AD0LET
reloge d'une robe violette , pour la première fois de sa vie ; et les Wittembergeois qui croient avoir gagné un évêque ; et FÂllemagne protestante qui copie la lettre pour la répandre ; et les vieux Teutons restés fidèles k la foi de leurs ancêtres , qui sont sur le point de déplorer une nouvelle * apostasie. Jean Faber, alors évêque de Vienne» une de ces belles natures qui ne pactisent k aucun prix avec Terreur, et qui ressemblent k ce Delfini, général de Tordre des camaldules , que nous avons vu refusant de saluer Savonarole quand le frère eut osé désobéir au pontife romain ; Faber s'émeut, prend une plume, la même peut-être dont il s'était servi tant de fois pour répondre aux hérétiques, et il écrit k Sadolet :
c MoB ami , je vous Tavoue franchement , ce langage si mielleux que vous parlez k Mélanchthon a réjoui plus d'un luthérien et centriste plus d'un catholique. Vous avez cm peut-être que la lettre resterait secrète ; voyez combien vous avez été dupe .de votre bon cœur : la voilk cette lettre qu*on se garde bien de cacher, mais qu'on montre k tout le monde, et qu'on accompagne, en la lisant, de commentaires injurieux pour votre dignité. Mon ami , vous vous êtes cru sans doute plus prudent que saint Paul , qui , de retour du troisième ciel , recommandait k Tite d'éviter Thérétique (i ) . t
C'était le langage de Tamitié , un peu sévère peut-être , mais plein de franchise. Si Sadolet a péché , qui donc oserait ne pas lui pardonner , en lisant sa réponse k Faber ?
« Si }'ai écrit k Mélanchthon , ce n'est pas pour m'en faire un ami , mais parc^ que j'espérais qu'un langage affec^
(1) Amice, fatcor io^ouè : hâc tuâ suavi et blaodiloquâ ad mel epistolâ Lutheranos exhilarasti quamplurimos , ne dicam omnes ; &ed è diverse inconsideratâ tuâ scriptione turbasti et mœrore multo affecisti catholicos sanè non paucos.
— Epist. Joannis Fabri , ep. Vieon. ad Sadoletum, Mss. Vat.i n^" 39t8.
tueux le gagnerait k nous, et qu'ensuite il nous serait plus facile de ramener nos frères égarés (1).
» Oui , cela n'est que trop vrai , j'ai pu oublier le sentiment de ma dignité en écrivant k Mélanchthon ; je l'oubliais parce qu'il s'agissait de la gloire de Dieu , du salut de mes frères et de la paix de l'Église. J'ai eu tort, je le confesse; j'ai péché , comme vous le dites , parce que je ne connaissais pas assez bien Thomme k qui je m'adressais : mais n'accusez pas mon intention ; je voulais par la douceur , en bon chrétien, ramener au bercail du pasteur commun une brebis perdue. Si j'ai loué dans Mélanchthon l'homme dclettres , l'écrivain élégant, le professeur habile, je n'ai jamais voulu prendre la défense de l'hérétique : nie serait-il défendu de lui écrire? Les Israélites n'avaient-ils pas commerce avec les publicains? »
IL BEMBa.
Un jour, en 1506, dans cette pieuse demeure dont nous avons parlé , Sadolet reçut une lettre charmante de Venise ; elle était de Bembo , avec lequel il était en correspondance depuis trois ans (2). Lors de la découverte du Laocoon dans la vigne de de Fredis, Sâdolet publia un poème qui excita l'admiration des lettrés. On en avait* retenu quelques passages qu'on répétait, comme de nos jours on répéterait le motif d'un opéra de Rossini. Sadolet voulut connaître Topi-
(i) Gam ad homioem illum scripsi quem ta minime probas , non la tantum spectavi ut cum illo amicitiam inirem , sed illud etiam magia ut conciliatâ mihi benevolentià quod meas cert« litters efficere debuernnt , adltus mihi deindè esset ad hominum illornm animos in optimas partes pertrahendos. — Ib,
(3) Petri Bembi Epist. fam., ep. Jacobo Sadoleto. Venetiis, 1552» p. 90 , 94.
nioD d'un poète; il adressa son œuvre a Bembo ,. qui lui répondit sur-le-champ : c J'ai lu cent fois votre LaocQJon , merveilleux enchanteur! ce n*est pas seulement l'image paternelle que vous faites revivre dans vos vers , c'est la statue que vous montrez k nos regards. Je suis de l'avis de Béroalde ; je n*ai pas besoin d'aller en ce moment k Rome pour voir le Laocoon ; j'ai devant moi vos vers (i). »
L'amitié de Sadolet |5our Bembo datait de l'enfance : tous deux s'étaient rencontrés sur les bancs de l'école de droit a Ferrare, et s'étaient sentis attirés l'un vers l'autre par les jmêmes goûts , les mêmes instincts , le même amour de la science. Ils se séparèrent, leurs études finies : Sadolet, comme nous l'avons dit, pour aller k Rome , et Bembo pour courir le monde.
Fils d'un patricien vénitien qui , k Ravenne , avait relevé le tombeau de Dante (2) , Pierre Bembo avait appris le latin sous Alexandre Urticio. Son professeur était un habile humaniste , fou de l'antiquité classique , don]t , selon lui , tout était k adorer , mœurs , institutions , théogonie , idiome. Il inspira sans doute k son élève ce culte fanatique pour le paganisme , auquel Bembo , devenu cardinal , ne put entièrement se soustraire. Au moment où l'écolier se prépare k faire voile pour la Sicile , on est contristé de le voir se recommander k la protection des dieux (3).
Nous pardonnerions difficilement k l'enfant son invocation païenne , si dans sa lettre il ne se montrait pas aussi reconnaissant envers le vieil Urticio. L'écolier ne peut se consoler de n'avoir pas embrassé son maître avant de partir pour la
(1) Bemb., /6*(l., p. 92.
(2) Mazzuchelli , Scritt. ital.» t. u , p. 2 , p. 733.
(3) Itaquecras navi ad Fossam Clodiam, quod velim dii approbent, reliquum iter in equis conficiemus. ~ Ep. Pet. Bembi Joann. Alex. Urticio praeceptori , 1492.
BEMBO. 41 i
Sicile. Sur les jSots de cette mer qu'il va traverser , il lui manquera quelque chose , la bénédiction de son professeur : cette piété filiale fait absoudre le paganisme de Bembo.
La Méditerranée lui fut hostile ; il souffrit pendant la traversée y et plus encore , a chaque débarquement , dans les mauvaises auberges [oii il était obligé de s'arrêter. Enfin fl atteignit Messine » et descendit chez Constantin Lascsuis, qui le reçut affectueusement. U ne faut pas le confondre avec JeanLascariSy c homme de cabinet, » dit Fauteur de la Vie du cardinal d'Âmboise , c qui avait vieilli sur les livres , qui savait le latin aussi bien que le grec , mais qui n'avait qu'une teinture fort légère des affaires du monde ; savant de petite mine, d'une avarice sordide, qui affectait danasa table, dans ses meubles^ dans ses haUts ime pauvreté étudiée(l). » Bembo fait un autre portrait de Constantin , qui le reçut avec autant de cordialité que de générosité (S).
U se livra sous ce maître habile k l'étude de la langue hellénique avec une véritable passion , et trois ans ne s'étaient pas écoulés , qu'il écrivait en grec avec une pureté de style tout attique. Ce n'était pas seulement des signes graphiques qu'il était venu demander k Lascaris : d'une famille riche , il allait k la recherche des manuscrits anciens, des vieux tableaux byzantins, des statuettes ou des médailles de l'ancienne Grèce , et chaque jour il augmentait ses trésors. Les courtiers d'antiquités, k cette époque , étaient ordinairement des Israélites , qui faisaient métier d'acheter k vil prix et de revendre fort cher ces reliques dont l'humaniste était lui-même si curieux. Quand il
fl) Vie du cardinal d'Ambolse, par M. L. L.L. G. Amsterd., 1726, in-4o , p. 357-358.
(2) Qui nosexcepit libentissimè et liberaliter. — Ep. Bembi Bernardo Bembo patri , 1492 , p. 5.
dit adieu k Lascaris, Bembo embarqua dans son vaisseau un vérilable musée de peinture et de sculpture.
Il avait alors environ vingt-six ans , et passait pour un des premiers hellénistes de l'époque. Â vingt-huit ans , il revint k Ferrare , oii le duc Alphonse et la duchesse Lucrèce , sa femme, le reçurent avec empressement. Lucrèce Borgia , qu'on a chargée de crimes que n'ouït peut*être jamais l'oreille d'un casuiste^ était alors dans toute la fleur de l'âge. Ce n'était pas seulement, si l'on en croit Bembo, c une des étoiles du ciel italien, » un modèle de grâces, une beauté qui l'emportait sur Hélène, mais une jeune femme qui k tous les dons de la nature avait su joindre ceux de l'âme : Florentine par son doux langage , poète dont les neuf Muses auraient avoué les chants (1); une autre Lucrèce, ajoute l'Arioste (2).
Bembo lui dédia ses Asolani. Dans la dédicace de cet ouvrage , l'auteur célèbre avec enthousiasme les charmes , l'esprit, le savoir et les vertus de la duchesse. On se demande comment un jeune homme tel que Bembo , riche , de noble race , connu déjk dans le monde littéraire , aurait osé , k la
(0 Ad Lucretiam Bopglam :
Prima meum atque aevi sidus spectabile nostrt
Tantum anima quantum Borgia Ironte micas :
Et tibi cùm facie non ceiiçt Agenorenata,
Non Helena Idœo rapta Lacœna Pari.
Te tamen in 8tudia et doctas traducis in artes , Nec sinis ingenium splendida forma premat.
$ive refers linguâ. modulatum carnoen hetruscâ ,
Grederis hetrusco nata pueiia soio; Seu calamo condis numéros et carmina sumpto , nia noYempossuntscripta dicere Deœ.
{Z) La cui belleza ed onestà preporre Debbe ail' antiqua la sua patria Roma.
Cri., canto xlii , st. 83.
face de l'Italie , chanter une femme qui eût ressemblé au portrait qu'en ont tracé Sannazar et Pontano. Si ce que Burchard en a dit est vrai , c'était, quelque chose d'abomi^* nable ! Lisez : voilk Giraldi qui là regarde comme une femme accomplie ; Taustère Serassi qui lui donne toutes les ver^tUs (i); l-Arioste, qui, dans son épithalame, la compare^ sous le rapport des charmes et des mœurs , aux femmes deis temps modernes ou anciens , célébrées par l'histoire et la fable (2) ; Antoine Gornazzi , qui lui dédie son poème m terza rima sur le Christ et la Vierge (3) : comment ne pas douter? Quelqu'un qui s'aviserait de recueillir les témoin gnages contemporains favorables k Lucrèce formerait un livre d'hymnes comme on n'en composa jamais a la louange d'une femme (4).
Si l'on veut que ce problème historique soit insoluble , il sera bien difficile de ne pas reconnaître la protection et les services qu'elle rendit aux savants. Sa cour était l'asile des lettrés. Un humaniste est-il atteint par la pauvreté, s'il aie courage de l'avouer k Lucrèce, il est bien vite secouru. At^il une autre grâce k demander : cherche-t-il mie femme qui l'écoute; Lucrèce est Ik, jeune, belle , parée , qui fait réciter au lettré ses vers ou sa prose , le soir le présente k la cour, le lendemain l'introduit dans le grand monde , et ne le laisse pas partir sans lui donner des marques d'une munificence toute royale.
(1) Donna bel li88iina , gentile ed ornata d'ogni virtù. — Historié Ferraresijib. X ,p. 198.
(2) Pulchra ore , et pulchris squantem moribus , aut quas Verax fama refert , aut quas sibi fabula flnxlt.
Epith. carm. ill. Poet. Ital., voi. i , p. 344.
(3) Tlraboschi , voi. vi , parte 2 , p. 16.
(4) Roscoê a placé à la fin du 1. 1 de sa Vie de Léon X une dissertation sur le caractère de Lucrèce Borgia , où il s'attache à réfuter les calomnies imaginées centre cette femme , p. 365-388.
C'est sous l'inspirai lie :eette muse que Bembo commença ses iiso{ant, qu'il vint achever au sommet d'une montagne, dans le château d'Asolo (i).
Les Âsolani obtinrent un grand succès; on dit que Bembo s'était proposé d'imiter les Tusculanes : assurément ni le sujet ni le ton de ces deux ouvrages ne se ressemblent : et c'est un malheur pour Bembo.
Si l'on a vu le tableau de Winterhalter , on peut se faire une idée de la scène des Âsolani. C'est le soir , comme dans le décaméron du peintre; une foule de jeunes filles et de jeunes hommes assis sur la mousse, au bord d'une claire fontaine, devisent de choses et d'autres. Les héros de cette pastorale sont : Gismondo , Lavindlo , Bérénice.
Voici comment un de nos plus anciens écrivains , Jean Martin, secrétaire du cardinal Lenoncôurt , a décrit le jardin enchanté où Bembo a rassemblé ses personnages :
€ Il estoit my parti en quarré par une belle treille de .uignes large et ombrageuse, qui seruoit d'allée de toutes parts et faisoit tout le circuit de la muraille , estoifée de pierre uiue , espoisse et de longue estendue , où ny auoit qu'une seule ouuerture respondante sous l'un des bouts de la treille , au deuant de laquelle se trouvoit une haye de grenadiers druz et serrez surpassant en hauteur la poitrine d'un homme ; et au demeurant fort délectable k regarder pour sa continuelle égalité si bien proportionnée qu'il ny auoit que redire; de l'autre costé, tout au long du logis de laroyne, y auoit un beau rang de lauriers feuilliez quifaisoient un demi-arc sur l'allée , tant migiiouement appropriez par le jardinier qu'il sembloit qu'aucune des feuilles n'osast passer leur ordre commandé (2). >
(1) AsoloHdunque vago e piacevole castello poato negli éstremi gioghi délie noAtre Alpi aopra U Trivigiano. — Gli Asolani , lib. i.
(2) Les AzoIaîDs de Mgr Bembo, de la Nature d'amour, traduits de
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Bembo ressemblait à Pic de la Mirandole , que le grand air inspirait. D voulut connaître la cour d'Urbin , le rendezvous de tout ce qui s'ëtait fait un nom dans les lettres ou dans les arts (1). Le duc d'Urbin connaissait ses auteurs classiques comme un écolier de l'université de Padoue, parlait avec une rare pureté le florentin , expliquait Homère k livre ouvert (2), s'entendait en peinture , en sculpture , et savait assez de philosophie platonicienne pour disputer avec ses hôtes illustres. Elisabeth, sa femme, elle aussi, avait étudié Platon , non pas en pédante, mais en artiste : elle lisait les vers avec une voix qui allait k l'âme.
Castiglione , dans son livre du Courtisan , t'I libro del Cortegiano , a recueilli quelques-unes de ces causeries philosophiques qui avaient lieu dans le salon du prince. On y faisait parfois de l'esthétique, et il est curieux de connaître certaines théories de notre écrivain sur la nature du beau. L'opinion de Bembo différait peu de celle de Savonarole , ç'est-k-dire de Thomas d'Aquin , que le moine de Saint- Marc avait si bien pratiqué. Il disait que le beau n'habite qu'en Dieu; que, pour l'obtenir, il fallait prier; il ajoutait que le beau renferme nécessairement le bon; il faisait du beau un cercle dont le bon est toujours le centre. £t comme une sphère ne saurait exister sans un centre, continuait-il, le beau paraît inséparable du bon ; d'où il suit que rarement une âme méchante habite un beau corps . Pour prouver sa théorie , il disait & des auditeurs : Regardez au ciel ; tous ces astres
l'italien par Jean Martin , secrétaire du cardinal Lenoncourt , tierce édition. Lyon, chez GuU. Rouille, à TËscu-de-Venise , 1^2.
(1) Vita di Mons. Bembo brevemente descritta da Tomaso Porcacchi, con alcune annotazioni di Pierantonio Serassi , en tète des Rime di Pletro Bembo. I. Berg., anno 1744 , in -8». — Agostini, Scrittori Veneziani , t. i , pref.
(2) Roscoë, t. i,p. 101.
qui nous envoient la lumière remplissent cette double couâition , ils brillent et ils servent. Abaissez vos regards sur la terre ; les arbres qui se couvrent des plus belles fleurs sont aussi ceux qui produisent les plus beaux fruits. Puis il montrait le vaisseau près de prendre la mer , et faisait remarquer combien le mât, la proue, les voiles., la coqae charment Tteil non -seulement du marin, mais de tout homme étranger k l'art nautique. Et se laissant entraîner a sa nature poétique : c Ciel, terre, mers, fleuves, » disaitil , € tout chante cette essence divine en qui la beauté s'unit toujours k la bonté : peintres, poètes, orateurs, sculpteurs, philosophes , voulez-vous arriver k la beauté , allez k Dieu : la beauté , sachez-le bien , est le triomphe de Tâme sur le corps (i). »
Bembo croyait ne rester k la cour d'Urbin que peu de temps ; mais il y trouva tant de séductions, que pour lui les mois , puis les années , s'écoulèrent sans qu'il s'en aperçût. Le palais du duc était comme un caravansérail où s'arrêtaient k chaque instant des capitaines, des courtisans., des peintres, des humanistes et des savants. C'est Ik qu'il se lia avec Castiglione , avec Rs^phaël , avec Julien et Jean de Médicis(2). Le spectacle . des montagnes dont Urbinest
(1) Dico che.da Bio nasce la bellez2a, ed è corne circolo di oui la bontà è il centro : e perù corne roo puô esser circolo senza centro , non puô esser bellezza senza bontà : onde rare volte anima mala abita bel corpo , e pei-ciô la bellezza estrinseca è vero segno délia bontà Intrinseca, e nei corpi è impressa quella grazia più o meno quasi per un carattere deli* anïma , per lo quale essa estrinsecaniente è conosciata ; come negli alberi , ne' quall la bellezza de' fiori fa testimonio deUa bontà de' frutti , e questo medesimo ioterviene nei corpi... perô la bellezza è 11 vero trofeo délia vittoria deJl' anima, quando essa con la "virtù divina signoreggia la natura materiale, e col suolnme vince le ténèbre del corpo... — 11 libro del Gortegiano , t. ii ; p. 188-1)0, Hilano, 1803 , in-8o.
(2) Mazzuch. Scritt. d'it., art. Bembo, t. iv, p. 739, in-folio.
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entouré avait développé dans le Vénitien les germes de poésie qu'il apportait en naissant. On le vit abandonner un instant la langue latine pour écrire en italien. Il avait promis de réhabiliter le toscan, et il tint parole. Il prit pour modèle Pétrarque, dont il rappelle souvent la grâce, et plus souvent encore la mignardise (1) : la langue qu'il parle est claire, limpide, harmonieuse. Après plus de trois siècles , on répète encore dans l'Ombrie quelques-uns de ses sonnets. Mais il n'abandonnait pas la langue latine : il y revenait quand il avait k célébrer ses bienfaiteurs , le duc et là duchesse , qu'il pleura dans une oraison funèbre oîi le cœur est encore plus éloquent que le style (2).
Bembo était en quelque sorte la personnification du paganisme, al'aide duquel il voulait opérer la rédemption intellectuelle de la société. Bembo , et avec lui beaucoup de nobles esprits , croyait que les lettres ne pouvaient révivre qu'au moyen d'une formule toute latine qu'il avait trouvée dans Cicéron : c'est par Cicéron qu'il pensait racheter l'homme de ces ténèbres oii la scolasiîque le tenait, dit-on, captif. L'homme, c'est Ik sa théorie esthétique , ne peut plus créer , il est condamné k imiter ; qu'il calque donc , et dans sa reproduction plastique il trouvera et le mot et l'idée ; mais c'est par le signe matéi'iel qu'il arrivera k l'esprit. On voit qu'il est loin de cette doctrine spiritualiste qu'il enseignait , lorsqu'il était plus jeune , k la courd'Urbin.
La théorie littéraire qu'il a développée dans une lettre sur l'Imitation (3) , adressée k l'un de ses amis , a quelque chose de spécieux. Au moment oii les humanistes étudiaient avec une passion si fervente les beaux écrivains de Rome, il s'était
(1) Bettinelli, del risorgimento d'italia neglistudj.,p. lOô.
(2) De Guido Ubaido Feretrio , deque Elisabethâ Gonzagâ, Urbfni ducibus.
(3) De Imitatione epist.
demande quelle personnalité antique il fallait faire revivre ^ et il avait choisi Cicéron ; bien différent de quelques-uns de ses amis qu'il avait combattus , et qui voulaient que le style latin moderne fût omnicolore.
Bembo exigeait donc qu'on s'attachât k un écrivain païen, mais du beau siècle, et qu'après une contemplation calme, une étude patiente , une lutte obstinée , on essayât de lui dérober le secret de son style, comme on prend k force de travail la manière d'un peintre. 11 disait, après Lazare Buonamici (1), qu'il eût mieux aimé parler comme Cicéron que d'être pape, et qu'une Tusculane valait un royaume (2). On sent, en lisant ses lettres latines, combien il a dû souffrir pour arriver k ce procédé qui reproduit la phrase du maître avec ses inversions , ses incises et son rhythme ; travail malheureux où l'écolier dépensait toutes les nobles facultés qu'il avait reçues du ciel , et pour rester éternelle* ment écolier. Bembo ressemblait alors au pauvre ouvrir en mossuque , qui passe sa journée k souder une pierre k une autre pierre de môme couleur, et croit avoir reproduit, après trente ans de labeur, le saint Jérôme du Dominiquin , ou la Transfiguration de Raphaël, c U rongeait, dit pittoresquement £ichhorn , la coque d'une amande sans arriver jamais jusqu'au noyau (3). > Â quoi bon tant de peine inutile, puisque Bembo lui-même eut la gloire de proclamer l'avènement de l'italien , et l'insuffisance d'une langue morte pour exprimer des idées modernes?
Heureusement pour sa gloire, il eut le temps déchanter dans l'idiome de Pétrarque. Ses poésies , que nous n'avons k considérer ici que sous le point de vue de l'inspiration ,
(1) Niceron , Mémoires , etc., t. xxxix, p. 193.
(2) Hist. Bibl. Fabri , t. m , p. 79.
(3) Man nagte an der Schaale und kam nie bissum kern.
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bnt mérita les Iduabges des maîtres lés plus habiles (i). Elles vivront tant que vivra la langue italienne elle-même.
Il fut un des premiers humanistes , qui , a Tépoque de la renaissance, conçut Tidée de rassembler, comme documents historiques , les images gravées des empereurs ou des consuls de Tancienne Rome ; il s'attachait surtout k découvrir celles de son auteur favori. Quand on lui apportait une médaille inédile de Cicéron , il versait des larmes de joie ; il était heureux, et parlait de son bonheur k tous ses amis. C'était entre eux un concert d'exclamations , et Bembo posait sa conquête dans un casier d'ébène qu'un habile ouvrier allemand avait longtemps travaillé. Quelquefois il arrivait qu'on essayait de surprendre l'amateur enthousiaste , mais c'était peine inutile. Bembo était si bien au fait du style numismatique , il avait si bien gravée dans la tête l'image des figures antiques, il connaissait si bien les procédés mécaniques de l'art grec ou romain , qu'il n'y avait aucun moyen de le tromper.
Un jour Jules II reçut de la Dacie un manuscrit latin tellement chargé d'abréviations, que personne, parmi les plus doctes de l'Académie romaine , ne pouvait le déchiffrer (2). Le pape aurait envoyé une ambassade au bout du monde pour avoir l'explication de ces figures hiéroglyphiques. Quelqu'un nomma Bembo comme le seul qui pût les traduire. Sa Sainteté mande en toute hâte le Vénitien , qui se rend au palais , ouvre le volume , et se met k lire
(1) Pietro Bembo doq solamente fu 11 primo che insegnasse il vero modo, e la certa regola d*imltarei buoni scrittori e di comporre con leggladrla nel gentilisslmo Toscano liogiiaggio, ma fu altresi. quel solo che questo favella medesima quasi da tutti in pochissimo pregio tenuta ravvivô. — Varchi , Ercol. , p. 87, ediz. Comin. — Salviati , Avvertim., Vol. I, I.ii, cap. 9.
(2) Bemb. Ep. fam., lib. y, no 3. — Beccadelli , Vita del Bembo.
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couramment comme il eût pu le faire dans un livre ordinaire. Ces hiéroglyphes étaient des signes , interrompus k dessein , et formés par un sténographe de l'époque ; qui possédait la clef de quelques abréviations pouvait bientôt deviner le reste. Peu de temps après, Bembo reçut de Sa Sainteté le titre de commandeur de Saint-Jean de] Jérusalem k Bologne (1). C'est assez parler du savant , il faut faire connaître rhomme.
Pomponace (Pomponazzi), professeur k Bologne, était un hardi penseur qui, dans son livre de^Immortalitate animœ^ faisait enseigner k Âristote des propositions que ce philosophe n'a jamais énoncées. Le livre fut brûlé k Venise (2) , après qu'il eut été doctement combattu par Augustin Niphus(Nifo), et Gaspard Contarino, et doctement aussi défendu par Chrysostome de Casale (Chrys. Javelli, en latin Canapicius). A Tépoque de l'élection de Léon X, Pomponace eut la bonne idée d'envoyer son livre k Bembo, qui le lut, et, n'y trouvant aucune proposition hérétique, le soumit au maître du sacré palais , qui , n'y voyant rien non plus de condamnable, dut en appeler k Sa Sainteté. Léon X, après l'avoir examiné, défendit de tourmenter désormais Pomponace, qui conserva sa chaire. En lui donnant cette heureuse nouvelle, Bembo eut soin de faire passer au professeur quelques trimestres d'une pension qu'on avait négligé d'acquitter pendant la longue guerre qu'il avait soutenue contre un grand nombre de théologiens (3).
fl) Joannis Gasœ Descriptio vils Pétri Bembi et Gasparis Coûtareni, Patavii, 1685.
(2) Prierio, de Strigis. Dœmon. mirandts , lib. i , c. 5.
(3) Pomponace se défendit contre les attaques dont il était Tobjet, et,il faut l'avouer, qui paraissent fondées. Dans son apologie il disait à Bembo : t Gùm primum à SS. Leone decimo crucigerorum equitum prœfecturam sanë opulentissimam consecutus es, nonne quàmprimùm
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