‹ Histoire de Léon X et de son siècleChapitre 34 sur 61 · II · texte numérisé non relu

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322 RAPHAËL SOUS LEOK X.

colonnade qiti fait aujourd'hui le plus bel ornement de la place de Saint-Pierre , le pape acheta la maison au prieur de Malte 7,163 scudi et 34 bajochi , et la fit démolir.

Jamais artiste n'avait été aussi heureux que Raphaël , si le bonheur se compose d'odes et de sonnets , de bruit et de gloire, d'honneurs et de fêtes. A l'exception d'un seul homme, Michel- Ange, qui le boudait k Florence, tout ce que l'Italie comptait d'intelligences d'élile lui était attaché. Quand, après le couronnement de Léon X, l'Arioste vint à Rome, sa première visite fut pour le saint-père, la seconde pour le peintre d'Urbin (1). Plus tard. Bramante, étant près de mourir, le fit appeler, et, devant le pape, qui venait bénir son architecte, le désigna comme seul capable de continuer les travaux de la basilique de Saint-Pierre.

Léon X ne cachait pas qu'il voulait une œuvre merveilleuse. L'artiste eut l'honneur de présenter k Sa Sainteté un modèle qui excita l'admiration universelle. Quelques jours après , il était nommé intendant en chef des travaux de Saint-Pierre (2).

Ce fut Bembo qui rédigea le bref (3) que Raphaël reçut au commencement d'août 1514, bien qu'il se fût mis k l'œuvre dès le mois d'avril. Les titres du peintre k l'admiration du monde y sont noblement rappelés.

( I ) Passavant , 1. 1 , p. 2 i f . *

(2) Pétri Bembi epist. Leoais max. nomine scriptaruni, libri xv. Lugd., Iâ38 , in-8o, p. 192.

(.3) Raphaël entra en fonction , comme architecte de St-Pierre , le 1*' avril 1604, ainsi qae cela résulte des registres de l'administration des travaux de cette église, Mss. G. ii, 37, Bibl. Chigi. — Maestro Rafaele d'Urbino deve havere dacati 1500 per sua provvisione d'anni cinque cominciati a d) i Aprile 15i4 e Ûniti a d) 1 Aprile I5l9, a ducati 300 l'anno, corne appare nel conto di M. Simone Ricasoli. — D. 1600.

X ù\ Maggio 1520 duc. 300 per sua provvisione di un anno flnito primo Aprile 1520 pagatili da M. Simone de Ricasoli.— Se. 300. — G. Fea, Notizie intorno Rafaele ,p. 9.

RAPHAËL SOUS LEON X. 3â3

< Raphaël d'Urbin, disait Léon X, ce n'est pas seulement comme peintre que vous vous êtes acquis parmi les hommes une gloire immortelle ; Bramante , avant de mourir, proclamait vos talents en architecture , et vous désignait pour continuer Tœuvre qu'il avait si glorieusement commencée. Les plans que vous nous avez présentés attestent votre rare capacité , et comme tout notre désir est d'achever ce saint temple avec toute la magnificence possible, wms vous nommons intendant de Saint-Pierre avec 300 ducats d'or par an, qui vous seront payés par notre trésorier à des époques convenues , ou de mois en mois si vous le préférez .

1 N'oubliez pas, nous vous en conjurons, qu'il s'agit dans ces fonctions d'assurer l'honneur de votre nom; de fonder, jeune encore, votre gloire à venir; de répondre dignement k la bienveillance toute paternelle que nous vous portons , k la célébrité du temple que vous allez édifier, a notre vénération pour le prince des apôtres (1). »

Nous n'avons pas oublié ce Simon Ciarla qui aimait si tendrement son neveu ; c'est k lui que Raphaël donna la première nouvelle de sa bonne fortune. Simon, dans sa petite habitation de la conlrada del Monte , ne se doutait ni du bonheur ni de la gloire de son enfant chéri : il le croyait apparemment un excellent broyeur de couleurs , et il avait jeté les yeux, depuis quelque temps, sur une belle fille d'Urbin , qu'il voulait lui donner en mariage.

c Carissimo , lui écrit Raphaël , ne vous inquiétez pas de moi ; je vous dirai que je suis bien content de n'avoir pas accepté la main de celle que vous me destiniez : je n'en serais pas oii je suis si je vous avais écoulé; car figurez -vous que j'ai en propriétés pour plus de 3,000 ducats, et un re-

(1) RnphaelloUrbinati, Ep. Rombi , ep. \iîi, lib. îx.

324 nAPHAËL sous LEON X.

venu de 50 scudi d'or, sans compter que Sa Sainteté m'a confié la direction des travaux de Saint-Pierre, avec un traitement de 500 ducats Tan ; puis on me donne pour mes œuvres tout ce que je demande : j'ai 1 ,200 ducats pour peindre une nouvelle stanza au Vatican, Vous vovez , mon bon oncle, que je vous fais honneur, k vous, a ma famille et h mon pays. Vous savez si je vous aime; aussi, quand j'entends prononcer votre nom , c'est comme si j'entendais celui de mon père. Vous saurez que le cardinal de Santa- Maria in Portico veut me donner une de ses parentes (1) ; et, avec votre agrément et celui de mon oncle Barthélémy Santi, j'ai promis d'être agréable k Son Éminence. Je ne puis manquer k ma parole. Sachez que si François Buffa peut la-bas trouver de bous partis (2), il ne m'en manquera pas ici ; et , si je voulais , je pourrais épouser k Rome une fille de bonne famille et de bonne réputation , qui m'apporterait en dot 3,000 ducats. Et impossible de demeurer aUleurs! d'abord, par amour pour l'église de Saint-Pierre, dont j'ai entrepris la construction ; puis, parce que j'occupe maintenant le place de Bramante; ensuite, parce qu'il n'y a pas ^u monde de ville plus illustre que Rome ! >

Le pape avait adjoint k Raphaël Julien de Sangallo et fra Giocondo de Vérone , tous deux employés déjk par Bra-

(1) Suivant Hichardson, cette lettre appartenait au cardinal Albani; Carie Maratte , dans son Traité de la peinture , t. m , p. 462 , en a donné une copie. Depuis l'original ne s'est plus retrouvé; Pungileoni en avait trouvé une seconde copie dans une chronique d'Urbin de Lucantonio Giunta, du xviie siècle. Giunta l'avait tirée de la bibliothèque du duc d'Urbin. ~ Passavant, p. 531. —Pungileoni, Eiogio storicodi Kaffaello Santl , p. 158.

(2) C'était la nièce de Dovizi de Bibbiena qui avait déjà marié une autre nièce , Chiaretta ou Marietta , fille de son frère Pierre , à Bernardin Peroli d'Urbin, grand trésorier de l'armée du pape; Il lui avait donné en dot 5,000 ducats.— Pungileoni , p. 160 , 166 . 241.

maute ; mais , usés par Tàge et le travail , fra Giocondo , obligé d'aller passer Tliiver a Florence pour recouvrer la sauté, y mourut en 1518, et Sangallo cessa, vers la même époque, d'être porté sur les registres de fadministration. Raphaël resta doue seul chargé des travaux de la basilique. Le modèle original d'après les plans de l'artiste est perdu : nous n'en possédons que la description, que Serlio a donnée dans ses Règles générales d'architecture (1).

Raphaël avait imaginé une croix latine avec une coupole k l'intersection des deux bras de la croix. Le vaisseau avait trois nefs , chacune des ailes cinq chapelles , chaque pilier une niche ; le cliœur et les tribunes latérales étaient également ornés de niches , dont chacune reposait sur un évidement soutenu par deux piliers et douze colonnes aecoupléçs par quatre. La façade avait trois entrées principales. Le portique , exhaussé par des marches , reposait sur trente-six colonnes , trois dans la profondeur , douze sur la largeur , disposées de manière a ce que les lignes intérieures et extérieures fussent toujours doubles.

Les mattres de l'art donnent de grands éloges k la simplicité de ce plan , que quelques-uns préfèrent k celui de Michel-Ânge , parce qu'il se rapproche davantage de la sévérité antique. 11 fallait d'abord consolider les quatre piliers qui devaient supporter la coupole , élevés par Bramante , et qui reposaient sur un sol trop faible pour supporter un poids aussi grand. Ce fut un travail difficile que l'étayement des voûtes souterraines : des mois se passèrent k cette œuvre , en sorte que , les fonds consacrés par Léon X k l'édification de Saint-Pierre étant absorbés par les travaux de fondation, Raphaël ne put exécuter le dessin qu'il avait conçu.

(I) Regole générale d'architeclura, Venczia, 1545. — Botani, dans sa ïempli Valicani Hisloria , Komaî , 1(596, a donné le dessin du plan de Raphaël.

11 fut plus heureux dans le plan de la cour du Vatican ; celui que Bramante avait laissé avant de mourir semblait k Léon X plus grandiose que beau. 11 fit appeler son artiste chéri , qui , quelques jours après , présenta a Sa Sainteté un modèle en bois dont tout le monde fut charmé. Cette cour aujourd'hui est un des ornements de Rome.

fia[Aaël , dans quelques-unes de ses lettres , nous montre avec quel soin éclairé le pape étudiait les travaux qu'il avait inspirés ou commandés. A chaque instant il était obligé de quitter son ouvrage pour aller dire a Léon X les progrès matériels d'un édifice ou d'une peinture. Le pape voulait tout voir de ses yeux , le dessin surtout , dont il discutait avec Raphaël le choix ou la convenance. Souvent il arrivait à l'improviste avec quelqu'un de ses serviteurs , et » mêlé a la foule des travailleurs , il excitait leur zèle par ses louanges ou ses libéralités. Raphaël, pour répondre jaux encouragements du pape, passait les nuits à étudier.

11 y avait alors k Rome un savant en haillons qui aidait puissamment l'architecte dans ses recherches k travers l'ancien monde des empereurs : il se nommait Marco Fabio Galvi. Calcagnini» protonotaire apostolique, nous a laissé quelques curieux détails sur cet homme , qui semblait avoir hérité de la stoïque indépendance de Pomponio Leta, et dont les vêtements tombaient en lambeaux comme les ruines du Colisée.

< F£d)io de Ravenne , dit-il , est un vieillard d'une probité antique. On ne sait si l'érudition en lui l'emporte sur l'amabilité. Grâce a sa science , Hippocrate a cessé de s'exprimer dans le jargon ridicule du moyen âge , et parle maintenant en fort beau latin. Ce saint homme a horreur de Tor : il a sur la cassette de Sa Sainteté une pension mensuelle , qu'il distribue le plus souvent a ses parents ou k ses amis , se contentant» pour vivre , d'herbes et de racines. 11

Diène la vie d'au pythagoricien , et loge dans un trou , vrai tonneau de Diogëne, ou il végète en feuilletant des livres. Aussi a-t-il gagné h ce métier une maladie grave. U est en ce moment le pensionnaire de Raphaël , qui le nourrit et le choie comme un enfant. Raphaël est un artiste riche et le favori de Léon X. A un cœur excellent il uuit un génie admirable. C'est peut-être le premier de nos peintres, sous les rapports théorique et pratique. Architecte d'un rare talent, il a des inventions que les plus grands génies n'auraient jamais trouvées : j'en excepte peut-être Vitruve , dont , au reste , il ne produit pas seulement les idées , mais qu'il réfute et corrige avec tant de convenance , qu'on ne saurait l'accuser de jalousie. U exécute en ce moment une œuvre merveilleuse : je ne parle pas de la basilique de SaintrPierre , dont il dirige les travaux , mais de cette Rome antique qu'il veut faire revivre k nos regards dans toute sa grandeur et toute sa magnificence , en abaissant les terrains , en fouillant les décombres , en restituant aux ruines leur physionomie primitive. Le pape est tellement content , qu'il en fait un envoyé du ciel qui a reçu d'en haut la mission de ressusciter la ville éternelle. £t quelle rare modestie y. quelle affabilité ! Comme il aime a prendre conseil , comme il écoute les objections , comme il se rend avec grâce quand on lui a montré son erreur ! U honore Fabio comme son père et comme son maître ; il le consulte , et l'écoute en véritable disciple (1). > C'est pour Raphaël que Fabio avait traduit , dans ce tonneau dont parle Calcagnini, l'Œuvre architecturale de Vitruve. Si l'on en juge par les notes marginales du manuscrit, caria traduction n'a point été imprimée, Raphaël

(1) Galcugnini proionoiarii aposlolici Opéra aliquot, Basileœ, 1564, p. 100.

avait profondément étudié les préceptes de Técrivain antique (1).

Sur ces ruines oii le noble vieillard aimait k se reposer pour respirer un peu de soleil , de toutes les substances de la création la seule k laquelle il fît la cour, les Romains posaient souvent un marteau sacrilège ; la pierre volait en éclats que ramassaient des ouvriers pour construire des maisons particulières. Léon X , averti par la clameur publique , se hâta de mettre un terme a cette spoliation de vandale.

Il écrivit k Raphaël :

c Gomme il importe, pour la construction du temple romain dédié au prince des apôtres, que la pierre et le marbre soient tirés du sol même de la ville plutôt que des environs , et que Rome en recèle dans sou sein une grande quantité , dont on se sert arbitrairement pour élever des habitations privées, je vous charge, vous l'architecte de Saint-Pierre, de la surveillance de toute espèce de ruines qu'on trouvera k dater de ce jour , soit k Rome , soit hors des murs de la ville , dans un rayon de mille pas , et dont vous ferez l'acquisition , si elleâ vous conviennent , pour la construction du saint temple. Je veux donc que quiconque trouve de ces marbres ou de ces pierres , dans l'espace indiqué , vienne vous en avertir sur-le-champ. Qui enfreindra cet ordre trois jours après sa promulgation , sera passible d'une amende qui ne pourra être moindre de cent ducats d'or. Et comme nous avons appris que des tailleurs de pierre se servent, dans leur

(1) Ce manuscrit est aujourd'hui à la bibliothèque de Munich. 11 est annoté en divers endroits de ia main de Raphaël.

A la fin du xe Jiv., p. 273 , on lit : Fine del libro di Vitruvio Architecto, tradotlo di latino in lingua et sermone proprio et voJgare da Marco Fabio Calvo in Roraa, in casa di Raphaello de Giovanni di Sancte da Urbino , et a sua istantia. — Passavant.

ignorance, de marbres ornés souvent d'inscriptions antiques, anéantissant ainsi des documents dignes d'être conservés dans l'intérêt des lettres et de la belle latinité , nous défendons k tous ceux qui exercent ce métier k Rome d^ mutiler aucune de ces vieilles pierres sans votre permission expresse , sous peine d'une aniende égale k celle qui a été ci-dessus mentionnée (1). >

^ Ce bref, que Rome connut bientôt , causa la joie la plus vive aux humanistes , aux peintres, aux statuaires et k tous les artistes. A partir de cette époque , le palais pontifical , qui ne comptait que quelques rares statues : le groupe de Laocoon , découvert en 1S06 (2) ; l'Apollon du Belvédère , que Jules II avait acquis lorsqu'il n'était que cardinal (5); le torse d'Hercule, que Michel- Ange regardait comme une merveille; r Ariane célébrée par Casliglione (4) , TAntinoiis, les groupes du Nil et du Tibre , s'enrichit chaque jour de quelcjue nouvelle découverte.

Mais Léon X n'abandonnait pas la grande pensée conçue par son prédécesseur; il voulait que Raphaël achevât la peinture des salles du Vatican : deux restaient encore k peindre. Cette fois, il s'agissait de raconter, k l'aide delà couleur , l'intervention divine dans l'établissement du christianisme.

C'est la grande image de la papauté, représentée par Léon m , que l'artiste évoquera. C'est le : Exsurgat Dominus, et dissipentur inimiciejus , traduit k la manière de Raphaël.

(1) Pétri Bembi. Ep., ep. ii,p. 223.

(2) Carlo Fea , Notizie intorno Rafaele, p. 50. — Sadol. op., t. m , p.245, Veronaî, 1738.

(3) Passavant, I. c, p. 247-248.

(4) Fabronl , Vita Léon. X , p. 306. — Foyez Pungileoni , Elog. slorico ù\ Timoteo Vili, Urbino, 1835, p. 103.

350 RAPHAËL SOUS LËON X.

Les neveux d'Adrien P^ accusaient Léon IIL Charlemagne rassemble dans Téglise de Sainl-Pierre de nombreux évéques , des docteurs et des savants , pour juger la conduite du pape. Au moment où il s'apprête k demander l'opinion des assistants , une voix se fait entendre» qui crie : « Il n'appartient a personne de juger celui qui juge les autres! > et Charlemagne s'incline. Au bas du tableau, on lit ces paroles du livre divin : c A Dieu et noa aux hommes de juger les pontifes (1). >

C'est l'infaillibilité du pape mise en action.

Dans la seconde fresque, Léon III pose le diadème sur le front de Charlemagne.

C'est le droit de la tiare sur les couronnes temporelles.

Rapliaël a place dans son tableau les deux figures de Léon X et de François !«' , en signe de l'alliance contractée entre ces deux souverains, à Bologne, dans l'hiver de 1515 k 1516. Un page tient la couronne de fer de Lombardie, debout, k côté de l'empereur des Romains agenouillé devant le pape. Sous les traits du page , Raphaël a représenté le jeune Ilippolyte de Médicis , que Léon aimait tendrement.

La troisième fresque raconte la défaite des Sarrasins k Ostie. Ils allaient envahir les États pontificaux , quand Dieu soulève une tempête qui brise leurs vaisseaux et engloutit dans les eaux de la Méditerranée les hordes barbares. Le pape, sous les traits de Léon X, est assis sur le rivage, les regards tournés vers le ciel , pour le remercier de l'assistance qu'il lui a si miraculeusement prêtée. Des prisonniers sont enchaînés a ses pieds, tandis que des canots arrivent, dans le lointain, portant d'autres captifs. La joie répandue sur la figure du pontife forme un poétique contraste avec

(I) Passavant, I. c, t. i,p, 269-260.

rabattement et le désespoir empreints sur les traits des vaincus.

Le plus bel ornement de cette salle est Tincendie du Bourg, que Raphaël exécuta de sa main.

En 847 , un violent incendie éclate tout k coup dans le quartier habité par les Saxons et les Lombards, et qui s'étend du Vatican au mausolée d'Adrien. L'église de Saint-Pierre est menacée , les flammes commencent h l'envelopper, lorsque Léon lY apparaît, fait le signe de la croix , et le feu obéissant s'éteint.

Gomme pensée , ce tableau est admirable ; le peintre a su y jeter un intérêt dramatique : on assiste vraiment k un incendie. Ici c'est une famille plongée dans un sommeil profond , tout a coup réveillée par un sifflement des flammes , et qui , de tout ce qu'elle possédait , n'a pu sauver qu'un enfant h la mamelle ; ailleurs , des hommes , des femmes qui, ne comptant plus sur aucun secours, regardent tristement le pape , dont la prière seule peut apaiser le Ciel ; plus loin , deux femmes , au type tout romain , descendant peut-être de ces Sabines par qui Rome fut repeuplée, et qui apportent de l'eau pour éteindre les flammes , deux des belles figures qu'ait créées Raphaël » et traitées aussi savamment qu'aucune de celles du Jugement dernier ; ailleurs , une pauvre mère , qui ne songe qu'k son premier-né, que le père dispute aux étreintes maternelles ; plus loin , un jeune homme qui se sépare de ce qu'il a de plus cher au monde , et ne songe qu*k sauver son père, tandis que son fils court a côté de lui , et qu'une vieille femme s'occupe d'em^ porter quelques futiles objets, mais qu'un long usage lui a rendus chers. Raphaël a voulu montrer qu'il pouvait lutter avec Michel-Ange. 11 essaye ici le nu, et Ton voit qu'il Ta étudié tout h la fois dans les livres, sur le corps vivant et dans les œuvres de son rival. Si Buonarotti possède une

science plus approfondie des détails anatoiniques , si ses contours respirent une vie plus apparente , si ses muscles sont plus énergiquement attachés , si la charpente osseuse de ses personnages a plus de relief ; en revanche . Raphaël est plus vrai.

Buonarotti a fait Thomme à son image ; être idéal , type exceptionnel , nature toute gigantesque : l'homme de Sanzio n'a rien de conventionnel ; il se meut et vit selon les lois ordinaires de la nature ; il sort de la famille des êtres créés de Dieu; il ressemble, dans sa structure, k tout ce que nous voyons autour de nous. C'est le fils d'Adam , dans les différents âges de son existence mortelle : enfant, avec les grâces naïves du corps dans ses premiers développements ; adulte , avec une exubérance de vie , qui ruisselle dans tous ses membres , ainsi que la sève dans les branches du jeune arbre ; vieillard , avec ses muscles relâchés et ses fibres amollies (1),

Un jour qu'il visitait avec son disciple, Jean d'Udîne, les bains de Titus , la pioche du maçon rencontra tout k coup quelques arabesques merveilleuses d'inspiration fantasque : Raphaël était dans l'extase. Peu de temps après , Jean d'Udiue apportait k son mattre un cahier remfdi de toutes sortes de figures , comme le fiévreux en rêve la nuit dans son délire , comme nous en voyons le jour sur un ciel nuageux. Restait k donner k ces monstres aux mille formes la vie apparente que l'antiquité avait trouvée. Pour l'artiste, ce fut l'affaire de quelques jours. Raphaël fut si content de son élève , qu'il le chargea de reproduire ces caprices sur divers segments des loges du Vatican, sa Bible'k lui, comme l'appelle l'École.

(1) Passavant, I. c, p.l263. — Leitera di Miiîhcl-Angiolo Buonarotti, trovata da Clampi, Fircnze , 1834 , p. 7.

 l'imitalion de Dante dans la Divine Comédie, Raphaël tenta, dans les peintures des loges, la combinaison des deux éléments chrétien et païen. Ainsi, dans Thistoire de la création du premier homme, le chérubin des livres saints est prosterné en contemplation devant la majesté de son Créateur, tandis qu'autour d'Adam on voit des Amours luttant contre des Harpies : image de l'homme tombé du ciel, et luttant misérablement, après son péché, contre la grâce divine. Dans l'embrasement de Sodome et de 60morrhe , il a figuré des monstres tels que la nature n'en produisit jamais. Ailleurs, ce sont des figures d'invention pour expliquer Salomon , ou les joies de la famille. M. Passavant, qui a étudié si habilement le génie des peintures de Raphaël, insiste avec raison sur leur caractère symbolique, et il montre que celui qui n'est pas initié b cette philosophie de l'art , dont Dante est le père , risque de se tromper en attribuant au naturalisme de la renaissance cet amour du mythe qui brille éminemment dans les créations de Raphaël, et qui , bien loin d*être la glorification de l'antiquité fabuleuse , n'est destiné qu'k faire ressortir par le contraste la vérité chrétienne.

Dans l'Église byzantine, on suspendait, aux grandes solennités, sur les piliers des nefs, des tapisseries ornées d'or et de soie. Le pape avait rêvé, pour sa chapelle, une décoration qui l'emportât sur celle des basiliques grecques. Il chargea Raphaël de dessiner les sujets des tapisseries. L'artiste les tira des Actes des Apôtres, et les traça sur des cartons qu'il coloria lui-même avec le plus grand soin. Richardson(i), Lanzi(â), Botlari et d'autres juges compétents

' (1) Richard8on, Trailé de la pdnture, p. 439, vol. iii. — Bottarl, Note al Vasarl.

(U) Anche in quesii aruzzi Tarte ha tocco il più alto segno, ne dopo es8i ha \eduto ii monde cosa egualmente bella.— Lanzi , Storiû Pittorica, t. i,p. 401.

regardent ces cartons non-seulement comme Tœuvre la plus adaiirablede Raphaël, mais commerexpression la plus subifme de l'art. Il y en avait douze. Sept existent encore, en Angleterre^ dans le palais de Hampton-Court , préserves par une glace de riropressimi deTair» et par an poêle perpëtnâesieiii aHnmé dans la salle, de rhmni^té de Fatmosphère. Léon X les avait envoya en Flandre, où les plus habiles ouvriers devaient les reproduire sur des tapisseries tissues d'or et de soie. Panvinio porte à cinquante mille couronnes d'or la somme que le pape paya aux artistes flamands (1). Ils méritaient ce titre , car le jour de samt Etienne, le 26 décembre 1519, ou les tapis furent exposés dans la Sixtine, Vasari raconte que Rome fut tentée d'attribuer ces beaux ouvrages a un prodige plutôt qu'au travail d'une main d'homme. Malheureusement les dessins étaient restés en Flandre (2), oii Charles I*"" les fit acheter au dix-septième siècle, et ou Charles II , un moment , fut sur le point de les vendre a Louis XIY, qui avait chargé son ambassadeur d'en faire l'acquisition. Après la mort de Léon X, son successeur Adrien YI oublia de les réclamer.

Un moment notre peintre fut distrait de son œuvre des loges pai: une idée aussi grande qu'ingénieuse , et que lui inspira sans doute André Fulvio. Il s'agissait pour lui de rappeler a la vie ce qu'il nommait le cadavre de la vieille Rome; de rendre k la ville ses édifices sacrés et profanes, ses palais, ses naumachies, son colisée, ses arcs de triomphe, ses colonnes , ses jardins , ses places et ses rues ; de sorte que Virgile ou Horace , rappelé k la lumière , eût reconnu la cité d'Auguste. Ce miracle devait lui coûter beaucoup de temps, l'achat d'immenses ateliers , de grandes dépenses en frais de voyage : le pape promit tout, k l'exception du temps,

(1) Panvinio, Vile de' ponleftci , t. ii , p. 495.

(2) Hichardson, I. c, t. m, p. 459.

que Dieu seul pouvait accorder k Tarliste, mais qui était jeune et plein de santé , et qui avait trouvé un procédé graphique a l'aide duquel il pouvait relever en une journée plus de ruines qu'un dessinateur en un mois. C'est assis sur l'une de ces ruines qu'André Fnlvio avait songé à refaire l'ancienne Rome; et sur-le-champ il s'était mis k l'ouvrage, communiquant k Raphaël chacune de ses descriptions , dont l'artiste' traçait aussitôt le dessin (i).

D semble , en vérité , que quiconque touche aux débris de Rome y trouve des trésors cachés : Pomponio Leto , le mot d'un grand nombre d'énigmes historiques ; Fulvio , la traduction de passages obscurs de Vitruve; Sadolet, des ode» s|Jendides; Jules 11 et Léon X, de magnifiques statues; Jean d'Udine , de ravissantes arabesques ; et Raphaël, de la poésie. On en jugera par les fragments de la lettre qu'il écrit a Sa Sainteté :

« Depuis que je me livre k l'étude des antiquités, en m*aidant, dans mes investigations , des écrivains qui les ont décrites, et en comparant l'œuvre k la description , je pense avoir acquis quelque c(H)naissance en architecture. Si la joie que j'éprouve k la vue de tous les prodiges de science opérés par nos ancêtres est vive , ma douleur ne l'est pas moins lorsque je contemple le cadavre de cette cité , autrefois la reine du monde, k cette heure si misérablement mutilé. Si la piété envers nos parents, envers notre patrie , est un devoir sacré.

(1) ADtl<|nitates urbis per Andream Fulvlum , antiquarium , nuperrimé edUœ. Romœ, 1527 , in-folio.

On lit dans cet ouvrage : « Ruinas urbis... ab interllu vindicare ac litterarum monumentis resareire opernm dedi , qus jacerent in tenebrls niai litterarum lumen aecederet ; prlscaque loca per regioncs explorans obsei'vavi,quas Raphaël Urbinas (quem honoris causa noniino) paucis ante diebus quàm e vità decederet (me indicanle) peniclUo ftnxerat : tametsi nullum ingenium ad attollendam urbcm satis est, nec ejus faciem qualis ante fuerit cxprimendam. »

ne suis-je pas obligé d'employer lout ce que j*ai en moi de puissance pour conserver le dernier souffle, la dernière e'tincelle de vie, h cette Rome, qui fut autrefois la patrie de tout ce qui porte le nom de chrétien , et un moment si grande , qu'on put la croire, seule sous le^ciel, au-dessus des coups de la fortune; seule, en dépit des lois de la nature, exempte du trépas? Mais il semble que le temps, jaloux delà gloire des mortels et se défiant de son pouvoir destructeur, ait fait pacte avec les Barbares , qui , k sa lime rongeante , k sa morsure venimeuse , ont uni le fer , le feu et tous les instruments de destruction. Alors on vit tomber, sous les assauts de cette rage impie, toutes- ces merveilles de pierre dont il ne reste plus , a cette heure , qu*un squelette privé de chair et de sang. Mais que parlons-nous des Goths, des Vandales, lorsque ceux que la nature avait placés , comme pères et tuteurs , k la garde de ces reliques, ont eux-mêmes contribué k leur destruction ! Que de pontifes , très-saint- père, qui , revêtus de la même dignité que vous, mais n*en possédant ni la science, ni l'imagination, ni Tesprit, dons supérieurs qui vous élèvent presque jusqu'k Dieu , ont travaillé, eux aussi, a ruiner les vieux temples de la Rome antique, ses vieilles statues, ses vieux et glorieux édifices!... Cette Rome moderne, qui étale avec tant de splendeur ses palais, ses églises, ses monuments civils et religieux , a été , je n'ose le dire, construite avec la chaux de marbres antiques! Je ne puis songer , sans un déchirement de cœur inexprimable , k tout ce que j'ai vu depuis onze ans, k Rome, de colonnes et de temples abattus et ruinés (i)... >

Cette lettre , dont on voudrait faire honneur k Castiglione (S) , et qu'on dirait écrite en quelques passages par

(1) Lci leUre est insérée en entier dans Passavant, 1. 1, p. 539-548. (3) Ab. Franccsconi ( Dan. ) Gongcttura che una lettera creduta di Bnidassarc Castigiione , sia di Rnffaello d'Urbino. Firenze, 1799.

RAPHAËL SOUS LEOIS X. 337

Benveuutto Cellini , tant l'artiste y dit librement sa pensée, montre avec quel amour Raphaël avait étudié la vieille Rome. Quand l'édifice qu'il voulait dessiner n'offrait plus que des débris imparfaits , il avait , dit-on , recours k un instrument de son invention qui lui en livrait sur-le-champ toutes les proportions ; c instrument merveilleux , nous dit Paul Jove , et dont Raphaël malheureusement n'a pas voulu donner le secret. » En quelques minutes, l'artiste restituait (1) une ruine , k peu près comme Cuvier , au moyen de son anatomie comparée, reconstituait un animal perdu. Au moment même oii il présentait k Sa Sainteté le spécimen d'un édifice rétabli d'après le procédé qu'il avait trouvé , il songeait k donner une histoire complète de l'art chez les anciens, et laissait dans des manuscrits que la mort ne lui permit pas d'achever des notes dont Vasari s'est heureusement servi (2). Léon X était insatiable. A peine son artiste favori com-

(I) NoYo quodam ac mirabili inventa. — Francesconi, Discorso, p. 24.

(2^ ... Nel che fare mi sono stati, corne altrove si è detto, di non piccoio ajuto gli scritti di Lorenzo Gliiberti , di Domenico Ghirlandajo e di Baffaelio da Urbino.— On parait croire que quelques>unes des gravures en Imis représentant d'anciens monuments romains, et qu'on trouve dans les Antichità di Roma, d'André Fulvio, Venise, 1588, ont été faites d'après les dessins de Raphaël.

JD'uprès Vasari , Raphaël envoya jusqu'en Grèce des artistes chargés de lever aux frais du trésor pontifical des dessins d'antiques monuments.

Winkelmann, dans ses Anmerkungen ûber die Baukunst der Alten, p. 375, s'exprime ainsi : J'ai sous les yeux quelques dessins du grand Raphaël, représentant le temple de Corl, mesurefortexactement.il ajoute , p. 130 : Ces dessins se trouvent avec d'autres dans la collection du riche seigneur de Stosch, et forment un volume de 30 et quelques pages. M. Passavant cite comme de Raphaël le dessin d'un torse de Vénus antique qui faisait partie du cabinet de sir Th. Lawrence, et d'après Bartsch, P. G. xiv , n<» 199 à 230, quelques gravures de Marc- Antoine, la statue d'Ariane et le bas-relief avec deux faunes portant un enfant dans une corbeille.

ji. 22

338 rapBael sous léon x.

mençait-il une ceuvre , qu'il lui en demandait une autre. Raphaê] se prétait k toutes les fantaisies du pape ; mais si sa gloire y gagnait, sa santé en souffrait visiblement , car ce n'était pas seulement la main qui travaillait , mais le cerveau qui s'épuisait. Il était aisé de s'apercevoir que chez ce sublime artiste l'intelligence finirait par tuer le corps. Pendant qu'il s'amusait k crayonner les profils de la ville antique , quittant cette vie si pénible d'atelier pour passer quelques douces heures avec les vieux Romains qu'il aimait si tendrement , il reçut de Léon X l'ordre de décorer la grande salle qui conduit aux appartements du pape dans le Vatican. Cette fois, il avait k retracer la domination visible de l'Église sur les puissances de la terre , d'après quelquesuns des actes de la vie de Constantin .

Sébastien del Piombo , que Michel-Ange mettait , comme coloriste, au-dessus de Raphaël, avait, d'après un carton de son ami , peint k Thuile sur l'une des murailles de la cha^ pelle Borgherini, k Saint-Pierre in Montorio» une Flagellation qui avait obtenu un grand succès (i). Raphaël voulut imiter ce procédé. En conséquence il fit préparer le plâtre et exécuter k l'huile par Jules Romain et François Penni les deux figures allégoriques de la Justice et de la Charité. C'était un essai qu'il tentait, et dont les artistes romains devaient être juges ; mais la mort vint le surprendre sans qu'il pût compléter sa pensée. Ses élèves achevèrent, sous Clément VII, une œuvre que le temps avait interrompue (2).

c Rome, dit ici Vasari, était dans l'enthousiasme, et proclamait que Raphaël avait vaincu Michel-Ange (3). »

(1) Passavant, 1. 1, p. 318 , note.

(2) Passavant, der Saal Constantin's. -^ Rafaël von Urbino, t. ii, p. 365-366.

(3) Mentre che lavorava costui ( Sebastiano del Piombo ] , qneste cose in Roma, era venuto in tanto credito Raffaetlo netta pittura, che gli

Michel-ÂDge , pour faire taire ces bruits , résolut d'entrer eu lice avec Raphaël , et de s^aider daus cette lutte du talent de Sébastien del Piombo. Deux hommes donc» pour vaincre TUrbinate : l'un Buonarotti , c Fange > de TArioste , qui dessinera le sujet; Vautre Sébastien , ange aussi ^ mais dans le coloris , qui peindra le tableau.

Deux toiles avaient été préparées : sur Tune , Sébastien peigittlla Bésurrection du Lazare (i); sur Vautre , Raphaël retraça Tune des scènes les plus sublimes du Nouveau Testament : la Transfiguration du Christ. Les deux tableaux terminés , on les mit eo présence dans la salle du Consistoire. L'épreuve ne pouvait être douteuse : Sébastien était un mattre habile , un coloriste éblouissant qui étonnait le regard , mais qui ne disait rien k l'àme. Il n'y eut qu'une voix dans Rome pour décerner la palme k Raphaël.

Bien que l'artiste ait pris son sujet daus l'ÉvangUe , il est difficile de nier que , dans le choix de sa composition , il n'ait obéi , comme il Ta fait si souvent, au symbolisme mis en pratique par Dante ; il a voulu personnifier deux images : la nature divine dans la Transfiguration du Christ sur le Thabor; l'Humanité déchue dans le démoniaque. Considérée sous ce point de vue , la pensée du peintre est admirable d'unité , tandis qu'autrement il y aurait deux actions dans le oiême cadre : d'abord la Transfiguration , et puis la possession de l'enfant. Nous savons bien que des hommes comme Rutgers, Fuseli (2), MM. Yiardot et Constantin ont com-

amici ed aderenti Buoi dicevano che le pitture di lui erano, secondo TordiDe della pittura, più che quelle di Michelagoolo , vaghedi colorito, ^lle d'inveazloni e d'arle plû vezzose e di corrispondentedisegno; e che quelle del Buonarotti non avevano, dal disegno in fuorl, niuna di queste parti. — Vasari, Vite, ec, vol. i , p. 719.

(1) Fu contrafatta e dipinta con diligenza grandissima , sotto ordine e disegno in alcune parti di Michalagnolo. — Vasari , t. i , p. 720.

(2) Roscoë, t. IV, p. 291, note.

340 RAPtf^EL SOUS LEON X.

battu victorieusement ce dualisme apparent ; mais l'objection est bien plus facile à réfuter , si l'on soutient, avec M. Passavant, que l'artiste, en s'inspirant du poëte florentin , a voulu mettre en présence deux signes pour exprimer une même idée (1).

U est aisé de s'apercevoir , en examinant attentivement le tableau de la Transfiguration , de la coopération de Jules Romain k l'œuvre du maître. Sandrart avait entendu le vieux Michel-Ânge ^acoselli raconter que, lorsque Jules peignait la tête du possédé, Raphaël avait pris le pinceau des mains de son disciple , et touché l'œil et la bouche du démoniaque pour lui donner une vie que Jules n'avait pu réussir k formuler (2).

Un peintre qui , dans un long séjour a Rome , passa devan t cette toile dix-huit cents heures, ainsi qu'il nous le raconte , M. Constantin , a décrit avec une patience enthousiaste les beautés toujours nouvelles que Toeil découvre dans ce tableau. La Transfiguration, k son avis, est le chefd'œuvre de toutes les écoles , le dernier terme de la puisr sance humaine en peinture, la limite qui , dans l'art , sépare l'homme de l'ange. C'est l'opinion d'un bon nombre d'artistes (5) , bien que des critiques dont le témoignage est d'un grand poids, M. Delécluse par exemple, préfèrent a la Transfiguration la Vierge au Donataire (4). Pour nous, oserons^ous le dire ? nous trouvons dans cette œuvre admi? rable les signes d'une transformation malheureuse , peutrêtre

(1) Passavant, 1. 1, p. 319, 320.

(2) Passavant, t. ii , p. 358.

(3) Deila trasûgurazione dirô quel tauto che Sallnstio disse délie mercature degli armamenti deila potenza di Cartagine : megUo è tacerae che dirne poco. — Paolo Mazio, del Purismo netla plttura, Rome,

(4) L'Artiste, p. 387, 13 décembre 1841.

même d*uiie chute prochaine de RaphaëK II nous semble que l'expression , oii le peintre n'avait pas encore de rival , n'est pas aussi belle que dans ses autres tableaux. Ici , ce qui d'abord attire le regard , ce n'est ni le Christ , ni le démoniaque , ni les apôtres , mais cette Romaine aux formes demi-viriles, dont Raphaël étale les belles lignes dorsales avec une complaisance sensuelle. Jusqu'alors, en contemplant une œuvre de Raphaël , on sentait plus qu'on ne voyait ; ici , tout au contraire , l'œil est plus occupé que l'esprit. Évidemment c'est une route nouvelle ou le peintre paraît vouloir s'engager. S'il vit encore quelque temps , il est k craindre qu'il ne tombe dans l'exagération de la forme ; et cette funeste révolution sera provoquée peut-être par l'admiration qu'excite le torse de sa belle Romaine. C'est pour la ligne savante qui coupe si harmonieusement le dos de cette femme , pour son profil gréeo-romain , pour Tanatomie de ses bras, pour ses chairs luxuriantes , qu'on se passionne k Rome. On n'a pas l'air de faire* attention k la figure du Christ, non fins qu'aux têtes des apôtres. Qui sait? dans l'intérêt de la gloire du peintre , la mort était peut-être une récompense au lieu d'un châtiment.

Tant de travaux devaient k la fin tuer RaphaëK Vingt ans après la mort de l'artiste, Fornari de Reggio assignait, dans un opuscule » d'autres causes k ce trépas subit (1) ; et Yasari, qui ne cachait pas ses prédilections pour Michel-Ange, répétait avec une complaisance maligne les détails donnés par le critique (S). Depuis , dans le monde artiste , il est presque de foi que Raphaël succomba aux excès d'une passion qu'il ne cherchait pas k cacher. M. Passavant a cru devoir venger le peintre d'une accusation posthume qui n'a

(1) OsserTazioni sopra il Furioso dell'Ariofito.

(2) Ultimamente per continuar fuor di modo I suoi amôri , se ne mori in età di 37 anni , l'istesso d\ che nacgiie.

pour garantie qu'un biographe comme Yasari. U nous montre l'artiste, la veille même oii il se mit au lit (1), parcourant les ruines de Rome pour lever les plans des édifices antiques, puis travaillant, pour se distraire de ses longues courses, au tableau de la Transfiguration ; et , le soir, rentrant dans sa maison, oii il trouve son vieux Fabio Calvi, cet homme de stoïque vertu , qu'il regarde comme un père et dont il écoute pieusement les conseils. U invoque en faveur de Tartiste le témoignage de Celio Galcagnini , de Marc-Antoine Michiel de Ser Vettor (2), qui , dans diverses lettres , parlent avec honneur des mœurs du peintre. Il cite encore, pour nous mettre en défiance contre le récit de Fomari , ce que Paul Jove et André Fulvio racontent de la conduite exemplaire de Raphaël.

N'est-il donc pas plus probable, avouons^le, de supposer, avec André Fulvio, que l'activité infatigable de son tempérament, que l'ardeur incessante de son cerveau, que des travaux de nuit et de jour, que des études prolongées .le soir k la lampe allumée par Fabio Calvi , que de longues courses k travers la vieille Rome usèrent avant le temps une constitution altérée si puissamment , du reste , par ce poison qu'on nomme la gloire, et qui a tué avant le temps un si grand nombre de beaux génies?

Aux premières atteintes de la maladie , Raphaël , averti par un pressentnnen^ secret , comprit qu'il lui fallait dire adieu pour toujours k ce monde dont il était l'orgueil. Il laissait beaucoup d'œuvres inachevées, que la main d'un autre devait terminer : il chargea de ce soin Jules Romain et François Penni , ses disciples, auxquels il laissa comme récompense, ou plutôt comme souvenir, tout ce qu'il possé-

(1) Passavant, t. i, p. 564.

(2) Marc Antonio Michiel de Ser Vettor, notizia d'opere di disegno, da un anonimo, ec. ^aJacapo Morçlii, ^ssano, 1800, p. 210, note 128.

dait d'objets précieux. U institua pour légataires universels les parents qu'il avait a Urbin , et disposa des bieus de sou père en faveur de la confrérie de Sainte-Marie de la Miséricorde : il devait ce souvenir de reconnaissance aux bons pères qui avaient fait en partie la fortune de Jean Santi. U donna sa belle maison de la place Saint-Pierre au cardinal Bibbiena, son ami plus encore que son protecteur. Longtemps avant sa mort , il avait manifesté le désir d*étre enterré à Sainte-Marie de la Rotonde, le Panthéon d'Agrippa, dans un petit caveau pratiqué, de son vivant et d'après ses dispositions, près d'un autel oii devait s'élever la statue de la Vierge, qu'il charçea Lorenzetto d'exécuter. Toute sa vie, Raphaël avait eu pour Marie un amour d!enfaut. U affecta , dans son testament , mille scudi k l'acquisition d'une maison dont les revenus étaient destinés k l'entretien de cette chapeUe et*au traitement du prêtre qui la desservirait : ce chapelain devait , chaque mois, dire douze messes pour le repos de l'âme de l'artiste. U choisit pour exécuteurs testamentaires Balthasar Turini de Pescia , dataire, et Jean-Baptiste Branconio d'Aquila, camérier de Sa Sainteté , ses vieux et intimes amis (1).

Ces disposition^ terrestres réglées, l'artiste se confessa, et reçut les sacrements de l'Église avec les plus tendres sentiments de foi et de piété.

Pendant le cours de la maladie, qui dura quinze jours , Léon X envoya souvent demander des nouvelles de son bien-aimé. Rdhberg raconte, d'après le récit d'un contemporain , que le pape , inforiQé par ses médecins que tout espoir de sauver Raphaël était perdu., se préparait k partir

(1) Carlo iesi, Per la invenzione seguila dei sepolcro di Raffaele Sanzio da Urbino nel Panthéon di M. Agrippa, in settembre e ottobre del 1833. Roma, 1S33, p. 17.

pour donner sa bénédiction au moribond , quand un messager vint lui annoncer que Raphaël rendait le dernier soupir. Ce récit n'a rien d'invraisemblable : jamais âmes ne furent si bien faites pour se comprendre et s'aimer; et si Dieu eût fait de Léon un artiste ; nul autre que Léon n'aurait fermé les yeux à Raphaël.

Ce fut le vendredi saint 1520, entre neuf et dix heures , qu'il mourut , k l'âge de trente-sept ans , le jour même de l'anniversaire de sa naissance (1).

Le corps fut exposé dans la maison que Bramante avait fait construire pour Raphaël , sur un catafalque éclairé par de nombreuses lampes, afin que Rome tout entière pût contempler une dernière fois les traits de son adorable artiste ; car, suivant la coutume italienne, le mort avait la face découverte.

LéonX, dit Paris de'Grassis (2), voulut qu'on rendît d'insignes honneurs aux restes du peintre, l'orgueil du saint-siége , la gloire de Rome. Longtemps avant le départ du funèbre cortège pour la Rotonde , la foule se pressait autour du corps de Raphaël ; l'un baisait les franges du drap mortuaire ; un autre touchait la main qui avait peint tant de chefs-d'œuvre ; un autre posait ses lèvres sur ce front que lé génie d'Âpelles avait animé pendant dix-sept ans. Le cortège prit le chemin du château Saint-Ânge. Il était précédé d'une foule de chars , de chevaux , d'hommes armés ; puis venaient les confréries de la ville sur deux lignes étincelantes de flambeaux ; ensuite tout ce que Rome possédait de peintres, de statuaires et d'architectes , d'une main tenant un cyprès , de l'autre un cierge allumé ; après ,

(1) f^oir dans Passavant, App. xvi : Ueber Rafaers Tod und die Ausdeckung seines Grabes , 1. 1 , p. 5ô4 et suiv.

(2) Burcard e Paride Grassi , Giornali inédit! , no 37 , Mss. Barberini.

les cardinaux, les prélats, le clergé, enfin le corps de Raphaël, soutenu par quatre cardinaux (1) en habit violet : les coins du poêle étaient tenus par le cardinal-doyen , Tarchichancelier, le camerlingue et le dataire. Â.la suite du corps marchaient à pied le gouverneur, le trésorier et toute la magistrature de Rome. Le cortège était dos par la garde suisse, derrière laquelle se pressait un peuple immense. Des fenêtres et des balcons , les femmes jetaient des fleurs sur les restes du glorieux artiste : pas un œil qui ne versât des pleurs ; c'était comme un deuil immense et une calamité publique.

Après que chacun des assistants eut répandu Teau sainte sur le corps du défunt, on le déposa dans la niche pratiquée près de Tautel de la Vierge; puis on boucha l'entrée du caveau k Taide d'une pierre sur laquelle on grava l'inscription que Bembo avait écrite en l'honneur de

Le corps resta exposé dans l'église pendant trois jours. Au moment ou l'on s'apprêtait à le descendre dans sa dernière demeure, on vit arriver le pape, qui se prosterna ^ pria quelques instants , bénit Raphaël , et lui

(1) Sostenuto da quattro cardinali in abito violaceo. — Paride Grassi. (2) D. 0. M.

Raphaeli. Sanctio. Joann. F. Vrbinati.

Pictori. emlnentiss. veterumq. semulo.

Gajus. spiranteis. prope. imaginels. si.

Contemplere.

NatursB. atqae. artis. fœdas. inspexeris.

Jvlil. II. et Leonis. X. Pontif. Max. X.

Picturae. Et. architect. operibus.

Gloriam. auxit.

Vixit. annos. XXXVII. integer. integros.

Quo. die. oatuB. est. eo. esse, desiit.

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