‹ Histoire de Léon X et de son siècleChapitre 45 sur 53 · SADOLET. — BEMBO. — BIBBIENA · texte numérisé non relu

SADOLET. — BEMBO. — BIBBIENA

Sadolet étudie à Ferrare, n'attache à Virgile , pais à saint Paul. — Il part pour Rome , entre d'abord chez le cardinal Caraffa , et , à la mort de ce prélat , chex le cardinal Frégose.— Caractère de Sadolet. -^ Sa lettre à Mélanchthon. — Bembo se lie à Ferrare avec Sadolet. — Part ponr la Sicile et apprend le grec sons Constantin Uscaris. — Retourne à Florence , où il fait connaissance de Lucrèce Borgia. — BuiBO à la conr d'Urbin. —II coMpose les Aaotanl. — Idées esthétiques de Bembo. — Sa théorie sur l'imitation. — Services qu'il rend à la numismatique. — Il protège Pomponace. — Bibbiena. — Idée de son caractère. — Étudie Pjfiute, et le prend pour modèle en écrivant la Calandra. — Ses idées artistiques. —Sadolet , Bembo et Ribbiena , trois symboles de la vie intellectuelle que Léon X réunit auprès de sa personne.

Les deux hoDimes qui contre-signaient de si belles lettres étaient Sadolet et Bembo » que Léon X avait choisis pour secrétaires intimes ; celui qui avait pris une part active aux négociations auprès des cours alliées du saint-siége était Bernard Bibbiena> que le pape avait nommé son légat , et qu'il devait bientôt décorer de la pourpre.

Le Quirinal est borné au nord du Pincio par un vallon oii s'étendaient autrefois les jardins de Salluste» k Test du Viminal, par la vallée de Quirin. La pointe du Quirinal se recourbe par une inflexion légère , au-dessous de l'église des saints Dominique et Sixte. Trois coteaux s'étendaient jusque sur le Quirinal : le Latiaire, le Mutiel et le Salutaire; le premier, au sud, oii sont les monastères et l'église des saints Dominique et Sixte; le second, oii se trouvent les

palais Rospigliosi et Pallavicini, et la villa Âldobrandini ; le troisième, où Ton a construit le palais pontifical (1).

C'est sur la pente du Quirinal qu'habitait Sadolet , avant que Raphaël eût édifié pour l'humaniste cette élégante maison qu'on admire encore k l'extrémité du Borgo Nuovo (2).

C'est Ik que Sadolet passait presque chacune de ses soirées ; c'est le salon en plein vent oîi il aimait k recevoir ses amis. Il nous a dit, dans une de ses lettres adressées k Colocci (3), les noms de tous ceux qui venaient lui faire la cour, k lui l'un des rois de la pensée de cette époque. Les visiteurs étaient nombreux.

Sadolet (Jacques ), né k Modène le 14 juillet 1477 , est une de ces organisations robustes, au front large, au teint coloré , aux muscles saillants , k la stature athlétique , telles que tes pays de montagnes en produisent ordinairement, et comme Jules Romain en a introduit dans sa bataille de Constantin contre Maxence. Avancé eu âge , Sadolet devait ressembler k l'un de ces vieillards que Rubens a placés dans sa Déposition de croix, k la cathédrale d'Anvers. Ainsi que Jules II , il avait adopté l'usage de la barbe ; la sienne était longue, touffue, coupée en pointe et surmontée dé deux moustaches en demi-cercle. Sans son habit ecclésiastique, il eût été bien difficile de deviner que cette figure ombragée de poils appartînt k un humaniste. On eût dit un de ces hommes d'armes, au gantelet de fer , dont sa famille avait le glorieux privilège de fournir le monde (4).

(1) Melchiori, Guide méthodique de Rome-, Rome. 1837 , p. 87.

(2) Elle porte aujourd'hui le nom de Casa Berti ( no 103). — Rafaël Yon Urbino , von J. D. Passayant, t. u, p. 457.

(3) Jacob. Sadoletus, Epis. Carpent. Ângelo Golotio. Ep. Sad. Lugduni, in-8o, 1550, p. 243-251.

(4) Gens antiqua fuit multos jam clara per annos , Non populi Tulgos , sed pars prœstantior urbis

Jean , son père , médecin habile , le destinait au droit. A Ferrare professait Nicolas Leoniceno , juriste renommé qui , après sa leçon , réunissait chez lui quelques écoliers » auxquels il récitait des vers latins de sa composition. Il n'est pas rare alors de trouver des jurisconsultes qui cultivent les Muses, témoin Alciati de Milan. Sadolet et Bembo faisaient toujours partie de ces réunions. Il ne paraît pas que ni l'un ni Tautre aient fait de grands progrès dabs la science du droit : un penchant impérieux les entraînait tous deux vers les lettres (1). Sadolet avait adopté Virgile pour son poëte. Sur les bancs de l'école il s'amusait k versifier : son poème de Càxo Curtio et Curtio lacu renferme de véritables beautés. L'enfant excelle k décrire la nature physique ; mais ce qu'il y a de remarquable , c'est que dans les trois cents vers de cette muse de seize ans , rarement vous surprendrez le jet aventureux , l'expression figurée, l'image colorée qu'affectionne un écolier : Sadolet est raisonnable jusque dans ses vers.

A dix-huit ans il délaissa Virgile pour Aristote. Quand toutes les belles imaginations de la Renaissance se passionnent pour Platon , la prédilection de Sadolet pour l'austère philosophe est un phénomène psychologique curieux k noter : c'est qu'avant tout le Modénais est logicien , et qu'il prise beaucoup plus la raison que l'imagination. Sa devise d'écolier, qu'il inscrira plus tard sur ses livres , c'est une âme

niius antiquaB Mutinae, Sadoleta propago, Quœ bello egregios gênait, qaœpace decoros Atque viros aliquà semper virtute potentes.

— Jacopo Cagnaccini Ferrarese (poeta). — Tiraboschi , Bibl. Mod.»

t. IV, p. 418.

(1) Gioraaie letterario scientifico Modenese, t. m, oo 30. — Fioridi-

bello, Vita Sadoleti, en tête des œuvres du cardinal. Vérone, 1737 ,

in-4o, 4 vol. — Discorso sopra Jacopo Sadoleto, t. vi, fascLc. 16, Me-

morie di religione del prof. Giuseppe Lugli , Modena.

tranquille dans un corps chaste : sedatus animuSy speclali mores. Or, cette quiétude intellectuelle, ce repos des sens, cette chasteté de termes, il les trouve dans Arîstote. Mais il est un philosophe qu'il lui préfère encore : c'est saint Paul , et dès sa jeunesse il s'est appliqué k chercher dans le grand docteur l'explication de mystères intimes dont la révélation seule, du reste, pouvait lui donner la solution complète. Si Dieu avait fait naître Sadolet dans un couvent, nous l'aurions surpris , comme Savonarole , méditant la nuit au pied d'un autel , car il était porté de sa nattire au mysticisme : mais il esf probable qu'il n'aurait pas fait le bruit que fit le frère dominicain , parce qu'il' aimait la paix intérieure , et ce doux silence que l'âme qui veut s'approcher de Dieu doit pardessus tout chercher. Nous sommes contents que son père ne l'ait point envoyé, pour terminer ses études,. k Florence, ville païenne, oîi le souffle du naturalisme aurait peut-être gâté ce qu'il y avait de virghial dans cette candide nature. H préféra Rome , et il eut raison. La Providence, qui avait ses vues sur l'enfant, le prit par la main dans ce voyage et vint avec lui frapper k la porte du cardinal Caraffa.

Archevêque de Naples , et décoré par Pie II de la pourpre romaine, Caraffa était un chrétien des anciens temps, dont la chaste demeure, casta domusy était l'asile de la prière, des bonnes œuvres et des vertus domestiques. Sadolet n'eût pas mieux trouvé dans un couvent. Le prélat, pour lequel il avait une lettre de recommandation , le reçut avec une charité tout évangéHque ; enivré , dit un historien contemporain , de la modestie répandue, comme une douce odeur, dans les regards et la figure, le maintien et la parole de l'adolescent (1). Temps heureux vraiment que -cette

(i) Erat autemiD eo juvene prœter excellens ingenium, incredibilJs quidam padorac singularis modestia , qus non modo in ejus sermone stabat , sed etiam in vultu ipso et ocuKs emincbat. — Fioribellus.

époque de ia renaissance , où le maître de la maison regarde dans la sacoche d'un solliciteur, qu'il accueille avec empressement s'il y trouve un auteur latin ! Celle de Sadolet , et jusqu'aux poches de ses vêtements, étaient pleines d'exemplaires de VirgQe et de Démosthènes, sortis récemment des presses vénitiennes, et qu'il s'amusait k feuilleter, assis au coin d'un arbre, quand la route l'avait fatigué. A partir de ce jour, il appartient au cardinal. Le prélat voulut en faire un prêtre. Sadolet, qui se sentait une vocation décidée pour le sacerdoce , se mit k étudier la théologie dans les Pères grecs et latins , et surtout dans saint Thomas. Quelques années après , il prononça ses vœux , vœux d'obéissance et d'amour, pour une Eglise qu'il devait glorifier moms encore par ses talents que par ses vertus.

La mort vint rompre trop tôt les liens qui attachaient Sadolet k son bienfaiteur.

Mais il ne resta pas longtemps seul : un autre prélat , l'évêque de Gubio , Mgr Frédéric Frégose , lui oflFrit un asile dans son palais. Or ce palais renfermait ce qu'après Dieu et son prochain , Sadolet aimait le mieux au monde : des manuscrits en toutes langues et de tous les âges , des chefs-d'œuvre de l'imprimerie des Aide, de la prose , des vers, des statues, des tableaux, des médailles, et pardessus tout un beau jardin , bien touffu, et oii l'on pouvait se promener et méditer sans être vu ; ajoutez k cela que le maître de la maison entendait le grec, le latin et l'hébreu (1), si bien que Santé Pagnini lui a dédié sa grammaire hébraïque (2) : voilk pour le savant. Quant k l'homme, Bembo en fait une peinture ravissante. U dit que l'évêque était doux^ affectueux , enjoué , et que , quand il parlait, l'oreiUe

(1) lacredibiliB in eo grsBcarum, latinaram, hebrsarumque litterarumscientia. ~ Sadoletus, Orat. funebr.

(2) Tiraboschi , t. vu , p. 1070.

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était charmée autant que le cœur (1). Pour comble de bonheur, rhumaiiiste aimait rEcriture sainte , et saint Paul surtout, qu'il se proposait de commenter. Il ne faut pas croire , comme on l'a souvent répété , que l'exégèse fût une . sdence inconnue avant la réforme ; elle était cultivée en Italie avec succès dans le xy° siècle ; seulement le mot à racine grecque n'était pas encore trouvé. Qu'importe! la plante , pour exister, n'a pas besoin d'avoir reçu le baptême du botaniste !

Disciple, protégé, ami du cardinal Frégose; au milieu de tous ces morts illustres , dont il feuilletait les écrits; en relation avec les artistes qui fréquentaient le palais du cardinal, Sansovino, Fra Giocondo, Soddoma, Bramante, Michel-Ange , Peruzzi ; k table ayant pour commensal Bembo ; le matin , après la messe qu'il célébrait chaque jour, allant au Gampo Yaccino assister aux fouilles ordonnées par Jules II ; l'après-midi, dans la rue Loitghara , oii Baphaël travaille avec ses disciples au palais de Ghigi ; le soir, sous ses beaux pommiers du Quirinal : quelle félicité nouvelle pouvait rêver Sadolet !

Un savant, M. Péricaud , a peint d'un mot l'humaniste en l'appelant le Fénélon de la Renaissance. Sadolet avouait candidement qu'il n'avait jamais eu la force de haïr.

Un jour, il était alors évêque , il écrivit a Mélanchthon une lettre si pleine de termes affectueux , que le professeur de Wittemberg, émerveillé de tant d'abandon , montra l'épître k tous ses amis. Et voilk Luther qui se met k table k faire

(1) Nullo cam homine profectô totos dies quàm cum ilio iibentiùs conficio. Nam cum est perhumanus, lenis, comis, blandus, salibus etiam et lepore omni ac facetiia scatens , tum à gra vitale atqae prudcntiâ , et miro qaodam vocis ac verborum multo magis temperamento tranquillitatequc nunquara discedit. — Bembo , dans l'éioge df Guidubald.

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