits , payait d'habiles ouvriers pour relier les volumes précieux , avait établi dans son monastère un atelier de miniature , et composait exprès pour les antiquarii (l)un traité d'orthographe? Il connaît le livre admiirable deCassiodore , deinstit, div. lit,, et il a oublié ce passage ou le père dit k ses moines : c Travaillez k vous instruire en médecine , afin de guérir vos frères. Vous avez la Botanique de Dioscoride , oii sont décrites les propriétés admirables des plantes : lisez Hippocrate et Galien , lisez les livres de Gelse, et d'autres beaux traités de médecine que , grâce k Dieu , possède notre bibliothèque (2). » Â Bologne, pourquoi ne s'est-il pas fait montrer le catalogue de l'ancien monastère de Bobbio, écrit vers le milieu du dixième siècle? Il y aurait lu le nom d'une foule d'écrivains sacrés et profanes , historiens , poètes , orateurs , philosophes, dont les œuvres avaient été conservées par les moines du couvent. Il y a dans l'histoire du monastère de la Novalèse une belle page tout k l'honneur des moines (3). En 906 , arrivent les Sarrazius ; après une courte prière k Marie , les frères courent k la bibliothèque , et se chargent les uns les autres de manuscrits qu'ils emportent k travers les montapes jusqu'k Turin (4), comme de véritables bêtes de somme , dit la chronique.
Au moment de l'entrée d'Érasme dans Rome , la ville assistait k de grandes fêtes. Le peuple se précipitait dans les églises, au bruit des cloches et des canons, pour remercier le ciel de la conquête de Bologne par Jules II, et les lettrés,
(1) Tirabosehi, 1. c, t. m, p. 24.
(2) Deinst. div. lit., c. 31.
(3) Maratori, Antiq. Italiae, t. m, p. 187.
(4) Pingonio , Aug. Taiir., p. 25, 26.
rassemblés au Campo Vaccino , chantaient , en latin et en italien , les statues de marbre que la pioche des fossoyeurs ressuscitait à la lumière. — Double spectacle auquel Érasme ne prit qu'un faible intérêt, ne comprenant ni le culte enthousiaste de rintelligence pour la matière , ni le rôle de la papauté, qui, k Taide d'une épée, sauvait l'indépendance du saintrsiége menacée par Louis XII (1).
Il était pressé, du reste, de voir le cardinal. C'était l'après-midi, moment si chaud en Italie, et oii tout dort k Rome. Il monte les degrés du palais : des portes ouvertes, du silence partout , une solitude complète.
Assis dans une antichambre , un Grec qui dormait profondément , et qu'k son costume il prit d'abord pour le médecin de la maison, se leva au bruit des pas de l'étranger, et s'adressant au philosophe : — Que veut Votre Excellence?
Érasme sourit légèrement. — Saluer le cardinal, dit-il. Mais peut-être est-il occupé; je reviendrai (2).
Et il s'éloignait en jetant un regard k travers les fenêtres sur la campagne de Rome» éblouissante de soleil , quand le domestique prenant le voyageur par le pan de sa robe :
— Votre nom , monseigneur ?
— Érasme , dit l'étranger.
A ce nom , le domestique , sans rien dire , courut k l'appartement du cardinal en répétant : Erasmo! Erasmo !
Le prélat parut. Erasme avait ôté son chapeau , que le cardhial le pria de remettre. La conversation commença ,
(1) Muratori, Ann. dit., t. x, p. 31 , Vita Jalii pont max., à card. Adriano.
(2) De Burigni, vie d'Érasme, 1. 1 , p. 142. — Ep. Er., 2, 1. if. — Muller, p. 194,
KRASSfC EN ITALfC. 337
Cl dura près de deux heures. Grimani était dans Tenthou^ siasme ; il prenait la main du philosophe, le regardait avec un sentiment mêlé d'orgueil et de joie, lui montrait le ciel de Rome, ce jour-lk d'une inexprimable transparence , l'air tout plein de doux parfums , les arbres d'un vert qui n'avait jamais été aussi pur, et son beau palais assis sur un monticule d'où la ville aux sept collines apparaissait dans tonte sa splendeur, et il lui disait :
c Votre place est k Rome , au milieu de tous nos lettrés, parmi cette foule de peintres, de poètes, de statuaires , d'artistes , de savants que Jules II aime et protège. »
Érasme balbutiait de modestes excuses. Enfant du Nord, il avait peu de penchant pour les produits de l'art ; il cherchait Dieu bien plus dans l'homme que dans les œuvres du monde visible. L'étude plastique de la statuaire antique, dont Rome s'occupait avec tant d'ardeur, semblait au Batave indifférente , et peu^étre nuisible au mouvement spiritualiste de l'Italie ; il était tenté de rire de la fièvre poétique des lettrés quand de Prédis eut trouvé le groupe du Laocoon. Il ne parait pas qu'il ait fait grande attention à cette merveille du ciseau grec , du moins n'en parle-t-il pas dans ses Épîtres , tandis qu'on le voit chercher curieusement dans les vers des poètes de cette époque des fautes de quantité ou des vocables d'une latinité douteuse. Dans ses déclamations contre les iconoclastes de l'Allemagne, c'est plutôt sur la matière que sur l'unage qu'il pleurera ; s'il poursuit un jour Garlstadt , ce sera en exégète bien plus qu'en artiste ; et la pharisaîque interprétation d'un verset du Deutéronome le tourmentera bien autrement que le bris de la statue faite de main d'homme. Chose remarquable que cet étonnement des intelligences septentrionales au bruit des hommages que l'Italie rend k la pierre ! elles seraient
presque tentées devoir dans ce culte une sorte dMdolàtrie. Elles s*obstineut k ne pas comprendre qu'a Rome , ce n'est pas le marbre que l'Italien adore , mais la matière idéalisée.
Quelques jours après sou arrivée a Rome , Erasme reçut l'ordre de se présenter au Vatican. Nous connaissons la nature vaniteuse de notre philosophe, toujours à genouK devant la louange, qu'elle vienne d'un pape ou d'un moine. Il rêvait donc une brillante réception, et d'avance, sans doute , il arrangeait une de ces harangues, comme il en a fait toute sa vie, où la flatterie parle un si doux langage.
Or, il faut savoir que le pape, quand il s'apprêtait k déclarer la guerre aux Vénitiens » avait chargé le cardinal Raphaël de Saint-Georges de demander au Ratave une sorte de dithyrambe contre ces rois de l'Adriatique (1). Erasme accepte la proposition, se met k l'œuvre et compose contre Venise un factum d'avocat, oîi débordent k chaque phrase l'invective et la colère. Son thème fait, il se ravise, prend une autre feuille de papier et écrit une idylle en faveur de la paix. Malheureusement le vent, ou plutôt quelque main malicieuse , emporta la diatribe et laissa l'églogue. — Nous parlerons un jour, dit Erasme dans ses Adages , de notre déclamation contre la guerre , que nous voulions adresser k Jules II (2). Il est probable qu'il ne l'eût pas envoyée pendant son séjour en Italie. Mais le vent ou la main indiscrète laissa tomber sur la table du pontife la page malencontreuse; le pape l'avait lue, et voilk pourquoi sans doute il faisait appeler Erasme.
L'audience fut courte : le pape , sans montrer de ressentiment, pria poliment l'écrivain de ne plus se mêler désor-
(») DeBurigni, Vie d'Érasme , 1. 1, p. 146.
{2) Chil. IV, prov. i.
mais des affaires des princes, lui donna sa bénédiction et réconduisit (i).
Maintenant, que le nom de Jules II vienne sous la plume d'Erasme , nous sommes sûrs qu'il l'accolera toujours a l'une de ces épithètes : brouillon, vindicatif, violent, ambitieux. Nous voudrions bien connaître le factum contre les Vénitiens : si jamais on le retrouve, nous parions que Jules II y est célébré comme un prince ami de la paix.
Cette fois du moins la vengeance que le pontife se permettait contre le philosophe était bien innocente; nous savons quelqu'un qui ne se serait pas montré si généreux.
Il n'est pas besoin de dire qu'Erasme, k Rome , fréquenta le palais du cardinal de Médicis. Lk, chaque soir, il était sûr de rencontrer les premiers humanistes du siècle, Bembo, Sadolet, Jean Mathieu Giberti , bien jeune encore, qui passait la nuit a étudier la langue grecque ; Grégoire Cortese, un des plus brillants élèves de Padoue, et dont la petite chambre était pleine d'écrivains sacrés et profanes qu'il lisait même pendant ses repas. Quand Paul III voulut nommer des cardinaux , Contarini dit au saint-père : — Je prendrais mon chapeau rouge , et je le placerais sur la tête de Cortese , si je savais que Votre Béatitude oubliât de l'honorer de la pourpre (2). L'éloge que l'évêque de Carpentras fait de Cortese est peut-être encore plus beau : f Eloquence, doctrine, et, ce qui vaut mieux dans un prêtre, piété , chasteté , religion , il réunit toutes les qualités (3). >
(1) DeBurigni, 1. c.,p. 146.
(2) Padre santo , io Tho io tal conto che per servizio di qucsta ganta sede iomi trarrei U cappello di capo per riporlo sopra di lui , parendomi, che molto meglio di me possa servire in qaesto grado. — Beccadeili , Viia del Contarini , § 13.
(3) Is autem est Grcgorius Cortesius abbas de qao nemo est profecto , qui nesciat qusecumque in magno et bono sacerdote postulanda sunt , omnia in eo exceilentcr inessc, ingenium, consiiium , eloquentiam ,
340 ÉHASMË EN ITALIE.
Erasme toutefois ne se plaisait pas k Rome. C'était comme un monde où le Batave n'était pas k son aise , surtout quand ridée pour se peindre aux regards empruntait l'idiome natal, au lieu de chercher ses signes dans la langue des vieux Romains. Erasme avoue lui-même qu'il resta toute sa vie aussi étranger k l'italien qu'k l'indien ; or il était du nombre de ces humanistes qui se croyaient appelés de Dieu pour ressusciter le latin, qui désormais ne devait plus mourir. R. Âgricola croyait que l'Allemagne ravirait un jour k l'Italie la gloire de bien dire; Rodolphe Lange, Antoine Liber, Louis Dringenberg , Alexandre Hegius , Ulrich Hutten , Hessus Eobanus, partageaient les illusions d'Âgricola.
Aux yeux d'Erasme , la muse avait un grand tort k Rome : c'était de chanter dans la langue de Dante ; son ciel k lui , c'était l'olympe classique. Il disait souvent : < Il y a dans le paradis des lettrés qu'on a bannis , je ne sais pourquoi , de notre calendrier ; vraiment je suis k chaque instant tenté de m'écrier : Saint Socrate, priez pour moi (i)\ et de me recommander aux bienheureux Flaccus et Maro. > S'il ne parle pas ici de TuUius , c'est qu'il avait trouvé deux gros solécismes dans l'œuvre de l'orateur romain. Or, k la renaissance, s'il est un ancien auquel on eût élevé des autels k Rome , c'est sans doute Cicéron. Erasme ne pouvait pardonner k Bembo son fanatisme pour l'écrivaiu antique. Bembo avait fait nue étude si patiente de la phrase cicé-
doctrinam et quœ his quuque laudabiliora sunt , quoniam christiania moribus sunt propria , pietatem praeterea^, contioentiam , reiigiooem. — Sadol. op., t. Il , ep, 386.
(1) Et multi sunt in consortio sanctorum qui non sunt apud nos ia cataiogo. Proinde quum hujus modi quaedain lego de taiibus viris, vix mihi tempero quin dlcam : Sancte Socrates , ora pro nobis. Et ipse mihi sspenumero non tempero quin bene ominer sanctSQ anim» Maronis et Fiacci. — Ooiloq. Fam., conviv. reiigiosuni. — Muller, p. 227.
ronienne, qu'il était parvenu à en imiter le jet, Tharmonie et la fluidité.
Il faut tout dire aussi , et être juste même envers celui qui a si peu ménagé le capuchon . U était impossible k Erasme de ne pas se rappeler, en regardant autour de lui , ces mots d*un vieux poète allemand , imité par Hùtten : c Nous autres Teutons, on ne nous emploie Ik-bas qu'à épousseter les meubles, à rincer les verres, a allumer les fourneaux, a étriller les mules des prélats romains. > U est certain que le préjugé contre Tincapacité de la race teutone vivait ardent dans toutes les âmes. Le Romain nourrissait un fier dédain pour tout ce qui était né sur les bords occidentaux du lac de Garda jusqu^au delà de TYssel. Il croyait que poésie, musique , sculpture , philosophie , ne pouvaient exister qu'en Italie; et, dans son impertinente suffisance, il aurait refusé h TÂUemagne jusqu'à ces belles fleurs que Luther aimait si vivement.
Ne nous étonnons donc pas si Jean de Médicis ne fiit pas plus heureux que Griraani : il nje put retenir Erasme.
Après un séjour de quelques mois a Rome, notre philosophe se mit en roule d'abord pour la France , puis pour l'Angleterre, où l'appelait Henri VIII. Dans ce long voyage, k travers les Alpes, la Suisse, les rives rhénanes, la Hollande, nous retrouvons le Lucien de la renaissance. U y a longtemps qu'il songeait à jouer toutes les folies qu'il avait trouvées sur son chemin. Tout a coup, sur le sommet des Apennins, il se rappelle son projet, et il commence son livre de Encomio Moriœ^ par une épître au chancelier Morus. Le monde, a ses yeux, est un vaste hôpital rempli de fous qui vont k la chasse de la sagesse : fous de vanité , fous de science , fous d'amour, fous d'ambition , fous d'avarice , fous imberbes , fous aux cheveux blancs, fous sous la tiare, fous sous le diadème, fous sous la bure, et qu'il va, comme autant de
542 KRASME EN ITALIE.
pantins , montrer dans cette lanterne magique, a laquelle il veut donner la forme d'un livre. C'était, comme on voit, la vieille danse des morts qu'un moine qui tenait le pinceau avait pris plaisir k représenter sur les murs d'un couvent de Bàle ; lui, qui n'a que la plume k son usage, se servira d'un peu d'encre. El comme de son temps le capuchon court les rues, c'est le moine qui fera le plus souvent les frais de la comédie ; le froc y sera en majorité : il faut bien que le philosophe vive , — qu'il médise c'estrk-dire.
Le tableau des misères cérébrales tracé par Erasme avec une verve si bouffonne dans ^n Encomium Moriœ n'est pas complet ; il a oublié un fou , c'est ce rieur impitoyable qui rêve en ce moment des honneurs inouïs que l'Angleterre doit rendre au premier humaniste du monde.
Le voilk donc k Londres obligé d'écrire k l'un de ses amis :
« La vie est très-chère ici. J'ai déjà dépensé 60 nobles; et savez-vous ce que j'ai reçu de l'un de mes écoliers? vous ne le croiriez jamais : un seul noble ! »
Oh ! le beau chapitre , n*est-il pas vrai , qu'on pourrait ajouter k l'Éloge de la Folie !
Alors l'Italie , dont il avait si souvent médit , se représente k ses regards , et il se met k la regretter : c Malheur à moi, écrit-il k Ammonio(l), d'avoir abandonné cette Rome oii toutes les espérances m'étaient permises. > Et les images du passé viennent le tourmenter : c'est le cardinal Grimani qui lui ouvrait les trésors de sa bibliothèque avec une libéralité de grand seigneur ; c'est le cardinal Raphaël de Saint- Georges , dont la conversation avait tant de charmes ; c'est surtout le cardinal Jean de Médicis, le protecteur éclairé de tout ce qui est artiste (2).
(1) Ep. 9, 1. VIII.
(2) Ep. 2, I. XXII.
Nous ne connaissons pas dans Thistoire liuéraire du seizième siècle une âme de philosophe qui ait prêté ses louanges h un phis gros intérêt. Erasme travaillait en ce moment h une nouvelle édition des œuvres de saint Jérôme, qu'il préférait comme latiniste à Cicéron , et il aurait bien voulu que Médicis, s'il était pape un jour, en acceptât la dédicace.
Or, quand il s'amusait k faire son examen de conscience , il se trouvait coupable de nombreux péchés de médisance, peut-être même de calomnie, iùn Angleterre, l'homme de l'ironie s'était dédommagé de son silence forcé en Italie. 11 avait dit un mal horrible , non pas seulement des moines , mais des prêtres, des évêques et des cardinaux; et malheureusement il n'avait pas pris la peine d'inventer, il avait volé Pétrarque, Dante et Boccace : le plagiat sautait aux yeux.
On a dit dans une Vie récente d'Erasme qu'en littérature et en philosophie, notre écrivain a une personnalité fort contestable. S'il est admirable, c'est pour féconder l'idée d'autrui : c'est ainsi qu'il reprit en 1528 la lutte commencée par Laurent Valla contre les cicéroniens ; dans son De libero arbilrio , les arguments principaux du savant romain en faveur de la spontanéité de la volonté humarne, et, dans son Calechismus, l'opinion du même auteur, que le symbole ne contient pas , ainsi qu'on l'enseigne, une formule individuelle de chacun des apôtres.
Mais c'était un homme d'esprit que le fils de Laurent le Magnifique, et qui connaissait son Erasme. Aux cardinaux colères de toutes ces boutades humoristes , il montrait des lettres oîi le Batave faisait un éloge pompeux de l'éloquence, du génie, de la science et des mœurs du clergé romain. Muller a fait très-bien ressortirla versatilité du philosophe. Un jour, le peuple italien est, de tous ceux qu'il connaît, celui qu'il estime le plus. Une autre fois, tout ce qui habite par delà les
Alpes manque de sincérité. Aujourd'hui il ne sait comment célébrer Tamour des Italiens pour les lettres; demain il les représente comme négligeant les sciences ; tantôt il est heureux de proclamer qu'il leur est redevable de sa science poétique , tantôt c'est lui qui leur a inspiré le goût des lettres. Le vantet-on« l'Italie est un paradis terrestre; essaye-t-on de contester quelqu'une de ses doctrines, c'est un pays affi*eux. Calcagnini n'était pas content. Il écrivait k Erasme son ami : c Vous ressemblez au danseur de corde ; tantôt vous penchez d'un côté, tantôt de l'autre. > U aurait pu ajouter : Et vous dansez pour tout le monde.
Pendant qu'Erasme en Angleterre s'amusait ainsi aux dépens des moines , de graves événements , qu'il avait prévus du reste, s'accomplissaient k Florence : les Médicis allaient rentrer au pouvoir (1).
(!) Consaltez sur Éragme : Samuel Knigth , Leben des fûrtrefflichen Erasmus von Rotterdam; Leipzig, 1736, in-8o. — Dr. Alb. Fabricli Dissertatio de Religions Erasmi. — Note sur Lambert Coomans , secrétaire d'Érasme , par M. le chanoine de Ram , membre de l'académie de Bruxelles : opuscule récent.